Iochka
Dédicace
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 16 parties.
Ils étaient parvenus à une sorte de compromis, à une paix provisoire qui impliquait de consulter Ilona et Iochka et de faire ce qu’ils avaient envie de faire, quitte à ce que certains se sentent offusqués dans leur profonde conviction – avait souligné le docteur, sur un ton sournoisement mielleux tout en faisant tomber la cendre de sa cigarette, le regard tourné vers la fenêtre. Bizarre, bizarre, le pope n’avait pas relevé l’affront, il ne l’avait pas traité de mécréant comme c’était son habitude dans ses bons jours, chose qui avait donné à penser à Vasilé sans le pousser toutefois à répliquer. Ils étaient donc partis du côté de la maison de Iochka avec des sentiments contradictoires. Vasilé, lui, aurait préféré, pour des raisons qu’il était bien le seul à connaître, faire la fête plutôt que de discutailler de toutes ces balivernes. Mais il n’avait pas osé le dire, cela aurait certainement provoqué un esclandre et il ne voulait pas se joindre à ceux qui fâchaient le prêtre.
— Mon vieux Iochka, en voilà un qui m’a dit ce que tu lui as confié aujourd’hui – puisque tu n’as pas eu la gentillesse de me le dire avant, comme si j’étais un étranger pour toi et pas un ami…
— Quoi ?…
— Pas de quoi qui tienne. Comme ça, Vasilé m’a dit que vous allez avoir un enfant – et je m’en réjouis fortement. Mais passons, tu me l’aurais sûrement dit, admettons qu’on s’est pas vus ou que tu n’as pas eu le temps de venir me trouver, je suis prêt à te le pardonner.
— Mon père, mais t’es pas un peu bizarre aujourd’hui ? lui a dit subtilement le docteur en lui adressant un sourire entendu.
— Déjà bien que je le sois qu’aujourd’hui, moi, lui a répliqué le pope avec la même ironie, mais ce n’est pas de toi qu’il est question ici, on a toute la vie pour ça. Il a pris son courage à deux mains, a respiré profondément, a regardé autour de lui avant de lever les yeux aux cieux et a dit : Mon petit Iochka, Ilona et toi vous êtes catholiques mais je tiens beaucoup à ce que cet enfant soit baptisé dans notre religion orthodoxe. C’est pour ça que je suis venu avec ces deux-là pour te le demander, tu me pardonneras si ça te paraît trop et oublie-le si cela te dérange.
Iochka s’était tu. Il a rempli les verres. A trinqué. A bu. Il a fait quelques pas en direction de la vallée. Est revenu. Les a longuement regardés l’un après l’autre. Il s’est rassis sur le tronc d’arbre. A baissé les yeux au sol. Les a relevés. S’est mis debout. Il a poussé la porte de la maison. Et il y est entré.
On n’a rien entendu à l’intérieur, pas un bruit, pas un mot. Le visage du pope s’est altéré, il ne s’était pas attendu à pareil mutisme, le docteur fumait tranquillement en comptant les cailloux devant lui, Vasilé, lui, buvait seulement, rien de toute cette histoire ne semblait l’intéresser, cela ne le concernait pas et au bout d’un moment, plutôt pour dissiper la gêne, il a rempli les verres et s’est mis à raconter quelque chose, plus pour s’entendre parler que pour l’histoire elle-même.
Pendant ce temps et contrairement aux craintes du prêtre et du docteur, Ilona et Iochka se concertaient tranquillement, elle continuant de jeter un œil à ses plats qu’elle ne pouvait pas laisser sans surveillance.
— On fera ce qu’il faut pour que tout le monde soit content, mon Iochka, que veux-tu ? Sinon, ils pourraient bien se fâcher, je me dis.
— Oui, c’est ce que je pense aussi mais je me suis dit qu’il valait mieux que je te pose la question pour qu’on sache ce qu’on a à faire, le pope est bien remonté et j’ai comme l’idée que les autres l’ont un peu échauffé, il a comme un peu honte de ce qu’il dit et il baisse trop souvent les yeux alors que tu sais s’il est bavard et hardi de nature. C’est pas dans ses habitudes.
— Qu’est-ce qui a bien pu lui prendre ? a dit Ilona, songeuse. Il sait bien qu’on va pas le contrarier, ça se fait pas…
— Dieu est le même pour tous. Pour moi ça allait de soi.
— Pour moi aussi, a ajouté calmement la femme, faut le rassurer, je me dis, qu’il fasse comme il pense que c’est le mieux, tu as bien raison, on a tous le même Dieu, on est nombreux et il faut qu’on s’entende.
Iochka l’a tendrement regardée, s’est levé de sa chaise basse, l’a prise dans ses bras et l’a embrassée sur le front. Plutôt rares les femmes aussi sensées que la sienne, se disait-il, plutôt rares. Ils sont restés un moment enlacés devant le fourneau sans parler davantage, ils s’étaient tout dit en quelques mots et les soucis de ceux qui attendaient dehors n’existaient même pas, tout irait bien. Il en avait été ainsi pendant tout le temps qu’ils avaient passé ensemble, pendant tout le temps où ils le resteraient, rien ne pouvait provoquer la zizanie chez eux, moins encore les craintes du pope pour des choses qui les concernaient à peine ou de très loin et pouvaient donc être laissées au bon vouloir des autres. Ilona a mélangé un peu le goulasch, a pris une goutte de sauce sur le bout de la cuillère en bois, a goûté, l’a fait goûter à Iochka, il a dit : Faudrait qu’y soit un peu plus piquant et un peu plus salé, je pense, elle a pris du paprika dans un bocal sur l’étagère de droite à côté de la porte, elle a ajouté aussi du sel, une demi-cuillerée, a continué à mélanger en pensant surtout à ce qu’elle avait à faire, elle, plutôt qu’aux questions des autres, puis elle a tiré la poêle de côté, a remis le couvercle, s’est essuyé les mains sur son tablier et ils sont sortis tous les deux devant la maison, calmes, tranquilles, en figeant le temps qui pour leurs hôtes était fait de tourments et de craintes.
Avec, imprimées sur son visage, toutes les questions possibles et imaginables, le pope n’osait pas les regarder dans les yeux, il préférait compter les arbres de la forêt et il reconnaissait en lui-même que ça avait été une grande bêtise, pourquoi était-il allé se mêler de la vie des autres et leur dire des choses qu’il était maintenant tout prêt à retirer et à oublier comme s’il ne les avait jamais dites ? Il se savait soupe au lait et reconnaissait qu’il avait la langue bien pendue, d’accord, mais cette fois il avait dépassé les bornes, il aurait mieux fait de retourner à son ermitage et de laisser ces gens choisir par eux-mêmes la voie à suivre. Il se sentait petit, pécheur devant l’éternel, un pauvre homme qui se mêlait, sans qu’on ne lui ait rien demandé, de la bonne marche de l’univers et voulait le modeler à son image et à son esprit et pas à ceux de Dieu. Un aussi grand péché, il en avait rarement commis et il se disait qu’il lui serait difficilement pardonné si jamais il avait cette chance.
