Iochka

Cristian Fulaş · Chapitre 1 sur 3 · partie 13/16

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Iochka

Dédicace

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 16 parties.

— Rentrons chez nous, maintenant, on n’a plus rien à faire ici !

Elle s’est dirigée vers le portail. Calmement, sans rien dire, comme lorsqu’elle était venue, ni accablée ni voûtée sous l’effet de l’annonce de sa propre mort, pas même inquiète. Elle est montée dans l’éternel camion et ce n’est qu’après qu’ils eurent déposé son amie dans la ville voisine, après qu’elle l’eut saluée avec les mots les plus convenus et qu’elle l’eut remerciée de tout son cœur, après qu’elle fut passée voir son enfant, l’embrasser et lui laisser ce qu’elle avait pour lui, après qu’ils eurent franchi la barrière et que le camion eut ralenti en s’essoufflant à petite vitesse dans les ornières, ce n’est qu’alors, après avoir appris cette chose qu’elle ne saurait ni ne comprendrait jamais, qu’elle a demandé au garçon qui conduisait de s’arrêter et qu’elle est descendue dans la poussière de la route. Poussière blanchâtre, collante, mélange de pierre érodée par les siècles et de terre jamais cultivée, poussière de sa vie. Elle a traîné les pieds dans cette poussière, elle est passée sur l’herbe. Sur un sol habillé d’une pellicule blanchâtre, sol couvert lui aussi des restes du rocher qui se dressait devant elle, isolé, silencieux, plein de pointes hérissées, de cachettes et de dangers, comme toujours, comme jamais, ce jour-là, apparemment amical. Elle a levé les yeux, elle a quitté son fichu, son front blanc a brillé dans le soleil tout comme le rocher à l’horizon, elle se tenait très droite et ne bougeait pas, elle regardait seulement un endroit où elle savait que se trouvait la croix se dressant sur l’église du petit ermitage et ne disait mot. Elle commençait à comprendre, peu à peu, qu’elle était en train de mourir, qu’il n’y avait rien à faire, elle était comme déjà morte, la vie – ce rien qu’elle n’avait jamais tenté de s’expliquer autrement que par l’amour – commençait sa fin. Comme ça. Comme toute chose en ce monde, comme tout ce qui se passe dans cette étrangère qu’est l’âme sans que personne ne s’en rende compte, sans que rien ne trahisse la présence de la mort. L’avenir c’est la mort, s’est-elle dit très calmement, plus silencieuse que le rocher qu’elle regardait. L’avenir c’est la mort. Mon temps sur cette terre c’est cela : la mort. Désormais. Depuis quelques heures je suis une morte qui va par le monde et ici, dans la vallée, je suis la seule à le savoir. Je ne peux pas l’oublier, l’oubli est impossible. Mais ce qu’elle pouvait faire, elle devait le faire, elle l’avait toujours fait et elle allait oublier toute idée d’avenir, ne vivre que l’instant présent, le peu qui s’offre entre une perception et celle qui suit, entre une image et une autre, entre un sentiment et le suivant comme entre l’absence d’une perception et l’absence d’une autre, d’une image et d’une autre, d’un sentiment et d’un autre, tout est pareil, tout est alors, maintenant encore, jamais, en l’absence du temps, de l’assassin qui met fin à la présence des corps sur cette terre. Elle s’est assise sur une pierre, un peu à l’écart de la route, de la poussière soulevée par le camion et du jeune homme qui fumait appuyé au dossier de son siège sans autre geste que celui de porter sa cigarette à sa bouche puis de faire tomber la cendre par la vitre ouverte du camion, elle s’est assise et se prenant la tête entre les mains, elle a brusquement éprouvé le besoin de pleurer. De pleurer seule comme le font ceux qui savent qu’ils meurent et n’ont pas le courage de dire aux autres ce qui leur arrive. C’était un besoin, une tension des muscles du cou et du visage, ses yeux étaient rouges, son corps penchait en avant et ses mains se joignaient sur ses genoux comme pour une prière muette. Les plis de sa robe dessinés avec la précision dont le hasard produit les dessins les plus troublants du monde, son fichu jeté à côté d’elle comme une statue s’apprêtant à s’envoler au souffle léger du vent de l’après-midi, ce fichu pareil à un linceul blanc qu’elle avait ôté et qu’elle se mettrait bientôt sur les épaules. Ilona, qui pleurait presque, était une madone égarée dans une vallée de larmes où jamais le moindre sculpteur n’avait mis le pied, elle était la création fortuite d’un Dieu nullement apitoyé qui avait fait d’un être sans défense un jouet. Et pourtant c’était vers ce Dieu qu’elle élevait sa prière muette dans ces quasi-larmes qui s’étaient emparées d’elle, c’était vers la croix de l’église du petit ermitage qu’elle dirigeait ses regards suppliants et tout son être, avec la conviction que, l’espace d’un instant au moins, pourrait venir, sinon le salut de ces malheurs du monde, du moins une lueur d’espoir. Elle ne savait pas ce qu’elle voulait. Remonter le temps mais à quoi cela aurait-il servi ? Effacer de sa mémoire ce qui s’était passé, ce dernier jour de sa vie, ces dernières heures, la nouvelle donnée par l’étranger en blouse blanche, la douleur qu’elle avait éprouvée, le vide dans lequel elle se sentait tomber sans remède ? Que pouvait-elle faire alors qu’il n’y avait rien à faire ? Elle avait prié en silence, elle avait rassemblé ses forces en une voix intérieure qu’elle entendait à demi et qui ne semblait pas être la sienne, un cri désespéré adressé à un Dieu qui ne pouvait pas ne pas l’entendre, qui savait, qui sur un simple signe, pouvait assurer son salut. Elle avait prié longtemps sans faire le moindre mouvement, sans détacher son regard de la direction qu’il avait prise, elle avait à peine cillé, à peine respiré, elle était restée comme morte sur cette pierre, une morte vivante qui priait pour demander un bien qu’elle ne pouvait imaginer.

Puis elle s’était levée. Un peu voûtée comme à la suite d’une douleur terrible dont elle récupérait avec difficulté, elle avait ramassé son fichu sur la pointe de rocher sur lequel elle l’avait jeté et se l’était mis sur les épaules. Elle avait levé les yeux, avait contemplé paisiblement la vallée, le ruisseau qui la parcourait, la barrière derrière elle et le pont dans le lointain, les forêts qui se dressaient à la limite de l’horizon, à peine esquissées, les bergeries installées depuis l’été aux abords de la ville, le bois rond et maudit sous la Petite Pierre, toutes ces choses qui étaient, aucun doute ne subsistait au fond d’elle-même, le lieu où elle mourrait. Où elle mourait déjà, où le chemin menant à sa fin avait commencé et s’achèverait. Elle était montée péniblement dans le camion, avait fait un signe de la tête et le bruit du moteur l’avait rendue sourde un instant, puis le bruit était devenu vrombissement monotone, troublé parfois par les changements de vitesse dans les virages. Elle avait fait le vide dans sa tête, elle se contentait de regarder le monde autour d’elle et de tenter d’en voir les plus infimes détails, image après image, objet après objet, trait après trait, atome après atome ou presque, en s’efforçant de concentrer dans ces regards tout ce qu’elle n’était plus, tout ce qu’elle n’avait plus : la vie, le bonheur.

