La contrée osbcure
La Contrée obscure
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 14 parties.
de Soto pousse un cri de terreur, tombe dans l’eau et perd son épée.
Il tâtonne dans les ots noirs pour l’y retrouver mais il a trop peur
de ce qui pourrait vivre sous la surface et il se précipite vers la rive, tire brutalement sur ses bottes et tombe en avant, encore et encore,
patauge et éclabousse jusqu’à atteindre en n la terre ferme et il
tourne le dos aux hommes pour tenter de reprendre son sou e.
Personne n’ose rire tout haut mais il sait ce qu’ils viennent tous de
voir. Il sait ce que va devenir le récit des aventures de Hernando
de Soto, et il est pris d’envie de les décapiter.
— Mon frère a terrassé le monstre ! s’écrie Moscoso, ami dèle de
chaque instant, et d’autres hommes se joignent à lui pour crier “Il a
terrassé le monstre !”
De Soto déteste cette contrée et tout ce qui l’habite. Ils doivent en
partir au plus vite et gagner La Florida. Il a des peuples à conquérir.
Personne ne rit lorsque ce sont des peuples que l’on terrasse.
Ils continuent vers Puerto Principe à travers un paysage qui ne
semble plus aussi accueillant et splendide, et de Soto voudrait savoir
ce qu’il advient de ses navires. Ils pourraient rencontrer des
problèmes, eux aussi. Apparemment, la maison de Vasco Porcallo de
Figuerora n’est pas loin sur la côte, et de Soto décide de s’y rendre à
bord d’une de ces pirogues creusées dans un tronc d’arbre.
Vasco est de bonne humeur à son arrivée.
— Tous chanteront tes victoires pour un millénaire, dit Vasco et
son visage a che un sourire – a igé, comme toujours, mais un
sourire tout de même.
— Je viens d’arriver, dit de Soto. Comment peux-tu être au
courant ?
— C’est mon île. Je suis au courant de tout.
— Tu as des espions parmi mes troupes ? Quelqu’un est venu te
faire un rapport ?
— Je suis au courant, c’est tout. Quand un arbre se balance dans
la brise sur cette île, je le sais. Allez, viens déjeuner et nous
parlerons de tes combats.
— Je suis venu prendre des nouvelles de mes navires.
— J’ai des récits pour ça aussi. Mais d’abord, tes combats.
Comment était-ce, d’a ronter un alligator ?
— C’est ainsi qu’on appelle les lézards géants ?
Vasco acquiesce, l’air ravi.
— Ils peuvent se déplacer bien plus brusquement qu’on se
l’imagine.
— J’ai vu ça.
— Et leurs dents.
— Oui, très impressionnantes.
— Mais j’en ai terrassé un, tout de même.
Vasco ouvre la bouche puis marque une pause, ré échit avec soin.
— Penses-tu que le monstre, se sachant malé que, a compris le
bien que tu incarnais et s’est résolu à venir s’empaler sur ton épée
pour mettre n à son existence misérable et laisser plus de place à la
lumière en ce monde ?
De Soto comprend où veut en venir Vasco.
— Il ne s’est pas empalé. Je lui ai enfoncé ma lame dans le gosier
jusqu’au sommet du crâne.
— Plutôt dans une position d’empalement, alors ?
De Soto refuse d’ajouter quoi que ce soit. Si cet homme
n’approvisionnait pas son armée, c’est lui qui n’aurait plus de tête,
en cet instant même.
— Et l’anaconda. Joli coup. Une bête malé que, qui valait la
perte d’une épée.
De Soto garde à l’esprit les chevaux et les cochons et les vivres et
l’équipement nécessaire au périple jusqu’à La Florida. Le tout
nancé par des esclaves qu’il ne pourrait pas entretenir lui-même.
Vasco le balafré paraît incroyablement joyeux, rajeuni.
— Et tes navires. Désolé d’avoir tardé à t’annoncer les nouvelles.
J’étais si captivé par tes triomphes, qui seront vraiment racontés
maintes fois. Je sais que, de mon côté, j’ai prévu d’en parler à tous
ceux que je croiserai, et qui n’en ferait pas autant ? Mais les navires.
Il s’avère qu’une tempête les a éparpillés et sou és loin sur l’océan,
très au large. Mais je suis certain qu’ils doivent être à La Havane, à
l’heure qu’il est. Comment n’y seraient-ils pas ?
Quand de Soto arrive à La Havane par la mer, il est soulagé d’y
trouver ses bateaux. Ils semblent tous intacts. Son épouse Isabel
l’accueille dans une belle maison qu’on leur prête.
— Vois tout ce que tu as accompli pour revenir auprès de moi,
dit-elle. Mon chevalier.
— C’est naturel, ma Dame, dit de Soto en s’inclinant et en
essayant de se souvenir d’une seule et unique fois où il a pensé à
elle.
Mais le bétail de son père, Pedrarias, il y a pensé, il se demande
comment vont les bêtes, trop loin, ce monde trop vaste et toutes ses
possessions, disséminées.
— Nous avons été sou és si loin par le vent que nous avons
aperçu La Florida, dit Isabel.
— Non.
— Si, plus loin que tu ne pourrais l’imaginer, un vent purement
démoniaque, et de telles vagues. La Florida était visible au loin, une
terre très basse et très sombre, pas de montagne ni même de colline.
Ce que j’ai vu ne me plaît pas.
— J’ignore comment c’est possible, dit de Soto. Combien de jours
avez-vous passés en mer ?
— Quarante. Nous étions à court d’eau et de vivres. Tout le
monde a grandement sou ert.
— Quarante jours, juste pour atteindre l’autre bout de l’île ?
— Oui, mais tu as mis plus longtemps encore. Que s’est-il passé
pendant ton périple ?
De Soto ne veut pas qu’elle soit au courant de ses combats. Il veut
que personne ne soit au courant. Son visage banal attend, débordant
d’amour, peut-être, ou bien ne l’a-t-elle jamais aimé. Il n’en a
aucune idée, et cela lui importe peu. Il voudrait s’enquérir de Doña
Leonor mais se sent soudain furieux.
— Désolée, dit Isabel. Je t’ai contrarié. Repose-toi et je te ferai
apporter à manger.
Mais le soir même, son humeur s’améliore car il a atteint
La Havane, après tout, et sa otte est intacte, et il obtiendra tout de Vasco, et La Florida sera bientôt à lui, un trajet facile puisque ses
navires l’ont déjà aperçue.
— Lisons, mon amour, dit-il. Lis-moi Amadis.
Isabel s’égaye.
— Bien sûr. J’apporte le livre tout de suite.
L’ouvrage est énorme mais il les accompagne dans chacun de
leurs voyages.
— Je vais lire sur ce qu’il advient quand on fait un mariage
d’amour, dit Isabel en tournant les pages jusqu’à trouver le passage
en question. Tu reconnaîtras le chevalier. Malgré mes richesses et
ma noblesse, dit-il dans ce paragraphe, j’ai épousé cette femme ici
même par amour, bien qu’elle ne fût ni riche ni noble. Et hier soir,
elle m’a quitté pour ce chevalier que vous voyez gisant là, mort, que
je n’avais jamais vu avant hier, lorsqu’il est venu loger chez nous.
