Iochka
Dédicace
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 16 parties.
— Donc, il est fou, avait conclu alors le pope. Fou et docteur de fous.
Le silence était retombé dans le baraquement. Comme tous les fous, le docteur suscita la compassion, en quelques instants il était devenu l’ami de tous, même le pope était tenté de lui pardonner son acte impie, il ne savait peut-être pas ce qu’il faisait dans ces moments-là et c’était un péché de juger les pauvres d’esprit. Sauf que, entre boissons et bonnes paroles pour le « pauv’docteur » dont le sort était bien triste, si triste qu’il fallait l’aider, la haine s’était instillée de nouveau dans le cœur des gens ; un type un peu parti assis à côté du pope et qui ne savait pas se retenir s’était mis à parler. Et le pope qui discutait avec le contremaître de choses qui les regardaient avait entendu malgré lui ce que racontait l’autre. Que souffrant d’un refroidissement, il était allé voir le fou, il lui avait aussi parlé de son rhume qu’il traitait avec des remèdes de bonne femme, des tisanes et surtout beaucoup de boissons. Et le docteur l’entendant dire qu’il était malade et voulant lui rendre le bien qu’il lui faisait en prenant de ses nouvelles, l’interrogeait à son tour pour savoir qui lui donnait des remèdes et comment, et lorsqu’il l’a appris, il a ouvert grands les yeux comme les écureuils et les martres enragés de la forêt profonde. Il s’était frappé de ses paumes fines de demoiselle sur le crâne bien peigné et pourquoi ne pas le dire, pas laid du tout. Que de tous les êtres de ce monde on lui avait dit que le guérisseur de cette troupe humaine était le pope en personne qui, outre sa mission de prendre soin des âmes de ces gens oubliés là-bas, les mettait sur le chemin sinon droit du moins dénué de trop grands péchés, qu’il soignait aussi leurs corps et les protégeait des maladies. « C’est une folie, il se croit guérisseur », avait murmuré le docteur hors de lui, et celui qui parlait, sans se rendre compte qu’il ravivait dans le cœur du pope une terrible haine, avait répété les paroles du docteur. Et le peu d’amour qu’il pouvait y avoir pour ce pauvre bougre s’était éteint sur-le-champ, et à sa place était née une haine plus vive et plus pure, générée par celui qui est injustement jugé. Le pope avait fait alors le grand serment sur les grandes icônes de parler avec ce monsieur qu’il ramènerait de force à la raison si nécessaire, car si on laissait les païens en faire à leur tête, ils viendraient souiller votre esprit aussi, c’était leur façon typique de procéder. Au paroxysme de la colère, il l’avait maudit et lui avait souhaité le contraire du bien tout en demandant une mesure double de boisson et il avait crié de toutes ses forces que dans la seconde suivante il irait rencontrer le mécréant, lui parler et tirer au clair toutes ces horreurs dont il avait été question car on ne pouvait pas les tolérer. Son gros poing avait frappé la table et ses lèvres avaient prononcé d’horribles injures suivies d’amples signes de croix et de prières de pardon pour sa vilaine bouche tentée par le péché à cause de la boisson. Puis il avait bondi au milieu du baraquement, avait esquissé quelques pas de lutteur jusqu’à la porte, l’avait ouverte, laissant entrer tout le froid du dehors, et de tous ses poumons, avec un regard qui n’était guère amical, il avait hurlé en direction de la maison de l’autre :
— Guérisseur de ta mère, pauvre type ! De ta mère, t’entends.
Les mots avaient résonné dans la vallée de manière plus tranchante qu’une salve d’artillerie et un petit écho venu de la pièce avait dit : Qu’est-ce qu’il a dit, l’autre, masseur ? Des rires étouffés avaient suivi ces paroles et le pope, saisi d’une sorte de folie qui avait dépassé depuis longtemps le stade de la simple colère, s’était retourné vers ce protestataire et avait murmuré entre ses dents avec un regard vitreux : Je ne t’oublierai pas toi non plus, plaisantin, fais-moi confiance ! Dans les vagues de l’écho, le pope était parti, disant qu’il allait discuter avec l’autre impie. Il y était allé. Entendez-moi ça, qu’il fasse la loi dans sa vallée au nom des mécréants de sa mère. Qu’il soit maudit dans les siècles des siècles avec toute sa descendance. Maudites soient sa nourriture et sa boisson ! À tout jamais ! Il était parti en parlant tout seul et plus il s’éloignait moins on entendait ses paroles et personne n’avait plus ri, on le savait coléreux et rien ne disait qu’il ne reviendrait pas d’un moment à l’autre les maudire tous.
On n’avait rien su tout de suite de ce que s’étaient dit ces deux-là, sur le seuil de la maison du docteur ou peut-être à l’intérieur. Mais on avait vu autre chose. Une heure après le départ du pope, quand la fête battait de nouveau son plein et que tous ou presque l’avaient oublié, la porte s’était ouverte sur un terrible coup de pied et ils étaient apparus tous les deux, le pope et le docteur, se tenant par le cou, chantant une chanson licencieuse. Comment s’étaient-ils rabibochés, allez savoir. On le saurait beaucoup plus tard, bien plus tard, quand rien de ce qui s’était passé ce soir-là ne comptait plus vraiment.
Le vieux Iochka se rappelait tout ça et il souriait, ces souvenirs illuminaient sa journée, les temps heureux d’autrefois le maintenaient en vie, il les savourait toujours avec plaisir. Sauf qu’alors, en ce temps-là, les choses avaient mal tourné et il ne savait que faire pour que cela s’arrange. Il avait remarqué depuis quelques instants, du coin de l’œil, Peter qui avait ouvert sa fenêtre et regardait la vallée. Puis la fenêtre s’était refermée, des pas avaient retenti dans le couloir, quelques bruits sourds et Peter, grand, puissant, une vraie armoire à glace, s’était approché de lui, une bouteille à la main et deux verres. Brillants de propreté. Il les avait remplis, s’était assis à son tour sur une des marches de l’hôtel, avait trinqué puis s’était tu. Ils se taisaient tous les deux, on aurait dit un rituel, ils commençaient par se taire, ne se saluaient même pas quand ils se retrouvaient, ils se taisaient en regardant le monde comme si leurs yeux ne faisaient qu’un regard, comme si dans leurs têtes il n’y avait eu qu’un seul esprit qui saisissait ce qui se passait autour. Rien, sinon la paix de la vallée, le murmure du ruisseau, le bruissement des feuilles, les vagues bruits dans le lointain. Tout ce qu’ils auraient bien voulu garder pour eux, leur petit paradis à eux d’autrefois. Peter savait pourquoi le vieux était venu là, le vieux, à son tour, savait que Peter savait pourquoi il était venu, Peter savait que le vieux savait qu’il savait pourquoi il était venu, ils regardaient ensemble la vallée et dans l’esprit commun de ce regard paisible se déployait la connaissance des choses que tous les deux percevaient de la même manière mais qui ne pouvaient pas être résolues dans un juste équilibre. Car dans ce regard, dans cette compréhension se tenait un temps qu’ils ressentaient de la même façon et derrière ce temps, il y en avait un autre, celui de la séparation, de la haine et de la zizanie, le temps des autres. Et comme ils savaient que le temps est unique, comment le démultiplier ? Comment pouvaient-ils avoir compris ces temps multiples s’ils n’en étaient qu’un seul et si rien, en-dehors de ce seul temps, ne pouvait se montrer à l’esprit ? Le temps de la parole était celui de la zizanie, le temps du silence, celui de la paix.
