Iochka

Cristian Fulaş · Chapitre 1 sur 3 · partie 16/16

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Iochka

Dédicace

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 16 parties.

Et nombreux furent ces gens internés, certains vivaient encore, d’autres y étaient morts, et parmi eux il y avait de véritables fous, d’autres juste dans les papiers officiels, quant à Iochka, il se taisait ou parlait en déraisonnant, il était devenu une espèce de dingue qui allait bien un jour et déraisonnait le lendemain, qui avait des lubies, pris de tristesse ou de gaieté, la seule chose constante dans sa vie restait le remplissage du baquet – sans lequel il n’aurait pas quitté sa maison, le soir venu pour s’y laver et faire son affaire honteuse dont le docteur n’avait jamais parlé à personne et que même ses subalternes avaient interdiction absolue de mentionner.

Et ainsi, de toquade en toquade et de caprice en caprice, semblant se ressaisir un jour et faisant les cent coups le lendemain, le brave Iochka avait décrété que la seule personne à laquelle il parlerait serait Iléana, sa sœur quand il devenait femme. En tant qu’homme, il ne parlait plus, refusant de dire quoi que ce soit, il vivait plus muet que jamais et on aurait dit que sa vie rapetissait, de l’économie des gestes aux regards butés, quand il fixait un objet des heures durant, sans bouger, sans donner le moindre signe qu’il était au monde, à côté des autres. Il n’y a qu’à Iléana qu’il racontait des choses et d’autres, entre elles se tissait un univers commun, inconnu du reste du monde mais d’autant plus authentique, plus vraisemblable que, chaque fois, il retrouvait existence sans que le motif qui avait poussé l’homme dans la folie existe, sans même qu’on ne l’évoque ou qu’on l’imagine.

Quant aux autres qui, chaque jour que Dieu a laissé sur terre, passaient voir Iochka et échanger avec lui, ils parlaient tout seuls. Soit sur le conseil du docteur, soit de leur propre chef, ils venaient et racontaient à l’homme taciturne les moindres détails de ce qui avait lieu dans la vallée, il ne semblait pas les écouter, il avait des yeux vides et ne leur accordait pas un seul regard, ne sursautait pas au son d’un nom connu, pas même une vibration de muscle n’avait été visible sur son visage lorsque Vasilé avait introduit dans ses histoires le petit Iochka, ramené en ville où il était devenu sinon un bon écolier au moins un élève honorable.

Sauf qu’à la suite de l’attendrissante histoire du parrain et même si à ces instants rien de l’être Iochka n’avait laissé voir qu’il savait que dans les paroles qui passaient sur lui, sans le toucher apparemment, il était question de l’enfant Iochka, les choses n’avaient pas été aussi simples que l’aurait cru un observateur, comme par exemple le docteur qui regardait soucieux par la fenêtre de son cabinet ou comme une autre personne qui, sans donner l’impression de le faire, écoutait attentivement sur le banc voisin. Car quelques jours plus tard, lorsqu’il s’est assis avec Iléana pour une conversation pas des plus agréables, il sortait d’un autre de ses rêves étranges qu’il faisait les yeux ouverts, en fixant des points de l’espace qu’il était seul à voir et plongeant en lui, vers un monde qui n’était pas forcément meilleur. Ce matin-là, même avant de refuser une fois de plus les médicaments prescrits par le docteur et de s’asseoir pour regarder dans le vide, ses yeux avaient vu et ses oreilles entendu des choses sinon tout à fait stupéfiantes, du moins – croyait-il – vraies :

