La contrée osbcure

David Vann · Chapitre 1 sur 3 · partie 7/14

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La contrée osbcure

La Contrée obscure

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 14 parties.

brûlante. Avant d’avoir pu remonter, il est aussi noir que le petit

serpent Uksuhi.

Les animaux se réunissent à nouveau. Ils n’ont toujours pas de

feu, le monde est froid, aucun oiseau, ni serpent, ni quadrupède ne

veut tenter sa chance, craignant désormais tous le tronc brûlant.

— Le sycomore s’est vengé, disent-ils. Nous ne pourrons que rêver

du feu, être nargués, le voir fumer sans jamais sentir sa chaleur.

Nous ne sommes pas destinés à l’utiliser.

Mais l’araignée d’eau annonce qu’elle ira. Elle a le corps couvert

de rayures rouges, un duvet de poils noirs, ce sont déjà les couleurs

du feu, elle peut courir sur l’eau et plonger sous la surface, ils savent

tous que sa traversée jusqu’à l’île sera facile.

— Mais comment rapporteras-tu le feu ? demandent-ils. Tu es si

petite.

— Je me débrouillerai, dit-elle, et elle tisse un minuscule bol tusti,

étroit à sa base, puis s’élargissant pour rétrécir à nouveau, une

forme magni que, argentée dans la lumière du jour. Elle l’accroche

à son dos avec ses soies et se met en route dans l’herbe sans rien

craindre des autres animaux qui connaissent son objectif et

s’écartent pour lui laisser le passage. Mais quand elle atteint l’eau où

elle doit marcher pour la première fois, elle a peur car ce qui rôde

sous la surface n’a pas assisté au rassemblement des animaux et se

moquera bien de son objectif, et elle est si petite, si facile à dévorer.

Elle court aussi vite qu’elle peut mais elle sait qu’à chacun de ses

pas, elle laisse une indentation sur l’eau, une trajectoire qui sera vue

sous la surface comme des fossettes dans la lumière du soleil,

formant une piste claire, une progression rapide mais pas autant

qu’une créature créée pour évoluer dans l’eau. Elle panique, certaine

qu’une gueule jaillira à tout instant, mais cela ne se produit

nalement pas et elle atteint l’herbe de l’île.

— Tu n’étais donc pas seul ici, dit-elle au sycomore. Tu avais

l’herbe avec toi, et je vois des myrtilliers, de petits buissons et même

des chardons. Nous savons donc qu’il n’y a pas de justice en ce

monde, ni jamais de logique. Tu as été brûlé simplement parce que

tu as été brûlé.

Elle gravit le tronc qui est chaud, même à l’extérieur, elle prend

son temps pour parcourir le pourtour et trouver le meilleur trou à la

bonne hauteur, sous la fumée, là où la cendre se mêle aux braises.

Elle trouve en n un endroit où elle ne sera pas obligée d’entrer dans

la souche, elle peut tendre la patte et extraire une braise minuscule

qu’elle dépose dans son bol. S’il y a bien une chose qu’elle sait, c’est

que la plus petite étincelle peut allumer le plus grand des brasiers.

Son bol tusti peut contenir assez pour en allumer un premier, puis

un autre, et un million d’autres encore. C’est aussi cela, le monde,

songe-t-elle. Tout ce qui régit le monde aura cette même capacité,

celle de prendre ou de créer non pas une seule chose, mais

in niment plus.

Elle doit cependant retraverser l’étendue d’eau. Il ne su t pas de

capturer le feu ; il faut le rapporter a n qu’il soit utilisé. Et aucune gueule sous la surface ne le saura ni ne s’en préoccupera. Encore

une règle de ce monde, tout est sans cesse en péril et peut être repris

à n’importe quel moment.

Elle attend sur la berge, elle sent la chaleur de la braise sur son

dos et le soleil plus frais, loin au-dessus d’elle, puis elle fait ses

premiers pas sur l’eau, sent la peur l’envahir, elle court et elle court,

imaginant tout ce qui pourrait l’engloutir, elle bondit sur la rive

opposée et continue sa course dans l’herbe jusqu’à retrouver les

autres animaux.

— J’ai rapporté le feu, annonce-t-elle, hors d’haleine.

— Mais où est-il ? demandent-ils. On ne voit rien.

— Dans mon bol, dit-elle. La plus petite étincelle su rait à brûler

le monde entier. Vous devriez être mis en garde contre le feu.

— Il est froid.

— Voilà ce que j’ai appris, rétorque-t-elle. Tout peut nous être

repris, et tout sera repris par quelque chose qui consume à l’in ni,

autant que le feu, et on ne nous donnera jamais aucune raison pour

expliquer les choses. Et je pense aussi que le feu ne nous est pas

destiné.

Les animaux se chent de ses conseils. Ce qu’ils veulent, c’est de

la chaleur. Ils sacri ent donc quelques herbes et des arbres qui

viennent de naître et n’ont pas donné leur permission, et ils

allument un feu humide et très enfumé qui chau e mal et leur pique

les yeux, et ils décrètent que l’araignée d’eau avait raison, et ils

cessent de chercher à faire du feu.

C’est peut-être une coïncidence mais, sans aucune raison comme

l’avait prédit l’araignée, les humains apparaissent au moment même

où le feu est rapporté de l’île. Il n’y a d’abord qu’un frère et une

sœur, nus, observant les animaux depuis le rivage où ils se tiennent,

immobiles.

— Qui êtes-vous ? demande la lle.

— C’est la question qu’on vous pose aussi, répond le lapin.

Le garçon dit :

— J’ai faim.

Il se tourne au bord de l’eau et longe la rive lentement comme la

cigogne, la grue ou l’aigrette. Puis il plonge et remonte à la surface,

un poisson entre les mains. Celui-ci s’agite et se débat, ses écailles

argentées dans la lumière, un saumon, le tout premier poisson. Le

monde entier est regroupé ici, en cet instant, pas seulement la

contrée cherokee. Mais aussi la contrée Tlingit, avec ses myrtilles et

son saumon, et toutes les autres contrées.

L’ours voit cela et il a faim, il s’avance dans l’eau, sa masse

gigantesque laissant un sillage derrière lui. Il ressort, un poisson

s’agite mollement dans sa gueule, son ventre blanc dodu et

délicieux. Et c’est ainsi que le garçon apprend aux animaux à tuer.

C’est déjà inscrit en eux, le désir de manger, et ils apprennent vite.

Heureusement, ils se sont reproduits avant, ils se sont multipliés, des

souris courant partout dans l’herbe, pourchassées par les renards et

les loups, les cerfs bondissant de toutes parts, les gros félins à leurs

trousses.

C’est pourquoi nul ne remarque ce que fait le garçon. Il ne mange

pas le saumon tout de suite. Il gi e sa sœur avec le poisson, puis ils

le mangent, et huit jours plus tard, elle donne naissance à une petite

lle, une autre qui pourra enfanter davantage.

