Iochka

Cristian Fulaş · Chapitre 1 sur 3 · partie 12/16

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Iochka

Dédicace

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 16 parties.

Il a donc pris une bouteille dans son armoire, a enfilé une veste et il est parti retrouver tout d’abord Iléana. Celle-ci vaquait à ses affaires comme si rien ne s’était passé, silencieuse, souriante, vivant comme toujours dans son monde plein d’infimes péripéties dont elle triomphait à chaque fois. Il étudiait depuis longtemps cette femme, il avait même pris des notes sur elle dans un de ses multiples carnets, il l’avait bien observée les jours où elle avait tenté de s’approcher de ses fous et elle demeurait, pour lui, un cas, l’un de ces cas dans un de ses dossiers où il ajoutait de temps en temps quelques remarques de comportement, des mots ou des phrases, des gestes et des regards de grande importance lui permettant de mieux comprendre. Iléana était, dans l’esprit du docteur, un cas typique de la vallée, ce groupe humain qui ne changeait presque jamais, qui vivait de la même manière année après année et dont les cerveaux ne semblaient pas vieillir, l’absence de changement dans leur comportement restait, pour lui, une énigme qui devait être résolue mais qui refusait indéfiniment même les plus vagues réponses. Ils étaient tous pareils, depuis qu’il les connaissait, ils étaient pareils, il les avait presque tous accueillis, il était du même âge qu’eux, aussi immortel qu’eux peut-être, sauf qu’il n’en était pas toujours conscient. Il pensait avec eux, il vivait avec eux, les hommes de la vallée étaient ses frères, au point que sa pensée du monde se faisait à travers eux.

Pour ses fous il utilisait trois mots, s’efforçant de comprendre le mental dans toutes ses ténèbres, dans la plénitude de son obscurité et dans ses origines, notant sur la première page de ses cahiers les mots :

peur faim silence

essayant de comprendre comment on arrivait en dehors du monde par ces éléments simples et incontestés ; pour les habitants définitifs de la vallée il avait trouvé, après des années de réflexion et après plusieurs variantes plus fausses les unes que les autres, comme il avait fini par le comprendre, trois autres mots pour commencer ses cahiers, à savoir :

travail faim amour

des choses simples et si complexes que, se disait-il les soirs de solitude en souriant, on n’arrivait à les expliquer que par leur simplicité et non par de savantes allégories et autres théories qui, au fond, n’auraient su parler d’un monde toujours en évolution, un monde comme une toile de mémoire qui ne laisse rien échapper, où tout se passe naturellement et en même temps, sans explications, un monde où la vie, qui toujours se doit d’être expliquée, montre enfin son véritable visage et sourit du plus simple des sourires de l’histoire, chuchotant le mot « néant », le grand et le mystérieux mot qui dit tout sans rien dire, la clé de toute l’existence, l’eau muette dont nous sortons tous et dans laquelle nous mourrons tous, les uns après les autres comme l’herbe et les arbres et les insectes et les animaux de la forêt et les poissons des eaux, rien de rien, à l’infini, dans un désordre qui ne pourra être expliqué que par la mort.

Le docteur vivait convaincu, la plupart du temps, sans se l’avouer pour autant, que les hommes n’ont pas besoin de temps, de même qu’ils n’ont pas besoin de l’histoire ; si ces deux choses existaient, elles étaient étrangères aux hommes, indépendantes, choses étranges et incompréhensibles auxquelles personne ne pensait. Le monde n’a pas besoin du temps pour exister, se disait-il parfois, le monde n’a besoin ni de temps ni des gens, la seule chose qui garantit l’existence du monde et la confirme en même temps c’est le néant, la mort : absence de tout but en ce qui semble être but ultime.

Une fois chez Iléana, il n’y a même pas eu besoin de mots pour se confier un secret, mais pour corroborer ce qu’ils avaient vu et qu’ils avaient du mal à croire. Ç’avait été peut-être une illusion, l’instant d’un regard éphémère, mais ils devaient se mettre d’accord qu’ils avaient vu les mêmes gestes, la même hésitation dans la démarche, la même main portée au ventre, ce ne pouvait pas être dû au hasard – surtout qu’Iléana soutenait qu’il lui semblait avoir vu ça une autre fois mais ne pas y avoir prêté attention ; convaincu que sa vue ne l’avait pas abusé et encore moins le pressentiment qui l’avait fait sortir de la maison, le docteur a pris le chemin de l’ermitage, le cœur serré et désirant ardemment s’être trompé. Il aurait tant voulu que ce qu’il allait dire soit des sornettes, des bêtises, que ce qu’il raconterait au pope soit sorti tout droit de son imagination et non des faits qui auraient des conséquences. Il marchait comme étranger à la forêt, ne sentant pas ses pas. Ses pensées, d’habitude si sereines et si ordonnées, bouillonnaient cette fois. Il s’imaginait la réaction de Iochka en apprenant cette chose effroyable, il imaginait aussi celle de Vasilé et il ne savait pas comment leur communiquer ce qui n’était pas très clair pour lui-même, comment allaient-ils donc comprendre ce qu’il leur dirait ?

Il a raconté au pope toute l’histoire de fil en aiguille, calmement, avec tout le flegme dont il était capable, ils sont restés un petit verre à la main au milieu des icônes et autres trésors, ils ont examiné la chose sous toutes ses coutures, l’ont traduite dans toutes les langues du cœur, ils ont eu peur ensemble et ils ont espéré ensemble que tout n’était qu’éphémère folie et inutile orgueil du regard qui croit voir ce qui n’est pas, le docteur n’en démordait pourtant pas et le pope, comme dans d’autres occasions, a dû se rendre à l’évidence et croire que le peu dont ils devisaient là devait avoir une petite part de vérité et qu’ils se devaient donc d’agir, attends, le

Guérisseur, ne te presse pas, les Turcs ne sont pas aux frontières17, réfléchissons davantage, encore un verre, faudra demander aussi à cet enragé de Vasilé s’il sait quelque chose et, de toute manière, rien de ce que nous nous disons ici ne doit arriver aux oreilles de Iochka, ce serait un grand péché que de le faire souffrir, peut-être pour rien, ce serait trop cruel. Finalement, ils sont descendus tous les deux dans la vallée, deux silences sillonnant la contrée, titillés par le même tourment, deux ombres qui s’allongeaient à mesure que l’inquiétude les gagnait, deux visions de la même pensée dure et douloureuse, si douloureuse qu’il valait mieux pour le moment la taire. Après avoir tout raconté à Vasilé, celui-ci s’est tu avec eux, ses grosses mains posées sur la table – à côté de celles des deux autres, silencieuses et interrogatives – elles y sont restées tranquilles, seule une petite veine pulsait sur sa tempe gauche laissant voir son trouble, le frisson réveillé par le souvenir du décès de celle qu’il avait aimée, sa peur, la peur du géant face à une chose qui dépassait ses forces et dont il savait qu’ils en sortiraient tous affaiblis, amoindris, endeuillés. La même question est montée dans les volutes de fumée de son baraquement tout comme elle était montée plus tôt dans l’air vif de l’ermitage, les mêmes mots misérables et traîtres y ont été prononcés – chuchotés dans l’inquiétude et les frissons – laissant place à une seule question répétée par trois cœurs à la fois : qu’est-ce qu’il fallait faire.