IOCHKA : Faisons la paix entre eux, faisons la paix.
PETER : Oui.
IOCHKA : Oui.
PETER : Hummmmm.
IOCHKA : Ben oui.
PETER : Ben.
IOCHKA : Buvons.
PETER : Buvons. Voilà.
IOCHKA : Pas mauvais.
PETER : Bien sûr.
IOCHKA : Oui.
PETER : Hum, hum.
IOCHKA : Il voudrait y mettre le feu, paraît-il.
PETER : Ce serait un péché.
IOCHKA : Leur mettre le feu et les faire brûler comme en enfer, car ils sont mauvais, qu’ils disent.
PETER : Hum.
IOCHKA (il vide son verre, s’en verse un autre) : Buvons et réfléchissons.
PETER : C’est ça.
IOCHKA (après une pause d’un siècle) : Ou allons plutôt parler au docteur pour voir si on trouverait pas un meilleur moyen.
PETER (d’une voix faible, un simple murmure) : Ça c’est pas difficile, on peut toujours mais est-ce qu’il nous écoutera ?
IOCHKA : Si on va vite le lui dire, je pense qu’il ne pourra pas faire autrement.
PETER (il remplit de nouveau les verres) : Buvons d’abord, on verra après ce qu’on doit faire.
IOCHKA : Buvons, comme tu dis.
(De la cabane voisine on entend : un long gémissement, un long cri strident, des ahanements saccadés ensuite, la fenêtre s’ouvre largement et apparaît une tête avec des seins, derrière cette silhouette une silhouette d’homme qui bouge vite, la femme crie, hurle, s’agite, mord le rebord de la fenêtre, de ses ongles longs et blancs, elle griffe le bois de la cabane, les deux hochent imperceptiblement la tête et les regardent, comme sur un signe, la tête disparaît, on voit le dos de la femme, ses cheveux défaits, noirs, ondulent dans la vallée, un cri comme de mort couvre un instant toute la nature environnante puis la fenêtre se referme et tout reprend comme si rien ne s’était passé.)
IOCHKA : Bien en seins, beau, bon pour le cœur de l’homme.
PETER (rit grassement, se verse un verre, trinque) : À nos femmes, mon vieux, où qu’elles soient.
IOCHKA (retenant une larme) : À elles, mon pauv’ monsieur.
Faudrait aller voir le docteur, se disait Iochka, aller lui dire que c’est urgent, que ça va mal avec ces types. Pourquoi faire la demande d’une route et du courant électrique si tout va bien comme ça et que l’amélioration est pas nécessaire, comme on le lui a dit si souvent mais il n’a jamais voulu le comprendre ? C’est qu’il n’a plus toute sa tête, il est devenu dingue comme ceux qui l’entourent et qu’il guide ? Jamais il ne lui a rien manqué et tout le monde a voulu l’aider mais il ne sait pas remercier et ce n’est pas de l’humanité, oui, qu’ils aillent lui faire honte, comment pourrait-il venir après si longtemps et changer ce qui n’a pas lieu de l’être et en faire à sa tête sans tenir compte des autres ?
Le vieux a bien raison, se disait Peter, il avait toujours raison, il savait toujours tout ou le sentait, le diable seul sait comment il pouvait juger si bien, le diable ou le bon Dieu, qui nous le garde et ne nous le prend pas, au point où il est, plus âgé que le siècle et plus sage, me semble-t-il que nous tous réunis. Tout se paie, je le lui ai dit à l’autre que tout se paie et qu’un jour viendra où il regrettera tout cela mais il est sourd et aveugle, ne veut rien entendre. Comme si c’était hier que j’étais arrivé dans la vallée, et pourtant il y a trente ans il était déjà devant chez lui, lorsque je l’ai salué il s’est levé et il m’a accueilli avec humanité, m’a donné ce qu’il pouvait et m’a montré les lieux et les choses, il semblait si heureux de rencontrer un étranger.
IOCHKA : Oui, cher m’sieur, parlons avec les gens, essayons de les amadouer et de faire en sorte que tout aille pour le mieux.
PETER : T’as bien raison, je vais les voir pour discuter, nous entendre, qu’on fasse pas de bêtises, qu’on soit pas la risée des gens, ça serait pas bon du tout, personne n’oublierait, si jamais.
IOCHKA : Oui.
PETER : Pas possible autrement.
IOCHKA : Oui.
(De la cabane sort un jeune homme. Il est nu. Il s’étire longuement, il descend le sentier, va au ruisseau, se lave avec de grands gestes, peignant la forêt d’un petit arc-en-ciel. Il s’assied sur la rive, directement sur les pierres, finit sa cigarette puis remonte doucement, avec une lenteur presque étrange, en faisant brinquebaler son énorme bite au soleil de l’après-midi.)
PETER : Regarde-moi ce type, on dirait un cheval. Le monde est une bite de cheval.
IOCHKA : C’est plutôt un âne, mon cher ami, c’est un âne qui a pas honte.
PETER : Laisse tomber ! Donc on fait comme on a dit, on les empêche, ça se peut pas.
IOCHKA : Ça se peut pas, on peut pas mettre le feu. C’est pas bien, où en est l’humanité ?
PETER : Sinon, la santé ça va ?
IOCHKA : Tant que je peux bouger, monsieur, tant que je peux !
Il s’est levé, prestement, a vidé son verre, l’a séché en l’agitant selon son habitude puis il est parti vaquer à ses occupations. À grands pas, à petits pas, le temps était pareil de toute façon et cela n’avait plus d’importance sauf que lui avait des choses à faire et il semblait être pressé. De rejoindre sa propre souffrance si celles des autres – qui n’étaient pas vraiment des souffrances – il les avait apparemment résolues.
