La contrée osbcure
La Contrée obscure
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 14 parties.
brûlante. Avant d’avoir pu remonter, il est aussi noir que le petit
serpent Uksuhi.
Les animaux se réunissent à nouveau. Ils n’ont toujours pas de
feu, le monde est froid, aucun oiseau, ni serpent, ni quadrupède ne
veut tenter sa chance, craignant désormais tous le tronc brûlant.
— Le sycomore s’est vengé, disent-ils. Nous ne pourrons que rêver
du feu, être nargués, le voir fumer sans jamais sentir sa chaleur.
Nous ne sommes pas destinés à l’utiliser.
Mais l’araignée d’eau annonce qu’elle ira. Elle a le corps couvert
de rayures rouges, un duvet de poils noirs, ce sont déjà les couleurs
du feu, elle peut courir sur l’eau et plonger sous la surface, ils savent
tous que sa traversée jusqu’à l’île sera facile.
— Mais comment rapporteras-tu le feu ? demandent-ils. Tu es si
petite.
— Je me débrouillerai, dit-elle, et elle tisse un minuscule bol tusti,
étroit à sa base, puis s’élargissant pour rétrécir à nouveau, une
forme magni que, argentée dans la lumière du jour. Elle l’accroche
à son dos avec ses soies et se met en route dans l’herbe sans rien
craindre des autres animaux qui connaissent son objectif et
s’écartent pour lui laisser le passage. Mais quand elle atteint l’eau où
elle doit marcher pour la première fois, elle a peur car ce qui rôde
sous la surface n’a pas assisté au rassemblement des animaux et se
moquera bien de son objectif, et elle est si petite, si facile à dévorer.
Elle court aussi vite qu’elle peut mais elle sait qu’à chacun de ses
pas, elle laisse une indentation sur l’eau, une trajectoire qui sera vue
sous la surface comme des fossettes dans la lumière du soleil,
formant une piste claire, une progression rapide mais pas autant
qu’une créature créée pour évoluer dans l’eau. Elle panique, certaine
qu’une gueule jaillira à tout instant, mais cela ne se produit
nalement pas et elle atteint l’herbe de l’île.
— Tu n’étais donc pas seul ici, dit-elle au sycomore. Tu avais
l’herbe avec toi, et je vois des myrtilliers, de petits buissons et même
des chardons. Nous savons donc qu’il n’y a pas de justice en ce
monde, ni jamais de logique. Tu as été brûlé simplement parce que
tu as été brûlé.
Elle gravit le tronc qui est chaud, même à l’extérieur, elle prend
son temps pour parcourir le pourtour et trouver le meilleur trou à la
bonne hauteur, sous la fumée, là où la cendre se mêle aux braises.
Elle trouve en n un endroit où elle ne sera pas obligée d’entrer dans
la souche, elle peut tendre la patte et extraire une braise minuscule
qu’elle dépose dans son bol. S’il y a bien une chose qu’elle sait, c’est
que la plus petite étincelle peut allumer le plus grand des brasiers.
Son bol tusti peut contenir assez pour en allumer un premier, puis
un autre, et un million d’autres encore. C’est aussi cela, le monde,
songe-t-elle. Tout ce qui régit le monde aura cette même capacité,
celle de prendre ou de créer non pas une seule chose, mais
in niment plus.
Elle doit cependant retraverser l’étendue d’eau. Il ne su t pas de
capturer le feu ; il faut le rapporter a n qu’il soit utilisé. Et aucune gueule sous la surface ne le saura ni ne s’en préoccupera. Encore
une règle de ce monde, tout est sans cesse en péril et peut être repris
à n’importe quel moment.
Elle attend sur la berge, elle sent la chaleur de la braise sur son
dos et le soleil plus frais, loin au-dessus d’elle, puis elle fait ses
premiers pas sur l’eau, sent la peur l’envahir, elle court et elle court,
imaginant tout ce qui pourrait l’engloutir, elle bondit sur la rive
opposée et continue sa course dans l’herbe jusqu’à retrouver les
autres animaux.
— J’ai rapporté le feu, annonce-t-elle, hors d’haleine.
— Mais où est-il ? demandent-ils. On ne voit rien.
— Dans mon bol, dit-elle. La plus petite étincelle su rait à brûler
le monde entier. Vous devriez être mis en garde contre le feu.
— Il est froid.
— Voilà ce que j’ai appris, rétorque-t-elle. Tout peut nous être
repris, et tout sera repris par quelque chose qui consume à l’in ni,
autant que le feu, et on ne nous donnera jamais aucune raison pour
expliquer les choses. Et je pense aussi que le feu ne nous est pas
destiné.
Les animaux se chent de ses conseils. Ce qu’ils veulent, c’est de
la chaleur. Ils sacri ent donc quelques herbes et des arbres qui
viennent de naître et n’ont pas donné leur permission, et ils
allument un feu humide et très enfumé qui chau e mal et leur pique
les yeux, et ils décrètent que l’araignée d’eau avait raison, et ils
cessent de chercher à faire du feu.
C’est peut-être une coïncidence mais, sans aucune raison comme
l’avait prédit l’araignée, les humains apparaissent au moment même
où le feu est rapporté de l’île. Il n’y a d’abord qu’un frère et une
sœur, nus, observant les animaux depuis le rivage où ils se tiennent,
immobiles.
— Qui êtes-vous ? demande la lle.
— C’est la question qu’on vous pose aussi, répond le lapin.
Le garçon dit :
— J’ai faim.
Il se tourne au bord de l’eau et longe la rive lentement comme la
cigogne, la grue ou l’aigrette. Puis il plonge et remonte à la surface,
un poisson entre les mains. Celui-ci s’agite et se débat, ses écailles
argentées dans la lumière, un saumon, le tout premier poisson. Le
monde entier est regroupé ici, en cet instant, pas seulement la
contrée cherokee. Mais aussi la contrée Tlingit, avec ses myrtilles et
son saumon, et toutes les autres contrées.
L’ours voit cela et il a faim, il s’avance dans l’eau, sa masse
gigantesque laissant un sillage derrière lui. Il ressort, un poisson
s’agite mollement dans sa gueule, son ventre blanc dodu et
délicieux. Et c’est ainsi que le garçon apprend aux animaux à tuer.
C’est déjà inscrit en eux, le désir de manger, et ils apprennent vite.
Heureusement, ils se sont reproduits avant, ils se sont multipliés, des
souris courant partout dans l’herbe, pourchassées par les renards et
les loups, les cerfs bondissant de toutes parts, les gros félins à leurs
trousses.
C’est pourquoi nul ne remarque ce que fait le garçon. Il ne mange
pas le saumon tout de suite. Il gi e sa sœur avec le poisson, puis ils
le mangent, et huit jours plus tard, elle donne naissance à une petite
lle, une autre qui pourra enfanter davantage.
