La contrée osbcure

David Vann · Chapitre 1 sur 3 · partie 13/14

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La contrée osbcure

La Contrée obscure

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 14 parties.

marmite sur le feu, si ant et fumant dans l’averse.

— Voici Dieu en personne, dit Ortiz d’une voix puissante. Cette

marmite, remplie d’élixir, et nous sommes tous des cadavres

attendant d’être ressuscités.

Personne ne le contredit. Ils ne quittent pas les ammes des yeux.

Chaque homme obtiendra sa part, ou il est prêt à tuer pour s’en

assurer.

Une fois les grains de maïs cuits et égouttés, ils doivent refroidir

assez pour être comptés. On place un pan de tissu sur le sol, les

grains y sont déposés avec soin, puis Moscoso les compte et e ectue

le calcul.

— Dix-huit grains chacun ! nit-il par hurler aux hommes, et on

lui répond par un hourra, car c’est plus que prévu.

Les hommes avancent un par un pour récupérer leur part, une

longue le. Gonzalo Silvestre conserve les siens dans un mouchoir. Il

ne les mangera pas tout de suite. Il attendra aussi longtemps que

possible.

Ce soir-là, il est assis, adossé à un arbre non loin de Francisco de

Troche, qui lui demande :

— Mon frère, il te reste quelque chose à manger ?

Silvestre lève un doigt en l’air.

— Mon frère. J’arrive à l’instant de Séville.

— Xivilla, lance quelqu’un en se moquant d’Ortiz.

L’invariable plaisanterie.

— Et j’en ai rapporté de la pâte d’amande, très, très bonne, et

fraîche.

Troche rit.

— Tu as quelque chose pour moi ? demande Pedro de Torres. Tu

as de la nourriture à partager, mon frère ?

Silvestre agite le doigt.

— Tu arrives au moment opportun, mon frère. Il se trouve

justement que je reviens de la boulangerie, et j’ai une belle miche

d’Utrera qui sort à peine du four, plus douce et moelleuse entre mes

mains que n’importe quelle femme.

D’autres hommes se sont rassemblés, la seule occasion de rire

depuis une semaine.

— Je peux vous prouver que tout ceci est vrai, continue Silvestre.

Car pour celui qui se languit des miches d’Utrera, j’en ai ici. (Il

donne six grains de maïs à Pedro de Torres.) Et pour celui qui rêve

de pâte d’amandes, j’en ai aussi.

Et il donne six autres grains à Troche qui les mange avant de lever

les mains en l’air et de déclarer :

— Merveilleux ! Le goût d’amande de mon enfance.

Il ferme les yeux, lève le visage et l’o re à la pluie, puis ouvre la

bouche pour boire.

Les hommes n’ont désormais plus rien d’autre à faire qu’à

attendre, avec quelques cochons, des plantes et des tubercules, qui

doivent être sérieusement rationnés.

Mais Añasco revient. Le 25 avril.

— Un village et de la nourriture ! hurle-t-il.

Il paraît exténué. Ses dix cavaliers l’accompagnent, ainsi qu’une

indigène et un garçon, deux preuves. Il les amène devant de Soto et

Perico.

— Mon frère, dit de Soto. Tu nous sauves.

Añasco reste perché sur son cheval et attend la raillerie. De Soto

le voit bien.

— Sincèrement, mon frère, insiste de Soto. Je te demande pardon

pour les plaisanteries que j’ai pu faire avant. C’est terminé.

Añasco acquiesce.

— Merci, mon frère.

Perico parle avec la femme et le garçon.

— Vous voyez ! dit de Soto en se tournant vers ses hommes.

Perico parle leur langue ! Co tachequi ne doit pas être loin.

Les soldats se sont assemblés pour entendre parler de ce village.

— Il s’appelle Hymahi, explique Añasco. Du maïs. On ne mourra

pas de faim.

Un puissant hourra jaillit parmi les hommes, on loue Añasco.

— Arrêtons de tuer les cochons, annonce de Soto d’une voix forte

pour que tous entendent. Nous devons les garder pour plus tard. Et

nous partons demain. Préparez-vous.

De Soto laisse une lettre à l’intention de Gallegos, de Lobillo et de

Romo. Añasco grave un message sur le tronc d’un pin : “Creusez ici

pour trouver une lettre.” Il a également gravé des symboles tout le

long du chemin depuis Hymahi. Il ne se perdra plus.

De Soto enfourche sa monture le lendemain matin et part avec ses

cavaliers, devançant le reste de l’armée. La faim lui donne des vertiges et il a l’impression de ne plus pouvoir tenir les rênes. Il

laisse son cheval suivre le mouvement.

Ses hommes l’imitent, de longs écarts se forment entre les

chevaux, certains avançant d’un bon pas, d’autres prenant du retard.

Añasco et ses hommes sont encore plus épuisés que les autres.

— Si on nous attaque maintenant, dit-il, on est tous morts.

Et c’est vrai. L’avant-garde trop dispersée, l’armée derrière elle qui

s’étire sur plusieurs lieues. Moscoso n’a fait aucun e ort pour poster

des gardes à l’arrière. C’est chacun pour soi, les hommes s’e orçant

de combler la distance entre eux et la nourriture.

De Soto et ses cavaliers trouvent en n le village alors que le soleil

se couche. Abandonné, mais un barbacoa de maïs a été laissé, ainsi

que des réserves de maïs. Des mûres poussent un peu partout, et des

fraises des bois.

— Soccoro ! s’exclame de Soto. Je rebaptise ce village Soccoro,

pour le secours qu’il nous apporte.

De Soto et ses cavaliers mangent, puis s’e ondrent dans les

maisons pour dormir, sans même penser à apporter à manger au

reste de l’armée.

Moscoso et ses fantassins arrivent le lendemain en petits groupes

épars, une armée de traînards, se ruant aussitôt sur le maïs et les

baies.

Le jour suivant, Romo entre dans le village avec ses cavaliers et

quelques captifs. De Soto envoie Perico et Ortiz parler avec eux,

mais ils refusent de révéler où se trouve leur chef.

Ils sont cinq, des hommes. Ils ne portent pas de tissu blanc ra né

comme le peuple de Patofa. Ils ressemblent davantage à Ortiz,

tatoués, presque nus, la peau sombre.

— Nous revoilà avec de sales indigènes, remarque de Soto.

Comme avant.

— Ces gens-là n’ont rien à voir avec ceux d’avant, proteste Ortiz.

Je ne comprends rien à leur langue. Seul Perico les comprend.

— Je voulais dire qu’ils leur ressemblent.

— Ils ne leur ressemblent pas du tout.

De Soto est pris d’une envie de crier, tant il déteste Ortiz. Mais il

se concentre plutôt sur les captifs. Ils le toisent avec une haine

palpable.

— Dis-leur que j’ai besoin de savoir où se trouve leur village

principal, le village où vit leur chef, ordonne de Soto à Perico. S’ils

n’avouent pas, l’un d’eux sera brûlé vif.

Perico explique, les indigènes ne répondent pas.

— Est-ce qu’ils comprennent ?

— Oui, ils comprennent, dit Perico. Mais ils ne vous aideront pas.

Ils refusent de trahir leur chef. Ils mourront pour lui.

