Iochka
Dédicace
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 16 parties.
La dame qui avait traversé le ruisseau la première était penchée maintenant, de sa bouche s’écoulaient des filets de bave verdâtre, elle broutait avec concentration, là où elle était passée, pas un brin d’herbe ne restait, les autres l’imitaient, entraient en communion avec la nature, mangeant de l’herbe à la source, de la terre humide, à moitié couverte de mousses de la colline, ils broutaient tous, joyeux, vivaient un temps illusoire qui échappait à l’histoire, qui était la vie elle-même, dépourvue de temps. Un vrai troupeau. Dans l’ombre déjà lourde de l’après-midi, ils paissaient et semblaient heureux de le faire, on avait l’impression que toute leur vie ils n’avaient désiré que ça, leurs corps ondulaient, le geste de couper l’herbe avec leurs dents les excitait, les brins d’herbe verte et juteuse qu’ils avalaient leur donnaient des frissons de plaisir, ils bougeaient lascivement, tous étaient au bord d’un orgasme infini de communion avec la nature et le vieux les regardait sans faire le moindre geste, il avait déjà vu des exaltés de ce genre et plus rien ne l’étonnait. Sur la colline, les choses se précipitaient, on aurait dit que venait de là-bas une odeur de bête sauvage en chaleur, une jeune femme arrachait une bouse entre les racines d’un orme et l’ingurgitait, d’autres se rapprochaient d’elle, découpaient avec exaltation des morceaux de cette tourte couverte de bave, avalaient, criaient, le goût fort et âcre leur coupait la respiration pendant quelques secondes, ils souriaient dans une extase proche de la folie, leur guide les félicitait, des paroles comme des hosannas résonnaient entre les parois vertes de la forêt, ils avaient fait un cercle, tout en se régalant de la bouse, les yeux exorbités, leur univers était merveilleux et ils en appréciaient le moindre geste, chacune de leurs papilles gustatives jouissait de la saveur de ce cadeau de la nature comme une bénédiction, deux jeunes filles se sont embrassées, le geste est venu spontanément, elles se sont écroulées dans une étreinte sur la mousse déjà arrachée par leurs pas enthousiastes ; une autre a vu un arbuste assez haut, pas loin d’elle, s’en est approchée, a joint ses mains comme pour une prière et a regardé le ciel à travers les branches, a saisi une branche et a arraché finement quelques feuilles avec ses lèvres, ses yeux se sont embués, elle s’est mise à ronger l’écorce de la branche et a roulé les yeux. Elle était en extase et elle a hurlé et a frappé le sol de ses mains. C’était une danse interminable sur la colline et ils se salissaient, mangeant de la mousse et de la terre mêlées, de temps à autre, deux par deux, hommes ou femmes, ils tombaient enlacés dans la boue qui restait une fois l’herbe arrachée puis, comme sur un signe, la première femme s’est relevée, a défroissé sa jupe puis a remis en place, d’un air préoccupé, ses cheveux en désordre, tous ont imité son geste, la femme est allée tout près du ruisseau, s’est accroupie et a uriné dans l’eau limpide et froide, ils n’ont pas tous fait la même chose, ils ont traversé le ruisseau et se sont dirigés vers leurs voitures comme si rien ne s’était passé, comme s’ils n’avaient jamais été de l’autre côté du ruisseau et n’avaient jamais fait ce qu’ils venaient de faire, des visages dignes et supérieurs ont regardé le vieil homme appuyé au mur de sa maison, ils sont montés en voiture et sont partis en trombe.
Iochka ne s’était même pas levé, n’avait même pas esquissé un geste. Il restait appuyé au mur de sa maison portant un numéro d’inventaire et se disait qu’il devrait quand même manger quelque chose et commencer à décharger son bois. Sa maison était petite, deux pièces de huit pas sur huit, elle était faite de troncs non rabotés et l’intérieur était crépi avec de l’argile et de la chaux. Elle n’avait ni hall ni véranda, les portes des deux pièces s’ouvraient directement sur le chemin. À droite, la salle à vivre (un petit lit déglingué à gauche, une table à droite sur laquelle trônaient une radio Gloria et un téléviseur, plus un poêle et une chaise), le plafond était bas, un homme normal y tenait à peine debout. Un petit garage était accolé à la pièce de derrière où était garée la Trabant avec laquelle le vieux descendait de temps en temps en ville et qu’il conduisait dans la vallée lorsqu’il prenait une bonne cuite et voulait s’amuser. À la gauche de la maison, après une porte identique sans numéro d’inventaire se trouvait l’atelier de forgeron. C’était une pièce sombre avec un foyer immense, des soufflets, des pinces, des marteaux, des tas de ferraille et de débris, dans laquelle depuis quelque temps il ne se passait plus rien, où personne n’entrait, envahie par les araignées et toutes sortes d’insectes, abandonnée pour des raisons obscures mais de toute évidence bien réelles. Derrière l’atelier, un hangar sous lequel s’abritait en hiver la camionnette introduite là-bas suite à une manœuvre interdite à tout homme sain d’esprit : la camionnette bricolée était lancée à toute vitesse sur la pente et lorsqu’elle penchait au point de se renverser, elle prenait un virage brusque et miraculeux, et une fois le volant redressé, l’engin entrait exactement dans l’espace du hangar improvisé avec des planches et des rouleaux de carton goudronné. On ne comptait plus les chauffeurs professionnels et amateurs qui avaient tenté la Manœuvre de Iochka, on ne savait plus combien de voitures avaient heurté le pilier de droite du hangar ou le mur arrière de l’atelier, on savait très bien que le seul homme capable de garer une voiture – ou ce qui ressemblait à une voiture mais n’était qu’une carriole à moteur – en ce lieu ne faisait aucun effort pour réussir et n’était jamais à jeun quand il le faisait.
