La contrée osbcure

David Vann · Chapitre 1 sur 3 · partie 1/14

Pages du PDF

La contrée osbcure

La Contrée obscure

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 14 parties.

L’HOMME s’appelle Kana’ti, qui signi e chasseur chanceux, et la

femme s’appelle Selu, qui signi e maïs. Ils ont érigé une maison de

branches et d’arbrisseaux tressés en forme de petit dôme qu’ils ont

enduite de boue et couverte d’écorce de peuplier. Ils dorment avec

leur ls entre eux, a n de le protéger. Ils sont installés dans cet

endroit, ils le connaissent et ils y sont chez eux. C’est le pays

cherokee, à l’époque où le monde est encore neuf, où la terre

humide sèche encore.

Dès que Kana’ti s’aventure dans la forêt, il en revient avec du

gibier. Un cerf ou un dindon pour Selu, qui l’emporte à la rivière et

l’y vide. Elle utilise un couteau de pierre pour entamer la peau du

cerf, bruit de déchirure, elle plonge les mains dans tout ce qui capte

la lumière, re ets rouges et verts et même bleus, irisés, elle laisse

jaillir les entrailles, les arrache à leur ancrage, met de côté le cœur

et le foie, puis utilise le couteau une fois encore pour sectionner la

ne membrane gorgée de sang contre la colonne vertébrale. Elle

lave ce sang dans l’eau froide.

Le garçon joue chaque jour dans la rivière et, un matin, Kana’ti et

Selu croient entendre des rires et des conversations, comme s’il y

avait là deux enfants.

Ils attendent le soir, puis demandent à leur ls :

— Jouais-tu avec quelqu’un à la rivière ?

— Il sort de l’eau, dit le garçon. Plus grand que moi. Plus fort. Il

dit qu’il est mon frère aîné.

— Tu n’as pas de frère aîné, dit Selu. Je n’ai accouché qu’une

seule fois.

— Il dit que sa mère était cruelle et qu’elle l’a jeté dans la rivière.

Ils sont assis à même le sol et mangent de la viande de cerf grillée

sur des piques, plongent les mains dans la bouillie de maïs. La

lumière disparaît dans le ciel, des nuages roses sur un bleu plus

profond, et Kana’ti et Selu s’interrogent.

Ils attendent la nuit, que leur garçon se soit endormi entre eux.

— Je crois que le garçon vient du sang des cerfs et du gibier que

j’ai rincé, dit Selu.

— Je le crois aussi.

— De mon propre sang, aussi, je me lave là-bas. Il pourrait venir

des deux.

— Nous pourrons l’appeler l’Enfant Sauvage. Nous ne l’avons pas

choisi, nous ne l’avons pas créé de façon directe. Il s’est créé lui-

même, ou le monde l’a fait. Ce n’est pas notre ls.

— Oui, dit Selu. Ce n’est pas notre ls. Ce n’est pas nous.

OceanofPDF.com

DE SOTO se réveille d’un rêve, non pas de sa femme qui dort à ses

 

côtés, mais de Tocto, sa maîtresse à Cuzco. Tocto était la première

et, même s’il ne doit jamais la revoir, elle sera la dernière. Les

angles plats de ses joues, ses yeux sombres et in nis qui

l’observaient mais jamais directement. Rebaptisée Leonor en

l’honneur de sa mère à lui, mais jamais Leonor, toujours Tocto, aussi

immuable que l’or. Dans son rêve, ses bras se fondent en or et elle

sourit et une aque d’or se forme sur sa langue.

Quelqu’un le secoue et il doit se lever. En pleine nuit, comme

toujours lorsque quelque chose se passe mal en mer. Jour de fête, la

Saint-Lazare, 7 avril 1538, premier jour de leur voyage.

— Mon frère, dit Moscoso. Un navire droit devant.

— Qui ?

— Nous l’ignorons.

Un page, Prado, aide de Soto à en ler ses bottes tandis que le

bateau tangue et crisse et grince.

— Un démon, dit de Soto. Tous les navires sont des démons.

Prado reste coi, le visage aussi ordinaire qu’une miche de pain.

Le bateau roule fortement à bâbord, la traverse sous le pont

craque comme une côte sur le point de se briser.

— Ce n’est pas que du bois, dit de Soto.

Il prend appui sur la paroi et monte vers le gouvernail à la suite

de Moscoso.

La nuit claire et froide, l’hiver encore présent. De Soto frissonne et

aperçoit un navire à l’avant, à portée de canon.

— Ennemi ? demande-t-il.

Gonzalo Silvestre, en charge des sentinelles, acquiesce

simplement.

— Et qu’est-ce que ça signi e ? demande de Soto.

— Ce pourrait être n’importe qui, dit Silvestre. Il fait nuit. Je ne

vois que des halos.

Mais le canonnier est plus déterminé, comme le sont tous les

canonniers.

— C’en est forcément un, dit-il avec ardeur.

— Luís ? demande de Soto.

— Mon frère, dit Moscoso. Le châtiment, c’est la mort. Tu l’as

énoncé clairement. Alors comment un de nos navires pourrait-il

voguer hors formation ?

De Soto empoigne le plat-bord tandis qu’ils tanguent sur les

vagues de travers, une secousse vers le ciel, un glissement vers le

côté. Ils n’ont pas encore le pied marin, ils s’accrochent tous. La

puanteur de vomi sur les ponts. Les voiles lourdes semblables à des

sacs dans lesquels s’agiterait un être vivant, se gon ant et changeant

sans cesse d’amure.

— La terre ferme, dit de Soto. Un cheval et une lance. Mais il nous

faudra si longtemps pour l’atteindre. Des jours interminables et insoutenables, et nous n’en sommes qu’au premier, et déjà tout va

mal.

— Quels sont vos ordres, mon commandant ? demande le

canonnier.

— Faites feu, dit de Soto en levant le bras. Écoutez-moi, vous

tous, démons de la nuit. Au Panama, au Nicaragua, au Pérou et ici,

au large des terres qui m’ont vu naître, l’Estrémadure. Partout, du

feu et des brasiers. Et pourchassez-moi si vous l’osez.

— Feu ! relaie le canonnier, et le canon de proue explose.

Des ammes et de la fumée, le si ement d’un boulet de fonte à

travers la nuit, l’orbe éphémère qui transforme les constellations, et

il transperce toutes les voiles de la poupe à la proue, un bruit de

déchirure audible même à cette distance. Des cris, portés par le vent

au-dessus des ots.

— J’adore ça, dit de Soto. Voilà trop longtemps. Pourquoi rentrer

chez soi ?

— Cela me manquait aussi, dit Moscoso. Merci de m’avoir repris

avec toi.

— Tu seras à la tête de chacune de mes armées, Luís de Moscoso y

Alvarado. Jusqu’à ce que notre territoire soit plus vaste que la

Nouvelle-Espagne ou le Pérou. La Florida sera une contrée plus riche

encore.

— À la grâce de Dieu, dit Moscoso.

De Soto attend, dans le vacarme des voiles au-dessus et des

vagues en dessous.

— Alors ?

— Aucune réponse, mon commandant, dit Silvestre. Ils ne

ripostent pas.