De Soto regarde autour de lui. Il se sent toujours a amé, même

après une journée entière à manger. Cet endroit merdique, un peu

de maïs, pas d’or.

— Je veux voir brûler quelqu’un, déclare-t-il. C’est ça que je veux,

encore plus que je veux connaître l’emplacement de leur village.

C’est parfait. Dis-leur que je suis d’accord. J’aime leur détermination

à mourir pour leur chef.

Perico traduit, et l’un d’eux répond.

— Il dit que vous allez mourir, et ce sera la terre qui vous tuera,

même pas les hommes. Car vous n’avez pas votre place ici.

De Soto sourit.

— C’est sans doute vrai. La Florida et ses rivières pareilles aux

cercles de l’enfer. C’est sans doute vrai. Mais que cet homme passe

avant moi. Je ne veux pas attendre qu’on érige un bûcher correct.

Attachez-le à un tronc de pin assez n et disposez les bûches autour

de lui. Si sa mort est lente, tant mieux.

Les gardes emmènent l’homme à un arbre et lui tirent les bras en

arrière. Il n’essaie pas de fuir. Il dévisage simplement de Soto

comme s’il était un moins-que-rien.

Les gardes lui ligotent aussi les jambes, puis apportent le bois le

plus sec qu’ils trouvent et qu’ils déposent autour de l’homme, mais il

est si trempé par les averses récentes qu’il se met à fumer dès qu’on

l’allume.

Le brasier est très di cile à faire naître. Les pieds de l’indigène et

le bas de ses jambes brûlent longuement avant que les ammes ne

commencent à monter. Il chante d’abord, une mélopée adressée au

ciel, mais il se met bientôt à hurler. Il est brûlé vif, lentement.

— Arrêtez ça, dit Ortiz. Je ne peux pas regarder.

— Si, tu vas regarder, ordonne de Soto.

Les pieds et les tibias de l’homme sont noirs et cloqués, ils

fondent, mais ses cuisses sont à peine rougies, les ammes ne les

atteignent pas. La douleur nit par être trop intense et il s’évanouit,

la tête inclinée mollement sur le torse.

— Que Dieu ait pitié, dit Ortiz.

— Je croyais que tu n’avais pas la foi, dit de Soto. Réveillez-le.

Jetez-lui de l’eau au visage. Faites quelque chose. Je n’en ai pas

terminé avec lui.

— Tu paieras pour tous tes crimes, prévient Ortiz.

— Tu ne sais rien du monde, mon frère, rétorque de Soto.

Les gardes s’e orcent de maintenir l’homme conscient pendant

son agonie, mais il est déjà mort.

Les autres indigènes ont assisté à la scène, et Perico leur demande

à nouveau de révéler l’emplacement de leur village, mais aucun ne

parle.

— Faites la même chose aux autres, ordonne de Soto. Je déteste

cet endroit et cette pluie interminable et l’absence de nourriture.

Mon seul plaisir, c’est de les voir brûler. Venez vous réchau er près

des ammes, mes frères.

On ligote donc les quatre autres aux arbres, on prépare des feux

qui, une fois encore, fument et prennent lentement, cuisant les pieds

et les tibias des indigènes sans monter davantage. Les Espagnols

s’approchent et tendent les mains vers le brasier pour se réchau er,

souriant et échangeant des plaisanteries pendant que les indigènes

hurlent.

 

Gallegos revient le 28 avril avec une femme indigène.

— Elle connaît un village, dit-il, mais loin d’ici, au nord-ouest.

Lobillo arrive le lendemain.

— On dirait que tu ne rapportes rien, remarque de Soto. Pas

même de captifs.

— J’ai trouvé des sentiers.

— Des sentiers. On ne peut ni les vendre ni les manger. Et où sont

tes deux hommes ?

— Ils sont derrière. Leurs chevaux sont fatigués.

De Soto est furieux.

— Tu n’as que quatre cavaliers et tu en abandonnes deux quelque

part derrière toi ? Fais demi-tour immédiatement et retrouve-les, ou

je te fais exécuter.

— Mon frère, intervient Moscoso. Nous avons fait pareil, nous

étions si fatigués et a amés. Ton avant-garde s’était dispersée, nous

avons lâché la bride des chevaux, et l’armée est arrivée après, étirée

sur plus de deux lieues.

— Vas-y immédiatement ! hurle de Soto à Lobillo.

Ce dernier fait demi-tour avec ses deux cavaliers pour aller

retrouver leurs camarades.

Ce que les Espagnols apprennent des quelques captifs qu’ils ont

gardés en vie, c’est que le peuple de Co tachequi est au courant de

leur approche.

— Ils vous attendent, dit la femme que Gallegos a capturée.

Le 30 avril, elle guide de Soto et son avant-garde en direction de

Co tachequi, et au soir du premier jour de voyage, ils atteignent

une rivière profonde.

— Añasco, dit de Soto. Trouve des interprètes et des canoës. Nous

devons traverser demain.

Añasco ne bronche pas. Curieusement, l’animosité qui couvait

depuis plusieurs mois a disparu après les excuses de de Soto.

— Il y a peut-être de l’espoir pour toi aussi, murmure Moscoso à

Lobillo.

— Je mangerai dans son crâne comme si c’était un grand bol,

lâche Lobillo. Je le retournerai et mangerai par l’ouverture du cou.

Il aura un goût de tortue, je pense. Et après ça, oui, on deviendra

amis.

Añasco et ses hommes partent en silence dans l’obscurité le long

de la rivière, en direction du nord. Ils entendent, puis aperçoivent

un village indigène, des feux et des aboiements de chiens, des pleurs

d’enfants, des bavardages et des rires.

— On en capture quelques-uns.

Mais le village se trouve sur la berge d’en face, di cile à

atteindre.

Au matin, Añasco revient avec de Soto et l’avant-garde. Ils

demandent à Perico de crier aux hommes de la rive opposée.

— Dis-leur que leur chef devrait écouter notre message, ordonne

de Soto.

Sans hésitation, sans peur, les indigènes traversent à la rame dans

quatre canoës. Des hommes importants parmi eux, solennels et

respectés. L’un d’eux pointe le doigt vers le nord, le sud, l’est et

l’ouest, puis pose une question.

De Soto est impatient. Il est las des longs discours et des rituels, et

tout doit être traduit par Perico, puis par Ortiz, et il est contraint

d’écouter Ortiz s’exprimer dans son espagnol merdique.

— Ils demandent si tu viens en ennemi ou en ami.

— En ami, évidemment, dit de Soto avec un sourire et ses

hommes ricanent. Toujours en ami. Nous voulons des vivres pour

continuer notre route, c’est tout.

Une jeune femme a traversé avec les hommes.

— Elle appartient à une famille puissante, dit Ortiz. Pas la plus

haute classe mais la deuxième, je crois, orata plutôt que mico.

— Mon Dieu, Ortiz, je me che de connaître l’organisation sociale

de ces sauvages.

— Désolé d’évoquer les informations importantes.

— Contente-toi de traduire.

— Elle te souhaite la bienvenue, Dieu sait pourquoi, et dit qu’ils

préparent d’autres canoës pour nous faire traverser, ils invitent le

Démon chez eux.

— Gracias, dit de Soto en s’inclinant légèrement depuis l’endroit

où il est assis.