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L’ ANNÉE OÙ IL DÉBARQUA ICI , lorsque le camion l’avait déposé à mi-chemin dans la vallée, Iochka n’avait pu que prendre le peu d’affaires qu’il avait et se mettre en route à pied. Parallèlement à la route on construisait le terrassement de la voie ferrée à laquelle il avait été probablement détaché pour travailler. Il avait sorti de sa poche la bouteille d’eau-de-vie, en avait avalé une bonne gorgée et s’était mis en route, il n’y avait rien d’autre à faire. Il se rappelait qu’il devait tourner toujours à gauche jusqu’au moment où on arrivait à une bifurcation d’où l’on voyait, si on savait regarder, les
baraquements4 des ouvriers. Il avait donc dépassé la première bifurcation, puis la seconde, puis la troisième, après quoi il s’est arrêté un instant pour chercher du regard un indice de l’endroit où il voulait parvenir. Rien, nulle part. Il n’y avait plus de baraquements, pas un camion ne passait, dans la vallée il n’y avait apparemment personne. Il a aperçu à quelques dizaines de mètres en face de lui la maison qui serait la sienne plus tard, il a frappé à la porte, n’a eu aucune réponse, il s’est décidé à s’asseoir sur le seuil de bois qui semblait pousser directement du gravier et à attendre. Avec Ilona dans la tête, une tristesse sur le visage qui lui donnait l’allure d’un ange, d’une fresque qu’il n’avait pas vue et ne verrait jamais, il restait assis sur ce seuil à attendre un passant, un signe de vie, tout ce qui était susceptible de lui indiquer le chemin vers le baraquement que l’on ne voyait nulle part. Il a bu, a mangé le peu de vivres qu’il avait apportés et il a attendu. Et son attente a fini par payer car de la vallée est arrivé à cheval sur un side-car un pope (trapu, grassouillet et sa soutane flottant dans la poussière) à la vitesse d’un fantôme, soulevant au-dessus du sol le side-car à chaque virage à gauche, il s’est arrêté à l’intersection et est resté à scruter à l’horizon, lui seul savait quoi. Le jeune homme s’est levé, a fait quelques pas dans sa direction, le pope l’a vu alors et est venu à sa rencontre. Il lui a expliqué où étaient les baraquements, ils les ont déplacés la semaine dernière, ils les ont transportés plus près du pied de la colline parce qu’ils étaient trop exposés aux inondations quand il pleuvait beaucoup, il lui a même proposé de le conduire là-bas pour lui éviter de transporter seul ses bagages. Il l’a déposé juste en face du baraquement du contremaître, et dans le nuage de poussière soulevé par la moto repartie en trombe, Iochka s’est dit qu’il était enfin arrivé où il devait. Du baraquement est sorti un type massif de deux mètres sur un qui l’a invité à l’intérieur et qui, après un bref coup de fil, lui a signé ses papiers et l’a emmené visiter les lieux.
— Tu feras le ménage ici, je veux trouver tout ça nickel demain, lui a-t-il dit après lui avoir remis les clés de la maison et lui avoir fait signer un petit inventaire des objets qui s’y trouvaient.
Et il est parti. Et le jeune homme, resté assis sur la seule chaise collée au mur du côté de la vallée, a regardé la porte qui se refermait sur le contremaître puis qui revenait en arrière, il s’est dit qu’il lui faudrait réparer la poignée, il a fait le tour des quelques objets de la pièce qui serait son domicile pour le restant de ses jours puis il a pris un clou trouvé par terre, s’est approché du mur du fond de la pièce, s’est accroupi et s’est mis à graver, doucement, doucement, tout doucement comme si cela devait ne jamais se terminer, comme s’il ne vivait que pour ça, les lettres I, L, O, N, A. Il a reculé de quelques pas pour admirer son œuvre, s’est accroupi à nouveau pour peaufiner le L qui semblait ne pas vouloir s’aligner sur les quatre autres lettres, puis il a pris sa précieuse petite valise, l’a précautionneusement ouverte comme on le fait d’un objet fragile qu’il ne faut jamais brusquer, il a enlevé le tissu qui recouvrait le peu qu’il avait, a tout embrassé du regard avec un amour infini, avec l’amour de l’homme blessé qui n’a plus que quelques pauvres objets auxquels s’accrocher. Il les a comptés mentalement, en a refait l’inventaire, s’est rendu compte qu’il ne manquait rien et, rassuré, il a refermé la valise à clé et l’a cachée sous le lit métallique installé dans un coin de la pièce.
Une fois le ménage terminé, il a regardé très attentivement le réveil
Pobeda 5 qu’il avait acheté avant de quitter la ville, a tiré la porte, a donné un tour de clé avant de partir vers les baraquements où tout le monde se rassemblait pour le dîner, comme le lui avait indiqué le contremaître. Il est d’abord passé près du talus sur lequel, plus tard, bien plus tard, devait se dresser le premier hôtel de la vallée, puis il a tourné à gauche le long de la colline du sanatorium, a franchi le pont qui, bien des années plus tard, deviendrait un pont en béton mais n’était alors qu’en bois plutôt branlant, il a dépassé la petite forêt qui devait disparaître miraculeusement une nuit sans que personne n’ait pu dire si les arbres avaient été coupés ou s’ils avaient choisi d’eux-mêmes de quitter ce monde pour s’élever aux cieux.
Les ouvriers s’étaient rassemblés pour le repas du soir, visages rudes, veines saillantes sur des avant-bras robustes, fronts et cous brûlés par le soleil impitoyable de la montagne, regards sereins et fatigués d’hommes qui ont fait leur boulot et prennent un repos bien mérité. Parmi eux, les manches de la soutane retroussées, un éclair de bonté dans les yeux, le pope, un bidon d’eau-de-vie entre les mains dont il faisait la distribution à tous en doses généreuses, versant parfois la boisson sur la table par trop grande générosité et par désir de remplir les verres à ras bord. Iochka s’est assis dans un coin de la table, près du pope, devant lui il y avait une assiette en aluminium et une cuillère du même métal, le contremaître lui a brièvement expliqué le travail qui serait le sien dans la vallée.
— Ce n’est pas grand-chose, mon gars, il te faudra veiller à ce que nous ne manquions jamais de matériaux, tu devras être tout le temps là, moitié gardien, moitié magasinier, en fait. La ferraille arrive toute prête, tu n’as qu’à nous l’apporter quand on en a besoin.
Iochka a marmonné quelque chose comme « compris » et « merci », il a levé son verre à la santé de tous et l’a vidé d’un trait puis il a fixé des yeux le bois non raboté de la table.
— Bien triste est l’âme de notre nouveau compagnon, a dit le pope en plaisantant, bien triste et, à mon sens, habituée à ces potions qui apportent l’oubli et la souffrance à l’homme.