À droite de la cabane quand on regarde de la route, il y a un petit talus sur lequel se dresse un érable qui, lorsque Iochka était jeune, était un arbrisseau. Il était devenu gigantesque et son ombre diffuse baignait la maison et la route dans une lumière multicolore, une de ses racines large et noueuse faisait comme une sorte de banc. Entre la racine et la maison, en un lieu qui pouvait être aussi imaginaire, se trouvait la pyramide que le vieux devait démonter. C’était une vraie pyramide construite avec soin et il fallait un grand marteau pour démolir les parois d’argile durcie autour de la bouche du foyer. Le marteau a frappé sur cette cheminée qui fumait encore faiblement, le bras gonflé, plein de veines, a frappé la pyramide d’argile et peu à peu l’enveloppe est tombée, laissant voir les branches carbonisées qui, en une semaine, s’étaient transformées en charbon. C’était du temps. Là. Dans ces branches brûlées à petit feu. Dans la main qui frappait encore dessus pour faire tomber la terre. Dans les yeux qui regardaient attentivement et mesuraient le travail et ses fruits. Dans la respiration saccadée qui accompagnait chaque coup de marteau d’un ahanement, accroissant l’effet de ce qui se passait. Iochka s’est arrêté. À mains nues il a saisi les branches et les a cassées sur son genou puis les a rangées en tas à côté. Il n’y en avait pas beaucoup, pas peu non plus, peut-être l’équivalent de deux grands sacs. Il a pris un balai d’osier posé contre le mur, l’a agité comme pour le nettoyer avant de balayer les restes du bûcher. Il a ratissé avec soin la terre noircie par les cendres, a ramassé le tout dans sa brouette puis, avec un balai de paille, il a balayé de nouveau pour qu’il ne reste rien. Ce feu devait disparaître, ses traces devaient disparaître, il en ferait un autre bientôt et ce serait grand dommage de mêler le vieux feu au nouveau, il savait que cela devait se faire comme ça, que chaque chose doit être à sa place, selon ses règles et que les choses puissent respirer. Il a nettoyé jusqu’aux fentes du sol, il a lissé le tout à mains nues puis a ramassé les cendres froides dans ses mains et les a regardées, il était le seul à savoir pourquoi, puis il a roulé la brouette jusqu’au pied de la côte et l’a vidée au bas d’un jeune sapin. Cela lui serait bénéfique. Le monde allait de l’avant. Il a rempli sa brouette de branches vertes prises dans la remorque, il l’a poussée sans effort et a commencé à bâtir une nouvelle pyramide. Doucement. Sans se presser, le feu doit être construit lentement pour brûler doucement et donner lentement naissance aux charbons. S’il s’était pressé, il n’aurait eu que des dommages et cela aurait été un travail dénué de sens. Il a posé les branches au cœur de la pyramide encore découverte avant d’apporter des branches plus sèches qu’il a arrangées avec soin par-dessus les premières puis, pour finir, il a entassé de grosses branches presque sèches, les unes à côté des autres pour couronner ce qui devait brûler. Il a regardé sa construction, a soulevé la brouette, est monté de quelques mètres en aval du ruisseau, a retroussé ses manches et s’est mis à gratter l’argile, il a pris des poignées d’argile humide et collante et les a jetées dans la brouette, la brillance jaune de la boue lui plaisait, il a creusé, creusé, creusé, il a sorti l’argile à mains nues et a rempli sa brouette, lorsqu’elle a été pleine, il l’a soulevée comme si c’était une plume, elle lui a semblé plus légère pleine que vide, il l’a poussée, veines du cou gonflées, yeux brillants comme l’argile, il a commencé à bâtir le bûcher à partir de sa base, à grands gestes soigneux, veillant à ce qu’il ne reste pas de trous et que la couche ne soit pas trop épaisse pour ne pas avoir à trop travailler à sa démolition. Il a apporté deux autres brouettes d’argile, en peu de temps, la pyramide d’argile était prête. Il a également apporté une brouette de terre noire et vaseuse de la rive opposée du ruisseau, a badigeonné le tout avec, renforcé les bouches de feu de la base et du sommet – une petite ronde en haut, une autre, plus grande, en bas, comme une sorte de porte de vérification – de façon à pouvoir intervenir par là et nourrir le feu si besoin était. Il a humidifié un de ses doigts sur sa langue, l’a passé sur la terre déjà presque sèche dans la chaleur de l’après-midi, a goûté la terre, elle lui semblait légèrement salée, il s’est dit que c’était bien, que c’était ça le bon goût de la terre, il savait ça depuis des lustres. Qu’est-ce qui adviendrait si la terre était tout à coup sucrée, s’est-il dit mentalement. Avec le même doigt essuyé entretemps sur son pantalon de travail plus que crasseux, il a dessiné au-dessus de la trappe de visite ce qui pouvait représenter une figure humaine. Une sorte de femme, c’était comme ça que Iochka se représentait l’art, un gribouillage dans la boue mais il y voyait tout autre chose et ses yeux vieillis avec ce souvenir vivant se sont remplis de larmes. Il les a laissé couler, les a avalées, il a bu sa souffrance comme une boisson des plus raffinées. Il a caressé encore la meule d’argile, les yeux fermés, le sel de ses larmes lui était agréable, la terre et les larmes étaient des choses salées et bonnes, il s’est essuyé les yeux avec sa manche, il est rentré en coup de vent dans la maison chercher une allumette et une bouteille de mazout. Il s’est penché, aspergeant copieusement l’intérieur de la pyramide, a frotté une allumette qu’il a jetée dedans. Une grande flamme est sortie en grondant de la trappe de visite, il a reculé un peu, et pris un morceau de contreplaqué qui était posé contre le mur de la maison et en a couvert la cheminée d’en-haut. La fumée épaisse l’a suffoqué puis elle s’est dissipée, en quelques minutes il ne sortait plus qu’un filet presque irréel. Il a retiré le contreplaqué, s’est assis sur la grosse racine d’à côté et a regardé le spectacle, avec satisfaction. Encore un jour où il avait fait quelque chose, il ne faisait pas d’ombre inutilement à la terre. Il a regardé ses mains sans la moindre tristesse, les lignes profondes de ses paumes étaient marquées de suie, il est allé tranquillement jusqu’au ruisseau et s’y est lavé aussi bien que possible avec le petit morceau de savon maison qui était toujours à portée de main, sur une pierre.
Il était maintenant temps de monter. Et de faire ce qu’il fallait faire chaque jour désormais. De faire ou de refaire plutôt le chemin, pour se donner une raison. De la racine sur laquelle il était assis, il a laissé son regard flotter sur le haut de la vallée. Il y avait l’asile des fous en bord de route, puis un rideau de bouleaux et, au-delà, le ciel bleu automnal. Il est allé de nouveau vers la rivière, s’est lavé avec de larges gestes le visage et le cou, a essayé de nettoyer ses mains sur lesquelles le temps avait déposé des strates de saleté en l’incorporant à sa peau, il n’a pas vraiment réussi.