Il n’a pas pris la peine de se lever à l’arrivée des indigènes.

Ils repartent vers la rive opposée à bord de leurs canoës et de Soto

doit encore attendre. Mais il voit bientôt qu’on apporte une litière

sur la berge. Du tissu blanc et quatre guerriers pour la porter.

Perico est enthousiaste, toutes ses promesses deviennent réalité.

— La dame de Co tachequi, traduit Ortiz. Tu l’as en n trouvée.

De Soto se lève d’un bond et applaudit.

— Vous voyez ! (Il fait les cent pas le long de la rivière.) De l’or,

en n. De l’or, mes frères !

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LA nuit tombe derrière eux, les enveloppe et les rattrape, mais ils

 

courent toujours entre les arbres, dans la pénombre puis dans le

clair de lune, trois hommes dans un monde presque sans hommes,

dans une époque trop proche du commencement. L’esprit du garçon

galope, lui aussi, et il pense être encore un garçon, innocent, et il se

sent comme un être presque absent mais en devenir. Il n’a plus

besoin de respirer, n’éprouve plus la fatigue, ses pieds se posent sans

aucun poids. La tête de sa mère qui l’observe encore dans son dos, et

il doit aller plus vite, et voilà ce qui se produit. Ils courent de plus

en plus vite au l de la nuit, traversant des contrées vers d’autres

contrées, créant de nouvelles forêts sur leur passage, faisant émerger

de nouveaux sols qui les soutiennent jusqu’à ce qu’en n, le soleil

qu’ils pourchassent se lève devant eux, et ils sont désormais tout

proches.

— Soyez prudents, dit Kana’ti. Nous arrivons sur les terres des

Anadaduntaski, les rôtisseurs. S’ils vous trouvent, ils vous feront

tourner au-dessus d’un feu, lentement, jusqu’à ce que votre graisse

cloque et que votre chair se détache de vos os, puis ils vous

mangeront. Ou peut-être vous mettront-ils dans une grande marmite

pour vous préparer en soupe.

Kana’ti rit et le garçon sait que son père souhaite la mort de ses

deux ls. Il a déjà essayé avec le peuple loup et la panthère. Voilà

qu’il les guide vers les humains les plus dangereux qu’il connaisse.

— Père, dit le garçon. Pourquoi me détestes-tu ?

— Ça te surprend ? s’étonne Kana’ti. Tu as tué ta mère.

— C’est faux. Je l’ai seulement achevée, comme elle l’a demandé,

a n qu’elle ne sou re pas. Je l’ai enlacée.

— Un destructeur qui n’a pas conscience de détruire.

— Un suiveur, rien d’autre.

— Menteur.

Son père reprend sa marche, lui montre à nouveau son dos, ses

peaux de cerf, ce qu’il chassait quand tout était facile, quand il lui

su sait de faire rouler un rocher pour rapporter à manger à Selu.

— Tu m’as pris mon père, dit le garçon à son frère. Pas seulement

ma mère.

— Il faut qu’on trouve un arbre frappé par la foudre, dit l’Enfant

Sauvage.

— Oui, bien sûr, encore des malfaisances, toujours un nouveau

projet.

Kana’ti et le chien ont disparu, en quête de l’endroit où ils

pourront saisir le soleil quand il se lèvera, une falaise encore

inconnue, et les garçons cherchent un arbre brûlé, comme celui dans

lequel la petite araignée d’eau s’est emparée du premier feu.

— C’est presque pareil, dit le garçon à voix haute. On cherche le

soleil sous une autre forme.

Son frère trop loin devant pour l’entendre, avançant vite, mû une

fois encore par quelque chose que le garçon ne sent pas, ne voit pas,

n’entend pas, et n’a aucune possibilité de connaître.

Ils arrivent à un endroit où le sol est meurtri, noirci par le feu,

une immense brûlure qui s’étire aussi loin que porte le regard. Et

des petites pousses partout, une vie nouvelle.

L’Enfant Sauvage s’arrête près d’un large tronc brisé en éclats et

tordu au sommet, tombé et calciné, constellé de motifs en cendre.

— Celui-ci a été frappé depuis le Galunlati, dit-il. C’est là qu’est

né le feu.

Cela paraît possible.

— Que fait-on maintenant ? demande le garçon. Pourquoi a-t-on

besoin de cet arbre ?

— Contente-toi de faire ce que je te dis. Ramasse toutes les

échardes et les brindilles de cet arbre, tout ce que tu pourras

trouver. Et quand les rôtisseurs m’auront mis dans la marmite, jette

les brindilles dans leur feu comme si tu essayais de l’attiser.

— Oui, mieux vaut que mon frère soit cuit à point. Ce serait

dommage que sa viande soit froide ou trop sèche.

— Tu aimerais pouvoir me détruire, dit l’Enfant Sauvage.

— Oui.

— Rejeté. Toujours rejeté.

Ils arpentent la forêt calcinée, observés par les vautours et les

buses qui n’ont plus aucun camou age parmi les branches nues.

Inclinant la tête, réajustant sans cesse leurs serres, dans l’attente.

Mais les rôtisseurs savent se camou er, eux. Soudain, chaque

tronc se dédouble, un homme couvert de cendres fait un pas de côté

derrière chaque arbre, une lance à la main. Plusieurs dizaines en un

instant.

Les garçons sont contraints de s’arrêter et d’attendre que les

hommes approchent.

— On a entendu parler de vous, dit l’Enfant Sauvage.

Des hommes plus petits, une tête de moins que le garçon et son

frère, sourire aux lèvres qui dévoilent des dents blanches ou noires.

— Si vous essayez de me changer en repas, vous ne mangerez que

de l’eau ou du feu ou de l’air, annonce l’Enfant Sauvage, mais ils ne

semblent pas le comprendre.

Une malédiction qui empêchera les gens de di érentes contrées de

communiquer, leurs langues suivant chacune leur propre cours.

Toute sa vie, le garçon a cru qu’il n’existait qu’une seule langue, il

n’avait pas imaginé qu’il soit possible de parler di éremment, mais

il a entendu les gens du maïs et les rôtisseurs, et il sait qu’il doit en

exister bien d’autres.

Les hommes ne portent que de petits pagnes en peau de cerf, le

reste de leur corps est nu. Ils se sont recouverts de cendre et on

dirait qu’ils n’ont pas de peau. Du bout de leurs doigts, ils se sont

peint des points blancs sur le visage.

Le garçon est si e rayé qu’il ne ressent même pas la peur, rien

qu’une profonde tristesse, sachant qu’il va être tué bientôt, d’une

a reuse manière, la pire des manières, cuit sur le feu et mangé. Il transporte même des brindilles pour attiser le feu et le rendre plus

puissant.

Des pointes de lances derrière eux leur indiquent la direction à

prendre, à travers la forêt puis dans un ravin sombre, un sillon

caché dans la terre, où tout peut être fait loin des regards. Des

femmes et des enfants couverts de cendre surgissant soudainement,

comme s’ils avaient vu le jour à l’instant même.

Tant de voix, se superposant toutes, des cris et des disputes et des

rires, tout le monde qui les montre du doigt, s’exclamant sans

doute : “Regardez, un bon repas, deux garçons dodus, nourris au

maïs et au cerf.”