Commençant à mourir depuis ce jour-là elle aussi, Iléana n’avait pas changé de corps ou d’esprit, il n’y avait pas eu en elle de transformation radicale, tout était resté comme avant mais sous des formes légèrement différentes, si subtilement différentes que si un œil extérieur l’avait observée, n’importe quel œil, il aurait difficilement vu ce qui n’était pas visible, détails cachés et tus qui ne transperçaient pas, ne fût-ce que par l’ombre d’un geste ou d’un mot jeté par hasard dans la conversation et qui aurait pu trahir ce qui n’était pas à montrer. Iléana a décidé de placer son corps près de celui de son amie, pas pour parler des choses mais pour faire toutes les choses dont elles n’auraient pu qu’inutilement parler. Sans efforts, sans acharnement, sans tension et sans traîtresse gaieté, sa vie avait continué jour après jour comme si leurs corps, deux entités en substance, n’en faisaient plus qu’un, fort et puissant, si vigoureux que, par une éventuelle tournure de la nature jamais comprise, les deux corps n’auraient pu vivre qu’ensemble, dans une réalité échappant aux autres et qui était celle de l’amour. Son esprit pourtant se réservait une voie de retour, s’est tourné vers soi de toute la force donnée par l’absence de décision, et s’est mis, petit à petit, comme si de rien n’était, comme dans une impression de vies et de morts jamais racontées, s’est donc mis à prendre un chemin déjà emprunté dans son enfance, le chemin de la sauvagerie, du silence, du regard qui ne voyait rien, le seul qu’elle connaissait véritablement, sans pouvoir dire – ni aux autres ni à elle-même – de quoi il était fait, où il menait et ce qu’il signifiait. Elle commença à entendre les bêtes de la forêt de plus en plus distinctement, dans des signes de plus en plus clairs, plus détachés du monde où elle ne se trouvait que temporairement, chaque grognement, chaque bruissement, chaque couinement de petit animal et chaque hurlement des bêtes jeunes, chaque rugissement de fauve ont créé un langage qu’elle déchiffrait à nouveau et à l’intérieur duquel elle vivait accompagnée par le sentiment de vide, de désert qui l’avait obsédée jadis, et à présent avec une force mille fois plus puissante, elle regagnait le monde qu’elle avait quitté un jour, se le réappropriant, le royaume d’Ilona qui n’était en aucun cas le sien, celui de tout ce qu’elle ne connaissait pas mais qu’elle vivait dans une mesure qui ne serait jamais exhaustive. Était-ce de la folie ? De l’égarement dans l’ombre de l’ombre de l’esprit, dans des fulgurations inconnues qui prêtent un sens supplémentaire aux choses connues, les complétant ? Amour pour l’autre qui est aussi une forme de folie mais dans quel but ? Égarement ? Gâchis ? On n’a jamais su le dire, personne n’a jamais pu affirmer où commence la folie et où finit la soi-disant clarté de l’esprit, le mensonge de la réalité, tout comme personne n’aurait pu dire où commence la clarté de l’esprit et où finit la soi-disant folie. C’était un royaume à elle, rien qu’à elle, le royaume entre deux mondes, entre deux espaces, qui cache peut-être pour toujours l’inutilité du temps et l’absence de but de l’espace. Iléana partirait de temps en temps dans les forêts, partir et se taire avec les lieux et les temps, partir et ne jamais essayer de comprendre le trop plein de ce qui lui arrivait mais se donner en proie au sentiment qui permettait à toutes ces choses de se produire, la souffrance, l’ombre de l’être né de la crainte, insensiblement, ni vue ni comprise, qui tue les esprits choisis.

Lorsqu’elle déciderait de s’en aller définitivement, un jour comme un autre, d’une moitié de siècle comme un autre, personne ne saurait pourquoi, ni où, ni pour qui, personne ne saurait rien parce qu’elle-même n’aurait su appeler les choses par leur nom et, par-dessus tout, elle ne les comprendrait pas, elle les vivrait seulement en les intégrant, avec le naturel dont nous vivons tous mais que nous ne savons expliquer avec exactitude. De nulle part vers nulle part, de jamais à jamais, dans l’absence des choses importantes qui ne sont que rêve, pas une réalité que l’on puisse saisir.

OceanofPDF.com L E JOUR OÙ ELLE ÉTAIT ALLÉE pour la dernière fois sur la tombe de sa mère, Ilona n’avait plus pleuré. Les yeux secs, elle avait regardé par-delà les acacias des abords du cimetière de campagne et avait commencé à ne plus se souvenir. La vivante qui l’avait toujours accompagnée sur les chemins de la vie se métamorphosait en morte, en bribes de souvenirs cristallins, lointains, sans rapport avec le courant vivant de la présence qu’elle avait toujours connue. C’était cela la mort, la vraie mort : le passage de l’autre, le présent et qui vit auprès de nous vers quelque chose d’absent, quelque chose qui n’est composé que d’images et de souvenirs disparates, comme étrangers les uns aux autres, petites icônes et frêles sentiments constituant ce que nous appelons la mémoire et en même temps l’oubli. La mort les contient ensemble en égale mesure. La mort de sa mère les contenait d’une manière bien particulière pour Ilona, devenue mère à son tour et se préparant, elle le savait déjà depuis longtemps, à ressembler à sa mère. La femme de la vallée savait tout, à sa manière étrange. Elle savait ce qui s’ensuivrait comme elle savait ce qui ne se produirait pas mais, comme tous les gens de la vallée, tout en pressentant sa science, elle ne pouvait en parler, tout était déjà arrivé et rien ne pouvait être changé ; elle le savait et avec la simplicité de qui sait, elle avait pris le petit Iochka dans ses bras, l’avait soulevé et l’avait posé sur une clôture métallique qui se trouvait à quelques mètres des tombes très simples de ses parents. Il était trop petit pour qu’elle lui explique et lui la regardait de ses grands yeux bleus avec un sourire presque blasé d’enfant indulgent, d’enfant qui sait, au fond de lui-même, que les choses doivent se produire comme elles se produisent et que ni les pleurs ni les plaintes ne servent à rien. Un peu plus loin, le chauffeur de Vasilé fumait, appuyé à la roue du camion. Il attendait, aucune des visites d’Ilona sur la tombe de ses parents ne durait très longtemps et de toute façon ce jour-là il ne pourrait rien faire d’autre, il espérait seulement pouvoir rentrer dans la vallée avant la nuit.

