Iochka
Dédicace
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 16 parties.
Arpad avait vu les choses tout autrement ; en proie à sa douleur et en pleurant, il avait pris une couverture sur un canapé et en avait couvert son ami, prenant soin de lui fermer les yeux auparavant. Pour lui, Peter n’avait pas souffert, il s’était endormi du sommeil des justes dans un moment de sainte ivresse. Il raconterait à tous que cela s’était passé ainsi et ce serait la légende de la mort de Peter – toujours décrite comme une mort calme et heureuse – qui circulerait dans la vallée.
La vérité sur cet homme avait éclaté lors de l’enterrement avec une terrible précision. Ses enfants ne s’étaient même pas dérangés pour l’accompagner vers sa dernière demeure, après l’office à l’église, ils s’étaient tous trouvé des choses importantes à faire et avaient disparu. Le fils, lui, était parti se soûler – de joie ou de soulagement, personne ne le saurait jamais –, la fille avait emmené quelques amies faire une petite excursion. Ses amis de la ville étaient partis eux aussi vaquer à leurs occupations et dans le petit cortège funèbre qui se dirigeait vers le cimetière des abords de la ville il n’était resté que le prêtre catholique, Arpad, le pope et le docteur. Ils avaient tous assisté au bref office et étaient restés là, à côté de la tombe, chacun pensant à leur ami et l’accompagnant sur une voie dont la fin ne s’entrevoyait pas. Car le temps est distance entre deux choses, entre cause et effet, se disait le docteur. Et lorsqu’une chose qui est cause ne trouve plus son effet, le temps devient infini. Mort. Ils étaient partis ensuite, eux aussi, tristes, plus seuls encore, remonter dans leur vallée pour y garder à jamais la légende de Peter.
OceanofPDF.com
A PRÈS LE MARIAGE , la vie de Iochka et d’Ilona avait pris, sinon une tournure heureuse, car ce qui se passait était plus que du bonheur et ne supportait pas la comparaison, avait rejoint du moins une habitude qui était sœur jumelle du bonheur d’être ensemble, de l’amour. Dans la vallée commençait à s’installer l’automne, cette merveilleuse saison où la nature ressemble à l’homme, changeante, se dirigeant vers la mort, se préparant pour sa fin qui, immanquablement, est suivie d’un recommencement. Et dans cette féérie de couleurs et de sons, dans le refroidissement progressif des jours et des nuits, dans le silence de plus en plus profond de la nature après le coucher du soleil, signe de l’arrivée de l’hiver, le silence du couple – chose qui les tenait unis plus que tout mot l’aurait pu – accompagnait la venue au monde d’une âme qui tout en étant la leur ne l’était pas, et serait celle de l’enfant qu’ils avaient désiré ardemment dès le premier instant.
Le corps d’Ilona changeait, ses hanches s’arrondissaient et ses seins déjà forts auparavant gonflaient de plus belle, les nausées avaient cessé après le quatrième mois de grossesse, et dans le sourire heureux qui ne quittait jamais son visage se lisait un calme d’un autre univers, le calme de celle qui, heureuse entre les heureux, allait enfin être mère. Dans son âme les choses se présentaient simplement, l’enfant existait déjà, rien ne pouvait défaire ce lien entre eux trois et il comptait plus que le monde entier. Iochka, silencieux et heureux à son tour, comprenait qu’il devait montrer ses sentiments non par des mots qui, de toute façon, n’auraient pas pu décrire les choses et les auraient même déformées, mais par de petits gestes, essayant d’aider à tout moment, d’être présent plutôt que de parler. Insensiblement, il avait pris à sa charge toutes les tâches d’Ilona et c’était tout juste s’il la laissait encore travailler dans la petite cuisine du coin de l’atelier de maréchal-ferrant, préférant confier la préparation des repas à Iléana et éviter à Ilona tout effort. Dans le rituel de cette vie à deux il n’y avait pas de place pour les grands gestes ou les mots durs parce que ces mots-là leur étaient inconnus à tous les deux, qu’ils n’avaient pas de place dans leur monde et étaient étrangers à leur esprit. Dans leur ménage, réduit aux plus simples choses ou peut-être parvenu jusqu’à elles par des voies ignorées de la pensée, les mots et les réalités n’avaient presque aucune importance ; ils comprenaient instinctivement que l’amour ne s’exprimait pas en mots, qu’être ensemble n’impliquait pas de témoignages pompeux ou de sentences lancées à l’occasion. Être ensemble était un état qui atteignait son apogée surtout dans le silence, en dehors des choses nécessaires, dans la possibilité de s’aimer sans se faire de déclarations, dans la possibilité de l’isolement ensemble qui était exactement ce qu’un étranger aurait vu dans la maison de Iochka et Ilona.