— Tirez encore, dit de Soto. Ils pensent peut-être qu’il ne

s’agissait que d’une simple semonce.

Le canon de proue tire, un ra ut extrême dans la nuit, crachant

du feu et un immense nuage de fumée qui s’insinue dans la voilure

et s’élève au-dessus. Le boulet fait de nouveaux dégâts, déchirant les

voiles du bâtiment ennemi qui ralentit aussitôt, le San Cristobal

creusant rapidement l’écart.

Des cris au-dessus de l’eau, en provenance du navire ennemi et

des autres bateaux de la otte de de Soto, en formation de chaque

côté et derrière.

— Préparez les autres canons, dit de Soto.

Les cris se font plus insistants, et les hommes entendent désormais

leurs propres sentinelles à la proue annoncer que le navire n’est pas

ennemi, mais l’un des leurs.

— Les chiens, dit de Soto. Préparez les chiens. Ou le gibet. Je ne

sais pas encore. La première nuit du périple, et nous tirons sur nos

propres navires.

Personne n’ose émettre le moindre commentaire.

Toutes voiles dehors, le navire de de Soto gagne rapidement sur le

bâtiment endommagé, immobile et grandissant à vue d’œil.

— Je ne pourrai pas virer à temps ! lance le timonier. Nous avons

pris trop de vitesse.

— A alez les voiles ! s’écrient Moscoso et les autres.

— Parfait ! hurle de Soto parmi les autres cris. Éperonnons un de

nos propres navires dès la première nuit et coulons ensemble ! Faites

de moi le marquis de La Florida qui n’a même pas été capable de

sortir de son propre port !

Il attrape un taquet en bois et frappe le bras du timonier.

— Si tu n’arrives pas à barrer avec deux bras, essaie donc avec un

seul.

On déroule des cordages sur les ponts, pareils à des serpents qui

se dressent. Le bruit des voiles qui chutent, des fragments de ciel

nocturne qui s’abattent, des ombres d’hommes sur les vergues au-

dessus, improbables, à peine plus tangibles que des chauves-souris.

— Ce ne sont pas des hommes ! hurle de Soto, mais plus personne

ne l’écoute.

Il regarde une ombre prendre son envol, bras écartés, en équilibre

sur une corde, avant de disparaître parmi la voilure et les

gréements.

— Des démons, murmure-t-il.

Le bateau tangue, ralenti et impossible à manœuvrer, mais

dérivant toujours vers une inévitable collision.

— À vos piques !

Les hommes paraissent trop petits et les perches trop longues, tout

est déformé dans la nuit. De cruels crochets à viande abaissés pour

repousser la paroi de bois. Le navire se meut comme une montagne,

s’écrase contre l’autre, les piques ploient et se brisent net. Des

hommes qui crient, s’attroupent et s’agitent comme une sorte

d’essaim, de Soto qui baisse les yeux comme s’il ne voyait personne.

Les piques ont ralenti la collision, la masse d’hommes qui pousse

et pare, mais le San Cristobal s’enfonce à présent dans l’autre navire,

un bâtiment de Salazar à destination de Vera Cruz, les gréements

s’emmêlent, les vergues cognent contre les vergues. Des taquets le

long des plats-bords se brisent et leurs cordages se libèrent soudain,

explosant vers l’obscurité du ciel.

Les deux navires se penchent l’un vers l’autre comme deux

con dents, les ponts s’inclinent.

— Salazar, murmure de Soto pour lui-même mais il descend

aussitôt se joindre à la masse et hurle toutes les insultes possibles

sur cet homme, sur sa mère, ses lles, sur quantité d’animaux, mais

les sons les plus puissants sont ceux du bois qui craque et des

cordages qui cèdent, le poids d’un mastodonte contre un autre, tous

deux penchés, donnant de la bande, menaçant de chavirer,

accrochés mais toujours en mouvement.

Tout ce qui n’a jamais obéi : navires, chevaux, hommes, Incas,

femmes, rois, richesses, cochons, même la nuit et le jour et les vents

et le soleil, il détruirait tout à mains nues, par pure frustration.

L’unique satisfaction, véritablement, les chiens, comme il l’a

appris de son beau-père, Pedrarias, désormais décédé mais toujours

aussi méchant. Quand on leur jette un être humain, comme leurs

crocs claquent, comme ils se précipitent sur les parties génitales et le

ventre, comme ils déchiquètent et lacèrent et dévorent. Il peut

toujours compter sur les chiens. Ils sont immuables. Et ils festoieront

ce soir.

— Coupez les cordages !

De Soto et d’autres encore crient ces injonctions, et les marins

perchés sur les gréements sectionnent les extrémités, de longues

piques qui s’élèvent et penchent et glissent et cherchent à écraser les

hommes contre des parois de bois. Le roulis des vagues fait

s’entrechoquer les coques qui se meuvent de manière désordonnée,

même les voiles s’entremêlent. Ils vont sûrement chavirer, emportés

par les voilures. Si le vent se lève, ils sont condamnés.

De Soto cherche Salazar mais il y a trop d’hommes, la lueur des

lanternes oscille, des ombres partout.

Lentement, le San Cristobal s’éloigne de l’autre navire, le

grincement du bois et le déchirement des voiles se dirigent vers la

poupe, l’essaim suit le mouvement. On apporte de nouvelles piques

et des ga es depuis les étages inférieurs, on coupe des cordages, on

les jette de côté, on les démêle. Curieusement, c’est e cace, malgré

les cris et la confusion et l’obscurité, et en n, les voilà libérés. Le

San Cristobal tangue légèrement sur les ots, dérivant sans voilure,

entouré de la otte au complet, myriade de lumières éparpillées à la

surface de la mer, qui attend elle aussi.

— Salazar ! hurle de Soto, et sa voix se fait entendre, à présent

que les autres se sont tues.

De Soto remonte à la poupe et observe l’endroit où le navire de

Salazar otte non loin.

— Viens ici immédiatement ! s’écrie de Soto. Parce que tu es mon

chien et que tu vas m’obéir.

Nul navire ne hisse les voiles. Ils dérivent lentement vers le

Nouveau Monde à environ un demi-nœud, roulant sur les vagues de travers. Ils arriveront à destination, même si les marins disparaissent

ou ne font rien.

Pour nir, une petite chaloupe est abaissée depuis le bâtiment de

Salazar, et ce dernier est amené à la rame jusqu’au San Cristobal par

une demi-douzaine d’hommes. Ils s’éclipsent par intermittence dans

le creux des vagues.

Ils peinent à monter à bord. Une tâche ardue dans le roulis, les

bateaux se heurtant puis s’écartant, la paroi du San Cristobal assez

haute. Et Salazar est gras, un conquistador de Nouvelle-Espagne

devenu bureaucrate, chargé de surveiller les nances du roi. Mais il

grimpe en n à bord, on le hisse grâce aux cordages et il atterrit sur

le pont, face à de Soto.

— La pendaison ou les chiens, dit de Soto. Je n’arrive pas à me

décider.

— Je suis au service du roi, dit Salazar. J’ai vingt bâtiments à

mener à Vera Cruz, où je servirai comme Dépositaire des Ressources

Impériales à La Ciudad de Mexico. Vous croyez que le roi ne tient

pas à son argent ?

