Iochka

Cristian Fulaş · Chapitre 1 sur 3 · partie 5/16

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Iochka

Dédicace

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 16 parties.

Bien des années après ce célèbre hiver, lorsque tout ressemblait au monde de Iochka tout en étant différent de mille façons, lorsque les voisins de l’hôtel surplombant les petites maisons avaient fait passer le câble électrique également chez le vieux, il n’allumait presque jamais son unique ampoule et ne pensait pas un instant aux appareils électriques offerts par son fils. Il continuait à s’éclairer comme il avait pris l’habitude de le faire, au gaz et à l’huile, l’interrupteur fixé sur le mur et la télé posée sur la seule table de la pièce n’étaient que de simples objets décoratifs avec lesquels il vivait comme s’ils n’avaient pas existé, pareils aux croisillons des fenêtres, au cadre de la porte, au soufflet de l’atelier couvert à présent de poussière et aux outils rongés par la rouille.

La pièce à vivre, la seule qu’il utilisait après que les travaux de son atelier étaient devenus absolument inutiles, allait connaître des choses des plus étranges, rarement vues sous le soleil si le soleil avait eu le temps de regarder les humains. Cela avait commencé un soir chaud d’été où une demoiselle de l’hôtel était partie, après une fête monstrueuse, se balader, une bouteille en main, dans la vallée. Ne pouvant pas dormir à cause du bruit ou peut-être à cause du silence assourdissant de ses pensées, Iochka se tenait avec sa bouteille de palincă sur le petit banc extérieur à attendre l’aube quand, pensait-il, le sommeil était plus doux et qu’il pourrait s’endormir quelques heures, sauf que la jeune fille, désireuse de boire encore et fâchée contre tous ses camarades qui l’avaient abandonnée en pleine fête, était venue s’asseoir à côté du vieux devant sa maison et s’était mise à boire avec lui faute d’un autre fêtard. Il s’était passé alors au milieu de la nuit et dans le silence une beuverie des plus rares, une de ces compétitions historiques entre la jeune femme désireuse de boire et résistante à l’alcool et le vieux qui avait bu toute sa vie durant sans jamais être soûl. Sans rien se dire, ces deux-là se sont déclaré la guerre, à la vie à la mort, ils s’épiaient du regard pour qu’aucun d’eux ne triche et boive moins, ils ont porté un dialogue de rasades, une conversation digne des lutteurs les plus aguerris, des professionnels les plus endurcis, des croyants les plus bigots et au cours de cette épreuve la jeune demoiselle, « demoiseeeeelle » – c’est ainsi que le vieux prononçait ce mot – n’a pas pu s’empêcher de remarquer dans la zone inguinale de ce dernier et malgré son âge, une enflure des plus attrayantes et qui, d’après ses dimensions, dépassait toute imagination et suscitait, peut-être sous l’effet de la boisson, un désir pur, une sensation d’étouffement, de commencement et de fin d’existence que l’alcool ne pouvait apaiser : c’était presque du désir sans désir, un sentiment inconnu et pourtant si familier qui transformait la jeune fille, à mesure que la compétition avançait, en la plus diaphane et la plus angélique des pécheresses de ce monde car ses pensées dans cette nuit de plus en plus profonde ne pouvaient trouver d’équivalent que dans les lupanars les plus dépravés, dans l’enfer où le péché, comme on sait, ne s’annule que par un autre péché encore plus grave, à l’infini, dans un devenir sans devenir – torture de tous les débauchés – et durant cet intervalle de temps sans temps le vieux souriait de plus en plus à mesure que le liquide divin s’emparait de tous ses sens et il s’est mis à rêver les yeux ouverts et à se souvenir des choses qu’il voulait justement oublier, de tout ce qu’il ne disait pas lorsqu’il se taisait tous les jours de sa vie, de tout ce qu’il aurait raconté s’il s’était mis à le faire. Le départ du contremaître était ce qui occupait avant tout son esprit, cela avait eu lieu une nuit de Noël aussi. Avec son immense courage, il avait décidé de ne pas laisser ses amis de l’usine seuls sous les balles dans les confrontations dont on parlait à la radio et il était parti à la hâte, sans plus attendre, les rejoindre. Il avait pris le camion au milieu de la nuit, la vallée avait pleuré, s’était lamentée, le calme d’avant s’était transformé en enfer pour ceux qui souffrent et se posent des questions, ceux des baraquements étaient restés bouche bée se demandant ce qui avait pris cet homme généralement si pacifique. Était-ce la boisson qui avait déclenché cette réaction chez lui ? Ou alors une maladie inconnue, subite ? Une manie ? avait dit le docteur sans se donner la peine d’expliquer ce qu’il voulait dire par ce mot. Ou une malédiction qu’il payait de la sorte ? avait dit le pope. D’une chose à l’autre, la fête avait continué – ils n’en avaient cure ni sur le coup ni dans un avenir proche et de toute façon ça ne changerait rien et ça ne serait pas abordé dans les histoires de la vallée, des histoires qui s’entrelaçaient à présent aux histoires de la demoiselle devenue progressivement lacrymogène, rêveuse ou batailleuse, selon que ces récits faisaient référence à l’amour – ben voyez-vous, cher monsieur, le coco n’a même pas voulu m’accompagner, il m’a laissée partir à la montagne et souffrir seule ici – ou au travail, un véritable guêpier qui aurait raison de sa jeunesse et de sa vie. Seulement, à mesure que les histoires s’enchaînaient, qu’elle n’arrivait plus à se taire ni le vieux à la suivre, le corps de la fille s’était approché insensiblement de celui du vieux, le collant soyeux était à présent collé au pantalon usé du vieux, les tissus se frôlaient et à chaque récit ils se rapprochaient imperceptiblement, comme par miracle, les yeux de la jeune femme se sont mis à briller encore plus dans le noir et sa voix trahissait un tremblement inexistant jusque-là.

Iochka ne la voyait pas. Il regardait toujours le ruisseau ou ce qu’il croyait être le ruisseau dans les ténèbres de la nuit, il n’était que vaguement conscient de la voix mélodieuse de la fille qui ne tarissait plus, ce qu’il ne trouvait pas déplaisant, elle continuait à raconter des choses et d’autres qu’il n’avait jamais connues, lui, et dont il ne savait rien en réalité, et pendant ce temps ses pensées dégringolaient dans l’abîme du passé, coulaient telle une vive rivière de montagne à travers les plus obscurs recoins de sa conscience et il lui semblait que dans le parfum raffiné de la fille – mêlé aux arômes de la bouteille qu’il n’avait plus bouchée depuis un moment – se tenait Ilona, son âme à jamais perdue, son amour de toujours. Ils s’asseyaient souvent tous les deux sur ce même banc les nuits d’été, eux aussi ils étaient restés comme ça sans rien attendre, juste à bavarder – elle sur des riens, lui sur rien, plutôt silencieux – et regardant les ténèbres amicales.