— Alors, mon père, mon homme me dit que vous êtes venu nous parler.
— Oui, Ilona, et j’aurais peut-être mieux fait de pas venir.
— Eh ben dites toujours, ça ne fâchera personne.
Sur le front du prêtre plusieurs gouttes de sueur ont perlé, il les a essuyées avec la manche de sa soutane, il allait se lever puis s’est ravisé, personne n’avait bougé, il est donc resté assis. Gêné. Mais avec l’envie de partir plutôt que de parler. Se maudissant en lui-même pour sa mauvaise idée et souhaitant que la terre s’ouvre brusquement pour l’engloutir et lui épargner la honte qui suivrait.
— Ben voilà, quand Vasilé m’a dit que vous alliez avoir un enfant, chose dont je me réjouis plus que de tout, je me suis dit… je me suis dit qu’il serait bien que cet enfant soit baptisé dans l’orthodoxie, pas dans le catholicisme. J’ai peut-être été bête, je ne sais pas, vraiment, je ne sais pas, Ilona.
— (souriante) Si c’est ce que vous souhaitez et si vous pensez que c’est mieux comme ça, et si Vasilé et le docteur pensent que c’est le bon chemin à suivre, on fera comme ça, a répondu calmement Ilona.
— Moi, je ferai comme vous pensez que c’est le mieux, a dit le contremaître se sentant visé, dans tous les cas je serai le parrain, ne me demandez rien, c’est à vous de voir.
— Bon, alors, Ilona, a commencé le pope après s’être concentré, j’ai tenu conseil avec ces deux-là, j’ai même demandé l’avis de ce mécréant de docteur – même si je m’en passerais bien (coup d’œil provoquant à l’adresse de l’ennemi païen) – et puis après j’ai réfléchi, j’ai avisé, je me suis ravisé, et voilà ce qu’il faudrait, je vais te dire. (Le docteur, souriant, a haussé les épaules et s’est bien calé sur sa chaise, se préparant à l’écouter. Tous ses gestes donnaient clairement à croire qu’il n’avait aucune envie de parler, cette histoire ne le concernait pas.) Jadis, lorsque l’Église n’était pas passée du côté du monde nouveau et que le rite ancien était encore en cours, le baptême d’un catholique chez les orthodoxes provoquait un véritable scandale, des blasphèmes et beaucoup d’irrespect, mais les choses ont changé, tout est devenu plus simple, il suffit qu’un de vous accepte de se faire baptiser, alors c’est ce qu’on fera et après, en laissant de côté les préceptes et les doléances de nos supérieurs, je vous marierai et je baptiserai l’enfant dans la foi orthodoxe, pas plus compliqué que ça.
— On fera comme vous dites, a répondu la femme après un regard échangé avec Iochka qui avait juste haussé les épaules comme pour signifier que pour lui toute décision prise par eux serait la bonne.
— Ainsi soit-il, vous me direz lequel de vous accepte de se faire baptiser et je le ferai très volontiers, car pour moi, ce jour est un grand jour, a répondu le prêtre saisi d’une joie indicible en remplissant les verres d’un geste pressé comme si c’était là le plus important. Dieu vous bénisse, vous et votre enfant, Iochka et Ilona. À votre santé.
Ils ont tous porté des toasts et bu, ils ont ri et se sont réjouis jusqu’au milieu de la nuit pour fêter ce qu’ils venaient de mettre au point et ne pas oublier, comme cela s’était passé – disait le docteur brusquement saisi par la gaieté et l’envie de faire de l’esprit – lors de la christianisation des peuples ; à quelques semaines de là, lorsqu’un bel automne plein de couleurs était arrivé dans la vallée, septembre étant le mois le plus splendide à la montagne, comme on le sait, par un après-midi de soleil éclatant au-dessus des crêtes d’un blanc irréel, pendant que des truites bondissaient dans le courant de la rivière et que dans l’azur résonnait le chant des oiseaux, ils ont accompli la bonne action.
Le pope aurait voulu faire venir beaucoup de gens comme on le fait à l’occasion des grandes fêtes religieuses ou des foires pour marquer d’une pierre blanche ce jour inoubliable de la foi et de l’amour entre les humains mais, conseillé autant que grondé par le docteur – qui ne le quittait plus des yeux et surveillait chacun de ses actes, depuis leur dernière querelle –, était revenu sur son souhait et n’avait invité que le prêtre catholique du village voisin, un bon ami d’ailleurs et un bon conseiller lorsqu’il s’agissait pour l’un et pour l’autre de rendre de petits services aux gens. Tout devra se passer simplement, lui avait dit le docteur, sans bruit et sans esclandre, les temps étaient troubles, on ne pouvait pas savoir ce qui pouvait arriver ; le contremaître avait souri dans sa moustache à ces mots et n’avait pas commenté, il l’avait laissé dire, c’était peut-être mieux ainsi ; pourtant, la première et la plus impliquée de tous était Ilona, qui ne pouvait pas s’empêcher de se rappeler l’après-midi où le jeune élève lui avait lu l’Évangile pendant qu’il la possédait, elle se disait, sans pourtant se concerter avec quelqu’un, que c’était à cet instant que son sort s’était écrit, mais cela elle ne pouvait l’avouer à personne, même pas à son amie Iléana. Elle pensait très rarement à cette histoire lointaine, elle avait osé effacer son passé et décidé d’aller de l’avant comme si ce qu’elle avait vécu jusque-là n’était jamais arrivé, elle n’en éprouvait aucun regret, rien ne l’attirait plus dans le monde civilisé et elle croyait, avec la conviction propre à ceux qui aiment, qu’il n’y avait pas de monde meilleur que celui où vivait son Iochka – l’innocent, le silencieux, le souriant, l’aimant Iochka –, le meilleur des hommes, presque un saint. Alors, comment hésiter à adopter une autre foi si cela pouvait apporter la paix dans la vallée, si cela permettait à son enfant d’être baptisé tout en satisfaisant le prêtre qui semblait tant les aimer tous les deux ? Cela lui aurait semblé contraire à la nature de ne pas agir de la sorte et, le matin du baptême, tout émue, elle s’est réveillée dès l’aube, s’est lavée, s’est changée, s’est habillée tout de blanc et a jeûné. Les ouvriers du chantier s’étaient réveillés aussi pour reprendre leur travail quotidien, les bûcherons de même, ils étaient montés dans les bois dès le matin ; seul le contremaître leur avait faussé compagnie car lui allait être parrain. Le pope était arrivé tôt, Ilona avait eu l’impression, mais ce n’était peut-être qu’une idée, qu’il avait soigné sa barbe et s’était habillé un peu plus proprement que les autres jours, en tout cas il était étrangement silencieux et ne blaguait plus. Le docteur de même, qui avait différé sa visite quotidienne et s’était pointé sur le banc devant la maison, comme s’il regardait au fond de la rivière, perdu dans ses pensées mais légèrement préoccupé, apparemment. Tout s’est passé très simplement : le pope a pris la femme par la main, tout émue elle l’a suivi à petits pas dans l’eau de la rivière, lui a commencé à lire le Livre saint et les gens présents (parmi lesquels Iléana, mise au courant par le contremaître la nuit précédente et qui ne voulait pas manquer l’événement, quitte à repousser le repas de midi pour tous les ouvriers – Ils peuvent bien jeûner un jour ! avait-elle dit) se sont découverts pour écouter ses paroles tout en pensant chacun à ses péchés, pas si insignifiants après tout. Ilona, ses pieds blancs dans l’eau glacée de la rivière de montagne dans laquelle trempait l’ourlet de sa robe, les yeux humides d’émotion, un sourire perdu sur le visage, revoyait toute sa vie et, dans la litanie traînante du prêtre mêlée aux bruits du chantier et au murmure de l’eau voyait à nouveau son bonheur, et elle sentait – mais elle ne le confierait jamais à personne jusqu’à sa dernière heure – que son