Huit jours su sent à la plupart des animaux pour s’enfuir dans
leurs habitats respectifs, pour chasser ou se cacher. Il n’y a plus de
réunions, rien que des pièges et des défenses, le mocassin d’eau tapi
au bord d’une rivière au courant paresseux, l’alligator tapi non loin,
les oiseaux au-dessus, le cougar tapi dans les bois, l’ours tapi dans
une grotte, les araignées dans leurs toiles, attendant tous de manger
ou d’être mangés, et attendant aussi le moment de s’accoupler et de
se reproduire, et ce sont les deux choses que les animaux attendront
jusqu’à la n des temps.
Le frère et la sœur, eux, s’activent à un rythme bien supérieur aux
animaux, un nouvel être tous les huit jours, et très rapidement, il
devient évident que le monde risque d’être rempli et surpeuplé, plus
rien à manger pour les autres espèces. Le bison et le cerf ne se
tracassent pas car l’herbe semble pousser à l’in ni, et le frère et la
sœur ne mangent pas d’herbe, mais tous les autres animaux
s’inquiètent. Des humains partout, à présent. Ils sont devenus
impossibles à éviter.
Et soudain, le cours des choses change curieusement. Personne ne
sait ni comment, ni pourquoi. Mais une femme ne peut plus enfanter
qu’une fois par an, et cela survient tôt, lorsque le monde est encore
assez vaste, si bien que les animaux se remettent à penser
uniquement à manger et à s’accoupler, avec cependant la certitude que les humains leur réservent d’autres cruautés, car nulle règle ne
s’applique aux humains. Ils ne restent jamais au même endroit, ils
ne chassent pas une seule et unique proie, ni ne vivent d’une seule
et unique manière.
Il faudra les surveiller, et parfois les chasser et les manger a n de
leur faire comprendre qu’ils doivent rester sur leur propre territoire.
Les ours y veillent, ainsi que les cougars, les alligators, les nombreux
serpents et araignées. Mais le plus grand tueur d’humains est le plus
petit de tous, le moustique. Personne ne le sait, et le moustique s’en
che. Les humains ne sont qu’une variété de nourriture parmi tant
d’autres.
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MOSCOSO et le bataillon sont enfoncés dans le marécage quand deux
cavaliers reviennent en menant des mules chargées de maïs. Un
immense cri de joie qui s’élève au-dessus des hommes.
L’armée est dans un état déplorable, les hommes sont émaciés,
a amés, dérapent dans la boue. Les lourdes armures et toutes les
armes de corps à corps apportées dans ces marécages pour lutter
contre les èches.
Les mules se sont arrêtées dans l’eau et la vase qui leur monte
jusqu’aux genoux, mais les hommes n’attendent pas. Ils se ruent sur
le maïs, le dévorent.
— De Soto vous fait dire qu’il y a beaucoup à manger à Ocale.
Nous avons vu de nos propres yeux leurs immenses champs de maïs.
Il dit qu’il y a de l’or, aussi.
— Vous entendez ça, soldats ? crie Moscoso. Autant de maïs que
vous pourrez en manger à Ocale, et de l’or !
Un rugissement émane de ceux qui n’ont pas encore la bouche
pleine. Un attroupement autour des mules, des hommes qui se
poussent et se font tomber dans la boue.
Seul le dos des cochons est visible à la surface, leur groin dressé
pour airer le maïs. Les chevaux, fatigués, portant un trop lourd
fardeau. Les esclaves aussi, sauf les hommes plus puissants d’Urriparacoxi qui ne sont plus enchaînés et dépassent les autres
d’une demi-tête.
Moscoso ne s’est pas servi en maïs.
— On a mangé des tubercules, dit-il aux hommes qui ont amené
les mules. On ne sait même pas si elles sont vénéneuses. On les fait
cuire et on espère que tout ira bien. Et des plantes vertes en ragoût,
en espérant aussi ne pas en mourir.
— De Soto vous demande de vous hâter, explique l’un d’eux. Il n’y
a pas de nourriture sur la route avant Ocale, et les indigènes
attaquent. Ils se cachent et tirent des èches avant de prendre la
fuite.
— On est au courant. Mendoza, un de mes arbalétriers, est mort,
et d’autres sont blessés.
— Alors dépêchons-nous. On connaît la route. Mais il y a une
rivière à traverser. On a guidé nos chevaux dans l’eau mais on a
perdu pied plusieurs fois.
— La Florida se montre toujours aussi généreuse, remarque
Moscoso. Elle apporte toujours plus qu’on n’en voudrait.
Ils doivent passer la nuit près de la rivière, ils y trouvent de petits
palmiers, des choux palmistes qu’ils peuvent manger.
Le lendemain, une vraie foire pour traverser. Cochons, chevaux,
mules, vivres, hommes nus qui ottent et se lamentent, balayés
parfois en aval, ne progressant presque pas dans le courant. Moscoso
a décidé de jeter tout le monde à l’eau pour en terminer le plus vite
possible. Des centaines de corps qui frôlent la noyade, une
cacophonie au milieu d’une matinée pourtant silencieuse, et ils atteignent la berge opposée, éparpillés sur une large distance. Toute
la troupe, trempée et grimpant la rive pour se regrouper,
curieusement sans essuyer le moindre tir de èches.
Les deux hommes guident l’armée jusqu’aux champs de maïs que
les cavaliers de de Soto ont déjà piétinés et pillés, mais qui
contiennent encore bien assez pour nourrir le reste de l’armée. Ils se
déploient tous et mangent, les hommes dispersés, aucune sentinelle
postée nulle part.
Cette fois-ci, Moscoso mange.
— Il ne nous a pas attendus.
Personne ne répond rien. Il semble que l’armée ne retrouvera
jamais l’avant-garde, qu’elle la suivra simplement à quelques jours
d’écart à travers toute La Florida.
Mais le lendemain, en n de journée, ils rattrapent en n de Soto
près d’un autre champ de maïs.
— Mon frère, lance de Soto à Moscoso. On a de quoi manger et
j’ai envoyé un messager au chef d’Ocale pour lui faire savoir qu’on
veut le rencontrer.
— Je pensais que tu continuerais à avancer pour trouver de l’or.
Je ne m’attendais pas à te voir si tôt.
De Soto s’approche de Moscoso et murmure :
— On ne sait absolument pas où on va. Aucun guide n’est encore
jamais venu jusqu’ici. Il faut que le chef nous aide.
L’armée se repose. La terre ferme, plus d’ondulation ni d’eau
périlleuse. Des centaines d’hommes installés en petits groupes
disséminés dans les champs et la forêt, mais aucune èche. Beaucoup de maïs. Ils mangent du cerf, du lapin, du raton laveur, de
l’écureuil, de l’opossum, du rat musqué, tout ce qu’ils trouvent. La
situation s’arrange, comme promis. L’or semble si proche.
La réponse du chef d’Ocale leur parvient le lendemain. Le
messager indigène semble mal à l’aise, debout devant Ortiz, de Soto
et Moscoso, et tant d’hommes rassemblés.
— Il dit qu’il nous connaît, nous autres les Castillans, il nous a
rencontrés il y a quelques années, traduit Ortiz.
— Narváez, dit de Soto.
— Oui, répond Ortiz. Mais je préfère parler de l’Expédition
d’Ortiz, puisque j’en suis le seul survivant ici.
Le messager continue.