Quand Iochka a commencé à construire la troisième pièce de leur maison, une construction artisanale qui devait plus tard devenir un garage et abriter la fameuse Trabant bleue du vieux – en qui se métamorphoserait le jeune magasinier et maréchal-ferrant –, il n’y avait eu entre eux aucune discussion avant le jour où, avec une scie usée qui faisait un bruit semblable aux cris d’un chien, Iochka, très fier de son œuvre, au fond un pauvre chalet en bois à toit en bardeaux et une porte par laquelle pour passer il fallait se recroqueviller, avait invité Ilona à admirer ce qu’il avait appelé à voix basse et suffoqué par l’émotion : « La chambre du petit », tout au plus une étable, aurait dit quelqu’un d’exigeant, parce qu’au fond, cette pièce de deux mètres sur trois, n’avait rien d’une habitation humaine et pourtant la femme avait eu un grand sourire, elle l’avait serré dans ses bras sans parler avec son habituelle simplicité, sachant qu’on ne pouvait pas faire plus et que c’était suffisant finalement. Elle lui avait seulement suggéré d’essayer de faire aussi une fenêtre à cette chambre du petit et dans le regard souriant et un peu gêné de l’homme il n’y avait pas l’ombre d’une contrariété. Il avait juste haussé les épaules en disant : J’étais tellement pris par le travail que j’ai oublié la lumière. Et avec la même scie avec laquelle il avait découpé la porte, effrayant tous les animaux dans un rayon de quelques kilomètres, il avait pratiqué une ouverture rectangulaire du côté est qu’il avait baptisée, tout fier, « la fenêtre du petit ». Il avait fait plus, après avoir regardé une nouvelle fois son œuvre, il avait aussi découpé une fenêtre du côté de la route, expliquant qu’un peu plus de lumière ne nuisait pas et que ce n’était pas grand-chose que de commander une autre fenêtre en ville. Ils s’étaient tenus ensuite silencieusement au milieu de la pièce sur le sol en terre et avaient regardé autour d’eux : les murs en bois non rabotés, les trous qui devaient devenir porte et fenêtres, un petit morceau de ciel, infime mais coloré par le bleu infini de la montagne. Faudrait peut-être un plancher aussi, avait laissé échapper Ilona à tout hasard, sans accorder de l’importance à ses propres paroles. Oui, il le faudrait, avait dit Iochka calmement, sans vraiment entendre ce qu’on lui avait dit, ni ce qu’il avait répondu. Et puis aussi un petit lit pour l’enfant, avait ajouté la femme d’une voix tout aussi calme que le bruit du ruisseau qui susurrait à quelques pas de là. Aussi, avait répondu l’homme se ralliant au calme de sa voix et sans aucune intonation. Leur univers – l’atelier déjà un peu penché avec l’énorme soufflet dans un coin, les étagères pleines d’outils et les boîtes de clous posées sur le plancher noirci, avec la petite fenêtre qui donnait sur le chemin et laissait la pièce toute la journée plongée dans une semi-obscurité, avec son âtre dans le coin voisin de la pièce à vivre et avec ces rayonnages auxquels étaient suspendues quelques poêles et casseroles, les quelques assiettes et saladiers en terre cuite par-dessus, avec la porte basse qui donnait sur la pièce à vivre, avec la pièce unique et son lit métallique, une chaise et une table sur laquelle trônait une lampe à pétrole et les quelques coffres pour les vêtements qui entouraient un tapis de jute, un poêle et rien d’autre – leur univers semblait à présent agrandi de telle manière qu’ils auraient été capables de dire qu’ils pouvaient loger des invités. Il y avait dans leurs yeux des lueurs éloquentes, des irisations de lumière qui remplaçaient les mots et disaient tout du monde et c’était finalement le bonheur. Le même sentiment avec lequel, dès le lendemain, craignant l’arrivée de l’hiver qui risquait de ruiner tous ses grands projets, Iochka était parti en ville avec tout l’argent reçu au mariage et avec le chauffeur du chantier acheter le nécessaire pour achever la petite pièce. Il avait ensuite travaillé jour et nuit, presque sans dormir, pour terminer cette pièce avec la fureur de celui qui doit mener à terme une chose commencée et ne peut plus s’arrêter, sa vie n’était temporairement qu’un but, les moyens pour y arriver – le corps, l’esprit – n’ayant plus d’importance.
Il avait terminé à temps. Lorsque la vallée était jonchée de feuilles mortes, le plancher était fixé, les fenêtres installées, la porte bien dans ses gonds qui ne grinçaient pas du tout – ils le feraient à l’arrivée du printemps et pour toujours, jusqu’à ce que la porte soit démontée un jour en même temps que le mur de devant pour transformer cette pièce en garage –, il avait même apporté le petit lit de l’enfant et l’avait mis sous la fenêtre à l’est avant de faire venir Ilona et tous les deux étaient restés un moment muets, infiniment heureux, à regarder avec des yeux de parents déjà l’endroit où serait un jour leur enfant. Dont le nom ne ferait même pas l’objet d’une discussion, si c’était un garçon, il s’appellerait Iochka comme tous ses ancêtres, si c’était une fille elle s’appellerait Ilona même si la mère d’Ilona ne s’appelait pas Ilona. Dans l’esprit de Iochka il était clair que son premier garçon ne pouvait porter d’autre nom que celui de son père, Vasilé, le futur parrain, n’avait même pas été consulté, de toute façon il ne tenait pas à ce genre de choses au point d’exiger qu’on donne son nom à l’enfant. Iochka n’aurait pas su dire, ni personne d’autre d’ailleurs, l’histoire du nom du premier-né dans la lignée des Iochka. Les brouillards du temps s’étaient déposés en couches trop épaisses sur son passé, et s’il se souvenait parfois de ses parents et de son jeune âge, cela ressemblait plutôt à un paysage d’icône qu’à la réalité. Tout ce qu’il possédait de sa famille, comme la petite valise qu’il avait emportée en partant travailler à la ville, se trouvait sous le lit métallique de l’unique pièce habitable de sa maison. Ilona était la seule à qui il avait montré le contenu de cette valise, elle avait regardé calmement les choses minuscules bien rangées sur un lit de feutre rouge et elle n’avait même pas haussé les épaules, elle ne comprenait pas très bien de quoi il s’agissait. Iochka le lui avait expliqué. Elle avait continué à regarder calmement, peut-être bien avec une trace d’étonnement sur le visage, appréciant plus l’héritage de son homme que ces choses en soi qui auraient pu, jusqu’à la fin des temps, ne rien lui dire. Ce n’était que des lettres en bronze et même pas un jeu entier, qui provenaient d’un ancêtre de Iochka, un maréchal-ferrant très compétent qui, à la demande d’un noble hongrois bijoutier, était parti comme compagnon à l’étranger, à Vienne, et en était revenu avec le secret de la fabrication des livres, bien rares en ces lieux et pour cette raison peut-être pas appréciés. Il avait été un des rares de son pays à connaître cet art, d’après ce que savait Iochka – encore que cela aurait pu être une légende et il y avait belle lurette que la réalité n’était plus accessible et qu’il n’y avait point de sources écrites –, et cet homme du nom de Iochka avait tâché de transmettre à sa lignée, autant que cela lui avait été possible, cet art inestimable. Mais comme cela arrive dans toutes les familles et dans le monde, d’une manière générale, à un moment donné étaient nés des gens particulièrement maladroits, avec deux