Elle est descendue devant la maisonnette, Iochka était parti Dieu sait où, elle est entrée, a fermé la porte au verrou derrière elle et tout doucement, comme dans un rêve qu’elle vivait réellement, elle a quitté tous ses vêtements. Elle s’est retrouvée nue au milieu de la pièce, nue comme une statue que personne ne regardait, une statue esseulée et presque irréelle. Elle a allumé le feu dans le fourneau et, toujours nue, sans se couvrir du moindre fichu ou du moindre châle, elle a mis de l’eau à chauffer, s’est assise sur un tabouret à trois pieds et a regardé l’eau chauffer dans le grand seau puis les petites bulles qui commençaient à monter du fond, les grosses de la surface, et l’écume qui annonçait que l’eau avait bouilli, qu’elle était prête à être utilisée. Elle l’a versée dans la grande bassine, a vérifié du doigt la température d’abord, avec toute la main ensuite de peur de se brûler, et s’est laissée glisser dans la chaleur protectrice de l’eau. Ventre dans ventre, corps dans corps, eau dans eau, Ilona. Elle ne souhaitait rien d’autre, juste ça, ces choses-là, un oubli qui s’oublierait lui-même et dans lequel elle pourrait se mirer, toute neuve, encore non née, non mortelle, corps intermédiaire en un monde liquide et mouvant. Heureuse. Juste tout sourire et rayons de soleil, un rêve printanier. Comme à son habitude, elle a glissé sa main entre ses cuisses et elle est restée comme ça, sans rien faire. Sauf qu’elle tenait maintenant en main la cause de sa mort, qu’elle mourait à cause d’elle, qu’elle n’en tenait qu’avec plus de tendresse son bijou de femme, le caressait, l’aimait comme on ne peut aimer que son propre corps, avec passion et oubli de soi, dans une forme d’amour qui ressemble à ce point à la folie qu’elle ne peut en être distinguée. Là, dans cette grande bassine embuée, Ilona s’aimait dans la semi-obscurité de la cuisine, s’aimait elle-même, juste elle-même, aimait ce corps dont elle savait qu’il ne serait plus d’ici peu. Elle s’aimait, pleine de crainte et toute tremblante, elle s’aimait en regardant les soufflets et les marteaux de Iochka, les assiettes, les poêles, les casseroles, les couverts dans le bocal en verre, le parquet de bois éternellement crasseux, que malgré tous ses efforts, elle n’avait pas réussi à faire briller, le fenestron sale où une tête d’homme aurait eu à peine la place de passer, elle regardait le monde embrumé de l’autre côté, aussi embrumé que son âme en cet instant.

Elle ne s’est levée que longtemps après, sans finir ce qu’elle avait commencé à faire, a séché son corps avec une serviette prise à un clou placé à bonne hauteur dans le cadre de la porte puis, sans s’habiller, elle est passée, toute nue, dans la chambre de l’enfant, vide désormais et rarement utilisée, sauf quand le petit venait à la maison pour quelques jours. Elle s’est assise, nue, sur le lit devant la fenêtre et a furtivement regardé dehors en levant la tête juste assez pour voir le ruisseau devant la maison. Elle aimait la fraîcheur de la pièce, ce froid qui enveloppait lentement ses cuisses et les pointes de ses seins, son cou et ses chevilles, puis tout son corps, elle aimait rester dans le froid et sentir son corps, sa peau dont il était enveloppé comme dans un vêtement froid. Elle aimait attendre qu’il se réchauffe même si elle savait bien qu’elle aurait de plus en plus froid. Rester ainsi, nue dans la maison vide, tenter de ne plus penser à rien, se contenter de regarder et d’écouter le doux murmure de l’eau et le bruissement à peine perceptible des feuilles dans les arbres.

Lorsque la porte s’est ouverte – Iochka avait dû venir des baraquements, elle n’avait pas entendu ses pas, elle s’était levée d’un bond pour tirer le verrou –, sa petite peur et sa surprise l’avaient fait trembler plus fort, l’avaient agitée à tel point que, sans dire un mot, elle avait sauté sur lui comme une bête sauvage, l’avait jeté au sol, l’avait mordu, griffé, presque frappé, lui avait arraché des touffes de cheveux, lui avait tordu les mains, son désir ressemblait tellement à la furie d’un animal sauvage que l’homme, comprenant à peine ce qui lui arrivait, s’était laissé faire. Lorsqu’elle a eu fini, elle s’est relevée et s’est assise, recroquevillée, à l’endroit où elle était un peu plus tôt mais à droite de la fenêtre. C’était une icône nue à côté de l’icône suspendue au-dessus de la fenêtre, s’était brusquement dit l’homme. Une icône nue qui m’appartient. Il avait souri et s’était assis à côté d’elle, sans parler, comme à son habitude, il avait de la peine à trouver des mots et à cet instant on aurait eu beau se servir d’une pince chauffée à blanc on ne lui en aurait pas arraché un.

— Je suis allée en ville chez Lisavéta, aujourd’hui.

Iochka s’était tu, souriant, il avait pris sa main dans la sienne et avait regardé par la fenêtre.

— Chez le docteur.

Silence, toujours, pas même une question, il savait que de toute façon elle parlerait, elle a donc poursuivi :

— On m’a examinée là, au bas du ventre, j’avais des douleurs depuis quelque temps, je suis allée consulter (Iochka a ouvert de grands yeux, il ne savait rien de tout cela, il l’apprenait à l’instant). C’est grave, Iochka, a dit la femme en éclatant en sanglots et en laissant enfin couler les larmes qui couvaient depuis des heures. C’est grave, je vais mourir !

Iochka s’est levé, a fait un pas en avant, un autre en arrière, a fait demi-tour.

— Qu’est-ce que tu racontes là ?

— Je vais mourir, j’ai un cancer.