— Et il connaît nos coutumes. On s’impose partout, on vole la
nourriture et on détruit les villages, on viole et on tue. Et on in ige
ça à des gens qu’on n’a jamais rencontrés, qui ne nous ont rien fait.
Le messager hésite, observe la réaction que provoquent ses propos
quand Ortiz a ni de traduire.
— Continue, l’encourage de Soto. Dis-nous tout.
— Le chef ne veut ni d’amitié ni de paix avec nous. Il veut qu’on
soit ennemis. Il dit qu’il n’a pas peur de nous, qu’il est notre égal en
ce que je traduirais par bravoure. Il nous fera la guerre tant qu’on
restera ici.
— Et c’est très clair, en ce moment même, déclare de Soto d’une
voix forte, les bras écartés. Regardez autour de vous, voyez comme
ce maïs est bien défendu.
Les hommes rient.
Le messager hésite mais de Soto lui fait signe de poursuivre.
— Il ne nous livrera pas bataille à découvert, traduit Ortiz. Il nous
tendra des embuscades.
— On l’a déjà remarqué, dit Moscoso. Il s’attaque à quiconque
s’aventure seul, qui sort des rangs, ils n’ont aucune bravoure.
— Il a demandé à ses guerriers de lui apporter chaque semaine la
tête de deux chrétiens. Il n’en faudra pas davantage pour nous
éliminer tous en quelques années. Il dit que nous ne tiendrons pas
longtemps car nous n’avons emmené aucune femme avec nous.
— On lui prendra ses femmes, rétorque de Soto d’une voix
puissante, et tous ses soldats l’acclament à nouveau. Et son or, aussi.
Puis sa tête.
Moscoso fait poster des sentinelles et l’armée resserre son
campement, mais il perd cependant quelques hommes qui se font
décapiter, comme promis par le chef. Moscoso surplombe le cadavre
du deuxième, découvert à l’orée de la forêt, son collant baissé
autour de ses chevilles.
— Ce n’est pas la meilleure façon de mourir, commente-t-il.
Avachi sur le anc, les bras baissés comme s’il essayait encore de
remonter son collant, mais sa tête a disparu.
— Enterrez-le, ordonne Moscoso.
Et ils obéissent, mais le lendemain matin, on appelle Moscoso car
les membres du cadavre sont suspendus à un arbre, o erts en pâture
aux oiseaux.
De Soto vient le constater par lui-même.
— Est-ce trop demander de surveiller une tombe, ou nos
hommes ?
— Non, mon frère, répond Moscoso. Mais nous n’avons aucune
forti cation, nous sommes trop dispersés et nos rations diminuent à
nouveau. Il n’y a pas tant d’écureuils que ça.
— Alors envoie des hommes chercher à manger.
— Où ?
— Trouve un endroit.
Moscoso et Ortiz vont donc s’entretenir avec les guides qui leur
parlent d’un endroit appelé Acuera. De Soto y envoie un groupe
pour rapporter à manger mais, à leur retour, trois hommes et un
cheval manquent à l’appel, tous morts. D’autres sont blessés.
— Ces indigènes-là sont di érents, lui rapporte un survivant. Ils
n’ont pas peur d’attaquer, même quand on se regroupe. Ce sont de
meilleurs guerriers.
— Excellente nouvelle, lâche de Soto. On pourra donc capturer un
grand nombre d’esclaves, ou les massacrer. L’un dans l’autre, je suis
heureux d’apprendre qu’ils se battront.
Les soldats ne partagent pas son avis. Autour des feux, le soir, on
raconte des histoires sur ces nouveaux guerriers capables d’enfoncer
leurs èches profondément dans la chair du cheval, de se ruer sur
un soldat pour lui frapper le crâne d’un coup de massue bien qu’il se
tienne juste à côté de ses frères d’armes. Alors qu’ils essaient de
dormir, ils sont en proie à des visions de hordes démoniaques
s’élançant à une vitesse improbable depuis la forêt pour venir
ricaner sous leur nez avant de les éventrer. Des cauchemars dans lesquels ils sont taillés en pièces avant d’être suspendus aux
branches d’arbres.
Le lendemain matin, ils contemplent un spectacle qui vient
con rmer leurs mauvais rêves. Les fragments des trois soldats
tombés, accrochés aux arbres autour d’eux. Pénis et scrotum, scalp,
membres, entrailles, leurs dos brisés en morceaux, tout ceci
suspendu et o ert en pâture aux oiseaux.
— Ça signi e, dit Tovar, qu’ils étaient ici la nuit dernière, juste à
côté de nous pendant notre sommeil, alors même qu’on avait posté
des sentinelles. Les sentinelles ne les ont pas vus. Et je ne comprends
pas pourquoi ils ne nous ont pas égorgés.
— Tu es destiné à devenir un grand meneur d’hommes, dit
de Soto. Un meneur d’hommes courageux, une source d’inspiration
pour tes troupes. Avec Añasco pour t’ouvrir la route et Lobillo pour
surveiller tes arrières, tu seras invincible.
— Tes soldats sont suspendus dans les arbres, dit Lobillo. Tes
soldats, Hernando. La pureté de ton sang a été certi ée. Tu as
obtenu un décret royal qui te permet de disposer à loisir de chaque
membre de ton armée, c’est plutôt réussi.
— Ça su t, dit Moscoso. C’est exactement pour cela qu’ils
suspendent les morceaux, pour semer la discorde entre nous.
De Soto s’approche de Moscoso et lui saisit le visage entre ses
deux mains.
— Mon frère, c’est en toi que j’ai le plus con ance, alors je ne
veux pas t’entendre dire une chose pareille. Ils ne ré échissent pas. Ils n’ont aucune stratégie. Ils suspendent les morceaux parce que ce
sont des animaux. Ne l’oublie jamais.
— Désolé, mon frère, dit Moscoso.
De Soto se retourne vers les autres.
— Il faut redonner le moral aux troupes. Qu’on jette un indigène
aux chiens. Prenez Bruto. Qu’on leur rappelle un peu l’ordre des
choses.
Le guide du canoë, qui voulait un peu d’or pour obtenir une
épouse, est parvenu jusqu’à présent à échapper à la colère de
de Soto, il a fait tout ce qu’on lui demandait, mais c’est lui qui se
trouve à proximité quand l’ordre tombe, si bien qu’on lâche Bruto
sur lui et il hurle lorsque le chien lui arrache ses parties génitales,
qu’il l’éventre, et qu’il lui dévore les entrailles. Encore en vie quand
il lui arrache la chair des cuisses en grands lambeaux. Cette tête de
démon, et ses grognements rauques, et son corps mutilé. Puis le
chien lui saisit le visage, et c’est la dernière chose qu’il voit,
l’intérieur d’une gueule.
Les hommes rient en le regardant ainsi mis en pièces et cela
semble e ectivement être l’antidote parfait contre les arbres.
Après ce divertissement, ils détachent les fragments de leurs frères
et les enterrent dans une fosse commune, incapables de di érencier
leurs membres. Et ils postent une sentinelle près de cette tombe,
qu’on relève jour et nuit.
— La nourriture, dit Moscoso. Il faudrait qu’on rassemble toute la
nourriture des alentours et qu’on calcule combien de temps elle
nous permettra de tenir.
