Iochka

Cristian Fulaş · Chapitre 1 sur 3 · partie 14/16

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Iochka

Dédicace

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 16 parties.

Pendant ce temps, dans la chambre éclairée par une simple veilleuse et une bougie, qu’Iléana avait pu trouver dans la cuisine, le calme régnait. La femme a entendu au-dehors l’enlèvement du corps du jeune homme et, très clairement, la phrase « mets-lui son affaire dans le pantalon avant qu’il se raidisse, tu ne veux pas qu’on l’enterre dans cet état, t’es dingue ou quoi ? », puis des pas qui s’éloignaient et le silence retomber sur les bruissements de la vallée. Un silence apaisé, déchiré de temps à autre par des cris d’animaux ou d’oiseaux et le frémissement de la forêt. Elle regardait le visage d’Ilona. Avec comme de la crainte. Avec compréhension et un amour indicible. Elle l’a regardée à travers ses larmes, puis les larmes se sont taries, et elle l’a regardée comme un tableau, comme l’icône qui, à son tour, les regardait, tranquille, de la pièce voisine. Elle savait que les icônes regardent toujours, qu’elles ont une âme et même des yeux, l’âme sans la vision n’est rien, quelle que soit la vision et elle se sentait plus apaisée. Réconciliée avec l’idée de sa propre mort, de son propre départ qui allait équivaloir à une mort et que rien n’arrêterait à partir de l’instant où sur la vallée se poserait pour la première fois le vrai linceul de la mort, le deuil, et qu’elle devrait partir. Elle caressait machinalement la main d’Ilona, puis l’a soulevée, l’a serrée sur sa poitrine et l’a embrassée. Blanche, presque translucide, comme un marbre parcouru de vie. C’est à peine si elle respirait. Son corps ne bougeait pas du tout sous le drap dont elle l’avait couverte, rien ne laissait voir la vie en elle, la vie qui habitait encore ce corps. Iléana a entendu la moto du prêtre, le crissement des roues sur le gravier, le hoquet brusque du moteur qui s’arrête, les pas lourds sur le court trajet vers la maison. Ses coups sur la porte, humbles, des caresses sur le bois fouetté par les vents et les pluies. Elle s’est levée pour ouvrir. Il avait le visage blanc. Blanc comme le sien. Blanc comme le mur passé à la chaux. La soutane noire et pas vraiment propre, la chemise décolorée qu’on voyait sous le col, les chaussures éculées, les mains dodues et, étrangement, très blanches et propres. Dans sa main droite le crucifix qui, normalement, était accroché à une chaîne autour de son cou et sous la barbe. Dans sa main gauche, un morceau de tissu qu’il serrait comme spasmodiquement. Les yeux limpides, le visage sérieux de l’homme si croyant, maintenant au bord des larmes. Il s’est assis à côté d’elle sur le lit, les mains ramassées autour du crucifix. Il les a portées sur sa poitrine et ses lèvres se sont mises à prononcer une prière dans une langue non humaine, incompréhensible, une prière d’une affliction au-delà de toute mesure. Elle s’est jointe à lui, même si elle ne l’entendait pas. Elle a prié dans sa langue ancienne, celle qu’elle utilisait avec les bêtes de la forêt. Ils sont restés un moment sans rien dire d’autre, tous les deux immobiles, comme pétrifiés dans le silence figé de la pièce.

À la fin, le prêtre s’est levé. Silencieux. Rembruni, on aurait dit que ce n’était pas lui mais une vision venue du monde du silence qu’elle ne connaissait pas. Il a fait un grand signe de croix dans l’air de la pièce et en direction du lit, a porté la main à ses lèvres et il est resté immobile au milieu de ce monde. Immobile, il s’est mis à dire :

— Aie pitié de moi, mon Dieu, donne-moi le pardon que Tu sais donner, pardonne mes péchés, Notre Père, Seigneur Tout-Puissant, écoute la demande de ton serviteur ! Écoute ma prière, ne te fâche pas. Accorde ton pardon divin, je suis prêt à racheter la culpabilité par des prières et des actes qui te plaisent. Qu’il n’y ait pas de repos et de paix pour moi jusqu’à ce que tous les péchés aient été enfin plutôt corrigés que réparés. Je crois en ta miséricorde et ta bénédiction, en ta Trinité Sainte, maintenant et pour toujours, pour toujours et à jamais.

Iléana répétait malgré elle les prières du prêtre qui a fait un large signe de croix du ciel à la terre et d’un mur à l’autre. Et le silence s’était fait à nouveau, troublé par la respiration du prêtre, affligé, par les soupirs de la femme vivante qui rejoignait l’âme jumelle de la femme qui ne respirait presque plus. Rien d’autre. Une lumière faible, amère, éclairs de ténèbres de partout.

Une ombre de vie, dans le lit, une respiration qui n’en était plus une. Presque plus un être de ce monde. Le prêtre est sorti à reculons, doucement, pour ne pas troubler l’air, pour ne pas laisser de traces de son être là où se nichait déjà l’âme de la femme pas encore morte. Iléana se tenait immobile, une ombre veillant une autre ombre, corps étranger à lui-même et au monde dans une pièce où rien ne se passait.

Il se passait des choses dans la remorque du contremaître en revanche. Iochka s’était écroulé sur sa chaise habituelle, le docteur se tordait les mains, le contremaître buvait verre après verre avec le calme d’un dément. Il avait essayé d’attirer les autres avec sa palincă mais sans succès, le regard vide de Iochka et celui, soucieux, du docteur ne s’étaient même pas tournés vers lui en guise de réponse. Et quand le pope est arrivé, il a été le seul à esquisser un salut, le docteur se contentant de hausser les épaules, Iochka continuant de rester pétrifié. Il n’y avait pas grand-chose à dire et, quand bien même il y en aurait eu, ils n’auraient pas parlé, sachant pourquoi ils étaient là ; le silence les unissait plus que les mots.

Le pope avait ses soucis, une pensée qu’il avait ruminée durant tout le trajet et qui le tourmentait. Il était préoccupé par Iochka, à sa manière il comprenait que l’homme commençait à perdre ses esprits et il aurait voulu arriver à lui faire ouvrir la bouche, le faire parler, pourvu qu’il sorte de son mutisme. Il ne craignait plus pour la femme, sachant pertinemment ce qu’il allait se passer, un petit signe du docteur lorsqu’il avait voulu aborder ce sujet lui avait confirmé son idée, mais c’est pour son mari qu’il s’inquiétait. Muet comme la montagne et la vallée, Iochka semblait fermé sur lui-même et pas disposé à communiquer même du regard avec les autres. Il est resté un moment dans la remorque, puis il s’est levé, le visage blanc comme un linge et il est sorti. Le pope l’a suivi :

— Où vas-tu comme ça ?

