La contrée osbcure
La Contrée obscure
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 14 parties.
passera pour le mieux.
Un groupe important se cache là, mal défendu. Plus de la moitié
sont des femmes et des enfants. Les hommes déposent les armes et
les femmes supplient.
Dix-sept femmes, compte Gallegos, extrêmement ravi. Et le guide
l’informe que l’une d’elles est la lle du chef.
À leur retour au campement, de Soto est enchanté, lui aussi. Du
maïs en abondance, et de nouveaux captifs, dont une femme
importante. Ils vont peut-être en n obtenir de l’aide pour traverser
cette partie de La Florida.
Ortiz s’active auprès de ce groupe pour récolter des informations,
il parle tant qu’il peut et apprend à les connaître. Ils sont fascinés
par son histoire, comme tout le monde, et ils touchent ses brûlures.
Ils le considèrent comme à demi mort et ressuscité.
L’armée se repose encore quelques jours. Beaucoup de nourriture,
et si Ortiz passe la majeure partie de son temps à parler, il n’est
toujours pas en mesure d’indiquer à de Soto la direction à prendre.
Aucune destination connue pour atteindre une cité plus vaste et plus
importante, ou de l’or.
Le 22 août, le chef se présente et veut récupérer sa lle. Il arrive
avec un grand nombre d’hommes. Il promet des guides et des
interprètes.
— Nous connaissons ce genre de promesses, de Soto fait traduire à
Ortiz. Un autre chef s’est enfui avec ses hommes juste après nous
avoir fait cette promesse. Il y a tant de chefs, par ici. Tout le monde
est chef.
— Avons-nous le choix ? demande Gallegos à voix basse. Il nous
faut des guides.
— Prenons-les tous, dit Añasco. Tu me dois des esclaves.
— Un jeune Vasco, remarque de Soto. Tu as soudain besoin de
main d’œuvre pour tes mines et tes plantations ? Sauf que tu ne
possèdes rien. Tu n’as besoin que d’un seul esclave pour t’aider à
fermer ta bouche.
— Il faudra un esclave aux mains très rapides, ajoute Gallegos.
De Soto ré échit et le chef, le voyant hésiter, s’entretient encore
avec Ortiz.
— Le chef voudrait que tu en saches plus à son sujet.
— Ce doit être fascinant, dit de Soto. Comment il noue ensemble
ses plumes ? Ou alors pourquoi des milliers de générations avant lui n’ont jamais rien construit ici, pendant qu’on construisait des
cathédrales ?
— Le chef dit que son peuple s’appelle Aguacaleyquen, ils sont
alliés aux Uriutina, aux Napituca et aux Uzachile. Si on attaque l’un
d’eux, tous les autres se battent à leurs côtés. Mais si nous devenons
son ami, alors tous les autres seront nos amis.
De Soto toise cet homme banal semblable aux autres indigènes de
La Florida, même plus petit que certains d’entre eux.
— Et cela a de l’importance ?
— Oui, répond Ortiz. Ce n’est pas pareil dans cette région que
dans celle du début. Ici, ils sont organisés. Je ne sais pas si ce chef
est supérieur aux autres, ou leur égal, quoi qu’il en soit, je pense
qu’ils sont tous alliés sur un vaste territoire. Mais ils sont en guerre
contre les Apalachee. Ils sont ennemis.
— Dis-lui que nous serons ses alliés, et qu’on attend son aide pour
trouver la région d’Apalachee et de l’or.
Ortiz parle encore avec le chef.
— Les Yustega, dit Ortiz. C’est comme ça qu’ils ont baptisé leur
groupe, ou leur alliance.
— Je me che de connaître le nom, dit de Soto. Il parle comme si
tout cela avait de l’importance. Mais si l’on ne construit rien, si l’on
n’écrit rien, ça ne vaut pas plus qu’un crottin de cheval et ça se
décompose tout aussi vite.
— Tu veux que je traduise ça ? demande Ortiz.
De Soto observe ce chef et ses hommes dans la forêt, armés d’arcs
et de massues. Il est plus simple d’éviter l’a rontement, et ils ont besoin de guides.
— Non, répond en n de Soto. Et nous acceptons de nous joindre à
cette grande alliance qui pourrait égaler celle des Égyptiens. Et nous
invitons le chef et sa lle à loger ici, avec nous, et tu sais ce que
j’implique par inviter.
De Soto lève le bras comme pour bénir le chef et les hommes
autour.
Ortiz s’entretient encore avec le chef et tout est organisé. Les
autres captifs vont rejoindre les guerriers dans la forêt, mais le chef
et sa lle restent, ainsi que quelques hommes pour servir de guides.
Le lendemain matin, ils sont prêts à partir mais Ortiz rapporte que
les guides ne communiquent aucune information utile.
— Je sais qu’ils vont nous faire tourner en rond. Il n’y a nulle part
où aller, de toute façon.
— Eh bien, nous garderons leur chef avec nous, et les guides, dit
de Soto. Et nous trouverons nous-mêmes le chemin, et ils nous
regarderont faire.
Mais Ortiz continue de parler avec les indigènes du campement, et
l’un d’eux lui fait part d’un récit que de Soto devrait entendre.
— Tout est trop long, commente de Soto. Des bavardages
interminables sur rien du tout, sur les poteries décorées de motifs de
maïs, tellement impressionnant. Nous avons trouvé d’autres
indigènes, et du maïs, donc nous allons dans la bonne direction, et il
faut simplement continuer.
— Ça concerne Narváez, dit Ortiz. Quand Narváez est allé dans
l’Apalachee.
— Très bien, dit de Soto.
Des hommes l’entourent à présent, notamment Gallegos et
Añasco, et il ne veut pas être détourné de son but. Mais Ortiz
continue.
— Il n’a trouvé qu’un petit village, aucune route vers l’Apalachee,
et de l’eau partout, au nord, au sud, à l’est, à l’ouest.
— C’est impossible. On ne se trouve pas sur une île.
— Eh bien, il y a de l’eau partout. Narváez a construit des bateaux
et il est parti.
— L’expédition est un échec, répète Añasco. Combien de fois
devras-tu l’entendre ? Il est temps de rentrer.
— Tout ça est ridicule, dit de Soto. Il ne peut pas y avoir de l’eau
dans toutes les directions, et d’après ce qu’on a pu voir, il y a
beaucoup de villages. Et ton chef, là, a rme qu’ils sont en guerre
avec les Apalachee, donc ils existent et il est possible d’aller à pied
d’ici à là-bas, sinon comment pourraient-ils combattre ? Ils volent
pour tirer quelques èches ? Ils ont des ailes ? Ou allons-nous
entendre parler de grandes batailles navales dans leurs petits canoës
de fortune ?
De Soto montre le chef du doigt, aussi Ortiz traduit-il ses propos,
mais l’indigène ne donne aucune réponse, le visage aussi neutre que
s’il n’avait rien entendu.
— Qu’on ordonne à Moscoso de faire venir l’armée, aussi vite que
possible. Nous irons tous dans l’Apalachee.
De Soto envoie huit cavaliers transmettre le message à Moscoso. Il
a en n compris qu’il ne peut pas missionner un ou deux hommes
pour traverser autant de territoire indigène. Et tout ceci le pousse à
ré échir sur sa conquête de La Florida. Sans colons, rien ne peut
être accompli. Il s’approprie les terres à mesure qu’il les parcourt
mais elles semblent disparaître tout aussi vite une fois franchies.