mains gauches et un regard qui ne se fixait pas sur les choses et malgré tous les efforts pour leur transmettre ce talent, ils n’avaient pas réussi à acquérir un tel savoir minutieux comme celui de l’impression des lettres sur papier, qui n’était pas à la portée de tout le monde. Donc, selon ce qu’on lui avait raconté, après un temps pendant lequel sa famille avait connu la célébrité, était né un Iochka – les mauvaises langues disaient qu’il avait été conçu avec une nièce éloignée, par conséquent déjà maudit – dont les mains n’étaient plus capables de manier les instruments ni de la typographie ni de la composition des miniatures et qui était revenu au marteau et à l’enclume, à la fabrication de fers à cheval et de crochets et au redressement des roues, scellant une déchéance de la famille dont l’histoire, à quelques siècles de distance, ne se retrouvait plus que dans la minuscule valise du mari d’Ilona. Réalisée, en réalité, à partir de couvertures de livres, chose que les deux époux ignoraient, en bois précieux et sertissages, doublée de drap bordeaux et équipée de petits compartiments pour son précieux contenu, la valise de Iochka aurait fait la fierté de n’importe quel musée même sans les lettres, même si dans le pays l’écriture avait complètement disparu et même si les maisons des pauvres étaient restées à l’exacte apparence des maisons de cette époque, pauvres et vides, sans livres ou images, de simples habitations pour ouvriers où jamais la culture écrite n’aurait de place, ce qui s’était en réalité produit. Ici et là, dans quelques hameaux ou villages, on aurait peut-être pu trouver une Bible ou un livre de prières oublié depuis des années ou peut-être même, avec un peu de chance, un Livre d’Enseignements tout poussiéreux et jamais ouvert, mais le peuple dont descendaient ces deux-là avait été analphabète, et ne saurait jamais lire, tout talent autre que natif n’aurait pu se loger dans leur esprit. Comme tous les peuples, celui dont sortaient Ilona et Iochka n’avait pas d’histoire. Pas dans le sens qu’on pourrait croire – qu’on ne lui accorderait pas d’importance – mais dans le sens d’être absent du monde, mort sans aucune autre suite. Parce que ceux qui avaient écrit l’histoire, depuis toujours, avaient marqué, noté les faits, les guerres, les ententes entre les puissants que l’on appelle la paix, en laissant croire à tout le monde que les petites gens n’étaient que des instruments, de la chair à canon et des bêtes de somme, des chiffres jetés au hasard sur la Terre pour le bien-être de quelques-uns, puissants et peu nombreux, de sorte qu’on aurait pu dire – mais personne ne le disait car ceux qui l’écrivaient n’y avaient aucun intérêt – que depuis la création du monde l’histoire n’avait jamais vraiment existé ; elle n’avait pas été écrite et ne se conservait qu’en tant qu’instrument des puissants, en aucun cas pour décrire le monde dans lequel vivaient les gens. L’histoire était, telle qu’elle s’était conservée dans les actes anciens et dans des livres – plus chers parfois que des villages et leurs habitants ensemble –, le moyen parfait de dire que seuls ceux qui s’enfermaient derrière les murailles pouvaient exister, le reste pouvait mourir à n’importe quel moment selon le bon gré des premiers. Le pouvoir, signifié par la retraite derrière les murailles, était le meilleur moyen pour les peu nombreux de maintenir les innombrables soumis et humbles ; l’histoire n’a pas existé, n’existait et n’existerait jamais, sauf que Iochka et Ilona ne pouvaient pas le savoir, leur instruction se réduisant à déchiffrer quelques lettres – et, pour être vraiment honnête et ne rien cacher, aucun d’eux, ni séparément ni ensemble n’aurait pu être capable de lire les lettres de la petite valise, en tout cas pas toutes – et ils n’auraient pas su en composer des mots qui donnent un sens à leur pouvoir, celui de parler. Ils vivaient pourtant ; s’aimaient et engendraient en dehors – en dépit – de l’histoire, en l’ignorant. Ont-ils existé pour autant ? Si l’histoire était exclue de leur pensée, n’étant même pas une possibilité, l’ombre d’une pensée ou d’une question, existe-t-elle alors réellement ? Est-ce que ce qui n’est pas pensé peut exister ? Y a-t-il au monde une chose vraiment historique si un seul homme ignore son existence ?
Une chambre – à peine une chambre –, un plancher, un toit, quatre murs, deux toutes petites fenêtres et une porte pas vraiment solide allaient abriter – le faisaient pratiquement déjà – un début d’homme qui était le futur Iochka, le fils de Iochka. Ce serait peu de temps après l’achèvement de la construction, car l’hiver passerait vite, comme tous les hivers, tout de blanc et de silence, dominant le peu de vie de la vallée avec son froid et ses brouillards et ses congères. Le désert, le vide, ce lieu où les gens semblaient être en visite et la civilisation, le peu de civilisation qu’il y avait, se réduisait à la survie, aux tentatives, le plus souvent réussies, de respirer jusqu’au lendemain. À l’approche de l’apparition de l’enfant, lorsqu’il était plus qu’évident qu’Ilona allait accoucher, le docteur s’était proposé de l’assister avec son peu de connaissances en la matière mais elle avait refusé. Elle ne pouvait pas s’imaginer de faire cette chose accompagnée d’un homme, ça risquait de chambouler sa conception du monde ; après un bref
conseil pris auprès de son mari, elle décida qu’Iléana serait la 16 moasa de l’enfant. Par bonheur, la nature fit les choses mieux que les humains et l’enfant vint au monde en pleine santé avec des joues roses on aurait dit, sans problème. Iléana avait fait le minimum nécessaire, rien de plus rien de moins, elle n’aurait pas pu assurer de toute façon et, sans que les parents en soient informés, le docteur était prêt à intervenir au cas où. De même, le prêtre était tout ému, malgré ses paroles désinvoltes – ses proches reconnaissaient là justement le signe propre à l’émotion –, il avait attendu le souffle coupé, en priant mentalement pour le bien de l’enfant. C’était un évènement d’une grande importance pour lui qui n’osait espérer qu’une famille s’établisse dans sa contrée désertique et en plus avec un bébé, et ce futur homme, l’enfant né dans la vallée, revêtait pour lui une dimension qu’il n’aurait pas su expliquer, ni maintenant ni par la suite, malgré ses efforts ultérieurs pour éclaircir ses idées. Bien sûr, immédiatement après la naissance, lorsque Iochka avait regardé son fils avec, la première fois, une larme à l’œil et avec l’émotion de celui qui n’a pas vécu inutilement, et après que le docteur, ne supportant plus tant d’ignorance, s’était disputé avec tous et avait consulté l’accouchée pour s’assurer que tout était en ordre, après que Iochka était resté un moment dehors dans l’air du printemps silencieux, encore tout émerveillé, se disant qu’à partir de ce jour sa vie avait un but – mais ne s’imaginant pas qu’il contribuerait si peu à cela –, après que le contremaître avait crié de joie si fort que la montagne avait tremblé et qu’il avait embrassé le pope si fort que ce dernier en était presque étouffé et avait failli ajouter une mort à la naissance toute récente, après tout cela donc, – et dans le silence des femmes enfermées dans la maison pour s’occuper du bébé – la vallée allait être le lieu de la fête la