Légèrement voûté mais d’un pas toujours agile, il s’est mis à descendre la côte. Il a regardé vers la grande bâtisse qu’il longeait, il a entendu de vagues cris inhumains, il s’y était habitué au point qu’ils ne le faisaient plus tressaillir, il est passé avec agilité sous la barrière pour atteindre le chemin. Et à nouveau les souvenirs l’assaillirent : le petit cortège, les fronts baissés, les larmes mouillant le calcaire du chemin. Chemin d’eau et de souffrance. Chemin de croix. Le cercueil en bois brut au centre, le pope devant, une croix dans une main et l’encensoir dans l’autre, qu’il levait aux carrefours, selon le rite orthodoxe, pour l’agiter vers les quatre points cardinaux, le bruit de la rivière, la forêt, habillée alors comme à présent de toutes les couleurs, le peu de personnes de la vallée rangées derrière lui, venues pour l’accompagner, elle, une dernière fois. Le long chemin sous le soleil qui brillait froidement sur un ciel d’un bleu transparent, la montée pénible jusqu’à l’ermitage, celle que Iochka refaisait maintenant avec, sur le visage, un sourire triste. Il a regardé l’eau claire qui coulait à côté, s’est penché et en a recueilli dans les paumes de ses mains pour la boire, a traversé le ruisseau et s’est mis à monter le sentier en boucles, vers l’ermitage qui n’était pas tout près. Malgré tout il y allait chaque jour, n’en ressentait plus la pénibilité, c’était simplement ce qu’il devait faire et il aurait été contre nature de ne pas y aller. Devant lui, perché sur un rocher, le petit ermitage. C’était là-bas, là-bas qu’un beau jour béni de Dieu comme tous les autres jours il se retrouverait, pour toujours, qu’il la rejoindrait, même si en son for intérieur il était convaincu qu’ils ne s’étaient jamais quittés et que sa vie à lui n’était que chose éphémère, comme une simple idée. Il savait que, dès qu’il serait passé de l’autre côté, il rencontrerait le Dieu bon dont parlait le pope avec tant de passion dans le regard, qu’il y trouverait enfin le bien. Et sa beauté à elle, renouvelée. On le lui avait promis, cela ne pouvait pas ne pas être. Et alors, alors ce serait pareil : à la recherche de la terre, du feu et de l’eau, le vieil homme montait dans l’univers de l’air enivrant et il y retrouverait la vie. À côté de la maison délabrée du Seigneur, dans la petite clairière de la cour de l’ermitage. Où il n’y avait plus ni tristesse ni douleur, juste le pope et sa solitude aussi vaste que le ciel. Il monte, monte, monte, il pousse le portillon dont Dieu seul savait pourquoi il était là, il se signe avec des gestes amples, salue le vieil habitant, voûté, aux cheveux blancs, son ami de toute une vie, il s’approche de la tombe d’Ilona, bien entretenue, s’assied sur le petit banc à son chevet et se tait. Il s’y était tu si souvent et depuis si longtemps qu’il lui aurait semblé folie coupable de prononcer le moindre mot. Il se taisait et ne pensait à rien, il regardait juste le petit monticule de terre et dans le coin de ses lèvres s’est esquissé ce qui aurait pu être un sourire, le sourire paisible de celui qui ne savait pas mais sentait. Il a levé les yeux, il a regardé la vallée, il était là avec tout son amour, sa place était ici, il le savait. Rien ne pouvait rien y changer, tout était éphémère, peut-être, mais lui et Ilona ne faisaient qu’un seul et même être et rien ne pouvait les séparer, même pas la mort. Le pope s’est approché sans mot dire, on ne l’entendait pas marcher, son corps semblait ne pas déplacer d’air quand il traversait la cour, il s’est assis à côté de lui sur le banc pour regarder la vallée du même point. Peut-être disait-il une prière pour la disparue, peut-être qu’il le faisait lui aussi chaque jour mais sans prononcer le moindre mot, il ne parlait pas à Iochka, il se contentait de rester assis sur le banc à ses côtés et de contempler la vallée, de se taire comme se taisent toutes les bonnes choses de ce monde. Ils se taisaient tous les deux depuis longtemps, depuis plus de vingt ans peut-être, assis sur le même banc, chaque jour à la même heure. Et dans ce silence, la prière du prêtre, cette pensée généreuse, s’élevait au ciel avec une force double. Deux hommes silencieux qui restaient assis ensemble sur un même banc à regarder les mêmes choses. Ils taisaient leur mutisme bien mieux que tout autre, ils se taisaient et regardaient, et quelque part dans l’espace créé par leur silence s’inscrivait le monde qu’ils habitaient depuis toute une vie ; dans leurs yeux logeaient la vallée, tous leurs souvenirs, peu nombreux, souvenirs de gens simples et silencieux. Silence contre silence, ils n’étaient que deux silences qui ne parlaient de rien parce qu’ils s’étaient tout dit en l’absence des mots, justement. À quoi bon les mots, s’ils se tenaient sous le grand chêne et si le temps était, et la terre aussi, et le feu et l’eau et l’air, et Dieu, si tout était comme il pouvait l’être dans leur monde, le plus simple des mondes possibles ? Le silence seul, le rien de ce silence, l’absence du murmure du ruisseau, le bruissement des feuilles, tout ce qui comptait c’était cela. Et l’amour, gage de toutes ces choses-là, se disait le pope en regardant les paumes usées de ce vieil homme, ces paumes qui reposaient paisiblement sur ses genoux comme dans les icônes, ces paumes sales et calleuses mais tournées, et pas par hasard, vers le bleu du ciel. Les paumes tout près de la croix en bois de chêne qui se dressait sous l’arbre déjà imposant, paumes qui ne priaient pas, ne demandaient rien, ne pleuraient pas mais offraient, comme elles l’avaient toujours fait. Dans leur union se trouvait toute la vie de Iochka, le pope le savait, il le saurait toujours, au cours de toutes ces années depuis qu’ils vivaient dans une vallée oubliée de tous, chaque fois qu’il avait vu ces paumes, posées sagement sur ses genoux, il avait su, il avait senti, il avait compris que rien ne pouvait s’opposer à leur beauté et à leur simplicité. C’est pour cela qu’il estimait ce vieil homme, qui avait presque son âge, c’est pour ça qu’il était resté à ses côtés, lui avait accordé sa confiance et n’avait jamais hésité à l’aider même lorsqu’il était loin, trop loin, dans les ténèbres de la douleur et de la folie. Iochka était le gage de leur univers, le pope le savait, tout le monde le savait, seul le vieil homme, avec tous ses petits actes comme détachés d’un vieil Évangile inconnu, ne semblait pas s’en rendre compte. Même la lumière qui entourait ses mains était plus pure, plus limpide, elle ressemblait à l’eau bleue du ruisseau dans les matins sereins, le ciel semblait plus doux sous son regard, le vent se calmer, les bêtes sauvages de la forêt semblaient elles aussi regarder timidement du fond de leurs tanières lorsqu’il se tenait, silencieux, près de la petite tombe, statue de la simplicité avec ses mains jointes mais pas pour une prière. Sans dire un mot, le vieil homme semblait raconter l’histoire du monde entier, il semblait dire que les mots sont inutiles, la pensée les rassemble au même instant et quoi que l’on puisse dire dans des formes savamment tournées, rien n’égale cette simplicité en grandeur et en piété.