Ilona a pris le petit balai dans la musette qu’elle avait apportée, a enlevé les feuilles accumulées sur les petits tas de terre qu’étaient devenus ses parents, elle a arraché ici et là quelques mauvaises herbes qui avaient poussé sur les bords puis s’est redressée. Elle avait dit mentalement une prière simple, et avait surtout oublié un peu plus ce qu’ils avaient été tous les deux, puis s’était relevée, avait pris le petit dans ses bras et s’était dirigée vers le portail du cimetière. Elle n’avait pas tourné la tête, elle était montée dans le camion et avait regardé droit devant, la respiration comme coupée, les champs qui se déployaient devant elle. Passons un peu dans le village, avait-elle dit au chauffeur, je veux revoir encore la maison. Le chauffeur avait souri, c’était toujours pareil, même si elle ne le lui avait pas demandé, il serait passé devant la maison de ses parents, il ne pouvait pas imaginer un voyage en ces lieux sans s’arrêter quelques minutes là-bas. C’était d’ailleurs lui qui avait conduit Ilona quand elle avait signé l’acte de vente, un an plus tôt. Une affaire entre frères et sœurs, ils avaient tout laissé au plus jeune d’entre eux qui n’était finalement pas resté au village. Il arrêta le camion devant le portail, à l’endroit où s’élevait autrefois la maison délabrée, on voyait un tas de gravats, quelques poules picoraient dans les détritus, il n’y avait pas âme qui vive. Abandon total, ruines. Ilona était restée quelques instants le front collé contre la vitre du camion, on ne pouvait rien lire dans ses yeux, même pas de la tristesse. Il n’y avait plus rien à voir là-bas, tout était à l’intérieur d’elle-même, dans les petits fragments de mémoire qui s’éloignaient peu à peu, se brouillaient et se transformaient en un paysage immortel qui n’avait plus besoin ni de personnes ni de lieux ni d’être évoqué ; de là sortirait une réalité conforme à son désir qui ne serait pas influencée par la femme dans laquelle ce paysage séjournait ; relevant un peu son fichu sur ses joues – elle ne savait pas pourquoi, machinalement, très probablement –, elle avait fait signe au jeune homme qu’il pouvait démarrer.

Dernier voyage, se disait-elle, l’année prochaine vivront ici des gens, je ne pourrai plus venir voir, c’est honteux de s’arrêter au portail des gens pour zyeuter dedans comme une folle, sans rime ni raison, comme s’il n’y avait rien d’autre à faire au monde que de regarder dans les cours des autres et de repartir ensuite sans même dire bonjour, puisqu’on ne les connaît pas. Elle avait fixé la route, elle la connaissait par cœur, elle était passée par là des dizaines, des centaines de fois, au point de pouvoir dire où il y avait tel ou tel arbre qui avait disparu et combien de collines il fallait franchir avant d’arriver dans la grande ville et combien de personnes elle connaissait ou ne connaissait pas. Elle aurait aimé s’arrêter en ville, faire faire une promenade à Iochka dans le centre, peut-être lui acheter un vêtement neuf pour l’hiver qui arrivait mais ils avaient pris du retard et le soir tombait déjà, la lumière qui les avait accompagnés le matin tôt, au départ, repartait dans son monde, les champs s’élargissaient de chaque côté de la route et les rochers, en face et sur la gauche, perdaient le jaune de la journée d’automne et s’habillaient maintenant de couleurs différentes. Du haut des crêtes de l’ermitage tombait une luminosité belle comme un corps nu, une vision étrange, une buée inconnue surgie de nulle part.

Lorsqu’ils sont entrés dans la vallée, tout était rose, les bouleaux, les hêtres et les charmes étaient méconnaissables ; leurs feuilles jaunes ne l’étaient plus, ayant tourné au rouille brique tandis que les feuilles rouges des chênes avaient des nuances de noir à moitié transparent ; c’est beau, s’était soudain dit la femme. L’automne est beau cette année et l’hiver viendra tard. Plongée dans le vrombissement du moteur et le silence opalin des alentours, pressentant la nuit qui arrivait, lorsque le camion approchait en bondissant dans les ornières du premier pont de la vallée après avoir dépassé le petit chemin qui montait à l’ermitage, Ilona avait éprouvé dans tout le corps une douleur comme de fortes brûlures, comme si un seau d’eau chaude lui avait été jeté sur le ventre puis avait coulé partout jusqu’au bout de ses orteils et de ses mains, dans ses os, au sommet de sa tête et même sur ses lèvres. Douleur à goût de cuivre, de cuivre vert-de-grisé et Ilona s’était brusquement redressée, assoiffée, les yeux grands ouverts comme si elle cherchait un point où appuyer son corps impondérable, secouée par la vague de douleur comme une terre qui vibre encore après un grand tremblement. Elle avait regardé autour d’elle, apeurée, elle avait regardé sa main qui s’était instinctivement collée sur son ventre, avait tenté de respirer à fond, avait réussi après plusieurs tentatives, et la douleur s’était calmée pendant quelques secondes comme si elle n’avait jamais existé, disparue dans le monde des illusions et des souvenirs brumeux. Elle avait bougé sur son siège ; avec prudence d’abord. Elle avait tendu une jambe, avait caressé de la plante des pieds le caoutchouc devant elle, s’était redressée et n’avait plus rien senti, même pas un reste de douleur, même pas son souvenir. Elle avait bougé prudemment encore un peu, avait posé la main sur le petit Iochka qui dormait sur le revêtement en caoutchouc du moteur, une vague crainte s’était fait jour en elle et y était restée un moment puis avait pris corps pendant les quelques secondes qui s’étaient écoulées entre la douleur vive et son absence, et s’était envolée dans le monde. Dans les traces des couleurs du soir, l’intérieur de son corps, fait du sang violet des boursouflures noirâtres, avait revêtu la forme de l’inquiétude sans que la femme sache de quoi il retournait ou qu’elle puisse imaginer ce qui l’avait fait sursauter et quel démon se tenait tapi dans le calme qui avait suivi, dans le sentiment apaisant de la disparition de la douleur et dans tous les signes qui lui laissaient croire que ce n’était rien, juste un élancement qu’il ne fallait pas prendre au sérieux. Elle avait continué à se taire, la douleur avait disparu sans laisser de traces, retournée dans le corps mais sans qu’elle sache exactement où, dans cette vie qui n’appartient à l’homme que vers sa fin et même pas alors, la douleur étant une autre vie, une sorte de mort que personne ne vit, une espèce de destin contre lequel il n’y a rien à faire, toute tentative venant trop tard.

