La contrée osbcure
La Contrée obscure
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 14 parties.
qu’il y a une part de vérité ?
Añasco refuse de répondre. Vasco rit et rit encore, ce qui lui
déclenche une quinte de toux.
C’est peut-être dû à ce bruit e royable, mais soudain, des
indigènes les encerclent dans la mangrove, une douzaine, armés
d’arcs.
— À l’attaque ! s’écrie Añasco.
Les cavaliers ont pris part à de nombreuses batailles. Deux d’entre
eux tirent des carreaux d’arbalètes depuis leur selle, qui tuent
presque sur le coup, les projectiles courts et épais, leur mouvement
en vol presque impossible à percevoir. Simplement et subitement
enfoncés jusqu’aux pennes dans le torse de deux indigènes.
Mais les cavaliers armés d’épées ne sont pas aussi e caces. Les
chevaux, a aiblis par la traversée, le sol trop meuble, l’eau, la boue
et les racines qui tapissent cette mangrove.
Les indigènes, à l’exception des deux victimes, disparaissent
aussitôt dans toutes les directions. Impossible de savoir où les
pourchasser. Un des chevaux espagnols a été tué par une èche.
— Nous n’avons pas assez d’hommes, dit Osorio. Nous ferions
mieux de rebrousser chemin.
À leur retour sur la plage, le cheval de Vasco tombe raide mort
sous lui mais ce dernier parvient à sauter à terre avant la chute. Une
èche a transpercé la sacoche de selle, l’arçon et le tissu, et elle est
encore chée profondément dans le poitrail de l’animal. Les hommes se rassemblent autour de lui pour l’observer, leur armure
de cuir plus ne que cette selle.
— Ces èches vont tuer très facilement, dit Osorio.
— Presque la puissance d’un carreau d’arbalète, ajoute un
cavalier.
— Ce n’est qu’un cheval, dit Vasco. Et ce ne sont que des esclaves,
et ils avaient beau être plus nombreux que nous, ils ont fui. Aucune
détermination.
— Oui, dit de Soto. N’oubliez pas que dès notre arrivée, nous
avons déjà conquis les lieux. Dans ce monde, arriver est su sant. La
seule chose qu’il reste à faire, c’est prendre.
C’est à nouveau la foire pour atteindre le village où ils doivent
établir leur campement de base. De Soto fait débarquer un grand
nombre d’hommes et de chevaux a n que les navires soient plus
légers et ne raclent plus le fond. Mais ces hommes qui progressent
sur la terre ferme se perdent. Ils sont guidés par quatre indigènes
qu’Añasco a capturés au cours de sa précédente expédition, et les
quatre prennent un malin plaisir à faire tourner en rond les hommes
et leurs montures sur des sentes de gibier, et peiner toute la journée
à travers les marécages jusqu’à trouver un promontoire près d’une
petite crique en face de leur futur campement. Ils dorment là,
épuisés et dispersés, sans subir d’attaque. Le lendemain, on les fait
traverser dans des embarcations.
Les navires, vides et plus légers, ont pu s’approcher, et de Soto a
en n un campement de base où évoluent six cents hommes et plus de deux cents chevaux. Le long de la rive, des tonneaux et des
barriques, des jarres en argile, des paniers et des sacoches, et des
hommes en vêtements colorés, beaucoup de rouge mais aussi du
bleu et du vert, leurs pourpoints et leurs haut-de-chausses bou ants
et décorés, des collants moulants. Autour d’eux, les cochons fouillent
et retournent la terre, disposés à manger tout et n’importe quoi, et
les chevaux sont attachés à proximité. Les chiens de guerre, équipés
d’armures en tissu matelassé pour les protéger des èches. Une ville
entière, sans bâtiments.
Le village du chef Ozita est minuscule, sept ou huit maisons en
bois aux toits couverts de feuilles de palmier. La maison du chef se
trouve à une extrémité, sur un monticule, et un temple occupe
l’autre bout, orné d’un oiseau en bois. Pas d’or, seulement des perles
noircies par le feu. Des tas de coquilles d’huîtres partout, certaines
entourant un grand tertre.