Mais cette fois le bavardage s’est arrêté, le silence est descendu entre les deux êtres, l’espace s’est calmé, l’ouragan des histoires sans fin a cessé, le bruissement des eaux de la rivière s’est de nouveau fait sentir et les gorgées de boisson se sont faites plus rares peut-être parce que la fille avait clairement dépassé la quantité d’alcool supportable et qu’elle voulait rester un brin consciente, et parce que le vieux avait lui aussi bu au point de ne plus avoir peur de faire une connerie, par contre comme si rien n’était plus naturel que ça et peut-être bien qu’en réalité ça l’était, la fille a porté sa main sans hésiter sur l’enflure du pantalon du vieux. Un grand étonnement l’a saisie, le noir de la nuit est devenu brusquement plus visqueux, son ventre a été traversé d’une douleur inimaginable qui a laissé place à une sensation de brûlure, presque physique et, légèrement étourdie, la fille a regardé le visage ridé du vieux (le coin gauche de la bouche un peu relevé, les yeux mi-clos, les rides creusées sur le front large, les sourcils touffus, celui de droite redressé en signe de surprise, barbe blanche aux poils probablement durs) et a doucement ouvert la fermeture éclair qui la séparait de l’objet désiré, ses pupilles se sont dilatées, sa respiration s’est accélérée, elle a eu dans la gorge une sensation de suffocation comme si on l’empêchait de respirer et avec ses dernières forces, d’une voix comme étrangère à elle, si différente de celle d’avant qui était cristalline, elle a dit dans un dernier souffle : Oh, quelle bite ! Sous l’effet de la plus profonde admiration, dans un état proche de l’extase du passionné d’art face à une œuvre de l’imagination la plus achevée, elle s’est follement agitée, a pris le temps de boire encore un coup à la bouteille pour se donner du courage, a enlevé sa petite culotte et soudain coupée de sa propre conscience, plongée dans le gouffre du désir, dans l’abîme qui reçoit dans ses bras ceux qui ont perdu le souffle et la force de le retrouver, elle a chevauché le vieux.

Pris entre les jambes de la fille et incapable du moindre mouvement, tout en se réjouissant et en se signant mentalement, pour un éventuel pardon des cieux, le vieux ne savait ce qu’il devait faire. Malgré l’extrême proximité de leurs deux corps, aucun bruit ne s’entendait, et s’il n’y avait pas eu les grincements du banc et les halètements de plus en plus faibles de la fille, il aurait été impossible de deviner les choses scandaleuses qui étaient en train de se produire. Lui n’avait pas bougé du tout, par contre elle, passée à l’acte, avait l’air d’avoir perdu la tête et si elle ne criait pas, pour éviter de donner l’alerte et de provoquer l’intervention d’un bon samaritain de passage, sa mimique et ses gestes racontaient une histoire d’extase et d’oubli de soi difficilement imaginables. Un moment de liberté suprême pour elle, la vengeance la plus douce possible infligée au salaud qui avait refusé de l’accompagner dans cette excursion à la montagne, sans compter le plaisir inimaginable que lui apportait le membre énorme du vieux. Au fond, elle se réjouissait de ne pas avoir accepté les avances d’un de ses copains, quelle merveille elle aurait ratée !

De l’autre côté de la barricade, Iochka se sentait rajeunir comme s’il suçait l’élixir de vie du corps de la jeune femme, c’était comme si une partie de lui-même renaissait et que toutes les années passées dans la solitude, dans la nostalgie déchirante de son épouse, se retrouvaient comprimées à présent dans ce corps à corps fou, auquel il participait sans l’avoir jamais désiré et sans en avoir jamais rêvé. C’est le visage d’Ilona qu’il voyait dans le noir profond de la nuit, c’était elle qu’il serrait dans ses bras, qu’il retrouvait ainsi, là, devant leur petite maison ; rien de plus beau n’aurait pu lui arriver et cette nuit de velours allait être à jamais la plus belle de ses dernières années sur terre. Tout en restant là-bas, il a laissé ses souvenirs courir à leur gré, le bruissement d’une branche d’arbre apportait une nouvelle image, alors que le murmure amer de l’eau semblait la musique joyeuse du temps, et pas du tout une marche funèbre, annonce de sa mort prochaine comme il en avait parfois l’impression. Par chance, la fille ne disait plus rien et dans leur silence commun s’accumulaient tant d’histoires et de beauté qu’il aurait voulu que cela ne s’arrête plus jamais – pas tant à cause de ce qui venait de se passer que pour l’état de sérénité émue où l’avait projeté son désir à elle. Il en avait vu d’autres, des couples de jeunes s’aimant dans la vallée, lorsqu’elle était encore peuplée, des gens s’aimant comme des dingues, n’importe où, et il trouvait cela beau et essayait de s’en éloigner à pas feutrés pour ne pas troubler leur plaisir et, maintenant que lui-même était au cœur d’une semblable beauté, il aurait voulu qu’elle ne prenne pas fin, mais tout de même lorsqu’elle s’est terminée, comme toute merveille, quand la fille s’est levée et est partie en trébuchant vers le chalet sans même lui dire au revoir, il en a été presque soulagé. Il est resté immobile, appuyé au mur à regarder la nuit finissante. Ensuite il s’est levé tranquillement et est allé se coucher.

La jeune fille, de son côté, était partie en chancelant vers l’hôtel, elle avait pris plus de chemins qu’il n’en aurait fallu pour arriver sur le parking où elle a vomi, derrière une voiture, toutes ses entrailles avant de rejoindre son lit dans un dernier effort. Mais une fois là-bas, sous l’effet d’incroyables crises de conscience et de vengeance qu’elle n’imaginait pas possibles en ce monde, elle a appuyé sur la touche rapide du téléphone, a attendu un peu, s’est énervée, a appuyé à nouveau, a envoyé au diable et a traité de tous les noms celui qui ne répondait pas, est allée en trébuchant attraper une bouteille commencée sur la table du restaurant, a essayé de nouveau de téléphoner et lorsqu’une voix ensommeillée lui a dit « tu as idée de l’heure, toi ? » elle a débité d’une voix gutturale, la bouteille dans une main, le téléphone dans l’autre : J’ai baisé avec un vieux de quatre-vingts ans, pauvre con, et elle a continué dans le silence épais de la chambre, après un hoquet de rire hystérique, et j’ai vachement aimé, oh, oh, comme j’ai baisé, je peux pas t’expliquer à quel point ça m’a plu. Après quoi elle a raccroché, a bu de nouveau à la bouteille contenant une boisson qu’elle était incapable d’identifier et s’est écroulée, un Dieu compréhensif et généreux dans sa bonté l’empêchant de faire d’autres bêtises.