Le camion s’était arrêté, en bondissant, un peu après la maisonnette. Ilona était descendue du camion, à la hauteur du bouquet de bouleaux qui avaient poussé après la naissance du petit, s’étoffant étrangement sur les quelques mètres de gravier qui s’étendaient entre la route et le lit de la rivière. Le chauffeur avait pris délicatement l’enfant encore endormi et le lui avait mis dans les bras puis il était parti vers le haut, en direction du chantier, emplissant la vallée du vrombissement du moteur, sans seulement changer de vitesse. Restée seule, Ilona avait longuement regardé la rivière et le gravier sur lequel poussaient les bouleaux, leurs troncs argentés striés de bandes noires, la forêt sombre derrière et qui avait perdu ses couleurs, qu’elle ne se rappelait même plus. Devant elle, lentement, se balançait une feuille jaune et chétive ; une rafale de vent, venue des baraquements l’a soulevée au moment même où elle allait toucher le sol puis l’a déposée, avec délicatesse, sur la surface de l’eau. À côté d’un oiseau sans tête, au cou nu et ensanglanté. Elle avait regardé cette feuille et dans ses yeux était ressuscitée la lumière de cette journée, la beauté qui l’avait accompagnée partout était encore vivante et survivrait après que, la feuille, sautant avec l’eau par-dessus quelques pierres pour plonger dans les remous, aurait disparu. Elle ne pensait à rien, elle serrait son enfant dans ses bras, elle avait vérifié qu’il était bien couvert et elle était restée immobile, tel un rocher sous le grand rocher déjà gris dans la lumière du soir. Elle était finalement entrée dans la maison, avait déposé le petit dans son lit, dans sa chambre et s’était mise à travailler comme si rien ne s’était passé, comme si elle avait déjà tout oublié, peut-être que cela n’avait été qu’un simple élancement dû à ces longs moments passés dans les soubresauts du camion, ce n’était peut-être rien. Mais tard le soir, après le repas, une fois le petit réinstallé dans son lit, elle avait fait chauffer une grande marmite d’eau sur le fourneau de la cuisine qui servait aussi d’atelier – même si Iochka avait dressé une paroi de planches entre les deux et avait ouvert une porte après avoir démoli le mur de droite de la maison pour le reconstruire un peu plus loin –, elle avait sorti la grande bassine, avait quitté ses vêtements de tous les jours et s’était accroupie, avec un soin dont elle ne savait d’où il venait, dans l’eau chaude qui montait jusqu’à ses chevilles. Elle était restée un moment ainsi, les mains sur les genoux puis avait commencé à se laver tout doucement, s’était lavé la tête dans la bassine où elle avait mis de l’eau à cet effet, s’était savonné tout le corps puis s’était rincée, avait regardé l’eau pleine de bulles qui jouaient et éclataient autour de ses chevilles puis, comme si elle ne savait pas ce qu’elle faisait, elle avait passé la main sur l’endroit où il lui avait semblé que s’était manifestée la douleur un peu plus tôt et était restée longtemps comme ça, sans bouger, en respirant à peine, en tâtant avec la main pour essayer de savoir si, à l’intérieur, par-delà la toison clairsemée et les lèvres veloutées de ce corps qu’elle caressait, il se passait quelque chose. Elle sentait comme une pulsation, c’était peut-être du plaisir, peut-être autre chose, elle ne parvenait pas à décider, elle avait brusquement compris, avait cessé de bouger sa main, la pression avait baissé, elle se sentait soulagée et elle avait laissé couler un filet de liquide dans l’eau déjà sale de la bassine, n’ayant pas envie de sortir dans la nuit froide. Elle n’aurait pas pu dire s’il y avait quelque chose, si elle était malade ou si tout cela n’avait été qu’une impression éphémère mais elle était restée longtemps, accroupie, recroquevillée, le dos courbé et la main toujours au même endroit, tentant de laver la crainte qu’elle avait éprouvée et d’oublier, si cela était possible, ce qu’elle avait vécu. Elle avait ensuite rejoint Iochka, s’en était pleinement saisie, le plaisir éphémère de la bassine avait été renouvelé par l’homme et cette habitude de se laver puis de se jeter sur lui, devenue presque quotidienne ; peut-être aussi était-ce la conviction que si elle se laissait en proie au désir et qu’elle n’avait pas mal, ce n’était donc rien, pas grave, peut-être était-ce tout simplement parce que son petit rituel, ce moment passé dans la bassine, les caresses, le fait de se soulager dans l’eau devait se poursuivre ainsi, remplir cet endroit avec ce que son désir lui suggérait et rien d’autre. Elle ne se demandait plus, ne s’était plus jamais demandé pourquoi elle faisait tout ça, et elle aurait pu oublier ce qui s’était passé sauf que la douleur aigüe qu’elle avait éprouvée avait commencé à se répéter de la manière la plus étrange possible et dans les circonstances les plus imprévues, lorsqu’elle marchait ou quand elle était immobile, quand elle faisait une chose sans importance et qu’elle n’imaginait pas une seconde que d’un instant à l’autre son corps serait traversé par l’élancement auquel elle s’habituait déjà, ce coup de couteau planté en elle qui ressemblait à un homme décidé à lui causer du mal, elle s’était mise à le ressentir de la sorte, l’attendant presque tout en le redoutant et en craignant le plaisir infini qu’elle éprouvait chaque fois lorsque la brûlure, en s’apaisant, se répandait dans tout son corps et la réchauffait comme une nuit folle d’amour. Son désir s’était à ce point intensifié, elle avait tant souhaité ne plus se séparer de ce plaisir qui enveloppait tout son corps et causait des rêves déchaînés où tout n’était qu’étincellements et voyages parmi les étoiles, qu’elle avait contracté une autre habitude dont elle ne se déferait jamais. Lorsque les plis du désir se détachaient de leurs corps, lorsque la folie ne les fouettait plus et que la nuit profonde les incitait à s’endormir, à prendre quelque repos de l’âme, elle se blottissait dans les bras de l’homme, sa main cherchait l’objet qui rassérénait sa vie, elle le saisissait avec une infinie délicatesse et avec un naturel qui caractérise tout ce que nous nommons généralement habitude, elle l’installait là-bas, bougeait un peu pour s’assurer qu’il était en sûreté, bien à elle, et seulement à elle, puis elle se mettait une main sous la tête et s’endormait ainsi avec son homme. Apaisée. Nourrie. Heureuse, si le bonheur est ce sentiment de paix qui s’emparait totalement d’elle. Iochka ne se retirait pas, ne se refusait pas, ne bougeait pas. Il s’endormait tout aussi paisiblement, convaincu qu’ils rêveraient ensemble et que le sommeil ne les séparerait pas. Rêver ensemble. C’était ce qui les unissait, cette non-séparation. Cette union complète, continue, du corps à l’âme et vice versa comme dans un carrousel de feu dont on ne peut descendre. Sinon en direction des tourments, vers le rien à dire ni à entendre, l’invisible complet, le manque sans nom qui les liait plus intimement encore, à travers le rêve, les rêves scintillants d’Ilona qui étaient le feu après la douleur.