âme s’élevait par-dessus les crêtes montagneuses, tout lui apparaissait dans une autre lumière, elle comprenait et aimait tous ses semblables comme l’avait fait le Christ, elle était seule parmi les hommes comme Lui l’avait été aussi, elle renaissait, toujours la même et pourtant autre, une femme pure, immaculée comme ses habits blancs, une femme qui portait en son sein un enfant qui, choisi entre tous les hommes, serait baptisé deux fois, une fois dans son corps et une fois de plus après sa naissance, selon le rite. Elle avait choisi comme nom de baptême Magdalena, elle n’aurait pas su dire elle-même pourquoi, mais peut-être bien que dans ce monde il se passe des choses pas forcément compréhensibles. À moins qu’en son for intérieur, en un lieu mystérieux généralement appelé âme, faute d’un meilleur terme, elle ait eu la conviction que le nom prononcé lors de son dernier accouplement dans la maison de l’instituteur lui était destiné et qu’elle devait le garder. Et lorsque le prêtre lui a imposé les huiles et l’a embrassée selon le nouveau rite d’une Église vieille depuis toujours, elle a éprouvé une émotion proche de la sainte folie et a voulu danser dans l’eau de la rivière et crier de joie, en proie à une béatitude telle qu’elle n’en avait jamais connue, celle de savoir que ce matin-là elle n’était qu’à Iochka et que leur enfant était l’enfant de la vallée, du paradis où les avait conduits leur destinée et qu’ils ne quitteraient plus jamais. Dans sa folle joie, elle a même vu le docteur se signer et marmonner quelque chose dans sa barbe mais elle a oublié sur-le-champ ce qu’elle avait vu et son regard s’est posé sur l’homme avec lequel elle allait se lier à jamais par les saintes lois du mariage, son amour, sa raison de vivre qui, à son tour, ému, regardait la scène le regard brouillé et songeait avec son habituelle sagesse que cela était écrit puisque le pope l’avait dit. Et quand tout a été fini et que les gens sont partis vaquer à leurs affaires après avoir bu un verre, elle s’est dit que l’humidité qu’elle avait sentie durant la cérémonie religieuse et qui n’avait pas disparu était pour Iochka, pour lui seul et devait être partagée avec lui. Elle l’a entraîné dans la maison, a tiré le verrou dans un grincement d’un autre monde, s’est jetée sur lui sans crier gare, n’en pouvant plus d’attendre. Elle en a fait de nouveau son homme, peut-être d’une autre manière maintenant, comme si un nouveau lien s’était tissé entre eux et qui rendrait leur existence plus durable et que rien ne souillerait plus. Elle l’a fait sans le moindre bruit, dans un mutisme de début du monde, les yeux fermés et sourde à tout le reste comme si elle renaissait à un temps qui, tout en étant le même, ne pouvait qu’être autre et lorsqu’à la fin, en proie à un plaisir venu d’ailleurs, elle a hurlé et a ouvert des yeux brouillés, elle a eu la sensation que la rivière, sous leur fenêtre, remontait à sa source, que les feuilles poussaient sous l’écorce des arbres, que les pierres de la vallée étaient devenues transparentes et semblaient avoir disparu tout en étant encore là, que le monde entier avait perdu sa substance habituelle et que rien ne ressemblait à ce qu’il était avant. Et elle s’est endormie.
Qu’elle en eût été consciente ou pas, qu’elle eût saisi quelque chose dans le regard d’Ilona ou dans ses pas légèrement hésitants quand elle était sortie de l’eau, Iléana était repartie comme ivre de devant leur maison sans très bien savoir ce qui lui arrivait, la cérémonie semblait l’avoir purifiée, en avoir fait une autre femme. Le même monde l’entourait et ce n’était pourtant pas le même, ses yeux regardaient mais ne voyaient que l’intérieur des choses, on aurait dit que tout à coup, peut-être dès l’instant même de l’imposition des huiles qui se prolongeait encore, elle avait été dotée d’une autre vision – plus aigüe – et c’était avec ces nouveaux yeux qu’elle a regardé le contremaître et lui a fait un léger signe, une ondulation de l’air devant les yeux, qu’il fut le seul à voir et qui lui fit comprendre qu’il devait la suivre et différer un moment son retour au travail. Elle a attendu qu’il rentre dans le baraquement surchauffé par le soleil de l’après-midi, elle a promené son regard autour d’elle comme pour garder encore l’image de ce monde qu’elle n’avait jamais soupçonné, elle a eu l’impression de voir la rivière remonter à sa source, les feuilles pousser à l’intérieur des arbres au-dessus de sa tête, vers un autre monde inconnu qu’elle commençait à connaître et à comprendre, elle a grimpé les marches rouillées du baraquement, a refermé la porte avec soin pour ne pas effrayer l’image qui l’accompagnait encore, elle s’est déshabillée dans toute sa splendeur de femme corpulente qui n’était plus de la première jeunesse et elle est restée debout comme Dieu l’avait créée devant son mari qui n’était plus le mari d’une autre et qui, dans cet instant du changement du monde, n’était plus qu’à elle. Elle est restée comme ça. Les jambes légèrement ouvertes, les bourrelets débordant des genoux et des cuisses, le sexe, recouvert des plis flasques du ventre et qui se voyait à peine entre les vergetures de la peau de ses jambes ; les seins tombants, fatigués par les plaisirs de la chair et par l’âge, le visage bouffi et tanné par le soleil, le vent et la fournaise de l’âtre autour duquel elle vaquait à ses marmites ; les cheveux grisonnants et gras, imprégnés des graisses qui montaient des plats rythmant ses journées ; avec un regard fatigué de dessous ses paupières enflées et tombantes, regard qui enveloppait le contremaître dans une lumière nouvelle, inconnue, regard qui le clouait sur sa chaise en fer et en contreplaqué sale lui ordonnant, sans un mot, de se déshabiller et de rester là à la regarder, à la sentir, à comprendre de quoi elle était faite. Elle a ouvert encore un peu plus ses jambes, le plancher en bois a grincé sous ses pas lents – à moins que ce n’ait été un bruissement venu d’ailleurs – elle a posé un doigt dans l’humidité visqueuse d’entre ses jambes, a fait un pas en avant, a remarqué que son homme se contractait, prêt à la prendre, elle s’est approchée, s’est mise à se caresser plus fort, l’humidité semblait augmenter, elle a pris le membre de l’homme dans sa main rugueuse noircie par les cendres et a commencé à le manipuler. Elle a passé son doigt qu’elle avait mis entre ses jambes sur le front de l’homme, répétant le geste qu’elle avait vu faire peu de temps avant et qui lui avait marqué l’esprit comme au fer rouge, une brûlure qu’elle ne pouvait pas nommer mais qu’elle connaissait. Elle ne l’a pas pris, elle l’a simplement branlé jusqu’à lui enlever toute sa force, en le fixant toujours sans rien dire ; c’était ce qu’elle voulait faire, elle sentait que c’était ce qui devait se produire, porter sa main entre les jambes pour y chercher l’humidité et achever ce qu’elle avait commencé, lui la regardait sans bouger, sans rien dire, comme s’il n’existait pas et n’avait même pas besoin d’exister, comme si ce qui leur arrivait était tout simplement la vie se suffisant à elle-même et à la fin, lorsqu’elle s’est penchée et de sa bouche édentée l’a avalé avec avidité, haletant d’un plaisir énorme, sans laisser une seule goutte tomber sur le plancher ou se perdre sauf en elle-même, il a tendu ses bras solides sillonnés de veines bleues, l’a enlacée, sa sueur s’est mêlée à celle de la femme et ils sont restés ainsi, immobiles, épuisés, leurs poitrines tressaillant dans la chaleur suffocante.