Iochka ne lui a pas répondu, il lui a fait juste un geste vague, en bas vers la maison. Il est parti doucement, le pope à ses côtés.

— Iochka, écoute, Iochka…

L’autre ne lui a même pas accordé un regard, même pas un vague signe qui indique qu’il savait qu’il était encore là, il a continué de marcher et ne s’est arrêté que sur le petit banc à côté de la porte. Il a regardé la rivière, la nuit, peut-être les étoiles que l’on devinait à peine à travers les branchages, la nuit calme d’automne où son monde s’écroulait. Il n’a pas bougé. Le prêtre s’est assis à côté de lui. Silencieux. Il avait renoncé à l’idée de lui parler, il se rendait compte que Iochka n’allait rien lui dire comme il ne dirait jamais rien à personne. Ils se tenaient là, deux pierres de rocher dans la nuit, rien ne bougeait autour d’eux sauf l’eau du ruisseau, l’eau limpide et noire dans laquelle le regard de Iochka avait apparemment plongé complètement. Il a regardé son visage. Aucun muscle n’y tressaillait, on aurait dit que les reflets minéraux de ses mains sagement posées sur ses genoux s’étaient prolongés dans les traits du visage l’habillant d’une sorte de brillance noire comme le désespoir de l’âme de cet homme muet.

Iochka s’est levé. D’une main hésitante il a poussé la porte. Il a mis un pied sur le seuil, l’autre était resté dehors et y est resté un moment, comme s’il n’allait plus jamais le bouger de là, comme s’il ne resterait ni dans la vallée ni dans la maison mais sur le seuil, entre les deux. Passer et rester en même temps. Dans un espace à lui et à lui seul, celui de l’écoulement de l’eau derrière lui et de l’écoulement de la vie du corps de la femme. Paisible. Telle une icône, Ilona dormait du sommeil des bienheureux. Il est resté à la regarder comme s’il n’envisageait pas un seul instant de s’en approcher puis, brusquement, il est entré et s’est assis sur le lit à côté d’Iléana. Une autre pétrifiée, immobile, comme une furie triste dépourvue de forces. Le pope est entré à son tour, a tiré un tabouret à côté du lit et s’est assis avec un soupir, étrangement calme. Dans la pièce mal éclairée, personne ne bougeait. Fantomatiques images de l’homme, ils avaient l’air d’un dessin d’icône. Immobilités. Respirations, seulement, vagues reflets dans la lumière jaune, à peine si c’étaient des êtres. Sans un temps à eux, sans espace sauf celui d’entre eux, sans même un regard qui les mette ensemble. Séparés mais unis. Seuls mais simultanément tous là, pour la même chose, tous là, contre la même chose, chacun avec son désespoir et sa douleur et sa souffrance, pourtant ensemble. D’une certaine manière, comme le sont les gens lorsqu’ils sont réunis. La pensée du prêtre, seule, a commencé à dire, sans mot, le psaume 33. Sur le salut de l’âme. Lentement, les mots s’égrenaient dans la tête du prêtre et dans la pièce, des mots qui se taisaient et parlaient en même temps. Aux âmes. Des mots en dehors du temps dans une pièce où le temps n’avait plus sa place. Le visage de Iochka, jaune maintenant, était la figure d’un ange qui allait pleurer. Un ange au visage sillonné de rides, de fatigue et d’inquiétude, un ange nostalgique. La main de l’homme s’est levée, a remis en place une mèche tombée sur le visage de la femme, est restée un instant pour caresser le front avant de revenir à sa place. Du côté d’Iléana un petit soupir, rien d’autre.

Ilona a tressailli d’un coup. De tout son corps, comme traversé par une décharge électrique, comme piqué au fer rouge, comme possédé par mille démons. Son visage s’est couvert de sueur, ses lèvres sèches et blanches ont fait mine de crier mais il n’en est sorti qu’un long hoquet, ses mains cramponnées au bas de son ventre. Recroquevillée, elle continuait d’être secouée par des frissons et une douleur lancinante.

— Iléana, a dit le pope, tu peux aller chercher le docteur ?

— Vas-y, mon père, moi je ne pars pas d’ici.

Le pope y est allé. Iochka était resté assis au bord du lit, Iléana est sortie et s’est mise sur le banc devant la maison et a pleuré.

Ilona a levé des regards troubles vers son homme, a respiré profondément, s’est recroquevillée à nouveau, s’est faite petite, toute petite. La douleur n’était pas continuelle. Le fer rouge qui la transperçait venait et partait, elle ne pressentait pas l’arrivée de la douleur, ça ne se rythmait pas sur les battements du cœur, aucun signe ne lui permettait de se préparer à une nouvelle vague d’agonie, rien ne l’annonçait, rien ne la suivait. Peut-être juste un léger sentiment de soulagement, le calme éphémère d’une respiration qui ne faisait pas mal dans tout le corps, un certain éclaircissement du regard. Dirigé vers l’homme voûté au-dessus d’elle, le regard se posait à peine sur les choses alentour. Elle a levé une main tremblante, a pris la main qui lui caressait le visage et le cou et puis est restée comme ça, respirant avec peine, regardant, vivant – à peine. Elle l’a regardé avec l’intensité d’une vie entière, dans ses yeux se tenait toute leur histoire, dans leur lueur éteinte l’amour était encore. Elle a dit : Iochka j’ai peur de mourir. Lui, il n’a rien dit, il a senti juste les larmes qui inondaient son visage, s’est penché sur elle et l’a embrassée sur le front, l’a regardée intensément, il n’y avait plus au monde en cet instant que l’image de la femme qu’il tenait dans ses bras. Il ne pouvait pas imaginer ce qui se passait dans son âme à elle, la sienne ne semblait plus être dans le corps qui se tenait près d’Ilona, il sentait qu’il était réduit au regard qui faisait des efforts pour ne pas pleurer, réduit à la main qui tenait la main de la femme, main qui aimait encore et qui ne se serait retirée pour rien au monde de cette brève phrase effrayante, de ces quelques mots qui persistaient entre eux et qui disaient, aussi bien qu’ils le pouvaient encore, tout ce qu’eux deux étaient encore : peur de mourir, de se séparer, une peur inhumaine de l’instant toujours inconnu où eux deux ne seraient plus ensemble, un et le même, où ils seraient séparés, arrachés l’un à l’autre, fantômes errants, se cherchant et ne se trouvant pas, toujours s’attendant et s’appelant dans un vide dont personne ne saurait jamais rien, par un mot pas encore prononcé qui dirait quelque chose du temps d’après la séparation. Ils n’étaient tous deux que douleur : séparation, temps infini du départ de l’autre, de la disparition. Ils le savaient. Dans la mesure où ils pouvaient savoir quelque chose de ce qui leur arrivait et qui les séparerait ensuite. Et tout ce qu’ils pouvaient encore faire à cet instant infini de la séparation était de se regarder comme en dehors du temps, en dehors du monde, au-delà des mots et des larmes, au-delà de la douleur et de l’apaisement, se regarder et se serrer, avec la force de qui ne veut pas partir, mains unies.