— La pureté de mon sang a été certi ée, dit de Soto. J’ai été

admis dans l’Ordre de Santiago. Je vais devenir marquis de La

Florida.

— Oui, dit Salazar, c’est très bien pour vous. Je vous souhaite le

meilleur. À présent, je dois rejoindre mon navire et nous devrions

poursuivre la traversée. (Salazar tourne le dos à de Soto et adresse

un signe de la main à ses hommes.) Aidez-moi à redescendre.

— C’était la peine capitale, dit de Soto. Tout le monde l’a

entendu. Le châtiment pour naviguer ainsi hors formation. Et tu l’as

fait. Tu as causé tout ça.

Salazar se retourne, le visage rond, à la fois repentant mais

impénitent.

— Je ne l’ai pas causé. Je dormais. Le navire a dû prendre un peu

le vent ou je ne sais quoi. Qui peut bien le savoir ?

— C’est la vérité, mon commandant, dit un membre de l’équipage

de Salazar. Nous venions à peine de découvrir notre erreur que nous

avons essuyé des tirs. Il faisait nuit, le timonier a peut-être perdu le

cap.

Voilà bien le problème pour de Soto, oui, les navires et le climat

se comportent mal, et l’équipage est faillible, comme chacun le sait.

Il regarde les hommes autour de lui et ne perçoit en eux nulle soif

de sang.

— Luís ? demande de Soto.

— Cela ne me semble pas être un acte de malveillance, dit

Moscoso. Rien qu’une erreur.

— Et tu n’aimes pas les chiens ?

— J’aime les chiens.

— Ta mère suce des poneys morts, Salazar, dit de Soto. Mais je

vais t’épargner les chiens pour cette fois, car de toute évidence, tu es

trop gras et idiot et paresseux pour avoir plani é quoi que ce soit.

Salazar dévisage de Soto avec une haine perceptible mais ne

rétorque rien.

— Par-dessus bord comme les déchets, dit de Soto qui attend que

Salazar franchisse à nouveau le plat-bord et qu’on l’aide à descendre

les cordages, deux membres de son équipage en contrebas pour

soutenir ses jambonneaux massifs.

— Quand ils seront remontés à bord, nous lèverons les voiles,

déclare de Soto. Et essayez de ne pas couler. Essayez de survivre au

moins une nuit.

De retour dans son lit, de Soto se plaint à son épouse Isabel.

— Personne ne m’écoute.

— Tu as réagi comme il fallait, dit Isabel. C’était si e rayant, la

collision des deux navires. Je nous ai cru perdus. Mais tu nous as

sauvés.

De Soto ré échit à ses propos, observe la petite lanterne qui se

balance au-dessus d’eux.

— Oui, je nous ai sauvés.

OceanofPDF.com

SELU et Kana’ti attendent que leur garçon aille jouer à la rivière. Ils

 

entendent à nouveau des voix et des rires, ils se glissent à travers les

broussailles aussi discrètement que possible jusqu’à la berge mais

l’Enfant Sauvage a déjà disparu.

— Il se cache dans l’eau, dit leur ls. Il ne veut pas vous voir.

Ils savent bien qu’il ne faut pas parler près de la rivière où

l’Enfant Sauvage les entendra. Ils retournent au campement, ils

s’assoient près des cendres du feu et attendent que leur enfant les

rejoigne.

L’air est frais, un changement de saison avec l’hiver qui arrive,

une période dangereuse pour les bêtises.

— Voilà ce que tu vas faire demain, dit Kana’ti à son ls.

Encourage le garçon à lutter avec toi, et quand tu l’auras maîtrisé,

appelle-nous et ne le lâche pas.

Leur ls acquiesce mais ils ne sont pas certains qu’il soit d’accord.

L’Enfant Sauvage le pousse déjà à désobéir.

— Tu sais que ta vie ne sera facile que si tu nous obéis, dit Selu.

— Oui, dit leur ls.

Mais comment peut-il le savoir, si sa vie n’a jamais été di cile ?

Le lendemain, il part tôt pour aller jouer à la rivière. Les

premières lueurs du jour sur l’eau, un bleu pâle qui semble aussi solide que la pierre, comme s’il pouvait marcher dessus, et la pierre

se condense sous ses yeux, s’élève, puis dégouline et retombe

comme de l’eau, et elle forme une sorte de corps qui se découpe

dans la lumière, passant du bleu à une peau brune, des cheveux

noirs, des yeux noirs, des dents blanches, l’Enfant Sauvage rit en

approchant, ses jambes des trombes d’eau qui se changent en

muscles.

— Tu vas essayer de me piéger aujourd’hui, dit l’Enfant Sauvage.

Le garçon a peur, debout sur la berge tandis que l’Enfant Sauvage

marche vers lui, plus grand et plus fort, dégageant une odeur de

terre et d’eau et de vent et de sang. Ses cheveux n’ont jamais été

coupés, ils lui tombent jusqu’à la taille, ils dégoulinent, il est nu et

n’essaie pas de se cacher.

— Luttons un peu, dit le garçon bien qu’il n’en ait aucune envie.

Il recule plus haut sur la rive et l’Enfant Sauvage le suit, le corps

ramassé, prêt, bras tendus.

Le garçon se sent dissocié de la terre, de l’eau, de l’air, un petit

être isolé, faible, et il sait que l’Enfant Sauvage puise dans tous ces

éléments. S’il a besoin de jambes plus longues, la terre jaillira pour

lui en donner de plus grandes. S’il est fatigué, le vent lui emplira la

poitrine. Mais le garçon craint ses parents, aussi s’élance-t-il en

avant pour passer les bras autour de l’Enfant Sauvage et hurler :

— Père ! Mère ! Venez vite ! Je l’ai attrapé.

L’Enfant Sauvage panique, se débat comme un poisson, les

projette tous deux à terre, roule, mais le garçon tient bon, les yeux

fermés, il a ronte une entité surgie des profondeurs de ce monde.

Kana’ti et Selu apparaissent au bord de la rivière et empoignent

l’Enfant Sauvage par les bras.

— Lâchez-moi ! hurle-t-il. Vous vous êtes débarrassés de moi.

Mais ce sont les anciens, puissants, des formes primitives,

di érents des humains d’aujourd’hui, et ils le maintiennent, et il ne

peut pas s’échapper. Leur ls est plus faible, créé plus tard, mais il a

mené une lutte acharnée pour eux.

— Tu es vigoureux, lui disent-ils. Plus vigoureux qu’on le croyait.

Le garçon contemple l’Enfant Sauvage, sa colère, et il sait qu’il en

paiera le prix, encore et encore.

Les anciens ramènent l’Enfant Sauvage chez eux, ils le con nent

dans la petite hutte ronde, le nourrissent, l’abritent, le surveillent et

refusent de le relâcher. Toujours l’un des deux présent pour garder

la main sur lui, dormant chacun à leur tour.