Combien de temps avait pu durer ce moment d’interruption de la vie ? Peu de temps, incroyablement peu mais dans la mémoire de ceux qui y ont participé tout ce qui s’était passé avait disparu, remplacé par un sentiment vague, un souvenir comme un frisson qui ne pouvait être ni dit ni répété d’aucune manière, peut-être une forme de mort. Car, dans la vallée, tous n’attendaient, même si personne n’en parlait ouvertement et que personne n’aurait trouvé les mots pour le dire, que la mort ; l’avenir n’était que mort, tous vivaient dans le passé dont ils étaient sortis un jour et à mesure qu’il s’estompait, le futur ne le remplaçait pas, c’était plutôt la mort qui les sauverait et mettrait fin à une vie de péchés qu’ils expiaient dans ce désert. Ils ne s’étaient jamais dit d’où ils venaient, ce qu’ils avaient fait avant mais dans les regards déterminés et les caractères durs de ceux qui habitaient sous le grand rocher blanc, il y avait une rudesse qu’ils comprenaient tous sans dire un mot, ils y voyaient comme le destin, comme la nature des choses, la même qui avait conduit au mariage, après le baptême d’Ilona, des futurs parents du premier enfant né dans la vallée.
La chose s’était passée simplement, sans préparatifs particuliers, à part une terrible querelle entre le prêtre et le docteur qui y avaient trouvé comme toujours une occasion de débattre à propos de la situation des deux futurs mariés et avaient fait résonner le chantier de leurs hurlements, tous les deux avançant des idées très claires sur la façon dont l’événement se produirait mais si le docteur, adepte du paganisme et traité de païen à la moindre occasion, soutenait qu’un déplacement à la mairie de la ville sise à l’autre bout de la vallée avec les formalités civiles que cela implique était suffisant puisque ces deux-là se connaissaient déjà très bien physiquement – disait-il au pope d’une voix insinuante – et qu’il ne restait plus rien à faire sinon d’entériner la chose, le pope, lui, les joues en feu, chevalier d’une apocalypse censée faire disparaître de la surface de la terre ce maudit – dans les siècles des siècles – guérisseur des âmes encore présent grâce à Dieu, qui dans sa grande miséricorde aimait les fous et les pauvres d’esprit, surtout les pauvres d’esprit plus que soi-même, le pope soutenait, au contraire, que la seule union valable ne pouvait se faire que devant le Dieu de Miséricorde et que tout papier destiné à officialiser cela n’était bon qu’à se torcher le cul et encore. Les esprits s’étaient échauffés davantage lorsque, après avoir avalé un verre et bien réfléchi, le docteur avait trouvé bon de jeter de l’huile sur le feu.
— Mais mon père, toi le saint des saints, grenouille alcoolisée de bénitier, saurais-tu répondre à cette question on ne peut plus théologique : s’il est reconnu qu’Ilona et Iochka sont coutumiers du jeu de jambes en l’air et que de toute façon les enfants ne naissent pas dans les choux ni par l’opération du Saint-Esprit, contrairement à ce que soutient ton Livre ; et s’il est évident que Dieu est bien conscient du péché de sexe dans le sexe – pour le dire élégamment – que les deux pratiquent souvent, comment pouvez-vous dans votre grande sagesse dont vous attristez nos jours les marier tout en prétendant que la jeune mariée présente une certaine pureté ?
En entendant ça, le prêtre s’est étouffé avec la gnôle. Il avait les yeux exorbités. Il suffoquait, il toussait, il s’est levé et a fait quelques pas, cherchant de l’air, un air moins nocif que le liquide de feu qui venait d’envahir ses poumons. Il est devenu rouge et même violacé par endroits. Il a jeté un regard assassin au païen et après plusieurs quintes de toux au terme desquelles, Dieu lui ayant pardonné une fois de plus, il n’a pas succombé à la boisson égarée dans ses poumons ni à la terrible colère qui lui donnait des élancements dans la tête, il a hurlé au point que les vautours ont pu l’entendre dans le ciel :
— Oooh ! Ooooh ! Viens pas prononcer des mots ignobles devant Dieu sinon je ne sais pas ce que je vais te faire ! Païen, hérétique ! Entendez-moi ce qu’il a pu me dire là avec son esprit détraqué par la boisson et idiot à jamais !
— Ouais, lui a répliqué le docteur en souriant, le regard dans le vide, c’était ça.
La querelle avait continué, le soir était devenu nuit et, comme c’était souvent le cas, leur fureur s’était apaisée, elle avait pris la tournure d’un bavardage entre vieux amis – comme toujours – et c’était le contremaître qui avait tranché, plus sage que les deux autres, apparemment, d’un bref :
— Les deux se feront, c’est ce qui doit être et ce n’est pas vous qui changerez le cours du monde. C’est comme ça, c’est comme ça que cela doit se faire. Moi je m’occupe des réjouissances, le pope du mariage, on verra bien pour le reste.
Plus le ventre d’Ilona s’arrondissait, transformant la femme et les choses au même rythme, plus le mariage devenait un événement impossible à différer – malgré toutes les plaisanteries du docteur, le pope persistait à dire que c’était un grave péché que l’enfant naisse dans de telles conditions et, pour mettre un terme aux querelles et ramener la paix dans leurs beuveries, le contremaître avait décidé de prendre les choses en main, de ne pas se fier à Iochka, trop mou et trop déconnecté pour s’occuper de ce qui comptait vraiment. Car ce dernier, même s’il soutenait Ilona et lui évitait de déplacer une plume, était apparemment moyennement enclin à se présenter devant les autorités pour faire une chose aussi simple que celle d’établir la date du mariage.