plus retentissante que les quatre hommes aient jamais vécue. Avec de la boisson coulant à flots, des musiciens réveillés en pleine nuit, avec le contremaître poursuivant les fous de l’asile sous l’œil amusé du docteur, les embrassant tout heureux et leur racontant qu’il était devenu parrain, le pope lisant des prières pour le pardon des péchés à la rivière et à ses pierres, le docteur récitant sans fin des paroles qu’il était seul à comprendre, avec Iochka plus silencieux que jamais peut-être, en train de boire, tout souriant, jusqu’à ne plus pouvoir se lever de sa chaise et s’endormant du sommeil des heureux dans les sons plaintifs de la musique qui enveloppait une matinée comme toutes les autres, où les buveurs se réveillèrent sans rien regretter, se vantant même de recommencer, la vie avait continué comme toujours et rien ne pouvait laisser penser que le soir d’avant ils s’étaient tant amusés. Isolés au milieu des montagnes, oubliés de tout le reste du monde ou l’oubliant eux-mêmes puisqu’ils n’avaient aucune joie de ce côté-là, au moindre prétexte ils se jetaient dans la fête, en extase, ils se déchaînaient jusqu’à mettre presque leur vie en danger comme si c’était la dernière fois. Ils ne se privaient de rien, c’était clair, tout comme c’était clair que toute fête devenait une occasion de profonds débats philosophiques et de disputes entre les plus instruits de la vallée, à savoir le pope et le docteur, ennemis terribles dans les idées comme ils l’étaient dans l’amitié qui les liait depuis tant de temps. À la naissance de l’enfant, chose sans grande importance à première vue mais cruciale pour eux – pour des raisons obscures – leur discussion avait glissé à nouveau vers des sujets des plus profondément cachés dans leurs cœurs et incompréhensibles aux autres fêtards. Ils aimaient ça, commencer par de petites piques amicales et finir par des hurlements à réveiller la vallée et des serments d’éternelle inimitié – ils n’auraient pas été capables de l’expliquer eux-mêmes, par habitude peut-être de vouloir prouver à l’autre qu’il ne comprenait rien à la vie et qu’il fallait la chercher ailleurs ou, qu’en tout cas, elle était très différente de ce qu’il croyait. La présente querelle s’était apparemment accrue à l’instant où le pope, se levant de table en titubant, avait renversé un verre avec la manche de sa soutane, s’était éloigné et, les yeux et les bras levés vers le ciel, (à la recherche, en fait, d’un bout de ciel assez visible) avait crié de toutes ses forces, les mains sur la tête, mon Dieu, mon Dieu, regarde un peu celui-là et pardonne-lui, moi je n’en suis plus capable ! Volontairement ou mal inspiré, le docteur avait éclaté d’un rire saccadé d’ivrogne, parlant tout seul, lui aussi. Mais vas-y, cherche le Père des cieux pour qu’il te vienne en aide, sois un homme !
Tout était parti, et ce n’était pas la première fois, du sujet de l’âme. Si à jeun ils n’osaient pas aborder ce thème qu’ils considéraient comme trop sérieux et l’évitaient comme on évite le diable, chaque fois qu’ils buvaient un peu trop, le sujet de l’âme revenait et les brouillait jusqu’au fond de leurs âmes, les poussant à discuter des heures entières. Le pope, respectueux du dogme et excessivement croyant, soutenait que l’âme était l’esprit saint descendu dans l’homme et toute discussion là-dessus n’était à son sens que blasphème. Le docteur, aussi croyant que l’était un tronc d’arbre – comme l’avait décrit un jour son ami – avait une théorie plus alambiquée, peut-être plus scientifique et certainement opposée à celle de son interlocuteur, bref : l’âme était justement le libre-arbitre offert à l’homme et, par conséquent, étranger à Dieu et à la volonté divine.
Cette nuit-là, encore sur ces positions irréconciliables, ils coupaient les mêmes cheveux en quatre et dès que le pope s’emballait, le docteur l’excitait en s’attirant les plus effroyables anathèmes dont le rondelet personnage était capable. Il se trouvait que, entre leur dernière dispute sérieuse et la naissance de l’enfant, le docteur avait élaboré une idée totalement neuve et n’attendait que le bon moment où l’ennemi serait assez échauffé pour lui servir sa nouvelle conclusion telle une vérité éternelle et immuable – en tout cas plus immuable que son Église comme il le lui avait dit une fois. Le pope s’approchant de la table et s’asseyant pour respirer après les terribles blasphèmes prononcés au cœur de la nuit, s’est penché pour ramasser son verre, l’a essuyé à l’intérieur et à l’extérieur avec le bas de la soutane, l’a rempli d’eau-de-vie et a dit aussi fort que possible, eh toi, sache que je viens de parler à Dieu qui m’a dit que t’es bête. Mais vraiment bête, a-t-il souligné en vidant la moitié du contenu du verre tout en regardant l’autre avec une parfaite satisfaction. Écoute-moi, Iochka, disait le contremaître assis de l’autre côté de la table, un enfant c’est une chose importante. C’est vrai, Vasilé, répondait l’autre tranquillement, un sourire idiot sur la figure et avec le calme de celui qui n’avait rien à ajouter. Quand mon fils est né, reprenait Vasilé, les temps étaient durs, vachement durs, j’ai même pas pu m’en réjouir, c’était la catastrophe. Réjouissons-nous donc maintenant, a-t-il ajouté en levant son verre pour trinquer avec le nouveau père. Réjouissons-nous, bien sûr, a répondu Iochka, comme absent, il a souri lorsque le contremaître a montré du doigt les deux autres, en bout de table, puis directement en direction de l’asile des fous, indiquant avec une terrible précision où était leur place. Ils ont trinqué encore une fois et se sont tus en regardant dans le vide, semblant être en même temps très intéressés par la discussion qui se poursuivait à deux mètres d’eux à peine, sachant que parfois ils étaient pris à témoin et prêts à jurer sur ce qu’ils avaient de plus cher que celui qui les interpellait avait parfaitement raison et qu’il n’y avait absolument aucune autre idée valable que celle de celui qui venait de parler ; cette fois le docteur disait : Laisse tomber la bêtise, petit père, celle-là je la connais bien et depuis longtemps. Écoute bien et mets-toi ça dans la tête. Traité de « petit père », le pope s’était offusqué et se préparait à le blasphémer de plus belle, mais il s’était étouffé avec la boisson et s’était vu obligé de différer l’offensive. Écoute-moi bien, a repris le docteur, heureux de la victoire inattendue due à ce problème de déglutition et souhaitant en profiter, après avoir bien réfléchi, je pense qu’on peut dire, ouvre bien les oreilles que je ne sois pas obligé de répéter : l’âme humaine, si tu veux savoir, se déplace dans deux directions. Une vers l’extérieur, vers le monde, par la parole. C’est la bonne direction, de cette façon les gens se rapprochent et créent ainsi un monde. L’autre direction, la mauvaise, mon cancre en soutane, est dirigée vers l’intérieur. Vers la folie, vers la furie, le malheur. C’est la direction où l’homme se met à se taire, se tait si profondément qu’il s’éloigne du monde et à un certain moment, non, personne ne peut dire à quel moment, pas d’explications pour ça, l’homme s’arrache au monde, l’âme devient folle et déraille, il atterrit chez moi et je ne peux rien pour lui, sauf l’enfermer et m’assurer qu’il ne fait de mal ni à lui ni à personne, c’est tout.