Le bonheur n’est rien de plus que l’absence de temps. Non, pas la chute hors du temps, aucune chute n’est heureuse. Mais la permanence, cet état qui implique l’existence de tous les événements en même temps, l’absence de toute cause de quoi que ce soit, de tout effet de quelque cause que ce soit. L’absence de temps comme simultanéité de tout ce qui est vécu. Et clairement non, pas celle de la pauvreté d’esprit, de la douceur, des larmes, de la soif non étanchée après la souillure, de la pitié, du cœur pur, de la paix, de la fuite suite à la souillure, de la haine des hommes. Tout cela n’est pas le temps, tout cela ne manque pas même si tout est temps dans tout cela. Seul ce qui est toujours ensemble est du temps et les choses qui naissent d’autre chose ne sont pas encore du temps mais douleur de l’absence de temps, vie, entêtement. Le temps n’est qu’amour et l’amour n’a ni ordre ni cause, il existe parce qu’il existe et existera toujours parce que rien au monde ne peut faire qu’il n’existe pas et Ilona sentait tout cela dans le peu de chose qu’était son temps, dans sa vie comme une buée sur terre qui ne laissait aucune trace, dans ces instants qui se déployaient tous à la fois et ne semblaient jamais devoir se séparer, dans les caresses de l’homme aimé et le sourire de l’enfant et dans la proximité de tout ce qui lui appartenait et qui était l’accomplissement. Et de tout cela était née la douleur qui avait fait sa place, existant déjà là-bas, se formant car elle était déjà en germe, car elle l’avait toujours attendue, l’avait aimée, l’avait faite sienne bien avant que sa présence, cette imagination du temps, s’impose à elle. Pourquoi le dire ? Et comment le dire ? Et surtout à qui, d’abord ? Qui, parmi les siens, aurait compris cette chose qui n’était qu’à elle et qui, très vite après qu’elle avait commencé, était devenue amour ? Parce qu’elle avait toujours été amour ? C’était de la honte, peut-être, mais la honte est chute dans le temps et dissimulation, or elle sentait ne rien avoir à dissimuler, son sourire ne recelait nulle sauvagerie dont la laideur ne saurait être montrée au monde, elle se sentait pure et c’était peut-être pour cela qu’elle ne pouvait rien dire, qu’elle ne pouvait tenter de différer ce qui déjà se produisait, ce qui était en elle sans y être encore, cette chose qui, selon les lois humaines, est tristesse et amertume, séparation et temps qui passe.

Et les autres, le contremaître, le docteur, le pope, Iléana, Iochka, eux tous savaient ces choses-là d’une certaine manière, les pressentaient, les voyaient, les entendaient, les tâtaient sans qu’elles puissent être nommées, au point que, quelques années après ce jour-là, leurs paroles, rares et tristes avaient été :

LE CONTREMAÎTRE (se levant brusquement de table, renversant son verre, se heurtant au coin d’un lit sans rien sentir, le visage noir) : Il faut que je fasse quelque chose, putain de vie, il faut que je fasse quelque chose.

LE DOCTEUR (gêné, pâle, serrant entre ses doigts le verre comme une ultime solution, d’une voix étrangère) : Faut-il que j’aille tenter de parler avec elle et avec Iochka ? Je suis docteur, nom de Dieu, ils m’écouteront peut-être.

LE POPE (sombre, prêt à se quereller à nouveau, lui faisant écho) : Faut que j’aille leur parler ? Mais pourquoi ne vas-tu pas à la rivière, toubib, te laver les yeux, tu verrais peut-être mieux le monde ?

LE DOCTEUR (avec un regard assassin, saisissant la bouteille par le goulot et regardant au loin, à travers la paroi du baraquement) : Mon père, mon père, tu me cherches vraiment, toi…

ILEANA (silencieuse, allant d’un lit à l’autre en se tordant les mains).

LE CONTREMAÎTRE (gueulant, hurlant, le visage plus sombre qu’avant) : Taisez-vous, putain, sales pies ! S’ils se chamaillent, ils croient peut-être qu’on résout tout comme ça.

LE DOCTEUR (fait mine de dire quelque chose, regarde le géant à ses côtés, se tait).

LE POPE (il fait un grand signe de croix, regarde le sol d’un air gêné) : Prions, Vasilé a raison, c’est un grand péché.

ILEANA (essuie discrètement une larme, éclate presque en sanglots).

LE CONTREMAÎTRE (de plus en plus en colère, une veine pulsant sur son front, le regard sombre) : Et toi qu’est-ce que t’as à te lamenter, ma cocotte ? C’est bien le moment !

IOCHKA (chez lui, calme, regardant par la fenêtre) : Demain, Ilona, je réparerai la porte, il y a un courant d’air qui passe.

LE POPE (repentant, le chapelet à la main, le regard vide) : Prions, que faire d’autre.

IOCHKA (de plus en plus préoccupé, il passe un doigt sous la porte, il tâte le seuil) : Oui, Ilona, y a un sacré courant d’air ici, ça peut pas aller.