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QUAND IOCHKA , TOUT JEUNE, était parti au front, Ilona venait au monde et avait eu droit, dans sa petite enfance, à la famine d’après-guerre. Quant à son éducation, elle se limitait au minimum : l’école primaire. Dans les années 1950, quand elle avait plus de dix ans, il était arrivé quelque chose à son père. Un accident stupide dans les champs, de ceux qui changent le destin et les existences. Il avait marché sur les dents d’une fourche mal rangée. Il n’y avait pas accordé d’attention et n’avait pas soigné la petite plaie et en quelques jours son pied avait énormément enflé et malgré les efforts des docteurs de la ville, on n’avait pas pu le lui sauver. On l’avait opéré un après-midi chaud d’été, quelque temps après, l’homme avait quitté l’hôpital et était rentré avec un pied en moins et un regard méchant, le regard de celui qui hait la vie. Il était estropié, disait-il, si au moins ça avait été une blessure de guerre mais non, il s’était mutilé tout seul, au champ, et cela le rendait plus qu’acariâtre ; comme remède général il avait eu recours à la boisson. Il buvait déjà avant, bien sûr, mais après le retour de l’hôpital, la boisson était devenue son unique but dans la vie. Il restait sur la terrasse traditionnelle de sa maison ou au café et buvait du matin au soir, racontant à qui voulait l’entendre des histoires sans queue ni tête, divaguant carrément lorsqu’il avait trop bu, roulant au fossé lorsqu’il se hasardait à rentrer chez lui dans un dernier sursaut de dignité ; se prenant le pied qui lui restait dans les béquilles, il finissait dans la poussière et s’endormait n’importe où. Si avant le malheur qui avait frappé le père on parlait en famille de faire poursuivre des études à la petite Ilona pour qu’elle puisse s’en sortir, après l’accident la chose s’avéra impossible. Le père ne travaillait plus, la mère s’occupait de la maisonnée et de tout le reste comme elle le pouvait, et Ilona a dû travailler chez les gens du village pour se procurer un peu d’argent ou de produits pour sa famille.

À la suite d’une chute spectaculaire dans le fossé longeant la route, la béquille a glissé de la main de son propriétaire et ce dernier ne s’est plus relevé. Le père d’Ilona connut ainsi la mort des bienheureux, dans son sommeil ; leur maison fut frappée de deuil mais c’était aussi une délivrance, la honte de faire partie de la famille de l’ivrogne du village s’éloignait. Ilona changeait, les formes de l’enfant se muaient en courbes féminines et le temps passant elle oublia ses rêves d’instruction, de poursuite de ses études pour devenir institutrice, elle se fit à la pensée de rester une paysanne et de travailler dans les champs. Il y avait peu de distractions à l’époque, les seules qui pouvaient attirer une jeune fille se limitaient aux bals et les danses villageoises ou les quelques noces où la famille était invitée de temps à autre. On s’amusait comme on pouvait, y compris sur le compte des garçons qu’on jaugeait de loin et que l’on repoussait fermement lorsqu’ils s’approchaient. À quatorze ans, Ilona savait tout ce qu’il faut savoir sur ce qui se passe entre filles et garçons, et si elle jouait bien le jeu de la jeune fille sage qui travaille et aide sa maman, en son esprit germaient des pensées des plus osées qui l’empêchaient de dormir la nuit, des désirs qui l’étouffaient. Des jeunes gens la trouvaient à leur goût, ils s’étaient même battus à cause d’elle plusieurs fois, elle en déduisait qu’ils la désiraient. Elle n’en aimait pas seulement un : elle en aimait trois. Elle ne pouvait pas se l’expliquer, se demandait pourquoi son cœur ne pouvait en choisir un, et elle avait fini par ne plus se torturer et s’était mise à faire des projets. Se donner à l’un d’eux n’était pas sorcier, elle pouvait le faire à tout moment et ensuite tout serait rentré dans l’ordre, le type aurait demandé sa main et elle devenait une épouse bien rangée. Sauf que le désir qui la brûlait la poussait à réagir différemment : se donner à tous et ne choisir qu’après. Ainsi elle a cédé à un des jeunes hommes, un peu par hasard, un soir parfumé de printemps, et le vide de sa poitrine s’est rempli de plaisir quelques instants durant, elle a crié et s’est entortillée dans le foin qui leur servait de lit, de ses ongles elle a griffé la terre, de sa bouche elle a mordu la chair du garçon, elle s’est offerte encore une seconde fois mais ce n’était plus pareil, le vide de la poitrine semblait toujours revenir, les efforts du mâle étaient vains. Un vide se creusait en elle qui la hanterait très longtemps, c’était comme un abîme dans son être, un manque incommensurable qui exigeait d’être assouvi à n’importe quel prix, un second garçon du village avait connu le même cadeau et le même sort, c’est-à-dire qu’il avait été abandonné par Ilona dès qu’un nouveau désir l’avait poussée à chercher ailleurs. D’essai en essai, de déception en déception, de manque en manque, Ilona est devenue une fille montrée du doigt dans son village et tout projet de mariage conçu par sa mère s’en est allé à vau-l’eau.

Que faire de cette fille qui allait avoir dix-huit ans bientôt et dont on disait que tous les garçons du village l’avaient eue et qui n’était à personne ? Grande honte et péché terrible, sa pauvre mère en souffrait, cela entachait sa vieillesse, la malheureuse n’avait plus d’espoir ni de joies car il n’y a pas de malheur plus grand pour une mère que celui de voir sa fille, chair de sa propre chair, s’égarer sur de mauvais chemins et se perdre. Lorsque le jeune instituteur du village s’est épris à son tour d’Ilona, la réputation de la jeune fille était déjà faite. Elle s’est donnée à lui aussi, comme aux autres, mais au fond de son âme elle a senti une petite lumière s’allumer qui lui disait qu’avec cet homme le manque ne serait pas aussi ardent et que se perdre dans le péché avec lui n’était pas seulement agréable mais nécessaire, y compris pour ne plus chercher ailleurs ce qu’elle venait apparemment de trouver, et elle n’a pas hésité, lorsque le jeune homme s’est installé dans la grande ville, à le suivre d’autant plus que sa mère lui avait conseillé d’aller vivre ailleurs si elle voulait vivre dans le péché, pas au village pour lui gâcher sa vieillesse.