— Il nous faut plus de monde, dit-il à Gallegos. Il nous faut des
fermiers et des bâtisseurs, et d’autres qui viendront vivre ici. Mais
avant qu’ils n’arrivent, nous nous consacrerons à chercher de l’or. Il
n’y a rien d’autre à faire. Nous ne pouvons pas fonder de cités, nous
ne pouvons pas encore nous approprier les terres.
— Si nous restions dans un seul et même endroit et que nous
prenions leurs femmes, il n’y aurait que des métis mais tu pourrais
fonder une cité, avance Gallegos.
— Si je pouvais vivre aussi vieux que Noé, ce serait une stratégie
idéale.
— Oui, les humains mettent trop de temps à grandir, dit Gallegos.
Il faudrait qu’on soit comme les insectes, qu’on enfante des
centaines de bébés et qu’ils atteignent l’âge adulte en une semaine.
— Vous avez perdu tout honneur, vous autres, lâche Ortiz.
— Je t’en prie, ô saint père des indigènes, dit de Soto. Pourquoi
grondes-tu ainsi, d’où vient ce tonnerre ?
— Le tonnerre vient de deux garçons, deux frères, des fauteurs de
troubles.
— C’est ce que croient les gens, par ici ?
— C’est une croyance qui vient d’un autre peuple et dont ils ont
entendu parler. Le chef ici en sait bien plus que tous ceux que j’ai pu
rencontrer. Il connait les croyances des autres peuples.
— Mais il ne sait absolument pas où se trouve l’Apalachee.
— J’ai plutôt l’impression qu’il n’a pas envie d’aider, admet Ortiz.
Il ne fait qu’attendre. Et nos hommes sont nerveux. Ils pensent
qu’une grande armée va venir le chercher.
— Nos hommes sont devenus des experts, eux aussi ?
— Experts en peur, seulement, mais ils la connaissent
parfaitement.
Moscoso est soulagé de voir arriver les huit cavaliers. La partie la
plus di cile de l’expédition est toujours d’attendre dans
l’incertitude. Il est capitaine de l’arrière-garde, de la queue, en
quelque sorte, et il ne sait jamais ce que fait la tête.
L’armée se prépare à nouveau à avancer, met en branle sa masse
énorme. Moscoso se tient au milieu du campement et observe tout le
matériel, songeant qu’il est conçu pour un autre monde, qu’il n’est
ici qu’un fardeau. Et s’il est vraiment honnête envers lui-même, il
pense que l’expédition se soldera par un échec, qu’ils rentreront tous
les mains vides. Il n’y aura ni or, ni aucune autre richesse.
— Arrêtez ! crie-t-il jusqu’à ce que les hommes l’écoutent et
cessent de charger les provisions.
Ils portent des vêtements qui lui semblent désormais ridicules,
épais et chauds et colorés et richement ornés, comme s’ils se
rendaient à un bal dans un palais le soir de Noël.
— C’est trop lourd. Trop lourd. Tout ce qu’on porte. Je veux que
vous ré échissiez chacun à ce que vous avez, et aux objets
métalliques que l’on pourrait laisser ici. On essaiera de les enterrer
et de venir les récupérer sur le chemin du retour aux navires.
L’armée abandonne donc ses fers à cheval, ses clous, ses
marteaux, ses chaînes, une enclume. Les hommes refusent de se
défaire des poêles et des armes. Aucun couteau ne rejoint la pile.
— Tout ce que vous avez porté jusqu’à maintenant et qui n’a
jamais servi, crie Moscoso. Songez à tout laisser. Songez aux lieues
qu’il nous reste encore à parcourir.
Moscoso sait, bien sûr, que tout ce qu’ils enfouiront sera
découvert et déterré et emporté, mais mieux vaut que ses hommes
soient convaincus que rien ne sera perdu.
La marche est plus facile en étant plus légers. Moscoso n’arbore
qu’une simple chemise, il a ôté son armure rembourrée qui n’allait
pas arrêter les èches, de toute façon.
Au départ, ils ont assez à manger. Mais cela changera, il le sait.
Hernando aura tout pris sur son passage, rasé chaque champ de
maïs, ne laissant rien pour son armée derrière lui car, dans l’esprit
d’Hernando, rien n’existe véritablement derrière lui. L’armée n’est
faite que de fantômes, et seul l’or devant lui est réel.
Quand Moscoso rejoint en n de Soto, ses hommes sont a amés mais
accueillis en héros. Les soldats de l’avant-garde sont de plus en plus
e rayés, certains d’essuyer bientôt une attaque pour libérer le chef,
et ils sont soulagés de voir arriver les renforts.
L’armée se repose et se ragaillardit pendant une semaine. Moscoso
a insisté là-dessus.
— Les hommes ne sont pas des animaux, dit-il à de Soto en privé.
Nous les poussons trop, avec trop peu de nourriture et sans aucune
récompense. Ils risquent de se mutiner.
Le 10 septembre, l’armée tout entière avance, désormais réunie.
Ils prennent le chef avec eux, et sa lle, et sont guidés par un des
guerriers qui a rme connaître la région.
Tout va trop lentement de l’avis de de Soto, mettre son cheval au
pas pour ne pas distancer la piétaille et les provisions. Et ils doivent
encore bâtir un pont de rondins, franchir une autre rivière
interminable de La Florida. Tout est plat, tout coule
mystérieusement de nulle part vers nulle part. Dans son esprit, une
rivière avait toujours indiqué la présence d’une montagne.
Le guide ne les fait pas tourner en rond. Le lendemain, ils
atteignent Uriutina, le plus beau village qu’ils aient vu jusque-là,
installé à l’ombre des arbres sur une zone en hauteur, avec une
place centrale et une grande salle commune, et une importante
population qui n’a pas fui. Voyager avec le chef change tout. Ils sont
accueillis en amis et on leur o re à manger.
Et ce traitement de faveur continue. Après avoir quitté Uriutina,
ils sont accueillis au son des ûtes en chemin vers Uzachile, où on
leur annonce que le chef, un membre de la famille de leur captif, les
attend avec des cadeaux. Dans la forêt, les guerriers jouent de la
ûte au lieu de leur tirer des èches. C’est une curieuse expérience
pour les soldats, comme s’ils arpentaient une terre enchantée et transformée. Quelques-uns commencent à donner raison à de Soto.
Peut-être que de vastes cités et des monceaux d’or les attendent.
— Leurs messagers demandent qu’on libère le chef, dit Ortiz à
de Soto.
— Évidemment, qu’ils vont demander ça. Pour ensuite sou er
des échettes empoisonnées avec leurs ûtes. Nous garderons le
chef tant qu’il nous ouvrira le chemin sans encombre.
— Que dois-je leur répondre ?
— Que le chef et sa lle sont nos invités d’honneur. Que nous
vénérons le soleil et que nous les considérons comme ses
descendants. Que tu étais le jouet du soleil, l’objet de son plaisir, et
c’est pour cette raison que tu es brûlé d’un côté.
Gallegos ricane mais Ortiz s’éloigne sans rien dire pour aller
s’entretenir avec les messagers.