Il y a eu une autre vague de douleur. Une vague qui n’était pas passagère cette fois. Pas suivie d’apaisement, de soulagement, d’une respiration presque calme et d’un regard qui voit encore, mais suivie d’une autre vague et d’une autre, une tempête de douleurs comme la femme n’en avait encore jamais senti et qui transformait son corps diminué en une masse incertaine de matière qui tressautait, se tordait, mordait, hurlait, pleurait, implorait, qui désirait la mort et la vie en même temps et, entre tant de hurlements, n’arrivait qu’à grand peine et en sifflant, à remplir d’un peu d’air sa poitrine qui ne voulait pas mourir.

— Iochka, Iochka, a-t-elle chuchoté d’une voix sifflante de mort, prends soin de notre garçon. Je ne veux pas mourir, Iochka, pas mourir. Je ne veux pas. J’ai peur de mourir.

Complètement dévasté, l’homme n’avait plus de réactions. Devant la maison, Iléana pleurait toutes les larmes de son corps, muette, effondrée, crispée dans une souffrance qu’elle ne saisissait plus, souhaitant à son tour la mort, l’oubli. Le pope et le docteur sont arrivés en courant, ils sont passés à côté d’elle pour entrer dans la maison, rien ne s’est fait entendre, aucun son, aucune parole, les hoquets et les hurlements ont cessé, le silence était revenu, le monde s’était écroulé dans son silence premier et semblait y être resté, immobile, chose incertaine sans vie, espace vide en dehors du temps, le néant. Iléana allait entrer aussi. Du côté des baraquements, à grands pas lents, comme s’il marchait à reculons au lieu d’avancer, très doucement et de très loin s’approchait Vasilé. Noir de tristesse dans l’aube qui dessinait le monde en vagues tons de gris, muet comme la roche, pas très droit et chancelant, pas vraiment lui, pas vraiment son homme. Il s’est enfin approché, l’a regardée sans parler et a fait un pas dans la maison où l’on mourait. Silencieuse, Iléana est entrée aussi.

Maintenant ils étaient tous là : Iochka, Vasilé, Iléana, le pope, le docteur. À se taire. Debout, autour du lit où la femme se mourait. Des ombres de vie, des montagnes de douleur, des silences qui veillaient. Ensemble, à la fois, un silence grandissant davantage, le silence des mains qui ne trouvaient par leur place et qui auraient voulu faire quelque chose, n’importe quoi, un rien qui apporte à la moribonde sinon le salut au moins un peu d’espoir mensonger qui la fasse tenir quelques instants supplémentaires.

Quelque part au-dessus du rocher qui était à gauche de la maison, le ciel prenait les couleurs du lever du soleil. Des oiseaux commençaient à chanter ici et là, l’eau de la rivière clapotait un peu plus fort, aurait-on dit, le monde semblait se mettre en mouvement, bouger, la nuit s’achevait. La femme, dans le lit, a ouvert les yeux. Regards troubles, solitaires, aveugles. Voix éteinte, comme une impression, restes de vision :

— Iochka, je ne veux pas mourir.

Elle a détourné d’un coup son visage, son dos s’est courbé un instant encore plus et elle a râlé profondément, de tout son être. Elle avait les mains froides, des gouttes de sueur glacées sur le front, a voulu bouger, prendre son homme dans ses bras, s’accrocher à lui. Une douleur atroce lui a transpercé tout le corps, son regard est devenu un monde embrumé où elle apercevait ici et là des fragments clairs, son regard, son ouïe, les bouts de ses doigts, elle les sentait amplifiés vers l’intérieur, la douleur ne cessait plus, rien ne l’arrêtait, un spasme l’a fait bondir à son insu, puis elle a senti une douleur encore plus forte lui secouer la poitrine, comme un couteau enfoncé qui retournait ses viscères, elle a tenté de respirer encore une fois, d’aspirer le plus d’air, tout l’air de l’univers, une peur qu’elle ne comprenait pas se cachait en elle et, en même temps qu’un début d’apaisement et un sanglot qu’elle n’arrivait plus à libérer de sa gorge, elle a vu son mari, son fils, quelques personnes de sa riche vie, a essayé de respirer encore à nouveau, n’a pas réussi, brouillard, écroulement, sensation de chute dans le vide, rien autour, rien en elle, une suffocation qui n’était pas de la douleur, tout son corps est devenu sensation de suffocation, de tentative de respirer une fois, une seule et dernière fois, puis s’est faite une grande lumière, éblouissante, la forme du néant. Un râle inhumain montait, et pourtant pas d’un autre monde, un son dont le pope savait le sens mais ne disait rien. Il a été suivi d’un autre puis d’un très long soupir. Le prêtre a allumé une

bougie et l’a placée entre les doigts d’Ilona18.

Il y eut encore le silence. Un silence grand comme l’univers, des regards paniqués errants dans la petite pièce, se heurtant aux objets, se cherchant, se courbant et, ne se trouvant pas, se retournant, Iochka interrogeant des yeux les regards qui l’évitaient, la main de Vasilé se posant sur son épaule au milieu de leurs silences à tous et une larme a brillé dans l’œil de l’homme géant. Le corps de Iochka se courbant, s’écroulant sur le corps inerte de la femme qu’il retourna pour voir son visage, se balançant avec son corps dans les bras, en chuchotant Ilona, mon Ilona, Ilona, Ilona, Ilona, Ilona, Ilona, le visage de la femme brusquement détendu, le visage de celle qui venait de mourir, calme sans aucune trace de colère.