Huit jours su sent à la plupart des animaux pour s’enfuir dans

leurs habitats respectifs, pour chasser ou se cacher. Il n’y a plus de

réunions, rien que des pièges et des défenses, le mocassin d’eau tapi

au bord d’une rivière au courant paresseux, l’alligator tapi non loin,

les oiseaux au-dessus, le cougar tapi dans les bois, l’ours tapi dans

une grotte, les araignées dans leurs toiles, attendant tous de manger

ou d’être mangés, et attendant aussi le moment de s’accoupler et de

se reproduire, et ce sont les deux choses que les animaux attendront

jusqu’à la n des temps.

Le frère et la sœur, eux, s’activent à un rythme bien supérieur aux

animaux, un nouvel être tous les huit jours, et très rapidement, il

devient évident que le monde risque d’être rempli et surpeuplé, plus

rien à manger pour les autres espèces. Le bison et le cerf ne se

tracassent pas car l’herbe semble pousser à l’in ni, et le frère et la

sœur ne mangent pas d’herbe, mais tous les autres animaux

s’inquiètent. Des humains partout, à présent. Ils sont devenus

impossibles à éviter.

Et soudain, le cours des choses change curieusement. Personne ne

sait ni comment, ni pourquoi. Mais une femme ne peut plus enfanter

qu’une fois par an, et cela survient tôt, lorsque le monde est encore

assez vaste, si bien que les animaux se remettent à penser

uniquement à manger et à s’accoupler, avec cependant la certitude que les humains leur réservent d’autres cruautés, car nulle règle ne

s’applique aux humains. Ils ne restent jamais au même endroit, ils

ne chassent pas une seule et unique proie, ni ne vivent d’une seule

et unique manière.

Il faudra les surveiller, et parfois les chasser et les manger a n de

leur faire comprendre qu’ils doivent rester sur leur propre territoire.

Les ours y veillent, ainsi que les cougars, les alligators, les nombreux

serpents et araignées. Mais le plus grand tueur d’humains est le plus

petit de tous, le moustique. Personne ne le sait, et le moustique s’en

che. Les humains ne sont qu’une variété de nourriture parmi tant

d’autres.

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MOSCOSO et le bataillon sont enfoncés dans le marécage quand deux

cavaliers reviennent en menant des mules chargées de maïs. Un

immense cri de joie qui s’élève au-dessus des hommes.

L’armée est dans un état déplorable, les hommes sont émaciés,

a amés, dérapent dans la boue. Les lourdes armures et toutes les

armes de corps à corps apportées dans ces marécages pour lutter

contre les èches.

Les mules se sont arrêtées dans l’eau et la vase qui leur monte

jusqu’aux genoux, mais les hommes n’attendent pas. Ils se ruent sur

le maïs, le dévorent.

— De Soto vous fait dire qu’il y a beaucoup à manger à Ocale.

Nous avons vu de nos propres yeux leurs immenses champs de maïs.

Il dit qu’il y a de l’or, aussi.

— Vous entendez ça, soldats ? crie Moscoso. Autant de maïs que

vous pourrez en manger à Ocale, et de l’or !

Un rugissement émane de ceux qui n’ont pas encore la bouche

pleine. Un attroupement autour des mules, des hommes qui se

poussent et se font tomber dans la boue.

Seul le dos des cochons est visible à la surface, leur groin dressé

pour airer le maïs. Les chevaux, fatigués, portant un trop lourd

fardeau. Les esclaves aussi, sauf les hommes plus puissants d’Urriparacoxi qui ne sont plus enchaînés et dépassent les autres

d’une demi-tête.

Moscoso ne s’est pas servi en maïs.

— On a mangé des tubercules, dit-il aux hommes qui ont amené

les mules. On ne sait même pas si elles sont vénéneuses. On les fait

cuire et on espère que tout ira bien. Et des plantes vertes en ragoût,

en espérant aussi ne pas en mourir.

— De Soto vous demande de vous hâter, explique l’un d’eux. Il n’y

a pas de nourriture sur la route avant Ocale, et les indigènes

attaquent. Ils se cachent et tirent des èches avant de prendre la

fuite.

— On est au courant. Mendoza, un de mes arbalétriers, est mort,

et d’autres sont blessés.

— Alors dépêchons-nous. On connaît la route. Mais il y a une

rivière à traverser. On a guidé nos chevaux dans l’eau mais on a

perdu pied plusieurs fois.

— La Florida se montre toujours aussi généreuse, remarque

Moscoso. Elle apporte toujours plus qu’on n’en voudrait.

Ils doivent passer la nuit près de la rivière, ils y trouvent de petits

palmiers, des choux palmistes qu’ils peuvent manger.

Le lendemain, une vraie foire pour traverser. Cochons, chevaux,

mules, vivres, hommes nus qui ottent et se lamentent, balayés

parfois en aval, ne progressant presque pas dans le courant. Moscoso

a décidé de jeter tout le monde à l’eau pour en terminer le plus vite

possible. Des centaines de corps qui frôlent la noyade, une

cacophonie au milieu d’une matinée pourtant silencieuse, et ils atteignent la berge opposée, éparpillés sur une large distance. Toute

la troupe, trempée et grimpant la rive pour se regrouper,

curieusement sans essuyer le moindre tir de èches.

Les deux hommes guident l’armée jusqu’aux champs de maïs que

les cavaliers de de Soto ont déjà piétinés et pillés, mais qui

contiennent encore bien assez pour nourrir le reste de l’armée. Ils se

déploient tous et mangent, les hommes dispersés, aucune sentinelle

postée nulle part.

Cette fois-ci, Moscoso mange.

— Il ne nous a pas attendus.

Personne ne répond rien. Il semble que l’armée ne retrouvera

jamais l’avant-garde, qu’elle la suivra simplement à quelques jours

d’écart à travers toute La Florida.

Mais le lendemain, en n de journée, ils rattrapent en n de Soto

près d’un autre champ de maïs.

— Mon frère, lance de Soto à Moscoso. On a de quoi manger et

j’ai envoyé un messager au chef d’Ocale pour lui faire savoir qu’on

veut le rencontrer.

— Je pensais que tu continuerais à avancer pour trouver de l’or.

Je ne m’attendais pas à te voir si tôt.

De Soto s’approche de Moscoso et murmure :

— On ne sait absolument pas où on va. Aucun guide n’est encore

jamais venu jusqu’ici. Il faut que le chef nous aide.

L’armée se repose. La terre ferme, plus d’ondulation ni d’eau

périlleuse. Des centaines d’hommes installés en petits groupes

disséminés dans les champs et la forêt, mais aucune èche. Beaucoup de maïs. Ils mangent du cerf, du lapin, du raton laveur, de

l’écureuil, de l’opossum, du rat musqué, tout ce qu’ils trouvent. La

situation s’arrange, comme promis. L’or semble si proche.

La réponse du chef d’Ocale leur parvient le lendemain. Le

messager indigène semble mal à l’aise, debout devant Ortiz, de Soto

et Moscoso, et tant d’hommes rassemblés.

— Il dit qu’il nous connaît, nous autres les Castillans, il nous a

rencontrés il y a quelques années, traduit Ortiz.

— Narváez, dit de Soto.

— Oui, répond Ortiz. Mais je préfère parler de l’Expédition

d’Ortiz, puisque j’en suis le seul survivant ici.

Le messager continue.

