Iochka

Cristian Fulaş · Chapitre 1 sur 3 · partie 15/16

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Iochka

Dédicace

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 16 parties.

Tout d’un coup, comme venant du flot de lumière par la petite fenêtre à sa droite, en même temps que la lumière et comme elle, on a entendu la voix du pope : Car tout est vanité et notre vie est ombre et rêve, comme le dit le saint Livre… dans la tombe où ensemble reposent empereurs et pauvres. À nouveau le silence, à nouveau le monde coupé, arraché de ses fondements, vision muette, seules visibles les mains des gens tout proches, silence argenté des larmes. Plis étranges de la lumière, vue suspendue. Rien autour, rien sous les pieds, chute. Redressement, ensuite au-dessus, dans un cercle. Flottement sur les lèvres mouvantes dont on ne comprend rien. Effondrement, tournis, une main qui le soutient, l’équilibre retrouvé. Et se levant au-dessus des tentations, vers Toi en courant. Iochka a hurlé d’un coup le corps dont la voix a interrompu la litanie rituelle, courant au-dessus des gens et des bêtes de la forêt un temps indéfini, puis qui a paru s’arrêter et recommencer avec plus de force chaque fois qu’il réussissait à respirer sans rien dire, ajoutant la lettre a à d’autres lettres a de plus en plus longues, furieuses et gémissantes, pesantes telle une plainte de la terre, tel un sanglot du ciel s’élevant au-dessus de cette église vers les cieux, bondissant comme une bourrasque, traversant le monde en long et en large et revenant mille fois plus fort, orage. Iochka n’était plus que hurlement, le prolongement d’un corps dont il ne savait plus rien d’autre, sauf hurler pour exister. Un animal qui se traque lui-même, se hurlant, en l’absence de toute autre existence. Il a vu le genou droit légèrement courbé, les orteils blancs et maigres du pied gauche un peu crispés, comme pour s’appuyer sur un support invisible dans l’air déjà blanchâtre, une ombre de plus, une vision de blanc d’avant le blanc, une couleur pour laquelle il n’avait pas de nom et ne voulait pas en avoir, il a ensuite vu les poils autour du sexe et l’organe à peine visible sous le renflement en bas du ventre un peu gonflé, la poitrine bizarrement creusée du côté droit comme imbriquée à la corde qui le serrait si fort qu’il pouvait à peine respirer. C’était une pression sur ses poumons à laquelle il commençait à s’habituer, les cordes d’un blanc immaculé ne pénétraient pas dans sa chair, pourtant proches de la limite où le moindre mouvement les aurait rendues coupantes. Tout mouvement faisait mal et son corps était maintenant l’équivalent d’une étrange pierre, comme une lave blanchâtre étendue sur une surface plane. Tout autour – rien. Des murs blancs, ou peut-être une clôture blanche, du blanc au-dessus de lui, il ne savait pas si c’était le ciel ou autre chose ; il n’y avait aucune brise, le monde était figé. Depuis un moment il ne hurlait plus, la bouche sèche, une sensation de soif proche de la folie, il n’aurait jamais imaginé vivre un tel état. Il sentait chacune de ses dents sèche, les gencives collées à la joue, la langue ligneuse comme trop grande pour la bouche, la gorge déchirée par chaque bulle d’air qui la traversait, l’air devenu coupant telle une lame pour lui lacérer les poumons. Il ne respirait pas, il râlait, étouffé. Il comprenait, il vivait chacune de ses respirations, chaque gorgée d’air supposait des efforts et d’assumer sa douleur. Ses poumons étaient aussi sensibles maintenant que les paumes de ses mains, les alvéoles s’étaient transformées en nerfs tactiles douloureux, fouettés par l’air, il lui semblait sentir leur effort à tout moment. Il avait mal jusqu’au sang qui porte l’oxygène dans les artères, il sentait le pouls avec une effroyable précision et savait exactement combien d’inspirations et d’expirations il y a par minute, dans un coin de son cerveau il sentait ses neurones s’alimenter en oxygène et même ses pensées, des courants de plus en plus forts qui circulaient sous son crâne et qui faisaient bouger ses cheveux. De tout son être il ne restait, comme vie, qu’une énorme somme de douleurs qu’il ne serait pas capable de détailler mais qu’il percevait à chaque fraction de seconde et qui occupait tout son espace mental ; la douleur l’avait envahi, il était sa colonie, il se sentait lui-même. Entre deux élancements, entre un clignement de ses yeux secs et le suivant, entre une contraction spasmodique d’un de ses membres et celle qui, obligatoirement, lui répondait, il se disait que la mort devait se présenter comme ça, qu’au fond rien ne se terminait et que ce qui succédait n’était que terrible tourment, qu’il n’y avait pas de fin et que c’était cela justement la fin, l’absence de toute fin. Cette fin sans fin qu’il vivait était un commencement sans commencement, plus aucun doute même à propos du doute, la certitude existait en soi et n’avait plus besoin de certitudes ni de preuves, tout était là et le corps – ultime redoute de la souffrance, le lui disait précisément. Il lui a semblé entendre un son. Durant une seconde, toutes les douleurs ont cessé, son corps n’était plus que perception, une tension suprême de l’ouïe, un espoir fou de ne pas être tout seul et que la fin n’était pas encore arrivée, tout n’était qu’imagination, vision ou erreur, qu’il existait encore une chance, on allait le libérer des liens et il se mettrait debout, se dégourdirait les muscles, boirait à sa soif, mangerait et ainsi son corps continuerait de vivre et il survivrait en même temps que son corps. Il avait tellement tendu l’oreille qu’il lui avait semblé sentir une déchirure et le sang en couler, il ne pouvait pas voir cet endroit ni vérifier de sa main, l’impuissance le sortait de ses gonds et de sa gorge est sorti alors un hurlement métallique, enroué, d’animal blessé, traqué qui rendait l’âme, écroulé. C’est une impression seulement, s’est-il dit. Il commençait à voir un peu différemment, au-dessus de lui apparaissaient des nuances de gris, c’était comme si les choses avaient tourné autour, l’espace où il se trouvait tournait doucement, puis il s’est assis dans le blanc où il s’était plongé avant, et il y est resté immobile. Il a vu du coin de l’œil la fumée devant son pied s’amenuiser. Il a même entendu cet amenuisement, un chuintement quasi imperceptible qui semblait monter dans son cerveau et s’y arrêter un peu en arrière, du bout des orteils il a senti la fumée disparaître comme une poussière très fine et visqueuse mais il a perçu alors des arômes forts, piquants. Une caresse chaude. Un contact délicat, diaphane, qui lui a traversé tout le corps et qui s’est perdu aussi. Puis une douleur aigüe. La caresse s’est transformée en brûlure et pincement à la fois, et il a vu avec des yeux éberlués et sans avoir la force de hurler, que l’endroit où tout à l’heure il y avait eu une fumée blanche, était devenu bleu et rouge, une flamme qui lui rongeait lentement le pied. Il a essayé de s’en dégager, les liens le serraient encore plus et il a senti sa peau lacérée, les muscles étranglés, les veines bloquées, il a essayé d’éviter la flamme en levant son pied et au même instant une autre flamme s’est allumée sous son genou, puis une autre sous l’autre semelle et encore une sous l’autre genou, il a regardé les flammes qui faisaient fondre sa peau, de son corps s’élevait une fumée blanchâtre – qui semblait remplacer la précédente –, la chair fondait, les pieds devenaient une masse brûlante et douloureuse et il s’est dit que les douleurs d’avant n’étaient que de simples caresses en comparaison de cette nouvelle sensation de corps qui se consume et fait mal, les nerfs qui brûlent en envoyant des signaux d’alarme au cerveau et tout n’était alors que panique et désespoir, il ne pouvait plus y échapper, il n’y avait pas de mouvement qui le sauvait de ces flammes qui l’avaient frôlé en allant s’embrasser et danser dans l’air déjà saturé de l’odeur de sa chair brûlée, il a senti un os du talon se casser, la peau du genou s’est fendillée et il en coulait un liquide blanc et collant qui ne pouvait être que du sang qui brûlait, la douleur qui faisait mal, frayeur qui brûlait aussi, mutisme en flammes allumées de plus en plus hautes qui enveloppaient tout son corps comme un infini enlacement, seule la tête dépassait du feu, seuls les yeux qui regardaient vers le bas du corps et le nez qui sentait, les oreilles qui entendaient sa peau et ses os exploser et le cerveau, oui le cerveau brûlant dans lequel coulaient du sang ardent et une frayeur inhumaine – limite de tout entendement. Il souhaitait une mort immédiate qui mette fin à la souffrance, quelque chose qui l’aurait entouré et extrait de l’océan de feu qu’était devenu le monde visible ; les fractions de seconde se dilataient et annulaient toute idée de temps, il n’était plus que frayeur et corps qui a mal, son univers se réduisait au bleu et rouge des flammes et à l’écume blanche qui de temps en temps giclait en jets de son intérieur, il ne pouvait plus tendre que les muscles du cou, du maxillaire et du visage, son existence était réduite à une réflexion terrifiée et spasmodique, tout s’était retourné vers soi et il comprenait qu’à la fin le corps n’est que souffrance, spasmes et peurs, il n’était plus qu’une frayeur qui respirait miraculeusement par les poumons qui eux aussi commençaient à brûler, il fallait que ça se termine, de hautes flammes ont embrasé son visage comme un embrassement maternel, il a senti à nouveau la chaleur, sorte d’amour manifesté par le feu, le bleu s’est approché de plus en plus de la vue et l’a avalée, il a senti ses yeux brûler et la bouche envahie par un goût presque agréable de chair brûlée, rien ne pouvait plus être changé, la mort était un feu amoureux.