Au bout d’un temps, qu’on n’aurait pas su compter, de dehors, du côté de la blancheur matinale et des sons muets du monde, des hauteurs et des profondeurs, de l’eau et de l’air, du lieu incertain d’où vient toute voix qui a des choses à dire, une voix qui aurait pu être celle d’Iléana – mais n’était plus sa vraie voix, ni en ton ni en intensité – a lancé la question inhérente à la mort : À qui tu nous abandonnes, Ilona, à qui ? Les sanglots de Iochka ont cessé un instant, tous se sont laissés pénétrer des mots douloureux de la femme, la question déchirante est passée de l’espace du dehors au dedans, ouvrant une brèche par laquelle les âmes des vivants et l’âme de la morte se parlaient encore pour quelques secondes, se répondaient, se disaient ce qu’il y avait encore à dire, le départ. Pas en même temps mais pour ceux qui étaient dedans, en tout cas, dans la suite du même instant, une voix plus forte, chargée d’autres souffrances, avec les douleurs dites dans l’espace des mêmes paroles, la voix pénétrante du prêtre (il était sorti et était allé chercher à sa moto la boîte contenant la chasuble, l’encens, l’encensoir et avait mis un temps pour l’allumer ; il était revenu lentement vers la maison, à pas mesurés, les pas de celui qui ne se presse vers nulle part et qui arrive sans partir vers une destination), sa voix a récité, étrangère au monde, comme se parlant à lui-même, en bénissant le corps et le monde – pas forcément les personnes qui se trouvaient là ou la maison : Béni soit notre Dieu. Et la lecture a continué sur d’autres tons, bas, limpides comme le son de la terre qu’un pas solitaire toucherait dans le matin calme. Iochka s’est laissé tomber à genoux, le visage mouillé par les larmes, la douleur furieuse a fait place à la prière pour l’âme de celle que ses bras venaient de lâcher et qu’il regardait à présent d’un amour encore plus grand, plus entier, qu’il regardait comme s’il s’était regardé lui-même et d’un geste incongru il a aplati un pli du drap qui l’enveloppait encore. Dans son esprit, la prière du prêtre s’entrelaçait avec un torrent de souvenirs, c’est-à-dire des images présentes, existantes en soi. Son amour s’incarnait en visages souriants, rêveurs, silencieux ou parlants, certains même furieux ou grondants, s’incarnait dans le sentiment d’une présence qui, mêlée à la prière presque chuchotée du prêtre, faisait que son monde, interrompu peu de temps avant, existait à nouveau. Ilona et lui se parlaient, se disaient les banalités de chaque matin, ils étaient ensemble dans l’espace niché au fond de son esprit qui s’était immobilisé, commençait à s’effacer et devenait souvenir : sortie du temps trompeur du passage et entrée dans le seul temps auquel l’humain a accès, celui des images qui défilent toutes à la fois dans la tête et ne savent rien du présent, passé, futur. Amour. Doublé par la voix qui suivait le rituel : avec des justes, des saints, qu’elle repose en paix, saint Dieu, Toi qui aimes les hommes et pardonnes leurs péchés… Et toutes leurs mains, celles du contremaître, énormes, les « sans-force » de Iochka, les blanches et dodues du docteur comme les rougies par le travail d’Iléana s’unissaient dans les sons de la prière du pope, le seul à tenir quelque chose : l’encensoir et la croix, signes du passage. Ces mains n’en formaient qu’une, signe d’une réalité qui demeurait, d’une fuite qui ne menait nulle part. Mouillée par les larmes, telle la terre devant la maison mouillée par les larmes d’Iléana qui faisaient passer tout ce qui existe et n’existe pas. Le souvenir. Pas dans l’eau mais l’eau. Dans la terre qui savait tout. Et qui se gardait dans les mots du prêtre : Toi qui as marché sur les eaux… Car il n’y a pas d’homme vivant qui n’ait péché, Toi seul es sans tache… Ta parole est vérité. Ce mot a retenti dans le silence, le monde a semblé s’immobiliser et les larmes sécher un instant, aucun bruit ne perçait entre les mots du prêtre et le visage de la morte sur lequel comme par un signe, jamais déchiffré, les rayons du soleil ont brillé de façon plus éclatante. Son corps a paru enveloppé de lumière sous les rayons si droits du soleil qui pénétrait par la fenêtre à côté de l’icône et par la porte qui ouvrait entre les deux pièces, pour ne se poser que sur elle. Avec les récitations qui se suivaient selon le rituel et qui ont été répétées par toutes les personnes présentes, apportant non pas l’apaisement mais un rapprochement plus profond du sens du temps auquel ils participaient tous ; au signal du passage et de la permanence. Les deux identiques. Le prêtre s’est tu. Il s’est signé avec de grands gestes, une larme paraissant dans son œil droit mais qui ne s’est plus montrée par la suite. Il s’est dirigé vers la porte à petits pas, a posé une main sur l’épaule d’Iléana et a dit d’une voix douce, différente, plus calme et presque plus suppliante que les prières qu’il venait de prononcer dans le matin paisible :

— Iléana, tu prendras soin de ce corps.

La femme n’a pas répondu, ses lèvres n’ont pas esquissé le début d’un seul mot, elle a seulement levé son regard et a fixé le ciel bleu au-dessus de l’ombre du prêtre.

— Vasilé, viens avec moi, a encore dit le pope.

Le docteur a fait mine de sortir lui aussi mais une main levée devant lui l’a arrêté : Toi, tu restes là, lui a dit calmement le pope, faisant signe vers l’homme qui était toujours à genoux près du lit. Le docteur a acquiescé de la tête, s’est rassis au bord du lit et sa main s’est avancée pour se poser sur l’épaule de Iochka, mais il l’a aussitôt retirée et elle est sagement revenue sur le bord du lit, légèrement tendue comme avant un tremblement qui n’avait pas encore commencé.

Le prêtre, Vasilé et Iléana se sont éloignés, le premier a enlevé sa chasuble et l’a pliée soigneusement, avant de la déposer avec l’encensoir dans la boîte de la moto. Toujours sans parler, il a regardé autour de lui, a pris une des mains d’Iléana et une de Vasilé dans les siennes, et leur a dit :

— Occupez-vous de l’enterrement, je suis sûr que Iochka ne le pourrait pas. Cherchez d’autres femmes, lavez le corps, préparez-la, a-t-il dit encore à Iléana et à l’homme : Toi, occupe-toi de tout ce qu’il faut. Tu le sais ? Vasilé a hoché la tête, muet comme une pierre. Je parlerai un peu plus tard au docteur, qu’il ne lâche pas Iochka des yeux, qu’on n’aille pas vers un désastre encore plus grand juste maintenant. Toi aussi, Vasilé, tu feras attention.

L’homme a répondu d’un autre hochement de tête, il était d’accord avec tout, il avait bien senti que quelque chose ne tournait pas rond chez Iochka et a seulement répondu :

— J’ai bien vu.

— Ça va, j’ai eu peur d’être le seul.

— Je vais envoyer mes gars faire le nécessaire et je reviens.

— Vas-y, attends, je viens aussi, a dit Iléana.