Des regards amusés dévisageant Iochka de tous côtés, il s’est fait tout petit, il aurait tant voulu entrer sous terre pour y compter les racines de tous les arbres autour de lui. Mais nous allons te donner encore de cette boisson bénie par Dieu, a dit l’homme à la soutane. Et même, pour assurer ton salut, je vais t’attribuer un calice plus grand et je te donnerai une dose triple d’eau-de-vie, peut-être consentiras-tu ainsi à nous aimer plus vite. Avec des gestes cérémonieux, il a pris dans un coin du baraquement un grand bol, l’a rempli à ras bord d’eau-de-vie, a enlevé le verre qui était devant Iochka et l’a remplacé par un plus grand en le contemplant avec une infinie bonté, il l’a béni, a fait sur lui trois grands signes de croix avant de se rasseoir. Iochka a regardé le grand bol, a fait mine de remercier le prêtre mais un signe de ce dernier l’a contraint au silence. Il a avalé d’un coup le verre qu’on venait de lui remplir, s’en est versé un autre, a tiré vers lui le ragoût fumant et avec des gestes lents, dans le cliquetis des cuillères, il s’est mis à manger sans le moindre appétit. Il aurait préféré s’enfuir. S’enfuir vers la grande ville pour implorer Ilona, il l’aurait priée en pleurant au point qu’elle se serait laissée attendrir et lui aurait dit des mots tendres soulignés par de doux regards, de doux regards qui l’auraient guéri sur-le-champ de toutes les douleurs qui lui donnaient envie de crier, de courir et de hurler comme un fou avant de mourir, pourvu qu’il puisse aimer encore. Il ne comprenait pas pourquoi cette boule qu’il avait dans la gorge semblait l’empêcher de parler et de respirer, il ne comprenait pas pourquoi, de tous les mortels, il était le seul à devoir vivre sans espoir et sans l’amour de l’être aimé. C’était peut-être écrit quelque part, se disait-il, peut-être devait-il en être ainsi mais ce n’était pas juste. Et il ne croirait jamais que ce qui lui arrivait, à lui seul entre tous les hommes, pouvait être juste.
Une fois le repas fini, la plupart des ouvriers se sont retirés près des baraquements ; ils parlaient, ils racontaient, ils buvaient, les soirées étaient longues et dans la paix de la vallée il y avait peu d’occupations possibles. Le contremaître était abonné à des journaux, il en recevait chaque jour mais cela ne disait rien aux ouvriers. Ils préféraient de loin les plaisanteries grasses, boire au lieu de penser au sens de ce monde, le lendemain ressemblerait comme une goutte d’eau à aujourd’hui et à hier et, tout compte fait, ça ne valait pas la peine de se casser la tête pour si peu. Les journaux débordaient d’images et de paroles des grands du jour, de réalisations grandioses, de mots parfois incompréhensibles, et ce genre de choses, aux yeux d’ouvriers construisant une voie ferrée dans une vallée oubliée du reste du monde, n’avait guère d’importance. Ils ne seraient jamais que des ouvriers pauvres, de simples chiffres dans l’engrenage du monde, des êtres sans visage et sans gloire, de simples ouvriers dont la vie et la mort étaient insignifiantes.
Iochka s’était mis un peu à l’écart, seul pour boire au coin d’une table, le regard vide. Ses yeux témoignaient d’une mélancolie proche de la folie et cela n’échappait pas au pope, il restait sans rien dire à côté du contremaître et de son verre d’eau-de-vie, regardant le jeune de temps à autre à la dérobée pour ne pas éveiller ses soupçons. Il en avait vu d’autres du même acabit même s’il n’était pas si vieux que ça. Avant de devenir le pope de l’ermitage de la vallée, il avait officié dans un village de montagne et il y avait connu un jeune qui avait fini par se supprimer à cause d’un amour non partagé. Il aurait alors pu parler à ce jeune homme qui avait presque le même âge, se rapprocher de lui, lui donner des conseils, il aurait peut-être pu lui sauver la vie grâce à ses paroles et cela aurait été bien mieux pour lui car, des années durant après cette terrible affaire – le jeune homme s’était jeté du clocher de l’église, l’endroit le plus élevé du village – il n’avait pu se pardonner son indifférence qu’il ne cessait de considérer comme un crime et un grand péché. Il avait donc pris à part le contremaître, ils s’étaient isolés dans un baraquement, il lui avait posé des questions mais le contremaître ne savait rien de plus, hormis la bagarre avec deux ouvriers et l’intervention de son collègue Istvan qui lui avait demandé d’accueillir Iochka, chose qu’il n’avait pas pu lui refuser, d’autant moins qu’il avait besoin d’un homme. Il avait haussé les épaules en ajoutant :
— Père Andréï, je ne sais pas grand-chose sur ce pauvre garçon mais ne le perdons pas de vue, il faudrait pas qu’il nous joue un mauvais tour et qu’il nous mette à la merci de monsieur le Diable maintenant que la paix et la tranquillité règnent chez nous.
— Surveillons-le, surveillons-le bien, ce serait un grand péché, j’ai déjà vu des situations de ce genre, je ne peux pas dire le contraire, lui a répondu le pope avec un soupir.
Quand ils sont sortis, Iochka s’était levé, prêt à partir. Il a demandé s’il pouvait acheter de l’eau-de-vie pour en avoir une réserve chez lui, le contremaître lui a offert tout ce qui restait dans le bidon : Cadeau de bienvenue, lui a-t-il dit avec un grand sourire. Le pope lui a proposé de l’accompagner jusque chez lui, il poussait la moto sur la route comme s’il ne faisait aucun effort, ils se sont mis à parler, il a essayé de lui tirer les vers du nez, ils se sont retrouvés sur deux pierres devant la porte d’entrée avec deux petits verres en main pris sur le rebord de la fenêtre et qu’ils avaient lavés directement dans l’eau du ruisseau qui coulait vingt pas plus loin. Le prêtre lui a raconté sa vie d’enfant pauvre : pendant la famine de l’après-guerre ses parents l’avaient confié à un monastère près de leur village pour y être apprenti auprès des moines. Il n’était pas le seul, l’époque était dure et les parents faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour offrir à leurs enfants un morceau de pain, introuvable ailleurs que dans les monastères. Il s’était attaché aux moines et à la vie monacale, lorsque la situation générale s’était améliorée, il avait choisi de ne plus partir, il avait appris quelques rudiments religieux puis avait été ordonné prêtre et envoyé officier dans un village voisin. Non, il ne s’était pas marié comme le font les popes, il avait choisi le célibat, cela lui semblait préférable. Non, il ne souhaitait rien de plus, c’est pourquoi il avait accepté ensuite d’officier à l’ermitage du désert de la Pierre, il n’attendait que très peu de chose du monde et son amour et sa foi en Dieu lui suffisaient. Iochka le regardait attentivement, il en avait connu un autre du même tonneau au camp de prisonniers qui avait choisi, à un moment donné, par trop d’amour de Dieu et des hommes, de mourir à la place d’un autre, condamné à être fusillé pour avoir volé quelques pains. Il avait parlé au pope du sort de ce type-là, lui avait décrit le regard serein dont il avait béni ses bourreaux juste avant de mourir, la tristesse et les gémissements dont ils avaient tous été accablés après sa mort, que ce pope-là était aimé, quelle belle mort il avait eue !