Après que je l’eus tué au combat, je dis à mon épouse que je lui
pardonnerais si elle me jurait de ne plus jamais me faire d’a ront ni
de me déshonorer, et elle accepta. Mais lorsqu’elle vit mes blessures
saignant abondamment et m’a aiblissant, elle voulut m’achever en y
plongeant les mains, et me voilà donc à l’agonie. Je vous supplie de
me mener chez un ermite qui vit à quelques lieues d’ici et qui
soignera mon âme.
— Pauvre homme, dit de Soto. Mais je ne le reconnais pas, mis à
part que j’ai déjà lu ses histoires dans Amadis.
— Doña Leonor, dit Isabel. De basse extraction, bâtarde, belle
mais fourbe, me semble-t-il. Je pense qu’elle a manigancé pour
mettre la main sur Tovar, et je pense qu’elle t’aurait pris, si elle l’avait pu. Et qui sait ce qui viendra ensuite, car une femme née de
rien n’a rien à perdre.
De Soto est submergé d’une amertume exquise, elle déferle
aussitôt dans chacun de ses membres en songeant à tout ce qu’il a
raté, à l’idée que Doña Leonor ne soit pas à lui, et il voit que sa
femme ne comprend rien aux hommes.
— Eh bien, j’ai de la chance de t’avoir, dit-il. Avec toi, j’ai la
sécurité.
— Oui, sourit Isabel en percevant son amertume. Mais tu ferais
mieux de te reposer. Tu as l’air fatigué.
Elle ferme le livre et disparaît sans qu’il s’en rende compte, car il
voit les jeunes lèvres de Doña Leonor, ses grands yeux écarquillés, la
douceur de sa peau.
De Soto tente de se distraire de toutes ses pertes. Il envoie en
éclaireur cinquante hommes sur deux brigantins et une caravelle
a n de repérer les baies où les membres de son expédition pour La
Florida seraient en mesure de débarquer. Les brigantins, en
particulier, avec leur fond plat et leurs rames, seront idéaux pour
explorer la côte sans risque de s’échouer. Les hommes sont aussi
censés capturer des indigènes qui leur serviront de guides.
Après le départ de ce détachement, de Soto reçoit la fâcheuse
nouvelle que Don Antonio de Mendoza, à la Ciudad de Mexico,
prévoit une nouvelle expédition.
— Ils vont prendre notre or, dit-il à Moscoso.
— C’est possible. Nos expéditions pourraient se croiser et se
chercher querelle. C’est arrivé au Nicaragua et au Pérou.
— On m’a donné ces terres, dit de Soto. La capitulación royale.
Toutes ces terres sont à moi. Je ne les ai pas encore vues mais
chaque recoin, chaque arbre et chaque motte de terre et chaque
serpent et chaque écureuil m’appartiennent et je refuse qu’on me les
prenne.
— Nous pourrions peut-être le lui dire, suggère Moscoso.
— Oui, quelqu’un de con ance. Quelqu’un que je puisse envoyer
sur-le-champ. Un Galicien. Je vais envoyer Antonio de San Jorge.
Préviens-le qu’il prend la mer dès demain matin.
Et à l’aube, Antonio se tient devant de Soto, qui veut transmettre
un message clair.
— La capitulación, voilà l’essentiel, dit-il. La Ciudad de Mexico et
la région de Nouvelle-Espagne sont à lui. Au nord, il peut voyager
autant qu’il veut, jusqu’à mourir de froid. Mais il ne doit pas aller en
direction de La Florida.
— Oui, mon frère, j’ai compris et je le lui transmettrai.
De Soto appuie son doigt sur la cuisse droite d’Antonio :
— Tu fais face à une créature aux dents acérées, prête à mordre,
et dans quelle direction ne veux-tu pas qu’elle aille ?
— Vers l’est, mon commandant.
— Oui, vers l’est. Il ne va pas vers l’est. Il peut aller n’importe où
ailleurs. Et qui suis-je ?
— Tu es Hernando de Soto de l’Ordre de Santiago, dont la pureté
du sang a été certi ée, gouverneur de Cuba et marquis de La Florida, vétéran du Pérou et du Nicaragua, un conquérant. Mais
pour moi, tu es un membre de la famille, tu es mon frère, et je ne te
décevrai jamais.
De Soto presse son front contre celui d’Antonio.
— Oui, mon frère. C’est pour cela que je t’envoie.
Tandis qu’il attend des nouvelles de ses marins et d’Antonio de San
Jorge, de Soto achète un domaine et du bétail.
— Pour toi, dit-il à Isabel, et tu auras le titre de gouverneur de
Cuba en mon absence. Les autres épouses, dont Doña Leonor,
resteront à La Havane avec toi.
— Je garderai les deux yeux sur elle, dit Isabel. Ses mains sont
prêtes à plonger dans la première plaie venue.
De Soto a le sou e court dès qu’il songe à ce qu’il aurait pu avoir.
— Tu as beaucoup d’esclaves dans cette nouvelle maison, et c’est
la plus belle de la région.
— Merci, mon amour, dit Isabel avant de lui donner un baiser,
que de Soto endure.
Puis il attend, toujours trop longtemps, tout est toujours d’une
lenteur insupportable, mesurée en mois plutôt qu’en jours, et quel
plaisir peut-il savourer ? Il ne peut avoir Doña Leonor, ni tuer des
hommes, ni prendre de l’or ou des terres. Simplement attendre le
retour de ses hommes, se demander s’ils rentreront un jour.
Antonio de San Jorge revient le premier, galopant jusqu’au domaine
de de Soto dès l’instant où son navire accoste.
— Mon frère, dit de Soto. Apporte-moi de bonnes nouvelles.
— Elles sont bonnes, oui, mon frère. Je suis rentré aussi vite que
possible mais les navires sont lents. Le trajet depuis La Ciudad de
Mexico est souvent soumis à des vents contraires. Nous avons dû
voguer plus loin au nord.
— C’était bien assez rapide, dit de Soto. Te voilà. Añasco n’est pas
encore rentré d’exploration sur la côte de La Florida, alors qu’il a le
vent en poupe à l’aller comme au retour.
— Il n’est toujours pas rentré ?
— Non. (De Soto lève les mains et les laisse retomber, illustrant le
peu de contrôle qu’il a sur la situation.) Alors, quelles sont les
nouvelles ?
— Don Antonio de Mendoza te rassure sur ses intentions. Sa
destination sera loin de celle que tu veux atteindre. Il a rme que
nos deux expéditions ne se croiseront pas et il te propose son
assistance pour la tienne.
De Soto est heureux de l’entendre.
— Ce sont de bonnes nouvelles, en e et. Merci, mon frère.
Le retour d’Añasco apporte une saveur di érente. De Soto est appelé
lorsque les navires accostent, il se hâte d’aller accueillir ses marins
mais les découvre qui avancent à quatre pattes vers l’église.
Cinquante hommes qui se succèdent sur la route en terre,
progressant lentement.
— Relevez-vous, dit de Soto.
— Je t’en prie, mon frère, dit Añasco, en tête de la marche, ses
hommes derrière lui. Nous avons fait des promesses. Nos prières ont
été entendues et nos promesses doivent être accomplies.