Il a senti tout à coup que les mains du contremaître le soulevaient, a vu son visage soucieux, le cou raidi, les veines prêtes à éclater sous la peau, a entendu un « Iochka, hé, Iochka ! » et puis un « oh, quelle épreuve pour l’âme quand elle quitte le corps »… La voix nasillarde du prêtre continuait de lire, des regards soucieux allaient et venaient entre le cercueil placé au milieu de l’église et l’homme qui soutenait Iochka pour qu’il ne s’écroule pas, un murmure a traversé l’espace, le regard du prêtre a quitté un instant le livre et s’est posé sur celui qui était tombé avant de se déplacer, interrogatif, vers le contremaître, un léger haussement d’épaule de celui-ci a tenu place de réponse, le pope a continué. Vanités sont toutes les choses humaines. Qui reste après la mort… Dieu éternel, repose celle qui vient de nous quitter dans le bonheur non vieillissant. Iochka le regardait à présent bien calmement, son regard – pas très clair – allait de celui-ci au cercueil, il semblait avoir recouvré ses esprits, les gens qui étaient à l’intérieur de l’église avaient à nouveau retrouvé le silence et à part l’écho du diacre aux phrases du pope, on n’entendait plus rien, pas même une respiration un peu plus profonde. Dans l’esprit de Iochka seulement se faisait place une pensée affolante, une ombre de ce qui se passait là et qui allait se passer, quelque chose qu’il ne pouvait pas comprendre ni dire, comme de l’oubli de soi. Non pas embrumé – comme tout à l’heure – mais très limpide au contraire. Il avait l’impression qu’il n’avait jamais pensé de manière si limpide, qu’il n’avait jamais vu les choses aussi clairement que durant ces dernières heures où il avait vieilli, il commençait à voir comme dans une eau profonde mais pure. La voix du prêtre s’élevait sous le plafond, suivie ou doublée par la reprise du diacre dans le silence collectif, la lumière traversait les petites fenêtres à peine tamisées, le regard de plus en plus limpide de celui qui le posait sur une partie de son propre corps qu’il ne comprenait pas véritablement, ce regard – comme une question plus vaste qui n’entendait plus une partie du service religieux – s’éloignait, voyait le passé devant ses yeux d’une manière étrange comme dans un songe, comme dans un monde où il ne l’avait jamais vu. Corps. Entier. Tous deux ensemble, à l’infini. Pour toujours, s’est-il dit, pour toujours. Oh, miracle, quel est ce mystère, qu’a-t-on fait de nous ? Comment avons-nous pu nous mettre le joug de la mort ? Iochka n’a plus entendu la dernière phrase, dans sa tête s’est fait un grand silence. L’autre tombeau.

Toujours dans le silence et sous son regard s’est poursuivi le reste du service funèbre, sans qu’un seul son l’atteigne, sans qu’il ne sorte un seul son de lui. Les mots avaient peut-être tous quitté son esprit pour un temps, peut-être que le mutisme qui s’était emparé de lui depuis la mort de sa femme était une manière de parler mais ce n’était pas tout ; il y avait encore une chose qui s’incrustait petit à petit dans la tête de Iochka sans que lui-même ni personne ne le sache mais, oh combien réelle, plus dure que la lumière qui lui piquait les yeux depuis un moment et lui faisait serrer les paupières.