— C’est pour les enterrements, je pense, dit Añasco.
— Tes pensées sont toujours si éclairantes, dit de Soto. Tu es un
vrai puits de connaissances.
Añasco poursuit tout de même.
— Quand quelqu’un meurt, on racle la chair de son corps et on
n’enveloppe que les ossements pour les funérailles. C’est ce qu’ils
tentaient de nous expliquer, je crois.
De Soto est fasciné. Depuis qu’il songe à sa propre sépulture, il
s’intéresse à toutes les coutumes funéraires. Il a cru toute sa vie que
les enterrements étaient une procédure immuable, aussi constante que la course du soleil, mais il les perçoit désormais comme
multiples, une méthode qui peut être choisie parmi d’autres.
— Si l’on peut avoir le choix de ses propres funérailles, la mort est
bien plus légère.
— Nul ne peut choisir ses propres funérailles, rétorque Añasco.
— Ton esprit est aussi petit que le reste de ta personne, dit
de Soto.
Autour d’eux, la forêt est dense et de Soto ordonne que l’on abatte
tous les arbres à distance de tir d’une arbalète.
— A n d’avoir la place d’utiliser les chevaux contre eux, s’ils
viennent à attaquer.
De Soto poste aussi des sentinelles par deux, et envoie des
cavaliers e ectuer des rondes et prendre de leurs nouvelles. Avec les
troncs des arbres, ils peuvent ériger des forti cations, bien qu’ils ne
sachent pas contre quel genre d’attaque.
— Les pieux et les fossés seraient inutiles, dit Moscoso. Les
indigènes n’ont pas de chevaux.
— Je ne pense même pas qu’ils attaqueront, dit de Soto. Mais
érigez des murs bas, ou quelque chose comme ça, juste pour s’y
cacher s’ils tirent des èches. Mais ce sera trop loin pour les èches,
de toute façon. Rien de tout ceci n’a grande importance.
— Je pense qu’il faudrait plutôt les accueillir, dit Vasco. Il va
falloir que j’expédie rapidement des esclaves. Nous devrions peut-
être créer un large chemin jusqu’à nos tentes et y accueillir nos
frères. Peut-être déposer quelques barriques de vin assez près de la
lisière de la forêt, mais pas trop près non plus.
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LE lendemain matin, l’Enfant Sauvage vole l’arc et une poignée de
plumes, puis se rend aussitôt au marécage, marchant aussi vite
qu’un cerf, son jeune frère peinant pour rester à sa hauteur.
Le garçon n’aime pas le marécage. De l’eau jusqu’aux cuisses, pas
des ots transparents et vifs, mais bruns-noirs et constellés
d’ombres, une couche gluante et verte ottant à la surface.
L’Enfant Sauvage trouve des tiges de roseaux adéquates, se penche
et en coupe une près de la racine. Il la brandit à deux mains pour
véri er qu’elle est droite. Des gouttes s’écoulent de l’extrémité
creuse d’où le sang suintera bientôt. Il trouve ainsi huit tiges et
fabrique huit èches, avec une extrémité de plumes et une autre de
pointe en pierre. Son jeune frère, muet à ses côtés, portant les
èches terminées et l’arc, suivant les instructions.
Le garçon sent des choses bouger dans l’eau, et ce ne sont pas des
poissons. Il a terriblement envie de partir mais doit attendre. La
journée se réchau e, le marécage respire comme une créature
gigantesque.
Ils nissent en n par patauger vers la rive, ils doivent retirer les
sangsues, comme le craignait le garçon. Des ventouses sur sa jambe,
grasses, qui lui déchirent la peau quand il les arrache, laissant des
marques en forme de bouches aux mille dents.