Le garçon se languit de Selu, il se languit de chez lui, de la rivière,

de sa vie avant l’arrivée de l’Enfant Sauvage.

— Vous vous mangez entre vous ? demande-t-il aux villageois.

Il montre un garçon et fait mine de le poignarder. Puis il montre

ses parents et fait mine de porter de la nourriture à sa bouche.

Tous se mettent alors à lui crier dessus, furieux, et se baissent

pour ramasser des cailloux à lui jeter. Les rôtisseurs, très

susceptibles quant à savoir qui peut être mangé ou non.

Les femmes sans aucune graisse sur les joues, rien que la peau sur

les os. Un peuple a amé qui ne connaît pas encore le maïs, qui

attend simplement le passage d’inconnus ou de cerfs. Leur sol, une

terre banale et merdique et abîmée, le village tout entier désertique.

Comme si les humains venaient d’une cinquième jarre en argile au

fond de la grotte dans la montagne, qu’on aurait ouverte en même temps que les poux, les punaises de lits et les autres vermines, a n

de détruire tout sur leur passage.

L’Enfant Sauvage s’escla e, se délecte des cris et des jets de

pierres, un divertissement de qualité. Il se baisse et évite les cailloux

pour en faire un jeu, saisissant une lance d’une main leste qu’il

projette haut dans les airs, riant tandis que tous s’enfuient pour

échapper à sa redescente.

— C’est drôle d’être mangé ? demande le garçon.

— C’est drôle que des gens puissent vivre comme ça. Regarde

comme les pointes de leurs lances sont grossières, comme leurs

corps sont faibles, comme leurs huttes sont petites.

Ils ont construit une structure plus grande en branches et en boue,

un lieu plus vaste où ils tiennent leurs conseils, sous un toit de

branchages percé d’un trou en son centre. Pas un haut plafond, mais

un large foyer et une marmite gigantesque faite de boudins d’argile

tressés posés les uns sur les autres et grossièrement aplatis avant

d’avoir été durcis au contact des ammes. Assez grande pour

contenir une personne accroupie.

— Voilà notre nouvelle maison, dit le garçon. Cette marmite, où

on sera mis à bouillir. Merci, mon frère. Merci de tout ce que tu as

fait a n de me guider jusqu’à cet instant.

L’Enfant Sauvage sourit.

— Je passe en premier. Tu vas voir.

Les villageois s’a airent à préparer le feu sous la marmite, le

nourrissant de branches sèches plus grandes, sou ant dessus avec

leurs joues creuses, attendant le festin avec impatience.

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UN plus grand canoë a été préparé pour la dame de Co tachequi.

Une protection contre le soleil est installée à la poupe. Ses porteurs

déposent une natte et des coussins avant qu’elle s’asseye. Même de

loin, elle paraît gracieuse.

On la fait traverser à la rame au milieu d’une ottille de canoës.

— Elle est belle, commente de Soto.

— Brune de peau mais bien proportionnée, dit Añasco.

De Soto songe à Tocto, aux après-midi où il faisait courir ses

doigts sur sa peau lisse. La dame a un visage plus rond, moins

anguleux que celui de Tocto, ce qui la rend sans doute moins belle,

mais tout son être respire la douceur, bien qu’elle ne sourie pas.

Elle descend de l’embarcation, tous les yeux rivés sur ses seins, et

elle prend place sur le siège installé pour elle, couvert du même

tissu blanc délicat dont elle est vêtue.

Elle prend la parole, tous les indigènes demeurent silencieux.

Quand elle a terminé, Perico traduit, puis Ortiz.

— Elle te souhaite la bienvenue à Co tachequi, dit Ortiz.

— Dommage que sa voix soit corrompue en passant par la tienne.

— De rien, lâche Ortiz. Et je crois qu’elle est la chef suprême, au-

dessus des autres. Ces hommes qui l’accompagnent sont des chefs,

mais ils lui obéissent.

— Une fois encore, merci pour tes connaissances fascinantes sur

l’organisation des sauvages. J’espère encore consacrer de

nombreuses heures à apprendre qui peut manger le maïs en premier

et qui détermine l’ordre de passage. Mais demande-lui plutôt

jusqu’où s’étend son territoire, et dans quelles directions.

Ortiz s’exprime par l’intermédiaire de Perico, et la dame reprend

la parole de sa voix suave. De Soto n’a pas le temps de l’observer

assez, ses lèvres et ses yeux et son cou et sa poitrine. Il prend les

femmes qu’il veut, et il la veut plus que tout, mais il craint de ne pas

pouvoir l’obtenir.

— Je peux l’avoir ? demande-t-il à Ortiz.

— Quoi ? Mais je me renseigne sur son territoire.

— Est-ce que je peux l’avoir ?

— Si tu veux déclarer la guerre à chaque homme ici présent et à

tous ceux qui vivent à plusieurs jours de voyage à la ronde, alors

oui. Autrement, c’est non.

De Soto est submergé par un sentiment d’échec.

La dame o re des peaux de bêtes et des tissus ra nés tendus par

ses hommes de con ance.

— Gracias, dit de Soto mais sa tristesse est profonde.

La dame nit par retirer un collier de perles à son cou. Elle le

con e à Ortiz qui, dans un rare élan de générosité envers de Soto,

indique à la femme de le lui o rir directement.

Elle avance vers lui, si près. Elle se tient juste devant de Soto, sans

peur, presque aussi grande que lui. Elle dégage un parfum de miel et

de fumée. Elle tend les bras pour attacher les perles derrière le cou de de Soto, et c’est comme une étreinte. Leurs lèvres si proches. Il se

sent défaillir.

Puis c’est terminé. Elle recule et il est plus blessé qu’Amadis dans

son amour pour Oriana. Aucun chevalier n’a sans doute jamais

connu ce qu’éprouve de Soto en cet instant. La chef d’un vaste

peuple du Nouveau Monde, non seulement belle et douce et bonne,

mais également puissante. Oriana, une comparaison bien fade, noble

de naissance mais sans armée sous ses ordres, vivant dans l’Ancien

Monde fatigué, sans mystère, sans rien à découvrir. De Soto veut

conquérir cette femme plus qu’il ne veut conquérir La Florida.

Mais tout va trop vite, avec cette histoire d’aider ses hommes à

traverser dans les canoës. La romance détruite par la logistique. La

dame déjà partie.

Elle leur laisse la moitié du village et fait apporter de la

nourriture en grande quantité. Viande de cerf, de dindon, du sel, du

pain frit. Mais elle-même se fait discrète. Il ne la trouve jamais, ses

soldats ne cessent de lui tenir la jambe à propos de choses futiles.

Perico et Ortiz essaient de lui communiquer d’autres informations

sur leur organisation sociale.

— Elle ne vit pas ici, explique Ortiz. Elle est venue chercher son

tribut auprès des hommes importants. Et Perico dit qu’elle n’est pas

la chef suprême, mais la nièce du chef suprême.

— On s’en fout, dit de Soto. L’avez-vous vue ? L’avez-vous vue, ou

avez-vous senti son parfum ?

— Si je n’étais pas certain que tu es sans cœur, je jurerais que tu

es tombé amoureux, lâche Ortiz.

— Nul chevalier n’a jamais eu le cœur percé aussi profondément.

— Tu n’as pas de cœur. Crois-moi.