— Oui, bien sûr, dit de Soto, et il se rend à l’église avant eux,
s’assied sur un banc au premier rang, sa place habituelle.
Il contemple Jésus sur la croix et il sait, comme il l’a toujours su,
qu’il y a bien plus que Jésus. Le paradis est un lieu fréquenté, il doit
y avoir des disputes, les hommes paient pour ces disputes. Les
anges, déchus ou non, les démons, la Vierge, les saints, tous se
querellent, alors comment le monde pourrait-il ne pas être à leur
image ? Et il y a d’autres paradis, aussi, peuplés d’autres indigènes,
ravagés par de grandes guerres, surtout les dieux des Maures, mais
aussi ceux des indigènes et des esclaves et bien d’autres encore,
innombrables. De vastes expéditions envoyées d’un paradis à l’autre,
des milliers d’anges vêtus d’armures, brandissant leurs arbalètes et
leurs épées. Il aimerait se trouver à la tête d’une telle expédition, et
après sa mort, c’est peut-être ce qu’il fera. Il aura certainement été
remarqué et reconnu pour tout ce qu’il aura accompli ici-bas, et
encore davantage après la conquête de La Florida. Il fera de
nouveaux exploits au paradis.
De Soto s’agenouille devant la croix, croise les mains et incline la
tête.
— Jésus, dit-il à voix haute, sans craindre qu’on l’entende.
Accepte que je commande tes rangs, que je provoque la chute
d’autres paradis, que je terrasse d’autres dieux avec ton épée.
Quand Añasco et ses hommes arrivent, ils s’approchent aussi près
que possible de la croix, à quatre pattes, et marmonnent des prières,
certains sanglotent même. Ils ont beau remercier le seigneur, ce qui
est une bonne chose, ils se comportent pourtant comme des femmes.
De Soto est furieux mais ne peut pas le montrer, bien entendu. Il
quitte l’église et attend à l’ombre près de la baie, qu’Añasco vienne
le retrouver.
— Mon frère, dit en n Añasco quand il arrive.
Ses hommes ont amené plusieurs indigènes, vêtus d’étranges
peaux de bêtes, comme si les habits n’étaient pas faits pour les
humains.
— Tu t’es absenté longtemps, dit de Soto.
— Oui, nous avons longé la côte, du nord au sud, en quête d’un
endroit propice où débarquer. C’est un rivage peu profond et
mauvais. Même loin au large, il y a souvent peu de fond, comme s’il
était possible de se rendre à pied de Cuba à La Florida.
— Et bien, voilà qui rendra l’expédition plus facile, si nous
n’avons pas à prendre les bateaux.
Añasco ne rit pas. Il voit bien que de Soto n’est pas d’humeur.
— Nous avons voyagé si longtemps que nos vivres se sont
épuisées, nous avons mangé des coquillages pêchés dans les hauts-
fonds, nous avons assommé des oiseaux sur les îles. Ils ne nous
fuyaient pas, ils levaient simplement la tête et attendaient d’être
mangés.
— Vous avez donc eu la tâche facile.
— Mon frère, mes hommes ont sou ert. Personnellement, peu
m’importe, mais eux, je pense qu’ils vont avoir besoin de repos.
— As-tu trouvé un endroit convenable où débarquer ?
— Oui, une baie assez profonde mais éloignée du rivage. Il n’y a
pas vraiment de bon endroit sur cette côte, et les terres, elles aussi,
sont di cilement praticables. La région est très humide et envahie
de végétation. Beaucoup de serpents, de lézards géants et de
moustiques.
— Je suis déjà au courant. Nous les avons vus en traversant l’île
depuis Santiago.
— Pas une contrée facile.
— Mais y a-t-il de l’or ? Nous devrions montrer de l’or à ces
indigènes et le leur demander.
On apporte des bagues et des bracelets en or, issus du Vieux
Monde et du Nouveau.
— Avez-vous cela, à La Florida ? demande de Soto.
Il montre l’or, puis les indigènes et le nord, en direction de leur
terre natale.
Les indigènes sont bronzés et ridés par le soleil, et ils portent des
peaux d’animaux, mais nes, aucune armure, ils sont pratiquement
nus. Ils arborent quelques plumes, aussi, comme s’ils se prenaient
pour des oiseaux. Ils ne ressemblent en rien aux Incas.
Ils acquiescent, montrent l’or et pointent le doigt vers le nord et
leurs terres, qui sont désormais les siennes bien qu’ils ne le sachent
pas encore.
— De l’or ? demande de Soto, et ils acquiescent encore.
Leurs mains en amassent des tas entiers dans l’air.
— Bien, dit de Soto en se tournant vers Añasco, c’est bon signe.
— Je ne suis jamais sûr de comprendre ce qu’ils cherchent à dire,
admet Añasco.
Les indigènes se miment en train de manger en montrant à
nouveau leurs terres.
— Je crois qu’ils disent qu’ils ont du maïs, tente Añasco, mais qui
sait…
— Du maïs et de l’or, c’est tout ce qu’il nous faut, mon frère. Et
des esclaves pour Vasco.
— Des esclaves, nous en trouverons. Par contre, je ne suis pas sûr,
pour l’or. Nous n’en avons pas vu, et ce n’est pas dans ce genre de
terres qu’on trouve de l’or. Les rivières sont de simples marécages,
rien n’y est stable. Le sol n’est que sable et vase.
— La Florida est vaste, dit de Soto. Tu n’en as vu qu’un coin.
— C’est vrai, mon frère.
— Nous en saurons bientôt davantage.
OceanofPDF.com
LE jour vient où Kana’ti prend son arc et quelques plumes, puis
grimpe vers l’est. L’arc est fait d’une branche solide courbée par une
épaisse bande de boyaux. Il a toujours existé, d’aussi loin que
remontent les souvenirs du garçon. Les plumes semblent venir de
nulle part. Kana’ti ne regarde pas en arrière, il avance lestement en
longues enjambées.
Les garçons attendent un peu puis le suivent, cachés derrière les
arbres et prenant soin de ne pas faire craquer de brindilles. Kana’ti
parcourt plusieurs ancs de collines aux forêts denses, une ombre
déterminée qui avance en une ligne presque droite, ce qui semble
impossible, puis bifurque en direction d’une vallée dans laquelle
s’étire un marécage où poussent d’épais bosquets de roseaux courts.
L’Enfant Sauvage s’arrête et dit :
— Attends ici.
Il se redresse, se penche légèrement en arrière, les yeux fermés, le
visage baigné de soleil, puis il disparaît soudain, évaporé, et à
l’endroit où se trouvait sa joue, une petite plume duveteuse d’oiseau
volette vers le sol dans un rai de lumière. Elle est soulevée par le
vent et sou ée pour venir se poser sur l’épaule de Kana’ti à l’instant
où il entre dans le marécage.
Le garçon est émerveillé et ne peut plus bouger. Il sent l’odeur du
marécage, des herbes puantes qui poussent sur la berge et de tout ce
qui pourrit à l’intérieur, mais il ne voit pas ce que fait Kana’ti parmi
les roseaux.