Lorsque la nuit était tombée, le pope s’était levé en vacillant un peu, il avait pris congé non sans avoir promis de revenir chaque fois qu’il le pourrait mais le lendemain matin déjà, au lever du soleil, il avait frappé à la porte pour parler à Iochka de ces choses qui l’accablaient et qui l’avaient empêché de fermer l’œil de toute la nuit.
Le père Andréï lui a raconté la mort d’un jeune homme, lui a dit toute sa souffrance et tous ses remords qui ne l’avaient plus quitté ; dans les lambeaux de brouillard du matin froid, assis sur le seuil de la maison, un petit verre en main, comme s’il n’était jamais parti, il parlait de choses sacrées, il espérait pouvoir cette fois sauver une âme s’il n’avait pas pu le faire jadis.
— Tu dois savoir, mon brave Iochka, que Dieu se trouve sous deux formes : il y en a un qui est un bon et un autre, inférieur, juste mais pas nécessairement généreux, appelé aussi Démiurge. Et le Dieu bon ne se bat pas avec le Démiurge mais avec les choses de ce monde. Et le Mal entre les mains duquel tu voudrais te perdre est le compagnon de ces choses et se tient à l’écart dans le monde sous la forme du Diable. Tu dois comprendre que les choses sont mauvaises par elles-mêmes justement parce qu’elles sont celles du Diable, et pécheresses elles sont.
— Ben moi, balbutia Iochka qui n’avait rien compris…
— Pas de « ben moi », je ne veux rien entendre, pas de bêtises pareilles, j’en ai trop entendu, hier soir j’ai regardé tes yeux lorsque tu avalais l’eau-de-vie du saladier à la cuillère, détaché de ce monde et j’y ai vu le mal niché, je l’ai vu ricaner à mon adresse, il n’a pas plusieurs formes, et je l’ai vu une autre fois mais je n’ai pas su le reconnaître alors. Tu dois savoir que l’amour a de la patience, il n’est pas pressé, rien ne se fait en un seul jour, on peut même attendre toute une vie et aimer avec passion sans que cela te pousse au péché mortel, que Dieu n’agrée pas. Car si, séduit par le Malin, tu mets fin à tes jours, tu n’y gagneras rien.
Une fois ces paroles prononcées, brèves mais puissantes, le pope s’est levé et est parti vaquer à ses occupations. Et même si ce matin-là Iochka est monté sur un grand rocher et a considéré sa vie passée pour lui dire adieu, pour se livrer à l’oubli, pour laisser toute chose derrière lui et rejoindre le monde sans souffrances, il a toutefois regardé plus attentivement l’horizon et le fond de son âme, s’est ravisé et au dernier moment qui aurait pu être n’importe lequel il s’est assis sur le bloc de rocher, et par le miracle des paroles du pope qui lui avait rendu visite avant le lever du soleil, il a changé d’avis et a choisi la vie. Il a assumé sa souffrance, il a rêvé d’Ilona pendant qu’il comptait les outils, les clous, les traverses, a évalué avec le contremaître les travaux des jours, il a ri lorsqu’il a ouvert son âme à ses camarades de travail et leurs plaisanteries ont fait de lui un enfant, pendant de nombreuses nuits il est resté couché sur le dos, au bord du ruisseau qui coulait devant sa maison, il a rêvé de son amour impossible. Mais il a vécu. Il y a eu beaucoup de choses à faire et il n’avait jamais assez de temps pour, le monde était pressé, chaque soir une fatigue agréable prenait la place des souffrances du matin et chaque jour la souffrance semblait diminuer, chaque jour l’oubli s’emparait de son âme et l’incitait à aller de l’avant car les choses éphémères sont éphémères et l’important était la vie, telle qu’elle était.
Cette année-là la vallée s’est emplie de bruits de toutes sortes. La rumeur disait, bien que personne ne pût en mettre sa main au feu et prédire ce qui se passerait, qu’une grande construction se dresserait sur la colline et que les choses évolueraient. Un dingue d’ouvrier qui avait bu avec deux adjudants du poste de police de la ville est venu un matin annoncer qu’une nouvelle prison allait s’ouvrir dans la vallée, uniquement pour des femmes. Il était soûl, ils l’ont regardé avec méfiance, ils ne savaient pas s’ils devaient le croire. Le pope Andréï, plaisantin comme toujours, disait que l’on allait construire une ville – non, pas la cité de Dieu, et arrêtez de vous payer ma tête, une petite ville de maisons coquettes avec jardin où vous habiterez comme doivent le faire des hommes dignes de ce nom, on vous fera même une route, bande de pécheurs, une route goudronnée qui vous permettra d’aller en ville, boire le peu de cervelle qui vous reste et ramener des femmes avec qui forniquer. Ils ne le croyaient pas plus que l’autre, tous savaient que lorsqu’il se mettait à dégoiser sur la Cité de Dieu, il ne parlait pas sérieusement, mais une question planait et tout est devenu encore moins clair le matin où des topographes sont arrivés avec leurs instruments et se sont mis à mesurer la colline en long et en large. Puis ils sont partis. Tout s’est passé si vite que personne n’a eu le temps de leur tirer les vers du nez, ils sont remontés dans leur voiture et ils ont disparu, laissant flotter sur la vallée la brume poisseuse des questions sans réponses et le brouillard trouble de l’incertitude.
Tout est devenu encore moins clair lorsque, comme cela était prévisible, sont apparus sur la colline tout un tas de baraquements, de pelles et de camions remplis de tous les matériaux nécessaires à un chantier. Dès ce jour, les ouvriers se sont mis au travail, ils ont délimité le terrain et ont élevé une clôture de trois mètres de hauteur en un clin d’œil et même, à la grande surprise de ceux qui travaillaient à l’exploitation forestière, ils ont installé au sommet de la clôture des fils barbelés doubles et ont fermé l’ensemble avec deux grands portails en tôle qui ne laissaient rien voir. Les ouvriers des baraquements venaient chaque soir évaluer, en compagnie de Iochka, l’avancement des travaux du haut d’un talus proche. Et peu à peu ils se sont liés d’amitié avec ceux du chantier, ils étaient du même âge après tout, et ceux de la vallée savaient, eux, où l’on pouvait se procurer de la boisson, chose essentielle pour la bonne marche de toute entreprise.