Ses mots ont résonné comme un coup de marteau dans la pièce. Cancer, a dit Iochka comme pour lui-même, cancer. (Il ne savait pas très bien ce que cela voulait dire mais il savait que c’était grave.) Cancer, a-t-il répété, un peu plus fort. Il s’est rassis juste à l’endroit d’où il s’était levé, a penché la tête comme il en avait l’habitude dans ses moments de tristesse ou quand il pensait sérieusement à quelque chose et il s’est tu. La femme s’est collée contre son dos, elle a appuyé ses seins et son sexe contre sa peau, l’a pris dans ses bras. Tout en pleurant, en sanglotant, puis de plus en plus silencieuse, pleurant en silence, de ces pleurs qui viennent après la première crise. Je ne veux pas mourir, Iochka, a-t-elle murmuré, d’une voix que les larmes rendaient rauque. Je ne veux pas mourir, j’ai peur de mourir. L’homme a levé les mains sur lesquelles il s’appuyait jusque-là comme s’il avait peur de tomber et lui a caressé le dos de la main. Il a serré ses mains frêles dans ses mains larges comme des pelles et les a embrassées, sans rien dire, il était si affecté par ce qu’il venait d’entendre que lui qui n’était déjà guère bavard semblait avoir complètement perdu la parole. Quelle est la différence entre un homme qui a le don de la parole et un autre qui en est dépourvu ? Quelle est la différence entre la mémoire d’une maison, de ses murs et des objets qu’elle contient et la mémoire d’un homme ? D’un homme qui pleure en s’appuyant à un autre qui, à son tour, s’appuie sur des objets, un lit, un parquet, le sol sur lequel toutes ces choses se trouvent ? Il était là, juste comme soutien, corps contre un corps qui pleurait à côté de lui, celui de sa femme qui voulait ne faire qu’une avec lui dans cet instant de sa vie où elle ne pouvait plus répondre à la moindre question et ne s’en posait aucune, se contentant de pleurer en s’appuyant et en se collant à la peau de son homme et en laissant son esprit vaguer, faire remonter des bribes de vie, de désirs, de regrets, de souvenirs, d’espoirs, toutes choses qui font que la conscience est vive et donne naissance au temps, la chose la plus chaotique au monde. Là-bas, dans le silence de la pièce, dans le murmure à peine entendu du ruisseau, le pépiement des oiseaux, le bruissement des feuilles dans les arbres à côté de la maison et au-dessus d’elle, dans le grondement toujours présent de la terre, ce bruit que nous n’entendons pas mais qui est toujours présent à nos oreilles, le temps semblait ne plus couler, ne plus être ordre chronologique des choses mais une masse indifférenciée de faits et de sentiments qui se manifestaient comme bon leur semblait, sans pouvoir être ordonnée par une pensée qui ne prenait nullement en compte le passage de l’instant mais la présence, la présence simultanée de toutes les choses qui composaient la mémoire. Dans ces instants, ces minutes peut-être, Ilona devenait sa propre mémoire sans le savoir, la proximité de la mort créait en elle un sentiment de peur qui ne pouvait être nié que par la présence toute-puissante et simultanée de tout ce qui avait fait sa vie jusque-là. Elle serrait dans ses bras le corps de son homme et ses yeux fermés, d’où coulaient des larmes de plus en plus rares, voyaient d’autres choses, d’autres temps, Iochka junior apprenant à marcher juste là, devant eux, une route déserte où elle avançait dans une tempête de neige, la cour d’un foyer pour ouvriers dans la brume de l’aurore, une lumière qui venait de nulle part et qu’elle ne voulait pas s’expliquer, la lumière apaisante et comme assourdissante du passé.

Iochka a écarté doucement ses mains, il s’est levé – il semblait soudain plus grand, plus large – il a quitté sa vieille salopette usée, a embrassé Ilona sur le front et il est sorti devant la maison. Il a sorti la bouteille d’eau-de-vie de sa petite caisse sous le banc où il la gardait, a bu une bonne gorgée, s’est pris la tête dans les mains et a regardé le ruisseau. Eau. Écoulement. Passage. Le rien qui l’entourait, le monde tel qu’il était, désert à ces heures de l’après-midi. Les bruits de l’autre côté de la route, le pont, le taillis de bouleaux au-delà duquel se dressaient les baraquements. À gauche, la route descendant dans la vallée, vers l’autre monde, vers le monde d’où était venue cette nouvelle dont il n’était même pas capable d’avoir peur, qui l’avait laissé sans voix, l’avait jeté dans un silence proche de la folie, de sa propre mort, de son élimination définitive de ce monde. Il avait le regard vide, il buvait de temps en temps une gorgée d’eau-de-vie et laissait son esprit vagabonder librement sur les sentiers et les taillis qu’il connaissait, dans les images et les événements du temps jadis qu’il semblait avoir oubliés depuis si longtemps, dans les souffrances, les joies, les moments de paix où il avait regardé couler le ruisseau, comme maintenant. Un soir avec un homme frappé et presque mort sur la bande de terre et de gravier entre la maison et le ruisseau, un après-midi lointain où il avait ramassé sur le sol l’œil de quelqu’un, l’avait longuement regardé sans savoir ce qu’il faisait, un autre après-midi où sa femme était apparue à la porte, sortant de la tempête de neige, les ténèbres brumeuses du passé, la peur de l’avenir. Tout cela lui venait à l’esprit d’un coup, tout ce qui était temps se produisait de manière concomitante et rien ne semblait être arrivé avant ou après, Iochka devenait sa propre mémoire, se métamorphosait en mémoire. Dans la douleur, douleur si aigüe qu’elle l’avait cloué sur le banc devant la maison et l’empêchait de se lever, de respirer, d’être lui-même.

On ne peut savoir combien de temps ces deux-là sont restés presque sans bouger, la femme sur le lit dans la chambre de l’enfant, l’homme sur le banc devant la maison, chacun avec sa douleur et tous les deux dans la même souffrance d’un même corps, leur corps, leur amour. Ce jour-là, lorsque l’avenir avait cessé d’exister et que Iochka était déjà mort pour Ilona, on ne sait combien de temps ils sont restés immobiles, sans penser à rien, corps commun à souvenirs communs, un seul et même corps douloureux. Iochka avait fini par se lever avec des gestes lents, avait brossé sa salopette, était entré dans la maison où Ilona s’était levée elle aussi, s’était habillée et s’affairait dans la pièce du milieu – il avait regardé autour de lui comme s’il venait de s’éveiller d’un long sommeil, était sorti et s’était dirigé vers les baraquements. Lentement, sans se presser, sans rien voir autour de lui, en regardant seulement le sol qui s’étendait devant ses pas. Il n’errait pas, il n’allait nulle part, il ne savait pas ce qu’il y avait devant lui. Il marchait. C’est tout. Il posait un pied devant l’autre, une chaussure (pleine de terre et de poussière, les lacets trop courts noués à mi-chaussure) devant l’autre, il allongeait son ombre tandis que son corps fendait l’air devant lui sans peine, comme si soudain Iochka ne marchait pas dans la vallée, parmi des choses si connues mais dans une autre vallée, totalement inconnue, une vallée que les larmes de sa femme avaient créée pendant qu’ils étaient restés sans rien se dire dans la chambre de l’enfant. Vallée silencieuse et solitaire, vallée de la fin d’un corps commun, vallée dans laquelle seul leur amour pouvait exister, solitaire, comme il l’avait toujours été, comme il le serait à jamais. Au portail de l’hôpital, il a fait mine de s’arrêter, d’appuyer sur la poignée rouillée et d’entrer, de continuer à se déplacer dans la direction où devait se trouver le docteur. Ses jambes ont vacillé, tout son corps a reculé comme devant une chose étonnante, il a fait demi-tour et s’est retrouvé dans le lit du ruisseau. Plongé jusqu’aux genoux dans l’eau froide comme de la glace, il est resté un moment immobile, tête penchée, regard trouble, ne cherchant plus rien. Ses jambes ont commencé à se lever, ses chaussures pleines d’eau ont fendu le courant tandis qu’il montait vers la montagne, vers une source dont il ne savait rien et dont il ne saurait jamais rien. Lentement. Lentement. Sans bouger lui-même mais en faisant bouger le monde entier, l’homme montait sans le savoir vers les baraquements. Pas loin, juste après le virage au-dessus duquel s’élevait un talus sur lequel, des années plus tard, se dresserait un merveilleux chalet, il y avait des remorques aux pneus enlevés, calées par d’énormes pierres pour qu’elles ne dégringolent pas : de petites fenêtres sales, avec de la peinture écaillée pleine de boue sur laquelle s’était collée une épaisse couche de poussière, c’était là que vivaient des hommes ; cela n’avait jamais été des habitations, des maisons. C’était là-bas que se dirigeaient ses pas lorsque tout à coup il a sursauté et a regardé autour de lui puis entre ses jambes plongées dans l’eau jusqu’aux genoux, puis à nouveau autour de lui – de peur que quelqu’un l’ait vu –, puis vers l’eau qui faisait maintenant des vaguelettes et dans laquelle il ne se rappelait pas comment il avait pu se retrouver et dont il s’est dépêché de sortir. Putain de putain de vie, a-t-il dit avec dépit en s’asseyant sur le bord. Il a quitté ses croquenots puis ses chaussettes, a longuement regardé ses pieds ridés par l’eau glacée, puis le ruisseau cristallin, il a attaché ses souliers avec ses lacets, a fourré ses chaussettes dedans, les a soulevés et s’est dirigé à pas presque vifs vers les baraquements.