— Et il connaît nos coutumes. On s’impose partout, on vole la

nourriture et on détruit les villages, on viole et on tue. Et on in ige

ça à des gens qu’on n’a jamais rencontrés, qui ne nous ont rien fait.

Le messager hésite, observe la réaction que provoquent ses propos

quand Ortiz a ni de traduire.

— Continue, l’encourage de Soto. Dis-nous tout.

— Le chef ne veut ni d’amitié ni de paix avec nous. Il veut qu’on

soit ennemis. Il dit qu’il n’a pas peur de nous, qu’il est notre égal en

ce que je traduirais par bravoure. Il nous fera la guerre tant qu’on

restera ici.

— Et c’est très clair, en ce moment même, déclare de Soto d’une

voix forte, les bras écartés. Regardez autour de vous, voyez comme

ce maïs est bien défendu.

Les hommes rient.

Le messager hésite mais de Soto lui fait signe de poursuivre.

— Il ne nous livrera pas bataille à découvert, traduit Ortiz. Il nous

tendra des embuscades.

— On l’a déjà remarqué, dit Moscoso. Il s’attaque à quiconque

s’aventure seul, qui sort des rangs, ils n’ont aucune bravoure.

— Il a demandé à ses guerriers de lui apporter chaque semaine la

tête de deux chrétiens. Il n’en faudra pas davantage pour nous

éliminer tous en quelques années. Il dit que nous ne tiendrons pas

longtemps car nous n’avons emmené aucune femme avec nous.

— On lui prendra ses femmes, rétorque de Soto d’une voix

puissante, et tous ses soldats l’acclament à nouveau. Et son or, aussi.

Puis sa tête.

 

Moscoso fait poster des sentinelles et l’armée resserre son

campement, mais il perd cependant quelques hommes qui se font

décapiter, comme promis par le chef. Moscoso surplombe le cadavre

du deuxième, découvert à l’orée de la forêt, son collant baissé

autour de ses chevilles.

— Ce n’est pas la meilleure façon de mourir, commente-t-il.

Avachi sur le anc, les bras baissés comme s’il essayait encore de

remonter son collant, mais sa tête a disparu.

— Enterrez-le, ordonne Moscoso.

Et ils obéissent, mais le lendemain matin, on appelle Moscoso car

les membres du cadavre sont suspendus à un arbre, o erts en pâture

aux oiseaux.

De Soto vient le constater par lui-même.

— Est-ce trop demander de surveiller une tombe, ou nos

hommes ?

— Non, mon frère, répond Moscoso. Mais nous n’avons aucune

forti cation, nous sommes trop dispersés et nos rations diminuent à

nouveau. Il n’y a pas tant d’écureuils que ça.

— Alors envoie des hommes chercher à manger.

— Où ?

— Trouve un endroit.

Moscoso et Ortiz vont donc s’entretenir avec les guides qui leur

parlent d’un endroit appelé Acuera. De Soto y envoie un groupe

pour rapporter à manger mais, à leur retour, trois hommes et un

cheval manquent à l’appel, tous morts. D’autres sont blessés.

— Ces indigènes-là sont di érents, lui rapporte un survivant. Ils

n’ont pas peur d’attaquer, même quand on se regroupe. Ce sont de

meilleurs guerriers.

— Excellente nouvelle, lâche de Soto. On pourra donc capturer un

grand nombre d’esclaves, ou les massacrer. L’un dans l’autre, je suis

heureux d’apprendre qu’ils se battront.

Les soldats ne partagent pas son avis. Autour des feux, le soir, on

raconte des histoires sur ces nouveaux guerriers capables d’enfoncer

leurs èches profondément dans la chair du cheval, de se ruer sur

un soldat pour lui frapper le crâne d’un coup de massue bien qu’il se

tienne juste à côté de ses frères d’armes. Alors qu’ils essaient de

dormir, ils sont en proie à des visions de hordes démoniaques

s’élançant à une vitesse improbable depuis la forêt pour venir

ricaner sous leur nez avant de les éventrer. Des cauchemars dans lesquels ils sont taillés en pièces avant d’être suspendus aux

branches d’arbres.

Le lendemain matin, ils contemplent un spectacle qui vient

con rmer leurs mauvais rêves. Les fragments des trois soldats

tombés, accrochés aux arbres autour d’eux. Pénis et scrotum, scalp,

membres, entrailles, leurs dos brisés en morceaux, tout ceci

suspendu et o ert en pâture aux oiseaux.

— Ça signi e, dit Tovar, qu’ils étaient ici la nuit dernière, juste à

côté de nous pendant notre sommeil, alors même qu’on avait posté

des sentinelles. Les sentinelles ne les ont pas vus. Et je ne comprends

pas pourquoi ils ne nous ont pas égorgés.

— Tu es destiné à devenir un grand meneur d’hommes, dit

de Soto. Un meneur d’hommes courageux, une source d’inspiration

pour tes troupes. Avec Añasco pour t’ouvrir la route et Lobillo pour

surveiller tes arrières, tu seras invincible.

— Tes soldats sont suspendus dans les arbres, dit Lobillo. Tes

soldats, Hernando. La pureté de ton sang a été certi ée. Tu as

obtenu un décret royal qui te permet de disposer à loisir de chaque

membre de ton armée, c’est plutôt réussi.

— Ça su t, dit Moscoso. C’est exactement pour cela qu’ils

suspendent les morceaux, pour semer la discorde entre nous.

De Soto s’approche de Moscoso et lui saisit le visage entre ses

deux mains.

— Mon frère, c’est en toi que j’ai le plus con ance, alors je ne

veux pas t’entendre dire une chose pareille. Ils ne ré échissent pas. Ils n’ont aucune stratégie. Ils suspendent les morceaux parce que ce

sont des animaux. Ne l’oublie jamais.

— Désolé, mon frère, dit Moscoso.

De Soto se retourne vers les autres.

— Il faut redonner le moral aux troupes. Qu’on jette un indigène

aux chiens. Prenez Bruto. Qu’on leur rappelle un peu l’ordre des

choses.

Le guide du canoë, qui voulait un peu d’or pour obtenir une

épouse, est parvenu jusqu’à présent à échapper à la colère de

de Soto, il a fait tout ce qu’on lui demandait, mais c’est lui qui se

trouve à proximité quand l’ordre tombe, si bien qu’on lâche Bruto

sur lui et il hurle lorsque le chien lui arrache ses parties génitales,

qu’il l’éventre, et qu’il lui dévore les entrailles. Encore en vie quand

il lui arrache la chair des cuisses en grands lambeaux. Cette tête de

démon, et ses grognements rauques, et son corps mutilé. Puis le

chien lui saisit le visage, et c’est la dernière chose qu’il voit,

l’intérieur d’une gueule.

Les hommes rient en le regardant ainsi mis en pièces et cela

semble e ectivement être l’antidote parfait contre les arbres.

Après ce divertissement, ils détachent les fragments de leurs frères

et les enterrent dans une fosse commune, incapables de di érencier

leurs membres. Et ils postent une sentinelle près de cette tombe,

qu’on relève jour et nuit.