Lorsqu’il a dû s’approcher pour embrasser l’icône posée entre les mains d’Ilona, selon le rituel, et qu’il a été près du cercueil qu’il avait regardé tout le temps comme s’il s’était regardé lui-même d’une autre façon, qu’il s’est penché sur sa moitié et que ses lèvres ont touché le bois parfumé et que son regard était si proche du corps, qu’il a fait le pas conforme en arrière, il a senti en son for intérieur, sans l’aide des cieux ou de la terre ou d’un autre élément extérieur, que c’était lui qui tenait en ses mains la petite icône en bois, que c’était à lui aussi que tout était arrivé, qu’il était le corps étendu dans le cercueil, étant comme au début et comme tout le temps avec Ilona, formant un tout, un seul corps. Il observait les événements de l’extérieur, et il se voyait lui-même, vieilli, voûté, blanchi, les mains noires et tremblantes, dans ses vêtements usés, à côté de son enfant qui ne le quittait pas une seconde, comme s’il comprenait mais n’aurait pas su dire ce qui se passait. Il est sorti le dernier de l’église, sombre et serein à la fois, prêt à descendre dans la fosse. Mais arrivé au bord de ce trou béant, alors qu’il allait faire un pas dedans, une main de fer l’a arrêté et l’a tiré de côté. On n’entendait plus rien, pas une voix, pas un bruissement, pas un oiseau dans l’après-midi chaud d’automne, Iochka était là au milieu des gens, assistait à son propre enterrement. Il a vu l’homme en chasuble verser quelque chose sur leurs corps, il a senti l’humidité dans son cou et s’est essuyé à l’instant précis où le liquide coulait sous l’oreiller sur lequel reposait la tête de la défunte, le cercueil a commencé à descendre et il a vu au-dessus le ciel, quelques nuages pressés, des gens éplorés et soucieux, chacun mourant pour soi autour de cette fosse, le monde renversé, bords et ciel, l’horizon qui séparait et disparaissait, devenu paroi de terre marbrée par les racines fraîchement coupées. Il a vu l’encensoir s’ouvrir, les cendres tomber ou être emportées par le vent et, autour du corps, une poignée de terre. Il restait au milieu des gens, et avec une force irréelle il s’est collé à la terre lorsqu’une main a voulu le faire avancer. Il se tenait entre les gens muets, seul, son corps – à l’insu des autres – tombeau funéraire. Il y est resté jusqu’à la toute fin, la fosse a été remplie de terre et un moment il y a eu la nuit noire, puis la lumière est revenue, et il a vu les gens s’éparpiller et certains partir, quelques-uns assis sur les marches, d’autres en train de boire après avoir laissé tomber quelques gouttes par terre. Il ne bougeait pas, cloué sur place. Rien au monde n’aurait pu faire qu’il s’en détache, qu’il quitte cet endroit où lui-même venait d’être enterré, il regardait, immobile, le monde et n’en comprenait que les mouvements et tout à coup dans sa tête a résonné un tonnerre : « Eh, Iochka », des mots simples et gentils qui sonnaient dans sa tête comme un orage. Il n’a toujours pas bougé, le regard perdu au-dessus des arbres, les sourcils froncés, et, sur le visage, ce qui aurait pu être le début d’un mot. Il a tourné la tête vers l’ombre de celui qui lui parlait, il s’est retourné et il a aperçu les brodequins géants, les mains comme des pelles, il a relevé les yeux et a vu un visage qui le regardait avec ce qui devait être de l’inquiétude. Il n’a rien dit, il a juste écouté le grondement du tonnerre dans son esprit. Près de ce visage en est arrivé un autre, et encore un, puis un homme en noir s’est joint à eux, l’air pensif. Ils le regardaient tous, Iochka ne bougeait toujours pas, rien ne passait sur son visage, ses mains ballant le long de son corps comme étrangères à lui, les pieds cloués au gravier du sol alors que son regard semblait traverser les gens pour aller s’accrocher à l’horizon qui était la fin du monde.

— Eh, Iochka, a dit l’homme géant.

— Eh, Iochka, a dit l’homme d’à côté.

— Eh, Iochka, a dit l’homme en noir.

— Où est Iochka ? a-t-il dit brusquement.

Les hommes se sont regardés, les hommes se sont transformés en questions vivantes, l’un d’eux a esquissé un sourire triste, le géant a répété :

— Eh, Iochka, qu’est-ce qu’il t’arrive ? Allez, viens qu’on prenne un verre.

— Où est Iochka ? a-t-il dit en regardant autour de lui.

Une main l’a tiré avec douceur et l’a fait asseoir sur un banc, à l’ombre. Le soir allait tomber.

OceanofPDF.com P ENDANT QUE LA TERRE se tassait sur le cercueil de bois simple, couvrant petit à petit tout ce qui avait signifié une vie et faisant que le monde était encore plus ténébreux, elle a observé, un peu à l’écart, les gens qui commençaient à se retirer ou à partir doucement vers leurs maisons ou leurs baraquements. Elle s’est approchée de la petite croix plantée à la tête de la tombe, a posé une main sur le bois brut et elle a pensé un bon moment à tous les instants passés ensemble, à leurs fous rires, leurs papotages, leurs discussions pleines de petits secrets, les soirs où les autres buvaient et ne se souciaient plus d’elles. L’arrivée d’Ilona dans la vallée, son baptême avant le mariage, les belles noces et le baptême de l’enfant dont elle était la marraine et Vasilé le parrain, le petit Iochka, appelé Iochka, comme son père, selon la tradition de leur famille, les années passées ensemble dans leur petit monde. Leurs amours, les deux hommes qui s’étaient tant liés d’amitié même s’ils ne se parlaient presque pas parce qu’ils n’avaient pas grand-chose à se dire. La maladie d’Ilona – pressentie et qu’elle avait presque endurée elle-même, avec toutes les souffrances atroces, puis la certitude qu’elle aussi allait retourner d’où elle était venue, peut-être dans les bois, dans les montagnes, là où « loin » et « près » n’existaient plus, où les mots allaient s’effacer graduellement et finir en vagues impressions dans l’oreille et la faculté de parler disparaître complètement. Elle a regardé la montagne et, au-dessous, la forêt, la terre couverte de gravillons. Ses bras ballants près des vêtements de deuil. Elle s’est retournée. Des gens en groupe parlaient doucement, elle ne pouvait pas les entendre de là où elle se trouvait. L’église projetée sur la forêt qui commençait à changer de tons. Le silence qui l’entourait, elle a regardé le silence en face et s’en est approchée. Elle est restée quelques instants immobile. Elle a repéré une pierre et s’est assise dessus. Elle savait. Elle a attendu que les hommes finissent de boire et quand son homme s’est dirigé vers le portail elle l’a rejoint. Ils ont repris, silencieux, le chemin de la descente, ils n’avaient rien à se dire, Iochka marchait entre eux mais ils n’avaient rien à lui dire non plus. Derrière venaient le pope et le docteur se parlant à voix basse. Ils se comportaient tous, à leur insu, comme s’ils n’avaient pas voulu déranger le silence et les seuls sons étaient ceux de la forêt, des craquements, des bruissements, des gazouillis, la nature parlant à leur place. Arrivés au carrefour, ceux qui habitaient de l’autre côté sont montés dans un camion et ont disparu dans un nuage de poussière. Les ouvriers sont partis, par groupes, vers leurs baraquements. Iochka s’est assis, sans le savoir, exactement sur la pierre où s’était reposée Ilona le fameux jour. Il a mis l’enfant sur ses genoux, lui a caressé les cheveux et a regardé vers le haut. Les quatre autres se sont retirés un peu et ont attendu sans rien dire. Il n’y avait rien à dire. Il a mis l’enfant dans l’herbe devant lui et il est resté immobile comme la pierre sur laquelle il était assis. Il a baissé les yeux et a regardé ses mains, il les a fermés, il n’y avait rien à voir, pas là. Il s’est mis debout et il est parti vers la maison. Le contremaître a essayé de le faire monter dans le camion qui les attendait, il s’est dégagé de la main et des paroles de Vasilé et a continué à marcher sans même tourner la tête. Il regardait par terre, rien d’autre, il ne voyait que les pierres couvertes de poussière, ses chaussures poussiéreuses, l’une après l’autre, le portant en avant.