Pendant ce temps, Ilona avait abandonné les vêtements qu’elle pliait et dépliait depuis un bon moment sans réussir à les mettre dans le couffin de la pièce du milieu et à le refermer, elle était revenue dans la chambre du petit. Elle était restée un moment debout à regarder l’icône suspendue au-dessus du lit. Elle l’avait prise et sans savoir pourquoi et sans se poser de question, elle l’avait serrée contre sa poitrine. Doucement, avec délicatesse, elle avait collé ses lèvres brûlantes de larmes sur un côté usé du cadre. Puis elle s’était assise sur le bord du lit, sans bouger, l’icône contre sa poitrine, sans penser, le regard vide.

Iochka était passé devant Iléana, presque souriant. Entourée des siens, de l’arsenal avec lequel elle luttait jour après jour contre la faim qui semblait gagner la vallée comme une peste avant chaque repas, la femme avait à côté d’elle un tas de pommes de terre épluchées, un seau d’oignons, des navets, des racines de persil, des bouteilles de jus de tomate, de la farine, de l’huile, de la crème fraîche et une quantité immense de viande de bœuf. Elle prépare un goulasch, s’est dit mentalement Iochka, l’appétit déjà aiguisé par ce plat en devenir. Un peu plus loin, quelques garçons jouaient au ballon, soulevant la poussière qui se déposait ensuite sur tout, y compris sur la viande et les légumes d’Iléana qui, sans cesser ses préparatifs, les réprimandait et leur souhaitait en souriant les plus terribles malheurs, qu’ils brûlent dans les flammes de l’enfer, qu’ils attrapent la peste bubonique et un cancer bien mérité pour ces mal élevés. Un des mots de l’invective percuta les oreilles de Iochka et son visage changea de couleur, et durant le bref moment qu’il lui a fallu pour parcourir l’espace entre la cuisine et la remorque-dortoir de Vasilé, le brouillard descendu plus tôt sur ses regards était revenu. Il a monté comme ivre les marches de la remorque et a failli manquer la dernière, par instinct, il s’est accroché à la poignée métallique, arrachant presque la porte de son cadre, se rattrapant au dernier instant. Surpris, Vasilé a sursauté et sans trop réfléchir s’est mis à jurer, a pris la main libre de Iochka qui s’agitait dans l’air à la recherche d’un appui, en lui disant, sur un ton qui n’était pas brusque, comme s’il sentait qu’il y avait un truc : Qu’est-ce que t’as, mon vieux ? Qu’est-ce qui t’arrive ?

Iochka s’est redressé, est entré dans la remorque en tirant la porte avec soin derrière lui et s’est assis sur une des chaises qui étaient autour de la table, devant la fenêtre – sa place habituelle. Vasilé s’est assis aussi, a poussé les feuilles des graphiques et pointage et, dans l’attente, a posé ses mains énormes sur la table, le regard interrogateur, le menton légèrement relevé et les sourcils réunis au niveau du nez. Ils se sont d’abord tus, Iochka les yeux dans le vide, Vasilé à le regarder comme un dingue. Et Iochka s’est mis d’un coup à raconter. En détail, le peu qu’il savait, insistant sur le mot qui indiquait l’effroyable chose et dont aucun d’eux ne savait grand-chose. Le visage de Vasilé s’est rembruni, à mesure que son ami lui racontait, le monde s’est mis à tourner autour de lui, il ne retrouvait plus sa place. Il s’est levé et a ouvert la porte. Il n’y a pas d’air, a-t-il dit d’un ton rude. Il s’est rassis. Iochka continuait, racontait toujours presque sans souffle puis a dit, brusquement, la respiration comme coupée par quelque chose qui était dans l’air, mon Vasilé, je ne veux pas que ma femme meure, je veux pas, tu m’entends ? Je ne veux pas ! J’ai peur pour elle, je préfère mourir à sa place. Le contremaître l’a regardé longuement, il s’est passé une main sur le front plein de gouttes de transpiration, il a reposé sa joue sur son poing et il n’a rien dit.