L’Enfant Sauvage les mène vers la montagne, avançant d’un bon
pas dans la végétation des sous-bois sans paraître toucher le sol, là
où son jeune frère peine, écorché par la moindre aiguille et la
moindre ortie, touché par la moindre feuille, sans aucun droit de
passage. Les arbres deviennent plus denses et humides, le ciel plus
proche à mesure qu’ils grimpent sur la montagne et pénètrent dans
le brouillard. Des falaises rocheuses pareilles à des visages
émergeant de la blancheur, les troncs des arbres démesurés tendus
comme des bras, leurs doigts de mousse inclinés vers le sol.
L’Enfant Sauvage connaît l’emplacement exact du rocher, mais
son jeune frère aurait été incapable de le retrouver. Et pourtant, ils
seront accusés tous les deux, le garçon le sait. Quoi qu’il arrive,
l’Enfant Sauvage lui fait porter la moitié de la responsabilité.
L’Enfant Sauvage pose l’arc et les èches à portée de main avant
de pousser le lourd rocher.
— Aide-moi, mon frère, dit-il.
Il est si lourd qu’il semble impossible que Kana’ti ait pu le
déplacer seul, et pourtant il avait donné une telle impression de
facilité. Centimètre par centimètre, les garçons le poussent jusqu’à
ce que l’interstice soit assez large et un cerf jaillit d’un bond, comme
avant. Mais il ne s’arrête pas, cette fois. Il continue sa course,
s’élance sur le anc de la montagne, sa croupe un éclat blanc, il
saute entre les arbres, se dirige d’un côté, puis de l’autre, s’enfuit,
disparu avant que les garçons aient eu le temps de lever l’arc, puis
un autre cerf s’échappe de l’ori ce, renâcle, e rayé, fait un bond de
côté, sachant d’instinct que les garçons sont venus pour tuer.
C’est ça, la di érence, songe le garçon. Ils ignorent que Kana’ti
vient pour tuer.
Puis une biche apparaît, et une autre, et encore d’autres cerfs et
d’autres biches derrière eux, une harde entière, tous apeurés et
renâclant, certains trébuchant de frayeur avant de se relever
maladroitement, des cervidés paniqués s’égaillant dans la montagne
pour fuir les garçons.
Les frères sont déconcertés. L’Enfant Sauvage lève l’arc et tire une
èche qui égratigne la queue d’un cerf, une queue qui pointait vers
le sol et s’oriente à présent vers le ciel. L’Enfant Sauvage s’escla e et
trouve cela amusant, il tire à nouveau jusqu’à ce que la queue soit
dé nitivement dressée à la verticale. Puis il tend l’arc à son jeune
frère et dit :
— À ton tour d’essayer.
Le cerf à la queue blessée reste curieusement près d’eux, sans
doute étourdi par les èches, désorienté, tandis que les autres
s’enfuient. Très étrange. Mais le garçon bande l’arc et relâche la
corde, il atteint la queue avec une telle force qu’elle se recourbe au-
dessus du dos de l’animal, et c’est ainsi que les cerfs arborent leur
queue depuis ce temps.
Quand le dernier cerf a disparu, une multitude d’autres
quadrupèdes jaillit du trou dans la montagne. Des ratons laveurs
masqués qui avancent au ras du sol, leur démarche étrange,
chancelante, qui se glissent dans des ravines où ils s’éclipsent, leur
couleur presque identique à celle de la terre sombre et de la roche
humide.
Des lapins de toutes sortes s’éloignent en bondissant, et le lièvre à
la course si rapide, en direction du pied de la montagne, toujours.
Un écureuil gris grimpe sur la jambe du garçon, l’éra e de ses
gri es, puis saute et escalade un tronc en décrivant une spirale. Sur
la première branche épaisse, il marque une pause et émet un cri
d’alarme, avertissant les autres, sa queue agitée de soubresauts, puis
il fonce le long de la branche et saute dans un autre arbre, continue
sa course.