— La nourriture, dit Moscoso. Il faudrait qu’on rassemble toute la

nourriture des alentours et qu’on calcule combien de temps elle

nous permettra de tenir.

— Oui, acquiesce de Soto. Une tâche parfaitement féminine. Que

Lobillo s’en charge.

Lobillo y consacre plusieurs jours, mais il nit par calculer qu’ils

ont de quoi se nourrir pendant trois mois.

En attendant, les hommes ont fait du campement un lieu de vie

plus permanent, bâtissant des abris et nettoyant les zones à l’orée de

la forêt pour que les sentinelles puissent patrouiller. Ils ont très peu

d’esclaves et les Espagnols sont contraints de tout faire eux-mêmes.

Ils ramassent du bois et cuisinent. Des mortiers de pierre trouvés

dans les villages saccagés, pour piler le maïs qu’ils tamisent ensuite

dans leurs cottes de mailles. Ils cuisinent sur le feu dans des

récipients en terre cuite. Ils imaginent toutes les façons possibles de

préparer le maïs. La plupart le mangent simplement cru mais

d’autres le font bouillir, le cuisent en ragoût avec des plantes, de

l’opossum ou de l’écureuil, le font sécher au soleil. Ils se sentent peu

à peu chez eux, parfois dérangés par les disparitions régulières d’un

de leurs frères qui réapparaît inévitablement décapité, avant d’être

enterré pour renaître un peu plus tard dans les arbres, malgré toutes

leurs précautions.

Un matin, alors qu’ils contemplent les lambeaux de chair ottant

au vent, Añasco soumet son opinion à de Soto et à tous les hommes

rassemblés.

— Ce sera une de tes grandes innovations dans le royaume de la

chrétienté, un changement dans toutes les cathédrales, les membres

des défunts suspendus au plafond des chapelles en guise de

décoration. Quand la chair aura pourri, on sculptera dans le marbre des répliques des morceaux qu’on accrochera avec des cordes dorées

à distance alléchante des mains de tous les indigènes vaincus qui

tenteront d’émerger du sol. Tu pourras utiliser l’or qu’on trouvera ici

pour faire ta chapelle.

— Les chiens apprécient aussi la viande espagnole, avertit

de Soto.

— Et où est l’or ? continue Añasco. Tu as promis qu’il y en avait à

Ocale, mais nous y voilà arrivés et seul le soleil est doré quand il

nous cuit au milieu de la journée. Les soldats se rendent-ils compte

qu’on est arrivés à Ocale, la terre promise ? Tu comprends ce que ça

présage pour notre quête d’or à La Florida ? Vasco était peut-être un

vieux scrotum de baudet malveillant, mais il avait raison à ce sujet.

— Libre à toi de partir avec tes hommes, dit de Soto. Je te relève

o ciellement de tes fonctions. Lobillo aussi, avec les siens. Mieux

vaut que vous montiez votre campement dans la jungle et vous vous

fassiez massacrer ailleurs. Tu a rmeras à tes hommes avoir

retrouvé le chemin des bateaux, et tu constateras ton erreur

d’orientation à l’instant où tu verras le soleil se lever au-dessus de

l’eau, au lieu de s’y coucher.

— C’est très généreux de ta part, mais je pense qu’on va rester

près des rations de nourriture, merci. Et je m’amuserai à te regarder

échouer. Il ne me reste rien d’autre que ça. Et c’est peut-être

su sant. Je resterai assez longtemps pour te voir mourir.

— Mes frères, dit Moscoso. Assez. C’est exactement ce qu’ils

cherchent.

— Je suis fatigué d’écouter des femmelettes se plaindre, dit

de Soto. Je vais prendre des hommes avec moi et trouver la contrée

d’Apalachee. Les indigènes en parlent. Sept jours de chevauchée et

davantage de maïs. On devrait aller voir. Gallegos et Ortiz pourront

m’accompagner.

— N’oublie pas l’or, pendant que tu y es, dit Añasco.

— En fait, tu vas m’accompagner, toi aussi, dit de Soto. Au cas où

on aurait besoin de creuser des latrines ou de ramasser du bois.

Amène une poignée de tes meilleures dames de compagnie.

Ainsi, le lendemain, le 11 août 1539, de Soto prend la route avec

cinquante cavaliers et cent fantassins, dont Añasco et une partie de

ses hommes. Moscoso demeure au campement avec le reste de

l’armée.

Ils traversent une forêt de feuillus, de grands arbres qui

prodiguent de l’ombre, peu de broussaille entre les troncs. De Soto

lance sa monture au galop et crie de plaisir, son escorte à ses

trousses.

— En n une vraie forêt ! dit de Soto alors qu’il fait ralentir son

cheval. Une terre ferme, ni marécage ni marais, pas de jungle

impraticable, pas de sol traître ni instable. C’est peut-être ici que je

bâtirai ma première cité, à l’ombre de ces immenses arbres.

Imaginez les maisons entre les troncs, comme ce serait agréable. Et

un sol plat où la terre peut être labourée. Il faut faire venir des

navires entiers de colons, dès que possible.

— Oui, dit Gallegos. Une belle terre.

Ils continuent à travers la forêt, le trajet le plus facile de toute

l’expédition, et en n de journée, ils trouvent un village et

davantage de maïs.

— Vous voyez, dit-il à ses hommes. La Florida connaît

l’abondance. Il nous su t de monter à cheval et de venir nous

servir. Qu’a donc découvert Añasco, à part la certitude qu’il n’a pas

de couilles ? Imaginez sa stupeur quand, une nuit, il a posé la main

entre ses jambes.

Ses hommes rient. Añasco et les siens, non.

Ils passent la nuit sur la rive ouest d’un lac, dans un village aux

maisons rondes érigées avec des poteaux incurvés. Des foyers à

l’intérieur, des plateformes où des couchettes sont installées en

hauteur tout du long des murs. Les hommes, heureux de ne plus

dormir à même le sol, hors de portée des serpents.

Deux hommes abattent un ours noir. De Soto vient voir.

— Il mangeait des baies, dit l’un d’eux.

L’ours fait environ la taille d’un homme, pas plus grand. Une

épaisse toison noire où s’enfoncent profondément deux carreaux

d’arbalète. La langue pendante dans cette cage de dents.

— Je vais goûter la langue, dit de Soto. Je suis curieux. Et gardez

les couilles pour Añasco. Elles prendront un goût sucré avec le

temps, et il pourra les manger avec un peu de chardon ou de crottes

de lapin, d’ici quelques jours.

Les hommes sourient.

Ils cuisinent sur le feu à l’aide de poteries indigènes où des épis de

maïs ont été pressés pour y imprimer des motifs.

— Du maïs, dit de Soto. Ces gens-là n’ont aucune imagination, à

l’exception du maïs. Je suis sûr qu’ils vénèrent un dieu du maïs. Je

leur poserais bien la question mais ils sont trop doués pour prendre

la fuite.

Sans Moscoso à ses côtés, il n’y a personne avec qui parler.

Gallegos, ce n’est pas pareil. D’une bonne volonté et d’une loyauté à

toute épreuve, mais muet comme un bout de bois quand il s’agit de

faire la conversation. Une partie de ses soldats sont assis non loin

mais ils sont curieusement inatteignables. Il peut leur donner

n’importe quel ordre, sauf celui d’échanger une conversation banale.