Le pope avait écarquillé les yeux, l’écoutait comme en transe, son âme immortelle hésitait entre l’injurier ou l’embrasser, il ne savait plus que dire. Tiens, Iochka, ces deux-là vont s’embrasser ou vont se battre, a dit le contremaître sans trop y croire. Alors comme ça, toi… a eu le temps de dire le prêtre. Le docteur l’a interrompu fermement : Pas d’« alors comme ça », c’est ce qu’on peut dire de ta fameuse âme. Quand tu restes là et que tu te disputes avec moi, à grimacer comme un vieux singe, tu es bien, tu es au monde, pas de danger. Et au contraire, quand tu commences à te taire et qu’une force inconnue t’arrache à toi et t’attire à l’intérieur, alors t’es dans de beaux draps. C’est simple. Bon, et Dieu alors ? a demandé le pope. Dieu, il est où, dans ta théorie ? Quelque part par-là, mais moi je suis sûr que ton Dieu ne s’en mêle pas et nous laisse soit vivre dans le monde, soit devenir fou. Et remarquant que les deux autres l’écoutaient aussi, le docteur a changé de registre : Dites-moi, avez-vous jamais vu la mer ? Comment diable pourrais-je voir la mer ? a dit en guise de réponse le contremaître. Je n’suis pas un monsieur comme toi. Iochka a répondu simplement : Non. Je n’ai pas encore pu, mais peut-être qu’un jour, mais dis ce que tu veux dire. Voilà, a continué le docteur, l’âme c’est un peu comme les vagues de la mer. Ça bouge doucement, en avant, en arrière, entre soi et les autres, certains disent que c’est à cause de la lune, a-t-il dit en indiquant vaguement le ciel, d’autres ont des théories différentes, l’âme c’est pareil. Bougeant tantôt vers le monde, tantôt vers les profondeurs, elle reste généralement dans ce mouvement-là et très rarement elle retourne dans les profondeurs d’où elle est venue, entraînant alors la perte de l’homme. Ah bon, a dit le pope, donc elle vient bien de quelque part. Oui, elle vient, elle ne part pas, mais laisse tomber, a coupé court le docteur. Et Dieu ? a repris le pope, comme s’il n’y avait eu aucune explication auparavant. Dieu c’est ton problème, mon petit père, pas le mien, lui a répondu l’autre avec conviction mais aussi avec, aurait-on dit, un peu de tristesse sans vouloir le provoquer, au contraire, en le regardant dans les yeux avec la sincérité des ivrognes. Toi, le guérisseur, t’as des moments où t’es plus intelligent que tu en as l’air, a répété le pope, une énième fois, étrangement calme, comme s’il en savait plus mais ne voulait pas le dire, et à la surprise générale, reconnaissant que son ennemi depuis toujours avait raison. Laissons tout ça et buvons un bon coup, il est clair que nos âmes soûles ne profèrent que des inepties. Iochka et le contremaître, déçus, ont regardé vers le bout de la table, ils s’attendaient à ce que la distraction continue, comme chaque fois, quand les deux autres se séparaient en ennemis à vie, promettant de ne plus jamais s’adresser la parole, cette fois c’était différent et ils ont enregistré ce qu’avait dit le docteur, c’était on ne peut plus clair qu’il avait dit des choses profondes, que le pope en était bloqué, avouant ainsi qu’il avait tort, ce qui n’était pas bien, donc il ne fallait pas le retenir et des dizaines d’années plus tard, un matin clair d’automne, en regardant deux hommes ivres à la terrasse d’un chalet qui disaient : Dis donc, de quel côté est la mer ? Je ne sais pas moi, je ne suis pas d’ici. Iochka se rappellerait la discussion au moment de la naissance de son fils et il hausserait les épaules, tout aussi dépité que cette fameuse nuit, son âme prise entre l’image difficile à imaginer – la mer (verte ou peut-être bleue, sans limites, avec des vagues) – et le fait que les hommes soûls parlaient quelquefois de cet endroit qu’il ne verrait jamais mais qui devait être beau.
Des mois plus tard – l’enfant étant venu au monde et la vie de Iochka et d’Ilona ayant pris un rythme fou avec tous les soins à donner, rythme marqué par allaitements et bains, manque de sommeil –, leur vie à tous deux était devenue une sorte de rêve les yeux ouverts, une rêverie proche de la folie où le jour devenait nuit et la nuit devenait jour, où la seule chose qui comptait était le petit être qui vivait sous le même toit qu’eux et qui cherchait à se faire une place dans le monde. En même temps naissait entre les deux parents un amour encore plus profond, un sentiment inconnu qui devait probablement s’appeler devoir et ne les concernait pas tant eux que le petit bonhomme qui par sa présence avait réussi à les isoler davantage, entourés d’un monde enfermé par les murs de la maison et le peu que l’on voyait de leurs fenêtres. Iochka et Ilona vivaient isolés dans le désert de la vallée, vivaient comme si autour d’eux il n’y avait rien eu d’autre en dehors du petit espace de leur habitation, et même s’il allait au travail et essayait de le faire correctement, la fatigue et le fait de penser continuellement à son fils empêchaient Iochka de parler aux gens, il s’enfermait encore plus dans le silence qui l’avait accompagné toute sa vie, silence qui devenait de plus en plus épais, comme une signature de sa présence. Les gens le comprenaient et s’efforçaient d’aider le couple à leur manière, et ainsi il ne manquait de rien, par contre, pas un seul ne réussissait à tirer Iochka de son silence, et si on faisait dévier la discussion sur un autre sujet que l’enfant, tout à coup les paroles étaient arrêtées par un mur infranchissable et il était clair qu’aucun des deux ne faisait d’efforts pour comprendre la réalité – en tout cas pas comme la comprenaient toutes les autres personnes. Était-ce une forme de folie ? On ne prenait pas le temps de se le demander et le docteur haussait les épaules calmement, il en avait assez de ses fous à lui, deux de plus l’auraient embarrassé. Seul le pope, toujours plus attentif aux autres qu’à lui-même, toujours un mot agréable sous la main, se faisait du souci pour eux deux et leur rendait souvent visite : ils se taisaient alors ensemble et restaient à écouter le temps qu’il faisait dehors en regardant le visage rond de l’enfant. Il essayait de leur raconter une chose ou deux mais ne réussissait pas plus que d’autres à franchir le mur de silence et d’impuissance de leur regard, cela ne servait à rien et à un certain moment il y avait renoncé, ses visites étaient tranquilles et bizarres à la fois, il entrait chez eux et en ressortait, et en dehors des salutations et de quelques questions sur leurs besoins, rien d’autre ne s’échangeait entre eux. On n’aurait pas dit que cela le tracassait outre mesure, il prenait la chose comme elle venait et attendait la suite mais à un certain moment, n’en pouvant plus, il est allé consulter le docteur sur ces deux ahuris-là qui ne prononçaient plus un seul mot, comme il l’a dit lui-même. Le docteur lui a jeté un long regard du bureau où il remplissait des papiers (un patient venait de décéder et on attendait qu’on l’emmène à la morgue et le pope était là surtout pour ça mais préférait ne pas en parler), puis il s’est levé et s’est mis à arpenter la pièce en long et en large, s’est rassis, s’est relevé, a marmonné un « Pardon, mon père, je t’ai rien offert », il a pris deux verres et une bouteille et les a posés sur la petite table devant la chaise du prêtre, s’est assis à son tour en soupirant, à côté.