De Soto ignore l’amertume d’Ortiz. Il imagine ce qu’on écrira de

sa grande histoire d’amour, dans ce nouveau monde, de Soto et sa

reine à la peau brune.

— Prends des notes, dit-il à Gallegos. Consigne tout ce qui se

passe ici. Les récits de cet amour se dissémineront, les auteurs

devront en connaître tous les détails. (Il en parle aussi aux prêtres.)

C’est un amour plus grand que celui de Dieu. Vous devez en garder

trace écrite.

Tous ceux à qui l’on ordonne de gri onner gri onnent quelques

lignes, que de Soto ne lit jamais, bien entendu.

Il arbore ses perles avec une immense erté, mais Ortiz tente de

tout gâcher.

— Ce ne sont que des perles d’eau douce. Elles sont petites et

irrégulières, bosselées et tachées. Elles n’ont presque aucune valeur.

— Il est temps de l’interroger au sujet de l’or et de l’argent, dit

de Soto. J’ai été poli et patient, mais ça su t.

On fait donc venir la dame, et de Soto se sent au bord de

l’évanouissement à côté d’elle. Ses manières sont royales, comme si

rien ne pouvait jamais la perturber. Il lui manque une incisive et cet

espace entre ses dents la rend plus désirable encore lorsqu’elle parle.

Ce vide comme un plaisir, une porte vers un autre monde.

— Elle va faire apporter de l’or et de l’argent, dit la voix merdique

d’Ortiz dans le lointain, comme s’il se trouvait au fond d’un puits.

Et ses gens arrivent rapidement. Ils sont tous si beaux,

contrairement aux autres indigènes. Certains portent des peaux de

puma, odorantes, couleur ocre, et des châles tissés. Ils ont tanné

d’une main experte les peaux de cerf, d’ours, et même d’écureuil et

de lapin. De Soto n’est pas le seul à s’en émerveiller. Ses hommes

eux aussi, inhabituellement calmes et respectueux.

Mais ils n’apportent ni or ni argent.

— C’est du cuivre, mon frère, dit Añasco en faisant tourner

quelques objets entre ses mains. Peut-être contiennent-ils un peu

d’or ? ajoute-t-il sans conviction.

— Du cuivre, dit de Soto. Et l’argent n’en est pas. C’est du mica.

Perico se tient tout près de lui, et de Soto le toise à présent.

— Tu ne connais pas la di érence entre l’argent et le mica, entre

l’or et le cuivre ?

Perico se sentait en sécurité, leur livrant la dame promise, mais le

voilà qui observe à nouveau les chiens.

— Et des pierres précieuses ? demande de Soto.

Il attend longtemps, alors, qu’Ortiz et Perico en aient terminé de

leur bafouillage.

— Non, nit par répondre Ortiz.

— Non, c’est tout ?

— Je t’ai déjà dit qu’il n’y avait rien à La Florida. Mais ce que je

dis n’a aucune importance.

De Soto est pris d’une envie de meurtre. Mais il ne peut tuer

personne ici, en cet instant.

— Où avez-vous trouvé le cuivre ? demande-t-il. Là où il y a du

cuivre, il y aura peut-être aussi de l’or.

— Tout comme là où il y a des gens mauvais, il y a peut-être aussi

des gens bien, et là où il y a du maïs, il y a peut-être aussi de la pâte

d’amande.

Mais Ortiz pose tout de même la question et de Soto doit attendre

encore, blessé par le spectacle de cette dame qu’il ne possèdera

jamais. Tout ceci, une véritable torture.

— Chiscas, dit Ortiz. Mais on ne peut pas y aller. Des montagnes

que nos chevaux ne pourront pas franchir, et aucun village, aucune

nourriture. Peut-être qu’on peut les écouter, cette fois-ci, quand ils

nous parlent d’un territoire sans nourriture.

De Soto est si déçu qu’il ne peut plus parler. Il se lève et retourne

s’allonger dans la maison, mais on l’appelle car Moscoso arrive avec

l’armée.

Encore de la logistique. L’expédition presque tout entière n’aura

été que transport d’hommes, chevaux et vivres d’une berge à l’autre

des rivières.

— On ne fait que ça, dit de Soto à personne en particulier. Nous

traversons de l’eau, encore et toujours, et pour rien du tout.

Des canoës transportent déjà les hommes quand de Soto arrive sur

la berge. Il salue Moscoso de la main sur la rive d’en face. Les

chevaux sont menés dans l’eau, les plus faibles sont balayés par le

courant, leur tête s’agitant comme une pompe. Mais les plus

robustes luttent contre les ots, paniquent, essaient de traverser trop vite et les hommes leur crient des ordres, mais ils n’écoutent pas,

évidemment. Ils se débattent et hennissent, puis coulent.

— Nom de Dieu ! s’écrie de Soto, obligé de regarder les chevaux

se noyer. Combien va-t-on en perdre comme ça ? Et pour rien, alors

que personne ne nous attaque.

Quand Moscoso traverse en n, sept chevaux ont été engloutis.

— Quelle brillante organisation, lui dit de Soto. Félicitations.

— Je suis désolé, mon frère. Les hommes étaient trop impatients.

Ils auraient dû trouver un meilleur endroit pour traverser.

— Pas les hommes. Toi.

— Oui, mon frère.

— Et il n’y a pas d’or. Tu seras ravi d’apprendre aussi qu’il n’y a

ni or ni argent, rien que du cuivre et du mica.

De Soto est si écœuré qu’il va faire la sieste tout l’après-midi et

n’émerge que pour manger.

Des mûres charnues utilisées en cuisine ici, succulentes avec la

viande de cerf, et de Soto y trouve une certaine consolation. Et la

vision de sa dame, assise plus loin qu’il ne l’aurait aimé, entourée de

ses chefs, mais assez proche pour qu’il la contemple. Ses lèvres

pulpeuses et luisantes de graisse tandis qu’elle mange. Elle préfère la

viande d’ours à celle de cerf.

— Dis-lui qu’elle m’a blessé.

— Comment ça ? demande Ortiz. Du genre, une èche dans l’œil

qui t’a atteint en plein cœur ?

— Exactement.

— Je vais essayer de le lui expliquer. Mais je n’ai aucun espoir

qu’ils comprennent.

Il travaille de concert avec Perico. Ils miment avec leurs mains,

essaient de montrer des èches jaillissant des yeux de la dame, de

ses lèvres, de ses seins et de son entrejambe, frappant de Soto à

l’œil, puis descendant jusqu’à son torse et à son cœur.

— Pour ce soir, on fera croire qu’il y a un cœur là-dedans, dit

Ortiz en montrant le torse de de Soto.

La dame est amusée, elle sourit.

— Elle dit que les hommes de notre pays sont très faibles, si une

seule femme peut mettre en déroute une armée entière sans même

tirer la moindre èche véritable.

— Ce n’était pas le but de la conversation, rétorque de Soto.

C’était censé tourner autour de mon amour.

— Nous voilà donc bloqués dans son fantasme à elle, dit Ortiz.

Mais aucun des deux n’est réel, alors quelle importance ?

— Tu es impitoyable, lâche de Soto. Tu n’as jamais sou ert d’un

chagrin d’amour. Alors contente-toi de demander où ils conservent

leurs perles et leur cuivre. On devrait aller véri er qu’il n’y a pas

d’or. Peut-être qu’ils en ont mais ne savent pas faire la di érence.