Ortiz est là, mais il est toujours perdu dans son propre monde.

Le lendemain matin, de Soto gravit un tertre qui doit être utilisé

pour les rites funéraires. On y a ajouté des strates supplémentaires

pour les nouveaux cadavres.

— Peut-être que le moment est venu de leur rendre la pareille,

dit-il, et il ordonne à ses hommes de déterrer ce qui ressemble aux

ajouts les plus récents.

Les hommes assignés à cette tâche sont mécontents, frapper le sol

pour essayer de l’entamer, puis tirer et libérer les morceaux de corps

en décomposition, pas frais du tout.

— Je veux les voir suspendus en plusieurs parties, exactement

comme on les a vus faire, dit de Soto, et les hommes sont obligés de

découper les corps pourrissants, nouer les os à des cordes avant de

les hisser dans les arbres.

Encore de la chair sombre accrochée, mais surtout de la terre et

des os.

— Que le chef d’Ocale voie ça, dit de Soto.

— On n’est plus sur son territoire, dit Ortiz. C’est celui d’un autre

peuple. Ils ne comprendront pas pourquoi on a fait ça.

— Ils font sûrement tous la même chose.

— Non.

— Tu ne connais que deux petites tribus d’indigènes, et des

minables, alors ne viens pas insinuer que tu es expert en la matière.

— Jamais. C’est toi qui joues à ça.

— Je préfère quand tu te tais.

— Oui, c’est mieux de n’entendre qu’une seule voix sancti ée,

lance Añasco. Celle de notre visionnaire.

— Mon frère, dit Gallegos. Tu vas trop loin.

De Soto décide de ne pas réagir. Ortiz s’est déjà renfermé dans la

partie brûlée de son être, il reste assis là à attendre qu’on lui

ordonne de remonter en selle.

Ils découvrent d’autres villages au l des jours suivants, une

région fertile avec de l’eau et des prés un peu plus en hauteur, plus

de marécage, beaucoup de gibier et de maïs, et partout, ces mêmes

maisons rondes abandonnées.

— Ils ne veulent pas se battre, constate de Soto.

Le 13 août, ils trouvent plusieurs villages et, on ignore comment,

mais en chemin, Añasco parvient à capturer une trentaine

d’indigènes, hommes et femmes.

— Bien, dit de Soto. Tu n’es pas comme Lobillo. Je te l’accorde.

Tu ne sais jamais où tu es, tu pars toujours vers le sud pour trouver la Norvège, mais Vasco aurait pu te prendre à son service pour lui

dégoter des esclaves.

Ces indigènes sont utilisés sur-le-champ, Añasco, Gallegos et

de Soto amènent les femmes dans les huttes rondes et vides, où leurs

soldats les violent, encore et encore. On oblige les hommes à

ramasser du bois et à porter de l’eau en écoutant les cris.

Ce soir-là, un homme se présente, sortant seul de la forêt.

Ortiz peine à comprendre cette nouvelle langue et, fort

heureusement, il trouve un des hommes pour lui servir d’interprète

de fortune.

— L’homme dit qu’il est leur chef, explique Ortiz à de Soto.

— Il n’a pas l’air d’un chef. Ça pourrait être un piège.

— Oui, mais il dit que si on relâche ses gens, il fera la paix avec

nous et nous fournira des guides et de la nourriture.

— C’est un peu tard pour relâcher certaines femmes, dit de Soto.

Il n’y a plus de cris, mais les gémissements sourds des mourantes

dans les huttes, les hommes s’acharnant encore sur elles. Cent

cinquante hommes, et moins d’une douzaine de femmes.

— Mais essayons, dit de Soto. On a terriblement besoin de guides.

On ne sait rien de la région. Relâchez tous ceux qu’Añasco a

capturés mais gardez leur chef sous haute surveillance.

Les indigènes sont libérés, les hommes portent leurs femmes et

disparaissent dans la nuit. Le chef reste.

— J’espère vraiment que c’est leur chef, dit de Soto.

— Ils étaient à moi, la décision me revenait, proteste Añasco.

— Pas vraiment, non, rétorque de Soto. On en discutera avec le

roi pendant ton procès pour insubordination.

— Le roi est en Espagne, lance Añasco. Il faut d’abord que tu

rentres en Espagne.

— C’est une menace ?

— Seulement la vérité. Tu mourras ici.

— Añasco, intervient Gallegos. Ça su t.

De Soto ne sait pas trop quoi dire ou faire à propos d’Añasco. Il ne

peut pas le tuer. C’est un contador du roi.

Le lendemain matin, les hommes du chef apparaissent à l’orée du

bois, armés.

— Ils sont nombreux, rapporte Ortiz. Un groupe de guerriers, ils

ne sont pas venus en paix.

Le chef s’exprime, il reste calme et amical, et pointe le doigt vers

ses guerriers.

— Il nous demande de le mener à eux. Ils l’écouteront et lui

obéiront. Il va leur demander d’apporter à manger, de nous guider

et tout le reste.

— Et tu lui fais con ance ?

— Non, mais c’est l’étape suivante. Que veux-tu faire d’autre ?

— Que quelques gardes l’accompagnent, dit de Soto. S’il tente

quoi que ce soit, abattez-le. Assure-toi qu’il le comprenne bien.

Ortiz s’exprime tant bien que mal par l’entremise de l’interprète,

et tout est prêt. Le chef est escorté par quatre sentinelles armées

d’épées, qui restent près de lui. Mais alors qu’ils atteignent la lisière

de la forêt, le chef saisit l’homme devant lui par le casque et le jette à terre. Les trois autres dégainent leur épée mais ils sont trop lents,

cet homme à lui seul les frappe à coups de pied et les fait chuter, un

homme qui tient plus d’un guerrier que d’un chef. Le problème, c’est

leur armure. Ils sont trop lourds. Ils tombent comme des pierres. Le

chef s’enfuit dans la forêt, rejoint ses hommes et ils battent en

retraite dans une colline aux arbres tou us.

— Tes hommes sont impressionnants, commente Añasco. Les

gardiens du royaume. La chrétienté n’a rien à craindre.

— Bruto, dit de Soto. Lâchez Bruto.

La légende raconte que Bruto s’élance, double les guerriers avant

de saisir dans sa gueule le bras du chef qu’il retient jusqu’à ce que

les Espagnols viennent le capturer. C’est la version que les Espagnols

raconteront plus tard. Mais dans les faits, plusieurs chiens sont

lâchés et ils se ruent sur les premiers indigènes qu’ils trouvent, et ils

ont faim, ils n’attendant pas, ils déchirent et déchiquètent et

dévorent. Le passage de la fable qui est véridique, c’est que les

indigènes apprendront à craindre les chiens de guerre, et que le nom

de Bruto gagnera la réputation d’être le plus vicieux d’entre tous.