On ne sait pas combien de temps ils sont restés comme ça, pas très peu et sans aucun doute pas très longtemps. D’un coup, pas en se faufilant, au contraire, de toute sa force, le brouillard a envahi à nouveau les yeux et l’esprit de Iochka ; son regard s’est fixé dans le néant, ses mains sont retombées le long de son corps, un sourire vide s’est emparé de lui, il s’est levé, est parti comme en tâtonnant vers la porte, il est descendu sans regarder une seule seconde autour de lui, sans rythmer son pas, comme le font normalement les gens, sur un besoin particulier ou un but, il est parti en haut vers la montagne. Vasilé a bondi comme piqué au vif, a fait mine de dire quelque chose mais y a renoncé, a pris sans trop réfléchir la dame-jeanne de palincă et l’a suivi. D’un signe il a fait comprendre à Iléana de faire attention à ses affaires car il allait rejoindre l’autre qui s’enfonçait comme dans un brouillard. Iochka n’avait pas de destination précise ; ses jambes le portaient seules comme un animal traqué, vers un lieu plus sûr, plus éloigné et plus inconnu ; un lieu qui ne serait jamais en lien avec une chose précise, étant seulement un refuge, un lieu où s’échapper, un espace où l’oubli chasse tout danger. Tout animal traqué s’éloigne des chasseurs ou des poursuivants sans aller nulle part mais en y allant. De même pour cet homme : la tête vide, la conscience ébranlée par un choc insupportable, il se laissait emporter par un instinct plus fort que lui vers l’endroit sauvage où peut-être les premiers hommes ont dû se réfugier, répandant dans le monde non pas une humanité nouvelle mais la peur, un mal qui transforme le mal de chez soi, instinct devenu dans le temps un but vers l’inconnu. Il montait, tantôt par le sentier à peine formé, tantôt dans l’eau du ruisseau froide comme la glace, tantôt dans les taillis des bords de la forêt, il montait – très décidé, sans aucune décision dans l’esprit. Avec Vasilé sur ses traces. En s’étonnant de la folie qui s’était emparée de son ami, ou en prenant une gorgée d’eau-de-vie à même la dame-jeanne, en pestant contre quelque pierre contre laquelle il se heurtait, le regard occupé à suivre l’autre et préoccupé au point qu’il ne savait plus non plus ce qu’il faisait, il s’était joint à l’âme de l’autre et partait lui aussi, traqué, il s’éloignait de quelque chose, il fuyait sans but. À un certain point, Iochka a quitté le sentier à peine connu et s’est dirigé vers le haut d’une colline – vers le refuge des chasseurs, s’est dit Vasilé, qu’est-ce qu’il pouvait bien vouloir y faire –, il est monté durant un moment, bien décidé, en se griffant les bras et les pieds nus dans les taillis puis, comme si une force inconnue l’avait arrêté, comme s’il s’était heurté à un mur invisible qui lui barrait la route, il s’est dirigé vers un grand tronc d’arbre tombé de tout son long au bord d’une clairière et s’y est assis. Son regard a brillé soudain, il a regardé ses pieds qui étaient pleins de blessures et de griffures, a passé ses mains sur ses bras égratignés par les branches et les ronces, il a palpé son visage comme pour s’assurer que c’était bien lui et il a demandé : Tu as encore quelque chose dans cette dame-jeanne, Vasilé ? Le géant lui a tendu la boisson. L’autre a bu longuement, comme si dans ses gorgées, dans ce feu qui brûlait ses entrailles, il pouvait trouver la délivrance contre le mal qui était entré en lui, puis il est resté, le regard perdu sur la forêt. Vasilé a bu à son tour et s’est assis à côté de lui sans parler, écoutant les oiseaux et les bruits de la forêt. Ils étaient là, épaule contre épaule, deux silences qui écoutaient les bruits presque silencieux de la forêt, deux âmes fuyant le mal du monde vers une clairière dont personne ne saurait jamais rien. Au bout d’un moment, Vasilé a dit :

— Il n’y aurait donc rien à faire ?

À tour de rôle lui ont répondu un silence et un regard interrogateur.

— Et si ta femme allait voir un autre médecin, des fois…

— Où veux-tu qu’elle aille, mon ami, tu ne comprends pas qu’elle va mourir ?

L’autre a craché dans les aiguilles de pin jonchant le sol, il a avalé une nouvelle gorgée, a regardé autour de lui avec un étonnement qui lui était étranger et a demandé :

— Mais notre docteur, savoir, il ne saurait pas faire ?

— C’est un docteur des esprits pas d’autre chose, il s’occupe des cerveaux des gens et j’ai vu qu’il les envoie en ville quand ils ont une autre maladie.

— Ouais.

— Mais demandons-lui, on peut bien le faire. Cela ne peut pas faire de mal au point où on en est.

Vasilé n’a plus rien dit, il lui a repassé la dame-jeanne et il est allé se soulager un peu plus loin entre les arbres puis il est revenu.

— Buvons un peu, mon Iochka, a-t-il dit d’un ton calme, un calme qu’il ne savait pas comment il l’avait trouvé tapi en son âme qui ne voulait encore rien comprendre à ce qui se passait. Buvons, que…

— Buvons, mon brave, buvons. Qu’est-ce qu’on pourrait faire d’autre ?

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E N HAUT DU CARREFOUR DES CHEMINS, un petit kilomètre plus au sud, vers les hauteurs, il y avait un ravin sur lequel circulait un tas d’histoires tout aussi terrifiantes et aussi peu réelles que celles qu’on racontait sur le bois rond à l’entrée de la vallée, là où Silé, un jeune bien vigoureux et travailleur jusqu’à il y avait peu, s’était jeté en mettant fin à ses jours. Mais il était resté accroché à un arbre qui poussait sur la paroi rocheuse par un accident de la nature, une branche enfoncée dans sa jambe gauche la lui avait déchirée et, suite à la chute de dix à quinze mètres, le mouvement pendulaire à l’instant où il avait été stoppé lui avait écrasé la tête contre les rochers et l’avait fait mourir sur le coup, le corps avait continué de rester suspendu, les chairs déchirées, le bois transperçant les muscles et les veines et des fragments de tendons, les yeux exorbités et la tête fendue jusqu’à ce qu’on réussisse à l’en extraire avec un système de cordes, abandonnant une partie de la jambe, mutilant le corps heurtant contre chaque aspérité du relief, ajoutant d’autres blessures aux blessures initiales, des liquides déjà accumulés s’écoulaient de ce qui fut hissé sur les bords du ravin, un tas de chairs abîmées, de sang coagulé, des coups et des blessures ouvertes dans lesquelles d’autres vies avaient commencé et grouillaient maintenant, des mouches bourdonnaient autour en concurrence avec l’odeur insupportable. En miasmes de la même sorte avait fini aussi Nélou, un homme entre deux âges qui, après des semaines d’insomnies, et de divagations et de souffrances, avait choisi un arbre un peu à l’écart du chemin qui montait du carrefour vers les hautes montagnes, il avait passé autour d’une branche plus solide un câble de remorquage qu’il avait ensuite soigneusement noué autour de son cou et, avec le sourire de celui qui quitte ce monde de larmes, il s’était jeté du bord d’un talus et son corps s’était balancé jusqu’à ce que, en spasmes et hoquets, les liquides s’écoulant de lui, les yeux sortis des orbites et la langue violacée plusieurs fois mordue, il ait trouvé la mort. Il n’avait été retrouvé que par hasard, décroché non sans difficultés et rendu à la terre sans l’office, refusé par le pope. De même Ghita, un type calme et bon comme tout par ailleurs, était tombé dans l’excès de prières sans répit, il montait le chemin de l’ermitage à genoux, confessé et reconfessé par le prêtre qui ne comprenait plus rien à ce qu’il marmonnait sans cesse et qui essayait de calmer ses ardeurs, s’imaginant que les deux morts violentes n’étaient pas pour rien dans ces troubles ; Ghita avait mesuré un matin ses forces avec la roue d’un gros tracteur agricole forestier, un TAF, qui allait monter sur une colline où on voulait faire des plantations. Le chauffeur ne l’avait vu que trop tard, avait essayé de freiner, avait tout fait pour arrêter le mastodonte qui montait en première mais n’a réussi à immobiliser l’engin de huit tonnes qu’au dernier moment, en aplatissant le corps de l’homme, réduisant en purée informe la partie supérieure du corps. La tête avait hurlé, les jambes avait giclé une fois, une seule – racontaient ceux qui avaient vu l’horrible accident qui s’était passé sous leurs yeux et qui laisserait des traces indélébiles dans leur cerveau – la partie supérieure avait été enterrée avec les détritus auxquels elle était mélangée, avec le gravier et la terre dont elle venait et dans laquelle elle retournait.