— Ortiz est notre seul lien avec eux, dit Moscoso. Sans lui, nous
sommes perdus.
— C’est lui qui est perdu, quoi qu’il arrive. Il ne trouvera plus
jamais sa place nulle part. Que je le traite comme un roi ou comme
un chien, ça ne fait aucune di érence.
Ortiz revient après avoir discuté avec les messagers, le chef et sa
lle.
— Notre chef veut envoyer un message, dit-il. Au chef de
Napituca. Et cela ressemble très étrangement à tes suggestions.
— Je suis curieux d’entendre ça, rétorque de Soto.
— Il veut dire à ce chef que les Espagnols sont trop di ciles à
vaincre car nous sommes les ls de leurs dieux, le Soleil et la Lune.
De Soto lâche un grognement de rire et frappe dans ses mains.
— C’est tellement parfait ! Même si on avait voulu inventer un
peuple d’idiots, une civilisation ridicule, on n’aurait pas pu faire
mieux ! Encore plus crétins qu’au Pérou.
— Il veut expliquer à l’autre chef que nous venons de là où le
soleil se lève, juchés sur des créatures qui ne peuvent pas être
combattues, en référence à nos chevaux.
— C’est vrai, dit Moscoso. Les chevaux sont notre seul avantage.
— Mon frère, rétorque de Soto, nous avons tous les avantages. Ne
me parle plus de leurs grands guerriers. Ne fais pas comme Lobillo.
— Je lui laisse envoyer ce message ? demande Ortiz.
— Oui, bien sûr, répond de Soto. Et fais-moi passer pour le Dieu
Soleil, si tu veux. J’engrosserai toutes leurs femmes en une seule
matinée, dès mon lever. Jusqu’à ce que je pisse, parce qu’après, je
redescends.
Des rires de Moscoso et Gallegos, mais une expression amère sur
le visage d’Ortiz.
Ils chevauchent à travers un terrain facile et installent leur
campement pour la nuit, on leur a donné des provisions et ils ont
assez à manger. De Soto se sent heureux, plein d’entrain, ses
hommes aussi. On sort les poêles et les concours de cuisine
commencent. L’écureuil en sauce aux baies agrémenté de miel est
une nouvelle invention et plaît à de Soto, bien qu’il le trouve un peu
trop sucré. Il suggère de remplacer le miel par du bacon, puis songe
à fumer le bacon dans du miel, comme ils le faisaient chez lui, et il
éprouve un intense mal du pays. Il se languit aussi de l’épouse de Tovar, il la considère comme une des plus grandes pertes de sa vie.
Il ordonne à Tovar de commander la garde de nuit.
Au matin, une réponse du chef de Napituca leur parvient.
— Elle ne va pas te plaire, le prévient Ortiz.
— Notre chef l’a déjà entendue ?
— Oui, malheureusement.
— Eh bien, que tous l’entendent maintenant, alors.
Un nouveau messager se tient aux côtés d’Ortiz, mal à l’aise
devant tous les Espagnols. De Soto estime que les chiens doivent
avoir faim. Il fait signe au messager de commencer.
— Il répond que notre chef n’est qu’un enfant, s’il dit des choses
pareilles. Et qu’avoir rendu les armes et accepté de devenir esclave
le fait parler comme une femme. Il tient les propos habituels sur
Narváez, il raconte toutes ses cruautés. Narváez ne nous a pas
facilité la tâche, bien qu’il ait eu un impact bien pire sur ma vie que
sur la vôtre.
— Contente-toi de délivrer le message, le coupe de Soto.
— Il dit que nous sommes des démons, pas les ls du Soleil et de
la Lune, car nous tuons et nous volons. Nous n’avons emmené
aucune femme avec nous mais utilisons les leurs.
Un cri de joie s’élève de la troupe, puis des rires. Ortiz est
mécontent de cette réaction.
— Il dit aussi qu’on n’essaie pas de construire notre propre village
à un endroit déterminé, mais qu’on pille tous les leurs. Qu’on est des
tueurs et des voleurs. Et il nous avertit de ne pas nous approcher de ses villages. Il dit qu’il mettra la moitié de nous à cuire, et l’autre à
bouillir.
Les hommes rient à nouveau et huent et lèvent leurs casseroles et
leurs poêles, proposant de prendre un bain dans leurs marmites.
— Bien, lâche de Soto d’une voix puissante, debout, attendant que
ses hommes se calment un peu. Un des meilleurs divertissements
qu’on ait eu depuis un moment. J’ai hâte de rencontrer ce chef, et
de lui prendre sa femme et ses lles.
Les hommes l’acclament lorsqu’il lève son verre. Ce n’est que de
l’eau, désormais, mais peu importe.
L’armée se hâte donc vers Napituca à travers une curieuse forêt où
résonnent des sons de coquillages dans lesquels on sou e, comme si
la mer et les dieux avaient élu domicile sur la terre ferme. Des sons
creux et aigus.
— Des avertissements, dit Ortiz.
Et e ectivement, un nouveau messager se présente à eux. Pas
e rayé, planté d’un air de dé pour délivrer les menaces de son
chef.
— Il dit que son chef sait comment la terre a été créée et
comment elle peut être détruite. Il peut provoquer un gigantesque
tremblement qui déchirera le sol sous nos pieds et ouvrira une
brèche. Une ssure ou une crevasse si profonde qu’on tombera et
qu’on continuera à tomber jusqu’à ce qu’il referme le sol et nous y
emprisonne à jamais.
— Peut-on avoir une démonstration ? demande de Soto. Si on
propose à Añasco et à ses hommes de se poster là-bas, loin de nous, le chef peut-il fendre le sol pour nous exposer ses talents ? Si Añasco
disparaît et qu’il est enfoui assez profond pour que je n’entende plus
jamais les sons qui sortent de sa bouche, alors je le croirai et je
servirai à jamais le chef de Napituca.
Des ricanements ravis parmi les soldats.
— Dois-je lui dire de renvoyer ce message à son chef ? demande
Ortiz.
— Non, dit de Soto. Celui-ci nourrira les chiens.
Les chiens sont lâchés et s’attaquent à l’homme de tous côtés si
bien qu’il semble danser. Quand il tombe à terre, il est déjà mis en
pièces, des plaies béantes sur tout son corps. Bruto lui arrache le
cœur et bondit dans les branches de l’arbre le plus haut pour le
dévorer en contemplant le soleil. Des ailes lui poussent dans le dos
mais il ne peut pas encore voler.
— Le message ne reviendra pas intact aux oreilles du chef, dit
Ortiz.
Mais personne ne s’intéresse à lui. Il incarnait une histoire
fascinante, mais il n’est plus qu’un guide et un interprète à demi
indigène.
L’armée continue sa progression. Le chef captif, sa lle et leurs
guides mènent le cortège mais se sont tus depuis qu’ils ont vu les
chiens à l’œuvre.
De tous côtés, des coquillages résonnent dans la forêt, un immense
concert qui accompagne leur avancée. Et un autre messager envoyé,
malgré le sort réservé au précédent.
— Encore un avertissement du chef de Napituca, dit Ortiz.