On ramène à Añasco quelques-uns de ses esclaves, ceux qui n’ont

pas disparu dans la nature ou qui n’ont pas été dévorés, mais les

hommes du campement regrettent la perte des femmes, cédées dans

un marché voué depuis le début à l’échec. De Soto n’a pas trouvé

d’or, il n’a fourni que peu de nourriture et de femmes, mais il a

généré une sou rance presque constante depuis leur arrivée à La

Florida, un grand nombre de blessures et de morts, et rien n’échappe

aux hommes.

— Pueblo de la Malapaz, dit Añasco. Ce sera le nom de cet

endroit, le village de la mauvaise paix. Ou on peut aussi le baptiser

de Soto, si tu veux que chaque village porte ton nom. Des siècles

durant, les gens seront obligés de voyager depuis de Soto à de Soto,

sans jamais savoir où ils vont.

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LE corps décapité de leur mère gît entre eux tandis qu’ils

contemplent les étoiles au-delà de la cime des arbres.

— C’est quoi, exactement ? demande le garçon. Je ne l’ai jamais

su. J’aurai dû lui poser la question, à elle.

— Tu ne connais pas l’histoire de l’endroit où le chien s’est enfui ?

l’interroge l’Enfant Sauvage.

— Non.

— Tu veux que je te la raconte ?

— On a toute la nuit devant nous, alors oui.

— C’est aussi une histoire de maïs.

L’Enfant Sauvage raconte l’histoire d’un village cherokee, peuplé

d’un grand nombre d’habitants, ce que le garçon peine à imaginer,

n’ayant vécu qu’avec Kana’ti et Selu, et son frère aîné depuis peu.

— C’était l’époque où le monde était plus jeune, dit l’Enfant

Sauvage. Il n’y avait pas autant d’étoiles, pas ces épaisses traînées en

travers du ciel comme ça, mais quelques-unes éparpillées ici et là.

— Comment y a-t-il pu y avoir une époque plus ancienne ? On est

à l’aube des temps. Mes parents sont des dieux. Il n’y a pas d’autres

êtres humains. Tu es créé à partir de l’eau.

— Si tu ne te tais pas, tu ne pourras pas écouter l’histoire,

rétorque l’Enfant Sauvage.

Le garçon se tait et écoute.

À cette époque, les gens préparaient leur repas à base de maïs

séché qu’ils déposaient dans une souche creuse et pilaient à l’aide

d’un long bâton. L’Enfant Sauvage décrit un vieux couple et leur

réserve de semoule de maïs qu’ils conservent comme tout le monde

dans un panier. Mais une partie de leur semoule disparaît un jour.

— Dans un village cherokee, personne ne dérobait jamais rien aux

autres, dit l’Enfant Sauvage.

Et quand le vieux couple inspecte plus attentivement la semoule

répandue, ils distinguent les traces de pattes d’un énorme chien,

bien plus grandes que celles d’un chien ordinaire.

— C’est quoi, un chien ? demande le garçon.

— Mais c’est impossible ! dit l’Enfant Sauvage. Comment veux-tu

que je raconte l’histoire si tu ne sais même pas ce que c’est, un

chien ?

— Eh bien alors, c’est quoi ?

— C’est un descendant du loup, mais il a appris à aimer les

hommes.

— Si tu parles d’une époque plus ancienne, comment c’est

possible que quelque chose y existe déjà alors que ça n’existe pas

ici ?

— Tu es un destructeur d’histoires, dit l’Enfant Sauvage.

Il interrompt son récit et ils restent étendus là, à écouter pousser

le maïs.

— Ce chien était un chien géant, nit-il par poursuivre, incapable

de se retenir, voulant entendre sa propre voix. Un esprit chien. Le vieux couple savait qu’il venait d’un autre monde et qu’il était

immortel.

Ils racontent ce qui s’est passé aux autres villageois, leur montrent

les empreintes. C’est un esprit chien, tout le monde en convient, car

c’est en groupe que l’on croit à l’au-delà et à tout ce qui s’y

rapporte, on ne croit jamais seul, et tout le monde convient aussi

qu’il est imprudent de laisser ce chien rôder et qu’il faut lui anquer

une peur terrible a n qu’il ne revienne jamais.

— Tout ce qui est étrange doit être repoussé et éloigné, dit le

garçon.

— Oui.

— Alors comment est-ce qu’ils s’y sont pris ?

L’Enfant Sauvage décrit les tambours et les hochets en carapaces

de tortue que les villageois utilisent pendant leurs cérémonies.

— On devrait en fabriquer, nous aussi, dit le garçon.

— Oui, on le fera.

— Cette époque plus ancienne où l’on trouvait déjà tant d’objets

qu’il n’y a pas ici, dit le garçon. Mais c’était pourtant avant les

étoiles, quand il y en avait très peu dans le ciel.

Les villageois se cachent autour de la hutte du vieux couple et de

leur panier de semoule. Ils attendent dans l’obscurité, sans couteaux

ni lances, ils sentent combien ils sont petits. La nuit est longue, mais

ils entendent en n un bruit d’ailes, loin au-dessus d’eux, puis le son

s’intensi e, comme l’explosion d’ailes dans la grotte en haut de la

montagne après que les garçons ont déplacé le rocher, et la forme

gigantesque d’un chien atterrit au milieu d’eux, près du panier. De larges bajoues dégoulinantes, des crocs scintillants même à la faible

lueur des quelques rares étoiles, mais son corps est aussi noir que la

nuit et impossible à distinguer, tout juste perceptible, sa masse

imposante.

Les villageois sont terri és, mais ils se dressent néanmoins avec

leurs tambours et leurs hochets, ils crient et font autant de ra ut

que possible.

Le chien géant est pris au dépourvu, il recule de côté, comme

frappé par les sons, sa masse invisible semble se déplacer comme

une montagne. Et il esquive d’un côté, de l’autre, perturbé par les

villageois qui l’assaillent de toutes parts, il s’élance dans une course

e rénée sur un sentier qui gravit une colline, et de là, il bondit dans

les airs, son corps se fondant à nouveau dans le ciel noir, tout cet

espace sombre qui semble vivre et respirer.

— Je le sens, moi aussi, dit le garçon. Dès que je regarde le ciel.

Je suis certain que l’obscurité est un corps, et je le sens grandir à

chaque respiration.

— Oui, acquiesce l’Enfant Sauvage. C’est le chien géant. Mais il

était pris d’une telle panique qu’il a recraché la semoule de maïs,

qui s’est transformée en cette épaisse traînée d’étoiles, elles nous

montrent par où il s’est enfui. Elles ont laissé une piste. Et on a beau

scruter ces étoiles, on en voit sans cesse apparaître de nouvelles,

c’est aussi la promesse que le maïs ne viendra jamais à manquer,

qu’on en aura toujours assez.

Le garçon contemple l’obscurité au-dessus de lui, il essaie de la

voir bouger entre les étoiles, il écoute le maïs déployer ses longs doigts et se rapprocher lentement d’eux. Tout est vivant, en bas et

en haut. La boue elle-même, remontée par le coléoptère d’eau,

remue encore.

— Je pense que chaque chose est un esprit, dit-il à son frère aîné.

L’esprit de la terre, l’esprit de la roche, l’esprit de l’air, et bien sûr,

les arbres et chaque animal, et l’eau. L’eau, surtout. L’eau t’a créé et

peut créer n’importe quoi d’autre.