Ortiz parle à nouveau par l’intermédiaire de Perico, et la dame

pointe l’index.

— Elle va nous y conduire, dit Ortiz.

Ce n’est pas loin. Ils s’y rendent, torches à la main. Une clairière

entre les arbres où la terre a été tassée en un haut tertre, et de grands barbacoas ont été installés, des grilles, utilisées non pas pour

cuisiner, mais pour soutenir des boîtes en bois.

L’odeur est pestilentielle. Plusieurs soldats vomissent déjà, de Soto

se couvre la bouche et le nez de sa manche. La dame,

imperturbable, ses lèvres toujours luisantes de graisse, indi érente à

cet air que la putréfaction épaissit et qu’on doit traverser comme

une rivière.

De Soto se hâte d’avancer car son avidité surpasse son dégoût. Il

soulève un des couvercles.

Des corps à l’intérieur, pas un seul mais beaucoup, à divers stades

de décomposition. Tant de colliers de perles, enroulés autour des

cous, des bras, des jambes, et des rangées d’asticots blancs pareils à

des perles vivantes dévorant les corps les plus frais sur le dessus de

la pile. De Soto tend la main et détache un collier.

— Tu vas détrousser les morts ? demande Ortiz.

— Tout ce qui est précieux et ancien a été volé aux morts,

rétorque de Soto, et il tend les perles à Ortiz qui ne les laisse pas

tomber, mais les examine.

— Décolorées, dit-il en grattant la surface. Par la terre et la chair

en décomposition, peut-être même par la chaleur. Sans aucune

valeur.

— Prenez les perles, ordonne de Soto à ses hommes, et les soldats

ouvrent les boîtes, plongent les mains dans les amas de chair

pourrissante.

La dame ne semble pas contrariée. Ses gardes, ses hommes de

con ance, sont détendus, eux aussi.

— Ça ne les dérange pas, qu’on dépouille leurs morts ? s’enquiert

de Soto.

Ortiz et Perico parlent avec eux, une conversation ponctuée de

longues pauses et de confusion évidente, mais Ortiz nit par

rapporter :

— Ces gens sont morts.

— C’est ça, le fruit de toute votre conversation ? lâche de Soto.

— Il semblerait que ce ne soit pas un temple, ici. Ils ne viennent

pas prier ou honorer les défunts comme nous le faisons. Ils se

contentent d’y stocker les cadavres. Donc notre pillage revient à

trier un tas d’ossements banal, comme ceux qu’on trouve à côté des

feux de cuisson.

La dame s’exprime encore, montre de Soto.

Le cœur de l’Espagnol fond.

— Que dit-elle ?

Il imagine qu’elle a en n remarqué son amour.

Ortiz met un temps avant de traduire, car Perico est lent, lui aussi.

— Elle dit que si tu aimes ces perles, tu peux aller dans son

village, Talimeco, où tu en trouveras plus que ton cheval ne pourra

en porter.

De Soto se sent désormais minable, ses hommes arrachant des

centaines de colliers aux cadavres, fouillant parmi les dépouilles

humaines comme des indigents.

— Merci, mais réponds-lui qu’elle peut les garder. Que celui qui

reçoit un Cadeau de Dieu le voie béni par saint Pierre.

— Tu veux vraiment que je lui explique qui est saint Pierre ?

— Répète-lui juste ce que je viens de dire.

— Et comment cela aura-t-il le moindre sens pour elle, si elle ne

comprend pas le concept des saints ?

— Doux Jésus, Ortiz, prononce juste ces mots.

Ortiz et Perico reprennent leur conversation, s’aidant de leurs

mains, montrant les cieux, mais Rodrigo Rangel attire soudain

de Soto à l’écart pour lui montrer une matière verte enfoncée parmi

les cadavres.

— De l’émeraude ? murmure-t-il pour que seul de Soto l’entende.

Est-ce que ça pourrait être de l’émeraude ?

— Fais venir Añasco, ordonne de Soto. C’est lui le contador. Il

représente les intérêts du roi.

Mais Rangel continue de chuchoter et de regarder autour de lui

pour s’assurer que personne ne remarque rien.

— C’est peut-être précieux.

— Bon Dieu, Rodrigo, dit de Soto. Est-ce que je vais me le voler à

moi-même ? Je suis marquis de ces terres. Et si ça doit revenir au

roi, alors ça reviendra au roi.

— Désolé, mon commandant, dit Rodrigo, et il appelle Añasco.

Ce dernier arrive aussitôt, et d’autres soldats se massent autour de

la boîte tandis qu’il enfonce son doigt à travers les chairs en

putréfaction jusqu’à atteindre le matériau vert. À la lueur des

torches, la couleur faiblit mais il soulève l’objet pour regarder au

travers.

— Du verre, annonce-t-il en n. Une perle en verre.

Ils découvrent d’autres objets provenant d’Espagne. Des rosaires,

d’autres perles en verre et deux haches castillanes.

— Ayllón, dit Moscoso.

— Oui, acquiesce Gallegos. On doit être au bord de la rivière de

Santa Elena.

De Soto est mécontent de marcher dans les traces d’un autre

homme. Il veut être le premier.

— Maudit soit Ayllón, dit-il.

Et il considère d’un autre œil la dame et son peuple. Il comprend

désormais pourquoi ils paraissent si ra nés par rapport aux autres

indigènes. Leurs vêtements sont en partie espagnols. Les lacets de

cuir blanc à leurs collants, les franges colorées.

— Nous marchons au milieu de fantômes, dit de Soto.

Le halo des torches, les caisses de cadavres, l’odeur pestilentielle,

les indigènes vêtus de costumes castillans, des êtres soumis mais

sans trésors – en cet instant précis, la scène ressemble au pire des

cauchemars. Entreprendre un voyage trompeur vers une destination

trompeuse où tout ce que l’on touche est sans valeur. De Soto

n’exclut pas l’idée d’être déjà mort, en enfer.

Les jours suivants, de Soto ne parle plus et ses hommes inventent

de nombreuses théories. Ils pensent qu’il va s’approprier

Co tachequi et en faire sa première cité, car c’est l’endroit le plus

joli qu’ils aient trouvé, entouré de bonnes terres, de champs fertiles

et de bosquets de chênes, de pacaniers, de cèdres, très peu de pins,

pas une infestation de conifères.

Il décide nalement de partir pour Talimeco, et sur le chemin, ils

longent plusieurs grands villages abandonnés, envahis de

végétation.

— Qu’est-ce que c’est ? demande-t-il.

Ortiz s’associe à Perico pour interroger la dame. Elle est portée

dans une litière et Ortiz doit marcher à côté, la tête au niveau de ses

pieds.

— Une grande maladie, rapporte-t-il.

De Soto sait que ses hommes vont paniquer. Observer par les

portes ouvertes, attendre d’apercevoir une âme errante. Des toits

presque intacts mais troués ici et là, des visages grisâtres entrevus

un bref instant, puis disparus. Des lianes enroulées partout, se

changeant en serpents dans la pénombre, et parfois même à la

lumière du jour.

— Ne vous en approchez pas, ordonne de Soto. Dis-leur qu’on

veut un itinéraire qui s’en écarte.