On a donc organisé une séance dans les baraquements, on l’a invité lui aussi à prendre un verre et au premier signe d’hésitation, ils l’ont apostrophé tous en chœur de sorte qu’il est resté simple spectateur de sa vie dont d’autres s’occupaient maintenant, son rôle se limitant à hocher la tête en signe d’affirmation et à trinquer une fois de plus pour suivre le rituel. De la petite fête projetée on est passé à de grandes ripailles auxquelles seraient conviés tous ceux du chantier et même des connaissances de la ville si elles consentaient à se déplacer. Ce n’était pas tous les jours qu’on faisait un mariage dans la vallée, on se devait de le fêter comme il faut et le samedi précédent les noces le quartier des baraquements a été bien nettoyé, on a lavé jusqu’aux vitres qui n’avaient jamais connu d’autre eau que celle des pluies, deux engins ont mis à niveau la petite clairière où la fête devait avoir lieu et comme le contremaître voulait que tout soit parfait, deux bulldozers
ont ratissé le chemin jusqu’à la barrière ; il avait engagé un taraf 13 de musiciens hongrois de la région de Iochka et d’Ilona, il n’avait pas hésité à en faire chercher aussi dans son village à lui, au-delà des montagnes, mettant à leur disposition une voiture la veille des noces. Et surtout, comme Vasilé tenait à certaines choses plus qu’il ne l’avouait et qu’il connaissait aussi ses hommes, il les avait tous rassemblés devant son baraquement – il y en avait plus d’une centaine à l’époque – et leur avait tenu un discours :
— Vous autres, là ! Si demain il y en a un seul qui lève un petit doigt contre un autre, si j’ai vent de la moindre dispute, de la moindre bêtise, n’oubliez surtout pas qu’après dimanche il y a lundi et que je serai toujours ici.
Les ouvriers se sont regardés, certains ont haussé les épaules, d’autres ont baissé les yeux, se sentant visés pendant que le contremaître reprenait son discours :
— Vous aurez été avertis ! Si jamais j’entends quoi que ce soit vous vous en mordrez les doigts et vous regretterez le jour où vos mères vous ont mis au monde, vous aurez affaire à moi. Allez ! Jour férié pour tout le monde, faites-vous beaux, bons vous l’avez toujours été ! Mes anges, a-t-il ajouté à voix basse en entrant dans le baraquement.
L’argent n’avait à aucun moment été évoqué, les deux jeunes mariés vivaient au jour le jour. Ou peut-être si, deux semaines avant l’événement, quand le pope, le docteur et le contremaître avaient tenu une réunion secrète au milieu de la nuit – Iochka était présent et encore plus éberlué que de coutume – durant laquelle ils avaient décidé qu’ils allaient partager les frais entre eux trois, malgré les vives protestations de Iochka qui disait que lui aussi avait quelques petites économies et aurait pu payer les musiciens et une partie des dépenses de nourriture et de boissons. Le pope lui avait rendu grâces en murmurant entre les dents, mais t’es vraiment bête, mon pauvre, et il avait sorti de sous sa soutane plus de billets qu’on n’aurait pu l’imaginer. Le docteur, lui, avait dit tout simplement : Moi, vous me dites ce qu’il faut que je donne ; tout comme ce bon chrétien, ici présent, je n’ai pas dépensé un seul centime de mon salaire depuis des années, je ne saurais pas à quoi les employer, même sous la torture. Il avait sorti lui aussi une liasse de billets bien rangés qu’il avait déposée sur la table en ajoutant que s’il en restait ce serait pour les mariés, sinon il en avait encore suffisamment. Le contremaître avait ramassé l’argent posé sur la table, l’avait apprécié du regard, il avait examiné la situation un bref instant et avait rajouté de sa part une somme égale aux deux autres réunies en marmonnant qu’il trouverait bien un moyen de se débrouiller s’il y avait d’autres frais.
Le temps avait semblé long jusqu’au jour des noces. Une grande émotion régnait dans la vallée, une joie mêlée d’incertitude, plus d’un avait du mal à croire qu’il y allait avoir une fête sur le chantier, se demandant s’il ne s’agissait pas d’une blague ou plutôt d’une des facéties du contremaître pour passer du bon temps en s’amusant. Malgré tout, la veille du fameux dimanche, ils avaient tous entrepris de se faire beaux, les uns en faisant chauffer de l’eau, d’autres en se lavant directement dans l’eau glacée de la rivière, se faisant couper les cheveux par le coiffeur venu de la ville, ils avaient repassé et même parfumé leurs beaux vêtements, certains étaient allés jusqu’à faire venir leurs femmes de loin pour qu’elles participent à la grande fête et à l’aube, chose aussi étonnante que possible, ils avaient mis la dernière main au nettoyage, avaient installé les longues tables spécialement fabriquées pour l’occasion et même confectionné des guirlandes suspendues entre les remorques à côté des grands projecteurs qui devaient illuminer la nuit comme en plein jour. Quand le contremaître était sorti de chez lui, son corps de géant habitué à sa salopette usagée était manifestement mal à l’aise dans un costume neuf – en tout cas il avait une démarche plutôt ridicule et il était clair que ses chaussures en cuir noir, bien astiquées, le serraient. Il avait l’air d’un ours élégant, Vasilé, quant à Iléana, pomponnée et outrageusement fardée, elle n’était pas en reste. À mesure que les ouvriers commençaient à sortir des baraquements, toute la vallée prenait un air inhabituel : chaussures, hautes bottes à la hongroise, pantalons et chemises simples ou à fleurs et même vestons de costumes. Tous semblaient mal à l’aise, la pauvreté et le laisser-aller habituel leur avaient fait oublier comment porter un costume, c’était surtout les chaussures des grands jours qui, remplaçant les brodequins de travail, les embarrassaient le plus. Mais finalement ils n’avaient pas si mauvaise allure, ils ressemblaient quand même à des gens civilisés, seul l’isolement dans lequel ils vivaient leur avait ôté la mémoire et l’usage de certaines choses, et à présent ils se jetaient des regards amusés et s’interpellaient en s’appelant par plaisanterie « Prince charmant », « Jeune homme », « Beau gosse ».