Iléana a pris le petit par la main en silence et a marché derrière Iochka. Les autres sont partis en camion, il y eut un moment un bruit et un nuage de poussière qui s’éloignaient, puis rien que le chemin qui mène au chantier. Et les sons de la forêt autour, de plus en plus proches, de plus en plus forts, de plus en plus tentants. Invitants. Le lent bruissement du monde dont Iléana était sortie pour venir dans cette vallée, il y avait tant d’années, la rappelait. Le bruissement du retour, la nostalgie de son chez-soi. Iléana serrait dans sa main la menotte de l’enfant et marchait derrière cet homme brusquement rapetissé, voûté, les cheveux blanchis. Elle devait partir. Retourner d’où elle était venue, ce monde-ci n’était que souffrance et mort et amour, visages de l’aliénation, de l’éloignement de soi. Elle devait partir, retourner dans le monde sauvage. Être à nouveau elle-même, entière, avec les bêtes sauvages et les oiseaux et l’absence de tout langage.

Iochka s’est arrêté, s’est approché du ruisseau qui serpentait à côté du chemin, s’est penché au-dessus de l’eau fraîche et s’est lavé le visage. Il a regardé un moment les pierres au fond du ruisseau, a respiré profondément, a porté une main à son front puis a repris sa marche.

Sans échanger un mot ni un seul regard, ils ont repris tous trois leur marche. Chacun dans son monde, taisant ses pensées, l’enfant n’osant rien demander, marchant derrière son père et donnant un coup de pied de temps en temps aux pierres du chemin avec ses chaussures neuves et pleines de poussière. Il levait parfois son regard vers tante Iléana, la marraine, il voulait dire quelque chose puis renonçait et continuait de marcher en silence, et lorsqu’ils sont arrivés devant la maisonnette et que son père s’est assis sur le petit banc de devant comme s’il voulait qu’on le laisse seul, la marraine a tiré doucement l’enfant par la main et l’a emmené aux baraquements. Elle lui trouverait de quoi l’amuser. Jouer au ballon avec les apprentis n’était pas difficile. Arrivés devant sa remorque, elle lui a indiqué d’un geste de tête d’aller sur le terre-plein où les jeunes jouaient ensemble, elle voulait laisser le vieux Iochka seul un moment, c’était la meilleure solution.

Quant à celui-ci, écroulé sur son banc devant la maison, laissé seul mais abandonné de personne, il se tenait les mains croisées et les regardait ; s’il les avait couvertes du peu de larmes qui lui restaient encore, elles auraient paru cristallines dans l’air doré de l’après-midi ; et non moins étrangères à lui, éloignées même si en apparence solidaires de son être. Dans sa tête une idée se frayait un chemin, une pensée qu’il devait tout de suite mettre en application, une pulsion, un frisson qui propulsait tout son être en un mouvement tournoyant vers l’intérieur. Un appel venant de lui, pas d’ailleurs, un effondrement ne pouvant être qu’une élévation en dehors de la pensée qui se faisait acte. Il s’est mis debout, les mains sont tombées, flasques et entraînées par le mouvement lent du corps porté par les pas à l’intérieur de la maison, elles ont sursauté imperceptiblement quand les pieds ont franchi le seuil, puis paumes retournées en direction de la cuisine les mains ont regardé les choses qui demandaient à être réglées en même temps que les yeux et l’esprit, et se sont mis à chercher : la grande marmite pleine d’eau, les allumettes, l’ouverture du fourneau. Le feu a pris, triste. Pas un feu calme, couvant, plutôt furieux. En volutes. Le temps que l’eau se réchauffe, les mains n’ont rien fait d’autre que tirer le baquet au milieu de la pièce, fermer la porte séparant du monde, se mettre à côté du fourneau avec le reste du corps et attendre et, quand l’eau a chauffé, déshabiller ce corps de ses habits de deuil, prendre une serviette et la poser à côté sur le petit tabouret que ce corps venait de quitter. Ensuite, l’espace d’un instant, les mains se sont superposées à l’esprit et ont soutenu l’entrée dans l’eau. Le corps s’est plongé péniblement dans le liquide accueillant, lourd de souffrance, d’incompréhension, de terreur presque. Les mains ont commencé à le laver, à caresser la peau comme pour la débarrasser de toute la vie, cette fumée poisseuse. Laver le cou, laver la poitrine, passer sur toutes les parties de ce nouveau corps de femme avec le soin d’une mère qui lave son bébé, il a même eu envie de s’accroupir, de se mettre en boule au fond du baquet et d’y rester jusqu’à la fin des temps, de ne plus jamais se relever, puis une main, une main qui n’était qu’à elle a glissé entre les jambes et a fait la chose qu’elle avait faite tant de fois, caresser, appuyer, demander et son propre corps lui a donné, s’est laissé aller à la volonté de ce plaisir qui devenait un grondement montant et le début d’une mort, la voix a laissé échapper un gémissement, la tête renversée en arrière et le corps recroquevillé sous la main, le plaisir augmentait avec chaque instant et devenait un univers, un univers blanc derrière les paupières fermées, un univers rouge devant les yeux ouverts, noir dans les brèves fulgurations presque à bout du plaisir, mais dont un instinct inconnu arrêtait l’achèvement, non, rien ne devait s’accomplir, prolonger le plaisir quand bien même cela faisait mal, quand bien même cela ressemblait à une mort et il a continué un temps, il a gémi, s’est tortillé, s’est flagellé avec ses propres caresses dans l’eau maculée du baquet, il s’est cherché sans se trouver. Il a bondi, s’est arraché – est ressorti de sa rotation –, s’est enveloppé dans la serviette et a laissé s’effondrer le corps sur le lit qu’il avait quitté plus tôt, la main a continué son travail et peu de temps après et quelques battements de cœur et des tentatives d’ouvrir les yeux, sur la couverture où le corps avait reposé, a pris forme une petite flaque blanchâtre dans laquelle le corps de la femme s’est vautré accompagné d’une respiration saccadée, de serrement dans les bras, tout en observant la lumière peu claire de derrière les paupières. Parce que durant ce temps où le corps de Iochka avait accompagné le départ du corps de son épouse, son esprit, déjà dérangé à force de se débattre dans la douleur, était devenu son esprit à elle. Lui-même ne savait pas s’il y avait un autre Iochka lui ressemblant, ne se reconnaissait même pas, brièvement, en passant, il était devenu aussi et entièrement Ilona, celle qui était partie, pleurée par les autres, lui il la vivait sur cette Terre. Lorsqu’il a quitté le lit sur lequel il venait de se laisser aller aux tourments du plaisir, annonce toujours d’une mort, lorsqu’il a montré à nouveau son visage au monde – monde où il n’y avait personne d’autre que ce corps erroné, il n’a rien senti de spécial et rien ne l’a ramené à l’état d’avant la mort, lorsqu’il était lui et elle était elle, il est resté ainsi, femme dans la carcasse d’un homme, voix éteinte, endormissement de soi, effondrement dans la folie. Il s’est assis sur le banc devant la maison, silencieux/se, seul/e, se débattant entre les deux êtres qui vivaient en lui séparés et unis en égale mesure, tel un amour qui brusquement est devenu ce qu’il voulait être dès son origine, même corps et même esprit, fusion. Et si l’esprit redevenait le sien, il oubliait la femme de son intérieur. Et lorsque la femme prenait possession de lui, il se regardait, étranger, et se demandait ce qu’il faisait dans ce corps-là. Étranger à soi et effondré dans sa folie, il s’est levé du banc et il est parti vers les baraquements devant lesquels devait se tenir le repas en mémoire de la défunte, ne sachant pas clairement où il allait, pourquoi et qui il était, qui il allait être l’instant suivant, ne se connaissant pas lui-même, continuant pourtant à agir comme si de rien n’était, dans la rotation démente de l’habitude qui pousse tous les pas de tous en ce monde.