Bien sûr, tout cela n’a pas pu arriver sans qu’auparavant ne se soient produits quelques scandales impliquant des types soûls qui se sont frappés à coups de couteau et toute une série d’ouvriers battus réglementairement par la police puis libérés, mais il était normal que cela se passe ainsi, et personne ne s’étonnait de voir des ennemis mortels le soir d’avant se tenir par le cou le lendemain partageant la même bouteille, et se jurer éternelle amitié. Maintenant, camarades, nous sommes amis-amis, entendait-on dans la vallée mais, camarades, que personne ne le sache, disait l’un d’eux, entre deux hoquets de rire. Avec le temps, les gens avaient appris qu’ils étaient tous communistes et servaient les idéaux de la République. Ah, bon ? Mais les plaisanteries s’enchaînaient et le mot « camarade » était à lui seul une plaisanterie, ils en riaient rien qu’à l’entendre. Plus tard et en d’autres lieux, ce rire aurait mal fini, mais dans l’immédiat et en ce lieu les plaisanteries étaient autorisées, et dans le monde simple des ouvriers on accordait peu d’importance aux punitions, elles étaient implicites, acceptées d’avance. Ces gens qui venaient et repartaient de la vallée ne savaient pas grand-chose de la modernisation en cours, des grandes réalisations de la société, de la vie en ville et autres thèmes de ce genre, si importants pour le reste du monde. Ils étaient des paysans, amenés ici en concentration, terme inventé pour tenir lieu de l’expression « travail forcé » auquel ils étaient contraints jour après jour, dimanche compris.
Quant à la construction de la vallée, la mystérieuse bâtisse qui s’élevait à vue d’œil sur le terrain vague en face de la maison de Iochka, on allait apprendre, en dépit des paris et annonces des plus fantaisistes lancés par les ouvriers et malgré la rapidité avec laquelle se dressaient fièrement au-dessus de la route et de la forêt les deux étages, qu’elle ne serait inaugurée qu’un an plus tard. La mort du conducător et l’ascension au pouvoir du
nouveau Secrétaire Général 6 avaient momentanément interrompu les travaux, la rumeur disait même qu’elle serait peut-être démolie pour des raisons inconnues. Parmi toutes ces théories se faufilait une sorte de crainte, celle de l’inconnu et de l’imprévisible, avec laquelle personne ne voulait vivre, que tous évitaient. Trois choses étaient à la source des craintes de la vallée : les bêtes sauvages, les gens de la ville appelés des messieurs, et l’inconnu. Ils se protégeaient des deux premières, la nuit, en se barricadant dans leurs baraquements et leurs remorques pour éviter les animaux, la journée, en travaillant dans de lointains vallons où les messieurs ne mettaient pas les pieds, mais l’inconnu, lui, était difficile à éviter car il hantait le monde, et lorsque tout semblait bien en place et en ordre parfait, il surgissait on ne savait d’où et frappait aussi brutalement qu’une avalanche de printemps ou un orage au cœur de l’été. Et c’est pourquoi, dès les premiers travaux de construction de cette bâtisse, tout le monde voulait savoir ce qu’il en était et en connaître d’avance l’aboutissement, si possible.
Or, un beau matin, alors que Iochka avait porté les matériaux près de la voie et rentrait chez lui pour rédiger son rapport et voir ce qui restait près des baraquements ou ailleurs, il aperçut deux Volga venant sur la route. De l’une est descendu un homme de haute taille, environ la trentaine. Il a demandé une paire de bottes et il s’est mis à inspecter le chantier en donnant des ordres précis autour de lui et en se comportant aimablement avec tout le monde, ce qui était étrange ou le semblait, eu égard au mystère qui entourait la construction. Il a demandé les plans de l’intérieur, a fait quelques modifications ici et là, a déclaré qu’il allait revenir deux semaines plus tard, qu’il espérait que tout serait achevé d’ici trois mois, pas plus, car il avait des choses à y faire et ne pouvait attendre indéfiniment. Le même jour, vers le soir, arrivèrent dans la vallée une centaine d’ouvriers, et le contremaître du chantier de la voie ferrée fut bien obligé de suspendre ses travaux et d’envoyer ses hommes pour entreprendre le terrassement de la route empierrée qui assurerait un « accès plus facile sur zone », selon les paroles du monsieur venu en inspection, et qui avait aussitôt été affublé du surnom accès-plus-facile-sur-zone.
Après moult débats, un soir, autour d’une dame-jeanne d’eau-de-vie et des explications du contremaître quant à cette expression, on était convenu qu’on permettait un accès facile pour niquer la mère du monsieur qui était venu leur gâcher la bonne marche de leur chantier et les avait transformés en cantonniers, profession dénuée, apparemment, de toute dignité.
— Admettons que les cons vivent avec les cons et les morts avec les morts, a dit le contremaître, mais moi je sais une chose que vous ne savez pas et, a-t-il ajouté en vidant son verre, je me demande bien, oui, je me demande bien si vous méritez de le savoir.
Tous les regards se sont tournés vers lui, dans le baraquement le silence est retombé et lorsqu’un retardataire a poussé violemment la porte en entrant, tous se sont tournés vers lui et l’ont jugé avec la sévérité que mérite celui qui vient de siffler dans l’église et n’en éprouve aucun remords.
— Camarades, la situation est la suivante. Hier, j’étais en réunion en ville, comme vous le savez. Et après avoir peiné autour d’un verre de boisson et après avoir édifié une dizaine de pays radieux, deux océans et un nouveau continent lumineux dans la cour même de l’usine, voilà-t-il pas que je tombe nez à nez avec un ancien camarade avec lequel j’ai dû fêter mes retrouvailles en buvant un verre. De paroles en paroles, il m’apprend qu’il se spécialise, ne faites pas de grands yeux comme ça, je vous expliquerai ce que ça veut dire plus tard le mot « spécialiser », en médecine. Ha ? que j’ai fait à son intention, t’es devenu barge. Noooon, m’a répondu l’autre, écoute bien, on fait un hôpital pas loin d’ici et je vais devenir une blouse blanche et tout le toutim, alors tu comprendras qu’il faut me respecter et me donner du « monsieur ». Il avait insisté sur le mot « respecter » et j’ai failli lui coller un bon coup de respect sur la gueule avec une chaise, c’est un moins que rien qui a été mon apprenti, c’est moi qui l’ai tiré du fossé mais enfin, je l’ai laissé tranquille, faut rester correct, n’est-ce pas, et de fil en aiguille, car je n’arrivais franchement pas à lui tirer les vers du nez, on en est venus au sujet qui m’intéressait : où, quand, comment ? Et vous ne direz pas, chers paroissiens, dit-il en regardant le pope avec tout l’amour possible et en versant une larme de crocodile, que c’est pas vrai, il m’a raconté que ce qui va se faire ici dans notre vallée où nous construisons avec joie une voie ferrée qui ne va nulle part, ce sera un asile de fous. Les regards se mirent tous à briller comme à la commande, la lumière du savoir germa dans les têtes des ouvriers, le pope rejeta son bonnet sur sa nuque et il se frappa le front, on apporta vite une nouvelle dame-jeanne pour fêter la résolution de l’énigme. Une cabane à fous, une ca-ba-ne-à-fous, oui une cabane à fous, c’est ça qu’on aura !