L’Enfant Sauvage, lui, perché sur l’épaule de Kana’ti, le voit
choisir avec soin un roseau robuste et droit, qu’il coupe près de la
racine à l’aide de son couteau de pierre. Il entaille l’extrémité et y
glisse les plumes, toutes droites comme des nageoires de poisson. À
l’autre bout, il attache un minuscule fragment de pierre noire taillée
en pointe.
Kana’ti en fabrique d’autres puis sort du marécage pour revenir
dans la forêt. Une brise sou e la petite plume d’oiseau sur son
épaule et la fait tomber à terre où, quelques instants plus tard,
l’Enfant Sauvage reprend sa forme habituelle, se déployant comme
s’il venait de naître. Il retourne au pas de course auprès de son frère
et lui raconte ce qu’il a vu.
— On ne devrait pas le suivre davantage, dit le garçon. On en sait
déjà trop.
Mais l’Enfant Sauvage se contente de sourire et emboîte le pas de
Kana’ti, sachant pertinemment que son frère le suivra.
— Dépêche-toi, dit-il.
Kana’ti grimpe à présent, il gravit le anc d’une haute montagne
presque jusqu’à son sommet, un lieu de roche à nu, de falaises et
d’énormes rochers. Les nuages bas s’y accrochent, un lieu froid de
brume et de mousse d’un vert éclatant sur les troncs d’arbres.
Kana’ti longe un a eurement et s’engage dans un repli de la montagne, le genre d’endroit propice pour une grotte. Il y a un
rocher qui lui arrive à la taille, il le pousse de côté et aussitôt, un
cerf bondit, étrange créature jaillissant des entrailles de la
montagne, coi é de larges bois, alerte mais pas en fuite. C’est le
premier cerf vivant que voient les garçons. Il attend non loin de
Kana’ti, fait plusieurs pas nerveux sur place tandis que Kana’ti cale
le bout emplumé du roseau contre la corde en boyaux de l’arc, vise
l’animal et relâche la tige de roseau qui fend les airs.
Si rapide qu’elle en est presque invisible, mais la tige est à présent
plantée dans le anc du cerf, juste derrière son épaule, la pierre
enfoncée profond et seules les plumes en dépassent, du sang qui
s’écoule à ot de la tige creuse.
Le cerf n’émet aucun son, aucune plainte, il tombe simplement à
genoux, puis sur le anc, et il reste étendu là, les yeux ouverts,
tandis qu’il meurt.
Les garçons sont si enthousiasmés qu’ils voudraient dire quelque
chose mais ils gardent le silence et se cachent lorsque Kana’ti
replace le rocher et fait deux entailles dans les pattes postérieures
du cerf, près des chevilles, avant d’y insérer les pattes antérieures. Il
transporte la bête de cette manière, les pattes accrochées à ses
épaules, et reprend le chemin de chez lui.
L’Enfant Sauvage guide son frère au bas d’une crête, hors de vue
de Kana’ti, progressant plus vite sans aucun fardeau à porter. Il n’est
jamais perdu, semble toujours savoir de quel côté tourner à chaque
montée et à chaque descente, le monde fait pour lui ou par lui.
— Maintenant, on sait, dit-il. Ce n’est pas un chasseur si
redoutable, nalement. Il porte bien son nom, il est juste chanceux.
— Nous avons tout ce qu’il faut pour manger, dit le garçon. Il
rapporte du gibier.
Mais il sait que les ennuis ne font que commencer.
La forêt est dépourvue de chemins. Aucune sente de gibier, nulle
trace d’autres humains. Seul Kana’ti y est déjà passé. Le garçon a le
sentiment qu’il ne devrait pas être là. Mais il suit son grand frère et
ils atteignent le campement, attendent près du feu, allongés sur le
dos dans la terre molle. Au-dessus d’eux, les arbres semblent
tournoyer devant les nuages.
— Tu es une forme plus ancienne, dit le garçon. Presque aussi
ancienne que les arbres.
L’Enfant Sauvage rit.
— J’ai été recréé aujourd’hui, dit-il. Je le suis chaque jour.
Selu sort lorsque Kana’ti arrive en portant le cerf. Elle sent sa
présence bien qu’il n’ait fait aucun bruit. Elle saisit le cerf par les
bois et le traîne plus loin entre les arbres, vers un nouvel endroit, et
ils entendent son couteau déchirer la peau, ils sentent l’odeur du
sang et des entrailles tandis que Kana’ti fait un feu. Elle découpe de
longues lamelles de viande dans l’épaule, les pattes postérieures et
le dos, que Kana’ti en le sur de nes branches pointues avant de les
tendre aux garçons pour qu’ils les fassent griller au-dessus des
ammes.
— Vous n’avez rien d’autre à faire que manger et dormir, dit
Kana’ti. Et cela pourrait durer éternellement. Tout est facile pour vous. Mais vous y mettrez un terme demain. Je le sais. Vous sèmerez
le chaos. Il n’y a aucune paix en vous.
— On peut être bons, dit le garçon.
— Non, dit Kana’ti.
L’Enfant Sauvage semble ne rien entendre de tout ceci. Il se
contente de scruter sa viande qui grésille et se rétracte et noircit sur
son bâton, hypnotisé comme s’il scrutait le soleil.
Le garçon a le sentiment d’être le seul à pouvoir choisir ou
changer. Tous les autres sont immuables. Il a du mal à dormir cette
nuit-là, sachant qu’un changement se pro le, un changement qu’il
n’a pas choisi, et son frère aîné est toujours éveillé à ses côtés, il
attend.
OceanofPDF.com
LA otte de de Soto est bientôt prête pour l’expédition vers La
Florida quand un phénomène étrange se produit avec un navire en
approche. On appelle de Soto au port pour qu’il en soit témoin.
— Il a déjà e ectué deux approches, lui dit Moscoso.
Ils sont fouettés par la pluie et le vent, en poste au bord de l’eau.
Les vagues déferlent, blanches. La tempête fait rage, la mer
déchaînée au-delà de l’entrée du port. Mais le navire lutte pour
regagner le large.
— Pourquoi n’entrent-ils pas ? demande de Soto. Ils seraient à
l’abri ici. Ils sont juste à l’entrée.
— C’est ce que nous ne comprenons pas. C’est pour cela que je t’ai
fait venir.
La proue du bateau s’obstine à revenir vers la terre ferme à
chaque fois qu’il grimpe à la crête d’une vague et prend le vent. Ils
n’ont hissé que quelques petites voiles mais foncent pourtant à
pleine vitesse, laissant derrière eux un large sillage.
— S’ils n’entrent pas, ils sont perdus, dit Moscoso.
D’autres hommes se sont rassemblés sur le rivage pour observer.
Certains hurlent au navire de faire demi-tour.
— Des idiots, dit de Soto. Ou des criminels.
— Mais c’est un navire espagnol, dit Moscoso. Ni français ni
d’aucune nation qui aurait des raisons de nous craindre.
Le bateau est à nouveau sou é vers le port, et cette fois, il vire de
bord et vogue à toute vitesse vers l’entrée. Sur la rive, les hommes
poussent des cris d’encouragement et agitent les bras pour lui faire
signe d’approcher.