Ils se taisaient. Ils se taisaient sur tout et sur rien et dans l’esprit du pope restait gravé ce qui accompagnait le temps de sa vieillesse, il avait vu beaucoup de choses, en avait compris beaucoup, et depuis quelque temps sa pensée s’était concentrée sur le chemin du temps. Incompréhensible au départ, vu comme une grande question plutôt qu’une réponse quelconque, désormais le travail de sa non-volonté semblait avoir fait son lit. Il ne savait pas si le temps était aux hommes ou au Seigneur ou aux deux à la fois, ou s’ils pouvaient vivre ensemble mais il savait, il avait vu que la majorité des hommes ne voyaient pas, ne comprenaient pas le temps mais le vivaient. Tandis que ceux qui le voyaient, qui le comprenaient n’avaient pas la chance de le vivre, ils étaient si accablés par la terreur de cette découverte qu’ils en oubliaient de vivre. Pour en revenir à son ami Iochka, il était fort possible qu’il n’ait pas compris grand-chose au temps, il était fort possible, en fin de compte, que le temps n’ait signifié rien d’autre que l’attente paisible de la mort, mais il vivait. Il avait vécu. Il vivrait toujours comme il le connaissait, comme le connaissaient tous les autres, paisible, faisant son travail, faisant toutes choses quand il fallait et s’efforçant de les bien faire, autant que possible. C’était peut-être de tous les hommes le plus libre. Il était le plus libre car restant là, à côté de lui, il ne saisissait pas le passage du temps, il ne comprenait que ce qu’il avait à faire et le faisait et c’était bien en cela qu’il était vraiment libre. Lorsqu’au coin de son vieil œil sans nul cerne restait accrochée une larme qui ne voulait pas couler, en elle se trouvait apparemment toute la vie du vieux. Lorsque ses épaules voûtées ne bougeaient pas sous le fardeau de la mort, il était clair qu’il devait être ainsi et vivre ainsi, il ne se cassait pas la tête pour essayer de comprendre, il suivait son chemin. C’était la simplicité des choses primordiales qui distinguait le vieux Iochka des autres hommes et le rapprochait en même temps d’eux, d’une manière aussi naturelle que possible. C’était une chose incompréhensible et des plus banales, l’image la plus accomplie de cette vallée oubliée, de ce lieu hors du temps, de ce paradis où tout se passait de la même manière depuis que le monde est monde, où rien ne changeait ou ne semblait vouloir changer, où le temps ne s’était pas arrêté, où sa compréhension tardait à se produire et tarderait encore, par-delà la barrière de l’entrée. C’était comme si quelque part, dans l’air de l’au-delà de la barrière, il y avait une chose inconnue qui faisait que la compréhension de ce monde-là ne puisse être atteinte, arrêtant par sa propre force le mieux-être et en même temps le mal-être qui croissaient au-delà de la barrière et s’illuminaient. Mais où étaient donc les ténèbres puisqu’on ne parlait que de lumière ? Dans la vallée ou dans l’autre monde ? Où était la lumière ? Dans la compréhension ou dans la vie simple ? Il savait en son for intérieur que les réponses à ces questions étaient extrêmement complexes et il en était arrivé à apprécier la question plus que la réponse pour ne pas tomber dans un péché mortel et devoir en rendre compte par la suite. Vu qu’il n’y avait pas de plus grand mal que le doute sur soi-même, il le savait et il s’en gardait.
Le pope s’était levé prestement, il était entré dans sa cellule et en avait rapporté une bouteille de gnôle pour honorer ce jour-là d’un verre. Il savait que Iochka ne tarderait pas à se lever du petit banc près de la tombe et qu’il lui demanderait s’il n’avait pas besoin de quelque chose. Il serait prêt en un clin d’œil à l’aider pour n’importe quelle bricole mais il savait tout aussi bien qu’il n’y avait rien à faire et qu’il eût été plus sage de rester à parler un peu plus à essayer de lui expliquer ces choses qu’il s’efforçait en vain de lui faire entrer dans la tête depuis quelque temps.
Et de fait, Iochka a redressé les épaules, s’est débarrassé du fardeau de sa souffrance et a levé les yeux vers l’azur du ciel, a jaugé la Petite Pierre comme s’il y avait là-bas, sur ce rocher, une chose qu’il était le seul à connaître et avec laquelle il devait entrer en contact. Il a fait quelques pas, a secoué le portillon inutile et a dit calmement :
— Il faudrait le renforcer un peu et le graisser, il tourne pas bien sur ses gonds.
Alors qu’il n’avait jamais eu l’idée de le fermer, le pope s’est approché, l’a fait bouger à gauche et à droite, vers le haut et vers le bas, l’a secoué fortement et, en effet, le portillon a émis un long geignement en retombant à sa place. Dans ce silence ainsi déchiré, la vallée a semblé se réjouir d’un coup.
— Ça alors, ce métal, j’aurais jamais pensé… Faudra le faire marcher comme il faut. Qu’on ne puisse pas se reprocher de pas l’avoir fait. Mais reste encore un peu ici, y a pas le feu, c’est pas si grave si on attend encore un peu avant de nous attaquer à ce travail inouï, père Iochka !
Seuls les sourcils relevés de Iochka lui répondirent, quelque part à l’intérieur du vieil homme, le travail avait déjà commencé et devait être achevé, tout retard pouvant entraîner un désastre impensable, y compris la rupture imminente de ce portillon qui, même s’il ne servait à rien, devait fonctionner correctement.
OceanofPDF.com
L’ ANNÉE OÙ UN GRAND DIRIGEANT du pays est mort et où un autre grand
dirigeant s’est fait sa place sur l’échelle du monde7, Iochka était déjà dans la fleur de l’âge, marié, sous son propre toit et même avec un enfant, comme le voulait la tradition de ses ancêtres et comme il l’avait souhaité de tout temps.
L’asile se dressait sur la colline d’en face, les baraquements des ouvriers s’étaient déplacés plus en amont et le silence, chose essentielle à la vie, s’était installé dans la vallée et ne partirait pas de sitôt. Ainsi allait le monde : silencieux, désert ; le monde dans son image la plus réussie était cette vallée par les nuits fraîches et courtes d’été, sans un souffle de vent, sans un bruit, avec un tapis d’étoiles sur le ciel, si proches apparemment, qu’il lui semblait pouvoir les toucher et même les prendre pour les accrocher comme des ornements dans les cheveux de son Ilona. Ils vivaient dans un monde qui n’était qu’à eux et ils s’aimaient, la paix régnait, ils avaient ce qu’il leur fallait pour vivre et s’ils avaient besoin d’autre chose, ils faisaient appel au contremaître ou au docteur et ces deux-là leur apportaient aussitôt de la ville ce qu’il leur fallait.