En ville, Ilona a habité dans une pièce unique où elle s’occupait de leur petit ménage, impatiente que le soir son homme rentre et s’occupe d’elle. Elle était maintenant une épouse encore qu’ils n’eussent rien décidé, il n’avait pas promis de l’épouser comme ils le font tous habituellement. Elle s’en fichait, s’en fichait depuis des années, depuis que les enfants de son village lui criaient des injures sur son passage et que les gens ne répondaient plus à son salut ; lui, il aurait voulu autre chose, comme s’il n’était pas satisfait de ce qu’il avait, s’il voulait se marier il aurait certainement préféré une fille de bonne famille avec une meilleure renommée ; ils se comprenaient sans paroles sur ce sujet tout comme ils se comprenaient pour le reste, puis Ilona s’est fait embaucher à l’usine, elle partait le matin en même temps que son homme et ils ont commencé à connaître des gens et à comparer ce qu’ils avaient avec ce qu’ils auraient pu avoir. Si l’instituteur connaissait des gens raffinés et des familles de qualité en cachant sa concubine dont il avait honte, Ilona, elle, connaissait des ouvriers et surtout des élèves en colocation comme eux, dans des chambres de leur cour et jusqu’aux limites du quartier. Elle vivait des temps merveilleux, comme de douce folie, où le hasard mettait sur sa route, tous les jours, des hommes et des jeunes avides et prêts à remplir le vide qui depuis quelque temps commençait à nouveau à la tourmenter. Des ouvriers de l’usine aux adolescents à la moustache à peine formée, l’offre était bien plus riche à la ville, et Ilona n’hésitait pas à faire de nouvelles expériences. C’est à ceci que se réduisait sa vie et jamais elle n’avait éprouvé de remords, cela ne lui aurait même pas traversé l’esprit, elle découvrait délices sur délices avec un nombre indéfini d’élèves du séminaire théologique qui habitaient tous, comme par miracle, dans la même rue qu’elle. À peine sortis de l’enfance et envoyés aux études de théologie, ils s’appliquaient surtout à connaître la chair, et une femme du voisinage comme celle-ci, ni trop jeune ni trop vieille, ni trop belle ni trop moche, était une manne divine.

Parmi eux, un jeune homme très beau allait participer à un grand changement dans la vie d’Ilona, lui faire mieux comprendre certains aspects de l’existence, par exemple qu’il est probablement écrit d’avance que l’on peut connaître les choses par hasard plutôt que quand on les cherche. La connaissance de soi se limitait pour Ilona à très peu de choses jusque-là et à des choses très peu claires entre le travail et les soirs qu’elle employait à des loisirs-plaisirs invariables. Depuis que l’instituteur avait quelques soupçons quant à sa fidélité, les liens entre eux s’affaiblissaient. Il l’a questionnée plusieurs fois, a essayé de la faire parler, de la faire avouer, mais elle niait avec la mine la plus naturelle possible et tant qu’il n’avait pas de preuves, il n’y pouvait rien.

Jusqu’au jour où Ilona – tourmentée par le fameux manque et par le fait qu’un élève pas si jeune que ça lui avait fait les yeux doux des semaines entières, sans succès, pour des raisons inconnues – a rencontré le jeune homme au coin de la rue au retour de l’usine et lui a fait comprendre du regard de la suivre. Elle lui a ouvert la porte de sa maison qui était aussi celle de l’instituteur, l’a regardé droit dans les yeux sans la moindre hésitation, s’est déshabillée et lui a fait signe qu’il devait faire de même. Étendue sur le lit, elle l’a évalué de la tête aux pieds, prenant son temps, il n’y avait pas urgence. Et lui, se sachant regardé et conscient probablement de la beauté de son corps, s’est laissé observer et il en a été même excité, l’image offerte faisant se relever les sourcils de la femme en un étonnement souligné par un sourire des plus satisfaits. Elle lui a fait un signe aguicheur du doigt tout en souriant, ce qui a suffi à faire comprendre au garçon ce qu’on attendait de lui, ils se sont vite accouplés en spasmes et moult entortillements et il a vite explosé, ce qui était à prévoir, ensuite, comme si c’était la chose la plus naturellement envisageable, il s’est levé pour chercher un livre tout abîmé dans la grande poche de son vêtement et s’est remis sur le lit près d’elle, en lisant à haute voix : Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette la pierre… À mesure qu’il lisait elle s’illuminait, c’était la grande lumière de la compréhension profonde. Et elle s’est mise à l’aimer, même si ce n’était pas de l’amour ce qui se passait là mais une véritable bénédiction. Tu es ma Madeleine à moi, Ilona, c’est toi, sache-le, car Jésus a dit : « Moi, je ne te juge pas, va et, désormais, ne pèche plus… » Le garçon l’a fixée dans les yeux avec son regard d’enfant le plus pur, l’a serrée dans ses bras et ils se sont accouplés à nouveau, cette fois plus calmement, plus doucement, les premières chaleurs étant passées.

Ni l’un ni l’autre n’avait senti l’approche de l’instituteur, n’avait vu qu’il les observait par la petite fenêtre près de la porte d’entrée. Et lorsqu’il est entré dans la pièce, le mal était déjà fait, plus rien ne pouvait être changé, car le mal est payé par le mal et le bien qui n’est pas rendu se venge, voyez-vous. L’instituteur a jeté un regard assassin au garçon, lui a fait signe de s’habiller et de ficher le camp de sa maison, il a tourné son regard plus assassin encore sur la femme et a crié du fond de ses entrailles : Va-t’en ! Disparais de ma vue ! Elle n’a pas dit mot, s’est levée et s’est habillée tranquillement, a ramassé toutes ses affaires dans un baluchon, l’a embrassé longuement sur les lèvres et s’en est allée consciente qu’elle n’allait plus jamais revoir cet homme qui l’avait fait venir en ville où elle avait connu une autre vie. Ce soir-là elle a dormi chez une femme qu’elle avait connue au travail, le lendemain elle a emménagé au foyer ouvrier dans une petite pièce, sans aucun regret. Elle se disait que la vie allait ainsi, que si sa vie devait être différente, eh bien, les choses auraient été différentes mais le plus souvent elle ne réfléchissait pas, partageant sa vie entre travail, sommeil et les hommes du foyer voisin. Des hommes que – après un temps de pause où elle n’avait rien fait, n’avait parlé à personne d’autre qu’à ses camarades de travail – elle s’est mise à essayer les uns après les autres comme elle l’avait fait avec les élèves de la rue où elle avait habité avec l’instituteur. Elle se savait pécheresse depuis le jour où elle l’avait quitté, les paroles du garçon lui étaient restées en mémoire mais elle ne savait ou ne voulait pas agir autrement et attendait que la vie lui envoie un signe qui ne tardait généralement pas, car les signes arrivent toujours quand il le faut et n’ont nul besoin de rien pour apparaître.