— Oui, bien sûr, dit de Soto. Ils ont recruté Neptune, à n’en pas
douter, et des bancs entiers de dauphins nous rayeront de la surface
de la terre à coups de cris perçants.
Ce messager est petit, vieux et apeuré. Il a clairement entendu
parler des chiens et a dû contrarier son chef pour être envoyé ici. Il
s’exprime d’une voix faible et hésitante que seul Ortiz peut
entendre.
— D’après le messager, le chef de Napituca peut contrôler cette
terre, traduit Ortiz pour toute l’assemblée. Il fera s’entrechoquer les
collines quand nous les traverserons, il nous écrasera.
De Soto s’escla e.
— Des collines ? J’ai hâte de voir ces collines. Peut-être que le
chef n’est jamais venu à La Florida. Il n’y a aucune colline.
Les hommes rient. Et c’est vrai, évidemment. En observant la forêt
autour d’eux, ils distinguent quelques légers dénivelés mais rien
qu’on puisse quali er de colline.
— Sisyphe aurait adoré cette région, hurle de Soto. À rouler sa
pierre ici, il n’aurait pas versé la moindre goutte de sueur !
Le messager jette des regards vers les chiens qui tirent sur leur
laisse, mais de Soto le congédie d’un simple geste de la main.
— Qu’il retourne dire à son chef que nous aimerions voir quelques
collines, et s’il pouvait aussi nous montrer une montagne ou deux,
nous lui en serions reconnaissants.
— Il a une dernière chose à ajouter, dit Ortiz. Le chef contrôle les
vents et fera tomber tous les arbres sur nous, des arbres
gigantesques, bien plus grands que ceux-là.
— On a hâte de les voir, eux aussi, dit de Soto. En n un peu de
changement. Si je vois encore une pinède, je passerai le restant de
mes jours à sillonner les mers.
L’armée continue au son des coquillages. De Soto se sent
invincible, il sait que ses hommes aussi. Des indigènes de toutes
parts, mais ils ne sont là que pour leur fournir à manger ou pour
formuler de vaines menaces. Plus de èches ni de massues.
Le message suivant est délivré par un jeune homme qui semble
encore plus e rayé que le vieux.
— Le chef pourrait nous e rayer davantage si seulement ses
messagers n’avaient pas l’air terri és, constate de Soto. Mais je suis
curieux. Croient-ils vraiment que leur chef est capable de faire ce
qu’il a rme ? Demande-lui s’il pense que son chef est capable
d’ouvrir la terre sous nos pieds ou de faire s’entrechoquer les
collines.
Ortiz parle au jeune homme qui ne quitte pas les chiens des yeux
en formulant sa réponse. Il tremble.
— Il dit qu’il est jeune et qu’il n’est jamais allé au-delà de l’arche.
Il n’a jamais rencontré les dieux. Il pense que son chef est capable
de faire tout ça, et que toi aussi, et il regrette de ne pas être né dans
un monde calme et sans danger. Il ne sait plus où se cacher dans
celui-ci.
— Un vrai lâche, dit Añasco. Mais plutôt sage, d’une certaine
manière.
De Soto aimerait répliquer mais s’il y a bien une chose qu’il ne
peut pas faire, c’est traiter Añasco de lâche. Cela entraînerait forcément la mort de quelqu’un.
— C’est vrai que ses propos sont intéressants, dit Moscoso. Si on
était l’un d’eux, on ne saurait pas quoi penser en nous voyant. On
vient d’un endroit impossible à imaginer.
— Bon, et le message, alors ? demande de Soto.
Ortiz parle encore avec le jeune homme.
— Il dit que leur chef enverra des oiseaux, d’immenses oiseaux,
pas comme ceux qu’on connaît mais les premiers oiseaux, qui ont
créé les suivants, et leurs ailes seront comme celles des chauves-
souris, mais plus grandes qu’un humain. Ils auront des allures
d’hommes ailés, d’ailleurs, et leur bec crachera du venin lorsqu’ils
voleront au-dessus de nos têtes. Quand elle touchera notre peau,
cette pluie fera pourrir nos chairs, et quand on se précipitera dans
l’eau ou la boue pour la rincer, elle continuera à brûler et
s’insinuera profondément jusqu’à nos os. Elle empoisonnera tout,
elle tuera les arbres et l’herbe, elle corrompra l’eau et la nourriture,
elle rendra la terre entière vénéneuse et invivable, et tous mourront.
Personne ne rit, cette fois-ci. De Soto voit que ses soldats ont peur.
Ces oiseaux correspondent aux visions de l’enfer. Et la peur du
messager confère encore plus de puissance à cette image.
— Eh bien, encore une fois, nous sommes curieux de voir ça, dit
de Soto. Relâchez-le, qu’il prévienne son chef que nous arriverons
bientôt, ses lles devraient commencer à écarter les jambes.
Quelques hommes ricanent mais l’humeur a changé. Les ailes de
chauve-souris ont gâté l’ambiance.
Le jeune homme disparaît aussitôt et l’armée reprend sa marche,
les yeux levés vers le ciel.
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QUAND Kana’ti rentre, les garçons mangent des épis de maïs crus,
assis près du foyer sans feu.
— Où est Selu ? demande-t-il.
Il a l’air fatigué, et il a toujours ses huit èches, mais pas de cerf,
ni de dindon.
— Grand chasseur, dit l’Enfant Sauvage.
Kana’ti ne répond rien. Il cherche Selu, d’abord dans la hutte, puis
au bord de la rivière, et dans les bois. Il ne voit curieusement pas sa
tête chée au sommet de la hutte, ses yeux qui le cherchent, sans
doute parce qu’il ne veut pas la voir.
— Où est-elle ? demande-t-il encore d’un ton autoritaire.
Le garçon a peur. Kana’ti, un ancien. Si sa mère était réellement le
maïs, qu’est son père ? La chasse ? Mais il est rentré sans gibier. Ou
bien est-il le cerf, tous les cerfs réunis, ou même tous les animaux,
leurs esprits incarnés dans une forme humaine ? Quoi qu’il soit, le
garçon sait qu’il est bien plus qu’un simple père.
La peau plus sombre que celle de sa mère, plus âgé, le visage ridé,
les yeux enfoncés, et plus fort que l’Enfant Sauvage. Toisant à
présent son ls légitime.
— Je suis désolé, père, dit le garçon. Je l’aimais. J’ai essayé de la
sauver. Mon frère a été trop rapide.
Pas la colère qu’il attendait sur le visage de son père, rien que de
la tristesse, et si étrange qu’il ne soit pas déjà au courant. Kana’ti et
Selu semblaient déjà tout savoir, mais le voilà soudain aveugle.
Une telle perte, son père soudain vide, debout devant eux, son
corps dépourvu de consistance, dépourvu de force.
— Je l’ai serrée dans mes bras, dit le garçon. Jusqu’à ce que sa
chaleur se soit dissipée.
Kana’ti s’approche et enlace le garçon, mais rien qu’un instant,
trop bref, et le garçon se languit encore plus de sa mère. Puis Kana’ti
tente d’asséner un coup d’arc à l’Enfant Sauvage mais, bien sûr,
celui-ci est rapide et l’esquive d’un bond.
— On l’a tuée parce que c’était une sorcière, dit l’Enfant Sauvage.