La hutte est petite, et leur ls doit dormir près de son nouveau

frère. Et il apprend que son frère ne dort jamais vraiment. Il le

surprend, éveillé, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit,

étendu simplement là, les yeux fermés pour faire semblant. Et il se

rapproche sans cesse de l’entrée de la hutte, lentement, jusqu’à ce

que Kana’ti ou Selu le tire en arrière. Il murmure des choses, aussi,

qui perturbent les rêves du garçon. Dans l’un d’eux, ils pourchassent

ensemble un cerf, un couteau de pierre à la main. L’Enfant Sauvage

est plus rapide, il disparaît au loin et le garçon demeure seul en

arrière, ses jambes faites de bois.

Ils ne sont pas autorisés à jouer à la rivière car l’Enfant Sauvage

pourrait se changer en eau. Ils ne peuvent jouer que dans les bois, où l’Enfant Sauvage fabrique des outils. D’abord des couteaux en

pierre, taillés des deux côtés, et il montre au garçon comment faire.

Trouver une longue pierre adéquate, étroite, tranchante et délicate,

dense et homogène, maintenir le bord de cette pierre contre une

plus grande, puis en retirer de petits éclats, la travailler

progressivement.

L’Enfant Sauvage utilise aussi son couteau pour tailler le bois,

créer des lances, et il veut chasser mais Kana’ti lui dit non, que c’est

lui le chasseur et qu’il rapporte toujours assez à manger. Et c’est la

vérité. Dès qu’il va dans la montagne, il en revient avec du gibier.

Selu ne nettoie plus le sang des bêtes à la rivière, craignant de

créer un autre Enfant Sauvage. Elle vide les cerfs dans la forêt,

enterre les entrailles et le sang dans un petit trou et ne laisse jamais

la dépouille d’un animal en toucher une autre, ne laisse jamais rien

se mélanger.

— Et pourtant, elle continue à se débarrasser de moi, dit l’Enfant

Sauvage. C’est une autre manière de me jeter. Ils voudraient tous les

deux que je n’existe pas.

Le garçon sait que c’est la vérité, aussi garde-t-il le silence. Ils ne

veulent que lui. Mais il ne comprend pas pourquoi. L’Enfant

Sauvage est bien meilleur que lui, dans tous les domaines, plus

grand et plus fort et plus tanné, fait de terre et d’eau et de vent et de

sang, il connaît des formes qui n’existent pas encore. Il peut

fabriquer quelque chose pour la première fois, aussi parfaitement

que si cela avait déjà été fait, et le grand créateur – qui que ce soit –

vit en lui, celui qui a formé le Galunlati pour les animaux, celui qui a suspendu la terre par ses quatre cordes, qui a ordonné aux

animaux de ne pas dormir pendant huit jours et a attribué à certains

le pouvoir de voir la nuit, qui était-il, Kana’ti et Selu ne l’ont jamais

dit, si bien que le garçon ne peut l’appeler que grand créateur, et il

est possible que l’Enfant Sauvage soit le grand créateur et fasse

seulement semblant d’être retenu par la force des deux anciens. Il

est peut-être plus âgé.

Mais il veut tuer. Et il veut désobéir. Il n’est peut-être que la

partie malfaisante du grand créateur. Le garçon est incapable de le

savoir. Mais il n’est pas surpris le jour où l’Enfant Sauvage déclare :

— Je me demande bien où ton père trouve tout ce gibier, chaque

cerf et chaque dindon. Suivons-le pour le découvrir.

C’est mal, le garçon le sait. Il sait que cela attirera des ennuis. Il

sait aussi qu’il devra suivre l’Enfant Sauvage, qu’il le suivra toujours

sans jamais pouvoir refuser, et il sait que c’est là sa faiblesse et il se

déteste pour cela. Il sait aussi que les anciens et l’Enfant Sauvage et

les animaux n’ont jamais ce genre de pensées et qu’ils ne se

détestent jamais, et il se demande pourquoi. Il s’étonne de son

propre esprit.

OceanofPDF.com

DE SOTO et sa otte progressent bien, le vent en poupe. Mais au bout

de quelques jours en mer, deux marins se disputent, le orilège

habituel d’animaux et de sœurs et de mères et même une apparition

de la vierge en personne, jusqu’à ce que les hommes en viennent aux

mains, essaient de se jeter au sol et, au lieu de cela, trébuchent par-

dessus bord et tombent à l’eau. Ils crient, visages barbus désespérés,

mais pas longtemps. Leurs bottes et leurs vêtements alourdis, qui les

entraînent vers le fond. Longues chevelures et cols qui ottent à la

surface, pareils à des méduses, puis ils s’éloignent lentement vers la

poupe, réduits à de simples ombres dans l’eau, et ils disparaissent.

Lorsque les navires approchent des Canaries, un chien tombe par-

dessus bord à son tour, et pas n’importe quel chien, un beau lévrier

appartenant à Tapia, un hidalgo d’Arévalo. Le chien s’en tire bien

mieux que les hommes, maintenant la tête haute dans les vagues,

sans se plaindre, nageant avec détermination vers une plage

imaginaire. Il semble comprendre et accepter qu’ils ne peuvent pas

manœuvrer le bateau pour faire demi-tour au risque de perdre les

vents favorables. Plus tard dans la soirée, on discute amplement de

l’héroïsme de certains chiens et de leur nature plus courageuse que

celle des humains.

— J’en ai été témoin maintes fois, dit de Soto. Avec les chevaux

aussi.

Un accord général pour les chevaux, qui peinent actuellement

dans les cales, à l’étroit et su oquant et suspendus dans des

baudriers. Les entrailles du navire dégagent une odeur d’étable, ou

simplement de latrines, inondées en permanence par la pisse et la

merde des chevaux, des cochons, des chiens et des hommes. De Soto

et Moscoso occupent des cabines plus hautes à la proue, loin de tout

ceci, sous une brise agréable.

— Mais dans Amadis, le cheval craint le lion, remarque de Soto.

Le roi Périon est obligé de mettre pied à terre pour combattre le

lion.

Des murmures d’assentiment, mais on se concentre davantage sur

les boissons. Une soirée idéale, un vent léger et un ciel dégagé, les

hommes assis sur le pont, adossés au plat-bord et aux mâts.

— Au Pérou, tu étais comme Périon, dit Moscoso. Avec ta lance,

en première ligne de la bataille.

De Soto sourit à ces propos, toujours friand de louanges.

— Mais les Incas n’étaient pas des lions, ni des rivaux véritables.

Et combien étaient-ils ? Cent contre un ?

— Plutôt mille, je crois, dit Moscoso. Ton cheval ne faisait preuve

d’aucune lâcheté, lorsque tu chargeais.

— Un bon cheval, acquiesce de Soto. Si Salazar pouvait être sellé,

il ne ferait pas une bonne monture. Ce serait comme chevaucher un

porc qui tournerait en rond dans la boue et la merde.

De Soto se lève et décrit des cercles en tenant des rênes

imaginaires.

Les hommes s’escla ent. Salazar mettra bientôt le cap pour Vera

Cruz, donc aucun risque de s’attirer des ennuis.

 

Ils atteignent les Canaries au bout de quinze jours, accueillis par le

comte de Gomera, un cousin de l’épouse de de Soto. Alors qu’on

débarque de Soto, Isabel et Moscoso dans une chaloupe jusqu’à la

plage, le comte les attend, assis à l’ombre, vêtu de blanc de la tête

aux pieds, jusqu’aux chaussures. Il ne se lève pas avant que de Soto

et ses hommes aient accosté et traversé la plage.