Et quand il est arrivé, ce corps sous l’oppression de son propre cerveau s’est assis comme à son habitude sur un coin de banc pour regarder comme il le faisait d’ordinaire, perdu et muet, sans avoir grand-chose à dire parce qu’il n’avait jamais eu à dire quoi que ce soit, et la femme de son dedans n’était pas non plus une bavarde du temps où elle vivait sur terre, dans leur petit monde de devant le baraquement, bien serré dans le cercle où tournait la vie de ceux de là-bas, un monde où il allait se produire un fait qui laisserait des traces, marquant le souvenir, superposé à la journée où Ilona avait quitté cette terre.

Iléana, la femme du contremaître, avait tout fait selon la coutume, s’était assurée que tout était en règle pour le repas du souvenir, sous l’emprise de l’idée qui la tourmentait depuis longtemps, l’idée du retour, du revenir à celle qu’elle était avant, d’être vraie, elle s’est dit qu’il fallait la mettre en application sans plus tarder. Et après bien des années, autant qu’il en faut à une vallée pour avoir son premier mort et devenir en conséquence une vraie communauté humaine, elle a défait ses tresses, laissant ses cheveux libres, n’a plus lavé ses mains et ses pieds, ne s’est plus préoccupée de rien, s’est assise pensive et muette sur la marche occupée d’ordinaire par son Vasilé. À travers ses mèches sales et entre ses doigts rougis lui soutenant le visage, elle regardait le petit espace où elle avait mené sa vie. Sans idées précises, elle a juste regardé, calme comme un rocher. Comme une fin. L’homme qui avait été tant de temps à elle buvait à une table avec ses amis, silhouette géante, voûtée par une douleur qu’il n’aurait jamais exprimée en paroles. Un bel homme, s’est-elle dit incidemment. Un homme beau dans un corps beau et fort. Elle s’est levée, a fait les quelques pas qui les séparaient, lui a pris la tête entre ses mains vigoureuses, l’a fait tourner et l’a embrassé sur les lèvres. Sans aucun mot. De sa bouche n’est sorti aucun son. Se tournant vers le soleil couchant, vers la petite montagne en face de la vallée, elle s’est mise à cheminer doucement, les plantes de ses pieds nus ont senti les aiguilles de pin, le gravier que le temps avait éparpillé entre les racines labourant le sol. Elle a commencé à monter, les longues branches sèches du bas des sapins ont déchiré ses habits, accroché ses cheveux, chaque pas devenait un pas dans la souffrance qui ne trouvait plus de place dans son esprit. Elle s’est mise inconsciemment à ôter ses vêtements, pas d’importance, rien ne comptait à part la marche, à part le retour qui n’était plus, à l’instant, qu’un départ. De l’autre côté du plateau, dans la zone sauvage, son corps bougeait déjà plus agilement à travers les fourrés et les taillis, débarrassé des vêtements, des insignes du monde auquel elle venait de s’arracher. Toute sa peau était griffée, les plantes des pieds une plaie vive, les mains ne prenaient même plus la peine d’écarter les bosquets. Elle se fondait dans le maquis, faisant corps commun avec la végétation et la terre rocheuse qu’elle piétinait.

Quant à Iochka, à partir de ce jour-là, il n’a plus parlé que très rarement.

L’esprit de sa femme l’habitait, vivait en lui avec le même calme naturel dont il avait habité son propre corps, l’esprit de sa femme taisait tous les mots qu’il aurait pu dire aux gens. De l’autre côté du plateau où Iléana avait disparu et dont elle allait redescendre quelques jours plus tard, le corps telle une véritable plaie à vif, sans parler, comme muette à jamais devant les gens, excepté son homme, Iochka n’avait pas fait un seul mouvement pour montrer aux autres qu’il existait.