Il hurle, il hurle et frappe de ses petites mains sur la tête qui ne bouge plus, a posé la pierre et, avec de l’écume aux lèvres et en ahanant, il frappe avec toute la furie amassée ces derniers temps, ces dernières heures entre la tombée du soir et la venue du matin, frappe et hurle : Pourquoi l’as-tu tu-ée-pour-quoi ? et ne lui répond que le voile à présent un peu terne des yeux qui ne regardent plus, qui se sont séparés du cœur de l’ennemi et semblent des globes de verre égarés dans la nuit qui s’entête encore, dans la marge de cette forêt, à cacher les actes commis. Tout autour de lui, des couples de lutteurs acharnés, du corps-à-corps violent, des bandes d’enfants qui pourchassent d’autres bandes d’enfants, les lance-pierres sifflent dans l’air et des pierres tombent en pluie frappant sans discernement, des couteaux ensanglantés brillent dans la nuit presque transparente, la colère violente ne sera pas apaisée, même pas par le lever du soleil, rien ne sera comme avant. Sur un arbre au bord du chemin une fille est crucifiée, ses regards implorent, le visage sillonné de traces de larmes sèches. Il y a des morts aussi dans le chaos de la nuit mais personne ne les voit, le déchaînement de la fureur s’est étendu comme un incendie, et personne n’a cure de ces quelques vies supprimées qui depuis longtemps ne valent plus rien. Quelques-uns sont retournés au camp, ils ont tout abandonné et avancent voûtés sur le terrain qui sépare la forêt des zones, leurs yeux sont pour l’instant les seules lumières dans la nuit qui ne semble pas finir. À côté de la voie ferrée il y a une rangée d’immeubles absolument identiques. Au milieu il y a un resto-cantine, à côté il y a une école et le tout est entouré par des terrains de sport d’où partent des sentiers qui mènent au cœur mystérieux de la forêt. Au-delà du périphérique, juste en face, accessible aux regards, le vieux fort de maintenance a été transformé lui aussi en camp de préparation. Ce qui se passe dans la nuit s’est produit d’autre fois et va se reproduire. Les bandes s’affronteront encore, il va de soi que l’esprit de combattant se forge le mieux dans ces déchaînements de colère qui ne se soldent habituellement pas par des morts, mais parfois on laisse les choses échapper au contrôle pour montrer aux enfants, justement, comme la situation est grave et de quoi ils doivent faire preuve pour servir la cause commune. L’enfant se relève de sur le corps inerte de son ennemi, essuie de sa manche la sueur du visage mêlée au sang, maintenant il regarde sa victoire d’un air fatigué, lève ses yeux, l’aube est là, à quelques dizaines de mètres de là deux groupes s’affrontent au couteau, ils tranchent dans le vif, hurlent, luttent dans une guerre de jeux qui n’est pas qu’à eux, lui avance, passe à côté d’eux tête baissée, signe qu’il ne va pas participer à cette rixe, il contourne les quelques corps gisant inertes sur les feuilles mortes, regarde le ciel rouge-sang vers le levant, les oiseaux ont commencé à gazouiller, les hurlements des derniers combattants ont baissé un peu d’intensité, dans une clairière deux garçons violentent on ne peut plus calmement une fille de la bande adverse, si ça se trouve un peu plus loin un autre met son lance-pierre dans sa ceinture avec le geste satisfait du faucheur qui a bien travaillé, au-delà d’une rangée droite d’arbres un groupe de bleus nettoient leurs armes et les déposent en une pyramide qui restera là, lui, il s’éloigne petit à petit, retrouve le sentier principal, laisse tout derrière lui et marche toujours seul, sort son couteau de sa ceinture et l’essuie sur l’herbe chargée de rosée, s’assied au bord du sentier, se prend la tête dans les mains, le regard fixé sur le sol, lève les yeux au ciel, des larmes lui brouillent la vue, il pleure paisiblement, il pleure de fatigue et d’incompréhension, d’une tristesse qu’il ignore, effrayante. À quelques dizaines de mètres de lui, les instructeurs des deux camps tiennent une réunion, font des listes et prennent des notes, discutent de cette petite confrontation et tirent les conclusions pour l’avenir. Du côté droit, à quelques centaines de mètres de distance, arrivent des balles traçantes qui passent à côté de lui et vont se figer dans les arbres, des garçons plus grands d’un autre camp sont en train de régler probablement le tir d’une mitraillette. Le garçon s’approche de son instructeur, lui raconte ce qui s’est passé, une main paternelle lui caresse la tête et une voix amicale surplombe le bruit de plus en plus faible d’un avion qui s’éloigne et le réconforte en disant que ce genre de chose arrive et qu’il faut toujours être préparé pour faire face au meilleur comme au pire. À tout. Dans les yeux de l’enfant brillent quelques larmes, puis l’espoir naît et sur son visage apparaît un début de sourire. Il se laisse caresser la tête, il veut bien être consolé, la perte de la fille l’a affecté plus qu’il voudrait le laisser voir. Mais il sait que l’autre sait, rien n’échappe généralement aux instructeurs. L’enfant demande s’il peut aller la voir une dernière fois, on lui répond qu’elle a dû être déjà enlevée et qu’il pourra la voir plus tard durant la cérémonie. Il regarde dans les yeux celui qui est plus instruit que lui, il doit savoir ce qu’il dit, ça doit être comme ça et pas autrement. Il fait encore quelques pas et se pose sur l’herbe humide de la rosée du matin, prend la bouteille d’eau de son petit sac à dos et boit assoiffé les dernières gouttes qui restent. Une grande paix lui gonfle le cœur, l’instructeur s’approche et s’assied à côté, sort un livre de sa poche poitrine et se met à lire : Heureux les pauvres d’esprit car le royaume des cieux est à eux ; heureux les doux car ils hériteront de la Terre. Le regard de l’enfant se lève vers les mots comme une interrogation plus ample, il baisse la tête, observe les petites mottes de terre et l’herbe qui pousse entre. Il se met debout, prend son sac à dos et le fixe de façon réglementaire, reprend le chemin avec des pas sûrs, revient brusquement, contourne les arbres, retrouve l’endroit où il l’a vue la dernière fois, elle n’y est plus, il n’y a plus rien là-bas, il n’y a plus rien, revient sur ses pas, s’appuie contre un arbre et regarde le lever du soleil qui ne la couvrira pas, repart dans la direction d’où viennent les bruits, fait le trajet jusqu’au repaire, il le voit, les adolescents se servant de la mitraillette sont encore à leur poste, n’ont pas encore reçu ordre de se retirer, il sort le couteau de sa ceinture et se dirige fermement vers eux, l’un d’eux le voit, le somme de s’arrêter, tout est fini, ça ne sert à rien de faire ça, il continue d’avancer, s’approche, le jeune vise son corps et le transperce d’une rafale courte et bien ciblée.