— Ma cousine, dit-il à Isabel avant de déposer un baiser sur sa

joue. Mon frère, dit-il à de Soto. Soyez les bienvenus. J’ai de quoi

loger tous vos hommes, ils seront mes invités, bien entendu.

De Soto peine à se concentrer sur lui car dans le petit groupe

entourant Gomera, vêtue de blanc elle aussi, se tient la plus belle

des jeunes femmes.

— Peux-tu faire les présentations ? demande de Soto, qui

s’inquiète de n’avoir rien entendu des propos du comte et de peut-

être se montrer abrupt.

Et son épouse Isabel, juste à côté de lui, ne se laissera pas berner.

Gomera est courtois et ne semble pas s’en o usquer.

— Je vous présente ma lle bâtarde, Doña Leonor de Bobadilla.

— Le prénom de ma mère, Leonor, dit de Soto. Vous devez placer

Doña Leonor sous la protection de mon épouse, comme dame de

compagnie.

De Soto se tourne vers sa femme qui a che ce sourire typique

qu’il n’arrive jamais à déchi rer. Elle pourrait penser à tout et

n’importe quoi.

— Quand nous aurons conquis La Florida, nous lui trouverons

sans nul doute un bon parti pour un mariage avantageux, ajoute-t-il.

La vérité, surtout, c’est qu’il veut garder Doña Leonor pour lui

seul, et avec le temps nécessaire, il est certain de trouver un moyen.

Les épouses périssent parfois pendant les voyages, de précédentes

expéditions à La Florida se sont soldées par des échecs, et en période

de conquêtes, les lois disparaissent souvent.

— Parfait, dit le comte en tapant dans ses mains et Doña Leonor

paraît e rayée. Faites venir vos hommes, qu’on leur apporte à boire

et à manger, puis nous continuerons à bavarder.

 

Tout se passe donc pour le mieux. Les hommes sont heureux de faire

une pause sur la terre ferme, le comte se montre généreux, sa lle

est magni que et de Soto achète des provisions pour le long voyage

à venir. Le seul problème survient quand Tapia retrouve son lévrier

aux mains d’un habitant local.

L’homme e ectue d’amples mouvements de mains, il mime un

chien qui nage des heures durant, perdu dans l’océan avant d’être

repêché dans les ots par ses propres bras généreux, et il

s’enveloppe ensuite d’un large geste a n de lui expliquer que ce qui

est à lui, est à lui.

— Mon chien, dit-il. Sauvé par moi, trouvé par moi, donné par

Dieu. Tu n’étais pas là. Tu as laissé le chien se noyer.

— Mais ce chien est à moi, dit Tapia.

Seul le silence accueille cette a rmation évidente. Les gestes de

mains de Tapia n’y font rien, et le chien ne lui appartient plus.

Et Tapia est tout simplement malchanceux. Ils quittent les

Canaries une semaine plus tard, voguant par bon vent, et il se tient

un jour près du plat-bord. Le regard baissé vers les ots, il songe

peut-être à son chien, mais nul n’en saura rien car la bôme tourne

brusquement et lui fend le crâne. Il passe par-dessus bord et coule à

pic. Personne ne le reverra jamais.

 

La otte arrive en vue de Santiago, Cuba, pour la Pentecôte, le

7 juin 1538. Un cavalier galope depuis la ville et les avertit de virer

à bâbord. Le navire de de Soto tourne et les autres suivent le

mouvement, mais le cavalier change alors d’avis, leur adresse des

signes frénétiques pour les faire virer à tribord.

De Soto hurle, le timonier hurle, les marins dans les gréements au-

dessus hurlent et pointent les rochers du doigt. Le navire fait une

embardée et tremble, des craquements assourdissants de casse sous

la surface. Un cri monte soudain :

— Voies d’eau en cale ! On prend l’eau !

Cris et panique, des hommes qui courent aux pompes, les voiles

sont a alées, les femmes sont appelées sur le pont et installées dans

un petit canot mis à l’eau en hâte, une poignée de marins se joignant

à elles pour fuir.

Mais la nouvelle circule en n que le bateau n’est pas endommagé,

aucune entaille dans la coque, seulement quelques imposantes jarres en céramique de miel et de vin, d’huile et de vinaigre qui se sont

brisées pendant les secousses.

De Soto est livide, bien entendu, il jure et agite les bras, menaçant

de livrer ce cavalier en pâture aux chiens.

Ils jettent l’ancre, en n, à tribord, dans une zone sûre du port et

ils se rendent à terre pour comprendre ce qui vient de se passer.

De Soto se laisse quelque peu amadouer quand on l’accueille dans

son rôle de nouveau Gouverneur de Cuba. Alors qu’il met pied à

terre, tous les fantassins et la cavalerie de la ville le saluent avec

cérémonie, et on lui o re un cheval rouan, ainsi qu’un étalon pour

Isabel. On lui propose un logement en ville.

Santiago n’est pas grande. Environ soixante-dix ou quatre-vingts

maisons de bois aux toits de chaume et quelques bâtisses de pierre

surmontées de tuiles rouges. De Soto est accueilli dans l’une d’elles

par un gentilhomme et il l’interroge au sujet du cavalier.

— Nous avons été attaqués par des corsaires, des pirates français.

Nous avons missionné le cavalier pour vous guider contre les

rochers. Mais il s’est rendu compte que c’était vous.

La simplicité de l’explication lui su t, et de Soto apprécie Cuba.

L’endroit lui paraît opulent et magni que, et il est heureux d’en

avoir terminé avec ce périple.

— Nous allons fêter cela, dit-il.

Le jour même, ils déchargent les chevaux et les cochons, ils les

hissent à l’aide de grues, puis les provisions qui n’ont pas été

consommées ou détruites.

Le soir venu, ils organisent un festin, puis un bal, une mascarade

de marins lavés, parfumés et métamorphosés, hilares tandis que la

terre tangue après des semaines en mer, puis qu’elle tangue

davantage après plusieurs verres de vin.

Mais la fête apporte une mauvaise surprise à de Soto. Nuño de

Tovar, son capitaine général, l’homme en qui il place sa plus grande

con ance après Luís de Moscoso, lui avoue qu’il a mis enceinte la

jeune et incroyablement belle Doña Leonor pendant le voyage.

De Soto a le sentiment qu’on lui arrache son avenir, pas moins que

cela, Doña Leonor, un cadeau qu’il se réservait à lui seul, et il est

pris d’envie de tuer son ami.

— Tu m’as trahi, mon frère, dit de Soto. Tu as bu mon vin, tu as

volé ma nourriture, tu m’as pris par les couilles et tu me les as

pressées pour en ajouter le jus à ton vin.

Tovar sourit à ces propos, de Soto enrage et lui assène un violent

coup de poing dans la gorge.

— Je suis désolé, dit Tovar. Je croyais que tu plaisantais. Cette

histoire de presser tes couilles pour en faire sortir le jus, c’est

tellement insensé.