— Oui, acquiesce de Soto. Une tâche parfaitement féminine. Que
Lobillo s’en charge.
Lobillo y consacre plusieurs jours, mais il nit par calculer qu’ils
ont de quoi se nourrir pendant trois mois.
En attendant, les hommes ont fait du campement un lieu de vie
plus permanent, bâtissant des abris et nettoyant les zones à l’orée de
la forêt pour que les sentinelles puissent patrouiller. Ils ont très peu
d’esclaves et les Espagnols sont contraints de tout faire eux-mêmes.
Ils ramassent du bois et cuisinent. Des mortiers de pierre trouvés
dans les villages saccagés, pour piler le maïs qu’ils tamisent ensuite
dans leurs cottes de mailles. Ils cuisinent sur le feu dans des
récipients en terre cuite. Ils imaginent toutes les façons possibles de
préparer le maïs. La plupart le mangent simplement cru mais
d’autres le font bouillir, le cuisent en ragoût avec des plantes, de
l’opossum ou de l’écureuil, le font sécher au soleil. Ils se sentent peu
à peu chez eux, parfois dérangés par les disparitions régulières d’un
de leurs frères qui réapparaît inévitablement décapité, avant d’être
enterré pour renaître un peu plus tard dans les arbres, malgré toutes
leurs précautions.
Un matin, alors qu’ils contemplent les lambeaux de chair ottant
au vent, Añasco soumet son opinion à de Soto et à tous les hommes
rassemblés.
— Ce sera une de tes grandes innovations dans le royaume de la
chrétienté, un changement dans toutes les cathédrales, les membres
des défunts suspendus au plafond des chapelles en guise de
décoration. Quand la chair aura pourri, on sculptera dans le marbre des répliques des morceaux qu’on accrochera avec des cordes dorées
à distance alléchante des mains de tous les indigènes vaincus qui
tenteront d’émerger du sol. Tu pourras utiliser l’or qu’on trouvera ici
pour faire ta chapelle.
— Les chiens apprécient aussi la viande espagnole, avertit
de Soto.
— Et où est l’or ? continue Añasco. Tu as promis qu’il y en avait à
Ocale, mais nous y voilà arrivés et seul le soleil est doré quand il
nous cuit au milieu de la journée. Les soldats se rendent-ils compte
qu’on est arrivés à Ocale, la terre promise ? Tu comprends ce que ça
présage pour notre quête d’or à La Florida ? Vasco était peut-être un
vieux scrotum de baudet malveillant, mais il avait raison à ce sujet.
— Libre à toi de partir avec tes hommes, dit de Soto. Je te relève
o ciellement de tes fonctions. Lobillo aussi, avec les siens. Mieux
vaut que vous montiez votre campement dans la jungle et vous vous
fassiez massacrer ailleurs. Tu a rmeras à tes hommes avoir
retrouvé le chemin des bateaux, et tu constateras ton erreur
d’orientation à l’instant où tu verras le soleil se lever au-dessus de
l’eau, au lieu de s’y coucher.
— C’est très généreux de ta part, mais je pense qu’on va rester
près des rations de nourriture, merci. Et je m’amuserai à te regarder
échouer. Il ne me reste rien d’autre que ça. Et c’est peut-être
su sant. Je resterai assez longtemps pour te voir mourir.
— Mes frères, dit Moscoso. Assez. C’est exactement ce qu’ils
cherchent.
— Je suis fatigué d’écouter des femmelettes se plaindre, dit
de Soto. Je vais prendre des hommes avec moi et trouver la contrée
d’Apalachee. Les indigènes en parlent. Sept jours de chevauchée et
davantage de maïs. On devrait aller voir. Gallegos et Ortiz pourront
m’accompagner.
— N’oublie pas l’or, pendant que tu y es, dit Añasco.
— En fait, tu vas m’accompagner, toi aussi, dit de Soto. Au cas où
on aurait besoin de creuser des latrines ou de ramasser du bois.
Amène une poignée de tes meilleures dames de compagnie.
Ainsi, le lendemain, le 11 août 1539, de Soto prend la route avec
cinquante cavaliers et cent fantassins, dont Añasco et une partie de
ses hommes. Moscoso demeure au campement avec le reste de
l’armée.
Ils traversent une forêt de feuillus, de grands arbres qui
prodiguent de l’ombre, peu de broussaille entre les troncs. De Soto
lance sa monture au galop et crie de plaisir, son escorte à ses
trousses.
— En n une vraie forêt ! dit de Soto alors qu’il fait ralentir son
cheval. Une terre ferme, ni marécage ni marais, pas de jungle
impraticable, pas de sol traître ni instable. C’est peut-être ici que je
bâtirai ma première cité, à l’ombre de ces immenses arbres.
Imaginez les maisons entre les troncs, comme ce serait agréable. Et
un sol plat où la terre peut être labourée. Il faut faire venir des
navires entiers de colons, dès que possible.
— Oui, dit Gallegos. Une belle terre.
Ils continuent à travers la forêt, le trajet le plus facile de toute
l’expédition, et en n de journée, ils trouvent un village et
davantage de maïs.
— Vous voyez, dit-il à ses hommes. La Florida connaît
l’abondance. Il nous su t de monter à cheval et de venir nous
servir. Qu’a donc découvert Añasco, à part la certitude qu’il n’a pas
de couilles ? Imaginez sa stupeur quand, une nuit, il a posé la main
entre ses jambes.
Ses hommes rient. Añasco et les siens, non.
Ils passent la nuit sur la rive ouest d’un lac, dans un village aux
maisons rondes érigées avec des poteaux incurvés. Des foyers à
l’intérieur, des plateformes où des couchettes sont installées en
hauteur tout du long des murs. Les hommes, heureux de ne plus
dormir à même le sol, hors de portée des serpents.
Deux hommes abattent un ours noir. De Soto vient voir.
— Il mangeait des baies, dit l’un d’eux.
L’ours fait environ la taille d’un homme, pas plus grand. Une
épaisse toison noire où s’enfoncent profondément deux carreaux
d’arbalète. La langue pendante dans cette cage de dents.
— Je vais goûter la langue, dit de Soto. Je suis curieux. Et gardez
les couilles pour Añasco. Elles prendront un goût sucré avec le
temps, et il pourra les manger avec un peu de chardon ou de crottes
de lapin, d’ici quelques jours.
Les hommes sourient.
Ils cuisinent sur le feu à l’aide de poteries indigènes où des épis de
maïs ont été pressés pour y imprimer des motifs.
— Du maïs, dit de Soto. Ces gens-là n’ont aucune imagination, à
l’exception du maïs. Je suis sûr qu’ils vénèrent un dieu du maïs. Je
leur poserais bien la question mais ils sont trop doués pour prendre
la fuite.
Sans Moscoso à ses côtés, il n’y a personne avec qui parler.
Gallegos, ce n’est pas pareil. D’une bonne volonté et d’une loyauté à
toute épreuve, mais muet comme un bout de bois quand il s’agit de
faire la conversation. Une partie de ses soldats sont assis non loin
mais ils sont curieusement inatteignables. Il peut leur donner
n’importe quel ordre, sauf celui d’échanger une conversation banale.