Un blaireau, lent, qui ne lève pas la tête, un porc-épic, une
moufette, marchant tous au ras du sol d’un pas tranquille avant de
disparaître sur le anc de la montagne. La marmotte n’est pas
encore là car la première, la forme ancestrale, traverse encore les
plaines en direction des hautes montagnes, l’animal tombé plus loin
que tous les autres lors de la chute originelle, et l’ours n’a pas
encore atteint les terres cherokees. Mais tous les quadrupèdes de
cette contrée s’échappent, et les garçons ne savent plus quoi faire. Il
ne leur reste plus beaucoup de èches et ils n’ont pas besoin de
chasser, et ils ne sauraient pas quel animal abattre. Ils ne peuvent
rien rapporter au campement, de toute façon, Kana’ti ne doit pas
découvrir ce qu’ils ont fait.
Des tamias courent en tous sens et bondissent sur les rochers,
l’opossum et son museau laid, mais avant qu’il ait obtenu sa vilaine
queue. En cet instant, il parade encore avec une magni que queue
tou ue qu’il dresse avec erté.
Le loup roux, la plus belle des créatures, songe le garçon, sa
fourrure épaisse et son large visage, plus grand que les goupils et les renards gris. La démarche assurée et prudente, observant les garçons
avant de s’éclipser vivement. Le garçon sait qu’il sera di cile de le
revoir un jour.
Le castor, lent et emprunté loin de l’eau, descend la montagne
jusqu’à trouver la première rivière sur son chemin. Le garçon se
demande comment tous ces animaux se sont retrouvés bloqués dans
la grotte après leur chute du Galunlati. La grotte évoque le
Galunlati, un lieu où patientent les animaux avant de pouvoir venir
au monde.
— Comment est-il possible que cet endroit et le Galunlati existent
tous les deux ? demande-t-il à l’Enfant Sauvage.
— Il nous est impossible d’atteindre le Galunlati, répond l’Enfant
Sauvage.
— Je le sais bien. Je dis juste que les animaux étaient présents
dans les deux endroits. Comment peuvent-ils être dans les deux
endroits en même temps, ou comment sont-ils entrés là-dedans après
leur chute ?
— C’est toi qui me crées chaque jour. Comment puis-je savoir ce
qui est venu avant moi ?
— Ce n’est pas moi qui te crée.
L’Enfant Sauvage rit, révélant ses dents blanches, comme si son
frère venait de dire quelque chose de très drôle.
— C’est impossible de discuter avec toi, dit le garçon. C’est pire
que d’essayer de parler avec Kana’ti ou Selu. Vous ne répondez
jamais à aucune de mes questions.
— Peut-être que nous te répondons mais que tu n’écoutes pas.
Des visons se glissent près d’eux, soyeux et luisants, et des rats
musqués, tant d’animaux que Kana’ti ne chasse jamais, alors
pourquoi devaient-ils attendre là-dedans ? Et pourquoi les sangsues
ont-elles pu sortir avant eux, et tant de serpents et d’araignées, et
tous les poissons ? Les écureuils roux dressent le museau à présent,
s’élancent vers un autre trou ou un tronc d’arbre, s’arrêtent pour
regarder derrière eux.
Une explosion d’ailes s’échappe soudain de la grotte, si bruyante
que les garçons font un bond en arrière, apeurés, et Kana’ti l’entend
depuis le campement, un son pareil au tonnerre dans le lointain.
— Mes garçons désobéissants, dit-il. Ils se sont attirés des ennuis.
Il se lève et sait que la vie facile est révolue. Il se hâte vers la
montagne, sachant pourtant qu’il est déjà trop tard.