Cahin-caha, après d’innombrables plaisanteries et de non moins nombreuses querelles et réconciliations, le docteur de l’asile s’était lié d’amitié avec les gens de la vallée et avait commencé à participer, rarement, il est vrai, aux réjouissances chez le contremaître. Ils avaient le sentiment parfois qu’il s’ouvrait à eux, qu’il leur parlait, qu’il était sur le point de leur révéler un grand secret et de devenir ainsi leur grand ami, mais à chaque tentative de confidence, le docteur ne parvenait pas à s’ouvrir, à se laisser aller totalement aux paroles stupides que l’on dit sous l’effet de la boisson, et il ne réussissait en aucune manière à raconter, de lui-même, les côtés moins agréables de sa vie, ce qui le faisait rester un monsieur et être traité comme un « monsieur », par plaisanterie ou sérieusement, il n’aurait pas su le dire. Il est vrai qu’il se chamaillait avec le pope quant à la manière de traiter les ouvriers, ils s’étaient disputés plusieurs fois au point d’en venir presque aux mains – des gens sérieux, des « messieurs », comme le disaient Iochka et le contremaître, ce dernier ajoutant, avec son humour coutumier : Se soûler, monsieur le docteur, c’est pas sorcier. Mais la plupart du temps, ils ne s’en voulaient pas, ils s’efforçaient tous les deux d’oublier les méchancetés dites sous l’effet de l’alcool et ils étaient même devenus presque amis, le pope, esprit avide de savoir, empruntait des livres à monsieur le docteur, savant homme, comme il le disait à qui voulait l’entendre mais un peu fêlé et pas très croyant. Et puis, il fume !
Et dans ces temps de paix, de début ou de fin du monde, mais en tout cas sans guerre, un jour est arrivé où Dieu s’est détourné de la vallée et, tandis que Iochka, assis sur le banc devant sa maison, était en train de confectionner un jouet pour ce diablotin d’enfant qui ne cessait de courir et de crier dans la rivière, est arrivé le camion qui ramenait d’ordinaire le contremaître de la ville, cette fois avec le seul chauffeur dans la cabine, signe que quelque chose de grave s’était produit et qu’il lui fallait en être informé sans retard. Il avait essayé de faire signe au chauffeur mais le camion ne s’est pas arrêté ; très inquiet, il a abandonné le jouet qu’il était en train de sculpter et il est parti derrière le camion. Ce n’était pas loin et en quelques minutes, après avoir avalé la moitié du nuage de poussière soulevé, il est arrivé aux baraquements et s’est mis à interroger sans plus attendre le chauffeur qui n’avait pas voulu s’arrêter comme l’auraient fait les gens polis. Dans les balbutiements et les hésitations de l’autre il a réussi à apprendre la terrible nouvelle : la femme du contremaître était gravement malade, mourante, et son mari, son ami, était resté chez lui, on ne savait pas quand il reviendrait dans la vallée, il n’était pas dans son assiette, il avait terriblement injurié le chauffeur et lui avait demandé de promettre de ne pas souffler mot dans la vallée, sinon… Le chauffeur n’avait pas saisi ce que voulait dire ce « sinon » mais ce ne pouvait pas être bon et il avait demandé à Iochka de ne pas avouer que c’était de lui qu’il tenait ce qu’il savait. On avait vu des embrouilles plus graves causées par moins que ça. Qu’il soit tranquille, l’a rassuré Iochka, ce qu’il venait d’apprendre il ne le garderait que pour lui. Sauf qu’immédiatement il a envoyé un garçon de la carrière de pierres chercher le pope à son ermitage pour le faire venir plus tôt que d’habitude, après quoi il s’est rendu lui-même à la porte de l’hôpital et, se faisant violence car ces gens qui travaillaient avec le docteur n’étaient pas comme il faut, a demandé à voir leur « maître » comme il a dit avec un sourire à peine esquissé sur le visage. Il lui a raconté ce qu’il savait, il a feuilleté en passant et en s’étonnant fortement un livre d’un demi-mètre de dimension qui trônait sur le bureau, a bu un verre d’alcool très bon au goût, couleur ambre, quoiqu’absolument inconnu de lui, après quoi ils ont attendu tous les deux le pope sur le banc de devant la maison de Iochka.
Lorsque celui-ci est arrivé avec sa soutane flottant autour de la moto, ils ont tenu conseil sans avoir recours à la boisson. Chose qui ne leur était jamais arrivée, ils sont restés tous les trois à jeun, sans se quereller, sans attaques de la médecine contre la foi ou du travail contre la paresse et ont débattu du problème. Il était hors de question, disait le docteur, d’aller faire irruption chez ce pauvre homme qui, ajoutait le pope, a bien averti le type du camion de ne rien nous dire et il se fâcherait sûrement contre nous, Dieu nous en garde, il est déjà assez malheureux comme ça, à quoi Iochka, respectueux de la foi, a dit : Non, moi je dis qu’on devrait aller lui demander s’il n’a besoin de rien, ça serait pas le bout du monde, et ils se sont chamaillés comme ça un bon moment sans le moindre résultat et c’est le docteur qui a eu finalement raison : ils ont décidé d’attendre le lendemain où, sous un prétexte de travail, ils enverraient le garçon avec le camion demander de ses nouvelles et le ramener auprès d’eux. Ils devaient savoir car, même s’ils n’avaient jamais vu de leur vie le visage de cette femme, qui était dans leur esprit l’image de l’épouse à la maison de celui qui était sans cesse dans la vallée, il n’était pas correct de ne pas secourir leur ami dans la peine et de faire semblant de ne pas comprendre que tout n’allait pas pour le mieux dans ce monde, et le lendemain donc, lorsque le chauffeur était revenu avec une gueule pas vraiment réjouie, il leur a dit que le chef était déjà au courant qu’il avait été le sujet de leur réunion, il avait dit ça comme ça, mot pour mot, vous avez débattu sur moi, et il leur faisait savoir de ne pas se faire de souci et même de dire à Iochka de demander à ces ivrognes du chantier s’ils ont fait leur boulot ou s’ils attendaient qu’il vienne pour le faire et se roulaient les pouces en baguenaudant. En entendant ça de la part du contremaître, ils se sont dit que la situation s’était améliorée et vu le nombre de menaces du message, ils sont retournés à leurs occupations, bien décidés à attendre et à ne pas aller l’importuner chez lui, ce ne serait pas correct. D’ailleurs lui, ils le savaient bien, il ne s’introduisait pas si souvent ni avec grand plaisir chez les gens, il restait dans son baraquement et faisait ce qu’il avait à faire, c’était la coutume d’où il venait peut-être, ils n’en savaient rien, ils ne pouvaient pas le savoir, certains d’entre eux n’avaient jamais été dans le moindre village au-delà des montagnes, c’était un tout autre monde, au-delà de la barrière, un territoire à peu près mythique auquel il n’était guère facile, on le voyait bien, de parvenir. Ben oui, j’ai eu beau me retrouver prisonnier au Caucase, comment pourrais-je bien aller au-delà des montagnes et de la ville ? C’est si loin. Sacrément loin, je crois. Les deux autres souriaient alors, ils n’avaient pas envie de lui dire qu’au-delà de la colline qui fermait la vallée, au-delà du sentier qu’empruntaient à cheval les douaniers avant la Grande Guerre jusqu’au poste-frontière, se trouvait cet au-delà, ce pays qui lui semblait si lointain. Son ignorance était à leurs yeux une garantie de stabilité comme le disait le docteur quand il ne s’entendait pas appeler « monsieur », avec cette intonation qui lui égratignait les méninges et le faisait désirer ne pas avoir fait d’études un seul jour de sa vie.