Il vint un temps où elle a commencé d’en avoir assez de se cacher, de n’aimer qu’un seul homme à la fois, impatiente d’attendre qu’il parte pour se retrouver dans les bras d’un autre, elle s’en trouva donc deux d’un coup, deux types très forts qui la couvaient de leurs regards depuis un certain temps, simultanément, et ne s’embarrassaient pas de partager ses charmes lorsqu’ils arrivaient en même temps chez elle, bien éméchés. Ils lui plaisaient tous les deux et Ilona ne se dérobait pas devant cette nouvelle expérience, se disant qu’elle ne pouvait pas contrarier le sort et sentant que deux gars vaillants valaient mieux qu’un seul pour assouvir son désir, un seul se serait vite fatigué ou risquait de ne pas pouvoir venir lorsqu’elle en avait besoin. De plus, ils ne se fâchaient pas si dans la même pièce il en arrivait par hasard un troisième, ils la comprenaient, ils l’aimaient beaucoup, pourtant ils se sont fâchés tout rouge lorsque, après la nuit qu’elle avait passée avec Iochka au pied de la clôture du foyer, elle ne leur avait plus adressé la parole et s’en était allée sans un regard ou un mot. Ils ont voulu lui donner une leçon à ce coco, lui casser la gueule à ce jeune récemment arrivé parmi eux, mais c’est lui qui les a dérouillés au point qu’ils ont fini chez le docteur. Et comme pour les faire souffrir davantage, Ilona leur a battu froid à partir de ce jour-là, en fait elle ne voulait plus avoir affaire à aucun mâle. Puisqu’elle n’avait pas suivi non plus le dernier aimé.

Dès lors, elle avait changé ses habitudes, elle était devenue dévote et même pieuse, aucun homme ne mettait plus le pied chez elle, et elle non plus ne franchissait plus le seuil de la maison d’un seul homme. Elle travaillait, dormait, sortait parfois avec ses copines en ville, allait rendre visite à sa vieille mère dans son village natal, mais aucun homme ne l’avait plus approchée. Du reste, elle n’en désirait qu’un seul qui n’était pas là et si elle ne pouvait pas l’avoir, il valait mieux s’en passer.

Elle s’était même mise à fréquenter l’église et priait pour « son Iochka », comme elle le chérissait mentalement tous les jours. Pas d’amertume dans ses pensées, qui ne la quittaient jamais, tout comme son image bien logée dans son âme. C’était une manifestation de sa paix intérieure, de calme, de certitude qui lui disait que s’il n’était pas là, personne d’autre ne devait y être. C’était sa décision, une folle décision d’amour, la solitude à deux qui commence par la solitude d’un seul, pour devenir par la suite être et réalité. Iochka n’avait ni corps ni visage dans la prière d’Ilona, il n’avait que le trait qu’elle recherchait depuis toujours, le seul qui la faisait se sentir un être humain à part entière. C’était la plus achevée des prières, la plus profonde, la plus proche de l’immortalité de l’âme, la prière pour un homme sans corps et sans image, pour un absent, pour une absence, pour une ombre muette. Elle ne savait pas comment il était effectivement, lui, il ne savait pas non plus comment elle était, à part cette seule nuit passée ensemble et les quelques paroles échangées, ils ne savaient rien l’un de l’autre, ils étaient des étrangers et en même temps ne l’étaient pas, et c’est ce qui lui semblait extrêmement beau, comme si elle avait vécu dans un rêve dont elle ne voulait plus sortir. C’était un sentiment de vierge, que son âme ignorait jusque-là, un de ces sentiments qui modèlent le regard et la démarche d’une femme, la rendent inaccessible parce que, d’une manière inexplicable, les autres hommes savent bien, sentent qu’elle appartient à un autre et ne s’approchent pas de la solitude lumineuse de celle qui aime totalement.

Son départ pour la vallée a donc été la chose la plus naturelle, rien de spectaculaire, rien de scandaleux, il s’est trouvé tout simplement qu’un matin gris d’hiver elle a rassemblé quelques bricoles dans un baluchon et qu’elle s’est mise en route vers son homme, vers celui qu’elle aimait. Le froid, les congères, les ennuis qu’elle aurait rencontrés en ce blanc univers plongé dans le brouillard ne l’effrayaient pas, elle ne regrettait ni le travail ni ses connaissances qu’elle quittait, seul importait le désir de le retrouver, lui, rien d’autre ne comptait pour elle, aucun remords ni la peur de mourir en chemin. Elle avançait vers le « désert » sachant fort bien où elle allait, appelée à présent par l’image de cet homme qui lui chuchotait de douces paroles à chaque pas, ils étaient ensemble dans l’immensité blanche, chaque pas était comme un envol, rien ne lui pesait plus. Et cette vallée désertique, perdue sous les congères, sans vie apparente, lui semblait l’endroit le plus approprié pour ce que vivait son âme. Il existe en ce monde une place pour chaque chose, comme il existe aussi un temps pour tout ce qui s’y passe, et le monde d’Ilona, sa réalité, avait choisi cet endroit-ci comme temps et espace d’accomplissement, elle n’en voulait pas d’autre. Elle savait au plus profond d’elle-même que c’était ainsi, qu’elle n’était pas en droit de s’y opposer, qu’elle devait agir de la sorte et suivre l’appel de son cœur. Et chaque pas accompli dans la neige, chaque seconde passée dans le camion qui l’amenait vers ce monde nouveau lui semblaient des choses déjà connues, annoncées à son âme et qui n’auraient pas pu se produire autrement. Devant ses yeux toute sa vie ne défilait pas, il y avait autre chose par-delà son regard souriant. Elle voyait son avenir, elle voyait l’inconnu sous sa forme la plus limpide, ce rien sans lequel elle ne pouvait vivre. Chaque virage de la route, chaque fragment de paysage qui se développait sous ses yeux, chaque arbre, chaque trace d’animal lui disait quelque chose de cet avenir qui commençait à peine et elle était heureuse, et n’eût été sa bonne éducation qui lui faisait tenir les yeux baissés et ne pas bouger ou presque, à sa place dans l’énorme camion, elle aurait chanté de joie. Elle aurait chanté de joie en pleine tempête et aurait embrassé la glace sur laquelle roulait l’énorme camion, elle aurait embrassé les arbres et les gens en même temps car elle n’avait jamais été plus heureuse qu’en ces instants et dans cet avenir qu’elle ne pouvait imaginer dans tous ses détails.