Ilona se tait, le regarde presque en souriant, il ne sait jamais rien, comme d’habitude. Mais elle, quelques mois plus tôt, au bout d’une semaine au cours de laquelle les élancements s’étaient succédé et ne l’avaient pas lâchée une seconde, elle avait commencé à prendre peur en se disant que son petit et son mari avaient encore besoin d’elle ; elle avait donc parlé avec une femme d’au-delà de la barrière, elles avaient prétexté d’une journée passée dans la grande ville et elle était allée à l’hôpital, voir un médecin spécialisé en problèmes de femme. Elle n’avait jamais consulté en ce sens, la honte ou la crainte de devoir se montrer à ce genre de médecin qui fouillerait en elle la paralysait, l’empêchait de respirer. Elle avait entendu dire bien des choses à leur propos, paraît-il c’étaient de vrais bouchers, des démons en blouse blanche qui tuaient les femmes avec le sourire aux lèvres, puis vivaient comme si de rien n’était, des plaisantins qui disaient des choses étranges et prononçaient des mots bizarres qu’ils étaient seuls à comprendre, des ennemis du corps féminin. Elle avait pris son courage à deux mains, il le fallait. La honte ne résout rien, s’était-elle dit en montant les marches de l’hôpital, ne résout rien, Ilona, non. Le grand hôpital était une immense bâtisse longue et penchant d’un côté, une sorte de baraque plus grande et en partie délabrée. Dans la petite salle d’attente, il y avait deux autres femmes presque aussi jeunes qu’elle qui se tenaient silencieuses sur des chaises métalliques et regardaient le sol, honteuses du lieu où elles se trouvaient et de ce qu’elles allaient faire. Elle s’était assise avec son amie tout près de la porte comme pour s’enfuir d’un moment à l’autre, une des deux femmes est entrée dans le cabinet, Ilona a tendu l’oreille pour tenter d’entendre quelque chose, de l’autre côté de la porte, il régnait un silence de mort (ou de salle d’hôpital) et toutes les histoires entendues ne semblaient plus vraies mais de simples histoires. Lorsque son tour est venu, ses jambes l’ont lâchée. Elle a voulu se lever mais elle n’a pas vraiment pu, elle s’est appuyée au mur d’un vert brillant qui était derrière elle, elle a vu le liseré doré au-delà duquel le mur était peint en blanc jusqu’au plafond, elle a vu une grosse mouche voleter comme une folle, le visage interrogateur de son amie, le silence qui grandissait autour et l’enveloppait comme un immense linceul. Elle s’est quand même dirigée vers la porte, elle ne pouvait plus reculer. Le cabinet était grand, beaucoup plus grand qu’on n’aurait cru de l’extérieur, il était incroyablement propre et comme trop lumineux, trop blanc. Derrière un bureau, dans un coin, se tenait une infirmière qui écrivait très vite dans un registre, le docteur (grand, gras, souriant, au regard paternel et pur) lui dictait : Curetage le 11 à dix heures, il lui a fait signe de s’asseoir sur une chaise devant le bureau et s’est assis lui-même, plus souriant encore, avec un regard très gentil. Dis-moi, dis-moi ce qui t’amène chez moi. Ilona a posé ses mains sur ses genoux, a fixé son regard sur elles puis l’a laissé tomber au sol, de toutes ses forces, le corps vaincu, silencieux, éteint ; elle n’a rien dit. Tu as honte, allez, dis-moi ce que tu as. Tu n’es quand même pas venue pour rien ici. Elle a senti sa gorge se nouer, une larme de honte a coulé au coin de son œil gauche, elle a détaché son regard du sol et a presque regardé l’homme. Presque. Ensuite : un élancement. Ici, a-t-elle dit, en montrant la partie basse de son ventre. Là ? a dit l’autre. Ici. Souvent ? Je ne peux pas dire, plusieurs fois par jour, peut-être. C’est douloureux ? Comme un feu, docteur, a-t-elle répondu en éclatant presque en sanglots tandis que ça la brûlait là, en bas. Brûlure, donc, notez, infirmière, douleur aigüe au périnée avec sensation de brûlure. Je vais devoir te regarder. Elle n’a pas répondu, elle n’a pas compris ce qu’il voulait dire, elle n’a rien dit. Tiens, va là-bas, a dit l’infirmière de derrière le bureau. Ilona a tourné la tête dans la direction indiquée, il y avait une table avec deux poignées bizarres équipées de deux supports incurvés, elle ne comprenait pas ce que c’était. Il va falloir te déshabiller, lui a dit l’infirmière avec un sourire chaleureux. Allez, n’aie pas peur, personne ne te fera de mal. Tiens, va derrière ce paravent et une fois déshabillée tu mettras une chemise de nuit suspendue à la patère. Elle y est allée. Avec des mains étrangères et tremblantes, elle a commencé à enlever ses vêtements. Elle ne savait plus que faire. Elle se sentait en meilleure santé que jamais, elle aurait voulu fuir, se cacher sous terre mais elle a continué à se déshabiller avec les gestes mécaniques d’une condamnée à mort, et quand elle s’est retrouvée toute nue elle a caché sa nudité avec ses mains, elle a éprouvé une honte comme elle n’en avait jamais ressenti, une honte au goût de vin éventé. Elle a passé la chemise de nuit à pois bleus, elle n’a pu se retenir d’un geste de coquetterie pour se faire une mèche sur le front, elle est sortie de derrière le paravent. Elle ne parvenait pas à détacher ses yeux du sol. C’était impossible, elle ne pourrait jamais regarder cet homme dans les yeux, elle ne pouvait s’imaginer son regard, elle aurait voulu mourir sur place, en finir. Il lui a montré la table de consultation, l’infirmière s’est approchée, l’a prise doucement par un coude, lui a murmuré un « allez » d’une voix éteinte, elles se sont approchées ensemble de la surface blanche dont le bas était recouvert d’une toile cirée verte, un échafaud. L’infirmière l’a aidée à s’étendre, alors qu’elle n’éprouvait pas le besoin d’une aide puis elle lui a murmuré, écarte les jambes et pose-les sur les supports. Elle lui a lancé un long regard, lourd et amer, elle ne voulait pas comprendre ce qu’elle lui disait. Comment ça, écarter les jambes et puis quoi ? Se montrer à l’homme ? Comme ça, d’un coup ? Elle a failli la gifler, elle s’est ressaisie et lui a jeté un regard suppliant. On ne pouvait pas faire autrement ? Non, c’est un contrôle, on ne peut pas faire autrement ! Il ne va pas te regarder les dents, non ? a dit la femme en souriant amicalement. Elle s’est tue, par sa tête sont passés tous les saints qu’elle avait vus dans le calendrier, elle s’est fait une croix avec la langue sur le palais et a levé une jambe. La main entre les jambes, en se cachant, elle a levé l’autre. Froid. Elle avait froid. Elle a failli vomir d’émotion. Le docteur l’a regardée en souriant, enlève ta main de là, tu n’as pas cinq ans, je ne te ferai pas de mal. Tu ferais mieux, s’est-elle dit soudain, ce serait plus correct. Comme dans la chanson. Tralala, saute-la. Fourre-la-lui tant qu’elle est chaude. Non, non. Le docteur a approché sa main gantée de caoutchouc collant, dégoûtant, à travers lequel elle a vu les poils de ses doigts fins comme ceux d’une femme, il l’a touchée tout doucement avec une douceur qu’elle n’aurait pas imaginée quelques instants plus tôt, il lui a touché les lèvres et les a serrées d’abord avant de lisser la peau, puis les a relâchées et les a rouvertes avec le même regard serein, comme s’il jouait avec, pour regarder sans aucune expression à l’intérieur, calme, lumineux, concentré, le front paisible comme s’il dormait, il était debout entre ses jambes et regardait dedans très attentivement et alors elle a senti comme une humidité, une humidité et un petit frisson qui lui a traversé l’esprit et qu’elle a cherché à chasser de cet univers blanc où elle était couchée, les jambes en l’air, la main d’un homme dans son affaire, en présence de l’infirmière, elle s’est efforcée de penser à une chose désagréable, à un danger de mort, à quelque chose qui éliminerait le léger tremblement qui s’emparait lentement d’elle, elle s’est soulevée un peu de sur la table comme si elle voulait s’éloigner, elle a regardé le plafond avec des yeux presque humides, elle a étouffé un soupir, une larme, un sourire, tout cela en même temps, elle a respiré profondément et a gardé l’air à l’intérieur, a voulu mourir et n’a pas pu, a regardé le visage de l’homme, il était toujours aussi calme, peut-être un peu plus interrogateur, à peine, avec le sourcil gauche légèrement relevé, rien de sûr, elle s’est abandonnée à lui. Elle voulait se mettre les mains sous la nuque et le laisser faire ce qu’il voulait d’elle, dans la fosse de l’oubli, crier, mordre, lui arracher les cheveux, le griffer, le sentir en elle, en finir avec ces attouchements qui l’affolaient, mettre fin à ce début de plaisir démentiel, dans cet après-midi ensoleillé, dans cette pièce blanche où l’infirmière, à sa droite, semblait savoir et la regardait avec pitié et indulgence, un fin sourire à la commissure des lèvres, les yeux plus sereins qu’un ciel de mois d’août. Passer sur toutes ces choses-là et rentrer chez elle, oublier tous les hommes qui dans ces moments-là entraient en elle et lui offraient de nouveau tous les plaisirs qu’elle avait obtenus d’eux un jour, les renvoyer tous dans le monde où ils vivaient, ce monde dépourvu de sens de la mémoire, dépourvu de temps, seulement fait de causes et d’effets qui s’enchaînaient selon leur bon plaisir et rendaient la vie si belle, un chaos de faits apparemment inconnus qui de temps à autre resurgissaient dans le présent puis partaient en laissant juste des traces, de petites traces connues d’elles seules, traces dont personne ne peut comprendre les lois et qu’il est encore moins facile d’expliquer. L’homme s’est arrêté. Sa main s’est éloignée un instant, l’inquiétude s’est manifestée sur son visage par une légère modification du teint, par l’apparition d’une pâleur sur les joues jusque-là roses et pleines de vie. Il a prononcé un mot qu’elle n’a pas compris, elle a vu dans les mains de l’infirmière un objet argenté, long et large comme deux doigts, sa main s’est introduite à nouveau entre ses jambes et l’a ouverte, le même sentiment s’est emparé d’elle, plus puissant cette fois, plus vif, elle a eu de la peine à réfréner un cri lorsqu’elle a compris quelle était son intention, pourquoi il avait besoin de cet objet, quels étaient ses plans où elle n’avait pas sa place, où elle n’était qu’un objet d’étude, elle a serré un peu plus le drap qu’elle avait sous elle avec un geste qu’elle n’a pas pu réprimer et tout doucement, comme dans un rêve dont on ne peut rien dire plus tard, comme dans une vision qui change brusquement tout, le monde, le ciel au-dessus d’elle, le métal infiniment froid et glissant a commencé à entrer en elle, lentement, lentement comme un homme qui aurait déjà dépassé les premiers spasmes du plaisir et qui ne se hâte plus, qui est prêt à donner au lieu de prendre, est totalement à elle, patient, sage, sans plus, il y a là un sourire et une douceur dont on ne peut parler plus tard, comme s’ils n’avaient jamais existé. Plaisir. Et peur. C’est tout ce qu’Ilona éprouvait en cet après-midi lumineux d’été. Elle s’est totalement abandonnée au jeu des instruments que l’homme, comme s’il devinait son état, enfonçait en elle et ressortait tout en marmonnant des mots que l’infirmière notait dans son grand registre verdâtre. Et plus les mots inconnus se multipliaient, plus le visage du docteur devenait terreux tandis que celui de l’infirmière rougissait, peut-être sous l’effet de l’inquiétude, peut-être sous l’effet de l’attention, le visage de la femme étendue sur la table rougissait pour de tout autres raisons – qu’elle n’aurait jamais avouées à personne même sous menace de mort et qu’elle tairait à jamais –, des raisons si agréables et si terrifiantes, par la force qu’elles avaient pour l’exalter, au point qu’elle avait honte de ce qu’elle faisait là, à la vue des gens, seule parmi eux et en même temps absente, sans pouvoir se maîtriser, tout en réussissant à ne pas toucher l’homme et à ne pas bondir pour le mordre et le griffer comme elle aurait tant eu envie de le faire. Cela n’en finissait plus, ce jour qu’elle oublierait, ce jour qui, par un mécanisme incompréhensible s’effacerait de son esprit, devenait meilleur, toujours plus limpide au fur et à mesure qu’un crépuscule rougeâtre descendait derrière ses paupières et laissait se graver dessus des choses inouïes, en de silencieux soupirs, parfois hurlés en dedans, des choses si agréables qu’elles ne pouvaient être qu’oubli du monde et de soi-même, écroulement dans un trop-plein, retour au lieu primordial qui est plaisir et conduit sans arrêt vers la mort. Ilona mourait. Doucement, avec chaque instrument, chaque attouchement, chaque pénétration par un autre objet métallique, elle mourait un peu et ce jeu durant lequel elle se taisait, dans son monde à elle, cachée tandis que les autres parlaient entre eux, n’en finissait plus, devenait en même temps une sorte de vie. Une autre vie, différente de celle de la femme qui était entrée, quelques instants plus tôt dans ce cabinet, éperdue de peur et de honte, n’osant pas regarder autour d’elle par crainte de paraître trop audacieuse. Elle n’avait rien dit non plus alors, mais son mutisme prenait maintenant une autre forme, une forme accueillante, chaude comme le ventre d’une mère. Dans laquelle elle se voyait faire des choses impossibles à dire, dans laquelle elle vivait, s’abritait, se cachait, se rendait invisible par-delà une sorte de peau qui ne laissait rien voir à personne sauf à l’homme qui pénétrait sous sa peau, restait là-bas un moment puis ressortait à la lumière juste pour respirer avant d’y entrer à nouveau : peau sans peau, cachette sans cachette, tout cela se passait sans qu’aucun d’eux dise quoi que ce soit ou qu’ils soient ensemble dans ce qui se faisait, tout semblait un rêve, un vol plané. Et lorsque cet appareil à écarter, qui allait de pair avec une inquiétude grandissante du docteur a atteint ses lèvres, lorsqu’il a commencé à entrer en elle des deux côtés, et qu’en même temps s’est engouffré en elle l’air de la pièce, comme glacé, caressant, et qu’il a provoqué un sourire de folie lorsque le visage de l’homme s’est approché de ce vide qui s’était creusé en elle, de ce vide plein qui était elle-même sans l’être, elle a perdu haleine. Plaisir. Égarement. Mort. Elle n’était plus elle-même, elle n’était plus qu’un corps qui désirait que cette tête immense entre enfin en elle, remplisse cette béance, lui apporte le réconfort, mette fin, une fois pour toutes, à ce tourment qui n’en finissait plus et qui était son désir.