Des dindons battant des ailes, paniqués, leur bruit sourd, et des
perdrix, des pigeons, d’immenses vols de corbeaux noirs croassant,
des geais bleus et des geais buissonniers avec leurs chants rauques
qui semblent railler les garçons, les mouvements saccadés de leur
queue révélant des bandes de plumes blanches, des colombes en un
vol gris clair, des nuées de cailles qui explosent à ras de terre et
planent jusqu’au pied de la montagne, des colverts, d’éclatants
carolins rouges et verts et bleus, d’énormes oies au cou rayé tendu
en avant, cherchant assez d’espace entre les arbres pour s’envoler,
l’extrémité de leurs ailes percutant les branches tandis qu’elles
s’élèvent pour disparaître en longs V, des hirondelles plongeant çà et
là, les garçons portant les mains à leur tête pour se protéger, des
mouettes et leurs cris plaintifs, décrivant des cercles au-dessus d’eux en quête de nourriture, d’immenses buses et vautours maladroits,
des cigognes à longues pattes, et des grues et des aigrettes, et tous
les canards plus petits, des garrots qui se mêlent aux foulques,
cherchant tous un plan d’eau, un enfer ailé entoure les garçons qui
ne pensent même plus à l’arc et qui ne pourraient jamais chasser des
milliers d’animaux en même temps, une densité d’oiseaux de toutes
espèces, les minuscules, mésanges et moineaux, colibris et merles, à
l’in ni, cardinaux et éperviers, hiboux aux yeux blancs, aux yeux
rouges, coi és d’aigrettes, faucons aux serres écartées et acérées,
bien trop nombreux, au point que les garçons se jettent à terre dans
les aiguilles et la mousse, les mains sur la tête, les yeux fermés,
rêvant de pouvoir aussi fermer les oreilles, le monde soudain trop
peuplé.
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LE 3 juin 1539, de Soto se tient devant tous les hommes et enfonce
son épée dans le sol.
— Je prends o ciellement possession de cette terre de La Florida
au nom de l’empereur Charles V. Moi, son marquis, je rebaptise
o ciellement cette baie Puerto del Espiritu Santo car c’est en ce
jour sacré que nous avons e ectué notre sainte arrivée a n de bâtir
ici une nouvelle cité, que nous baptiserons De Soto, à moins qu’une
ville plus grande se développe plus tard dans les contrées de La
Florida, auquel cas, mon nom sera transféré à cette cité et vous
appellerez celle-ci comme bon vous semblera.
— Peut-on la baptiser Añasco ? demande Vasco.
— Ça su t, Vasco, rétorque de Soto mais cela n’e ace pas le
sourire Vasco.
Cette nuit-là, deux de leurs captifs qui devaient faire o ce
d’interprètes lent en douce. Ils en ont déjà perdu un autre qu’ils
avaient envoyé pour établir le contact avec les indigènes de la
région. Il n’est évidemment jamais revenu.
Au matin, de Soto fait venir les sentinelles devant lui.
— Regardez à quelle distance se trouvent les arbres, dit-il. Ce
n’est qu’un terrain à découvert jusque-là. Et ils se sont contentés de
le traverser et de disparaître.
Les gardes ont la prudence de ne pas chercher à se défendre.
— Combien de temps avez-vous négligé la surveillance pour
qu’une telle chose se produise ?
De Soto ne punit pas les hommes car tout est véritablement trop
décevant. Ils n’ont aucune idée d’où ils sont ni de ce qui les entoure.
Les sentiers semblent tourner en rond. La forêt et le marécage se
ressemblent partout, épais et impraticables, nul point d’arrivée.
Aussi de Soto ne fait-il rien du reste de la matinée, découragé. Ses
hommes parviennent, il ignore comment, à capturer un indigène. Il
leur livre le même récit que les interprètes, qu’un Espagnol vit déjà
parmi eux.
— Orotiz, répètent-ils sans cesse, et à cause de la première syllabe
les Espagnols sont convaincus qu’ils parlent d’or.
De Soto n’est pas le seul à avoir remarqué qu’ils ignorent où ils
sont. Les hommes aussi. Il ordonne le départ d’une expédition le
jour même, le 4 juin, Gallegos et quarante cavaliers, quatre-vingts
fantassins et le guide indigène.
Quand ils sont en n rassemblés, il s’adresse à Gallegos.
— Au nom de l’empereur Charles V, je te charge de la première
expédition au cœur de La Florida. Trouve un village, ou capture
quelques esclaves. Et Lobillo, tu mèneras une expédition dans une
autre direction.