Ortiz est là, mais il est toujours perdu dans son propre monde.
Le lendemain matin, de Soto gravit un tertre qui doit être utilisé
pour les rites funéraires. On y a ajouté des strates supplémentaires
pour les nouveaux cadavres.
— Peut-être que le moment est venu de leur rendre la pareille,
dit-il, et il ordonne à ses hommes de déterrer ce qui ressemble aux
ajouts les plus récents.
Les hommes assignés à cette tâche sont mécontents, frapper le sol
pour essayer de l’entamer, puis tirer et libérer les morceaux de corps
en décomposition, pas frais du tout.
— Je veux les voir suspendus en plusieurs parties, exactement
comme on les a vus faire, dit de Soto, et les hommes sont obligés de
découper les corps pourrissants, nouer les os à des cordes avant de
les hisser dans les arbres.
Encore de la chair sombre accrochée, mais surtout de la terre et
des os.
— Que le chef d’Ocale voie ça, dit de Soto.
— On n’est plus sur son territoire, dit Ortiz. C’est celui d’un autre
peuple. Ils ne comprendront pas pourquoi on a fait ça.
— Ils font sûrement tous la même chose.
— Non.
— Tu ne connais que deux petites tribus d’indigènes, et des
minables, alors ne viens pas insinuer que tu es expert en la matière.
— Jamais. C’est toi qui joues à ça.
— Je préfère quand tu te tais.
— Oui, c’est mieux de n’entendre qu’une seule voix sancti ée,
lance Añasco. Celle de notre visionnaire.
— Mon frère, dit Gallegos. Tu vas trop loin.
De Soto décide de ne pas réagir. Ortiz s’est déjà renfermé dans la
partie brûlée de son être, il reste assis là à attendre qu’on lui
ordonne de remonter en selle.
Ils découvrent d’autres villages au l des jours suivants, une
région fertile avec de l’eau et des prés un peu plus en hauteur, plus
de marécage, beaucoup de gibier et de maïs, et partout, ces mêmes
maisons rondes abandonnées.
— Ils ne veulent pas se battre, constate de Soto.
Le 13 août, ils trouvent plusieurs villages et, on ignore comment,
mais en chemin, Añasco parvient à capturer une trentaine
d’indigènes, hommes et femmes.
— Bien, dit de Soto. Tu n’es pas comme Lobillo. Je te l’accorde.
Tu ne sais jamais où tu es, tu pars toujours vers le sud pour trouver la Norvège, mais Vasco aurait pu te prendre à son service pour lui
dégoter des esclaves.
Ces indigènes sont utilisés sur-le-champ, Añasco, Gallegos et
de Soto amènent les femmes dans les huttes rondes et vides, où leurs
soldats les violent, encore et encore. On oblige les hommes à
ramasser du bois et à porter de l’eau en écoutant les cris.
Ce soir-là, un homme se présente, sortant seul de la forêt.
Ortiz peine à comprendre cette nouvelle langue et, fort
heureusement, il trouve un des hommes pour lui servir d’interprète
de fortune.
— L’homme dit qu’il est leur chef, explique Ortiz à de Soto.
— Il n’a pas l’air d’un chef. Ça pourrait être un piège.
— Oui, mais il dit que si on relâche ses gens, il fera la paix avec
nous et nous fournira des guides et de la nourriture.
— C’est un peu tard pour relâcher certaines femmes, dit de Soto.
Il n’y a plus de cris, mais les gémissements sourds des mourantes
dans les huttes, les hommes s’acharnant encore sur elles. Cent
cinquante hommes, et moins d’une douzaine de femmes.
— Mais essayons, dit de Soto. On a terriblement besoin de guides.
On ne sait rien de la région. Relâchez tous ceux qu’Añasco a
capturés mais gardez leur chef sous haute surveillance.
Les indigènes sont libérés, les hommes portent leurs femmes et
disparaissent dans la nuit. Le chef reste.
— J’espère vraiment que c’est leur chef, dit de Soto.
— Ils étaient à moi, la décision me revenait, proteste Añasco.
— Pas vraiment, non, rétorque de Soto. On en discutera avec le
roi pendant ton procès pour insubordination.
— Le roi est en Espagne, lance Añasco. Il faut d’abord que tu
rentres en Espagne.
— C’est une menace ?
— Seulement la vérité. Tu mourras ici.
— Añasco, intervient Gallegos. Ça su t.
De Soto ne sait pas trop quoi dire ou faire à propos d’Añasco. Il ne
peut pas le tuer. C’est un contador du roi.
Le lendemain matin, les hommes du chef apparaissent à l’orée du
bois, armés.
— Ils sont nombreux, rapporte Ortiz. Un groupe de guerriers, ils
ne sont pas venus en paix.
Le chef s’exprime, il reste calme et amical, et pointe le doigt vers
ses guerriers.
— Il nous demande de le mener à eux. Ils l’écouteront et lui
obéiront. Il va leur demander d’apporter à manger, de nous guider
et tout le reste.
— Et tu lui fais con ance ?
— Non, mais c’est l’étape suivante. Que veux-tu faire d’autre ?
— Que quelques gardes l’accompagnent, dit de Soto. S’il tente
quoi que ce soit, abattez-le. Assure-toi qu’il le comprenne bien.
Ortiz s’exprime tant bien que mal par l’entremise de l’interprète,
et tout est prêt. Le chef est escorté par quatre sentinelles armées
d’épées, qui restent près de lui. Mais alors qu’ils atteignent la lisière
de la forêt, le chef saisit l’homme devant lui par le casque et le jette à terre. Les trois autres dégainent leur épée mais ils sont trop lents,
cet homme à lui seul les frappe à coups de pied et les fait chuter, un
homme qui tient plus d’un guerrier que d’un chef. Le problème, c’est
leur armure. Ils sont trop lourds. Ils tombent comme des pierres. Le
chef s’enfuit dans la forêt, rejoint ses hommes et ils battent en
retraite dans une colline aux arbres tou us.
— Tes hommes sont impressionnants, commente Añasco. Les
gardiens du royaume. La chrétienté n’a rien à craindre.
— Bruto, dit de Soto. Lâchez Bruto.
La légende raconte que Bruto s’élance, double les guerriers avant
de saisir dans sa gueule le bras du chef qu’il retient jusqu’à ce que
les Espagnols viennent le capturer. C’est la version que les Espagnols
raconteront plus tard. Mais dans les faits, plusieurs chiens sont
lâchés et ils se ruent sur les premiers indigènes qu’ils trouvent, et ils
ont faim, ils n’attendant pas, ils déchirent et déchiquètent et
dévorent. Le passage de la fable qui est véridique, c’est que les
indigènes apprendront à craindre les chiens de guerre, et que le nom
de Bruto gagnera la réputation d’être le plus vicieux d’entre tous.