Iochka et Ilona avaient eu aussi des problèmes, Ilona surtout, parce que son futur mari avait mis en vitesse son costume neuf et raide et s’était assis sur la seule chaise présente dans leur maison, ne bougeant plus de là et regardant bêtement tout autour de lui. Par chance, Iléana, accompagnée de deux autres femmes, l’avait mis dehors pour pouvoir habiller tranquillement la jeune mariée ; il avait mis des chaussettes en vitesse au fond de sa poche, avait regardé avec méfiance les chaussures brillantes qu’il devait porter ce jour-là et avait marché pieds nus en tenant ses pompes à la main comme des bibelots, mal fagoté dans sa veste trop étroite, il était monté jusqu’aux baraquements, croisant en chemin le docteur – la seule personne de la vallée qui ce jour-là avait des gestes naturels dans ses habits – et tous les deux avaient rejoint le contremaître pour s’asseoir à une des longues tables en attendant que la jeune mariée soit prête. Jeune mariée qui, pomponnée et attifée par les trois femmes qui se donnaient du mal pour la préparer, avait amèrement pleuré lorsqu’elles s’étaient toutes rendues à l’évidence : elle avait du mal à entrer dans sa robe, et ses pieds avaient enflé et ses chaussures la serraient. Mais on avait fini par l’habiller et elle se tenait maintenant, gênée, sur le bord du lit, les mains sur les genoux, le regard perdu, pressée d’en finir avec la cérémonie et la torture de cette toilette.
Le pope n’était pas descendu. Il avait fait abstinence de boisson toute la semaine préférant prier pour les deux futurs mariés et pour leur enfant et, ce matin-là, réveillé tôt, il avait jeûné et passé le temps en prières. Il avait mis de l’ordre et nettoyé la petite église, sa cour, ainsi que sa personne. Il s’était arrangé du mieux qu’il avait pu dans sa cellule monacale, au creux de la montagne, avant de se préparer à descendre sur la route qui menait à la ville, étant entendu avec le contremaître que ce dernier devait le prendre à cet endroit ; une fois la cérémonie officielle terminée, il repartirait vite avec la même voiture pour rentrer avant tout le monde à l’église. Il n’aurait pas voulu manquer le mariage civil à la mairie, même s’il ne comprenait pas qu’on en fasse tout un plat. Le monde changeait, certes, il le savait bien, et il lui faudrait changer lui aussi, sans aucun doute.
Dans la vallée, le convoi de camions s’est mis en route non sans péripéties, faire monter Ilona dans un véhicule sans lui faire mal n’était pas une mince affaire. La couturière de la ville et les femmes de la vallée avaient ensuite fait en sorte qu’on ne remarque pas trop son gros ventre, mais tout le monde était au courant des faits et tous essayaient de la protéger autant que possible. On l’a fait porter avec mille précautions, les mains de Vasilé et Iochka – de véritables griffes – l’ont déposée sur le camion sans qu’elle ait émis un seul gémissement ou soupir, sans qu’aucun muscle n’ait bougé sur son visage ou que l’ombre d’une quelconque gêne se soit manifestée. À la première ornière, le contremaître a jeté un regard assassin au chauffeur, a laissé échapper une injure inédite – on savait qu’il n’avait pas un langage d’ange –, le camion transportant la jeune mariée et ses deux amies a donc continué de rouler très doucement, le chauffeur faisant attention au moindre dénivellement, craignant non seulement pour Ilona mais pour lui-même, car le visage de Vasilé ne présageait rien de bon au cas où un incident se produirait. Dans la cabine, personne ne parlait – ni le chauffeur, ni le contremaître ni Iochka ni Ilona –, ils regardaient seulement la route sinueuse qui traversait la vallée, mais on ne pouvait pas en dire autant de ceux qui voyageaient dans la remorque, leur joie commençait à se manifester, et ils considéraient qu’ils pouvaient crier comme des dingues. La vallée résonnait de leurs clameurs d’allégresse, ces lieux déserts semblaient soudain peuplés et le pope qui attendait sous un arbre solitaire au bord de la route les a entendus bien avant qu’ils aient atteint le dernier pont menant à la ville. Il a arrangé un peu mieux les plis de sa soutane, il était gêné, s’il ne s’était pas bien connu lui-même il aurait dit qu’il était ému. Deux jeunes hommes vigoureux l’ont fait monter dans le camion comme si c’était une plume, le voyage a continué et à partir de là tout est allé très vite, la cérémonie à la mairie étant une formalité à laquelle les principaux intéressés ont participé sans presque s’en rendre compte, comme dans un rêve. Le maire a lu quelques phrases dans un grand livre – comme à l’église, se disait le pope qui prétendait qu’il n’avait jamais vu un mariage civil avant – après quoi il a demandé au jeune couple s’ils voulaient s’épouser et, alors que tout le monde s’attendait à quelque chose d’extraordinaire, tout était pratiquement terminé sans autres explications quant à la déclaration de mariage. On a demandé aux jeunes mariés de signer dans un immense registre assez neuf, preuve que ce genre de cérémonies n’était pas très fréquent, tous comprirent alors qu’il était temps de partir, c’était tout, il n’y avait plus rien à faire là-bas.
Sur un signe, le chauffeur d’un camion avait emmené le pope et l’avait fait monter dans la voiture qu’il avait déjà garée, prête à partir, tournée en direction de la vallée pour ne pas perdre de temps en manœuvres. Sur la grande place de la ville – endroit désolant avec un seul bâtiment et une église en face – les attendait le diacre appelé pour officier avec le pope en cette occasion. Ils ont vite rejoint l’endroit où le camion devait arriver, la route étant devenue un sentier un peu plus large utilisé uniquement par le pope et les croyants qui montaient le voir, lui demander conseils ou consolations, vieux sentier qui montait à travers la colline dénudée puis une forêt de feuillus annonçant la montagne. L’ermitage était tout en haut du ravin dans une sorte de creux de la Pierre Petite et il était tout simplement constitué par une église en bois, trois cellules – dans l’une vivait le prêtre, les deux autres étaient vides et utilisées comme dépôt –, une sorte de cimetière où étaient enterrés les ermites et les prêtres qui y avaient officié et un potager dont le seul habitant s’occupait religieusement sans qu’il lui rapporte grand-chose, le rendant en grande partie dépendant du marché de la ville pour le peu de nourriture qu’il lui fallait. Le lieu était à l’image de l’homme, comme cela arrive généralement : propre, soigné, calme, isolé du monde, de tous ses tourments et de ses inutilités. Seul le docteur, en apparence ennemi à mort du pope, savait que dans les deux cellules inhabitées avaient été amassés une vie durant par l’habitant actuel des trésors connus de lui seul, principalement des icônes et des livres religieux mais aussi des livres païens qu’il lisait à la lumière d’une lampe à huile ou d’une chandelle et qui confortaient sa foi – comme il le disait lorsqu’il était un peu éméché – dans la réalité du péché et dans l’incapacité du monde à se sauver un jour.
Le pope était un homme cultivé, intelligent et surtout autodidacte, soucieux de son univers et dévoué aux autres à un point rarement atteint en ces lieux et ce jour-là, parvenu en haut de la montée, il se sentait ému et, d’une certaine manière, accompli : il faisait le bien même si ce n’était qu’à moitié, l’enfant de Iochka et Ilona au moins serait baptisé dans la foi orthodoxe et ceci était vraiment d’une grande importance pour lui. Il a offert au chauffeur et au diacre un verre de la meilleure gnôle qu’il avait gardée dans une bouteille avec un fruit à l’intérieur, un breuvage jaune, du feu ! Il s’en est versé aussi une petite mesure, se disant qu’il allait récupérer vers le soir, à la fête. Il avait encore arrangé l’intérieur de l’église, aidé par le diacre, avait remis un gros balai en osier au chauffeur pour qu’il balaie une fois de plus la cour et qu’il libère un peu sa main, lui avait-il dit, de l’obligation de lever le verre, puis ils se sont assis à l’ombre pour attendre tranquillement le reste de la noce.