Âme malheureuse, le pope avait bien deviné ce qui se passait depuis un moment mais, lié par le secret de la confession, n’avait pu s’en ouvrir à personne. Il priait donc à son tour en silence dans sa cellule monacale, il s’efforçait de ramener les âmes des gens qu’il connaissait sur le droit chemin, mais ce qui arrivait à Ilona semblait dépasser la foi chrétienne et la mort qui, insensible, continuait de faire son travail. À mesure que le corps d’Ilona se décomposait de l’intérieur, à mesure que la maladie galopait et détruisait de dedans, à l’extérieur la femme devenait encore plus belle, et plus passionnée rendant fous les hommes qui jusque-là n’avaient vu en elle que la femme rangée du maréchal-ferrant et la mère du diablotin qui remplissait la vallée de ses jeux et de sa gaieté pendant les vacances. Le pauvre prêtre ne pouvait pas s’expliquer ce qui se passait mais, au fond de son âme, il était sûr que la beauté de la femme troublait les hommes et les poussait, brûlant d’un amour non partagé et d’un désir proche de la folie, à mettre fin à leurs jours. Péché qu’une telle mort ; mais l’amour est-il péché ? C’était la question que se posait le prêtre les longues nuits de veille, connaissant le malheur entré dans la maison de Iochka et les effroyables suites qui ne tarderaient pas, voyant en même temps que des hommes mûrs mettaient fin à leur vie pour ne plus souffrir, il ne savait plus que penser.

Il l’a quand même dit à Vasilé. Qui l’a dit au docteur. Qui n’a rien dit à Iochka, ce dernier lui aussi un peu dingue, le docteur avait pensé qu’il aurait provoqué trop de souffrance à Iochka en lui répétant une chose qui n’était peut-être qu’un pur produit de l’imagination du pope, échafaudé à partir de faits divers qui n’avaient rien à voir avec ce que Vasilé lui avait raconté par-dessus la table de la remorque.

— N’y pense pas, Vasilé ! Ce que tu dis là est impossible.

— J’chais pas, lui avait répondu Vasilé avec l’air de réfléchir, peut-être un peu trop.

— On va observer, on verra, l’avait tranquillisé le docteur, ne pouvant pas lui dire autre chose mais en son for intérieur il était prêt à admettre qu’il y avait bien une once de vérité dans tout ça, que même lui trouvait que la femme de Iochka était plus belle et plus attirante que jamais. Elle avait une sorte de grâce déjà avant, pensait le docteur, elle n’avait jamais été moche mais depuis quelque temps, plus exactement depuis que la nouvelle de sa mort prochaine avait fait le tour de leur réunion d’amis, les histoires du contremaître pouvaient être vraies.

Ce qu’ignoraient ces deux comparses et encore plus le pope dans sa réclusion, c’était que depuis que les quelques paroles d’un médecin de ville avaient mis fin aux jours de la femme – l’avenir cessant d’exister et par cela annulant tout ce qui s’était déjà passé – elle ne vivait plus qu’avec deux sentiments dans son cœur : le désir de vivre tout jusqu’au bout et la peur. Et la peur était la plus forte, plus forte que tout, elle lui nouait la langue et la transformait en une muette, la faisant se taire des jours entiers et marcher parmi les gens comme si elle planait, dépourvue du lien le plus simple avec les autres humains qui est la parole. Elle passait donc son temps dans la peur et le désir, elle noyait son désir dans la peur et c’est dans le désir qu’elle assumait parfois la peur, regardant toujours en dedans jamais vers le dehors, s’isolant, coupant tous les ponts, devenant graduellement ce seul corps qu’elle formait avec Iochka, indifférente à tout le reste. A tel point que le jour où elle avait entendu « ne la regarde plus comme ça, abruti » suivi d’un bruit de barre métallique frappant un corps, elle n’y avait prêté aucune attention, continuant sa route qui ne menait nulle part. Lorsqu’Iléana avait évoqué devant elle ces faits qui se produisaient dans la vallée, Ilona s’en était amusée. C’est pas possible, je suis une femme mariée, pas possible, ça ? avait-elle dit à son amie installée sur une chaise autour de la petite table en bois. Qu’est-ce qui te prend, Iléana, t’es dingue ? avait-elle ajouté, puis elles avaient changé de sujet.