Ce qui avait suivi ce jour-là et pendant les quelques journées de tempête, ce qui s’était passé dans la maisonnette au coude du ruisseau, elle n’en parlerait jamais à personne. Elle était si heureuse dans sa nouvelle vie qu’avec son homme elle n’avait cessé de rire, de chanter et d’oublier le temps, son être entier s’était uni au sien pour toujours. Elle s’était donc oubliée elle-même ? Elle était devenue une autre ces jours-là ? Une autre, une tout autre femme, une étrangère à celle d’avant ? Non. Tout ce qu’elle avait vécu avant ces jours-là s’était mélangé à son nouveau bonheur, tous les événements d’avant étaient devenus un arrière-plan pour une vie belle qu’elle n’avait jamais pu s’imaginer. Lorsque, juste après le premier soir et un sommeil profond, elle s’était réveillée le matin et avait senti en elle le vide qui avait assombri sa jeunesse jusqu’alors ; lorsque, en se levant, elle n’avait plus éprouvé le besoin de chercher un autre homme pour assouvir ses désirs ; lorsque, assise sur le bord du lit métallique, et regardant dans le vide, elle avait senti en elle une sérénité lumineuse et silencieuse, elle avait commencé à comprendre ; lorsque, après deux ou trois jours, ce vide avait disparu et qu’elle s’était sentie accomplie, apaisée comme si la furie d’avant n’avait jamais existé dans son être et dans son corps, elle s’était mise à penser, de manière floue, par fragments d’images qu’elle devinait à peine, qu’elle avait bien fait de faire ce qu’elle avait fait et que son choix était le bon. Et que ses multiples péchés, dont on lui avait si souvent parlé, avaient peut-être été la voie la conduisant à cette nouvelle sérénité presque sacrée de son corps. Assise dans la petite chambre sombre avec son homme, le regardant dans les yeux et observant attentivement et silencieusement son corps, elle commençait à comprendre. Pour ce sentiment nouveau, pour ce qui était plus que de l’amour, les mots n’étaient pas nécessaires. Ils se regardaient en silence et se caressaient, ils vivaient ensemble ces premiers jours comme si les mots n’existaient pas, comme s’ils n’avaient jamais existé et n’avaient pas été nécessaires. Ils vivaient dans un espace de silence qui appartenait à eux seuls et c’était la forme complète d’une fusion totale de deux corps, l’amour silencieux d’avant l’humanité, l’amour entier, sans le mensonge des mots. Ils ne se disaient presque rien. Ils faisaient les choses comme la nature les fait, calmement, sans l’ornement superflu de leur formulation. Dans leur monde silencieux on aurait pu dire qu’ils devinaient leurs pensées, que l’esprit de l’un parlait à celui de l’autre et qu’ils se disaient tout ce qui pouvait se dire par les regards et par les gestes, par le bruit de leur respiration et la manière dont une main se posait sur un objet ou un autre, pour indiquer que c’était de celui-là et d’aucun autre qu’il fallait s’occuper.

Puis lorsque la tempête s’était calmée, que le gel s’était atténué, lorsque

les nuages s’étaient dispersés par-delà l’ancienne frontière11 et avaient laissé place à un soleil d’hiver douloureusement étincelant, lorsqu’ils étaient sortis de leur petite chambre et qu’elle avait commencé à comprendre dans quel monde désertique elle vivait, un signe s’était manifesté : du ciel, une nuit, alors que la neige avait fondu et que les branches des arbres s’étaient relevées sous le poids du temps, une grande pluie de glace était tombée, une pluie forte et bizarre qui brillait dans la lumière comme les étoiles en plein jour. Peu à peu, subrepticement, le monde entier s’était revêtu d’une couche surnaturelle de brillance, la vallée s’était habillée de vêtements de verre, le monde entier s’était métamorphosé en un taillis de cristal. Un monde comme intouchable, un monde exposé mais absolument impossible à atteindre, recouvert entièrement de quelques doigts de glace transparente. Leur chambre, la chambre dans laquelle ils vivaient, éclairée d’ordinaire par la petite et unique fenêtre à côté de la porte, s’était illuminée de l’intérieur sous cette lumière nouvelle, inattendue, bleu-vert, tout était fait de cristal, la glace qui recouvrait les choses dehors avait gagné les quelques objets de l’intérieur et les avait rendus cassants, sensibles au moindre contact, diaphanes. Leur laideur n’était plus aussi accablante, leur laideur était devenue simplicité, état de grâce. Eux deux, en proie à une sérénité totale et environnés de ce monde de cristal qui donnait une autre consistance à l’air qu’ils respiraient – air soudain plus lumineux, plus léger, plus agréable au goût, au toucher, à l’odorat –, ont compris le signe et se le sont dit par le regard, sans oser troubler ce miracle par de pauvres mots qui n’auraient rien dit de plus et n’auraient pas pu entamer cette beauté nouvelle, et même lorsque le vacarme habituel du side-car du pope a soudain déchiré, comme une tempête, le silence primordial de la vallée, l’envahissant d’une boue sonore, ils ne se sont pas sentis troublés dans la vision qu’était leur vie commune.

Iochka est parti ce jour-là vaquer à ses occupations, il a rencontré ses amis autour de l’habituelle bouteille de gnôle et Ilona est restée s’occuper de leur petit ménage. Le prêtre, après avoir bu son verre dans la remorque, au centre du quartier des baraquements, s’est arrêté devant la maison de Iochka et s’est mis à parler à la femme comme s’il la connaissait depuis toujours et qu’elle avait été toujours là. Il y avait dans son regard ce qu’elle ne pouvait nommer et ne pouvait se représenter par aucun mot. Un calme qui était l’amour du prochain. Une bonté silencieuse. Pas une question, juste l’assurance de celui qui sait. Et ce savoir lui permettait de voir jusqu’au plus profond de son âme, par-delà le corps auquel il parlait et les mots qu’elle entendait. Il n’avait donc pas été étonnant que, pour la deuxième fois en quelques années, et sachant très bien ce qu’il faisait et disait, le prêtre, soudain, comme s’il n’avait pas entendu les douces paroles de la femme lui ait dit :

— Tu dois savoir que Dieu a deux formes : une bonne et une moins bonne, juste, mais moins bonne, appelée Démiurge. Et le Dieu bon ne lutte pas avec le Démiurge mais avec les choses de ce monde. Et le Mal, entre les mains duquel tu voulais te perdre, est le compagnon de ces choses et se tient à l’écart sous la forme du Diable. Tu dois comprendre que les choses sont mauvaises en elles-mêmes justement parce qu’elles appartiennent au Diable, et sont le péché. Jusque-là tu as peut-être vécu dans la justice, Ilona, toi et ton corps. Mais c’est de l’âme que naît la bonté. Et de l’amour.

En lui disant ces mots, en lui répétant pratiquement les mêmes mots qu’il avait dits à son homme des années auparavant, lorsqu’il avait voulu en finir avec sa vie à cause de son trop grand amour, le pope avait vidé le fond de son verre et était reparti à travers le désert – comme il le disait avec humour ou peut-être pas – en parlant de son retour à son ermitage. La femme était restée immobile devant la porte, derrière elle se profilaient les chiffres qui n’allaient jamais être effacés, le numéro d’inventaire d’une vie. Elle demeurait droite et muette à regarder dans la forêt au-delà de la rivière, des choses connues et senties d’elle seule. Tout en pensant aux paroles du pope, sans s’étonner de sa science, même si elle aurait peut-être dû. À un autre moment elle se serait peut-être demandé comment il était au courant de ses péchés puisqu’il ne l’avait jamais vue de sa vie, mais elle ne se le demandait pas, elle réfléchissait plutôt à ce qu’il lui avait dit, et elle essayait d’en pénétrer le sens, de le faire sien. Dans son cœur résonnait encore le nom de Madeleine, la lecture que le garçon d’autrefois lui en avait faite, et il s’y mêlait maintenant le discours de ce prêtre qui savait tout sans rien savoir. Le regard perdu dans cet univers d’arbres et d’animaux, Ilona comprit ce qu’avaient voulu ces deux êtres, si loin l’un de l’autre dans le temps et sur des modes si différents. Elle a compris et a ajouté cela à son silence, en a fait corps et fondations pour une vie nouvelle qu’elle désirait avant même de naître et qu’elle voulait avoir comme but de son existence et pardon de tous ses péchés. Elle sentait son âme sauvée, plus de place pour la faute, elle ne se reprochait rien. C’était écrit et il ne pouvait en être autrement.