Puis tout s’est arrêté. Le monde s’est figé sur place, Ilona n’était plus qu’un corps non déchiré, non désiré, laissé à l’abandon sur une table blanche, jambes en l’air, le regard vide, elle était devenue un objet, une masse amorphe qui attendait la réponse à une question qui la concernait, qui portait sur ce qu’elle avait été et sur ce qu’elle serait désormais. Le médecin s’est assis sur sa chaise, a écrit quelque chose sur une fiche, est resté un moment songeur, la tête entre les mains, il s’est brusquement souvenu d’elle, lui a dit de se relever et de se rhabiller, la consultation était finie. Elle s’est levée, comme ivre, a remis en place la chemise de nuit, en proie à une honte indicible, elle se demandait si l’homme savait, s’il avait su tout le temps et s’il avait pris du plaisir aussi, si ce qui s’était passé là-bas était partagé ou ne la concernait qu’elle ou que lui, s’il y avait eu un « ensemble » pour tous les deux ou si elle l’avait seulement imaginé, si cela avait été un seul coup d’éclat de sa folie sans la moindre correspondance dans la réalité. Elle s’est habillée, elle se sentait épuisée, ivre, elle vacillait, elle aurait voulu dormir et oublier toutes ces choses, et ne pas faire de rêves dans son sommeil, avoir un de ces sommeils blancs qui ne sont que mort et oubli. Le docteur l’avait regardée avec une sorte de gentillesse, il y avait comme de la pitié dans ses yeux et dans son visage incliné, dans la main qui reposait paisiblement sur le bureau après tous les miracles qu’elle venait de produire, dans son dos légèrement voûté, dans tout son être dominé par un sentiment qu’elle ne pouvait lire entièrement et qu’elle aurait voulu s’approprier, pour de tout autres raisons que celles de l’homme.