Elle essayait de nous empoisonner. (Il sourit encore, et le garçon le
déteste.) On a mis sa tête sur le toit pour qu’elle te cherche.
Kana’ti l’aperçoit en n, pousse un hurlement de chagrin, un son si
étrange et inattendu, si bestial, puis il saisit le visage de Selu entre
ses mains et sanglote.
Le garçon s’allonge sur le sol au milieu du maïs, enveloppé de sa
mère sous une forme di érente, et il aimerait mourir. Tout est sa
faute. Il est responsable de tout. C’est ce qu’elle lui a dit.
Kana’ti s’a aisse à son tour, il est à terre et tient délicatement la
tête de Selu au creux de son bras. Une règle, que tout doit retourner
à la terre, mais pas seulement dans la mort ultime, aussi dans
chaque petite perte successive qui la précède. Et l’Enfant Sauvage
indi érent, cherchant seulement ce qu’il pourra détruire ensuite.
— Je vais vous quitter, dit Kana’ti.
Tout est arraché au garçon, un frère aîné en échange de tout ce
qu’il connaissait jusqu’à présent.
— Où vas-tu ? demande-t-il à son père.
— Auprès du peuple loup.
Le garçon ne le connaît qu’au travers des histoires qu’il a
entendues. Il n’a jamais vu de loup, ni de chien, leurs descendants
bien plus tard. Dans son esprit, ils ont la fourrure épaisse et les yeux
étincelants, rapides et presque invisibles et rôdent la nuit. Ils
peuvent avoir n’importe quelle taille, plus petits que lui ou bien plus
grands. Ils sont la terreur incarnée.
— J’ai peur de t’accompagner jusqu’au peuple loup, dit le garçon.
— Je te quitte, dit Kana’ti. Tout ce qu’on a perdu ici l’a été par ta
faute.
— Ce n’est pas moi, dit le garçon.
— Si, rétorque Kana’ti. Le pire destructeur de tous, celui qui ne
sait même pas ce qu’il détruit.
Une injustice si profonde, et son frère aîné qui sourit à nouveau,
l’immense plaisir de voir les choses se dérouler selon sa volonté. Si
le garçon veut le tuer, il devra se montrer si discret qu’il ne pourra
même pas partager ses pensées avec lui-même.
Kana’ti se relève, replace la tête de sa femme sur la hutte, mais
face à l’est, cette fois, et le garçon se demande si cela signi e
quelque chose, si cela changera quoi que ce soit dans le monde.
Comment peut-on savoir ? Tout ce qui se produira ensuite pourrait
résulter de cela, ou non.
Kana’ti prend son arc et ses èches, de l’eau et des épis de maïs
crus, il ne dit pas au revoir, il disparaît simplement dans la forêt. Le
foyer du garçon est désert, à présent. Ni père, ni mère, pas de gibier,
rien que du maïs. Tout ce qu’il a connu depuis sa naissance, e acé
en si peu de temps.
— On doit le suivre, dit l’Enfant Sauvage.
— Non. Tu en as déjà fait assez comme ça.
Mais son frère recule et semble otter dans l’air, puis disparaît à
son tour, ne laissant derrière lui qu’une plume d’oiseau duveteuse,
et s’il n’y avait pas le moindre vent jusqu’à présent, il sou e
désormais en direction de leur père, et la plume s’élève entre les
arbres sans jamais se prendre au piège des branches, elle otte aussi
vite qu’un homme court, et s’oriente encore mieux.
Le garçon ne la suit pas, ne voit rien, mais voilà ce que l’Enfant
Sauvage aperçoit, la forêt depuis le ciel, les crêtes et les combes de
chaque colline, et les arbres, comme créés en cet instant même,
n’existant pas avant d’avoir été vus, et au cœur de cette forêt,
Kana’ti qui marche sur un sentier sûr, sans jamais se perdre, sans
jamais ralentir, sans jamais hésiter tandis qu’il traverse des
ruisseaux et s’aventure dans les épais sous-bois ou sur les
escarpements rocheux. Et les nuages au-dessus suivent la même
trajectoire, sou és dans sa course.
L’Enfant Sauvage sait ce que cela signi e, de n’être presque rien.
De otter à la dérive, vide, pas encore créé, devinant la première
intention et la première observation, sans rien sentir encore. Peu lui
importe de otter ainsi, puis de descendre et d’atterrir une fois encore sur l’épaule de Kana’ti. Aucune sensation du mouvement des
pas de Kana’ti sous lui, aucune onde de la chaleur qu’il dégage, rien
que l’attente.
Ils voyagent loin, dans des forêts plus sombres et plus profondes,
de la mousse d’un vert éclatant, des lieux humides, puis en altitude
vers les falaises semblables à celles de la grotte qui contenait les
animaux dans la montagne. Tout ce qui a de l’importance vit plus
haut.
L’Enfant Sauvage se sent épié, même dans cette forme qui n’est
jamais remarquée. Mais il y a désormais des yeux partout, il le sait,
le peuple loup massé autour de lui, et il aperçoit une bâtisse en bois
bien plus grande que la hutte de Kana’ti. Elle est construite contre
une falaise, accrochée aux racines elles-mêmes accrochées à la
roche, elle s’étend de manière irrégulière sur cinquante pas à anc
de montagne. Ses pans de mur sont de guingois, faits de petites
poutres, les interstices comblés de boue.
Kana’ti ne s’arrête pas sur le seuil de la large porte, il entre
simplement.
L’obscurité trop épaisse pour voir, puis l’Enfant Sauvage distingue
les contours de silhouettes changeantes, mi-loup, mi-humain, jamais
identiques. Des bras épais et partiellement couverts de fourrure, des
visages émaciés, des mâchoires qui s’allongent pour rétrécir ensuite.
Un grand conseil, des membres qui les entourent de toutes parts, et
une grotte au-delà, une tanière au plus profond de la montagne qui
semble s’enfoncer à l’in ni et contenir qui sait combien d’entre eux.
— Pourquoi es-tu venu ? demande une voix à moitié humaine,
bien plus profonde et rauque et humide de sou e.
L’Enfant Sauvage est terri é mais n’a toujours pas été remarqué.
Tout autour, le peuple loup circule dans la pénombre. L’Enfant
Sauvage entend leurs pas délicats, qui se rapprochent et s’éloignent,
airant l’odeur de Kana’ti. Des yeux apparaissent un instant, puis
disparaissent.
— J’ai deux mauvais garçons chez moi, dit Kana’ti.
— Que sont-ils ? demande le chef loup.
— Je l’ignore. J’en ai vu naître un. L’autre est venu de l’eau, de la
rivière, du sang du gibier lavé dans les ots, et peut-être du sang de
Selu, aussi. Mais l’autre m’est tout aussi inconnu, bien qu’il soit né
de nous.
— On dirait bien que tu as des sorciers.
— Oui, peut-être. Ils ont dit que Selu était une sorcière. Ils l’ont
tuée, lui ont coupé la tête et l’ont chée face à l’ouest sur le toit de
la hutte pour qu’elle me cherche.
— Alors c’est toi qu’ils prendront ensuite, dit le chef loup. Ils sont
peut-être ici, en ce moment-même.