Il est allé ensuite près de la fenêtre et en regardant la bâtisse de l’hôpital il a dit :
— Je ne pense pas qu’il y ait un problème, je les ai observés, en cachette.
— Pas de problèmes ? a dit le pope, plein d’espoir.
— Non, sauf qu’ils ont un truc à eux maintenant et ils ont concentré tout leur esprit là-dessus. Ça leur passera.
— Tu le crois ?
— Oui. Tu verras, dès que l’enfant aura dépassé cette période un peu nébuleuse et qu’il se mettra à bouger à quatre pattes, ils vont se ressaisir. J’ai déjà entendu des histoires de ce genre, ça se passe comme ça.
Le pope s’est tu, quelque chose dans son cœur, comme de l’inquiétude, disparaissait, remplacée par une question dont il ne savait pas s’il devait la poser au docteur, craignant la réaction du païen et une possible dispute.
— Écoute, docteur, j’ai pensé ceci. J’entre depuis pas mal de temps dans cette pièce que Iochka a construite pour l’enfant et il me semble qu’il y manque quelque chose, mais je ne sais pas bien comment y remédier. Depuis des années que je suis arrivé dans la vallée, je sillonne les villages alentour et parfois plus loin et je récolte des icônes. Je te les ai bien montrées, il me semble, ce sont mes trésors et j’y tiens comme à la prunelle de mes yeux, je me dis que je fais une bonne action pour l’église, car c’est ce que je laisserai derrière moi. Donc, en regardant cette chambre nue, mais belle sinon, je me suis dit qu’il faut que je porte à Iochka et Ilona une de mes icônes, une très belle et bien originale.
— Ah bon, a dit le docteur en souriant.
— Je sais, je sais, tu vas encore me sortir une de tes théories, mais je n’y renonce pas.
— Je ne te sors aucune théorie, qu’est-ce que tu dis là ? Aujourd’hui je ne vais pas me disputer. Porte-leur une icône si tu crois qu’il le faut.
— J’en ai ramassé durant des années, j’ai du mal à m’en séparer, c’est pourquoi je t’en parle peut-être. C’est péché ou pas, je n’en sais plus trop rien, a dit le pope, en souriant un peu perdu, le regard dans le vide du côté de la même vitre par laquelle regardait le docteur.
— Tu sais, je ne me mêle pas de ça, parce qu’après tu vas te fâcher, mon père, et tu vas me couvrir de blasphèmes, je commence à te connaître.
— Je me disais seulement, a continué le prêtre comme si l’autre n’avait pas parlé, je me disais que je pourrais leur offrir l’objet le plus précieux de tout ce que j’ai, de ce qu’a l’Église, je veux dire, moi je n’ai rien en ce monde, et je le ferai. Je n’ai pas eu le temps de te raconter quand tu es venu dans ma cellule, pas eu le temps car c’était jour de fête et on n’avait pas la tête à ça, moi non plus, mais il y a dix ans quand je suis arrivé dans la vallée, j’ai apporté quelques icônes de grand prix et depuis, tu es le seul à les avoir vues, j’ai peur d’être volé et c’est pourquoi je n’en parle pas. J’ai apporté un Jésus Christ enseignant, icône du dix-neuvième siècle dont on dit qu’elle aurait été peinte dans l’atelier de Petru Prodan de Maieri d’Alba Iulia, une Sainte Vierge à l’Enfant, du dix-neuvième aussi dont on ne connaît pas l’auteur, mais le décor végétal ressemble beaucoup à celui des icônes réalisées dans la famille Tàmas de Fàgàras, j’ai encore Le Couronnement de la Vierge du dernier tiers du siècle passé qui provient d’un atelier de Schei, une Résurrection du Christ, de la même époque, on n’en connaît pas l’auteur, j’ai aussi deux Mater dolorosa, une sur fond vert et une avec des nuances de rouge, personne ne sait qui les a faites, j’ai aussi deux Saint Nicolas sans auteur, un Saint Georges tuant le dragon et une autre, pareille mais avec un château dans le coin gauche, j’ai un Saint Dimitri entouré des devins, j’ai une icône de Saint Elie s’élevant aux cieux ; et quelque chose de plus précieux encore, les Pleurs de Jésus, une qui provient de Schei, l’autre d’ici, de ces parages, je tiens en très grande estime encore, a-t-il dit en respirant profondément, une icône contenant neuf scènes, l’auteur en est probablement Toma Pascou, ce serait la nature du texte écrit dessus alternativement en noir et blanc qui l’indique, comme dans une autre icône extrêmement chère, signée et datée de 1867 ; j’ai aussi une Descente de croix du troisième quart du siècle dernier faite d’après le modèle, très connu, de la gravure de Gheorghe Pop de Hasdate, en 1811, puis j’ai encore un Saint Jean-Baptiste flanqué de deux saints, très belle icône très réputée, mais qu’est-ce qui m’a pris là, je t’ennuie avec mes histoires, s’est-il brusquement interrompu.
— Mais non, continue, continue ! lui a dit le docteur calmement. Ça devrait avoir un sens, ça aussi, non ? a-t-il ajouté avec un sourire.
— J’ai aussi une Vierge à l’Enfant sur le trône flanquée d’anges, une très belle pièce du milieu du dix-neuvième siècle par ici, dans cette zone, La Cène, datant de 1867 provenant du pays de Fàgàras, et d’autres encore, je ne vais quand même pas toutes te les énumérer, je suis un vrai moulin à paroles, je ne sais pas pourquoi je fais ça.