On ramène à Añasco quelques-uns de ses esclaves, ceux qui n’ont
pas disparu dans la nature ou qui n’ont pas été dévorés, mais les
hommes du campement regrettent la perte des femmes, cédées dans
un marché voué depuis le début à l’échec. De Soto n’a pas trouvé
d’or, il n’a fourni que peu de nourriture et de femmes, mais il a
généré une sou rance presque constante depuis leur arrivée à La
Florida, un grand nombre de blessures et de morts, et rien n’échappe
aux hommes.
— Pueblo de la Malapaz, dit Añasco. Ce sera le nom de cet
endroit, le village de la mauvaise paix. Ou on peut aussi le baptiser
de Soto, si tu veux que chaque village porte ton nom. Des siècles
durant, les gens seront obligés de voyager depuis de Soto à de Soto,
sans jamais savoir où ils vont.
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LE corps décapité de leur mère gît entre eux tandis qu’ils
contemplent les étoiles au-delà de la cime des arbres.
— C’est quoi, exactement ? demande le garçon. Je ne l’ai jamais
su. J’aurai dû lui poser la question, à elle.
— Tu ne connais pas l’histoire de l’endroit où le chien s’est enfui ?
l’interroge l’Enfant Sauvage.
— Non.
— Tu veux que je te la raconte ?
— On a toute la nuit devant nous, alors oui.
— C’est aussi une histoire de maïs.
L’Enfant Sauvage raconte l’histoire d’un village cherokee, peuplé
d’un grand nombre d’habitants, ce que le garçon peine à imaginer,
n’ayant vécu qu’avec Kana’ti et Selu, et son frère aîné depuis peu.
— C’était l’époque où le monde était plus jeune, dit l’Enfant
Sauvage. Il n’y avait pas autant d’étoiles, pas ces épaisses traînées en
travers du ciel comme ça, mais quelques-unes éparpillées ici et là.
— Comment y a-t-il pu y avoir une époque plus ancienne ? On est
à l’aube des temps. Mes parents sont des dieux. Il n’y a pas d’autres
êtres humains. Tu es créé à partir de l’eau.
— Si tu ne te tais pas, tu ne pourras pas écouter l’histoire,
rétorque l’Enfant Sauvage.
Le garçon se tait et écoute.
À cette époque, les gens préparaient leur repas à base de maïs
séché qu’ils déposaient dans une souche creuse et pilaient à l’aide
d’un long bâton. L’Enfant Sauvage décrit un vieux couple et leur
réserve de semoule de maïs qu’ils conservent comme tout le monde
dans un panier. Mais une partie de leur semoule disparaît un jour.
— Dans un village cherokee, personne ne dérobait jamais rien aux
autres, dit l’Enfant Sauvage.
Et quand le vieux couple inspecte plus attentivement la semoule
répandue, ils distinguent les traces de pattes d’un énorme chien,
bien plus grandes que celles d’un chien ordinaire.
— C’est quoi, un chien ? demande le garçon.
— Mais c’est impossible ! dit l’Enfant Sauvage. Comment veux-tu
que je raconte l’histoire si tu ne sais même pas ce que c’est, un
chien ?
— Eh bien alors, c’est quoi ?
— C’est un descendant du loup, mais il a appris à aimer les
hommes.
— Si tu parles d’une époque plus ancienne, comment c’est
possible que quelque chose y existe déjà alors que ça n’existe pas
ici ?
— Tu es un destructeur d’histoires, dit l’Enfant Sauvage.
Il interrompt son récit et ils restent étendus là, à écouter pousser
le maïs.
— Ce chien était un chien géant, nit-il par poursuivre, incapable
de se retenir, voulant entendre sa propre voix. Un esprit chien. Le vieux couple savait qu’il venait d’un autre monde et qu’il était
immortel.
Ils racontent ce qui s’est passé aux autres villageois, leur montrent
les empreintes. C’est un esprit chien, tout le monde en convient, car
c’est en groupe que l’on croit à l’au-delà et à tout ce qui s’y
rapporte, on ne croit jamais seul, et tout le monde convient aussi
qu’il est imprudent de laisser ce chien rôder et qu’il faut lui anquer
une peur terrible a n qu’il ne revienne jamais.
— Tout ce qui est étrange doit être repoussé et éloigné, dit le
garçon.
— Oui.
— Alors comment est-ce qu’ils s’y sont pris ?
L’Enfant Sauvage décrit les tambours et les hochets en carapaces
de tortue que les villageois utilisent pendant leurs cérémonies.
— On devrait en fabriquer, nous aussi, dit le garçon.
— Oui, on le fera.
— Cette époque plus ancienne où l’on trouvait déjà tant d’objets
qu’il n’y a pas ici, dit le garçon. Mais c’était pourtant avant les
étoiles, quand il y en avait très peu dans le ciel.
Les villageois se cachent autour de la hutte du vieux couple et de
leur panier de semoule. Ils attendent dans l’obscurité, sans couteaux
ni lances, ils sentent combien ils sont petits. La nuit est longue, mais
ils entendent en n un bruit d’ailes, loin au-dessus d’eux, puis le son
s’intensi e, comme l’explosion d’ailes dans la grotte en haut de la
montagne après que les garçons ont déplacé le rocher, et la forme
gigantesque d’un chien atterrit au milieu d’eux, près du panier. De larges bajoues dégoulinantes, des crocs scintillants même à la faible
lueur des quelques rares étoiles, mais son corps est aussi noir que la
nuit et impossible à distinguer, tout juste perceptible, sa masse
imposante.
Les villageois sont terri és, mais ils se dressent néanmoins avec
leurs tambours et leurs hochets, ils crient et font autant de ra ut
que possible.
Le chien géant est pris au dépourvu, il recule de côté, comme
frappé par les sons, sa masse invisible semble se déplacer comme
une montagne. Et il esquive d’un côté, de l’autre, perturbé par les
villageois qui l’assaillent de toutes parts, il s’élance dans une course
e rénée sur un sentier qui gravit une colline, et de là, il bondit dans
les airs, son corps se fondant à nouveau dans le ciel noir, tout cet
espace sombre qui semble vivre et respirer.
— Je le sens, moi aussi, dit le garçon. Dès que je regarde le ciel.
Je suis certain que l’obscurité est un corps, et je le sens grandir à
chaque respiration.
— Oui, acquiesce l’Enfant Sauvage. C’est le chien géant. Mais il
était pris d’une telle panique qu’il a recraché la semoule de maïs,
qui s’est transformée en cette épaisse traînée d’étoiles, elles nous
montrent par où il s’est enfui. Elles ont laissé une piste. Et on a beau
scruter ces étoiles, on en voit sans cesse apparaître de nouvelles,
c’est aussi la promesse que le maïs ne viendra jamais à manquer,
qu’on en aura toujours assez.
Le garçon contemple l’obscurité au-dessus de lui, il essaie de la
voir bouger entre les étoiles, il écoute le maïs déployer ses longs doigts et se rapprocher lentement d’eux. Tout est vivant, en bas et
en haut. La boue elle-même, remontée par le coléoptère d’eau,
remue encore.
— Je pense que chaque chose est un esprit, dit-il à son frère aîné.
L’esprit de la terre, l’esprit de la roche, l’esprit de l’air, et bien sûr,
les arbres et chaque animal, et l’eau. L’eau, surtout. L’eau t’a créé et
peut créer n’importe quoi d’autre.