Ils se tenaient épaule contre épaule, le visage vers la maison. Ils ont fait mine de partir, mais Vasilé ne se sentait pas la force d’aller vers les baraquements et le prêtre a même fait un pas en arrière comme pour retourner dans la maison. Il était clair qu’ils n’avaient pas envie de s’en aller, ils auraient préféré rester un moment auprès, tout près de l’homme pour lequel ils se faisaient du souci. Sur leur visage se dessinait la même ombre d’inquiétude. Ils sont quand même partis. Leurs pas montaient lentement le chemin de la pente peu abrupte, sans dire un mot, ils n’avaient rien à se dire. Ils étaient si loin l’un de l’autre, même s’ils marchaient épaule contre épaule. Le silence se tenait entre eux comme un mur aux dimensions du monde.

Arrivés aux baraquements, au bout d’un long moment à traîner avec peine leurs pas dans la poussière du chemin, ils n’ont pas été étonnés du calme qui régnait sur le petit monde des ouvriers. Non parce qu’ils dormaient. Ils n’auraient pas pu. Ils vaquaient tout simplement à leurs occupations dans le plus grand silence, évitant de se regarder, faisant attention à tout comme par peur de déranger, de perturber l’atmosphère de la vallée, la gêne presque physique dans la proximité de la mort. Malgré la distance qui séparait les baraquements de la maison du magasinier, le comportement des ouvriers voulait dire que la terrible chose s’était passée dans leur cour, presque dans la même maison, dans l’espace commun de ceux qui sont proches du mort et qui, pour un temps, devient l’espace des chuchotements et du silence.

Vasilé est entré dans sa remorque, le pope est resté sur le banc de devant, les regards perdus dans le vide, vers lui-même, peut-être. Ce géant s’est écroulé sur une chaise, à sa place habituelle, faisant grincer le plancher. Il était harassé, il s’est laissé tomber comme une grosse pierre, puis a attrapé la bouteille devant lui et a bu, avec une grande soif, à même le goulot, oubliant l’usage des verres. Il a regardé dans le vide, quelque part dans les fentes du bois de la table, comme s’il y avait des choses à y voir, c’est à cela qu’il s’occupait. Il est devenu, pour un moment, un regard dans le vide qui habitait une pièce qui pouvait être tout autre chose sauf une pièce. Un monde où il se sentait seul, un monde qu’il ne voyait pas. Brouillard. Silence. Il a appelé tout à coup ses gars. Il ne s’est même pas levé, il a crié assis et les deux hommes interpellés ont surgi comme de la terre, comme s’ils n’attendaient que ça, derrière le baraquement. Il leur a parlé calmement, sans plaisanter, sans les étriller comme il en avait l’habitude, il leur a donné de l’argent et les a envoyés s’occuper de tout le nécessaire. Le premier devait acheter : vêtements d’enterrement, colaci – les petits pains rituels –, bougies, serviettes de toilette, mouchoirs, cercueil, a-t-il dit doucement et a répété, cercueil, comme s’il avait du mal à croire qu’il prononçait ce mot-clé, l’image du cercueil refusait de se former dans sa tête, restant une simple forme inconnue, un détournement de la réalité. Toi, tu vas chercher ses copines et tu leur dis de venir ici s’occuper d’elle. Filez ! Non, attendez, j’allais oublier, allez à la poste et téléphonez à sa famille. Qu’ils viennent, s’ils veulent. Il a dit ça comme dans un rêve, qu’ils viennent, sachant qu’aucun parent d’Ilona n’était jamais venu dans la vallée, pas sûr qu’ils viennent cette fois, mais il se devait de les faire avertir. Dis-leur que tu iras les chercher avec le camion s’il le faut. Allez-y, on verra, on a le temps, enfin, on n’a pas trop le temps.

Il est resté seul, à penser à une chose connue de lui seul. C’était un pressentiment qu’il ne pouvait pas dire en mots, le sentiment d’une fin – une autre que celle qui venait de se passer. Le sentiment que tout recommencement était impossible à partir de ce moment-là, même s’il ne s’imaginait aucune des possibilités existantes.

Il a attrapé une autre bouteille dans le placard et deux petits verres propres, et il est sorti devant la remorque. Le pope n’avait pas bougé de sa place, perdu dans ses pensées, c’est tout juste s’il avait marmonné quelque chose, en réponse au salut des deux jeunes. Vasilé s’est assis devant lui de l’autre côté de la table, a rempli les verres, le prêtre a laissé tomber quelques gouttes par terre, l’autre a fait de même, quand il y a un décès on ne trinque pas, c’était la tradition et ils la respectaient. Ils ont bu à grande soif. Tous les deux accablés par le même sentiment qu’ils n’étaient pas obligés d’exprimer. Ils se taisaient ensemble. Et cela suffisait.

Les camions ont démarré en trombe, l’écho du bruit des moteurs a roulé un moment dans la vallée, mais dans la maison où Iléana veillait la morte on n’a rien entendu, comme si les ombres des camions qui sont passées devant la porte ouverte n’étaient qu’une vision, pure imagination. La femme se tenait les mains serrées sur le lit, à droite de la pièce, elle regardait de temps en temps la figure de la morte puis son regard semblait se coller sur un certain point du plancher, aucun muscle sur son visage ou sur son corps ne laissait voir la moindre intention de bouger. Les larmes venaient et partaient, elle ne pleurait pas continuellement ; elle pensait à ce qu’elle avait à faire, elle attendait les amies d’Ilona pour achever ce qu’elle jugeait devoir accomplir, il n’y avait pas de doute. Le docteur, appuyé au mur de la maison, fumait. De temps à autre elle l’aurait bien appelé pour lui raconter ce qui lui passait par la tête, mais elle se ressaisissait et continuait à regarder le plancher. Elle aussi se sentait comme morte. En dehors et en dedans, son âme surtout était paralysée, morte, étrangère dans le monde où elle se trouvait. L’âme d’Ilona partie, la sienne l’avait suivie, elle le savait mais toutes ces années où elle avait eu ce pressentiment, elle n’avait pas compris un seul instant comment il était né et pourquoi il allait se produire sans faute, comme une malédiction. Elle allait accomplir ce qu’il fallait faire, une voie claire comme le noir d’une nuit d’été s’ouvrait devant elle qu’elle devait suivre jusqu’au bout. À moins que l’âme de la femme qui gisait à côté d’elle soit maudite à jamais et alors elle ne prendrait pas sur elle ce péché. Ou c’était tout simplement que son chemin dans cette vallée finissait là ; au-delà de la mort il n’y avait plus rien et ce qui devait arriver était arrivé. Elle s’est levée, a caressé le visage de la morte, a versé quelques larmes et elle est allée prendre des ciseaux sur le rayonnage, devant la fenêtre. Elle les a observés un moment comme si c’était un objet de luxe, a vérifié dans la lumière s’ils étaient bien aiguisés et de nouveau a attendu un temps, regardant toujours le même point du plancher. Puis elle s’est levée et a pris la main d’Ilona qui n’était pas complètement froide, elle semblait garder encore un peu de chaleur, l’a caressée et s’est mise ensuite à lui couper les ongles. À mesure que chaque ongle tombait (bien rond, coupé net), elle trempait un coin du drap dans une tasse d’eau trouvée sur la petite table à côté du lit et essuyait bien la saleté sur les doigts morts. Elle connaissait le rituel, il ne fallait pas que sous les ongles de la morte reste la moindre trace de terre, c’était mauvais signe pour passer dans l’autre monde. Lorsqu’elle a eu terminé, elle a coupé ses propres ongles. Elle les a nettoyés tout aussi soigneusement avec le même coin de drap trempé dans la même eau. Elle a fait chauffer un petit seau d’eau à la cuisine. Elle a pris une grande serviette dans le coffre à droite de la porte de la chambre de l’enfant, l’a plongée dans l’eau tiède et a commencé à laver les cheveux d’Ilona. Elle lavait minutieusement et entonnait en même temps un bocet qu’elle était seule à connaître, sans mots, une longue litanie qui se passait presque même des sons, juste un semblant de vie autour de ce corps qui se refroidissait. Elle a mis du soin à laver la chevelure, la peigner, comme l’aurait fait une mère pour sa fille lors de sa première sortie, en laissant couler entre les mèches des larmes dont elle n’était pas consciente. Avec chacun de ses gestes, Iléana voyait ses propres pas dans la vallée et se disait qu’il n’y avait pas de mal à revoir sa vie, non, rien de mal. Avec chaque geste, elle vieillissait un peu plus, son âme s’éloignait de son corps, s’unissant avec l’âme de celle qui était partie. Elle a tressé les cheveux et a ramassé les nattes en une petite pyramide serrée. Quand elle a eu fini, elle est retournée sur le bord du lit, à la même place et s’est mise à regarder le même endroit du plancher comme si son regard commençait à y creuser un trou. Colère douloureuse, douleur coléreuse, elle n’aurait pu dire exactement ce qu’elle ressentait à ces instants et n’y tenait d’ailleurs pas, ça n’avait pas d’importance.