Des grognements dans l’obscurité, crocs dévoilés, des
gémissements en réponse depuis les profondeurs de la grotte. Kana’ti
regarde autour de lui, et au-dessus dans l’obscurité presque totale, et
même au sol, comme si quelque chose risquait de jaillir sous ses
pieds. Mais évidemment, il ne voit pas ce qui est tapi si près de son
cou.
— Tu nous as peut-être tous condamnés en venant ici, dit le chef
loup. Nous sommes peut-être déjà morts mais ne le savons pas
encore.
— C’est ce qui arrivera à mon peuple, dit Kana’ti. Et au tien aussi,
mais pas encore, pas à cause de ça.
— Jusqu’où peux-tu voir ?
— Je veux que vous alliez jouer à la balle avec eux, avec mes
deux ls.
Un silence soudain dans la grotte, toutes les oreilles dressées et
attentives.
— Tu as conscience de ce que tu nous demandes ?
— Oui.
— Et que c’est ta toute dernière demande ?
— Oui.
— Alors le peuple loup ira jouer à la balle avec tes ls.
Le son du peuple loup, partout, en mouvement, haletant, des
gémissements dans les profondeurs de la grotte, sachant tous ce qui
les attend. L’Enfant Sauvage sait que Kana’ti vient de leur demander
de tuer ses deux ls.
Ils sont si nombreux, et capables de changer de forme. Rien qu’un
seul d’entre eux pourrait aisément tuer son frère. L’Enfant Sauvage
s’élève dans le vent léger qui sou e depuis les profondeurs de la
grotte et sort en ottant, s’enfonce dans la forêt mais se sent encore
en danger. Le peuple loup quitte sa tanière, prenant toutes les
formes imaginables, pénètre dans la forêt et le traque, convaincu
qu’il est ici. Certains sont debout sur leurs pattes arrière, d’autres bondissent à quatre pattes, regardant tous vers le ciel comme s’ils
savaient exactement où il se trouve mais sans pouvoir le
reconnaître.
Et ils le suivent. Tandis qu’il otte et tourne et prend de l’altitude
entre les arbres, qu’il accélère avec le vent, ils le traquent plus bas,
avançant d’un pas sûr entre les arbres, la tru e levée, airant sa
trace. Il n’a pas conscience de dégager une odeur mais ils la décèlent
pourtant. Il craint d’être suivi jusque chez lui, qu’il n’y ait plus
jamais de lieu sûr où atterrir et retrouver forme humaine.
Mais alors qu’il s’élève, que les arbres deviennent plus petits en
contrebas, qu’il otte au-dessus des ruisseaux et des crêtes et des
forêts, les loups perdent sa trace et s’éparpillent, errent, revenant sur
leurs pas, essayant de le trouver mais il est trop loin.
L’Enfant Sauvage redescend lentement, regarde partout, inspecte
les arbres en quête du moindre mouvement et atterrit en n, lové sur
la terre, né encore une fois. Il se lève et court chez lui pour avertir
son frère, avance si vite qu’il a l’impression de voler, enjambant
d’un bond les branches mortes et les rochers, e rayé que le bruit et
l’odeur de ses pas n’attirent les loups.
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LES arbres ne grandissent pas à mesure qu’ils avancent vers l’ouest.
Les collines ne s’entrechoquent pas car elles n’existent pas, et la
terre ne s’ouvre pas sous leurs pieds. Les hommes-oiseaux existent,
d’une certaine manière, puisque tant de soldats attendent leur
arrivée. Les coquillages émettent toujours leur mélodie. Et un autre
messager est envoyé.
Ortiz s’entretient avec lui avant d’aller trouver de Soto.
— Le chef ignore à quel point il a e rayé tes soldats avec les
oiseaux, dit Ortiz, car il envoie à présent un message de paix. Il ne
se rend pas compte que sa stratégie a fonctionné.
— Elle n’a pas fonctionné. C’était absurde.
— Aucun de nos hommes n’a été e rayé par ces oiseaux, dit
Moscoso.
— Croyez ce que vous voudrez, réplique Ortiz, mais vous avez de
la chance que le chef n’ait pas été au courant. Il s’excuse à présent
pour toutes ses menaces et promet de nous aider quand nous
arriverons. Ce que je comprends maintenant, c’est que les croyances
a aiblissent les hommes. Seul un homme qui ne croit en rien peut
être fort.
— Et tu es ce genre d’homme ?
— Oui. Je pense que oui. Parce que j’ai été tiraillé entre deux
mondes et que je n’appartiens à aucun. Je ne peux plus croire en
aucun dieu. Cela me rend plus fort que vous ou eux.
— Notre Seigneur t’entendra, prévient Gallegos, et t’o rira sa
clémence. Il verra l’étendue de tes sou rances.
— Oui, dit Ortiz. Console-toi comme tu peux. C’est tout ce qu’il te
reste, avec la peur qui ne te quitte pas.
— Mais regarde-toi, rétorque Gallegos. Regarde-toi et demande-
toi seulement après si tu as le droit de juger les autres.
Ortiz ne répond rien, et ils poursuivent leur route.
Le chemin vers Napituca n’est pas simple. Malgré les ûtes qui
leur souhaitent une fois encore la bienvenue, malgré les messages de
paix et le fait qu’aucun homme-démon n’apparaît dans le ciel, il se
met cependant à pleuvoir abondamment et ils sont contraints de
faire halte dans un village qu’ils baptisent Muchas Aguas, puis
atteignent un vaste marécage, pataugent encore dans l’eau jusqu’au
torse tout en tirant leurs montures derrière eux, et le moral baisse
considérablement. Napituca était censé être plus proche.
Quand ils arrivent en n, le 15 septembre, l’endroit est joli,
agréablement sec et rassurant, regorgeant de maïs et de gibier. Ils
sont accueillis comme des membres de la famille, de Soto et ses
hommes de con ance invités à loger dans la maison du chef. De
nombreux cadeaux sont échangés. Des compliments mutuels sur la
cuisine. Certains soldats s’imaginent s’installer ici, trouver une
épouse indigène. Les hommes-chauve-souris totalement oubliés.
Le chef d’Aguacaleyquen est important, de toute évidence, à voir
comment tous les habitants de Napituca se montrent révérencieux.
Puis sept autres chefs se présentent aux abords du village,
annoncent que leur grand chef d’Uzachile les a envoyés pour
demander sa libération. Ils o rent leur amitié en échange, et ils
s’allieront avec eux pour combattre les Apalachee.
De Soto est conduit avec Ortiz et ses hommes de con ance aux
abords du village, il toise ces sept chefs qui refusent de sortir de la
forêt. Ils sont accompagnés de guerriers postés derrière eux.
— On ne peut pas renoncer à notre chef, dit de Soto.
— On ne veut pas non plus déclarer la guerre à toutes les tribus
des environs, dit Moscoso. Et leur aide sera précieuse contre les
Apalachee. C’est ce qu’on fait toujours. On les pousse à s’entretuer.
— C’est vrai, mon frère.
— Mais quelle excuse peut-on trouver pour ne pas le relâcher ?
demande Gallegos.
— Je peux dire que tu ne retiens pas le chef contre son gré, dit
Ortiz. Qu’il est ton ami, pas ton prisonnier. Tu veux juste qu’il
t’accompagne jusqu’à Uzachile.
— Parfait, dit de Soto.