— L’eau ne m’a pas créé.
— Oui, je sais. C’est moi qui t’ai créé, pour détruire tout ce que
j’aime.
La nuit est longue mais ils doivent rester éveillés. Le garçon
repense aux hochets en carapaces de tortues, se demande ce qu’on
éprouverait à faire partie d’un village, tant de gens, se demande s’il
reste des femmes dans le monde. Il a le sentiment que l’époque
ancienne de la création des étoiles s’est en réalité déroulée plus tard,
avec des chiens et des hochets, mais qu’on la connaît pourtant déjà,
comme si le garçon et ses parents contenaient déjà l’avenir en eux.
Ils sont peut-être déjà en train de le créer, par leurs histoires et leurs
pensées. Peut-être que ce village n’avait jamais existé avant que
l’Enfant Sauvage n’en parle cette nuit.
— Que peux-tu créer d’autre ? demande-t-il à son frère.
— Seules mes mains le savent, répond l’Enfant Sauvage. Je
commence, et je regarde ce que je crée prendre forme. Je ne sais pas
à l’avance ce que ce sera.
— Ça me semble possible, dit le garçon. Je crois que c’est ainsi
que tout est créé, même la parole et la pensée. On ne sait rien à l’avance, et ça peut prendre n’importe quelle direction.
Le maïs grandit toujours, renforcé dans l’obscurité, lourd. Leur
mère pousse partout autour d’eux, et le garçon se demande où nous
allons après notre mort. Dans le sol, visiblement, et dans les plantes.
Du sang dans chaque terreau.
— J’aimerais la rejoindre, dit le garçon. Dans la terre, et ne plus
jamais avoir à penser.
— Ce n’est pas à toi d’en décider, rétorque l’Enfant Sauvage.
— Je sais.
Quand les étoiles s’e acent en n et que le ciel bleuit, le maïs est
presque aussi grand qu’un homme, des pieds larges et solides qui
s’élèvent en zigzag comme la course a olée du chien, des épis
lourds et des tou es suspendues aux extrémités. Seul le centre de
chaque plante est résistant, tout le reste pend mollement, comme si
le champ tout entier allait s’e ondrer.
— Il y a tant d’espaces vides, dit l’Enfant Sauvage.
— Oui. Le maïs n’a pas poussé là où on n’a pas nettoyé, et je crois
que ça restera éternellement le cas, à cause de ce que nous avons
fait. Le maïs poussera à certains endroits, et pas à d’autres.
— C’est ta faute. Tu as dit que les règles n’avaient aucun sens. Tu
as dit que tout était inventé et qu’on n’était rien obligé de suivre.
Le garçon ré échit. Le ciel d’un bleu plus clair, le maïs immobile
qui ne pousse plus, aucun son ne s’en échappe, pas de vent, rien que
les distants clapotis de la rivière. Il se sent ancré à ce monde qu’a
créé le coléoptère d’eau, conscient de ses bords, de ses limites
exactes et lointaines.
— Certaines règles doivent être vraies, dit le garçon, mais on ne
saura jamais lesquelles. On ne sera jamais capables de faire la
di érence entre les vraies et celles qu’on a inventées.
— On n’a pas nettoyé le sol correctement, dit l’Enfant Sauvage, et
le maïs ne poussera pas partout. Et on ne l’a traînée que deux fois,
au lieu de huit, qu’est-ce que ça signi era ?
Leur mère est le maïs. Elle n’a jamais été une personne véritable.
Le garçon le conçoit mais n’arrive pas à y croire.
— On la retrouvera deux fois, dit-il en n. Deux fois par an, peut-
être ? Elle ne poussera peut-être que deux fois par an, et pas tout au
long de l’année ?
Il éprouve une profonde tristesse. Parce qu’il a refusé d’aider son
frère, il comprend que sa mère viendra les voir moins souvent. Il sait
que sa vie se résumera à cela : agir en pensant faire une chose en
particulier, pour se rendre compte plus tard qu’il s’agissait d’une
tout autre chose.
— Le problème ne vient pas que de toi, dit-il à son frère aîné.
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DANS le village suivant, il y a tant de maïs que les hommes le
baptisent Villafarta, la cité de l’abondance. Les plaisanteries ont fait
bon train à l’idée de voyager depuis de Soto à de Soto dans l’espoir
de trouver un jour de Soto, mais la quantité de maïs les
impressionne tellement qu’ils attribuent un meilleur nom à ce lieu.
Ils découvrent aussi de petites châtaignes qui poussent sur des
buissons. Délicieuses, surtout préparées avec de l’écureuil ou du
serpent. La Florida semble produire une telle variété de serpents, ils
font partie intégrante du régime des soldats. Ils les enroulent sur des
bâtons et les mettent à rôtir sur le feu jusqu’à ce que la peau se
détache facilement. La chair est un peu molle mais goûteuse, et
parfaite accompagnée de châtaignes.
Les écureuils sont si puissants, tout en muscles et sans graisse. Les
bruns, ceux qui vivent à même le sol, ont un goût de boue, mais les
gris qui nichent dans les arbres sont plutôt savoureux, meilleurs que
les lapins. Ce que les hommes ont en grande quantité, c’est du
temps. De longues heures au campement, à attendre la direction
suivante que de Soto choisira au hasard. Et il n’y a généralement
aucune femme, et plus une goutte de vin non plus. La cuisine est
leur seul divertissement. Ils ont peu de poêles à disposition, très
convoitées, et les hommes les utilisent pour inventer toutes sortes de sauces à partir d’ingrédients qu’ils trouvent dans la forêt, tentant de
découvrir de nouvelles saveurs. Les châtaignes sont très prisées pour
imprégner la viande d’un parfum délicat.
De Soto est devenu le juge incontournable de tous les concours
culinaires, préférant la viande rouge comme celle de l’ours, du cerf
ou des anguilles cuites dans leur propre sang. Il décrète que les
châtaignes sont une réussite absolue.
— Récupérez-en plusieurs plants, dit-il à ses hommes. Il faut
qu’on en rapporte avec nous en Estrémadure. C’est si simple à faire
pousser, en petits buissons, inutile d’attendre que des arbres
grandissent, et leur saveur est délicieuse, c’est comme un morceau
de printemps enfermé dans une coque sombre.
Le 16 août, ils sont bloqués par une rivière plus di cile à franchir
que jamais.
— Construisez un pont, dit de Soto. Pas le choix.
Toute la journée, ils érigent ce pont, abattent de nombreux arbres,
mais il ne permet l’accès qu’aux hommes, pas aux chevaux.
— Nous traverserons demain, déclare de Soto.
— Et pourquoi ? demande Añasco.
Trop d’hommes sont rassemblés autour d’eux. De Soto ne peut pas
se contenter de l’ignorer.
— Eh bien, pour trouver de l’or, pour conquérir des cités et
explorer de nouvelles contrées. Ce qu’on fait pendant une
expédition. Pour être des chevaliers, et pas des femmes.
— Il n’y a pas d’or, réplique Añasco.
— Il y a de l’or.
— Pourquoi n’en a-t-on pas encore vu, alors ? Ortiz, tu as vu de
l’or, pendant toutes tes années passées ici ?