Le navire évite les écueils et se met en sécurité, à l’abri des
vagues, puis abaisse les voiles et jette l’ancre aussi loin que possible
de la ville, tout en restant dans le port.
— Curieux, dit de Soto. Je veux les rencontrer. Envoyez une
escouade pour découvrir qui ils sont.
De Soto retourne attendre à l’église. Il avance vers sa place
habituelle, sans peur, et s’adresse à Jésus à haute voix :
— Tu œuvres par énigmes. Tout est noir et incertain. Tu fais
surgir des tempêtes et des événements incompréhensibles. Tu es
comme la magicienne Urgande. Nous ne saurons rien avant
longtemps, notre destin connu mais pas de nous-mêmes avant qu’il
ne soit trop tard. Alors voilà ma question. Si tu veux que nous nous
battions en ton nom, pourquoi rendre les choses si di ciles ?
On appelle de Soto dehors, en n.
— C’est ton compañero, Hernan Ponce de Leon, annonce Moscoso.
— Hernan ? Mon compañero, et il tente de m’éviter ?
Moscoso ne répond rien. Il ne dira rien au sujet de l’homme le
plus proche de de Soto, celui avec qui il est censé partager tout
équitablement jusqu’à la mort.
— Conduis-moi à lui tout de suite, dit de Soto.
La pluie tombe toujours, le vent hurle, mais ils ont trois puissants
rameurs et, au moins, ils sont protégés des vagues. Ils approchent
lentement du navire de Leon.
— Il a jeté l’ancre bien loin, crie de Soto à Moscoso par-dessus le
vent. Il se cache loin de moi. De moi.
De Soto se tape le torse.
Le navire oscille et tangue à l’autre bout de l’ancre, prenant le
vent d’un côté et penchant brusquement, puis revenant pour le
prendre de l’autre côté. Ils l’abordent et s’accrochent aux cordages.
— Hernando, dit Leon, bras écartés. Compañero.
Ils entrent dans la cabine de Leon, dont l’odeur re ète les trop
nombreux jours passés en mer.
— Compañero, dit de Soto. Oui, compañero. Et nous t’avons
regardé te détourner trois fois de la sécurité de ce port.
— Une tempête terrible, dit Leon. Tout était incertain. Mais Dieu
soit loué, nous avons en n trouvé refuge.
— Et le Pérou ? Comment vont les a aires au Pérou, mon frère ?
Et où vogues-tu à présent ?
— Vers l’Espagne, mon frère.
— Et avec quoi, et pour quoi ? As-tu vendu toutes nos possessions
au Pérou ?
— Non, mon frère. Nous possédons encore beaucoup de choses là-
bas.
De Soto voit bien que son compañero ne partagera aucun détail.
— Viens donc chez moi, pour manger, boire et te reposer.
— Demain, rétorque Leon. Cette tempête m’a épuisé. Désolé, mon
frère. Il faut que je dorme. Mais nous boirons ensemble demain.
Quelque chose ne va pas, de Soto le sait. Ils retournent à leur
chaloupe, se laissent pousser vers le rivage, un trajet facile pour les
rameurs, mais il dit à Moscoso :
— Il cache quelque chose. Poste des sentinelles cette nuit. Tout le
long de cette portion de rivage, mais dis-leur de rester cachées. Je
veux savoir s’il vient à terre et ce qu’il y fait.
Sa barbe, argentée sous la pluie, ses yeux noirs et petits. Moscoso
sait pertinemment qu’il ne doit pas poser de questions.
Et quelques heures se sont à peine écoulées qu’il est déjà devant la
porte de de Soto, qu’il le tire du sommeil et lui dit :
— Mon frère, tu avais raison. Viens voir.
Ils longent la côte à cheval sous la pluie, dépassent l’endroit où le
navire de Leon est au mouillage. De la mangrove, et tout est
dissimulé, mais Moscoso guide de Soto jusqu’à un endroit où deux
co res en bois robustes ornés d’acier ont été abandonnés.
— Il a envoyé des esclaves noirs pour débarquer ces co res à terre
en toute discrétion, mais ils se sont enfuis en nous voyant.
Approchez les lanternes, dit Moscoso à ses hommes, et ouvrez ces
co res.
De l’or, l’éclat de l’or comme aucun autre éclat en ce monde,
surtout loin des palais, exposé simplement dans la boue et la pluie et
l’obscurité, changeant les lanternes en un millier de chandeliers.
De Soto s’agenouille devant un co re, y plonge la main et en
soulève des pépites, lourdes et asymétriques mais bien plus parfaites que tout ce qui existe. Des pierres précieuses, aussi, brutes, rouge
rubis et bleu saphir.
— Je veux être plus proche de l’or, dit de Soto. Je veux le devenir,
je veux le respirer, le regarder s’écouler en gouttelettes de mon
corps.
Nul commentaire de Moscoso ni des hommes, mais peu importe.
De Soto enfonce les deux mains dans l’or, sent son poids, rassurant.
— À moi, dit-il. La moitié est à moi, mais mon compañero allait
me le voler. Mon compañero, avec qui tout doit être partagé
équitablement. Une trahison innommable. Je n’ai pas de mots pour
la quali er. Emportez les deux co res chez moi et cachez-les, et n’en
parlez à personne. Si vous parlez, vous êtes morts.
Au matin, de Soto reçoit la visite de Leon.
— Compañero, dit-il. Bienvenue. Tu es matinal. Tu t’es bien
reposé ?
— Oui, merci.
— Alors, tu dois être content. Tu es arrivé sain et sauf, et nous
voilà réunis.
— Oui, oui.
Leon cache plutôt bien sa peine. C’est beaucoup d’or perdu.
— Eh bien moi, je ne suis pas si content que ça, réplique de Soto.
— Ah ?
— Nous avons fait en sorte de nous maintenir en vie
mutuellement, tu te souviens ? Nous avons survécu à toutes ces
batailles. Et nous avons beaucoup gagné ensemble, pas vrai ?
— Oui. Au Nicaragua, au Pérou.
— Et nous avons fait un pacte, que j’ai respecté. J’ai des témoins
pour chaque butin. Je suis resté ton dèle compañero.
— Et moi aussi, mon frère.
De Soto leur verse du vin.
— Tiens, mon frère, dit-il en tendant un verre à Leon. Bois mon
vin.
Leon prend une gorgée et observe attentivement de Soto.
— Viens t’asseoir ici, maintenant, où je m’assieds habituellement.
Leon reste debout.
— Tu n’as rien à me dire ? demande de Soto.
Mais Leon demeure silencieux, son visage est celui d’un étranger.
Il est vrai qu’ils ont été séparés, trop loin, trop longtemps, mais
de Soto n’aurait jamais cru cela possible.
— Apportez les co res, ordonne de Soto à l’un des gardes postés à
la porte.
Et il regarde Leon tandis qu’on pose les deux lourds co res à terre
et qu’on les ouvre.
— Tu n’as rien vendu au Pérou ? demande de Soto.
— J’ai vendu mon domaine et mes esclaves. Cet or est à moi.