Et Ortiz entre dans la forêt avec son groupe d’interprètes pour
délivrer ce message. Une longue discussion débute alors, Ortiz
circule entre les arbres pour s’adresser aux di érents chefs, et ses
interprètes passent également de l’un à l’autre.
— Ils ne sont même pas capables de s’organiser pour discuter tous
ensemble, dit de Soto. Trop compliqué. Chacun se tient à un endroit di érent, et attend qu’on lui apporte les messages en personne.
— Et ils parlent tous comme si leurs propos avaient la moindre
importance, ajoute Moscoso.
Ortiz revient en n avec son cortège. Il leur ressemble vraiment, et
il ne court jamais aucun risque quand il va quelque part. Il est aussi
en sécurité qu’un rocher ou une branche morte.
— Ils vont revenir, dit Ortiz. Pour parler encore.
— Ah bon ? lâche de Soto. Ça ne leur a pas su ?
— Ils refusent d’entrer dans le campement car ils savent que tu les
mettras aux fers ou que tu lâcheras les chiens.
De Soto sourit.
— Il y a un terrain à découvert un peu plus loin où l’on pourrait
organiser une rencontre sans amener trop d’hommes, et le chef nous
accompagnera.
— Tu penses que c’est sans danger ?
— Je pense que c’est la seule chose qu’ils accepteront.
Il en est donc ainsi.
Et la vie idyllique continue dans le village, avec des sauces de cerf
aux châtaignes, des bouillies de maïs parfumées aux baies, des petits
cœurs d’écureuils disposés sur le bord de l’assiette de de Soto
comme autant de témoignages d’amour.
Ortiz prend ses repas avec les villageois de Napituca et les
interprètes, accroupi et l’air totalement à sa place. L’armée se
disperse en petits groupes de trois ou quatre dans les clairières
environnantes. Des gardes sont postés çà et là, mais sans grande
discipline. Les hommes se sentent en sécurité.
— Regardez mes compatriotes, dit Ortiz à ses interprètes. Ils se
comportent comme s’ils étaient chez eux.
— Tu es le seul qui pourrait avoir ta place ici, répond l’un d’eux.
— Je n’ai ma place nulle part.
Ils ne répondent pas, marquant ainsi leur accord.
— Nous voulions te dire quelque chose. Nous avons pris notre
décision. Mais tu dois nous protéger.
Ortiz cesse de manger, il sait qu’il doit prêter attention à leurs
propos.
— Le chef nous fait des promesses. Nous pourrons vivre ici sur
son territoire, il nous donnera de belles épouses. Nous serons
couverts d’honneurs. Ou nous pourrons rentrer chez nous, il enverra
des hommes pour nous protéger à travers les terres ennemies.
— Et que lui donnerez-vous en échange ? demande Ortiz.
— Le chef a rme que tes compatriotes vont nous voler nos terres
et nos femmes, qu’ils nous réduiront en esclavage, nous obligeront à
payer un tribut. Nous pensons qu’il a raison. Alors nous voulons
l’aider. Nous voulons tuer tous tes compatriotes. Mais nous pensons
que le chef va perdre, que nous serons torturés et tués. Alors nous
n’aiderons pas le chef, mais nous t’en parlons.
— Quelle est sa stratégie ?
— Il dit que vous vous sentez en sécurité et que vous n’êtes plus
aussi prudents.
— C’est vrai, admet Ortiz en regardant les soldats autour de lui
qui parlent fort et mangent, comme si la forêt ne dissimulait aucune
menace.
— Lors de votre prochaine rencontre, il y aura une o ensive. Une
douzaine d’hommes pour amener de Soto aux guerriers, qui le
tueront. Ils attaqueront aussi tous les autres, qui seront faciles à
capturer ou à tuer. Mais nous pensons que c’est faux. Nous pensons
que ce ne sera pas aussi simple.
— C’est vrai, dit Ortiz. C’est une grande armée. Et nous avons des
chevaux.
— Oui.
— A-t-il ajouté quelque chose ?
— Après, il fera tout ce que les Espagnols aiment faire. Il fera
cuire certains d’entre vous dans les ammes d’un grand feu, en
mettra d’autres à bouillir. Il enterrera des hommes en ne laissant
dépasser que leur tête. Certains seront empoisonnés. Il en suspendra
d’autres par les pieds dans les arbres jusqu’à ce que les oiseaux les
mangent.
— Mes compatriotes méritent tout cela, mais j’ai subi les ammes
d’un grand feu et je ne le souhaite à personne.
— Nous protégeras-tu ?
— Oui. J’aurais préféré ne rien savoir. J’aurais préféré que vous
les laissiez nous tuer tous, mes compatriotes et moi, mais comme
vous ne l’avez pas fait, je vais m’assurer que vous soyez protégés.
Ortiz s’éloigne et va s’asseoir avec d’autres Espagnols, comme si
de rien n’était, au cas où le chef de Napituca l’observerait. Il attend
et s’approche très lentement, bavarde avec Moscoso et Gallegos,
puis se poste à côté de de Soto, faisant mine de lui apporter à boire.
— Ne réagis surtout pas, dit Ortiz. Ne change pas d’expression.
Mais ils prévoient une attaque pendant notre prochaine rencontre, je
t’en dirai davantage.
Ortiz s’en va, et cette nuit-là, il prend son temps, détaille le plan à
de Soto, Moscoso et Gallegos, à Añasco, Lobillo et Tovar. La
nouvelle circule bientôt, de Soto ordonne à tous de faire comme s’ils
ne savaient rien.
Le chef de Napituca fait la fête et ne remarque visiblement rien.
Ortiz observe tout le monde autour de lui, songe qu’il en sera
toujours ainsi, deux peuples faisant semblant de cohabiter mais
plani ant la mort de l’autre. Il ne pourra jamais y avoir de paix car
ses compatriotes sont déterminés à tout prendre. Il aurait dû tuer
Vasco, et il devrait tuer de Soto maintenant, sans doute, mettre un
terme à l’expédition, mais cela ne servirait à rien car d’autres
viendraient après lui. Il continuera donc à participer à ce massacre,
il sera témoin de la destruction, ou du moins de son
commencement.
Le jour de la rencontre, les Espagnols dissimulent leurs préparatifs
pour le combat, des cavaliers sont prêts à jaillir des maisons, armés
de lances. On charge aussi les arquebuses et les arbalètes.
Une immense armée d’indigènes se masse dans la forêt.
— Combien sont-ils ? demande de Soto à Ortiz.
Ils sont assis au centre du village et mangent comme si de rien
n’était.
— Des centaines. Impossibles à compter, avec les arbres.
Principalement des arcs, et des massues. Leur plus grande gloire sera
de te fendre le crâne à coups de massue.
— C’est ce que tu souhaites ? demande de Soto, mais Ortiz ne
répond pas.
Moscoso approche, s’e orçant d’avoir l’air détendu.
— Ils sont tous prêts, dit-il. Au son de la trompette, ils
attaqueront.
— Nous avons assez de cavaliers ? demande de Soto.
— Bien assez.
Deux indigènes entrent dans le campement, intrépides, et se
campent devant de Soto. Ils sont tatoués et impassibles, armés de
massues.
— Ils exigent qu’on relâche le chef, traduit Ortiz.