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L E BRUIT D ’ UNE PORTE MÉTALLIQUE claquée dans le voisinage avait déchiré le silence, des milliers d’aiguilles perçaient son tympan à chaque réverbération du coup, il se tenait la tête appuyée contre la paroi métallique, les yeux fermés et la respiration profonde, et écoutait les pas s’éloignant ou s’approchant, incapable d’identifier la direction que prenait la personne dans le couloir, ne savait pas si on allait venir à sa porte ou à une autre ou ailleurs, à un endroit où la personne allait probablement se reposer pour mieux recommencer, pour ouvrir d’autres portes, pour faire venir d’autres personnes et les amener à cet endroit justement dont ils ne savaient rien. C’est du moins ce qu’il avait cru au début, depuis il s’était écoulé une semaine, d’après le nombre des hurlements désespérés dans le couloir, il avait été conduit dans la pièce blanche qui semblait dépourvue de parois, on l’avait allongé sur une table et on lui avait coupé les organes avec le plus grand soin ; durant tout ce temps, dans la pièce on n’avait pas entendu un seul mot, sinon le bourdonnement des appareils et le cliquetis presque diaphane des instruments avec lesquels on lui coupait le sexe et tout le pourtour, une piqûre lui avait calmé la douleur et on l’avait ensuite transporté sur un fauteuil à roulettes, dont le fonctionnement ne produisait aucun son à part le bruissement des roulettes sur le sol impeccable, vers une immense salle à manger où des milliers d’autres semblables à lui se tenaient à leur place dans un silence absolu. Les hommes avaient tous, comme lui, des bandes autour de la taille indiquant l’opération subie, les femmes au niveau des seins extirpés et, comme il pouvait le deviner, les autres atouts féminins n’avaient pas été épargnés non plus. Depuis, il restait dans sa chambre. Avec la douleur atroce à l’aine dans une attente inhumaine de ce qui apparemment ne se produirait pas. Dans l’attente de quelque chose qui n’advenait pas, espérant que ça ne survienne pas, regardant la porte comme une bénédiction de derrière laquelle pouvait venir la menace de sortie ; qui se faisait entendre par ailleurs, selon son impression à l’aube, par les hurlements inhumains de ceux qui quittaient leur chambre, par les pas réguliers et comme morts de ceux qui les emmenaient avec eux, le silence, le silence assourdissant qui succédait. On parlait depuis longtemps de cet endroit où il se trouvait à présent, on parlait à voix basse de toutes les réglementations imposant la disparition d’un certain nombre de personnes chaque semaine, de voisins qui haussaient les épaules si on leur demandait où étaient allés leurs amis en ajoutant que les gens qu’ils avaient si bien connus n’avaient jamais existé. Évidemment, il en avait aussi entendu parler. Un programme particulier par lequel un pourcentage de la population était mené à l’abattoir pour y être sacrifié ; pourquoi ? Personne n’aurait pu le dire exactement, personne n’arrivait à comprendre quelle était l’explication de ce sacrifice d’humains comme si c’étaient des bêtes. Certaines histoires sur ce sujet étaient peu vraisemblables, on parlait de mécanismes de décapitation, de fusillades, d’éviscérations, d’autant plus sanglants et improbables quand la personne qui les évoquait le faisait d’une voix tremblante et basse ; il se souvenait même d’un type très massif racontant d’une voix presque inexistante que derrière l’énorme mur métallique montait un tas de cadavres qui ne pourrissaient plus, qui restaient là à l’infini, personne ne savait dans quel but. Il s’est levé, la douleur l’a parcouru à nouveau des pieds à la tête, il est allé jusqu’à la porte et a écouté, l’oreille dressée. Quelque part au loin, un petit vrombissement de moteur. Un véhicule, probablement. Dans la paroi métallique, près de son oreille, il a identifié comme un bruit d’eau qui coule mais peut-être qu’il se trompait, peut-être qu’il n’y avait rien. Un hurlement inhumain a déchiré le silence à l’instant où il décollait l’oreille de la paroi, on a entendu un bruit de corps tombé, et un sifflement court a mis fin à tout ça. Le silence est revenu. Il a fait quelques pas autour de sa chambre, s’est assis, il a pris son courage à deux mains et a soulevé son bandage, à cet endroit il ne restait qu’une cicatrice insignifiante, comme une griffure qui avait mal guéri. Il s’est rassis dans son coin préféré, a pris sa tête entre les mains, se disant qu’il ne devait pas pleurer. La peur, la peur ininterrompue suffisait, à quoi bon pleurer ? Durant une fraction de seconde, des souvenirs sont passés devant ses yeux : une belle matinée tranquille, un chemin long et ondulant au pied d’une montagne, le sourire de l’enfant au coucher du soleil, tout cela avait disparu pour toujours au-delà des murs métalliques des derniers jours de sa vie. Il a senti un filet de liquide qui s’écoulait de lui, il avait cédé, en raison de sa concentration sur les pensées et les souvenirs, il avait oublié sa promesse de ne plus jamais laisser le liquide sortir de lui, il a senti une brûlure terrible, a regardé la flaque jaune qui se formait à côté de lui, beaucoup de liquide jaune qui devenait ensuite incolore. Il a été obligé de changer de place, il ne pouvait pas rester dans cette misère, même s’il savait que la misère c’était lui-même et qu’il n’y avait aucune différence entre le liquide séjournant en lui et celui qui s’amassait en flaque sur le sol, il a entendu des pas derrière la porte et a senti de tout son corps le loquet métallique tiré comme s’il glissait dans son cerveau avec une lenteur insupportable, a respiré profondément, pris d’une peur inimaginable, il a été quelques instants paralysé, s’est blotti dans un coin de tout son être, il aurait voulu disparaître, la porte s’est ouverte avec un bruit assourdissant. Des forces inhumaines l’ont relevé, installé sur un fauteuil, ses bras et ses jambes serrés fortement par des sangles en cuir qui lui écrasaient les veines et les tendons, il a été emmené et il a revu le couloir interminable avec des centaines de portes métalliques semblables à celle derrière laquelle il avait été enfermé des jours entiers, à chaque coin s’ouvrait un autre couloir exactement identique, après chaque escalier roulant il y avait d’autres centaines de portes, c’était un labyrinthe et l’idée qu’il ne pourrait pas s’en échapper lui a traversé l’esprit. À un certain moment, sans qu’il s’en rende compte, les portes avaient été remplacées par d’énormes projecteurs qui laissaient voir des cours et des hangars démesurés. Des halles avec des instruments qui descendaient du plafond, des cours couvertes de cadavres d’hommes, cours gigantesques, de centaines de mètres de longueur chacune, jonchées de tas de cadavres sur des tas de cadavres, nombreux au point de ne plus transmettre le sentiment de mort mais plutôt une sensation de beauté, une fascinante géométrie du corps humain dans toutes ses hypostases : corps contorsionnés, pliés dans les positions les plus inimaginables, des corps semblant posséder plusieurs bras, pieds, parfois plusieurs têtes, des corps qui, au-delà des parois en verre, le calmaient et lui donnaient le sentiment d’appartenir au monde. Par un caprice du lieu d’où il regardait, il a vu, à côté d’une des fenêtres, avec toute la précision dont il était encore capable après le mirage des cadavres, la tête de sa femme, une tête d’ange qui s’était mise comme exprès devant la vitre et le contemplait avec une sérénité qui l’a fait, durant l’intervalle d’une respiration, retomber amoureux d’elle. Son être, sans sexe maintenant, aimait ce reste d’être sans sexe qui le regardait par la paroi de verre. Une quiétude inconnue jusque-là s’est lovée dans son cœur ; il a respiré profondément, il a regardé ses mains qui ne serraient plus les barres en acier du fauteuil, a regardé droit devant lui, non loin de là on aurait dit que se profilait une porte s’ouvrant. Au bout de l’énorme salle on apercevait une lumière telle qu’il n’en avait encore jamais vu, comme une rédemption. Il est resté seul, les pas quasi imperceptibles qui l’avaient conduit ici s’éloignaient. Il y avait là de l’outillage, des grues, des bandes roulantes, des scies, des guillotines gigantesques dont il soupçonnait l’utilisation, des jets d’eau qui nettoyaient le sol, une odeur de propreté comme il n’en avait plus senti depuis longtemps, tout cet espace dans un labyrinthe formé par de petites niches destinées à recevoir des fauteuils comme le sien. Il a surtout remarqué les tapis roulants et ceux qu’ils transportaient, et il s’est rendu compte qu’il s’y retrouverait lui aussi finalement, il a compris que rien dans toute sa vie n’annonçait la possibilité de voir ce qui arrive avant le Moment, non, une pareille chose ne pouvait pas être annoncée, ce sentiment-là n’aurait pas pu se raconter. On ne peut pas dire à quel point c’est juste auparavant, parce que chacun voit pour lui-même, c’est le grand secret, c’est peut-être bien pour cela que j’ai vécu, s’est-il dit mentalement. Un soubresaut lui a fait comprendre qu’il était sur un tapis roulant et qu’il n’avait plus besoin d’aide dorénavant. Des bras métalliques se rapprochèrent doucement, il a tenté de les éviter s’enfonçant dans son fauteuil, de se confondre avec le siège, il a rentré la tête et a contracté ses mains et ses jambes jusqu’à sentir que les sangles lui sciaient les veines, les bras de fer le saisirent, sa tête fut immobilisée par une force inouïe, la force de la machine, le siège sur lequel il était assis a glissé vers une niche du mur métallique proche. Il n’a pas vu défiler sa vie devant ses yeux mais il a senti une peur qui paralysait tout son corps, lui coupant la respiration et il s’est laissé envahir, en même temps, par l’amour indicible pour la femme qu’il avait vue derrière la vitre du couloir, ses yeux le calmaient, ses cheveux soyeux lui caressaient le visage. Il a regardé devant lui et a bondi du lit, chancelant jusqu’à la porte, s’est collé au bois le séparant du monde et il y est resté haletant et attendant que l’image qu’il venait de voir s’efface de son esprit, attendant une quiétude dont il était sûr qu’elle viendrait. Il s’est accroupi, a glissé une main entre ses jambes, s’est caressé instinctivement et il a compris que rien n’était vrai, a senti un coin de son œil s’humidifier.