Il avait fait une cérémonie très simple priant de tout cœur pour les jeunes mariés et avait même permis au prêtre catholique de la ville qui avait accompagné la procession de dire une prière dans sa petite église. Ils se sont montrés tous deux sans orgueil et sans animosité, décidés à remettre à plus tard les disputes théologiques et à se consacrer pour l’instant aux deux jeunes mariés. Qui, tout à leur amour infini, remarquaient à peine ce qui leur arrivait, se laissant porter vers un avenir qui n’appartenait qu’à eux et à leur enfant. Ceux qui avaient pu trouver une place dans la petite église – la majorité des gens était restée dans la cour pour profiter du beau temps et prendre un verre de vin ou de palincă en attendant – étaient pénétrés d’un sentiment de paix et de calme qu’ils ne comprenaient pas et qu’ils n’essayaient pas de s’expliquer, à l’exception du docteur. Appuyé au chambranle de la porte de l’église, un pied dedans et un autre dehors, il se comportait de manière décente, sans afficher son sourire supérieur, mais sans se départir de l’idée que tout était inutile et qu’il aurait été suffisant de boire pour marquer le coup, à quoi bon tout ce cirque ? Le pope regardait tous les gens, très reconnaissant, disait les prières et suivait le rituel, convaincu que, même s’ils n’étaient pas tous de vrais croyants, le fait d’accepter la tradition et d’être venus ce jour-là si nombreux pour la sanctification du mariage représentait quelque chose, que tout n’allait pas à vau-l’eau, que les enseignements de l’église et des ancêtres allaient durer encore un certain temps. En fin de compte, c’est pour cette bonne raison qu’il s’était retiré dans cet ermitage du cœur de la montagne, pour suivre de près la foi des gens en Dieu, leur respect des traditions, pendant que dans le monde il se passait des événements qui le poussaient à croire que des forces obscures désiraient le contraire. C’est pour éviter de voir de ses propres yeux les destructions des églises et les icônes brûler qu’il avait quitté de son plein gré le monde civilisé et dans lequel, si Dieu le lui permettait, il ne retournerait que de moins en moins souvent. Les gens lui parlaient gentiment, respectueusement, beaucoup montaient pour se confesser et lui demander un conseil, les ouvriers du chantier, le contremaître et finalement le docteur étaient des amis, ils méritaient son amour. Il savait quelques petites choses, certains croyants lui avaient dit que la paix dans la vallée était due à la présence de Vasilé, il ne lui avait pas demandé d’explications, il n’en saurait rien de plus jusqu’au moment de la mort de celui-ci bien des années plus tard. Pour l’instant, l’âme du pope débordait de joie et il mariait les deux amis de cœur en leur souhaitant le plus grand bonheur du monde, convaincu que les préceptes du mariage qu’il bénissait ce jour-là leur seraient bénéfiques.
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I L EST SORTI LE DERNIER DE L’ ÉGLISE, il s’est laissé pénétrer par la joie des gens, qu’il aurait souhaitée éternelle, il a bu, content et assoiffé, un verre après l’autre avec tous ceux qui le voulaient, après avoir présenté ses compliments aux mariés, mais surtout avec ce païen de docteur qui lui avait fait l’honneur de monter jusqu’à l’ermitage et à qui il voulait montrer ses trésors et les livres auxquels il tenait plus qu’à la prunelle de ses yeux, et qu’il laisserait un jour en héritage à l’église, en souvenir de son passage en ces lieux, seul au cœur des montagnes, au service de la foi et de Dieu. Il a d’abord invité le docteur dans sa cellule, lui a montré la vieille bible qu’il gardait sur un rayonnage dans un coin, livre précieux à la couverture en bois reliée en cuir de qualité, aux fioritures dorées. Il lui a montré aussi ses livres de prière, lui a offert la seule chaise de la pièce et s’est assis sur le bord de son lit au matelas de paille et l’a remercié chaleureusement pour la faveur qu’il avait accordée aux deux mariés en venant. Il l’a conduit ensuite aux deux cellules voisines dans lesquelles il gardait ses trésors, il lui a montré les merveilles peintes sur verre, les croix argentées et dorées, les vêtements de cérémonie qu’il ne passait jamais, le très grand nombre de livres religieux et laïques qui faisaient sa joie dans la solitude de la montagne. Il lui parlait de tout ça, et le docteur le regardait avec étonnement et une sorte de peur de l’inconnu, il était clair qu’il ne s’était jamais imaginé que le pope mal habillé et s’adonnant aux plaisirs de la fête était un véritable érudit qui gardait précieusement des textes en latin, grec et langue hébraïque, lisant avec tout autant de plaisir les romans contemporains que les classiques. Il s’est assis sur un beau fauteuil en bois sculpté, il a pris en main une édition ancienne d’un livre dont le titre commençait par « Comédie » et pour la première fois depuis tant d’années il a discuté sérieusement avec le prêtre, de plus en plus convaincu, au fur et à mesure des paroles échangées qu’il s’était profondément trompé sur lui. Voilà que le monde des gens ordinaires – comme il appelait tous ceux qui vivaient en dehors de l’asile des fous – offrait tout autant de surprises que les esprits de ceux qu’il traitait comme un fanatique, essayant de toutes ses forces et tous les jours de sa vie de décrypter les mystères de l’esprit humain et de l’extraordinaire événement qu’était toujours la folie. Foi, folie, vie, où est la différence ? a-t-il demandé au prêtre de la manière la plus sérieuse. Ce dernier a fait mine de répondre sur-le-champ mais il s’est ressaisi et s’est tu quelques instants, a penché la tête de côté avant de prendre sur une étagère au fond de la pièce un livre dont il a fait tomber la poussière et qu’il a tendu au docteur : Prends ça de ma part, docteur. Un don venu de l’autre monde. Quant à la question, je te répondrai un jour, je ne sais pas quand, peut-être au moment où je connaîtrai moi-même la réponse.
Ils sont sortis ensemble au soleil de l’après-midi d’automne, le docteur le tenait par le bras et ils se parlaient tranquillement, et Vasilé, qui ne perdait pas des yeux son troupeau et s’était promis de ne pas se soûler pour surveiller ses sauvages, a regardé longuement le pope et le docteur avec un sourire à peine visible et s’est gardé de faire la moindre allusion à cette nouvelle amitié lorsqu’ils se sont joints à lui pour boire et se réjouir enfin de ce bonheur nouveau, de la première famille qui avait trouvé sa place dans cette vallée, dans leur monde.