— Peut-être que tu ne sais pas bien encore ce que tu vas leur donner, de quoi tu vas te séparer, mon père.
— Tu as raison, je ne sais pas ce que je vais faire. On pourrait monter que je te fasse voir, on pourrait se consulter, en choisir une pour eux, je me dis que, tout compte fait, ce sera plus utile pour eux que pour moi.
À la surprise du prêtre qui avait dit cela sans grande conviction et ne s’attendait pas à une quelconque réaction, le docteur s’est montré prêt à le suivre tout de suite, il a quitté sa blouse sans dire grand-chose, a enfilé son manteau et a ouvert la porte comme pour presser l’autre. Le pope s’est levé lentement de sa chaise, presque en soupirant, son esprit encore plein des icônes évoquées et si chères à son cœur. Sa moto n’était pas loin, il l’avait laissée devant le portail de l’hôpital et avait traversé la cour à pied même si, quand il était trop pressé de boire, il venait en roulant jusque devant la maison du docteur. Avec le docteur installé dans le side-car, le bas de la soutane flottant au vent et la tête découverte, le pope conduisait sa moto comme d’habitude, comme si c’était la dernière fois et qu’il avait voulu régler ses comptes sur terre. Le docteur qui n’en était pas à sa première épreuve de ce genre ne semblait pas s’en effrayer, il se contentait d’admirer la vallée et de s’imprégner des détails qu’il avait connus dans le temps mais oubliés, jouant à deviner ce qu’il y aurait après chaque virage pris en trombe, ou bien perdu depuis des minutes dans la rêverie du chemin qui montait à l’ermitage, essayant de ne pas penser à ce qui se trouvait au-delà de la barrière, à un kilomètre après le chemin sinueux qui menait vers le vallon. Chaque fois qu’il descendait en ville pour quelque séance ou pour résoudre des problèmes administratifs, il se soûlait si fort que le lendemain il ne se souvenait pratiquement plus d’aucun détail de sa visite dans l’autre monde, comme le disait ce dingue de pope, mais c’était plutôt une bonne chose car c’était exactement ce qu’il voulait, à savoir rester seul dans sa vallée avec ses fous, sans aucun lien avec ce qui aurait pu se passer de l’autre côté de la barrière. Des années étaient passées, beaucoup d’années sans aucun événement notoire depuis qu’il avait pris ce poste dans le désert de la vallée et il n’était pas du tout tenté de redescendre, il se trouvait bien dans ce lieu isolé et oublié, et même s’il n’avait pas la vocation d’un ermite, ni de penchant pour la religion, il n’était au fond pas très différent du prêtre et c’est pour cela qu’au-delà de toutes leurs disputes ils s’entendaient si bien lorsqu’il s’agissait de sujets sérieux. Il a regardé la Ronde des Sapins, des arbres qui avaient poussé en cercle, un petit bois à quelques centaines de mètres du chemin qui montait à l’ermitage et qui l’a fait sourire au souvenir des légendes qui circulaient sur cet endroit et de la peur qu’il inspirait aux gens de la ville qui craignaient de passer à côté de cet endroit, la nuit. On évoquait des personnes disparues, des âmes s’en revenant sans corps pour hanter les vivants, des enfants qui ne rencontraient leurs parents que dans les rêves et des mères qui pleuraient leurs enfants surpris le soir à jouer là-bas. On en disait des choses sur ce lieu mais il ne les croyait pas et le pope, lui, ne voulait pas encourager la croyance en la magie, même s’il avait aussi un petit serrement de cœur en passant le soir à cet endroit et qu’il s’empressait malgré lui de franchir le portail de l’église où ce genre d’histoires n’avait pas cours. Sans se l’avouer, ils étaient tous les deux assez contents de ces légendes et contes qui circulaient au sujet de la vallée, à la Ronde des Sapins se rassemblaient des fous qui mangeaient des hommes, des ouvriers qui tuaient ceux qui se seraient approchés de leur baraquements, des trous s’ouvraient dans le sol pour engloutir des gens, des tourbillons descendaient de la montagne et balayaient tout sur leur passage et des bêtes cruelles débarquaient, poussées par la faim, et attaquaient toute personne provenant de l’extérieur de la vallée, ainsi, les gens qui osaient venir de l’au-delà de la barrière étaient peu nombreux et la vie restait calme et douce, toujours la même, les jours se ressemblant comme deux gouttes d’eau, le tout se passant dans une sorte de présent qui n’aurait pas de futur, à peine un passé, dans un temps idéal où les gens et les choses étaient toujours les mêmes et dont rien ne menaçait les habitudes – le bien le plus précieux de la vie des gens.