— L’eau ne m’a pas créé.

— Oui, je sais. C’est moi qui t’ai créé, pour détruire tout ce que

j’aime.

La nuit est longue mais ils doivent rester éveillés. Le garçon

repense aux hochets en carapaces de tortues, se demande ce qu’on

éprouverait à faire partie d’un village, tant de gens, se demande s’il

reste des femmes dans le monde. Il a le sentiment que l’époque

ancienne de la création des étoiles s’est en réalité déroulée plus tard,

avec des chiens et des hochets, mais qu’on la connaît pourtant déjà,

comme si le garçon et ses parents contenaient déjà l’avenir en eux.

Ils sont peut-être déjà en train de le créer, par leurs histoires et leurs

pensées. Peut-être que ce village n’avait jamais existé avant que

l’Enfant Sauvage n’en parle cette nuit.

— Que peux-tu créer d’autre ? demande-t-il à son frère.

— Seules mes mains le savent, répond l’Enfant Sauvage. Je

commence, et je regarde ce que je crée prendre forme. Je ne sais pas

à l’avance ce que ce sera.

— Ça me semble possible, dit le garçon. Je crois que c’est ainsi

que tout est créé, même la parole et la pensée. On ne sait rien à l’avance, et ça peut prendre n’importe quelle direction.

Le maïs grandit toujours, renforcé dans l’obscurité, lourd. Leur

mère pousse partout autour d’eux, et le garçon se demande où nous

allons après notre mort. Dans le sol, visiblement, et dans les plantes.

Du sang dans chaque terreau.

— J’aimerais la rejoindre, dit le garçon. Dans la terre, et ne plus

jamais avoir à penser.

— Ce n’est pas à toi d’en décider, rétorque l’Enfant Sauvage.

— Je sais.

Quand les étoiles s’e acent en n et que le ciel bleuit, le maïs est

presque aussi grand qu’un homme, des pieds larges et solides qui

s’élèvent en zigzag comme la course a olée du chien, des épis

lourds et des tou es suspendues aux extrémités. Seul le centre de

chaque plante est résistant, tout le reste pend mollement, comme si

le champ tout entier allait s’e ondrer.

— Il y a tant d’espaces vides, dit l’Enfant Sauvage.

— Oui. Le maïs n’a pas poussé là où on n’a pas nettoyé, et je crois

que ça restera éternellement le cas, à cause de ce que nous avons

fait. Le maïs poussera à certains endroits, et pas à d’autres.

— C’est ta faute. Tu as dit que les règles n’avaient aucun sens. Tu

as dit que tout était inventé et qu’on n’était rien obligé de suivre.

Le garçon ré échit. Le ciel d’un bleu plus clair, le maïs immobile

qui ne pousse plus, aucun son ne s’en échappe, pas de vent, rien que

les distants clapotis de la rivière. Il se sent ancré à ce monde qu’a

créé le coléoptère d’eau, conscient de ses bords, de ses limites

exactes et lointaines.

— Certaines règles doivent être vraies, dit le garçon, mais on ne

saura jamais lesquelles. On ne sera jamais capables de faire la

di érence entre les vraies et celles qu’on a inventées.

— On n’a pas nettoyé le sol correctement, dit l’Enfant Sauvage, et

le maïs ne poussera pas partout. Et on ne l’a traînée que deux fois,

au lieu de huit, qu’est-ce que ça signi era ?

Leur mère est le maïs. Elle n’a jamais été une personne véritable.

Le garçon le conçoit mais n’arrive pas à y croire.

— On la retrouvera deux fois, dit-il en n. Deux fois par an, peut-

être ? Elle ne poussera peut-être que deux fois par an, et pas tout au

long de l’année ?

Il éprouve une profonde tristesse. Parce qu’il a refusé d’aider son

frère, il comprend que sa mère viendra les voir moins souvent. Il sait

que sa vie se résumera à cela : agir en pensant faire une chose en

particulier, pour se rendre compte plus tard qu’il s’agissait d’une

tout autre chose.

— Le problème ne vient pas que de toi, dit-il à son frère aîné.

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DANS le village suivant, il y a tant de maïs que les hommes le

baptisent Villafarta, la cité de l’abondance. Les plaisanteries ont fait

bon train à l’idée de voyager depuis de Soto à de Soto dans l’espoir

de trouver un jour de Soto, mais la quantité de maïs les

impressionne tellement qu’ils attribuent un meilleur nom à ce lieu.

Ils découvrent aussi de petites châtaignes qui poussent sur des

buissons. Délicieuses, surtout préparées avec de l’écureuil ou du

serpent. La Florida semble produire une telle variété de serpents, ils

font partie intégrante du régime des soldats. Ils les enroulent sur des

bâtons et les mettent à rôtir sur le feu jusqu’à ce que la peau se

détache facilement. La chair est un peu molle mais goûteuse, et

parfaite accompagnée de châtaignes.

Les écureuils sont si puissants, tout en muscles et sans graisse. Les

bruns, ceux qui vivent à même le sol, ont un goût de boue, mais les

gris qui nichent dans les arbres sont plutôt savoureux, meilleurs que

les lapins. Ce que les hommes ont en grande quantité, c’est du

temps. De longues heures au campement, à attendre la direction

suivante que de Soto choisira au hasard. Et il n’y a généralement

aucune femme, et plus une goutte de vin non plus. La cuisine est

leur seul divertissement. Ils ont peu de poêles à disposition, très

convoitées, et les hommes les utilisent pour inventer toutes sortes de sauces à partir d’ingrédients qu’ils trouvent dans la forêt, tentant de

découvrir de nouvelles saveurs. Les châtaignes sont très prisées pour

imprégner la viande d’un parfum délicat.

De Soto est devenu le juge incontournable de tous les concours

culinaires, préférant la viande rouge comme celle de l’ours, du cerf

ou des anguilles cuites dans leur propre sang. Il décrète que les

châtaignes sont une réussite absolue.

— Récupérez-en plusieurs plants, dit-il à ses hommes. Il faut

qu’on en rapporte avec nous en Estrémadure. C’est si simple à faire

pousser, en petits buissons, inutile d’attendre que des arbres

grandissent, et leur saveur est délicieuse, c’est comme un morceau

de printemps enfermé dans une coque sombre.

Le 16 août, ils sont bloqués par une rivière plus di cile à franchir

que jamais.

— Construisez un pont, dit de Soto. Pas le choix.

Toute la journée, ils érigent ce pont, abattent de nombreux arbres,

mais il ne permet l’accès qu’aux hommes, pas aux chevaux.

— Nous traverserons demain, déclare de Soto.

— Et pourquoi ? demande Añasco.

Trop d’hommes sont rassemblés autour d’eux. De Soto ne peut pas

se contenter de l’ignorer.

— Eh bien, pour trouver de l’or, pour conquérir des cités et

explorer de nouvelles contrées. Ce qu’on fait pendant une

expédition. Pour être des chevaliers, et pas des femmes.

— Il n’y a pas d’or, réplique Añasco.

— Il y a de l’or.

— Pourquoi n’en a-t-on pas encore vu, alors ? Ortiz, tu as vu de

l’or, pendant toutes tes années passées ici ?