Tout paraissait revenir à un semblant de normalité, on a laissé passer deux ou trois jours sans se tourmenter et sans poser d’autres questions au pauvre chauffeur qui aurait préféré couper droit par la forêt pour éviter de rencontrer l’un des amis du chef, mais cela n’a pas duré : deux jours après la seconde réunion, le chauffeur ne s’est plus montré. Le trio avait pourtant décidé que si le type revenait et ne leur racontait rien de son propre gré, on ne lui poserait plus de questions. Sauf qu’il ne se montrait plus. Exaspérés, rongés de questions plus ardues les unes que les autres, ils ont élaboré un plan B. Selon lequel ils devaient :
téléphoner à l’opératrice de la ville au-delà de la barrière ; essayer de l’amadouer, on ne sait jamais ;
si cela ne marchait pas, chose probable vu le différend suscité par des charrettes de bois, qu’ils regrettaient maintenant ; lui promettre du bois autant qu’elle voudrait, pourvu qu’elle condescende à appeler le village au-delà de la montagne, à se lier d’une manière ou d’une autre d’amitié avec l’opératrice de là-bas pour lui demander (sans lui dire, en aucun cas, que c’était eux qui l’avaient poussée à cette manigance) s’il n’y avait pas des morts récents au village et ;
au cas où il y en aurait, apprendre à tout prix si la femme du contremaître en faisait partie ;
puis les rappeler au baraquement pour leur dire ce qu’elle avait appris, Iochka promettant de ne pas s’éloigner du téléphone.
À la suite de ce plan, le pope, homme respecté par-delà leur milieu et même plus loin, si l’on en croyait les rumeurs, et même appelé parfois au-delà de la barrière pour officier des mariages, des baptêmes, des enterrements, sans compter qu’il était accueillant et permettait aux croyants de derrière la barrière d’assister aux offices, en tout cas pour les fêtes importantes et pas à tous, a été délégué pour entreprendre ces négociations avec la camarade opératrice, bien qu’ennemie. Le pope a négocié avec diplomatie, regrettant ce qui était arrivé aux charretiers dépossédés en pleine nuit de l’objet de leur vol, chose qui ne se faisait pas, tout le monde le comprenait et le regrettait, le délégué était entré dans le vif du sujet avec moult humilité et avait promis que pareilles choses ne se répéteraient plus jamais – les regrets avaient été réitérés plus clairement – si madame voulait bien faire une bonne action et cela aussi à la demande de monsieur le docteur qui aurait pu trouver des médicaments pour d’autres que pour ses paroissiens de l’asile (paroissien toi-même) mais cela seulement pour des amis et des amies, si madame – avait souligné fortement le pope comme pour la plus pieuse prière – appelait le village qu’il lui indiquerait pour apprendre s’il y avait des morts récents. La femme, à l’autre bout du fil, s’est signée, a écarquillé les yeux, se disant que ce pope avait une araignée dans le plafond, esquissant une prière pour son âme, mais elle a accepté, non sans lui faire des reproches pour qu’il les transmette aux autres, qui étaient à peine des hommes et auxquels il n’était pas question qu’elle parle, pas question surtout, avait-elle souligné, après qu’ils avaient voulu laisser mourir ses enfants de froid en hiver comme des païens qu’ils étaient – le pope a été tenté d’intervenir alors et de la maudire mais il s’est ravisé à contrecœur car ce n’était pas à une opératrice de décider qui était païen ou pas – l’opératrice a accepté non sans peine, mais elle a fini par dire qu’elle le faisait pour eux dans l’espoir qu’ils n’oublieraient pas leur promesse et que ne se produiraient plus les récentes mauvaises plaisanteries. Ce dernier mot a été suivi d’un silence, dans l’esprit du pope a pointé la lumière de l’espoir, il a eu un large sourire – alors que ce n’était pas le moment de sourire et les regards presque furieux des autres l’ont sanctionné aussitôt – avant de remercier poliment la personne au bout du fil, il a ajouté une bénédiction et a raccroché, avec précaution.
— Les paroissiens de l’asile, hein ? a dit le docteur à l’adresse du pope.
— Fiche-moi la paix, je vais pas me disputer avec toi aujourd’hui.
Iochka est resté, selon leur entente, près du téléphone pour les nouvelles, les deux autres sont partis vaquer à leurs occupations mais en sont revenus peu de temps après, séparément et sans se concerter, car ils étaient trop impatients de savoir ce qui se passait et ils pouvaient tout aussi bien attendre là qu’ailleurs, ce n’était pas une affaire, comme l’a fait remarquer le docteur. Cette explosion d’humanité chez le mécréant a fait réfléchir le pope qui s’est dit que tout n’était peut-être pas perdu, qu’une partie de ses souhaits que le docteur aille en enfer ne s’accomplirait pas, même s’il ne pourrait pas s’en soustraire complètement vu ses méchancetés et ses paroles vives proférées à l’encontre du religieux. Il savait bien, lui, que… Et juste à cet instant, comme pour empêcher cette pensée de traverser jusqu’au bout l’esprit du pope, a retenti la sonnerie du téléphone. Comme sur un signe, tous les yeux sont sortis de leurs orbites, des mains se sont précipitées vers le téléphone, s’en est suivie une petite mêlée de trois mains dont une plus fragile par rapport aux deux autres, une grassouillette et une puissante qui ont voulu le saisir en même temps et, finalement, c’est Iochka, homme d’expérience et grand travailleur, qui a eu gain de cause. Le récepteur à l’oreille, il a marqué un long silence, sous des yeux exorbités qui le fixaient comme s’il était le Messie, il a continué de se taire avant de se lever d’un mouvement qui a failli casser l’appareil, avant de retomber sur la chaise poussé par le pope, patience, on risque de se retrouver sans nouvelles, pauv’ bête sauvage, t’es pas capable de garder ton calme un instant comme tout être humain et rester assis, et il est resté assis et a continué de se taire, les deux autres le regardaient sidérés, pensant qu’il s’agissait d’une chose grave puisqu’il ne disait plus mot, il a écouté encore un moment puis a tenté de quitter sa chaise, mais il a vite été repoussé, a fini après un temps par remercier, les deux autres tournaient déjà dans la pièce comme des fous, il a raccroché et a dit avec un profond soupir :
— L’épouse du contremaître est morte, messieurs.