Ils s’en détournent légèrement mais de Soto ne peut s’empêcher

de jeter des coups d’œil en arrière.

— Tu as peur, dit Ortiz.

— Non.

— Tu sais qu’à l’instant où les morts te voient, ils te suivent. Ils

seront à côté de toi ce soir, dans ton lit.

— Arrête, Ortiz.

Ortiz sourit.

— Ils entendent les battements de ton cœur. Le goût du sang leur

manque.

De Soto éperonne son cheval et laisse Ortiz loin derrière.

Ils passent encore devant un village abandonné, en si grand

nombre dans cette région, ils font un large détour pour le

contourner, certains de voir les hordes perdues s’élancer avec fracas

parmi les cannes et le chiendent.

Et ils atteignent en n Talimeco, impressionnant mais à l’abandon

aussi, un autre repaire de fantômes. La dame prend la parole, le

doigt tendu.

— La maison de la chef de tribu, dit Ortiz.

— C’est une autre femme ? interroge de Soto.

Ortiz discute encore.

— Oui, répond-il en n.

— Eh bien, où est-elle ?

Ortiz pose la question.

— La dame dit que nous pourrons la rencontrer à notre retour.

— Incroyable, dit de Soto. C’est comme un terrier de lapins, il y

en a toujours un nouveau qui surgit. Combien de chefs y a-t-il dans

cette contrée ?

Construite au sommet d’un haut tertre pentu, la maison de la chef

de tribu est la plus grande qu’ils aient vue à La Florida, le sol

couvert de nattes en cannes tressées. Le motif est superbe, ouvragé.

— À voir cette maison, on pourrait presque les croire civilisés,

commente de Soto.

Devant cette structure, un grand temple au toit très haut, tout en

cannes et le sol également couvert de nattes tressées. Ils mettent pied à terre entre les deux bâtiments, la dame mène de Soto et Ortiz

dans le temple, franchissant une large double porte.

De Soto est stupéfait.

— Leurs anciens, dit-il. Ils ont une certaine notion de leurs

anciens.

Deux rangées de statues massives, des guerriers brandissant leurs

massues et leurs couteaux.

— Des rois, ajoute de Soto. Ce doit être leurs rois d’antan.

Ortiz s’entretient avec la dame par l’intermédiaire de Perico.

— Dommage qu’ils sachent seulement travailler le bois, dit

de Soto. Elles devraient être sculptées dans la pierre.

Les deux plus grandes sont installées à l’entrée, plus hautes que

des hommes, intimidantes, tenant d’immenses massues de guerre,

prêtes à frapper. Et elles deviennent de plus en plus petites à mesure

qu’on avance dans la salle, si bien que les dernières au fond

semblent plus loin encore.

— C’est si étrange, dit de Soto. Ce temple semble s’agrandir. Il ne

nit peut-être jamais.

— La dame explique que ce sont ses ancêtres et d’autres guerriers

de renom.

— Silence, le coupe de Soto. Que tout le monde se taise. Je veux

observer tout ça sans vos bafouillements incessants. Restez où vous

êtes.

De Soto arpente seul la rangée de rois en bois. Des lances aux

pointes de cuivre. Des arcs bandés. Les massues de guerre, sur le

point de pulvériser des crânes. Les visages grimaçant de fureur. Le travail de sculpture est excellent, bien meilleur qu’on aurait pu

l’imaginer de ces indigènes. Ils ne sont inspirés ni par Dieu, ni par

aucune tradition. Et pourtant, ce temple est bien là, des colliers de

perles sont suspendus au plafond, des coquillages, des coi es de

plumes, certaines sont attachées a n de otter dans les airs. Un lieu

plus intéressant que toutes les cathédrales qu’il a déjà visitées. Les

cathédrales, vides et nues, rien ne comble l’air, aucun guerrier aussi

proche. Un dieu absent, mais ce lieu, peut-être habité par des

divinités vivantes. De Soto sait qu’il devient fou et s’inquiète de

cette épidémie, de ce qui a pu dépeupler ces villages.

— Cet endroit est dangereux, s’écrie-t-il. Il faut partir.

Mais il ne part pas. Il continue à avancer, à regarder encore.

D’autres rangées de statues, des hommes aux armes ornées de perles

et de ls colorés, des femmes aux mains vides mais tendues. De

grands co res, aussi, installés sur des couchettes en bois surélevées,

et surmontés chacun d’une statue.

— Ils contiennent les dépouilles des morts, dit Ortiz au loin.

— Ortiz, je ne veux plus jamais entendre le son de ta voix.

De Soto s’approche d’une statue de femme dont le visage est plus

anguleux que celui de Tocto, il soulève le couvercle du co re qui

continent sa dépouille, voit des colliers de perles entrelacés sur ses

os. Il saisit une parure.

Sur le mur devant lui, un bouclier en cannes fermement tissées,

épaisses. Il en voit à présent sur toute la longueur du mur, de formes

arrondies mais de tailles di érentes. Plus il regarde, et plus des objets apparaissent dans ce temple, comme s’ils changeaient ou se

créaient sous ses yeux. Des armures et des casques en cuir.

De Soto ouvre d’autres co res sans statues, il y trouve des châles,

des étoles de plumes colorées, des peaux de panthères et de martre,

d’autres peaux de cerfs peintes, décorées de motifs qu’il n’avait

encore jamais vus, même au Pérou ou au Guatemala.

— Un monde perdu, chuchote-t-il. Une grande civilisation vivait

jadis ici, ils doivent forcément avoir de l’or. Ils doivent avoir

d’autres temples remplis d’or.

Personne sur les lieux, mais l’endroit est propre et entretenu.

— Ils l’utilisent encore. Et ils ont caché tout l’or.

Il doit sortir du temple car il se sent rétrécir, rapetisser,

disparaître. Il se hâte de franchir la porte et inspire à grandes

goulées.

— De l’or, dit-il. Demande-lui où ils cachent leur or.

Ortiz s’exprime à travers Perico. La dame s’est rassise dans sa

litière, elle n’adresse à de Soto aucune expression aimable, aucun

sourire, pas le moindre regard. Il sent la plaie s’ouvrir plus

profondément dans sa poitrine.

— Elle dit qu’ils n’ont rien d’autre que ça. On peut prendre les

perles, si ça nous chante. Il n’y a pas d’or.

— Mensonges, dit de Soto. Dis-lui que je sais qu’elle cache l’or.

Ortiz parle encore, Perico traduit, et la dame regarde en n

de Soto, mais pas d’un air aimable. C’est un regard qu’il a déjà vu,

qui évalue les occasions de s’échapper, ou de tuer.

— Gente dame, dit-il, mais il ne trouve rien à ajouter.

Cet endroit est trop di érent de tout, trop incompréhensible.

Quand ils reviennent à Co tachequi, les hommes se plaignent que

le maïs vient déjà à manquer.

— Il n’y a pas assez à manger ici, dit Moscoso. On ne peut pas

rester.

— De l’or, mon frère, dit de Soto. De l’or et des perles. Pourquoi

les hommes ne peuvent-ils pas se concentrer là-dessus ? Toujours à

parler de nourriture et de rivières à traverser.

— Il faut manger ou mourir.