De Soto lui lance un coup de pied et murmure, a n que personne

ne l’entende :

— Je la gardais pour moi, sale bâtard. Je te dégrade, tu n’es plus

rien. Je te promets que tu ne posséderas plus jamais rien.

Mais Tovar épouse Leonor et s’engage dans l’expédition pour La

Florida en guise de rédemption, ne comprenant visiblement rien à

de Soto.

À Santiago, Vasco Porcallo de Figuerora rend visite à de Soto. Il

paraît marqué par toutes ses campagnes militaires, balafré et la

démarche claudicante, ses mains tremblent. Quand il sourit, son

visage n’a che que douleur.

— Mon frère, dit-il et il s’assied, acceptant un verre. Je me

joindrai à toi lors de ton expédition à La Florida.

— Ah ? fait de Soto.

— Oui.

De Soto attend. Il a appris qu’en matière de négociations, mieux

vaut en dire le moins possible.

— J’ai des mines. Des mines d’or. Tu en as entendu parler ?

— Oui.

De Soto sait que Vasco est l’homme le plus riche de Cuba.

— Des endroits terribles. Les esclaves s’y pendent parfois.

Vasco rit, un son rude et si ant, trop fort.

De Soto attend.

— Un de mes hommes a entendu dire que plusieurs d’entre eux

allaient se pendre. Il a saisi une corde et il est allé leur parler. Tu

devines ce qu’il leur a dit ?

— Aucune idée. Désolé.

— Il a dit, si vous vous pendez, je me pendrai aussi et je vous

suivrai. Et si vous trouvez que mon comportement ici est brutal,

attendez un peu de voir ce qui vous guette dans l’au-delà.

Vasco lâche un nouveau rire, tonitruant et éraillé. De Soto n’aime

pas du tout cet homme.

Vasco rapproche sa chaise et se penche en avant dans un geste de

con dence, comme si de Soto était un ami proche.

— Conclusion, il me faut plus d’esclaves. Beaucoup d’indigènes de

La Florida.

— Je vois. Et que serais-tu prêt à engager dans l’expédition ?

— Oh, mon ami, dit Vasco avec un sourire. Plus que pourrait

t’o rir n’importe qui d’autre. Des hommes, et tant de chevaux, pas

seulement pour mes cavaliers, pour les tiens aussi. Un troupeau de

cochons pour que tu savoures du jambon alors même que tu

arpentes les terres misérables de La Florida. Du pain de manioc.

D’autres choses nécessaires à toute armée, des équipements.

De Soto sait qu’il ne peut pas espérer mieux, un début

d’expédition plus facile qu’il l’imaginait.

— Mon frère, dit-il. J’accepte ton o re et je te nomme lieutenant

général de la otte et de l’armée.

Vasco lui claque le genou d’un geste paternel.

— Bon garçon. (Puis il se penche davantage.) Et désolé, au sujet

de Doña Leonor. C’est une rude perte à encaisser pour un homme.

De Soto se raidit.

— Et désolé au sujet de La Florida. Ça n’a rien à voir avec le

Pérou, ce qu’on te donne. Des esclaves, certes, mais des pyramides

d’or, je n’y crois pas.

— La Florida sera bien plus prospère que tu ne l’imagines, dit

de Soto. Et bien plus vaste. Ils ont cru d’abord qu’il s’agissait d’une

île. Mais ce n’est pas une île.

— Vaste, oui. Prospère, non.

— C’est ce que nous verrons.

— Oui, nous verrons. Promets-moi simplement que j’aurai mes

esclaves. Autant qu’il m’en faudra, et avant n’importe qui d’autre.

— Entendu.

 

De Soto envoie ses navires, son épouse et la majeure partie de ses

hommes pour La Havane, à l’extrême pointe de l’île, et il voyage lui-

même à terre en compagnie de cent cinquante cavaliers. Ils font une

première étape à Bayamo où les locaux sont contraints de les

héberger, quatre à six par maison. En tant que Gouverneur de Cuba,

il peut exiger ce que bon lui semble.

La rivière de Bayamo est e rayante, peuplée de lézards géants

capables de dévorer un homme.

— Même Amadis n’a jamais a ronté pareille créature, dit de Soto

avec une erté notable. Plus terri ants qu’un lion ou qu’un homme.

Un fragment du diable en personne, hideux, monstre in dèle. J’en

combattrai un et le pourfendrai, et vous raconterez tous mon

histoire.

— Mon frère, dit Moscoso, je n’ai nul doute que tu es capable de

vaincre n’importe quelle bête mais nous avons un long trajet devant

nous pour atteindre La Florida, et qui sait ce que sont exactement

ces a reux lézards ? Leur gueule est dix fois plus longue que celle

d’un lion, et on y compte cent fois plus de dents. On dirait des

dragons sans ailes, mais leurs yeux sont tout aussi diaboliques.

— Oui, pareils à des dragons, dit de Soto. C’est parfait. Je serai le

premier à les pourfendre, et sans assistance. Je défends à quiconque d’approcher.

De Soto dégaine son épée et ne demande qu’une armure de cuir

légère, que Prado l’aide à revêtir tandis qu’il observe les monstres

allongés sur la rive.

— Le mal semble jaillir d’eux, dit de Soto. Chaque écaille pointue

est sortie en bouillonnant de leur dos et de leur queue, avant de s’y

changer en pierre. Et leurs dents, devenues bien trop longues, une

extravagance du diable. Mais leurs yeux. Des yeux de serpent,

remontés à la surface pour permettre au démon d’observer notre

monde et de comploter. Je vais interrompre ses complots, je vais

crever ses yeux.

Les hommes se sont tous massés là, curieux de voir leur chef se

faire dévorer, ou briser en deux par une de ces gigantesques gueules,

peut-être. Jamais rien de tel dans toute la création. Même des

lézards d’Espagne qui deviendraient géants ne pourraient pas

rivaliser avec eux, ne pourraient arborer de telles dents ou de telles

écailles.

De Soto avance seul, son épée brandie à deux mains devant lui. Il

marche d’un pas léger. La n d’après-midi, le soleil doré, et il

ressemble au héros d’un récit romantique. Il songe à la jeune et

délicieuse Leonor qu’il a perdue, et à l’autre Leonor, Tocto, qui

l’e raie encore, et à l’enfant qu’il a eue avec Tocto, prénommée elle

aussi Leonor, et à sa mère, Leonor, toutes les quatre liées à son

destin mais aucune d’elle présente pour assister à la scène, peut-être

perdues à jamais.

— Rien, dans ce nouveau monde, ne nous arrêtera, déclare-t-il

d’une voix forte pour que tous l’entendent. Les soldats du Seigneur

ne peuvent être vaincus.

Les lézards géants n’ont pas bougé. Ils n’ont pas pris la peine de se

retourner pour lui faire face. Ils attendent, gés comme des statues

de pierre devant la rivière.

— Approchez, démons, dit de Soto. Venez rencontrer l’émissaire

de Dieu, venez tâter de sa lame.

Il bondit de côté dans le sable, fait tournoyer son épée dans les

airs mais les monstres demeurent immobiles.