Depuis un moment, mais elle ne l’avait pas remarqué, le docteur la suivait des yeux, appuyé au cadre de la porte sans parler. Il ne savait pas grand-chose des rituels d’enterrement mais il savait tout de même qu’on ne lavait que le corps du défunt, ça il en était sûr. Il n’a rien dit, s’est assis sur le banc devant l’entrée à droite, s’est allumé une cigarette et il est retourné à ses pensées. Iléana avait toujours été un petit peu bizarre, pourquoi ne l’aurait-elle pas été en ce moment où le monde avait été bousculé, où le mutisme des gens de la vallée le poussait à ne plus parler, lui non plus. La femme s’est levée d’un coup, lui a fait signe d’entrer dans la maison et elle est partie sur le chemin des baraquements. Elle est allée vers Vasilé, elle l’a embrassé sur les lèvres, l’a serré sur sa poitrine puis elle s’en est retournée sans dire un mot et s’est assise sur le bord du lit à côté du docteur, à attendre. Pas longtemps. Le vrombissement du moteur du camion s’approchait plus fou que jamais, on aurait dit qu’une bande de diables montaient dans la vallée sans que rien ne puisse les stopper. Le mastodonte métallique s’est arrêté devant la maison avec des crissements de roues, de la cabine sont descendues trois femmes toutes éplorées et toutes endeuillées, marmonnant des bocete qu’elles seules connaissaient, et qui se sont empressées d’entourer la morte. Le docteur est sorti immédiatement et a pris la direction des baraquements. Un homme n’avait pas sa place là, il le savait, on devait faire la toilette de la défunte, ce dont les femmes se sont occupées sans plus attendre, le corps refroidissait et on risquait de ne plus pouvoir le manier. Les femmes ont déshabillé Ilona, essuyé sous le corps la flaque d’urine qu’Iléana n’avait pas remarquée, nettoyé chaque partie avec un soin voisin de la folie. Son corps qui avait tué tant d’hommes les derniers temps, avait vieilli d’un coup, les seins maintenant tombés, les hanches striées de vergetures, les épaules recroquevillées vers l’avant comme pour s’esquiver. Seul le visage était jeune, luisant, presque vivant. Les femmes se sont regardées avec des sous-entendus mais n’ont pas osé parler. Plus tard, bien plus tard, elles y reviendraient dans leurs discussions. Elles ont choisi dans le coffre des sous-vêtements propres et les lui ont passés, puis l’ont attifée avec les nouveaux habits achetés en ville, comme il se doit chez les chrétiens et l’ont étendue sur le lit refait avec des draps propres. Lorsqu’elles ont voulu lui lier les mains et les pieds, Iléana a protesté et elles y ont renoncé. Bon, si sa marraine y tenait ! Ce n’était pas obligatoire, mais elles avaient toujours vu faire comme ça chez leurs ancêtres. Qu’on lui laisse les membres libres si elle y tenait. Ainsi, avec les préparatifs des femmes et les mots peu nombreux échangés pendant ce court intervalle de temps nécessaire pour que l’âme regarde son corps propre prêt au grand voyage et aux douanes célestes, leur travail était terminé. Le camion les a donc ramenées en ville, elles reviendraient pour l’enterrement.

Pendant ce temps, devant le baraquement du contremaître, se tenait la séance la plus silencieuse de toutes celles qui y avaient jamais eu lieu et qui s’y tiendraient jamais. C’est à peine si les hommes en deuil, muets, les épaules tombées, se regardaient. Le contremaître, le docteur et le pope vidaient verre après verre, Iochka ne touchait pas à la boisson, prisonnier de ses pensées. Il ne s’était pas encore ressaisi depuis la mort d’Ilona, regardait le sol et murmurait de temps à autre des choses qu’il était le seul à connaître. C’était le plus solitaire des hommes. Il sentait pousser en lui une douleur qu’il ne comprenait pas, la douleur de l’autre, la douleur comme manque, comme vide dans l’âme. Il avait envie de retourner à la maison où elle était encore étendue sur leur lit ; en même temps rien au monde n’aurait pu lui faire relever le regard du sol, faire un pas ou dire un mot. Il savait ce qui allait suivre ou du moins il le croyait, donc il pouvait tout aussi bien rester là, sur ce banc, pour toujours, jusqu’à la fin des temps. C’était égal qu’il se lève ou pas, qu’il parle ou pas. Son Ilona était morte et cela ne pouvait pas lui sortir de la tête, même s’il n’en saisissait pas vraiment le sens et n’aurait pas non plus su dire pourquoi. Morte. Pourtant vivante, dans son âme à lui. Il s’est brusquement levé et il est vite reparti vers sa maison. Il devait rester là-bas, avec elle, tant qu’il le pouvait encore, tant que le corps n’avait pas quitté ce monde. La regarder. Être près d’elle, tout près, comme toujours. Même si. Qu’il la regarde et qu’il la touche, qu’il sente son odeur, sa présence.