— Non, dit Ortiz. Il n’y a pas d’or à La Florida.

— Tu vois ?

— Tant que tu n’as pas trouvé d’or, il n’y en a pas, dit de Soto. Et

quand tu en trouves, tu es soudain riche et tu es un homme di érent

quand tu rentres chez toi. J’en ai déjà fait l’expérience au Pérou et

au Nicaragua. Ce n’est pas ma première expédition. Les hommes

faibles comme toi a rment toujours que c’est impossible. Les

guerriers sont trop nombreux à combattre, ou les montagnes sont

trop hautes pour être gravies, ou on n’a pas assez d’eau et de vivres,

ou ma maman me manque. Mais quand on trouve de l’or, là, vous

voulez tous votre part.

— On n’a pas croisé un seul indigène qui porte de bijou en or. Pas

même le plus petit. Et pourtant, l’or est la seule chose qui semble

avoir de la valeur. Au Pérou, il avait de la valeur pour les gens,

non ? Et au Nicaragua aussi ? Ils en faisaient des bijoux et ils les

arboraient pour faire étalage de leur richesse, non ?

— On n’a vu que des pauvres hères aux abords du territoire, dit

de Soto. Ceux qu’Ortiz connaît. Ils semblent vivre plus de mille ans

en arrière. Ils ne fabriquent rien et ne font que chercher de la

nourriture. Mais quelque part, ailleurs, on trouvera une civilisation

plus importante. Peut-être dans la contrée de l’Apalachee.

— Narváez n’en a jamais trouvé.

— Moi, j’y arriverai.

— Cabeza de Vaca a fait le trajet à pied entre ici et La Ciudad de

Mexico, et il est arrivé les mains vides.

— Il avait des informations pour le roi. Je pense qu’il a trouvé de

l’or.

— Oui, c’est ce que tout le monde croit. Mais serait-il vraiment

rentré sans rien, pas même la moindre pépite, s’il avait découvert de

telles richesses ?

C’est un bon argument, tous ceux qui les écoutent doivent le

savoir, et de Soto est las de son manque de foi. Gallegos devrait

intervenir pour l’aider mais il garde le silence.

— Je ne vais pas débattre, dit de Soto. Ceux qui veulent trouver

de l’or traverseront avec moi demain.

— Demain, nous devrions plutôt reprendre la route vers les

navires, déclare Añasco. Cette expédition est un échec. Il est temps

que tu l’admettes.

— Tu peux repartir vers les navires demain. Avec tes talents en

matière d’orientation, tu les atteindras en même temps que moi,

quand j’aurai terminé d’explorer le reste de La Florida.

Les soldats s’escla ent et de Soto est en n libre de s’éloigner. Il se

demande si les hommes traverseront la rivière avec lui, le

lendemain.

 

Au petit matin, la rivière semble pire encore, le courant plus

puissant. Il a gon é en tourbillons d’eau brune. Un orage en amont.

Le pont tient à peine, les rondins s’agitent d’un côté et de l’autre, on

ne peut y faire passer qu’une poignée d’hommes à la fois. Ils avancent comme des aveugles et mènent leurs chevaux qui nagent à

côté d’eux en amont du pont. Les chevaux, paniqués, heurtent la

structure et menacent de la briser.

— Les gloires de La Florida, commente Añasco. Une expédition

parfaitement plani ée. On se dirige comme des èches vers l’or.

De Soto regrette de ne pas avoir laissé Añasco avec Moscoso.

La traversée de la rivière prend toute la journée. Cent cinquante

hommes avançant lentement, un petit groupe après l’autre. Les

provisions et le matériel doivent être portés aussi car les chevaux ne

peuvent pas se charger du fardeau quand ils nagent. Certains d’entre

eux essaient de grimper sur le pont, retardant la progression.

Impossible de raisonner un cheval, de lui expliquer la situation. Le

cheval voit un pont et veut simplement y monter, il ne veut pas se

noyer.

Les hommes se montrent encore plus di ciles, se chamaillent et

se plaignent. Ils baptisent ce cours d’eau la rivière de la Discorde.

Tout le monde donne son opinion sur cette fameuse journée.

Sur l’autre rive, ils dressent leur campement et se reposent, les

premiers arrivés des heures avant les derniers. Ils tuent des serpents,

des écureuils et des ratons laveurs qu’ils font cuire dans une bouillie

de maïs.

Et ils reçoivent des invités le soir même. Un messager que de Soto

a envoyé au hasard pour rapporter tout ce qu’il trouvera revient

avec quatre jeunes hommes. Ils arborent de nombreuses plumes sur

la tête et semblent importants. Ortiz n’en est pas sûr.

— Ils essaient juste de savoir qui nous sommes, dit-il à de Soto. Je

ne pense pas que ce soient des chefs.

— La bouillie de maïs est prête, dit de Soto. Du serpent et de

l’écureuil goûteux. Invite-les à se joindre à nous et o re-leur des

cadeaux. Des lambeaux de tissus sans valeur ou quelque chose

comme ça, du moment que c’est coloré.

Les quatre hommes se joignent donc à eux pour le dîner. Ortiz

essaie de communiquer mais obtient peu d’informations à

transmettre.

— Ils ne parlent que de chasse, dit-il.

Puis les quatre se lèvent soudain et s’élancent à toutes jambes

dans la forêt, si vite que personne ne peut les rattraper, et aucun

cavalier n’est prêt à les pourchasser. Dans la légende que les

Espagnols raconteront plus tard, Bruto est à proximité et entend

crier les Espagnols, il voit les indigènes s’enfuir et il s’élance à leurs

trousses. C’est Garcilaso qui aime le plus conter les exploits de

Bruto, et il a rme que les pattes du chien ne touchent plus le sol,

qu’il est capable de courir dans les airs. Il le comme une èche

devant les hommes, jette à terre le coureur de tête et fait chuter les

trois autres, puis les retient jusqu’à l’arrivée des Espagnols. En

réalité, les quatre hommes sont bien trop rapides et parviennent à

s’enfuir.

Le lendemain, les Espagnols atteignent un plus grand village au

bord d’une autre rivière, tout juste abandonné comme les autres, les

indigènes retranchés dans les bois. Rodrigo Rangel et Villalobos

partent à la recherche d’éventuels fuyards avec quelques cavaliers, et ils trouvent deux retardataires dans un champ de maïs. Un jeune

couple, terri é, ayant visiblement entendu les rumeurs de viols et de

chiens. Rodrigo se montre aimable avec eux, doux, demande juste

où trouver du maïs et les autres membres de la tribu.

La femme les conduit à une réserve dissimulée dans les bois,

pleine de maïs, les provisions de tout le village. Puis quand l’homme

est conduit devant Gallegos, il le guide jusqu’à un lieu où, a rme-t-

il, les autres sont cachés.

C’est une parcelle de forêt plus dense, sans doute un marécage au

fond, et Gallegos s’en approche lentement avec ses cavaliers,

arbalètes armées. Il déploie d’autres cavaliers de chaque côté a n de

couper une éventuelle retraite. Puis il charge en espérant que tout se

Continuer : partie 8 sur 14