Après des semaines où personne n’avait réussi à arracher un mot à Iochka, au bout de séances qui semblaient sans fin et qui – par un étrange retournement du sort – ne déclenchaient pas de disputes acerbes entre le pope et le docteur, après nombreuses opinions sur ce qui arrivait à ce malheureux qui ne voulait plus parler et qui s’enfermait à la même heure, chaque jour, et ne sortait plus jusqu’au matin, ils avaient fini par comprendre quelque chose :

— Il est fou de douleur, mon père, écoute-moi, j’en ai déjà vu des comme lui et même toi tu en as vu.

— J’en ai vu, certes, mais pourquoi le sortir de chez lui et l’enfermer dans ton hospice, puisque c’est juste en face et que tu peux aller chez lui comme tu veux ?

Vasilé assistait sans rien dire, assis au coin de la table, parfois en souriant dans sa barbe et en attendant une explosion d’invectives qui ne se produisait plus, il s’ennuyait presque.

— Moi je suis d’avis de le placer dans une chambre à l’hôpital, on ne sait pas, s’il n’est plus chez lui, dans son élément, peut-être qu’il retrouvera ses esprits.

— Il les retrouvera sans doute, sois pas si naïf, disait le pope avec dépit. Qu’est-ce qui peut te passer par la tête, c’est incroyable !

Le docteur se mordait les lèvres, il invectivait mentalement le pope, mais rien ne sortait de sa bouche. Vasilé remplissait les verres et souriait en cachette, de toute façon il était là, il n’allait pas laisser Iochka dans le pétrin, il passait à toute heure de la sainte journée écouter à sa porte quand il ne l’avait pas déjà trouvé sur le banc devant sa maison, voilà à quoi il s’employait, lui, mais comment le faire comprendre à ces deux-là ? Vasilé ignorait qu’ils faisaient la même chose que lui, le prêtre un peu plus rarement, il est vrai, chaque fois qu’il descendait de l’ermitage – mais il s’était mis à descendre plus fréquemment justement pour voir ce qui se passait et aider éventuellement.

Mais au bout de longues semaines de discussions contradictoires, où l’homme solitaire de la maison d’en face ne semblait pas se ressaisir et à chacune de leurs questions répondait : « Qui est Iochka ? », même le pope a fini par donner raison au docteur et accepter que leur ami soit mis dans une chambre de l’hôpital pour y être soigné. Il n’y a pas eu de problème pour l’y amener, il les a traversés du regard comme s’ils n’existaient pas, il a pris sous le bras le baquet qu’il gardait à la cuisine, qui intriguait les deux autres, ignorant ce qu’il faisait avec, et il est parti avec le docteur comme de rien, sans aucune question, de toute façon ses yeux vides n’exprimaient plus rien depuis longtemps, et un mois plus tard, quand rien n’avait changé dans son comportement, mais qu’il commençait à marcher dans la cour de l’hospice et à regarder avec plus d’attention, il a retrouvé le don de la parole.

L’hôpital, construit sur la pente gauche de la route qui conduisait en montagne et comme appuyé à la forêt qui le surplombait, était une construction plutôt allongée, à un étage avec une véranda sur toute la longueur, fermée par des carreaux de verre, d’architecture simple. C’était un bâtiment formé pratiquement par deux couloirs bordés de chambres pas forcément grandes, mais assez lumineuses et spacieuses pour ne pas ressembler à une prison. Au rez-de-chaussée les chambres étaient moins nombreuses, huit à l’étage en nombre double, et en haut de la véranda encore des chambres en enfilade pouvant recevoir en tout cinquante-quatre patients. En réalité cela n’avait jamais dépassé quarante-cinq et à certains moments une vingtaine seulement, et bien éparpillés dans toutes les pièces. On aurait dit une maison de vacances assez grande plutôt qu’un hospice pour fous, et peut-être bien qu’il ne l’était pas vraiment. En réalité, beaucoup de ceux qui s’y trouvaient n’avaient jamais été fous de leur vie et ils ne savaient presque pas ce que cela voulait dire, ils y étaient enfermés dans une autre sorte de prison, tout simplement. Enfermés pour en avoir trop dit ou pas assez, parce qu’ils avaient vu des choses ou au contraire n’en avaient pas vu, parce qu’ils avaient entendu et ont fait semblant de ne pas avoir entendu, parce qu’ils avaient fait des choses ou ne voulaient pas en faire, ou au contraire voulaient faire des trucs mais dans l’imagination d’une justice à jamais aveugle et à jamais divine, ils étaient forcément coupables, certains pour la simple raison qu’ils existaient et qu’ils ne devraient plus exister, chose sensée dans un monde où tous les hommes n’existent pas réellement. Beaucoup de patients de cet asile se comptaient parmi ceux qui n’ont pas eu de chance, qui, au lieu de se retrouver entre des murs qui assurent le pouvoir, se sont retrouvés un jour entre d’autres murs qui annulaient leur existence. Peut-être le savaient-ils. Peut-être pas. Au fond cela ne comptait plus, du moment que la vision portant le nom de vie, leur vie, se réduisait à vivre dans un espace clos et à ne pas parler de choses importantes puisque toutes les parois sont des êtres dotés d’ouïe et que toutes les fenêtres sont des transparences.