— Compañeros. Nous partageons tout équitablement. Ce qui est là-
dedans me revient de moitié, bien entendu, mon frère, et tu as
essayé de me le cacher, tu as ordonné à des esclaves de le porter à
terre en pleine nuit. Des esclaves ! Ils auraient pu tout prendre pour
eux. Tu n’as même pas été prudent avec notre or. Mais la trahison, les mensonges, le manque de con ance en notre relation, mon frère.
C’est ça que j’essaie de comprendre.
— Ce que tu as rapporté en Espagne me revenait aussi de moitié,
et pourtant, tu as tout dépensé, non ?
— J’ai gagné une capitulación. Nous avons désormais Cuba et La
Florida. Tu m’accompagneras à La Florida et tout ce que nous y
obtiendrons sera partagé équitablement entre nous. Ce que j’ai
dépensé, je l’ai fait en notre nom à tous les deux.
— Je rentre en Espagne, mon frère. Écoute, je ne suis plus comme
toi. (Leon s’installe sur le fauteuil que lui a proposé de Soto.) Je suis
fatigué. Je veux vivre sur les terres qui m’ont vu naître. Je ne veux
pas prendre part à une nouvelle expédition. Je suis désolé mais c’est
la pure vérité.
De Soto éprouve une rage qu’il ne comprend pas, si soudaine. Il
sait qu’il ne devrait pas parler.
— J’étais un homme di érent, à l’époque, continue Leon. Et je
vois que toi, tu as la force de continuer. Pas moi.
— La Florida, dit en n de Soto. C’est une contrée plus vaste que
nous n’en avons encore jamais vu. C’est là-bas que nous
rencontrerons la gloire, que nous gagnerons notre honneur et que
nous passerons à la postérité. Cet or n’est rien, comparé à ce que
nous trouverons là-bas.
— Oui, mon frère. Tu y trouveras tout cela, j’en suis certain. Mais
j’ai besoin de rentrer chez moi. Et ce que tu vois dans ces co res,
tout est à moi. Ce sont les biens que j’ai vendus au Pérou pour pouvoir m’acheter une maison en Espagne. La Florida est à toi, et
Cuba, et tout ce que tu pourras encore conquérir.
N’importe quel autre homme serait déjà mort. La rage submerge
de Soto.
— Non, mon frère, dit-il, bien qu’il peine à parler. Je vais
t’expliquer ce qui va se passer. (De Soto s’approche tout près de son
compañero.) Tu es lié à moi, et moi à toi. Alors si tu refuses de
respecter notre accord, je détruirai ton navire et je vous emmènerai,
toi et tes hommes, et s’il faut t’enchaîner, nous t’enchaînerons.
Leon paraît accablé.
— Nous allons signer un nouveau contrat, poursuit de Soto. Tu
vas attester que mes dépenses en Espagne étaient justi ées. Tu vas
attester que la moitié de cet or est à moi. Et tu vas attester une fois
encore que nous sommes compañeros, que pour le restant de nos
jours, nous partagerons tout de façon équitable, un serment qui ne
pourra jamais être brisé. Car c’est un serment que tu as déjà fait. La
moitié de tous nos gains à La Florida sera à toi.
Leon tiraille doucement sa barbe, les yeux baissés. Mais il se lève
nalement et toise de Soto.
— Bien, mon frère. Je le signerai. Mais laisse-moi rentrer en
Espagne, je t’en prie. Je ne peux pas prendre part à une nouvelle
expédition.
De Soto observe son ami, ne voit plus ce qu’il y voyait par le
passé.
— Alors, vas-y, dit-il.
Leon signe le nouveau contrat et de Soto garde un des co res,
mais il sait que tout ce qu’ils ont signé n’a aucune importance. La
vie des hommes est trop courte, ils sont trop faibles et le monde est
trop vaste. On ne peut rien conserver, on ne peut jamais revenir en
arrière. La seule chose que nous sachions réellement, c’est là où
nous allons ensuite, et son compañero a choisi de ne pas se joindre à
lui.
Avant de partir pour La Florida, de Soto fait rédiger son testament,
au cas où il périrait.
Il prend plusieurs hommes comme témoins, Fray Juan de Gallegos
et Fray Francisco de la Rocha. Moscoso est présent, lui aussi, ainsi
qu’Antonio de San Jorge et d’autres hommes de con ance, même
Leon et Tovar, malgré leur trahison.
— Vous êtes tous témoins de mes souhaits décrits ici même, et
vous êtes tous responsables d’en assurer la réalisation après ma
mort.
— Oui, mon frère, dit Moscoso.
— Bien évidemment, mon corps devra être rapporté à Jerez de
los Caballeros, à l’église de San Miguel, et je devrai y reposer aux
côtés de ma mère et de mon père.
— Et s’ils sont déjà enterrés ailleurs ? demande Antonio. À
Badajoz, par exemple ?
— Alors ils devront être déplacés.
Le silence en réponse. Personne ne veut accepter d’exhumer un
cadavre.
De Soto lève les mains, essaie de saisir quelque chose.
— L’important, c’est que ma sépulture soit remarquable. D’ici
mille ans, quiconque entrera dans l’église devra voir ma sépulture
avant tout le reste. Je dois avoir ma propre chapelle et mon autel à
l’intérieur de l’édi ce, plus grand que tout. Une sculpture de moi,
ressemblante, en pleine force de l’âge, trônant en pierre pour
l’éternité, mes ossements en dessous, et mes parents de chaque côté,
ainsi qu’un large tissu noir, assez épais pour résister au passage des
siècles, orné de la croix rouge de l’Ordre de Santiago. Qui j’étais ne
doit jamais être oublié. Mes armoiries seront exposées au-dessus et
empliront la chapelle, et de l’or, tellement d’or. Je serai sculpté en
blanc, mes parents aussi, purs, mais tout le reste sera couvert d’or.
De Soto tourne le visage vers les cieux, comme s’il n’y avait plus
de plafond, et il marche en cercles, bras levés.
— Je laisse des fonds pour tout ceci. Pour un chapelain, qui doit
être un membre de ma famille a n qu’il ne manque jamais à ses
devoirs. Génération après génération. Et des messes, des messes
quotidiennes pendant mille ans, et plus encore, et lors des grands
jours, notamment à la date de mon anniversaire. Nous devons
détailler tout leur contenu, et ce qu’il y sera dit.
Ses volontés sont notées par écrit.
— Je commanderai les grandes légions de notre Seigneur au ciel,
nous saccagerons d’autres paradis, aussi doit-il y avoir un lieu
adéquat sur terre, un point central où tous pourront se souvenir, et
les récits seront racontés partout, à La Florida et au Pérou et au
Guatemala et à Cuba et à travers toutes les autres contrées, au nord et à l’est de ma demeure. (Et cela donne une idée à de Soto.) À La
Florida, la ville qui prospérera le plus, quelle qu’elle soit, devra être
baptisée De Soto, on y bâtira une autre église et une autre chapelle,
et même s’il n’y a aucun ossement en terre, il faudra y ériger une
sculpture de moi, ressemblante, un deuxième lieu de recueillement
car j’ai fait en sorte de relier ces deux mondes. Et sur le sol, quelque
chose qui n’aura encore jamais été vu ailleurs, dans aucune autre
chapelle. (De Soto est enthousiaste, une vision.) Quelque chose qui
révolutionnera l’architecture des cathédrales, quelque chose qui
m’appartiendra. Les corps des indigènes tombés au combat, leurs
corps sculptés à moitié enfouis dans le sol. Comme s’ils cherchaient
à se relever mais n’y parvenaient pas, asservis jusqu’à la n des
temps. Vasco aura ses esclaves vivants mais j’aurai conquis les miens
pour l’éternité, a n que nul n’oublie. En Espagne aussi, la même
sculpture a n que tous le sachent.