— D’accord, d’accord. Envoie Gallegos dès demain matin.

Qu’Ortiz découvre où elle cache le reste de leur maïs.

Au matin, Gallegos prend la route avec une importante troupe de

fantassins en direction de Llasi, où la dame a rme qu’elle conserve

des barbacoas de maïs.

Toujours pas de signes de la chef de tribu. De Soto demande de

ses nouvelles pendant le dîner.

— Où est-elle ? Ortiz ?

Ortiz se lève.

— Je ne peux jamais manger. C’est moi qui t’apprécie le moins, à

l’exception de Lobillo, et pourtant, je dois toujours rester à tes côtés.

— Eh bien, voilà une bonne occasion de t’éloigner.

De Soto termine son plat de dindon, un peu sec, et ses fritures de

lézards, la nourriture commence à devenir un souci. Une simple

purée d’abats en guise de sauce.

— Le prochain qui cuisine un lézard, je lui fais couper la main,

annonce-t-il. Une bouillie qui crisse, pleine d’écailles, sans chair, et j’ai dû recracher la peau. Comment suis-je censé mâcher une chose

pareille ?

Ortiz revient bredouille.

— La chef de tribu, qui qu’elle soit, a disparu. Ainsi que ses

hommes de con ance. Visiblement, elle n’appréciait pas ton

comportement.

— Añasco, lance de Soto. Pourras-tu, s’il te plaît, aller la chercher

demain matin ?

— Oui, mon frère, répond Añasco.

Personne n’ose commenter, mais il est presque impossible de

croire en ce changement d’attitude entre de Soto et Añasco, devenus

frères. Pour Moscoso, surtout, remplacé par un ennemi.

Au matin, Añasco se met en selle avec ses hommes et un guide

fourni par la dame.

Le guide doit avoir à peine vingt ans mais c’est déjà un homme

respecté, élevé par la chef de tribu, un neveu ou quelque chose de ce

goût-là.

— Elle l’a élevé comme son propre ls, dit Ortiz. Alors tu sais

envers qui il se montrera loyal.

— Il nous faut un guide, dit Añasco. Et il paraît être le meilleur de

tous.

Grand et beau, il arbore une cape en peau de cerf, une coi e de

plumes colorées et un arc étincelant, comme un dieu.

— Apollon, dit de Soto. Il ressemble à Apollon. Il porte même un

carquois sur le dos. Les collants en peau de cerf, c’est un peu

di érent des sandales, mais c’est sans doute la seule di érence.

— La cuisine et la mode vestimentaire, dit Ortiz. Le roi sera ravi

de ton rapport. L’or ne lui manquera absolument pas.

Ce matin-là, ils arpentent un terrain facile en forêt, ils progressent

à une allure correcte, puis font halte dans une clairière à l’ombre de

grands arbres.

— La contrée la plus clémente qu’on ait parcourue jusqu’ici,

a rme Añasco.

Le guide paraît morose, son entrain d’avant a disparu. Il est assis

contre un arbre, tête baissée. Ils le regardent tous.

Il lâche un soupir amer, théâtral, puis il se lève, retire son

carquois.

— Que se passe-t-il ? veut savoir Añasco.

Ortiz l’interroge par l’intermédiaire de Perico mais ne reçoit

aucune réponse. Le guide se contente de scruter ses èches, les sort

l’une après l’autre, les fait tourner entre ses mains, encore et encore,

les montre à Ortiz et aux Espagnols qui osent s’approcher de lui.

— Elles sont de facture magni que, commente Ortiz.

Des pointes délicatement taillées, des hampes lisses et poncées,

parfaitement droites, trois plumes formant un triangle.

Une demi-douzaine d’Espagnols se sont massés non loin de lui et

manipulent ses èches. La dernière est en silex, très acérée. Ortiz

tend la main pour la saisir mais le jeune homme l’enfonce dans sa

propre cage thoracique, un geste si rapide, si violent, il tire sur la

hampe pour faire remonter la èche au plus profond, dans son

cœur, alors même qu’il s’écroule déjà. Prostré dans l’herbe, à gémir, à saigner, agité de convulsions, recroquevillé sur le anc, puis il

s’immobilise et meurt.

Ortiz attend que les quatre cordes soutenant le monde se cassent

et que tout retombe dans la mer. Il semble que la n est venue, car

tout ce qui se passe n’a aucun sens. Mais la terre demeure solide

sous ses pieds, la journée est belle, une légère brise qui sou e, et de

l’ombre, et des papillons jaunes qui volètent dans l’air au-dessus du

jeune homme mort, comme s’ils incarnaient son âme transformée.

Tout est trop étrange pour être normal.

Añasco exige de savoir ce qui s’est passé, un nouveau de Soto, et

Ortiz essaie de se concentrer pour interroger les rares indigènes qui

l’accompagnent, s’exprimant par l’intermédiaire de Perico.

— Il était loyal envers sa chef de tribu, nit-il par rapporter à

Añasco. Il l’aimait. Et cette situation était invivable pour lui. Il ne

pouvait pas nous aider à la trouver et à la réduire en esclavage, mais

il ne pouvait pas non plus désobéir aux ordres de la dame, qui lui

demandait de nous aider. Il lui est dèle, à elle aussi.

Añasco acquiesce simplement.

— Un vrai chevalier, dit Ortiz. Qui se sacri e pour ne pas

désobéir aux ordres des deux femmes.

— Ce ne sont que des sauvages, rétorque Añasco. Mais oui, c’est

très curieux. Je n’oublierai jamais cette journée.

— Il n’y a pas de chevalier plus intègre, dit Ortiz. Et aussi beau

que dans les contes, et la dame aussi noble, bien qu’elle ne soit pas

son amante. Et la chef de tribu, un peu comme sa mère, et n’est-ce

pas là un sacri ce bien plus grand ?

— Ça su t, ordonne Añasco.

— Tu ressembles chaque jour un peu plus à de Soto.

Ils rentrent à Co tachequi, où un autre indigène leur propose de

les guider là où se cache la chef de tribu, et Añasco embarque donc

avec vingt hommes dans deux canoës mais il ne trouve que les

chevaux noyés, empêtrés contre un arbre tombé en travers de la

rivière. La chef de tribu semble s’être cachée bien plus loin.

— Oubliez Amadis, lance Ortiz d’une voix puissante au dîner, ce

soir-là. Venez écouter, tous, ce dont nous avons été témoins

aujourd’hui.

— La ferme, Ortiz, ordonne de Soto.

Ortiz raconte pourtant l’histoire du jeune guerrier, et il tombe

même au sol en s’agrippant le anc, et tous sont époustou és.

La dame est en deuil, le visage baigné de larmes, elle observe

Ortiz sans comprendre ses paroles mais ses gestes sont bien assez

expressifs.

Perico est à nouveau assis aux côtés de de Soto pendant les repas,

trop loin de la dame pour lui traduire le récit.

Et Perico saisit sa chance. Quand Ortiz a terminé son spectacle et

qu’il s’est remis à table, Perico lui explique qu’ils sont désormais

dans les terres qu’il avait promises. Et il demande à être baptisé.

— Il est rusé, dit Ortiz. Il faut bien le lui accorder.

— On est censés convertir et baptiser, rétorque de Soto.

Continuer : partie 14 sur 14