— Et dedans y aura que des fous ou des folles aussi ? demanda une voix.
— Ça, mon fils, seul Dieu dans sa bonté infinie peut le savoir, dit le pope, mais ça serait pas plus mal ! Vraiment pas plus mal !
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I OCHKA S’ EST LEVÉ à grand-peine de son banc, est entré dans la maison, a farfouillé dans la petite glacière du coin de la pièce puis est revenu avec une assiette à la propreté douteuse sur laquelle il avait posé du lard, du fromage et un oignon écrasé. Il tenait dans l’autre main un gros morceau de pain d’une fraîcheur tout aussi douteuse mais il y avait bien longtemps que ce détail ne l’intéressait plus. Il a découpé de minces tranches de lard avec un canif qu’il essuyait de temps à autre sur son pantalon crasseux, il a saisi quelques miettes de fromage du bout de ses doigts noirs, et avec une satisfaction indicible affichée sur son visage il a mâchouillé entre ses gencives un peu d’oignon. Il a senti se former une goutte de sueur sur le haut de son crâne, il a tiré la manche de sa chemise jusqu’au bout de son bras et l’a essuyée avec bonheur. Il avait du travail mais le repas était sacré et il n’allait pas le bâcler, il ne voyait pas pourquoi il le ferait, il savait que rien ne mesurait le temps qui n’était, de toute façon, qu’une impression. Il aurait pu dormir ou se balader dans la vallée, monter voir ce que faisaient ses voisins, réparer ce putain de volant de voiture qui bougeait depuis quelques jours, mais il avait décidé de rester sur le banc devant sa petite maison et de jouir du peu qu’il avait. Il mâchouillait depuis un moment un gros morceau de lard avec un reste de couenne, comme s’il ne pouvait plus se passer du goût piquant du fumé et de la vigueur de l’oignon. Cela s’était produit de la même manière l’autre fois aussi : assis sur le même banc fait par lui avec une grande planche et deux piquets trouvés aux abords du chantier, il était en train de goûter après avoir chargé une moitié de camion de ferrailles avec les jeunes du chantier. Il fallait absolument porter tout ça, avait dit le contremaître, et sans tarder, sur la côte où rien ne bougeait depuis des semaines, mais une grande fatigue lui était tombée sur les jambes et il avait dû s’asseoir pour manger un bout, il n’y avait aucune raison de se presser, après tout. Les jeunes s’étaient repliés eux aussi vers les baraquements, ils devaient revenir une demi-heure plus tard pour transporter ces putains de ferrailles où il fallait.
Le monsieur en question était descendu de la colline, il ne savait pas très bien à quel moment il était passé près de chez lui, normalement il aurait dû le voir mais il l’avait loupé. Il était venu s’asseoir sur le banc à côté de Iochka, avait pris une gorgée de tord-boyaux directement à la bouteille posée à l’ombre, avait tendu la main pour attraper un morceau de fromage, de lard et d’oignon puis il l’avait regardé avec le plus large sourire du monde et avait dit : Au camp. Tu y es passé dans les camps, n’est-ce pas ? Iochka a levé les yeux de son assiette, a regardé le ruisseau comme si c’était la seule chose à faire au monde, a approuvé de la tête sans dire le moindre mot. Après, t’es revenu dans ce coin, tu as appris un métier et tu as décidé de partir pour la vallée. Et puis plus rien, tu n’as rien fait de plus. J’ai travaillé, a-t-il répondu avec une fierté qui semblait venir d’un autre monde. Et j’ai attendu. L’étranger s’est penché à nouveau sur l’assiette, s’est resservi, s’est appuyé au mur en bois, a tiré une cigarette de son paquet, l’a allumée avec des gestes qui voulaient dire qu’il n’était pas pressé et il a repris : Comme tu le sais peut-être, il va y avoir un hôpital ici. Et j’ai besoin de toi. Pour te faire faire quelque chose. Il lui a répondu en détournant ses yeux du ruisseau, l’a regardé avec toute la limpidité de l’eau qui s’y était accumulée, en haussant les épaules.
— Nous devons tout savoir sur les gens qui vont travailler ici, nous ne pouvons rien laisser au hasard, je crois que tu sais ce que je veux dire. Si tu m’aides tout ira bien pour toi. Sinon, je ne sais pas ce qui t’arrivera.
— Je suis obligé de t’aider ? lui a-t-il demandé comme s’il était très pressé et ne savait pas comment se débarrasser de l’intrus.
— Non, tu n’es pas obligé, personne n’est obligé de nous aider mais ce serait ton intérêt de le faire. Et je te serais très reconnaissant si tu le faisais.
Iochka s’était tu, il avait continué à manger sans plus regarder cet étranger dont il ne connaissait même pas le nom, il avait entendu beaucoup de choses sur le pouvoir de ces types de la direction mais personne ne pouvait rien dire de précis, tout était voilé d’un secret difficile à percer.
C’est autour de cela que ses souvenirs tournaient pendant qu’il montait pour rejoindre l’hôtel, il aurait bien aimé parler avec quelqu’un, il se sentait de plus en plus seul depuis quelque temps et avait pris une habitude : il s’asseyait près des gens et les écoutait, les regardait, restait auprès d’eux sans rien faire mais il ne se sentait plus seul et cela lui était agréable. Dans la grande cour, il n’y avait personne, on n’entendait aucun bruit nulle part. Il s’est essuyé les pieds très soigneusement et il est entré dans le hall de l’hôtel mais il n’y avait personne là non plus ni dans les chambres. On aurait dit que tout le monde était parti ou faisait la sieste. Il a redressé avec soin des cornes de cerf suspendues au mur, qui semblaient s’être déplacées, il est sorti au soleil de l’après-midi et il est resté immobile à regarder l’horizon. La montagne se dressait, blanche et haute, la crête brillait à la lumière du soleil, lui se sentait seul et vieux, et abandonné de tous, le dernier homme d’un autre temps, un homme définitivement oublié dans une vallée qui ne montait ni ne descendait nulle part, simple couloir de passage entre des montagnes.