La première soirée tout entière se déroule ainsi, son testament
détaillant les ornements et les messes et combien de corps exposés,
cherchant à se relever. De Soto trop enthousiaste pour dormir cette
nuit-là, sachant qu’il conquerra un nouveau monde, mais aussi
quelque chose de l’ancien, dans la manière dont on demeure dans
les mémoires, dans l’aspect d’une église, sa marque laissée dans les
centaines ou les milliers d’églises qui seront bâties plus tard. Ce qu’il
imagine s’approche de la sainteté. Sa mémoire célébrée d’abord par
ces sépultures, puis par ses statues érigées dans les églises de toute
la chrétienté, dressé dans son armure, portant la croix de l’Ordre
de Santiago, brandissant son épée pour lutter contre les in dèles. À ses côtés, Isabel respire profondément comme un animal moite
dans la nuit, inconsciente de l’honneur qu’elle a d’être témoin de
tout ceci.
Le lendemain matin, il aborde les passages les moins intéressants
de son testament : qui hérite de sa fortune. Son épouse, bien sûr,
aussi peu méritante soit-elle, si ce n’est pour le bétail et les relations
haut placées, et puis ses bâtards, ls et lles, mais pas Leonor, la
lle de Tocto au Pérou. Il ne laisse rien à Tocto, ni à leur lle. Il
rêve toujours de Tocto, quelque chose de rebelle, qui lutte
obstinément. Il lègue de l’argent à son mayordomo, à son sculpteur, à
son secrétaire, et des dots à toutes les pauvres orphelines de sa
descendance, puis à toutes les pauvres nobles orphelines de la cité
de Jerez de los Caballeros. Mais pas à Tocto, qu’il appelait Leonor,
le prénom de sa mère, ni à leur lle Leonor, rien pour ce nom-là.
De Soto donne en n l’ordre de charger les navires, et il emporte tout
le matériel nécessaire, hommes compris. Un maître charpentier de
marine qui ne veut pas partir est emmené contre son gré, et même
un barbier.
Leon regarde la otte prendre la mer le dimanche 18 mai 1539, il
attend une semaine puis porte plainte auprès de Juan de Rojas,
a rmant que les dix mille pesos donnés à Isabel lui ont été soutirés,
qu’il ne les lui devait pas, qu’il les avait donnés par simple crainte
d’y perdre la vie, et qu’ils doivent lui être rendus, sans quoi
l’empereur d’Espagne en entendra parler.
Mais Isabel peut s’avérer plus méchante que de Soto, et plus
intelligente. Elle rétorque à Juan que la dette de Leon est bien plus
élevée et qu’il devrait être emprisonné jusqu’à ce que les comptes
soient faits. Leon se hâte alors d’embarquer à bord d’un navire et
s’en va.
Le bateau qu’il avait pris pour voguer jusque-là est parti, lui, avec
l’expédition de de Soto. Il fait partie des cinq nefs capables de
transporter un grand nombre d’hommes et de lourdes cargaisons. Il
y a également deux caravelles, plus petites et plus rapides, avec une
coque plus plate, ainsi que deux brigantins que l’on peut propulser à
la rame, qui peuvent transporter des hommes et des vivres sur la
terre ferme ou remonter le cours des rivières, et que l’on remorque à
l’arrière des nefs pendant les traversées en mer.
Ce voyage est plus facile et au bout d’une semaine, le dimanche
25 mai, jour de la Fête d’Espiritu Santo, ils aperçoivent des îles au
ras de la mer, au large de la côte de La Florida, et ils ont déjà atteint
la zone de hauts-fonds. Ils jettent l’ancre loin du rivage, à une ou
deux lieues, et il n’y a que quatre brazas d’eau, une braza équivalant
à la taille d’un homme adulte.
— Nous ne sommes pas assez proches, dit de Soto. Où sommes-
nous ?
Añasco est à ses côtés. Les mois qu’il a passés à longer cette côte
étaient censés faciliter leur accostage.
— Des signaux de feux, dit Añasco. Ce sont des signaux de feux,
les indigènes informent les autres de notre arrivée.
— Mais de notre arrivée où, exactement ?
— Je n’ai encore jamais vu ces îles, continue Añasco. Je suis
désolé. Mais si nous poursuivons encore vers le nord, je devrai
reconnaître les lieux.
— Avec tous ces bancs de sable, il faut absolument que nous
sachions où nous sommes, dit de Soto.
Añasco se contente d’acquiescer, clairement mécontent.
Les deux hommes embarquent sur un brigantin avec Alonso
Martin, le pilote de la otte, et une équipe de rameurs, puis ils se
dirigent vers le rivage. Des îles sablonneuses et des palétuviers
rouges, une eau bleu clair peu profonde, des trous plus sombres
d’algues et de végétation sous-marine. Du corail, aussi, et des
rochers. Des endroits trop a eurants, même pour le brigantin, et ils
doivent changer de cap.
— Tu reconnais quelque chose, maintenant ? demande de Soto.
— Non, dit Añasco.
— Des mois, dit de Soto. J’ai attendu des mois entiers pendant
que tu naviguais et ramais le long de la côte tout entière, soi-disant,
à assommer tes oiseaux et à faire des festins de coquillages, tout ça
pour éviter ce qui est en train de se produire. L’intérêt principal de
ta première expédition était de nous conduire à Bahia Honda
maintenant, où nous pourrions jeter l’ancre sans encombre en eaux
profondes.
— C’est juste que toute La Florida se ressemble, chaque parcelle.
Il n’y a que de la mangrove et des plages de sable, ni colline ni
montagne pour servir de repère, pas même d’arbre un peu plus haut. Les plus élevés sont les rouges sur le bord, qui cachent tout. Et il n’y
a que des hauts-fonds, partout. Tu vas le découvrir par toi-même.
— Je ne veux pas le découvrir par moi-même. C’était justement
tout l’intérêt.
La nuit commence à tomber aussi rebroussent-ils chemin pour
revenir aux navires mais le vent est contraire, à présent, trop
puissant pour que les rameurs puissent faire grand-chose.
De Soto lâche quelques jurons à propos de la mère d’Añasco, du
vent et des ots, et ils jettent l’ancre non loin du rivage.
— Autant découvrir qui vit ici, dit de Soto. Peu importent mon
expédition ou mes projets, essayons de travailler un peu pour cette
merde de Vasco en lui regroupant quelques esclaves.
De Soto pose le pied pour la première fois sur le sol de La Florida,
pataugeant parmi les bancs de sable, l’eau lui arrivant à peine aux
genoux. Sous la surface, le sable râpeux est constellé de petits
fragments jaunâtres, il se penche plusieurs fois pour les saisir mais
quand il les porte à la lumière, il se rend compte que ce n’est pas de
l’or. C’est le simple re et du soleil crépusculaire qui leur donne cet
éclat.