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D EPUIS QUE LES MONDES s’étaient mis à se mélanger, bien du temps s’était écoulé, peut-être une quinzaine d’années, Iochka ne se rappelait même plus et de toute façon, il lui semblait qu’à partir d’un certain moment le souvenir devenait tout à fait autre chose que ce qu’il avait été. Il approchait de cet âge – s’il existait un âge qui couvre ce qui lui arrivait – où le temps commence à ne plus avoir d’avenir et où l’on en arrive à un mélange de souvenirs incertains qui semblent se passer dans le présent, étant présents au moment même où le présent se déroule, au moment même où le présent fait plaisir ou fait mal. Dans ses silences pesants de vieil homme seul du bout du monde, il s’imaginait la mort comme une disparition des choses auxquelles il pensait. Il s’imaginait de plus en plus souvent lui-même immobile devant la maison, l’esprit brusquement vidé de tout, regardant tout ce qu’il avait vu une vie durant et n’y comprenant plus rien. Sa vie entière d’homme mûr il l’avait pratiquement passée à cet endroit, dans la vallée, la vivant comme si c’était la seule possible, comme s’il n’existait pas d’autre monde dont il entendait pourtant parler, comme si ce n’était qu’un conte, une histoire, une invention des gens. Et lorsqu’il entendait ces récits, il les superposait invariablement à ses souvenirs et à son présent, les modifiait sans cesse, de sorte qu’il en était arrivé, malgré lui, à se faire une image du monde qui ne pouvait pas avoir de lien avec la réalité. Il n’était pas rêveur, loin de lui cette idée, de toute façon il n’aurait pas compris ce que voulait dire rêveur même si on le lui avait expliqué, mais il était, au fond de son âme, peut-être le dernier homme vivant isolé dans un monde en changement continuel sans qu’il s’en rende vraiment compte. Avec son passé toujours présent à l’esprit, le regard bien attentif à tout, répétant à l’infini certains gestes et dans l’incapacité de s’imaginer que la vie pouvait être différente, vivant sa souffrance jusque dans les os, ne réussissant jamais à oublier celle qui avait disparu, Iochka était le plus beau des hommes pour ceux qui s’aventuraient dans la vallée de temps en temps et entendaient parler invariablement de Iochka le maréchal-ferrant.

Les quelques pensions de la vallée étaient apparues tard et non sans peine, bien après que d’autres vallées – d’après ce qu’avait entendu Iochka – avaient déjà changé, s’étaient remplies de constructions où les gens venaient pour leurs loisirs. Peut-être parce qu’elle était plutôt isolée et loin de tout, peut-être aussi à cause de la route impraticable six ou sept mois par an et en raison de l’absence de réseau électrique, la vallée n’avait rien vu changer durant dix ans. Désertique, vide, oubliée de tous ; un lieu dont on se souvenait parfois avec la nostalgie d’un voyage entrepris un jour au vieux chalet qui était, lui aussi, tombé depuis en ruine. Il est vrai qu’à un moment donné, même avant le grand changement politique, le chalet avait souvent été visité, quelques personnes avaient eu le courage de monter le chemin pénible de montagne qui y menait mais, petit à petit et sans que Iochka ou d’autres s’en rendent compte, le chalet s’était délabré et c’est à peine si de temps à autre quelques personnes se montraient en fin de semaine, avec de lourds sacs à dos et des regards déterminés, des passionnés de montagne qui fermaient à peine l’œil pour pouvoir partir avant l’aube en ascension. Sauf que plus tard, après cinq ou six ans de prétendue liberté – cette chose étrange dont parlaient ceux qui venaient depuis l’autre côté –, ce chalet avait été acheté par quelqu’un qui avait lancé des travaux de consolidation et de rehaussement qui modifieraient, avec le temps, l’apparence des lieux. Le vieux avait bénéficié de ces avantages, il avait connu des gens, il recommençait à vivre.

Iochka discutait souvent avec les ouvriers, leur rendait de petits services dans sa forge mais il avait surtout compris comment il fallait procéder pour faire du bon charbon de bois : c’est ce qui lui procurait le peu d’argent dont il avait besoin. Il les jugeait tous très différents de ceux qu’il avait vu jusque-là et des ouvriers qu’il avait connus sur le chantier où il avait travaillé jadis. Ceux-ci étaient libres, c’est ce qu’ils lui disaient devant les feux de camp qui illuminaient, de nuit, toute la vallée, et il s’était demandé d’abord ce qu’ils entendaient par là. Il les avait donc écoutés attentivement, avait compris qu’ils parlaient des grands changements survenus dans le monde des gens vivant au-delà de la barrière, mais comme lui-même n’avait jamais été affecté par toutes ces choses qu’on évoquait avec tant de passion et parfois d’exaspération, il ne saisissait pas très bien le sens du mot « liberté ». Ces hommes étaient libérés de ce que lui n’avait jamais connu, personne ne les menaçait plus, personne ne mettait en danger leurs vies et celles de leurs familles, ça il le comprenait, il était clair pour lui que pendant la guerre, par exemple, il n’avait pas été libre de faire ce qu’il voulait, ni plus tard quand il était prisonnier. Des gens haut placés, pouvant le condamner à tout moment à être fusillé, lui avaient dicté ce qu’il devait faire et comment il devait vivre. C’était cela l’absence de liberté, aurait dit le vieux Iochka si on le lui avait demandé. La liberté, selon lui, c’était de vivre sans être menacé de mort par les gens qui disposent de votre vie. Pour les autres, s’il comprenait bien – et il avait passé de longues nuits à y réfléchir sur le banc devant sa maison, la bouteille de gnôle à portée de la main –, la liberté était de ne pas avoir peur. La liberté de ces hommes venus de si loin était celle de pouvoir parler librement, de dire ce qu’ils voulaient quand ils le voulaient, de se déplacer où ils avaient envie d’aller, de rire sans avoir peur du lendemain. Lui imaginait cela autrement, comme d’habitude : dans son esprit, étaient libres seulement ceux qui, en des lieux bien gardés, pouvaient décider de la mort des autres. La liberté c’était d’exercer le pouvoir sur les autres, un pouvoir dément et meurtrier, celui de gens à l’abri derrière leurs murs et qui transformaient tout ce qui était au-dehors en une immense prison où les autres ne pouvaient évidemment être libres. Les puissants étaient ceux qui, fous à lier et enclins au meurtre entre leurs hauts murs, pouvaient faire tuer les autres tout simplement parce qu’ils en avaient envie. Il n’est pas du tout étonnant, en conséquence, que le vieux ait été surpris lorsque les gens venus de loin se vantaient d’être libres. Il ne les craignait pas, depuis quelque temps rien ne lui faisait plus peur, mais il ne pouvait s’enlever l’idée de la tête que tous ceux avec qui il parlait étaient de potentiels meurtriers, des hommes libres qui pouvaient en tuer d’autres juste parce qu’ils en avaient envie. L’autre presque-liberté, la sienne, était la solitude. L’isolement. L’oubli de tous et de toutes choses, la vie en un lieu où toutes les choses comme le crime, le mal, le pouvoir n’existaient même pas. C’était une presque-liberté parce que, par-delà le pouvoir de le tuer, par-delà la simplicité de sa mort, il y avait autre chose qui avait assombri sa vie. Il avait été absolument libre jusqu’au jour où un dieu impitoyable et peut-être indifférent lui avait enlevé Ilona. Lorsque son amour n’avait plus été, lorsque son cœur était resté seul au monde, sa liberté, bien qu’infinie, n’en était plus une mais une presque-liberté, une presque-vie. Une forme de survie. Une forme de souffrance due à un manque et non à une présence. Il pensait à toutes ces choses et ne savait pas qui était le plus libre, lui ou eux, et depuis quelque temps il avait même renoncé à se poser la question car il sentait qu’il n’y avait pas de réponse.