Il s’est assis sur le bord de l’escalier en ciment, de là où il était il voyait avec précision le terrain vague en face de sa maison où ses voisins, l’année précédente, après avoir si aimablement fêté son anniversaire, avaient commencé à lui construire une nouvelle maison. Les fondations étaient déjà coulées, les murs aveugles en troncs délimitant deux pièces étaient déjà montés. Ils allaient la construire selon les coutumes du lieu, c’est-à-dire en la bâtissant d’un bloc avant d’y découper les fenêtres. On pensait que de cette façon les maisons étaient beaucoup plus résistantes, même si depuis quelque temps tout le monde savait que ces constructions en troncs finissaient par pencher d’un côté ou de l’autre, selon des lois inconnues. C’est sur ce terrain vague en face de sa maison que cela était arrivé. Le soir même. Et la peur semblait se faufiler en lui à nouveau, il sentait comme une main qui le serrait et l’étranglait, il avait passé une bonne partie de la nuit à boire et à discuter avec le pope Andréï après avoir transporté avec les jeunes la ferraille jusqu’à la côte. Le pope était parti bien « baptisé » ; pendant un moment, la vallée avait résonné du bruit de son side-car puis Iochka avait fermé sa porte et était allé se reposer, il ne restait plus beaucoup de temps avant le lever du soleil. Et un grand grondement s’était fait entendre dans la vallée juste après qu’il s’était assoupi, des lumières puissantes avaient percé les ténèbres et un camion militaire avec des roues de la hauteur d’un homme s’était arrêté à quelques mètres de ses fenêtres, il s’était levé, avait tiré le rideau juste de quoi voir sans être vu, deux jeunes soldats de haute taille avaient sauté en bas de la cabine du camion, ils avaient ouvert la bâche de derrière, l’un d’eux était monté prestement sur la plateforme puis était reparu tenant par la nuque un homme qu’il avait jeté du haut du camion comme un sac de pommes de terre sans qu’un seul muscle ne bouge sur son visage. Iochka avait frissonné, il avait quitté la douce ivresse du sommeil, avait vu le camion manœuvrer et diriger ses phares allumés du côté du ruisseau. Le jeune soldat a bousculé violemment l’homme qui avait eu du mal à se relever après la chute et l’a obligé à s’arrêter juste au bord du ruisseau. De la cabine est sorti l’étranger venu voir Iochka un peu plus tôt et avec lequel il avait bu sans trinquer, le grondement du camion couvrait tous les bruits, l’homme ligoté avait été mis à genoux, l’autre avait sorti un pistolet, le lui avait collé sur la nuque, ses lèvres avaient dit quelque chose, les lèvres de l’homme à genoux aussi, de longues minutes ont suivi pendant lesquelles ni l’un ni l’autre n’ont bougé, seul le ruisseau scintillait dans la lumière des feux du camion, le reste du monde semblait s’être arrêté, les jeunes soldats se tenaient immobiles comme des statues de part et d’autre, Iochka regardait, paralysé, ce qui se passait de derrière ses fenêtres, il se sentait de nouveau comme dans le camp, terrorisé, impuissant, jouet de bois entre les mains d’un destin impénétrable, il n’attendait plus que la petite détonation et de voir l’homme à genoux s’effondrer tête la première dans le lit du ruisseau, dans son esprit naissait l’image d’une flaque de sang s’écoulant du crâne pulvérisé par la balle, il serrait de toutes ses forces le cadre de la fenêtre et comme sur un signe, l’étranger et les deux soldats se sont tournés et ont regardé exactement du côté de Iochka. Il s’est glacé, le sang s’est figé dans ses veines, il a retenu son souffle comme un animal pourchassé dont la fin est proche, la main qui tenait le pistolet s’est levée, est restée en l’air quelques secondes avant de descendre à une vitesse terrible pour frapper l’homme à la nuque. Les soldats l’ont relevé de l’endroit où il s’était écroulé, l’ont jeté à l’arrière du camion, ils sont tous remontés dans la cabine et ils sont partis. Personne ne lui avait plus accordé le moindre regard mais le froid qui s’était emparé de Iochka lorsque les trois hommes s’étaient tournés dans sa direction, il le sentait encore quand rien ne bougeait plus dans la vallée et qu’il était assis sur le bord d’un escalier en ciment et que son esprit s’égarait, pour des raisons inconnues, dans ses souvenirs.
Cela dit, la situation n’était pas brillante alors, c’est pourquoi Iochka tentait de retrouver ses voisins pour leur parler et les convaincre que tout n’allait pas si mal et que, par humanité du moins, ils devraient réexaminer les choses plus sereinement. C’était justement l’humanité qui lui semblait se perdre à travers ce qui se passait depuis quelque temps et il ne savait comment s’y prendre, bien qu’il eût essayé de mille manières. Le docteur, avec ses idées, n’en démordait pas depuis près de deux ans, on aurait dit qu’il copiait ceux qu’il soignait. Vous entendez ? Faire installer l’électricité et asphalter la route dans la vallée, gâter la beauté de leur petit univers et faire venir tout un peuple, qu’il n’y ait plus ni paix ni tranquillité, juste pour qu’il ait plus de patients et qu’il puisse se déplacer plus facilement en ville. Soi-disant qu’il salissait trop sa voiture, qu’il perdait son temps à la laver, qu’il en avait marre de la boue, de la poussière et des congères, ses patients avaient du mal à rejoindre les urgences le cas échéant, tu parles, faire comme tout le monde, avoir une route et le courant électrique ! Comme s’ils n’avaient pas déjà tout ça ! Ça s’était quand même pas envolé ! Ils n’avaient plus d’ampoules ? Voyons ! Qu’est-ce qu’il lui manquait ? Un fou, cet homme. Fou à lier. Docteur de fous, fou lui-même, inévitable ! Il est bien vrai que nous sommes tous fous dans cette vallée, des fadas, nous avons attrapé ça chez les dingues mais c’est trop ! Il faut que je les réconcilie, que je les fasse se réunir autour d’une bouteille, se disait Iochka, et qu’on parle, qu’on réfléchisse, qu’on se concerte, qu’on pèse le pour et le contre, qu’on prenne les bonnes décisions même si on est un peu de travers et que tout n’est pas parfait, ce que veulent faire ces gens-là, c’est pas bien du tout, on peut pas fermer l’hôpital, Dieu nous en garde, ou l’autre truc que j’ai entendu, si ça arrivait on serait plus ce qu’on est, nous autres, et le monde serait sens dessus dessous, on comprendrait plus ce qu’on fait ici, et ça irait pas ! Écoutez-moi un peu ce monsieur Dorin qui dit que si le docteur s’entête et ne veut pas renoncer à faire jouer ses relations, alors y a qu’à mettre le feu. Y mettre le feu, comme ça on se débarrassera, tout ira bien, on viendra pas nous moderniser, quel mot difficile à retenir. Ou alors, on met que le docteur sur le grill, on fait en sorte qu’il puisse pas intervenir et après on s’assure que son nouveau remplaçant n’ait pas de ces idées révolutionnaires, disait monsieur Peter, en insistant sur ce mot, c’est pourquoi je l’ai retenu. Ce feu qu’ils avaient en tête voudrait dire : ou le feu pour tous ou pour un seul qui est la source de tout le mal, qui sait toujours tout, alors qu’il a été accueilli à bras ouverts dans la vallée, respecté et bien traité comme personne ne l’a été, malgré tous ses défauts, il a oublié tout ça ? Il s’en souvient plus ? Faut croire ! L’asile venait à peine d’être construit, les ouvriers posaient le toit, la clôture n’était pas finie, il n’y avait pas trace du moindre fou dans notre vallée, qu’on a compris qu’à côté de la grande bâtisse, juste en face de la maison de monsieur Dorin où il habite encore aujourd’hui, s’est mise à sortir de terre une maison deux fois plus grande que la mienne. La maison du docteur, disaient les ouvriers. La maison du docteur, un type important, instruit, un monsieur, quoi ! Ils l’ont construite en moins de deux semaines, deux pièces et une entrée : un cabinet et une chambre à coucher. Il n’avait pas besoin de plus. Nous savions tous ce qui allait s’implanter ici, pas besoin de poser de questions, nous attendions le jour où l’asile de fous ouvrirait dans la vallée. Un vrai asile, en bonne et due forme. Le pope Andréï est venu une nuit bénir les lieux, la grande bâtisse d’à côté de la maison en même temps, il a dit que c’était ce qu’il fallait faire vis-à-vis de Dieu mais qu’on n’en parle à personne, sinon c’était la taule qui l’attendait.