Sauf que, par un caprice du hasard, qui a fait que ce qui était imaginé devienne réalité, il s’était produit un événement concluant. Un seul mais qui allait totalement changer sa petite vision du monde et la faire réfléchir d’une manière surprenante. Depuis qu’elle avait appris que ses douleurs n’étaient pas le signe d’une maladie bénigne ni honteuse mais l’appel de la terre et le début de la fin, son petit rituel du soir, le bain dans la bassine de la cuisine avait pris des proportions jamais imaginées auparavant. Elle ne s’emparait pas de Iochka violemment comme avant, maintenant elle faisait l’amour chaque fois comme si c’était la dernière, le bain était doublé de larmes, le silence de hurlements et de cris qui n’avaient rien d’humain, même la débauche qu’elle semblait porter depuis sa naissance atteignait chaque soir de nouveaux sommets ; tout ce qui lui passait par l’esprit embrumé de désir durant ces heures-là se concrétisait : elle ne se refusait rien et ne différait pas son plaisir, exigeant et obtenant tout dans l’instant, le désir et son assouvissement étant presque simultanés et ne pouvant être séparés de ce qui aurait pu ressembler au temps. Sa nouvelle beauté faisait que la source de tous ses ennuis, déformée par le douloureux accouchement et comme fatiguée, violacée par tant d’usages durant les années, était revenue à l’état de l’enfance, avait retrouvé sa couleur rose et s’était resserrée, ses muscles rajeunis, les poils plus rares et toujours blonds, ces couleurs vives reprenant ensemble le chemin de l’enfance comme inachevée à laquelle la femme se laissait aller. Quel n’était pas le ravissement de Iochka, chaque jour de sa vie, d’avoir à nouveau la femme de leur première rencontre, même plus fraîche et moins souillée, qui par ses regards de vierge, ses soupirs et ses cris donnait l’impression de ne découvrir qu’en ce moment le plaisir, l’oubli, une débauche qu’il n’aurait même pas pu imaginer. C’est ainsi qu’un soir, quand l’eau du baquet s’était refroidie et que le corps de vierge d’Ilona sortait des blanches écumes telle une statue, se dirigeant vers la chambre de l’enfant, devenue entre-temps leur chambre sauf pendant les vacances, devant la fenêtre, à la distance de moins d’un mètre, un jeune homme prenait part, dans la nuit, à ce qui se passait à l’intérieur. Des yeux avides et brillants comme ceux d’un fauve dans les ténèbres, des lèvres humides, toute la beauté d’une jeunesse concentrée dans le regard avec lequel ce quasi-adolescent suivait ce qui se passait dedans. Une femme si belle se donnant à son homme de tant de manières qu’il n’avait jamais imaginées, des corps blancs, qui avaient légèrement transpiré, s’offrant sans compter l’un à l’autre et sa main folle agissant seule, faisant dans la fraîcheur de la nuit d’été ce qu’il aurait désiré faire à la femme de dedans. Et avec chaque image que le couple lui offrait il montait aux cimes insoupçonnées du plaisir, comme par enchantement, il continuait, n’en finissait plus, il prenait part à la bouillonnante jeunesse de ces gens pas si jeunes, avec des lueurs de folie dans ses yeux, oubli de soi, de tout, l’espoir d’un monde meilleur. Chaque fois que l’homme du dedans finissait, il finissait aussi. Chaque fois que les deux autres recommençaient, comme s’ils ne connaissaient pas la fatigue et comme sous l’emprise du désir, il reprenait lui aussi avec plus de frénésie sans pouvoir s’arrêter avant que les deux autres ne le fassent, épuisés, trempés dans la sueur de la mort, s’écroulant sans force, la femme en larmes, les lèvres rouges de fatigue, répétant des mots, des mots qu’il n’entendait pas de dehors et qu’il n’aurait pas pu comprendre, je ne veux pas mourir, Iochka, je ne veux pas mourir, j’ai peur. Elle s’endormait en prononçant toujours les mêmes mots, le mari lui caressait le front ne sachant que dire et versant lui aussi une larme du trop-plein de douleur qui l’accablait, et le quasi-enfant de la fenêtre partait pour revenir le soir suivant. Rendu fou par son désir de plus en plus ardent, apprenant soir après soir les choses qui se passaient sous ses yeux, plongeant avec les deux autres dans la folie qui s’était emparée de la petite maison du pied de la colline et ne comprenant pas trop bien ce qui lui arrivait, le jeune homme commençait à désirer la mort. En ces instants où le plaisir atteignait son sommet et qu’à ses pieds s’étalait une tache blanche dans la nuit, il voulait ardemment que tout finisse et que ces secondes soient les dernières de sa vie, la dernière beauté de son existence. Et un soir où ceux qu’il regardait de derrière la vitre semblaient encore plus déchaînés que jamais et que leurs corps devenaient une véritable flamme, que la femme mettait le membre de l’homme dans tous ses orifices sans donner l’impression qu’elle était assouvie, comme si elle avait voulu découper la chose et la laisser en elle en un geste qui couronnait le plaisir, quand une lueur folle dans les yeux de l’homme accompagnait chacun de ses gestes, suggérant l’idée de la mort ensemble, quand des gouttes de sang étaient apparues sur les draps humides et que les corps fouettés par le plaisir et la douleur donnaient des signes de ne pas vouloir s’arrêter d’inventer de nouvelles manières de souffrir à deux, le jeune homme a senti brusquement qu’il n’en pouvait plus, il a laissé s’écouler sa semence sur la terre humide de la nuit, une main de fer l’a saisi à la poitrine l’a secoué brutalement plusieurs fois et tout est sorti de son corps fatigué outre mesure par tant de plaisir, et avec ses dernières forces, il a hurlé en s’écroulant. Mort. Avec un sourire qui aurait pu être de bonheur, les yeux brouillés de plaisir, la main serrée à l’endroit qu’elle venait de quitter et les doigts englués par le liquide blanc, il avait trouvé la fin qu’il avait probablement tant de fois désirée en même temps que les deux autres s’écroulaient eux aussi, incapables du moindre mouvement. Au milieu de ses pleurs, Ilona a entendu le hurlement de dehors, ce son inhumain, ce râle d’animal qui souffre. Les larmes coulant sur son visage, nue, elle a bondi du lit et est allée ouvrir la porte. Elle a vu le corps écroulé près du seuil, a compris en un instant ce qui venait de se produire et, s’appuyant au cadre de la porte, elle a eu un sourire qui a couronné ses larmes. Saisie de nouveau par la folie, un état encore plus vertigineux, plus profond dont elle venait de sortir, elle s’est accroupie et a ramassé du bout du doigt un reste de la mousse blanchâtre et encore tiède sur la main du mort. Les yeux brillants et sachant bien au fond d’elle-même qu’elle avait été la cause de cette mortelle écume, elle l’a goûtée du bout de sa langue. Elle s’est ensuite essuyée avec son bras et le goût de la mort est resté un moment dans son esprit.

La mort de cet homme serait peut-être passée inaperçue comme tant d’autres si Ilona, après avoir fermé la porte, au moment où elle s’était penchée pour tirer le loquet et que rien ne l’annonçait, n’avait été transpercée par une douleur si terrible, si mortelle qu’elle en était restée penchée et, surprise, avait eu juste le temps de crier une fois, brièvement, avant de s’écrouler sur le sol. Les mains crispées sur le bas de son ventre, le regard rempli d’une frayeur proche de la folie, la bouche paralysée et tous les muscles tendus, elle tremblait de tout son corps à la recherche de la force de respirer. Elle a réussi à se retourner sur le dos, à respirer, un filet de sang s’est écoulé d’elle et a taché sa chemise de nuit à fleurs. Elle ne l’a pas vu mais l’a senti. Comme une humidité honteuse qui n’était pas à sa place, comme quelque chose qu’il fallait vite cacher et oublier, comme un péché mortel. D’un bond, Iochka était à côté d’elle, il était accroupi, les mains pendant le long du corps, comme étrangères à lui, incapable de faire le moindre mouvement. Incapable de dire un seul mot, implorant seulement du regard, pleurant sans une larme. Muet comme la montagne derrière la maison, figé, il voyait le début de la fin et aurait voulu faire quelque chose. Ses mains qui avaient acquis avec le temps un aspect minéral et dans la peau desquelles la suie et le métal avaient entretissé, grain de poussière par grain de poussière et trace par trace, quelque chose de la brillance noir diamantin des siècles, reposaient maintenant près de ce corps qui commençait à mourir. Ce corps qui était aussi son corps, son corps à lui. Il a soulevé sa femme de l’endroit où elle gisait, ses mains de fer et de suie ont relevé son corps et l’ont posé sur le lit. Il a réussi à chuchoter un « mon Dieu » à peine audible plutôt un chuintement, puis sans tenir compte des doléances de la femme et de ses demandes ni de ses pleurs ni de sa honte il est allé courir chez le docteur. En sortant de la maison il a vu sur sa gauche le corps du jeune homme mort. Il n’a pas cillé même s’il avait compris vaguement ce qui s’était passé. Il a couru à droite d’abord vers le chantier pour tirer Vasilé de son sommeil et se concerter, mais il s’est rappelé qu’il cherchait le docteur, il a fait quelques pas en courant vers le portail de l’hôpital, il s’est immobilisé indécis au milieu de la route comme perdu, ne sachant plus quelle direction suivre et ne voulant plus bouger avant de prendre une décision. Au bout d’un moment il a eu l’air de trancher, a couru vers la remorque du contremaître et s’est mis à taper contre la porte à grands coups de poing et de pied. Vasilé est sorti aussitôt, on aurait dit qu’il attendait derrière la porte et qu’il n’avait même pas dormi, en un instant il a tout compris.

— Ilona, a prononcé Iochka d’une voix faible. Ilona ça va pas, elle perd du sang, je l’a laissée sur le lit, ch’sais pas qu’y faire.

Vasilé s’est tu. Telle une eau tranquille. Puis a prononcé un seul mot :

— Le docteur ?

— J’y allais mais je suis venu d’abord ici.

— Allons-y.

À grands pas, l’homme à stature de géant s’est dirigé vers l’hospice. Avec Iochka à ses côtés et, autour d’eux, la nuit noire comme une tombe. Il a poussé le portail sans jeter le moindre regard au gardien qui dormait et avait sursauté à leur arrivée, il a traversé la cour et a pénétré dans la maison du docteur sans même frapper à la porte.