Quand il est arrivé, dans la maisonnette on avait tout ordonnancé, tout réglé. On n’a pas entendu prononcer un seul mot. Iochka a remarqué que ses trois amis le suivaient, il s’est laissé choir sur une chaise près du bord du lit, aux pieds de la défunte. Les trois autres se sont arrêtés sur le seuil de la porte, ont regardé longuement le corps étendu les mains croisées sur la poitrine. Ils n’avaient rien à se dire, brusquement, plus rien à se dire et ils se sont mis en cercle devant la fenêtre, pierres muettes. Le prêtre connaissait ses attributions, le docteur culpabilisait de ne pas avoir fait davantage, d’avoir donné une dose de calmant trop petite et que la femme soit morte dans de terribles souffrances, il se rudoyait mentalement et a fini par tirer le pope de côté pour lui en parler, il aurait explosé autrement. L’autre, compréhensif, n’a pas trop commenté, il a haussé les épaules et lui a répondu : T’as fait ce que tu pouvais faire, que faire d’autre ? En effet, il n’y avait rien d’autre à dire. Quant à Vasilé, il avait comme un pressentiment et il préférait ne pas s’éloigner. Il avait des pensées sombres, se sentait tendu, prêt à se quereller et en même temps pris d’une énorme pitié pour le pauvre Iochka et pour sa filleule, retenant péniblement ses larmes. Il suivait des yeux Iléana, il aimait ses cheveux, qu’elle avait tressés et joliment noués, c’était nouveau, même sa façon de se tenir calme sans rien dire, elle qui ne tenait jamais en place. Ses yeux avaient un regard qui n’exprimait rien sinon le vide, il aurait bien aimé en savoir plus mais il était inconvenant de lui demander devant les autres pourquoi elle avait ce regard, du coup c’est lui qui la regardait sans prononcer un mot ; deux jours plus tard, quand Ilona avait été préparée pour l’ensevelissement et la mise en bière et que tout était réglé, ils étaient toujours là, tous sauf le prêtre. Plus silencieux encore, plus endeuillés, plus affligés si on pouvait dire ça de ces gens tout à coup plus muets que la montagne d’au-dessus, plus soucieux l’un de l’autre et surtout du vieux Iochka, l’homme qui avait complètement blanchi en deux jours, il était transformé, voûté et même plus maigre et plus petit, étranger à la réalité, plongé dans un mutisme que personne ne pouvait interrompre, plongé – on aurait dit – à jamais. Il n’avait pas peur, il était indifférent, il sentait seulement en lui un gémissement qui ne pouvait pas se transformer en mots et une douleur qui, en si peu de temps, était devenu mille fois plus forte, il était devenu lui-même douleur, une souffrance qui déambulait de par le monde, une ombre, personne.

Depuis qu’on n’avait plus prononcé un seul mot, à part le strict nécessaire ; depuis que tout le monde semblait se taire et attendre quelque chose qui ne se produisait pas et ne se produirait jamais ; depuis que le silence était devenu un nouvel univers dans lequel tous n’étaient que des fantômes autour de la défunte, Iochka commençait à sentir non pas le brouillard qui avait envahi son esprit avant, ni l’effacement d’un être, ni une divagation mais plutôt une image claire, une façon de voir et d’entendre le monde comme jamais jusque-là. Il entendait, il voyait, mais le temps ne s’écoulait pas et tout semblait se passer en même temps, et il était incapable de dire quel jour on était, avec qui il avait parlé, qui il avait vu, puisqu’il voyait les gens autour de lui en même temps et qu’il ne les différenciait pas. Il vivait cette permanence comme il l’aurait fait avant, comme du temps qui s’écoule, il la percevait de la même manière, il voyait, entendait, sentait, sauf que les choses n’avaient plus d’ordre établi dans le temps, leur ordre étant celui des causes et des effets. Une chose générait une autre chose qui, à son tour, en générait une autre qui en générait une autre, et ainsi de suite mais sorties du temps, ces choses ne se passaient plus l’une avant l’autre, avant ou après, plus tôt ou plus tard. Il a pensé qu’il était peut-être mort, sans pouvoir s’expliquer comment cette idée avait germé dans son esprit ; d’autant que rien n’avait semblé la précéder, et d’ailleurs, après la simple énonciation rien de semblable n’a suivi dans la tête de Iochka. Il a vu des parents lointains ou proches arriver, qui pleuraient derrière le cercueil. Il a entendu Vasilé qui marmonnait, il ne disait pas des choses sensées, il regardait autour de lui et bougonnait. L’eau de la rivière scintillait plus fort que jamais, de l’argent fluide. Les feuilles des arbres vertes, des feuilles colorées. La porte qui a grincé lorsqu’on l’a heurtée avec le cercueil a bougé un peu, très peu mais en grinçant comme si le vent l’avait fait jouer sur ses gonds. Le corps se penchant tellement qu’il a failli tomber, les muscles du cou d’un homme à sa droite qui, avec un mouvement spontané, a réussi à rééquilibrer la boîte de bois, il s’attendait à ce que la figure entourée du voile blanc crie de peur, surpris – rien, le visage ne se départait pas de son silence. Il ne le pouvait pas, ne le pouvait plus. Silencieuse, Iléana était à côté de lui et pourtant loin. Le néant du loin qui ne dit rien. Le docteur qui regarde tranquille, telle une pierre, une statue, un autre mort. Un oiseau qui crie, qui crie, seul dans son monde, ignorant. L’enfant, inquiet, interrogeant des yeux tout le monde, presque effrayé, comprenant et ne comprenant pas, regardant sa mère, sachant et ne sachant pas et surtout ne voulant pas pleurer. Le pope, portant la croix et l’encensoir, précédé par le jeune homme portant la grande croix en bois sur l’épaule. Il l’avait déjà vu, il ne savait plus où, ni comment, il ne bougeait pas, ça lui enlevait tout lien avec la réalité. Le bruit du camion comme un tonnerre, calme ensuite. Des petits pas, des mains jointes, des visages éplorés partout. Le cortège qui avance. La vallée qui s’ouvre en face, la même vallée derrière, au tournant la maison disparaît, apparaît le ciel, bleu, grand, hostile, s’ouvrant vers eux, prêt à les engloutir tous. Le chemin qui serpente, les bêtes de la forêt, invisibles, les oiseaux comme morts, tous, un silence de plomb et d’eau, rêve argenté. Des traces de chaussures dans la poussière, des traces partout, du blanc collant se déposant sur les vêtements, visages et cheveux. Il se sentait sale, comme empêtré, comme si une colle l’empêchait de respirer, son corps avançait comme dans un marécage qu’il sentait jusque dans ses poumons. Il avançait pourtant avec les autres.