Ces choses-là, Iochka les a racontées à Iléana en chuchotant ; il ne croyait pas non plus aux visions, c’était dans les longs soubresauts de son esprit qui le portaient comme vers une autre vie, dans d’autres époques, en d’autres lieux qu’il n’avait jamais vus en réalité même s’ils ressemblaient aux endroits où il avait vécu.

Durant ces instants, dans le bref intervalle entre son récit et le rien qui s’entrevoyait dans le regard intelligent de la femme, dans l’éclair séparant un œil fermé du même œil ouvert, et faisant venir le monde à l’intérieur de l’homme, le mouvement spasmodique d’une main plus minérale que les pierres de sous le banc et plus vieillie que les gens alentour, dans une brève respiration entrecoupée, après tant de temps, le brave Iochka a regardé autour de lui et a trouvé en lui ce qu’il n’avait jamais perdu. Dans le susurrement continuel de l’eau, dans le bruissement jamais menaçant de la forêt en cet automne tardif, dans l’absence des chants des oiseaux et dans la lumière verte d’une matinée comme une autre, il est revenu à lui. Et quand la femme, plutôt craintive, posant sur lui des regards non pas interrogatifs mais sereins, a quitté le banc sur lequel elle était restée avec le malade, il s’est vu en pyjama et pantoufles aux pieds, il a vu ses mains, si propres à présent et il a dit :

— Attends-moi, je vais à la maison.