— Docteur, hé, docteur, debout.

— Qu’y a-t-il ?

— Lève-toi, c’est Ilona… a dit Iochka, éperdu.

Le docteur a bondi du lit, a enfilé une chemise et, pieds nus, est sorti dans la cour sombre en criant au portier :

— Tudor, dis qu’on prépare de la morphine et un somnifère le temps que je revienne. T’es encore là ?

— De suite, chef, j’y vais !

Le docteur a franchi le portail à la vitesse d’un tourbillon, entrant dans la maison comme un coup de tonnerre. Maintenant que Iochka et Vasilé l’avaient sollicité, il pouvait exercer son métier. Il avait haï de tout son cœur le maréchal-ferrant pendant des mois entiers, il avait du mal à croire que l’autre ne soit pas venu lui dire ce qui se passait, mais maintenant il pouvait enfin faire quelque chose pour cette femme qu’il connaissait depuis qu’elle était venue dans la vallée et qu’il aimait comme tout le monde.

Il a consulté la malade de manière sommaire. Inquiet, renfrogné, tout aussi effrayé au fond de lui-même que les hommes restés dans le cadre de la porte. Il est ressorti aussi calme qu’il a pu, a tiré la porte derrière lui et a dit :

— Iochka, je vais lui donner quelque chose contre la douleur et essayer de la calmer un peu. Va jusqu’à l’hôpital, tu trouveras chez le portier ce qu’il me faut. Vasilé, va chercher Iléana ou on va chercher une infirmière. Comment veux-tu qu’on fasse ? Et celui-là, il fait quoi ici ?

— Je vais chercher la femme, docteur. Dans cinq minutes je suis de retour.

Le docteur est resté seul devant la porte, s’est assis se tenant la tête entre les mains, il a regardé la terre sur laquelle le corps de l’homme mort semblait planer. Il n’a rien compris, pas grave, il avait le temps de comprendre, c’était son dernier souci. Lorsque les autres sont revenus, il a fait deux injections de calmants à la femme et ils sont sortis, laissant Iléana au chevet de la malade. Il a questionné Iochka sur le type dont le corps gisait dans la poussière du chemin, il avait compris qu’il était mort, il ne saurait jamais pourquoi et personne d’autre ne saurait le véritable motif de cette mort. Vasilé a fait venir deux gars du chantier pour l’emmener et il a envoyé chercher le pope pour qu’il vienne lui lire les derniers sacrements et qu’ils décident ensemble de la suite à donner.

Ça a été une nuit pas plus longue que celles qu’ils passaient lors de leurs folles fêtes, mais la première où les verres sont restés intacts jusqu’à l’aube. Personne n’avait la tête à boire et la chose dont ils parlaient était si sérieuse que l’ombre du deuil semblait déjà descendre dans la vallée en effaçant de leur visage tout sourire et en dessinant à sa place l’inquiétude. Que fallait-il faire ? C’était la question qui revenait ponctuellement et même les éternels adversaires, le pope et le docteur, semblaient pour une fois être d’accord que la femme qui dormait sous sédatifs devait partir dans la paix, pendant que le contremaître ne faisait que soupirer de temps à autre en relevant les yeux au ciel, Iochka, lui, était complètement muet. Seuls les autres parlaient, lui continuait à rester voûté sur le bord d’une chaise, les yeux rivés au plancher n’osant pas les relever, se sentant plus muet que jamais, comme incapable de prononcer le moindre mot. En son for intérieur, la situation était bien plus simple qu’elle ne l’était dans la discussion de ses amis devenus, tout à coup – eux, les fêtards, les habitués des blagues et querelles –, des types sérieux cherchant des réponses à des questions tout aussi sérieuses. Iochka aurait souhaité du fond du cœur mourir avant, faire quelque chose qui lui permette de mourir avant, pour qu’il ne voie pas sa femme morte et qu’il ne soit pas obligé de vivre dans cette souffrance qui l’avait rendu muet et qui, même s’il ne l’avouait à personne, le coupait de plus en plus souvent de son monde et le poussait dans le brouillard où il avait erré le jour où il avait appris la maladie d’Ilona. Il ne s’expliquait pas ce qui lui arrivait, il n’avait même pas essayé d’ailleurs, mais il savait qu’il ne se souvenait plus de certains pans de sa vie et cela de plus en plus souvent, pas forcément lorsque sa femme se sentait mal, mais brusquement, sans aucun signe annonciateur. Il ne le regrettait pourtant pas. Au fond de lui-même il était content de souffrir, ne serait-ce qu’un peu, et qu’Ilona ne soit pas seule dans ses affres et de pouvoir, par une heureuse circonstance, l’accompagner. Ils étaient ainsi ensemble jusque dans la souffrance, c’est ce qui comptait. Il n’arrivait pas à s’imaginer sa mort, un tel fait n’est pas dans le pouvoir de l’homme. Personne ne peut s’imaginer sa propre mort, à plus forte raison celle d’autrui, mais nous sommes tous capables de voir par l’esprit et parfois, pour de vrai, dans notre propre cas, l’absence, la souffrance, la séparation de l’autre ou des mots, des choses qui nous entourent et qui forment ce que nous appelons – toujours improprement – la vie. Iochka ne pouvait pas se figurer la mort d’Ilona, mais pouvait se dire mentalement « Ilona est morte », il le pouvait même avant que la chose se passe réellement et, brusquement, sa respiration en était coupée, ses yeux s’embrumaient, son cerveau ralentissait, et alors il n’arrivait plus à se représenter quoi que ce soit de ce qui l’entourait, son monde, la vallée, devenaient un désert énorme où une âme seule était en train de se séparer d’une part de lui et de chercher leur reconstitution. C’était cela que représentait au fond « Ilona morte », cette pensée qui revenait presque chaque fois comme un arrachement à la réalité et un déchirement de l’univers : la terreur que lui-même, son corps, commun à celui de la femme, se retrouverait brusquement amputé, déchiré, cherchant des fragments éparpillés et ressentant la vie comme à la suite d’une multiple amputation. Parce que l’âme dans la mesure où elle est sentiment est aussi corps. Et la déchirure de l’âme est une déchirure du corps, la mort n’est pas qu’absence de l’autre ou des êtres, des mots, des choses qui nous entourent mais l’absence de notre propre âme comme entité, comme bonheur, comme explosion de lumière qui constitue le monde environnant. « Morte. » « Morte. » La souffrance d’un mot inimaginable, le plus inimaginable des mots, inimaginable elle-même mais présente dans le cœur de l’homme comme une prédiction, un signe jamais compris et prêt à le déchirer, à mordre dans sa chair, à le défigurer mais jamais à le tuer, juste à changer tout ce qui l’entourait en une agonie sans fin. Un signe qui n’existait pas en soi, puisqu’on ne parlait pas de mort autour de lui, on ne prononçait pas ce mot – comme s’il n’existait pas. Mais on parlait de ce qu’il fallait faire et l’inquiétude était elle-même la mort, de même que toute peur est en essence peur de la mort, de l’inconnu vers lequel nous allons inexorablement et d’où nous ne reviendrons plus.

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