Il est vrai que régnait à l’intérieur de ce bâtiment plutôt calme une quiétude qui ne veillait sur aucune des choses alentour, des inflexions du silence qui, dans l’énorme oreille du monde, en disaient plus que les pauvres mots. Chacun de ceux qui s’y trouvait se taisait seul, car il existe autant de manières de se taire qu’il existe de mondes où le silence devient un cœur d’homme et puis un cœur plus grand, celui du monde, qui ne bat jamais, inquiet parmi les bruits qui l’entourent. Le pauvre mot, cette parole qui les décrivait globalement, la « folie », n’était pas seulement la forme du silence la plus proche de l’âme mais aussi la plus appropriée car rien n’aurait réussi à les faire parler excepté leur volonté, or la volonté n’est, quoi qu’on en croie, qu’habitude, le plus beau trait de l’homme. Ils étaient séparés, hommes / femmes, mais étaient-ils quand même ensemble ? Oui, c’est vrai, comme il est vrai aussi que jamais jusque-là, et jamais après – ni dans ce bâtiment ni dans aucun autre du genre – n’était arrivé ni n’arriverait qu’un fou soit homme ou seulement femme mais un entre-deux, avec quelque chose des deux et rien de chaque, car la pureté de la folie ne peut être assimilée à rien de notre pauvre passage sur terre et donc, lorsque l’homme se lève en se taisant avec autant de beauté et que sa vie devient un long regard vers son soi, quand rien de ce qui est extérieur n’est utile, l’homme devenant concomitamment le dedans et le dehors, alors une partie de l’englobant « rien » se love dans l’homme et le hisse et le lave du misérable égo. C’est alors que l’on perd âge, visage, ressemblance et que tout gagne en une élévation supérieure, ignorée par l’homme. Et ce n’était peut-être pas un pur hasard si à côté de la chambre où Iochka vivait sa folie se trouvait, juste derrière la paroi, au point que leurs respirations auraient pu se mêler comme deux mains se parlant à travers la densité qui les séparaient, la chambre de cet autre homme qui dans sa jeunesse avait appris comment surprendre les visages sur du papier, le métier d’immortaliser en un instant nullement éphémère, et qui allait résister aux siècles. Instruit à l’étranger, photographe ambulant, il avait appris à surprendre l’âme sur ses photos, il y arrivait d’une manière dont il avait seul le secret, jusqu’à un certain point, mais quand ce secret a été dévoilé il l’avait rejeté dans la vallée pour le restant de sa vie, son nom même n’avait plus de sens et le temps s’était alors arrêté, les choses n’ayant de sens que si elles existent et si elles sont parfois la cause d’autres choses, pas forcément parce qu’elles se suivent dans un ordre dépourvu de signification que, faute d’autre mot approprié, on appelle temps. Or, cet homme avait perdu sa femme, à la fleur de l’âge. De grosses souffrances et moult tristesses, il s’est effondré, plongé dans de tels tourments qu’il avait franchi le seuil de la raison et de la folie, et était resté dans la déraison. Et sa pensée en était arrivée, pas d’un coup mais petit à petit, à mesure qu’il parcourait le monde à la recherche de la meilleure photo de l’âme, à l’idée que le mode le plus simple d’enregistrer pour toujours une figure n’était pas celui auquel il avait habituellement recours, c’en était un qu’il fallait améliorer. Alors, chaque fois qu’il photographiait un beau visage humain, étant chose connue que seul le beau comporte en soi une âme, il restait un long moment à l’endroit où il avait fait la belle photo et ensuite, à des heures tardives, quand les gens semblaient se reposer, il entrait dans la maison de la personne au beau visage, il s’en emparait en lui écourtant la vie. Avec des soins particuliers, avec un art inhabituel nulle part appris, il détachait des muscles et des os de la tête la figure de la personne et l’emportait, la conservant, lui seul savait comment, et la photographiant à mesure qu’elle perdait toute trace de vie, le rendant visage sans visage, beauté. Après des années, lorsqu’il avait été attrapé agissant de la sorte et que personne n’aurait su dire combien de figures il avait photographiées et combien de vies il avait ainsi ôtées, il n’avait plus dit un mot. Il s’était tu, lui-même visage sans visage depuis longtemps, dans l’attente d’un sort qui de toute façon lui était indifférent. Dans sa proximité, un étage plus bas, en diagonale, se trouvait la femme que le docteur avait mentionnée dans ses nombreux cahiers, la belle femme, sans âge aurait-on dit, les cheveux blonds et les yeux d’un vert intense, presque dur. Lorsqu’on l’avait amenée à l’hospice, dans le fourgon bien connu, elle en était descendue en riant et en dansant, avait embrassé tous ceux qui étaient là, était entrée dans le bâtiment en chantant une chanson gaie, réminiscence d’une enfance que personne ne connaissait, et durant toutes les années qu’elle avait passées là-bas, on ne l’avait jamais vue triste. Elle était dans un bonheur sublime, continuel, plus heureuse que les anges du pope – avait noté le docteur sur une page de ses multiples cahiers, en rouge et souligné de surcroît. Et ce bonheur – avait-il appris par la suite mais sans le consigner ni laisser de traces, autres que celles livrées par la femme elle-même – venait du fait que depuis qu’elle était jeune fille, que l’adolescente avait quitté l’enfance et entamait l’âge d’être femme, son désir, son envie la plus ardente avait été de manger les parties honteuses de ceux avec lesquels elle s’accouplait, jeunes, vieux, hommes dans la fleur de l’âge qui tombaient dans son escarcelle, tout sans restriction, pour elle les avoir équivalait à les manger. Vivants. Elle les mangeait et les regardait droit dans les yeux pendant ce temps et son âme immortelle s’en réjouissait et à la fin, elle riait du même rire cristallin qu’elle avait en descendant du fourgon dans lequel elle avait vu le monde pour la dernière fois, avant même d’arriver à la dernière porte qu’elle franchirait un jour. Peut-être qu’on n’aurait jamais eu vent de ses agissements parce que les gens mouraient et qu’elle partait toujours loin de là, toujours plus loin, si tout à coup elle n’avait pas eu une autre lubie : les femmes aussi lui plaisaient, elle leur dévorait les parties honteuses, mais tout avait fini le jour où, effondrée dans l’amour de soi, comme elle n’arrivait pas à se mordre à l’endroit en question, elle s’était minutieusement coupée son propre corps se mangeant elle-même, s’était écroulée dans sa propre douleur et avait été découverte presque morte à côté de celle qu’elle avait dégustée juste avant de s’autodéguster.

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