— Non, dit Ortiz. Il n’y a pas d’or à La Florida.
— Tu vois ?
— Tant que tu n’as pas trouvé d’or, il n’y en a pas, dit de Soto. Et
quand tu en trouves, tu es soudain riche et tu es un homme di érent
quand tu rentres chez toi. J’en ai déjà fait l’expérience au Pérou et
au Nicaragua. Ce n’est pas ma première expédition. Les hommes
faibles comme toi a rment toujours que c’est impossible. Les
guerriers sont trop nombreux à combattre, ou les montagnes sont
trop hautes pour être gravies, ou on n’a pas assez d’eau et de vivres,
ou ma maman me manque. Mais quand on trouve de l’or, là, vous
voulez tous votre part.
— On n’a pas croisé un seul indigène qui porte de bijou en or. Pas
même le plus petit. Et pourtant, l’or est la seule chose qui semble
avoir de la valeur. Au Pérou, il avait de la valeur pour les gens,
non ? Et au Nicaragua aussi ? Ils en faisaient des bijoux et ils les
arboraient pour faire étalage de leur richesse, non ?
— On n’a vu que des pauvres hères aux abords du territoire, dit
de Soto. Ceux qu’Ortiz connaît. Ils semblent vivre plus de mille ans
en arrière. Ils ne fabriquent rien et ne font que chercher de la
nourriture. Mais quelque part, ailleurs, on trouvera une civilisation
plus importante. Peut-être dans la contrée de l’Apalachee.
— Narváez n’en a jamais trouvé.
— Moi, j’y arriverai.
— Cabeza de Vaca a fait le trajet à pied entre ici et La Ciudad de
Mexico, et il est arrivé les mains vides.
— Il avait des informations pour le roi. Je pense qu’il a trouvé de
l’or.
— Oui, c’est ce que tout le monde croit. Mais serait-il vraiment
rentré sans rien, pas même la moindre pépite, s’il avait découvert de
telles richesses ?
C’est un bon argument, tous ceux qui les écoutent doivent le
savoir, et de Soto est las de son manque de foi. Gallegos devrait
intervenir pour l’aider mais il garde le silence.
— Je ne vais pas débattre, dit de Soto. Ceux qui veulent trouver
de l’or traverseront avec moi demain.
— Demain, nous devrions plutôt reprendre la route vers les
navires, déclare Añasco. Cette expédition est un échec. Il est temps
que tu l’admettes.
— Tu peux repartir vers les navires demain. Avec tes talents en
matière d’orientation, tu les atteindras en même temps que moi,
quand j’aurai terminé d’explorer le reste de La Florida.
Les soldats s’escla ent et de Soto est en n libre de s’éloigner. Il se
demande si les hommes traverseront la rivière avec lui, le
lendemain.
Au petit matin, la rivière semble pire encore, le courant plus
puissant. Il a gon é en tourbillons d’eau brune. Un orage en amont.
Le pont tient à peine, les rondins s’agitent d’un côté et de l’autre, on
ne peut y faire passer qu’une poignée d’hommes à la fois. Ils avancent comme des aveugles et mènent leurs chevaux qui nagent à
côté d’eux en amont du pont. Les chevaux, paniqués, heurtent la
structure et menacent de la briser.
— Les gloires de La Florida, commente Añasco. Une expédition
parfaitement plani ée. On se dirige comme des èches vers l’or.
De Soto regrette de ne pas avoir laissé Añasco avec Moscoso.
La traversée de la rivière prend toute la journée. Cent cinquante
hommes avançant lentement, un petit groupe après l’autre. Les
provisions et le matériel doivent être portés aussi car les chevaux ne
peuvent pas se charger du fardeau quand ils nagent. Certains d’entre
eux essaient de grimper sur le pont, retardant la progression.
Impossible de raisonner un cheval, de lui expliquer la situation. Le
cheval voit un pont et veut simplement y monter, il ne veut pas se
noyer.
Les hommes se montrent encore plus di ciles, se chamaillent et
se plaignent. Ils baptisent ce cours d’eau la rivière de la Discorde.
Tout le monde donne son opinion sur cette fameuse journée.
Sur l’autre rive, ils dressent leur campement et se reposent, les
premiers arrivés des heures avant les derniers. Ils tuent des serpents,
des écureuils et des ratons laveurs qu’ils font cuire dans une bouillie
de maïs.
Et ils reçoivent des invités le soir même. Un messager que de Soto
a envoyé au hasard pour rapporter tout ce qu’il trouvera revient
avec quatre jeunes hommes. Ils arborent de nombreuses plumes sur
la tête et semblent importants. Ortiz n’en est pas sûr.
— Ils essaient juste de savoir qui nous sommes, dit-il à de Soto. Je
ne pense pas que ce soient des chefs.
— La bouillie de maïs est prête, dit de Soto. Du serpent et de
l’écureuil goûteux. Invite-les à se joindre à nous et o re-leur des
cadeaux. Des lambeaux de tissus sans valeur ou quelque chose
comme ça, du moment que c’est coloré.
Les quatre hommes se joignent donc à eux pour le dîner. Ortiz
essaie de communiquer mais obtient peu d’informations à
transmettre.
— Ils ne parlent que de chasse, dit-il.
Puis les quatre se lèvent soudain et s’élancent à toutes jambes
dans la forêt, si vite que personne ne peut les rattraper, et aucun
cavalier n’est prêt à les pourchasser. Dans la légende que les
Espagnols raconteront plus tard, Bruto est à proximité et entend
crier les Espagnols, il voit les indigènes s’enfuir et il s’élance à leurs
trousses. C’est Garcilaso qui aime le plus conter les exploits de
Bruto, et il a rme que les pattes du chien ne touchent plus le sol,
qu’il est capable de courir dans les airs. Il le comme une èche
devant les hommes, jette à terre le coureur de tête et fait chuter les
trois autres, puis les retient jusqu’à l’arrivée des Espagnols. En
réalité, les quatre hommes sont bien trop rapides et parviennent à
s’enfuir.
Le lendemain, les Espagnols atteignent un plus grand village au
bord d’une autre rivière, tout juste abandonné comme les autres, les
indigènes retranchés dans les bois. Rodrigo Rangel et Villalobos
partent à la recherche d’éventuels fuyards avec quelques cavaliers, et ils trouvent deux retardataires dans un champ de maïs. Un jeune
couple, terri é, ayant visiblement entendu les rumeurs de viols et de
chiens. Rodrigo se montre aimable avec eux, doux, demande juste
où trouver du maïs et les autres membres de la tribu.
La femme les conduit à une réserve dissimulée dans les bois,
pleine de maïs, les provisions de tout le village. Puis quand l’homme
est conduit devant Gallegos, il le guide jusqu’à un lieu où, a rme-t-
il, les autres sont cachés.
C’est une parcelle de forêt plus dense, sans doute un marécage au
fond, et Gallegos s’en approche lentement avec ses cavaliers,
arbalètes armées. Il déploie d’autres cavaliers de chaque côté a n de
couper une éventuelle retraite. Puis il charge en espérant que tout se