— Assieds-toi qu’on parle un peu, lui a-t-il dit.

Elle s’est sagement assise avec un sourire timide sur le visage, son regard a évité le sien, il est allé se poser sur un point de la cour qui se trouvait derrière la fenêtre.

— Tu es gravement malade, lui a dit l’homme. Gravement.

Il a attendu un regard d’elle, une question, quelque chose, mais la femme demeurait impassible et regardait au-delà de lui comme si rien ne s’était passé, comme s’il avait dit une chose sans importance et que l’on pouvait négliger, que l’on pouvait ignorer.

— Tu as un cancer, tes cellules se sont emballées et ont formé une tumeur, je ne peux pas faire grand-chose pour toi, a-t-il poursuivi d’une voix sèche, de la voix la plus glaciale qui soit, la plus indifférente. Tout ce que je peux faire c’est te donner des calmants, je vais le faire, tu devras les prendre deux fois par jour, matin et soir, c’est tout.

Il l’a regardée posément, avec le plus grand calme qui soit. Il attendait une question, un étonnement. Un regard. Quelque chose. N’importe quoi. La femme a tendu la main par-dessus le bureau, a pris l’ordonnance comme un objet étranger, incompréhensible, elle n’a pas même fait mine de la lire, l’a mise dans une des poches de sa robe puis a regardé le médecin avec les yeux bleus les plus limpides du monde, puis toute la pièce autour d’elle comme quelqu’un qui vient de se réveiller et a dit :

— Merci.

Elle s’est levée et elle est sortie. Sans un autre mot, elle a poussé la porte du cabinet dans lequel venait de se conclure un destin qui était déjà le sien.

— Qu’est-ce qui s’est passé, ma petite, a dit son amie en se levant d’un bond de la chaise sur laquelle elle l’avait attendue. Tu es restée là-bas plus d’une heure, qu’est-ce qu’il y a ?

Ilona l’a regardée calmement, avec le calme de quelqu’un qui a commencé à quitter le monde à la seconde où le docteur lui avait dit ce qu’elle avait ou peut-être même un peu avant, depuis l’instant où un pressentiment l’avait amenée en ces lieux, elle est sortie dans la cour suivie par les yeux interrogateurs de l’autre et s’est assise sur un banc, sous un noyer, à la fraîcheur. Elle a regardé autour d’elle, la cour de l’hôpital était vide à cette heure de l’après-midi puis, peu à peu, ses yeux ont croisé ceux de l’autre femme.

— J’ai un cancer. Il n’y a pas grand-chose à faire, a-t-elle ajouté d’une voix sèche. Je prendrai des pilules, je ne sais pas si c’est utile mais je les prendrai.

Son amie a étouffé un cri de surprise, ses yeux se sont brusquement emplis de larmes, elle s’est retenue et l’a prise dans ses bras comme une enfant. Ilona s’est laissée caresser, elle a posé sa tête sur la poitrine de la femme et n’a rien dit, elle a gardé le silence, un silence grand comme le monde, au regard vide, en s’efforçant de dissoudre ce qu’elle savait dans le brouillard qui était descendu sur elle. Elle mourait donc. C’était cela. C’était tout. Ou quelque chose de plus, elle avait oublié de le demander, à quoi bon ?

Peu à peu, comme à travers un brouillard qui n’était pas celui de ses yeux, le malheur qu’elle venait d’apprendre faisait son chemin dans son esprit. Le souvenir de ce qui s’était passé dans le cabinet se transformait en mots et en éclaircissements, devenait de l’histoire, son histoire, l’histoire d’une fin du monde qui se produit à la mort de chaque être humain. De l’impensable, de l’inimaginable, ce qui ne peut même pas se suggérer se faisait place dans son esprit avec la faible force des mots et, à mesure que cela devenait compréhensible, à mesure que ces mots prenaient du poids et du sens, la peur se substituait à l’histoire. Une peur douce comme une caresse, la peur de quelque chose de connu, de l’incompréhensible devenant compréhensible, sans être plus clair pour autant. Elle est restée immobile sur son banc sans verser une larme, sans que frémisse le moindre muscle de son visage, corps immobile dans un monde immobile. Les mots pénétraient avec peine dans son esprit, comme si rien ne voulait prendre de forme définitive, devenir idée claire de ce qui venait de se produire, qui avait commencé, en réalité, qui se passait depuis bien longtemps et se confirmait seulement, se déroulait sans vitesse, lentement, comme une de ces journées au cours desquelles le brouillard fait que plus rien n’arrive dans le monde, comme une nuit d’hiver où toutes les âmes se cachent. Qu’allait-il lui arriver ? Que devait-elle faire ? À qui en parler ? Et pourquoi ? Petit à petit, en l’absence d’idées claires, des questions pesantes qui n’avaient aucune réponse possible se faisaient jour dans l’esprit d’Ilona, questions inimaginables quelques heures plus tôt et dont l’irruption dans son univers, trop brutale, bloquait sa réflexion. Le regard vide, elle observait le long mur de l’hôpital, les fenêtres symétriquement disposées, le toit haut et rapiécé, les allées de gravillon, les bancs, les arbres, les bosquets qui avaient poussé ici et là, sans ordre, ses chaussures puis de nouveau le mur jauni, usé par le vent et la pluie, le toit. Elle s’est levée, a fait quelques pas, a respiré profondément et, de la voix la plus limpide qui soit, sans trembler le moins du monde, sans la moindre émotion de peur ou de regret, elle a dit :

Continuer : partie 13 sur 16