Et une semaine après la fin de la construction, les chevrons du toit étaient à peine posés, l’odeur de la résine flottait encore fortement à l’intérieur, voilà qu’une Volga est arrivée un beau matin, à grand bruit, dans la vallée. Elle bondissait par-dessus les nids-de-poule, il pleuvait des cordes ce jour-là, la boue jaillissait de sous les roues, même que toute la façade de ma maison a été souillée. Je suis vite sorti pour voir et je me suis dit que c’était peut-être de nouveau le type de la direction, il revenait probablement me demander des nouvelles et j’ai décidé tout de suite de filer dans la forêt et de m’isoler pendant une journée, pour ne pas le voir car cette nuit-là je n’avais pas aimé du tout ce que j’avais vu et je ne voulais pas assister à d’autres folies. Et au moment même où je me préparais à me rendre invisible, la voiture s’arrête devant le grand portail de l’asile et il en sort un monsieur grassouillet, pas très grand, avec des lunettes rondes sur le nez, vêtu d’une longue veste, portant à la main une serviette en cuir, il regarde autour de lui, proteste, très mécontent, observe la boue du chantier et – il me semble le revoir encore – se met à sauter lestement, presque trop, comme un oiseau, par-dessus les flaques, de pierre en pierre jusqu’à la porte de la petite maison. Je l’ai bien observé, il est resté sur le seuil avant même d’ouvrir la porte, a regardé la vallée, il l’a regardée comme on regarde une nouvelle maison dont on se demande si on en fera la sienne puis il est entré suivi d’un ouvrier, celui qui s’était offert de lui porter le peu de bagages qu’il avait avec lui et qui raconterait ensuite qu’après avoir fait un tour à l’intérieur, les yeux du type sont tombés sur un beau crucifix en bois que le pope avait laissé là pour que la maison soit protégée. L’ouvrier disait encore que l’autre s’était mis en colère, son visage était passé par toutes les couleurs au point qu’on aurait dit qu’il allait mourir sur place, il a saisi le crucifix et l’a jeté le plus loin possible dans le petit bois d’à côté en disant : J’ai pas besoin de cette cochonnerie ici ! Tout aurait pu prendre fin naturellement comme ça, si son geste n’était pas parvenu aux oreilles du pope qui a décrété à son tour lors du verre rituel du soir que le docteur n’était rien qu’un païen, et il l’avait maudit pour qu’il ne trouve plus la paix de l’âme avant de s’être repenti de son acte hostile à Dieu. Durant des semaines ils se sont profondément haïs, ils ne se saluaient que du bout des lèvres sans le moindre respect, moyen de dire à l’autre qu’il ne valait pas deux sous sauf que le contremaître qui, à l’époque, savait tout et résolvait tout – étant le seul à aller en ville de temps à autre – n’a pas tardé à être mis au parfum et à « constituer le dossier du docteur », selon l’expression plaisante qu’il affectionnait.
Et moins d’une semaine après l’arrivée du docteur, qui avait réussi à se mettre toute la vallée à dos, car personne n’était plus estimé et plus respecté que le pope de l’ermitage, homme de bonté, bien vu de Dieu et armé du don de l’amour du prochain – le contremaître était revenu de la ville et nous avait tous invités au verre rituel du soir. Il avait un sourire sur le visage qui indiquait qu’il était fier de lui, il se donnait de l’importance du fait qu’il savait des choses que nous ne savions pas, ce qui était loin d’être faux. Il avait à peine attendu qu’on soit installé qu’il s’est mis à dégoiser – la langue lui démangeait, il ne pouvait se retenir, s’il n’avait pas pu vider tout de suite son sac il en serait mort. Il nous a regardés paternellement, je dirais même avec pitié – c’est comme ça que les malins regardent les idiots – et il s’est mis à raconter. Il a dit que cette histoire de docteur venu ici garder les dingues, les remettre dans le droit chemin, comme je le fais pour vous, mes gros bêtas, jour après jour, se présentait comme suit : un garçon intelligent avait fait ses études dans je ne sais quelle université étrangère et avait été nommé professeur, très jeune à la Fac, dans la capitale. Mais comme le diable ne laisse pas les bonnes choses sans châtiment, le type avait eu une relation avec une de ses étudiantes et avait été muté disciplinairement dans un hôpital de province. La fille l’avait quitté, lui il avait déraillé et était tombé dans la bigoterie, il allait de monastère en monastère, priait devant toutes les icônes pour que la femme revienne auprès de lui, il avait même tenté à deux reprises de mettre fin à ses jours. Depuis quelque temps, il s’était un peu calmé, il faisait son travail dans la ville voisine jusqu’au jour où il avait de nouveau pété les plombs et était sorti en slip, ivre mort, diriger la circulation. Comme il était ce qu’il était, c’est-à-dire, quand même, un type instruit et occupant une certaine fonction, les policiers l’avaient relâché quand il avait dessoûlé. C’est là que les choses se corsent, le soir suivant il refait le coup et le troisième, idem. Et chaque fois qu’il se soûlait, l’histoire se répétait : il se mettait en slip et partait en ville, bouteille en main, pour diriger la circulation, les policiers l’arrêtaient, le relâchaient, on le surnommait déjà le « docteur des voitures », bref, un vrai cirque. Ils l’ont laissé faire jusqu’au jour où ils l’ont affecté ici.