On n’avait jamais vu de cortège dans la vallée, pas un seul cortège funéraire, jusque-là les morts quittaient la vallée et on les enterrait ailleurs. Ilona était la première défunte de l’endroit, avec elle commençait le monde de la tristesse. Et tous ces ouvriers, tous ces hommes avec leurs femmes ou leurs compagnes, dans leurs vêtements du dimanche de gens pauvres, changés de frais comme pour mieux plonger dans la poussière blanche du chemin, suivaient le camion qui portait le cercueil jusqu’au chemin de l’ermitage. À partir de là ils devraient se débrouiller, le contremaître leur avait dit qu’ils devraient le porter à tour de rôle, se remplaçant le plus souvent possible pour monter la défunte jusqu’en haut, à la petite église. Les morts sont plus lourds que les vivants, c’est connu. Ça va aller, avaient-ils répondu au contremaître, on a porté plus lourd que ça. Ils n’étaient pas nombreux, ils n’avaient jamais été nombreux, tout au plus cinquante personnes qu’on avait fait venir là de partout pour construire et entretenir une voie ferrée qui ne serait jamais achevée mais qui leur fournissait une occupation. La mort avait stoppé les choses et elles allaient rester longtemps à ce stade, jusqu’à ce que les esprits se calment et que tout rentre dans l’ordre. Mais ça avait déraillé, rien n’allait plus, cette descente vers le croisement d’où l’on monterait ne rimait à rien. Le visage entouré de voile blanc regardait le ciel. Les visages de tous regardaient vers le bas, la terre, la poussière blanche dans laquelle se mêlaient à l’infini les traces des chaussures. Quand ils sont arrivés au croisement, une parente a jeté quelques pièces de monnaie, comme le veut le rituel. Personne n’a fait le geste de les ramasser. Quatre hommes ont sauté sur la plateforme, la sœur d’Ilona est descendue, ils se sont regardés avec attention avant d’attraper la boîte de bois qu’ils ont passée, en prenant soin de ne pas trop la pencher, aux bras puis sur les épaules des hommes qui attendaient en bas. Quatre. Presque de la même taille, un à chaque coin, soutenant sur son épaule le bois laqué.

Iochka voyait tout ça en même temps, le regard préoccupé du contremaître à côté d’Iléana, silencieuse et seule, visage en pleurs. L’herbe blanchie par la poussière où les pièces de monnaie brillaient comme des étoiles. Les cheveux blonds de son enfant, près de lui, dans l’attente. Le sentier serpentant, devant, qui mène à l’ermitage entre des groupes d’arbres. Pas très loin. Pas près non plus. Deux kilomètres environ. Les épaules des hommes qui la portent. Disparition, des pans de voile et l’image du visage, le visage imaginé. Qui ne se voyait plus, n’était plus. Un lacet de son brodequin défait, il s’est penché pour le renouer, s’appuyant un instant sur l’herbe. Il s’est relevé. Et le monde a brusquement tourné, les soleils du ciel brusquement multipliés ont formé un cercle. Sa jambe gauche a fléchi comme pour céder. Il a retrouvé l’équilibre ; la jambe droite a fait de même. La main de fer du contremaître l’a attrapé par le bras. Il l’a interrogé du regard : Iochka ?! Non, a été la réponse, il a regardé à travers l’homme comme s’il était transparent. Il s’est passé une main sur le front, tout mouillé – pourquoi ? –, s’est essuyé sur son pantalon, a respiré profondément et ses pas se sont mis à monter derrière la boîte en bois laqué. Monter. Seul. Lentement. Les épaules tombées, il n’était qu’un silence qui gravissait un chemin poussiéreux d’automne. Il voyait le monde, le voyait à sa manière mais il n’y comprenait plus rien. Comme si toutes les choses autour avaient perdu leur nom et formaient un tout différent où ses pas montant seuls à l’ermitage ne représentaient plus rien, ce n’étaient pas des pas, c’était une manière de planer entre des images et des sons qu’il n’aurait su nommer et encore moins comprendre. Pas une larme. Pas un mouvement dans les muscles de son visage, il ne regardait nulle part, l’objet en bois devant lui était l’unique horizon vers lequel il avançait, même s’il ne pouvait l’atteindre. Son ascension était en même temps une descente, une marche sans direction, marcher, marcher toujours, à l’infini.

Il n’aurait pas su dire combien de temps s’était écoulé depuis le scintillement des pièces de monnaie dans l’herbe poussiéreuse, entre le moment où il avait retrouvé une vague compréhension des choses et le moment où, appuyé au cadre du portail, il avait vu le cercueil disparaître par la porte de l’église, emportant avec lui le monde alentour et transformant le reste dans un mouvement chaotique de lueurs étincelantes et de taches blanchâtres. Il regardait la poussière sous ses pieds et il aurait voulu s’étendre et y rester immobile pour toujours, que la douleur de ces images soit étouffée par l’arrêt de sa respiration et que tout finisse. Toute cette danse brouillée du monde, les sons interrompus qui lui parvenaient de temps en temps, des fragments de ténèbres qu’il recevait de la lumière qui n’en finissait plus, toute cette douleur qui l’avait transformé en un corps qui accompagnait le cercueil et ne s’imaginait que finissant, sans avenir et sans passé, sans rien – excepté cette douleur qui, petit à petit devenait physique et en même temps extrêmement agréable. Ses pieds ont avancé, devant eux s’élevaient les marches peu nombreuses du lieu saint, les pas les ont montées, puis ils ont franchi la porte pas trop large et se sont arrêtés non loin du poli du bois. Doublé par les fenêtres, le poli vers lequel se dirigeaient ses pas était devenu pourtant plus fascinant. Il a vu une main s’approchant de lui et le poussant un peu en arrière, puis il est resté immobile. Bloc de pierre sur la dalle en pierre qu’il ne voyait plus depuis tant de temps, la même sur laquelle ses pas étaient montés en suivant le poli du bois. Il n’avait fait que suivre un scintillement, ultime. Nasale, forte et mélodieuse, chargée d’une douleur qu’il ne percevait plus dorénavant, la voix du prêtre se fit entendre. Tout autour de lui, le silence était entrecoupé de soupirs qu’il percevait comme des suffocations. Des mots, nombreux, agglutinés, incompréhensibles, éloignés du corps, étrangers à l’esprit. Un mouvement attirait parfois son regard mais sans plus, des corps à côté du sien, du noir, du blanc, du doré, de l’argenté, la tête blonde de l’enfant près de lui. Inconsolé.

Continuer : partie 15 sur 16