Il se dirige vers l’un d’eux, le plus gros, avance plus près. Sa chair

grise, grasse, asque et écaillée, aussi répugnante que celle d’un

serpent, et il sent son odeur, à présent, pas aussi putride que celle

d’un serpent mais aussi étrangère, aussi mystique.

— Démon, dit-il.

Il se tient désormais au bout de la queue, et pourtant, la chose n’a

toujours pas bougé. Les doigts écartés dans le sable, dont aucun ne

tressaille. De Soto frappe donc la queue de sa botte avant de bondir

en arrière.

Toujours rien. Ce n’est pas ainsi que devrait se dérouler un

combat chevaleresque.

— Regardez-moi, lance de Soto d’une voix assez forte pour être

entendu de tous. Hernando de Soto d’Estrémadure, Gouverneur de

Cuba et marquis de La Florida, venu occire le mal. Debout, démon,

debout.

Il pourrait tout aussi bien s’adresser à un rocher. Il tranche

l’extrémité de la queue d’un coup de lame, et le rocher s’agite

soudain, mais avec bien plus de rapidité qu’il ne l’aurait imaginé.

Une sorte d’explosion, le reste de la queue catapultant la bête dans

l’eau, où elle disparaît aussitôt.

De Soto recule, e aré. Il n’avait jamais vu un animal se mouvoir

aussi vite. Comme un serpent, une fois encore, comme un serpent

blessé se déroule d’un mouvement si leste que l’œil ne peut le

percevoir, mais ce monstre est plus rapide.

— Mon frère, dit Moscoso derrière lui. Ces démons ne ressemblent

à rien que nous connaissons. Mieux vaudrait les laisser tranquilles.

Qui sait ce que nous risquons à les réveiller.

— Je suis Hernando de Soto de l’Ordre de Santiago, hurle de Soto,

et j’aurai mon combat contre le diable, et tout le monde en entendra

parler pendant mille ans.

Il se rue sur un autre lézard géant, et celui-ci se recroqueville à

une vitesse inimaginable, sa gueule monumentale et béante, pleine

de dents, qui traverse à présent l’espace vers de Soto, le fait tomber

à la renverse. Terrorisé, certain de sa mort imminente, il lève les

mains mais il tient encore son épée et, malgré lui, il l’empale dans la

gorge du monstre, la lame ressort par le sommet du crâne et

l’animal s’e ondre sur de Soto, un poids colossal qui le cloue dans le

sable, mais il a vaincu la bête. Elle n’est agitée que de spasmes

d’agonie, sans volonté propre.

Un immense hurlement parmi les hommes, un tumulte, et ils

accourent pour soulever le monstre, dégager de Soto et le hisser sur leurs épaules, remercier Dieu à grand renfort de cris, et porter leur

héros à bout de bras.

De Soto se sent vidé, il a envie de pleurer, mais il parvient à

garder la bouche fermée et lève les bras tandis qu’on le porte en

triomphe. L’entrejambe de son pantalon est trempé mais caché sous

son armure de cuir. Il entend ses hommes l’encenser, il sait que

personne n’a vu ce qui s’était passé, Dieu soit loué pour ce cadeau.

OceanofPDF.com

L’ARC de la trajectoire solaire. Mais bien avant le soleil, alors que le

monde n’est qu’obscurité, les animaux se rassemblent au Galunlati,

la contrée au-delà de l’arche. Plus grands que les animaux actuels,

les formes originelles. L’ours et le cerf, la tortue, l’araignée et

l’oiseau de chaque espèce, le serpent, tous les êtres vivants qui

créeront leurs semblables à leur image. Des millions de dieux. Les

animaux sentent l’immense étendue d’eau sous eux, ils l’entendent,

la airent mais ignorent à quelle distance elle se trouve, ni ce qui

pourrait s’y dissimuler.

Serrés les uns contre les autres, aucun d’eux ne s’est encore vu ni

n’a été vu. La panthère et la chouette n’ont pas encore la capacité de

voir dans l’obscurité. Fourrure et peau et plumes et épines se frôlent,

et partout le sou e et la chaleur des respirations.

La voûte du ciel au-dessus, une roche dure, un plafond solide,

nulle part où aller, si ce n’est vers le bas. Et pourtant, combien de

temps leur faut-il ? Combien de millénaires ? Le commencement est

toujours une question d’attente. Chaque animal ayant conscience de

ses propres contours, conscience des barrières et des limites, rêvant

d’eau avant même de connaître l’eau, pas seulement pour étancher

sa soif mais parce que sa forme peut se trouver dans toutes les formes que peut prendre l’eau. Le premier désir, celui de devenir. Et

le premier échec, la roche solide au-dessus.

Dayunisi, le coléoptère d’eau, descendant de Castor, est le premier

à tomber de l’arche, le premier à renoncer à tout ce qui est connu

pour l’inconnu, attendant dans l’obscurité, pattes écartées, le contact

avec l’eau, découvrir si elle brûle. Lui-même une forme noire, et

protégé, revêtu d’une armure. Ses pattes incurvées comme des

lames.

Combien de temps dura sa chute, nul ne le sait, dans un ciel

qu’aucun oiseau n’avait encore jamais traversé, mais imaginez la

prise de conscience, au contact de l’eau. Aucune brûlure, rien qu’une

douceur rafraîchissante, et dense, facile d’y otter, tout semble

prévu. Premier battement de pattes et Dayunisi avance, les

minuscules poils sur ses membres s’agrippent à l’eau.

Fonçant d’un côté, puis de l’autre, suivant un mouvement et un

trajet à peine découvert mais connu depuis toujours. Et dans chaque

direction, le même paysage, une in nité d’eau et d’obscurité.

Dayunisi commence à avoir peur. Après une si longue attente, pressé

contre tous ces êtres vivants, il n’y a désormais plus rien au monde.

Tout y est trop grand. Et la peur aussi, de ce qui pourrait se tapir en

dessous, prêt à le dévorer. La forme originelle des coléoptères d’eau,

bien plus massive qu’aujourd’hui, grand-père de tous, mais

minuscule dans cette immensité, aucune conscience d’être une

divinité, rien qu’une vaste solitude.

Dayunisi veut se cacher et plonge, nage de toutes ses forces,

aperçoit une première lumière, de petits halos intermittents dans les profondeurs, une luminosité vivante, qui disparaît pour réapparaître

ailleurs, n’importe où, comme un dieu capable de s’incarner en un

millier de formes, d’exister nulle part et partout à la fois. Dayunisi

aimerait n’être jamais tombé, n’être jamais venu dans cet endroit. Il

s’enfonce plus profond dans l’eau, tend ses pattes, sent des formes

plus grandes passer à proximité, leurs gueules béantes, dans

l’attente, il sursaute à chaque lueur, certaines si proches de lui, mais

rien n’apparaît, aucun corps, rien qu’une lumière.

Combien de temps dura sa chute, nul ne le sait, ni ne connaît la

profondeur de ces premières eaux. Mais Dayunisi atteint en n une

couche de vase molle, s’y enfonce, se sent en n en sécurité. Protégé,

à présent, caché. Il pourrait y rester éternellement. Une évidence, à

nouveau, son foyer, à peine découvert mais connu depuis toujours.