— Ben…

Elle n’a rien ajouté. Iochka est sorti par le portail comme il était entré, le même et pourtant un autre, taciturne, endeuillé, sans rien se rappeler du temps passé là-bas, il a quitté l’hospice et en quelques enjambées il a atteint sa maison, tout à coup envahi par la honte de se balader sur le chemin désert en pyjama et en pantoufles. Il est entré dans sa maison, il s’est changé (chemise usée, vieille salopette, brodequins), il s’est versé un petit

verre de 19 horinca de la bouteille qui n’avait pas bougé du rebord intérieur de la fenêtre et il est allé s’asseoir sur le banc de devant sa maison.

Et il n’a plus bougé. Il n’avait rien à faire, comme s’il n’y avait jamais rien eu et qu’il n’y aurait plus jamais rien à faire, le monde reprenait ses marques, le ruisseau en face et les arbres et la montagne blanche d’en haut et le son réuni de ces choses-là représentaient le monde depuis ses débuts jusqu’à sa fin. Le docteur n’a pas tardé à venir de l’hôpital, il s’approchait vite, un peu inquiet, le visage cramoisi. Mais dès qu’il a été devant l’homme, il s’est calmé brusquement. Il n’a rien trouvé à dire, s’est assis à côté de lui sur le banc, s’est versé un verre de horinca et il est resté quasiment immobile, comme l’autre, à regarder et écouter le monde. Pas surprenant si son esprit s’était vidé en quelques instants, et il était maintenant comme celui de Iochka, un endroit où apparemment il ne se passait rien. Ce n’était qu’une chose en rien différente des autres, pas même vivante. Quand du côté des baraquements a fait son apparition le contremaître, d’abord son ombre, allongée et colorée dans tous les tons des ombres, puis ses brodequins énormes, au-dessus desquels les regards des deux autres ne sont pas montés, c’était comme si le silence avait augmenté en intensité, devenant une sorte de dire, une sorte de compréhension. Ils y sont restés et ils y ont bu en silence, tous les trois collés à leurs pensées et à leurs questions et regardant sans intention particulière les choses qui continuaient d’être.

Iochka s’est levé. De ses paumes bien plus propres depuis son séjour à l’hôpital il a arrangé sa salopette. Puis a regardé autour de lui comme au réveil d’un long sommeil, comme après un voyage dans les ténèbres, et il est parti vers la vallée. Le docteur s’est mis debout, a finalement regardé Vasilé et ils sont partis sur les traces de l’homme presque souriant qui ne semblait pas vouloir arriver à une destination précise. Il ne marchait ni lentement ni trop vite, il ne regardait rien de spécial, de temps en temps il s’arrêtait et semblait se rappeler quelque chose, il reprenait sa marche, ses pas soulevaient des brins de poussière dans l’air de l’après-midi qui n’arrivaient nulle part. Il a beaucoup marché et lorsqu’il a atteint le sentier qui mène à l’ermitage, il a commencé à monter comme s’il n’avait jamais fait que ça, comme s’il n’y avait pas d’autre sentier à prendre. Les deux autres le suivaient sans rien dire, et comme sans aucun but. Tel un animal apaisé, tel un corps libéré de ses vêtements, Iochka montait vers l’ermitage avec le même calme que dégage la lumière quand elle brille pour couvrir le monde.

Arrivé là-haut, il a poussé le portillon et a hoché la tête en signe de dépit, personne ne le réparerait jamais, ce portail. Il s’est approché du petit monticule de terre dans la cour, a regardé paisiblement la croix en bois et les mots inscrits dessus, s’est penché pour aplatir une boursouflure formée par d’obscures raisons, puis il s’est assis à côté et a continué de regarder dans le vide. Sorti de sa cellule, le prêtre s’est approché des trois hommes et s’est mis à se taire avec eux.

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