Bonheur. C’est ce qu’ils ressentaient tous, dans les airs planait un sentiment de joie et d’allégresse lorsque, sortant de la cour du petit ermitage, ils se sont dirigés vers les baraquements, et c’est alors qu’a retenti fortement la musique du taraf qui accompagnait le cortège. Certains criaient, hurlaient, d’autres, impatients, dansaient déjà sur le sentier de montagne, hurlant de tous leurs poumons et agitant les bouteilles. On commençait à déboutonner les chemises, et de la forêt, qui était de moins en moins épaisse à mesure qu’on descendait, sortaient les habituels fêtards de la vallée, des ouvriers sauvages qui prenaient du plaisir en ce jour de congé. Les visages durcis par les années et le temps, ils pétrissaient le sol humide sous les pas de leurs jambes solides, ils étaient pressés, ils avaient l’impression que les autres étaient en retard, eux avaient envie de commencer à faire la fête comme si c’était le dernier jour de leur vie, comme si toute seconde perdue leur apporterait un malheur au moins égal à ce qu’ils vivaient là. Ils sont montés dans les camions, ils ont entraîné les musiciens avec eux et ils ont démarré en trombe, c’était un jour merveilleux qui les attendait tous où, grâce à Dieu, ils boiraient et oublieraient tous les soucis quotidiens, se sentiraient des hommes, chose assez rare dans ces parages. Dans le dernier camion sont montés la jeune mariée et Iochka, son Iochka, dorénavant, ainsi que le contremaître, le docteur et les prêtres, étant donné que le prêtre catholique avait accepté l’invitation de les accompagner dans cette vallée sauvage. Il y était déjà allé deux ou trois fois et, comme tous ceux de la ville, il avait peur de ce monde clos du chantier avec ses règles et ses lois non écrites, avec le contremaître qui régnait sur tout et sur tous, avec les fous de l’asile qui effrayaient par leur seule présence. Mais ce jour-là, en signe d’amitié et de reconnaissance pour la générosité du pope, il avait choisi de passer outre toutes ces choses-là et de se joindre à la fête.
Et il y a eu alors de grandes réjouissances dans la vallée, la musique a longtemps retenti, on a dressé des tables croulant sous les bonnes nourritures terrestres, des animaux ont été sacrifiés qu’on a fait cuire sur des grills préparés d’avance, on a ouvert des dames-jeannes et des tonneaux, la boisson a coulé à flots, la sauvagerie originelle de ce monde-là a repris sa place et tout s’est passé, après cette matinée solennelle, comme cela se devait. Ils se sont soûlés, ils ont dansé, ils ont chanté à gorge déployée, à faire trembler la montagne, tout ce bonheur était comme un baume pour les mariés et le témoin de mariage qui se sont réjouis de la joie de ces sauvages. Car on n’aurait jamais imaginé vivre un jour une telle fête dans cette vallée oubliée du monde et personne n’avait pensé, avant l’arrivée de ce Iochka jusque-là inconnu de tous, que la vallée allait avoir un fils à elle qui en ferait un territoire béni du fruit de l’amour comme tout autre village. On pouvait lire jusque dans les yeux du contremaître la confiance et l’espoir, le désir d’une vie meilleure pour laquelle il s’était battu et qui, ce jour-là, était devenue réalité. Il y avait convié ses anciens camarades de combat et ils étaient venus avec joie, accompagnés de toutes leurs familles, ils goûtaient en ce moment à la joie générale assis à une longue table, le cœur gonflé de bonheur, ils avaient lutté pour ce monde meilleur, bienheureux, à l’abri de toute menace, leur monde nouveau. Et lorsqu’on en est venu au moment traditionnel des offrandes, l’argent a commencé à affluer dans la corbeille de la jeune mariée, chacun voulant être aussi généreux que les autres et offrant de tout cœur le fruit de son travail à la jeune famille ; le contremaître a donné plus que tous les autres, ses compagnons de même, heureux de faire une bonne action. Une fois les offrandes terminées, le contremaître a demandé qu’on l’écoute, les musiciens hongrois, qui étaient en train de jouer une mélodie traditionnelle, ont mis leurs instruments de côté et le silence s’est fait. Chers amis, on ne pourra pas danser la « ronde de la mariée » car notre mariée est certainement fatiguée et nous devons la laisser se reposer. Donc, mon brave, a-t-il dit à l’un des musiciens, prends ça et joue-nous une vraie « sârba » jusqu’à ce que je te fasse signe d’arrêter. Tu as entendu ? Et il a ajouté le geste à la parole, il s’est humidifié les lèvres, a passé sa langue sur les billets, les a collés sur le violon, le musicien s’est incliné et a préparé son archet en le passant légèrement sur les cordes. Le gros à la contrebasse s’est rangé derrière lui près du cymbalum, le violon était bien en place pour l’accompagner tandis que le trompettiste, le seul vrai musicien à instrument à vent, s’est assis à côté du premier violon – le taraf hongrois s’est retiré à une table, curieux d’écouter la suite. Le contremaître a retroussé les manches de sa chemise, a invité d’un signe du bras ses copains venus de l’autre côté de la montagne à se joindre à lui pour danser. Grands et solides, bras forts rayés de veines enflées, ils se sont lancés dans la ronde pour danser la sârba au rythme des cymbales, leurs pieds se sont levés comme sur un signal pour frapper impétueusement le sol entre les baraquements en soulevant un grand nuage de poussière. Lorsque le violon a commencé à résonner, s’est déclenchée au même moment la sârba, danse endiablée de la plaine qui faisait trembler la terre et troublait la boisson dans les verres, danse accompagnée des regards des hommes saisis de folie qui, dans leur tournoiement constant, rythmé, répétaient l’histoire entière de leur lignée de paysans, l’inscrivant avec des pas ardents dans la poussière entre les tables. Ils tournoyaient, s’arrêtaient d’un coup, les pieds frappaient le sol à l’unisson, les cris de leurs poitrines se fondaient en un seul, cri du bonheur d’être qui ne les quitterait jamais jusqu’à l’instant de la mort. Et à mesure que le violoniste renforçait le rythme, emporté lui aussi par la folle danse des hommes, les pas de ces derniers étaient de plus en plus pressés, plus entraînants ; par la « sârba » ils consacraient le mariage et leur ronde, cercle tournoyant de leurs âmes, devenait le berceau du futur enfant et un bouclier contre tout ce qui pourrait le menacer. À un moment donné, deux des musiciens hongrois se sont levés, ils avaient saisi le rythme et l’air, ils se sont joints aux autres en intervenant chaque fois que ça leur paraissait nécessaire, et en accompagnant les autres pour équilibrer le cymbalum et la contrebasse, et malgré eux, leurs légères erreurs ont coloré la mélodie. Les hommes ont continué longtemps à danser, ils ont poussé de grands cris de joie, ils ont quitté leurs chemises et la ronde est devenue de plus en plus alerte pour se transformer en un cercle vivant qui semblait entraîner toute la vallée et l’emporter dans leur vécu d’hommes qui était depuis que la Terre était Terre une sorte de mort, une mort de fou.