Il se souvient pourtant des autres animaux, se souvient d’une

promesse, ce qu’il doit. Nul dieu, en ce monde, n’est dépourvu

d’obligations. Nul ne peut décider au nom des autres. Il sait donc

qu’il doit remonter à la surface, mais il ne supporte pas l’idée de

quitter la vase, son confort, et il en rapporte un peu avec lui.

Néant après néant, portant son précieux chargement vers la

surface à travers les lueurs proches ou lointaines, à travers tout ce

qui est tapi, et il pense ne jamais y arriver, il connaît le doute, il sait

que tout peut lui être arraché, mais en atteignant la surface, la vase

qu’il a portée jusque-là devient la terre originelle. La première terre

sur les eaux, il le sait et il replonge, il n’a plus peur, il comprend

désormais son rôle, il remonte, encore et encore, jusqu’à avoir créé

la terre.

Elle otte sur les vastes ots, maintenue aux quatre coins par des

cordes suspendues à la voûte céleste, mais nul ne sait qui l’y a

attachée. À la n du monde, les gens mourront, ainsi que tous les

animaux, et les cordes se briseront, la terre retombera dans l’eau.

C’est tout ce que nous savons.

OceanofPDF.com

LES lézards ne sont pas les seuls à être devenus gigantesques. Ils

découvrent d’énormes serpents à Bayamo, épais comme la cuisse

d’un homme. Une odeur putride, même à bonne distance. Les

hommes jettent des coups d’œil à de Soto. De toute évidence, ils

attendent de lui un nouveau combat. Il n’en a aucune envie mais

supporte encore moins l’idée de passer pour un lâche.

— Quel pouvoir démoniaque pourrait rendre un serpent aussi

anormalement gros ? demande-t-il à voix haute, pour que tous

l’entendent. Nous sommes bel et bien sur une terre de dragons. Nous

en trouverons bientôt d’autres capables de voler, sans nul doute.

Mais ceux-là sont frères et sœurs, rejetons du diable, et je les

pourfendrai, eux aussi.

Les hommes paraissent ravis, prêts à assister à un autre combat

divertissant.

Malheureusement, l’unique serpent disponible à cet instant n’est

pas sur la terre ferme, mais enroulé autour d’une branche au-dessus

de l’eau. Fâcheuse situation. De Soto songeait à une bataille contre

un serpent, de manière générale, sans imaginer les di cultés pour

approcher celui-ci en particulier. Mais il a fait son annonce, les

hommes se sont assemblés et attendent.

— Mon frère, murmure Moscoso.

— Je sais, je sais, dit de Soto. Tu pourrais peut-être me donner tes

conseils un peu plus tôt.

— Désolé, mon frère, dit Moscoso.

Le serpent est noir, très noir, et trois fois plus grand qu’un

homme, le ventre aussi épais que la cuisse de de Soto. Des anneaux

déployés sur la branche, comme artistiquement exposés, dans

l’expectative. Sa tête aussi grosse que celle d’un chien. Pas un

immense chien, certes, mais un chien tout de même. Pas une tête de

serpent. Impossible.

L’eau est noire, elle aussi. De Soto en ignore la profondeur, ni ce

qui pourrait l’y guetter. Et ils n’ont pas de petite embarcation. Il a

peur d’y aller à cheval, craignant la réaction de la monture. De Soto

pourrait être désarçonné et envoyé directement sur le serpent, ou

encore piétiné et noyé. L’odeur elle-même rebute les chevaux qui

renâclent et se rebi ent.

— Bien, dit de Soto.

Il porte son armure de cuir légère, mais elle est assez lourde pour

le noyer. Il l’ôte jusqu’à ne garder que son maillot de corps.

— Les locaux a rment qu’il n’y a rien à craindre de ces serpents,

crie un des hommes.

De Soto se retourne, furieux.

— Qui a dit ça ?

Personne n’o re de réponse. Le calme plat. Le chant des oiseaux.

— S’il n’y a rien à craindre, alors venez et pourfendez-le vous-

même.

Aucun mouvement.

— L’un de vous a-t-il déjà vu un serpent ne serait-ce que dix fois

moins gros que celui-ci ?

— Non, répond le chœur des hommes.

— Alors voilà.

De Soto brandit son épée vers les cieux.

— Je suis Hernando de Soto de l’Ordre de Santiago, et je vaincrai

ce monstre pour Dieu lui-même, pour éliminer le mal qui rampe sur

cette terre. J’ai commencé par les Incas, et à présent, les monstres

de ces contrées, innommables et anormalement gigantesques.

Les cieux gardent le silence, eux aussi, mais qu’importe.

De Soto avance dans l’eau où sa botte s’enfonce plus qu’il ne

l’aurait voulu et glisse de côté. Il pose l’autre pied dans le noir et un

bruit de succion retentit à chacun de ses pas lorsqu’il ressort sa botte

et progresse en pataugeant. Il ne brandit plus son épée mais l’utilise

d’une main pour garder l’équilibre. Elle perce la boue avec trop

d’aisance et lui apporte peu de soutien.

Il n’y a pas de vent, pas le moindre sou e. De Soto est trempé de

sueur et écrase les moustiques de sa main libre, il lève une botte

après l’autre, s’e orçant de ne pas tomber.

Le serpent n’a pas bougé. Sculpté dans la pierre, comme les

lézards géants. De Soto se demande s’il est capable de mouvements

aussi explosifs, lui aussi. Trop loin pour être touché par son épée,

mais si long qu’il pourrait aisément atteindre de Soto. Celui-ci

s’approche pourtant, car s’il tourne les talons, il passera pour un

lâche. Il ne peut qu’avancer, même si c’est vers la mort.

L’eau lui arrive désormais aux cuisses, et la branche est plutôt

haute. Il craint de ne pas réussir à l’atteindre avec son épée, quand il

y sera en n arrivé. Il s’imagine sous le serpent, de l’eau jusqu’aux

épaules, agitant son arme au-dessus de lui, le serpent immobile et

ses hommes secoués de rires.

Mais pour l’instant, l’eau se maintient à hauteur de ses cuisses et il

approche du but, un pas-succion à la fois, et il tente de lever son

épée au cas où le serpent attaquerait, bien qu’il lutte à présent pour

garder l’équilibre.

Il n’a jamais connu pareille pestilence de toute sa vie. Même les

cales du navire sont agréables, en comparaison. Le serpent semble

pourtant propre, une surface rigide sertie de noir. Impossible de

savoir d’où vient la puanteur.

La langue jaillit, fourchue et minuscule et tout simplement

malé que. Mais rien d’autre ne bouge.

De Soto s’estime assez proche pour pouvoir lui trancher la tête

mais il doit s’en assurer, aussi fait-il un autre pas-succion en avant,

et le serpent incline la tête vers lui. La reconnaissance. Le mal de ce

monde qui le voit, qui le connaît, prêt à l’annihiler.

La panique qui monte en lui. Il balance le bras aussi vite qu’il

peut, le plus haut possible, et la lame tranche e ectivement le

serpent juste derrière la tête, un coup parfait, mais le corps noir

fouette soudain l’espace, une masse colossale qui fend l’air et

Continuer : partie 2 sur 14