Les deux autres se sont alors assis, plus tard le docteur raconterait qu’il avait senti fléchir ses jambes et que l’espace d’un instant il avait été comme « anémique », le pope ne raconterait rien, c’est la surprise et la douleur qui l’avaient fait s’asseoir, après quoi ils se sont tus ensemble, se regardant de temps à autre. Trois hommes assis autour d’une table en bois brut fixant chacun son vide intérieur. Ils ne savaient pas comment réagir pour soutenir cet homme, arrivé du Sud du pays pour le boulot et qui avait tant fait pour eux, ce type que la vie mettait à rude épreuve. Que faire, lui téléphoner ? Monter de suite dans le camion du chantier et le rejoindre pour être au moins à ses côtés ?
— Le plus étrange c’est qu’aucun de nous n’a jamais vu sa femme, disait le docteur, s’il n’existait pas, elle n’aurait pas existé non plus pour nous. Comme une morte absente. Elle est morte mais n’a pas existé.
Iochka a relevé sa tête et l’a regardé avec une infinie pitié, il aurait bien aimé lui dire un mot dur, très dur, de ceux qu’on n’oublie plus mais il s’est ressaisi et a regardé le pope prêt à se signer et à maudire ce mécréant de docteur, il a fini pourtant par s’abstenir à son tour.
Rien à faire. Leur soliloque continuait en silence, ils auraient voulu et en même temps pas voulu agir, dire que leur copain ne leur avait pas donné le moindre signe ; ils n’avaient pas le droit de trouver cela injuste ni de prendre une décision, ils se sentaient seuls, tristes et abandonnés. Jamais la vallée n’avait connu ce qu’ils ont vécu ensemble : d’étrangers ils étaient devenus les meilleurs amis sans que la vie leur mette des bâtons dans les roues, sans leur causer de douleurs semblables et le décès d’un parent ou d’un proche leur semblait lointain comme venant d’une autre vie – et au fond c’était bien le cas. Lorsque chacun d’eux avait décidé d’emménager à cet endroit, il avait laissé derrière lui tout ce qu’il possédait et avait recommencé une nouvelle vie ici. Évidemment, ils étaient chargés de leurs souvenirs, des vieux tourments les hantaient troublant leurs nuits, généralement ils n’y faisaient pas trop attention et chacun, à sa façon, remerciait mentalement le Très-Haut de ne pas être obligé de se rappeler son passé.
Le docteur s’était levé et s’était dirigé vers le coin qui abritait l’armoire préférée de leur copain. D’où il a pris une bouteille et quatre verres qu’il a mis sur la table avant de les remplir. Le pope l’a regardé faire sans broncher, Iochka a été tenté de refuser le verre, mais, surpris par ce que venait de dire le docteur, ils n’ont pas réagi. Ils ont trinqué en silence, Iochka et le pope ont fait tomber une goutte du liquide doré, ont vidé d’un trait leur verre et, comme si de rien n’était, comme s’il n’y avait eu aucune inadvertance du côté du docteur, le prêtre s’en est versé une deuxième dose dont il a laissé tomber encore une goutte par terre. Ils avaient conclu dans le silence prolongé qu’il n’y avait rien à faire mais comme aucun d’eux ne voulait vraiment renoncer, ils ont continué à trinquer et à se taire ensemble un moment, ils se sont tus comme s’ils parlaient et, d’une certaine manière, ils étaient en train de faire une veillée mortuaire. Une veillée en l’absence de la morte, une veillée à laquelle ils participaient à distance, une veillée feinte, au fond. Et lorsqu’ils ont décidé enfin de parler, on aurait dit que c’était leur copain qui était décédé, pas sa femme dont ils n’avaient pas de souvenirs, ils évoquaient des faits et gestes de leur ami comme très éloignés dans le temps alors qu’il ne s’agissait que de jours ou de semaines, des réflexions relatives à la douleur de cet homme mais en aucun cas à ses souffrances bien réelles du moment. Chacun d’eux inventait, à défaut de connaître la morte, au point que cette femme recommençait à vivre dans la veillée improvisée au baraquement du chantier, elle y vivait triplement, elle y mourait triplement. Le docteur aurait pu la faire admettre à l’hôpital pour tâcher de la sauver, le pope lui aurait fait un très bel office d’enterrement, Iochka, en ce qui le concernait, n’aurait pas fait grand-chose, étant dépourvu d’initiatives. Peut-être serait-il resté à côté de son ami sans mot dire, comme à son habitude, en donnant éventuellement un coup de main où et s’il le fallait. Tout ceci, bien sûr, se passait dans leur tête et ne pouvait devenir réalité, vu leur décision prise en silence de ne pas déranger leur copain d’aucune manière puisqu’apparemment il n’y tenait pas. S’il avait voulu le contraire, il leur aurait fait signe et ils auraient accouru sur-le-champ, mais voilà que non. Ce qui, de toute manière, n’allait rien changer à la bonne marche des choses, aucun d’eux n’oserait faire allusion par la suite à ce presque affront à leur amitié, car sous l’effet de la douleur les hommes agissent des fois bizarrement – disait à juste titre le pope, le regard embué par la boisson – et il nous revient de les laisser tranquilles, autrement à quoi servirait l’amitié. À mesure que les verres vidés s’accumulaient, le docteur prenait en compte en bougonnant un autre aspect du deuil, mais seulement en bougonnant sans mieux expliquer. Iochka, lui, continuait à boire en se taisant plus que d’habitude, aurait-on dit et à vivre, presque réellement, la veillée improvisée. Chacun avec sa douleur et son silence, se disait-il mentalement, chacun avec sa souffrance et ses gouffres de l’âme. Il regardait ses deux compagnons avec une certaine tendresse et imaginait, sans trop se tromper probablement, que leur cœur connaissait les mêmes peines, la même compréhension des souffrances de l’autre. Une compréhension aussi grande que le silence, une compréhension englobant complètement l’Autre. Que faire de mieux sinon laisser son ami, son frère, être lui-même, ne pas se mêler de sa vie, ne pas lui tirer les vers du nez, le laisser dire s’il a des trucs à dire, le laisser libre de ne pas dire s’il veut se taire ? Se taire, voilà la chose probablement la plus importante au monde, se taire et permettre à l’autre d’être lui-même sans essayer de le changer. Car s’il voulait vraiment parler et changer de conduite, il le ferait de lui-même, sans vos questions ou vos conseils idiots.