Lorsqu’ils sont arrivés à l’ermitage, le pope ne s’est pas pressé d’ouvrir et de montrer ses trésors. Il a d’abord sorti une bouteille de palincă parmi les meilleures qu’il avait et a invité le docteur à souffler un peu dans l’ombre du grand arbre poussant à droite de l’église. Ils ont bu et se sont tus ensemble, deux hommes déjà vieux, oubliés du monde, d’une certaine manière morts et de l’autre trop vivants ; deux hommes, rien de plus, qui se retrouvaient là par hasard et qui étaient restés à cet endroit par hasard également, cherchant, sans jamais se le dire, une paix que la plupart du temps ils trouvaient sans savoir qu’ils l’avaient trouvée. Et là, sous ce grand arbre qui allait, plus tard, être accompagné d’un autre arbre et recevoir la visite quotidienne d’un vieillard, plus calme que la montagne, le temps s’arrêtait et il ne fallait plus rien d’autre, le temps devenait un espace uniforme où jamais rien ne s’était passé et où jamais rien ne se passerait, devenait peut-être la mort durant la vie que les deux hommes pressentaient probablement sans l’exprimer par des mots. De sa poche poitrine, le docteur a sorti son paquet de cigarettes, en a pris une et l’a frottée un peu entre ses doigts pour tasser le tabac, geste qu’il faisait sans en être conscient, il a sorti une allumette aussi et, par une sorte de respect pour l’endroit qu’il ne s’expliquait pas et qui n’était en aucun cas imposé par le prêtre, il s’est levé et il est passé de l’autre côté du portail pour fumer. Personne n’avait dit quoi que ce soit, les choses se passaient exactement comme elles le devaient et les mots n’étaient pas vraiment nécessaires, le docteur qui pouffait tranquillement devant le portail de l’ermitage en était conscient. Quand il a levé les yeux et a embrassé du regard toute la cour de l’église et la voûte qui semblait accrochée aux cieux, une pensée a traversé son esprit, une question qu’il n’avait jamais posée au pope, comme une pensée cachée, honteuse, comme celle qu’on veut garder pour soi. Pourquoi les fous qui mouraient à l’asile n’avaient pas droit à un office religieux dans cette église comme tout le monde ? Pourquoi n’avaient-ils droit qu’à une dernière communion, et encore, à une seule et simple prière avant d’être emmenés vers la morgue de la ville ? Comment on en était arrivé là ? Bien sûr ce n’était pas lui qui en avait eu l’idée, et personne ne s’était occupé avant lui de l’asile, mais il n’y avait aucun papier officiel donnant des instructions en ce sens et il se disait que personne n’aurait eu l’idée d’interdire un office d’enterrement, pourtant les choses se passaient ainsi et même s’il ne voulait pas le reconnaître c’était probablement lui qui en portait la responsabilité. Il changerait les choses, pourquoi pas, il les changerait, il essaierait d’offrir aux morts des enterrements chrétiens, cela ne pouvait plus durer. Tiens, l’homme décédé d’aujourd’hui. À l’âge de quarante-huit ans. Divorcé. Sans enfants. Professeur. Il avait parlé sans trop réfléchir aux conséquences, il s’était opposé à la révolution ouvrière. Emprisonné trois ans. Libéré pour une courte période de temps, il avait essayé de créer une cellule de résistance. Il avait été arrêté en pleine nuit, battu trois nuits et trois jours de suite, dents cassées et ongles arrachés, puis mis à l’isolement. Et à nouveau battu, on lui avait cassé les deux rotules et un coude. Et ça avait recommencé cinq fois de suite. La dernière fois, il était si mal qu’il s’est mis à délirer et on l’avait conduit à l’asile du docteur. Il n’avait rien pu faire pour lui, le pauvre homme avait continué à délirer tout le restant de sa vie et à raconter des choses qu’il était seul à savoir, il était mort un après-midi comme tous les autres, sans donner l’impression de se rappeler qui il était ni ce qui lui arrivait. À moins qu’il ait joué la comédie comme tant d’autres pour éviter la prison. Le docteur n’en savait rien et ne le saurait jamais. Ce qui était sûr, c’est que cette personne n’avait pas eu son office religieux et que son âme était peut-être plus que ce que le docteur imaginait. Mais ce n’était pas à lui d’en décider. Il avait éteint sa cigarette écrasant le mégot, d’abord contre une pierre, ensuite sous son pied avant de revenir vers le prêtre. Pour rejoindre son silence, comme il se le disait à lui-même chaque fois que le pope devenait taciturne, comme muet, à l’instant où il franchissait le portail de l’ermitage, tout à fait différent de la mauvaise langue qu’il était dans la vallée. Quel diable de pope ! s’est-il dit spontanément. Et le docteur a souri pour lui-même et a repris d’un coup :
— Écoute, mon père, j’aurais une question.
L’autre a levé ses yeux, l’a regardé tranquillement sans dire un mot.
— Mes hommes, enfin, mes patients qui meurent, il y en a que j’ai vus se torturer avant la fin, à cause des douleurs ou d’autre chose peut-être, et voilà ma question, tu ne m’en voudras pas.
— Pourquoi je t’en voudrais, que Dieu me pardonne ?
— Sur la croix, dans l’attente de ce qui est arrivé, est-ce que Jésus a eu peur de la mort, lui ?
Le pope s’est tu. Il a hoché la tête et son regard errant sur les bois environnants est revenu se coller à la terre, comme pour s’y enfoncer. Il a relevé un instant la tête, a fixé l’église sans que son visage trahisse ses pensées, a eu l’air de vouloir parler mais a baissé de nouveau les yeux. Et il n’a rien dit.
— J’y ai beaucoup réfléchi, a poursuivi le docteur et je ne sais même pas comment j’en suis arrivé à cette question qui me tourmente.
En face, il n’y a eu ni réponse ni hochement de tête, ni même une gentillesse, une pique ou un blasphème, seul un silence grand comme l’univers ou plutôt comme l’absence d’un univers où l’on puisse trouver la réponse à une telle question.
— Pour moi, mon père, il a eu peur. Il a chié de peur. Il a hurlé et a eu mal comme n’importe quel homme, pas possible autrement.
Le pope a levé lentement les yeux, si lentement qu’entre leurs regards se tissait un fil invisible qui les unissait par toutes les questions, puis il a répondu en chuchotant d’une voix qui ne semblait pas la sienne, calme et profonde, venant d’un lieu étrange que le docteur devinait mais ne pouvait pas pénétrer réellement :
— Je pourrais te dire que dans le Livre saint on ne parle nulle part de peur, et cela devrait suffire. Rien de ce qui n’existe pas dans le Livre n’existe. Mais je te répondrai que cette réponse tu devrais la trouver tout seul, même si je priais beaucoup pour toi, tu seras toujours seul avec ta question.
Ce fut alors le tour du docteur de se taire, comme frappé par quelque chose qu’il n’avait pas vraiment senti mais l’avait cloué sur place et ne lui permettait pas d’avancer dans son idée. Sauf qu’à la différence du regard du pope, le sien s’est fixé sur un pan bleu découvert à droite du clocher et n’en a plus bougé, ne reprenant vie que par intervalles incroyablement courts où le docteur clignait des yeux dans l’épaisse lumière rouge de l’aveuglement. Quelques bonnes minutes se sont écoulées. Des années. En fait, il s’est écoulé entre eux le temps du silence qui n’a pas de durée, celui qui n’existe que dans la mesure où l’âme existe et disparaît au premier mot prononcé, déchirant le silence et mettant en mouvement ce qui se dit, le peu que les gens arrivent à se dire. Il aurait voulu justement transmettre autre chose, il n’aurait pas voulu ramener la discussion sur ce terrain-là, en tout cas pas sur la personne ou sur les profondeurs de l’âme dont le pope avait l’intuition et qu’il mettait en jeu de manière naturelle comme s’il ne pouvait pas faire autrement. Il s’est même énervé un instant : Comment on en est arrivé là ? Je ne m’étais absolument pas proposé de parler de moi, si ça se trouve il va me faire venir pour me confesser, tel que je le connais. Et le docteur a continué à regarder un point indéfini devant lui, n’a rien avoué de ce qu’il pensait, il s’est seulement senti envahi par une grande tristesse et un calme tout aussi grand qui, à vrai dire, n’étaient pas désagréables.
— C’est autre chose que je voulais dire, mon père, mais je me suis laissé entraîner dans une direction différente. Je pense que nous avons tous plus peur du moment de la mort que de la mort, car nous ne savons pas ce que c’est.