Après la construction et la consolidation du chalet, d’autres habitations s’étaient élevées, pas très grandes, de jolis petits chalets qui se devinaient entre les arbres. Et invitaient les gens à venir passer des jours de calme et de paix au milieu de la nature.

Iochka avait fini par se lier d’amitié avec tout ce monde. Insensiblement, comme cela se produit d’ordinaire dans la vie, les patrons et les employés de ces chalets avaient pris la place de ses amis du chantier. Qu’il ne dût plus monter les quelques centaines de mètres au-dessus de sa maison mais plutôt descendre comptait si peu à ses yeux, et il en était de même pour le pope resté dans son ermitage pour toujours, semblait-il. Ils se rendaient toujours visite chaque jour, ils buvaient leur verre en silence et échangeaient quelques mots pour qu’on ne croie pas qu’ils étaient morts, plaisantait le prêtre, et ils avaient commencé à garder secrets leurs souvenirs. Ils comprenaient que leur monde avait disparu, ils comprenaient que tout changerait un jour et serait méconnaissable mais ils se disaient, l’un à l’autre et chacun pour soi, que c’était la vie et qu’elle méritait d’être vécue, malgré tout. Ils accueillaient le monde avec amitié, ils avaient toujours une bonne parole et une plaisanterie à dire, ils trinquaient avec tous et n’en voulaient à personne car ils n’avaient aucune raison pour cela.

Il eût été difficile de trouver en ce monde deux individus plus différents l’un de l’autre, le prêtre rondelet semblant, de quelque point qu’on le regardât, plus grand que le petit Iochka. Lorsqu’ils ne se taisaient pas comme ils en étaient coutumiers, pensant ensemble, semblait-il, un monde qu’ils étaient les seuls à comprendre, des discussions naissaient entre eux desquelles, même s’ils n’apprenaient rien, car ils n’avaient plus rien à apprendre et que cela ne leur aurait servi à rien, ils extrayaient les règles et surtout les interdits d’un duumvirat qui durait depuis près d’un demi-siècle. Cet organisme, privé de tout pouvoir, fonctionnait selon des règles qu’ils étaient les seuls à connaître et ordonnait, sinon les choses environnantes ou les vies de sujets prêts à satisfaire toutes leurs volontés, du moins la liberté dont l’un d’entre eux ne se souciait pas vraiment. Entre une barrière du côté est, un refuge de montagne à l’ouest, une chaîne de montagnes au sud et une zone de collines presque inhabitées au nord, leur monde était le plus libre qui puisse être non parce qu’ils l’auraient voulu ou auraient eu les leviers nécessaires pour le contrôle de l’humanité, mais parce qu’ils n’avaient pas besoin de contacts avec d’autres habitants et que ceux qui vivaient au-delà des frontières déjà mentionnées semblaient ne pas exister ou, s’ils existaient, n’étaient que le sujet d’approximations et de discussions qui n’impliquaient nulle existence d’un conflit ou d’un pouvoir même imaginaire. Beaucoup d’étonnements étaient nés et s’étaient associés dans ces discussions devant la maison à numéro d’inventaire parce que le pope et Iochka étaient victimes des assauts de la nouveauté qu’ils ne comprenaient pas très bien et dont ils se moquaient et qu’ils combattaient près de leur banc, debout, verres en main et s’étonnant avec de grands gestes, accompagnés, chez le prêtre, d’innombrables signes de croix destinés à un Dieu qui ne lui offrait nullement le don de compréhension des païens qui, lorsqu’ils ne souillaient pas carrément les lieux de leurs comportements honteux, lui brouillaient l’esprit et l’empêchaient de rien comprendre ou presque rien à ce monde qui était pourtant le sien. Car que disaient-ils, par exemple, de la débauche honteuse qui s’étalait sous leurs yeux chaque fin de semaine ? Le péché était patent, le pope maudissait en prononçant les injures les mieux senties et imaginait des feux terribles de l’enfer, des chaudrons entiers de goudron pour ces pécheurs. Iochka, qui ne voulait pas mécontenter son ami, s’associait à lui en se signant pour le pardon des péchés de ces gens-là mais ne disait rien de ceux, scandaleux, qui étaient les siens de temps à autre. Le pope se serait fâché tout rouge et il le savait, d’où la nécessité du silence le plus complet lorsqu’il était interrogé, silence invariablement accompagné : de signes de croix, d’yeux révulsés et d’une attitude coupable que l’autre ne remarquait d’ailleurs pas. Car il faut savoir que ces deux hommes se regardaient rarement, préférant contempler la nature et les autres que leur compagnon de discussion. Chacun d’eux semblait parler tout seul la plupart du temps, les liens entre leurs répliques étaient parfaitement fortuits. Ils se connaissaient depuis cinquante ans, depuis toute une vie, ce qu’ils auraient voulu dire ils se l’étaient déjà dit dans d’autres circonstances et en d’autres mots peut-être, mais rien de nouveau n’avait lieu entre eux, ni rien d’ancien non plus, car le plaisir de se parler faisait de chaque jour un nouveau jour par rapport au précédent et chaque mot prenait, en fonction de la lumière du dehors ou de la brise, une autre sonorité et un autre sens.

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