— Oui, bien sûr, répond de Soto.
Il se lève et prend le chef d’Aguacaleyquen par la main, comme
s’ils étaient amis, puis il le conduit vers le terrain dégagé.
De Soto n’est suivi que par une demi-douzaine de gardes armés
d’épées, et Ortiz pour traduire. De Soto interroge le chef.
— Comment pouvez-vous connaître l’histoire, si vous n’écrivez
jamais rien ?
Le chef est un homme calme et ré échi.
— C’est la façon dont on parle, dit-il. Pas seulement ce que l’on
dit. Il existe un temps pour les histoires, et seuls certains sont
capables de les entendre, c’est ainsi que l’on sait qu’elles viennent
d’une époque ancienne.
— Et d’où venez-vous ? Vous êtes ici depuis le début du monde ?
— Il n’y avait que de l’eau. Cet endroit a été créé. Et nous n’étions
pas les premiers. Les animaux sont arrivés avant nous.
Ils approchent du lieu de rencontre, un champ bordé d’une forêt
dense. De Soto distingue tous les guerriers dans l’ombre. Il n’a que
six hommes et Ortiz. L’un d’eux porte une selle sur laquelle il
s’assiéra pendant la rencontre, et il sait qu’à l’instant où il s’y
installera, ils fondront sur lui. Mais c’est dans sa nature. Au Pérou, il
était toujours en première ligne des combats. C’est pour cette raison
qu’il conquerra toutes les terres et possédera La Florida.
— Ce qui importera surtout dans vos récits, dit de Soto, c’est que
je suis ici, maintenant. Et quand vous raconterez cette histoire-là,
vous le ferez à genoux.
Le chef contemple la forêt, les hommes de de Soto aussi. Mais on
pose la selle à terre, de Soto s’y assied, et aussitôt, la forêt tout
entière remue, des guerriers se ruent sur de Soto car il est au centre
de tout. Il sourit car c’est parfait, ainsi va le monde.
Il voit des guerriers aux imposantes coi es de plumes, d’immenses
hommes ailés comme ceux qu’on leur a prédits, des sons aigus qui
semblent jaillir des tréfonds du passé. Depuis des millénaires, même
avant les Romains, rien n’a changé ici, il le sait. Il contemple un
monde immémorial, des hommes nus brandissant des massues, et il
apprécie chaque détail du spectacle, il aime l’idée de pouvoir
écraser les premiers hommes, les ancêtres, de tuer ceux qui l’ont
précédé, de tuer l’histoire elle-même.
Moscoso galope vers lui depuis le village, suivi de ses cavaliers,
hurlant “Santiago !”, l’ordre sacré, une nouvelle religion, un dieu
vénéré, et déjà une centaine de chevaux envahissent la plaine, la
trompette sonne, des cris de guerre dans chaque camp, magni ques.
Les lances, des armes terribles, qui frappent avec une telle
puissance du haut d’un cheval. Les hommes d’antan, projetés à terre
et broyés, foudroyés par ce qui ressemble à une chevauchée de
dieux. Faisant bravement front, agitant leurs massues, mais fauchés
avant même d’avoir pu approcher. Ces chevaliers en armure, avec
leurs boucliers et leurs lances de tournois si incongrus dans ce
décor, ont un avantage redoutable en terrain découvert. Et les
indigènes battent en retraite.
Moscoso a rejoint de Soto et lui donne un cheval, Aceytuno, mais
ce dernier est soudain criblé de èches, elles s’enfoncent dans ses
ancs et son poitrail, même ses genoux, et il s’e ondre, raide mort.
Les lanciers protègent de Soto. Un de ses pages, Viota, lui donne
un autre cheval.
Des indigènes gisent par douzaines sur la plaine. Certains ont
disparu dans la forêt, mais d’autres fuient en direction de deux lacs,
se jettent à l’eau, plongent et nagent vers le centre, hors de portée.
C’est une erreur colossale. L’eau est profonde, ils doivent lutter pour
rester à la surface.
L’un des lacs est plus petit et les Espagnols parviennent à
l’encercler. Sur les berges des deux lacs, arbalétriers et arquebusiers
font feu, mais de Soto et Moscoso leur ordonnent d’arrêter. Les
indigènes sont trop loin.
— Il nous su t d’attendre, dit de Soto. Ils pourront s’échapper du
plus grand lac, mais pas de celui-ci. Nous éliminerons tous ceux-là.
Ils ne peuvent pas nager éternellement.
Les nageurs soulèvent parfois un guerrier au-dessus de l’eau pour
qu’il tire une èche, qui atteint faiblement la rive, ou fend l’eau. Ils
sont trop loin, leurs e orts sont vains.
Sur la berge, de Soto s’assied sur une selle pour contempler le
coucher du soleil tandis que les nageurs faiblissent.
— Tout général qui se respecte rêve d’une bataille aussi parfaite,
dit-il à Moscoso. L’ennemi qui lutte pour rester à la surface, qui
commence à fatiguer, à se refroidir. Soit ils restent dans l’eau où ils
mourront, soit ils reviennent sur la rive pour se rendre ou mourir.
Ce que je préfère, c’est les tuer. C’est bien mieux que ces
interminables discussions.
Ortiz est à proximité et sera sans doute d’avis contraire, mais
de Soto s’en moque. Il savoure cet instant parfait.
Le ciel vire au rose et se re ète dans l’eau, un si joli spectacle, des
centaines d’indigènes peinant au centre des deux lacs, luttant encore
à mesure que la lumière se fond lentement dans l’obscurité.
— Concentrez-vous sur le petit lac, dit de Soto. Que personne n’en
sorte. Nous ne pourrons pas les contenir dans le plus grand.
Dans le grand lac, les nageurs parviennent donc à s’échapper,
mais des centaines se trouvent encore dans le petit.
Les Espagnols allument des feux le long de la berge. Les eaux
scintillent comme si les ammes jaillissaient de la surface elle-même, un lac embrasé au centre duquel des âmes perdues se
débattent, certaines déjà englouties, noyées.
Des nénuphars se déplacent à proximité de la rive, des indigènes
cachés dessous, et les cavaliers chargent pour les repousser.
Ortiz, à demi brûlé, se tient jusqu’à la taille dans les ots
illuminés, suppliant ses frères de se rendre pour avoir la vie sauve.
Le désespoir dans sa voix, et il est désormais clair aux yeux de tous
qu’il a choisi son camp.
— Ils sont trop idiots pour rester en vie, lui dit de Soto. Laisse la
nature faire son œuvre. Ils sont nés pour tout perdre. Dieu nous a
con é leur domination, ainsi que celle des animaux. Il n’y a aucune
di érence.
Ils nagent pendant plus d’une demi-journée. Quatorze ou quinze
heures. Le corps peut endurer jusqu’à un certain point. Au milieu de
la nuit, ils commencent à capituler, d’abord une poignée d’entre
eux, qui appellent Ortiz d’une voix faible. Leurs têtes, de petites
ombres dans les eaux embrasées, avançant vers la rive. Quand ils
l’atteignent, ils rampent juste assez pour s’e ondrer sur la terre
ferme. Les Espagnols les laissent là.
— Décevant, commente de Soto. Mais on ne transperce pas d’un