Après les bancs de sable, la mangrove dense, qu’ils sont obligés de
contourner, ouvrant l’œil pour repérer d’éventuels serpents ou
lézards géants.
— Je n’étais pas censé arriver de cette manière, dit de Soto.
Añasco garde le silence.
Les hommes trouvent des indices de la présence d’indigènes,
surtout leurs déchets : piles de coquillages, lieux faisant o ce de latrines, lambeaux de peaux de bêtes, puis ils atteignent un petit
village, rien qu’une grande maison et quelques petites, si l’on peut
appeler ça des maisons, et toutes désertes.
— Ils résistent plutôt bien, dit de Soto. Il va falloir devenir
excellents tireurs pour viser leur dos.
— Il va bientôt faire nuit, mon commandant, dit Martin. Nous
serons à découvert ici ou dans le brigantin. Ils pourraient revenir
avec des renforts.
— Au Pérou, chacun de nous en a abattu mille. Un empire. Nous
avons capturé un véritable empire avec quelques centaines
d’hommes. Et voilà que tu as peur de deux ou trois misérables
huttes.
Martin s’incline et recule, et personne n’ose ajouter quoi que ce
soit, aussi passent-ils la nuit en armure sur la plage et dans le
brigantin, et si un malheur venait à se produire, personne sur les
navires ne pourrait leur prêter assistance.
Cette nuit-là, de Soto rêve d’oiseaux verts et jaunes éclatants, il en
devient un. Il vole à basse altitude au-dessus des mangroves,
cherche de l’or, des cités, de grandes pyramides mais ne voit que du
vert, du vert à l’in ni, même l’eau est verte.
Au matin, ils tentent de retourner aux navires mais, une fois
encore, le vent est contraire.
— Nous ne pouvons pas quitter La Florida, fait remarquer de Soto,
alors qu’on n’y est même pas encore arrivés. C’était exactement ce
qu’il fallait éviter, Añasco.
Añasco est devenu plus silencieux que jamais.
Baltasar de Gallegos, le capitaine d’une de leurs caravelles, crie
quelque chose à Vasco sur le vaisseau amiral, lui demande d’aller
trouver de Soto pour prendre ses ordres auprès de lui, mais Vasco
n’entend que ce qu’il veut entendre, s’amusant toujours des
déconvenues de de Soto, et rien ne se passe.
Gallegos ordonne donc qu’on jette l’ancre de la caravelle et il lève
les voiles du brigantin, y embarque et tente d’éviter les hauts-fonds,
poste des vigiles au sommet des gréements. Des cris, le chaos, des
manœuvres précipitées.
De Soto leur fait signe de rebrousser chemin. Son brigantin
progresse plutôt bien et il ne veut pas perdre le navire de Gallegos.
La seule bonne nouvelle, quand de Soto rejoint en n la otte,
vient de l’autre brigantin, qui a trouvé l’entrée du port. Y faire
entrer chaque navire risque cependant d’être long. De Soto fait
mouiller la caravelle de Gallegos d’un côté du chenal d’entrée, et
l’autre brigantin du côté opposé. Puis de Soto, Añasco et Martin
utilisent leur brigantin comme navire pilote pour guider les autres,
un par un. Ils naviguent à la voile, lentement, et ils ont beau
surveiller la profondeur en permanence à l’aide d’une ligne de
sonde, ils raclent pourtant le fond. Ce n’est que de la vase,
heureusement, aucun dégât aux coques. De Soto est néanmoins hors
de lui et recommence à parler de poneys.
— Ta mère suce des poneys morts, Añasco ! hurle-t-il a n que
tous les hommes l’entendent.
À chaque fois qu’un bateau racle le fond, une explosion
d’épithètes et de promesses.
— Je t’arracherai la tête et je te chierai dans le ventre !
Ils sont en si fâcheuse posture qu’ils sont contraints de remorquer
plusieurs nefs sur de courtes distances à l’aide des brigantins, les
hommes rament et observent leur lente progression. Cinq jours
durant, rien que pour mettre tous les navires au mouillage.
— Va dans l’eau et nage, Añasco, dit de Soto. Tu pourras tirer la
corde avec tes dents et remorquer mes navires. Ce sera comme tirer
sur la culotte de ta sœur, mais en moins lourd.
Añasco s’est isolé dans un autre monde, dans lequel le corps de
de Soto est sans nul doute transpercé et agellé et découpé en
morceaux, mais il parvient à garder le silence et la vie sauve.
Au cours de ces cinq jours de foire, des hommes débarquent à
terre dans de petites chaloupes pour y chercher à boire et à manger.
Ils trouvent des raisins sauvages qu’ils rapportent à de Soto.
— Pas encore mûrs, lui disent les hommes.
— Tout de même, c’est bon signe, rétorque de Soto. Une terre
d’abondance. Donnez-les à Añasco et assurez-vous qu’il les mange.
Malgré tous leurs e orts, ils n’ont pu jeter l’ancre qu’à quatre
lieues du village où ils ont prévu de débarquer.
— Quatre lieues, Añasco ! hurle de Soto devant les autres
hommes. Tu es un vrai explorateur, comme les écureuils que ta
mère laisse grimper sur elle la nuit, un incroyable pilote. Tu nous
donnes l’avantage dès le début de l’expédition ! Tous les hommes ici
présents te remercient.
Vasco semble amusé, son visage balafré a chant un sourire
narquois, comme d’habitude. Mais de Soto sait parfaitement qu’il ne
doit pas s’en prendre à Vasco. Les cochons, tous les chevaux, les
hommes supplémentaires, et la liste continue à l’in ni.
Leur seule chance véritable, c’est qu’ils sont proches d’une plage.
De la mangrove presque partout, impossible à traverser, mais cette
plage de sable non loin du chenal. Très loin du village où ils étaient
censés accoster, mais ils n’ont pas d’autre choix, surtout pour
décharger les chevaux.
Ils hissent les montures sur le pont dans des sangles en cuir xées
à une corde suspendue à une bôme. Chaque cheval prend un étrange
envol depuis les entrailles du navire, renâclant, les yeux révulsés,
avant d’être passé par-dessus bord et abaissé dans l’eau, où il lutte
tandis que les hommes tentent de le détacher, puis nage vers la
plage. L’eau est peu profonde si bien que les chevaux ont pied et
pataugent presque tout le trajet. Une fois sur la plage, ils ne
s’aventurent pas plus loin. Ils n’aiment pas la forêt ni la jungle d’ici,
quel que soit le nom qu’il faille lui donner.
Vasco s’enfonce à cheval dans la forêt, songeant à ses esclaves. Il y
est rejoint par Añasco, qui veut simplement s’éloigner, et par Osorio.
Seuls cinq gardes les accompagnent. Vasco considère déjà les
indigènes comme ses esclaves, et non comme une menace.
— Nous en avons appris beaucoup sur ta mère et ta sœur, dit
Vasco à Añasco tandis qu’ils traversent des bras d’eau salée où la
végétation est di érente.
— Il va trop loin, dit Añasco.
— Je n’avais jamais imaginé autant d’animaux, dit Vasco. Est-ce