Juan Rodriguez Lobillo fait un pas en avant.
— Prends cinquante fantassins et allez par-là, dit de Soto, l’index
pointé.
Lobillo tourne le regard dans le sens indiqué, sachant qu’il n’y a
que forêt et marécage, et rien d’autre qu’une direction à suivre. Il
rassemble néanmoins cinquante hommes, la plupart armés d’épées
et de boucliers, ainsi qu’une poignée d’arquebusiers et d’arbalétriers.
Ils se heurtent aussitôt à une zone marécageuse, pataugeant
jusqu’aux cuisses dans l’eau sombre. La forêt est silencieuse, seuls
quelques oiseaux et le bruit de leur propre progression pénible dans
la vase.
— Tu décroches toujours les meilleures missions, Lobillo, lui dit
un de ses hommes.
— C’est pour ça que tu continues à t’engager à mes côtés, répond-
il avec un sourire. L’aventure et l’honneur, réservés aux meilleurs
chevaliers. Comment nous avons pataugé à travers les marais les
plus noirs et les plus profonds, et avons trouvé des damoiselles en
détresse.
— Et en demande de grande a ection, juste après, ajoute
l’homme.
De la mousse et des lianes pendent des branches, recouvrent tout,
si bien qu’ils n’ont jamais de visibilité.
— J’ignore comment vivent ces arbres, dit un autre homme.
Noyés en permanence, et pas seulement pendant les inondations.
— Et ces oiseaux du diable, ajoute un autre. Je ne les aime pas.
Les oiseaux sont noirs, un long cou, ils se perchent sur les épaisses
racines des arbres, les ailes déployées en un large W comme si,
s’apprêtant à prendre leur envol, ils avaient été gés sur place.
— Un sortilège, dit l’homme. Et malé que, sans aucun doute. Ils
nous observent.
Les lézards géants, aussi, peuvent être aperçus le long des rives au
loin, rien que leur museau et leurs yeux à la surface. Et les hommes
savent que des serpents rampent dans les parages, bien qu’ils ne les
voient pas encore.
— Nous approchons de la rivière, dit Lobillo. Ce n’est plus
marécageux.
— C’est la même chose.
— La berge est un peu plus ferme, rétorque Lobillo. Venez
marcher de ce côté.
D’immenses gerbes d’eau explosent devant eux.
— Dépêchez-vous ! s’écrie Lobillo, bien qu’il ignore encore
l’origine des bruits.
Ses hommes se hâtent sur la rive, épées dégainées, et ils voient les
indigènes se jeter dans la rivière, fuyant un petit village.
— Capturez-les avant qu’ils n’entrent dans l’eau ! hurle Lobillo.
On ne pourra pas nager après eux.
Les villageois sont lestes, ils ne sont pas ralentis par le poids d’une
armure. Ils arborent des tatouages et de simples petites pièces de
vêtements. Ils poussent des ululements haut perchés comme un vol
d’oiseaux. Des têtes sombres ottant à la surface tandis qu’ils
s’enfuient.
Les hommes de Lobillo glissent dans la vase et trébuchent sur les
racines mais ils parviennent à pourchasser quatre femmes qu’ils
plaquent au sol.
— Tes damoiselles en danger, dit le soldat à Lobillo.
Ce dernier a le sou e court, baisse les yeux vers une femme aux
longs cheveux noirs et au visage tatoué.
— Ce ne sont pas les plus belles de la contrée mais on en fera bon
usage.
Les femmes se débattent et il faut les ligoter. Elles mordent, aussi.
Lobillo contemple le reste des villageois qui ottent au loin dans
la rivière, déjà trop loin.
— On tire ? demande un arquebusier.
— Non, réponde Lobillo. Ne gâchons pas d’esclaves. Maintenant
qu’on sait où les trouver, on reviendra. Mais pour l’heure,
retournons voir de Soto. À moins que tu n’aies envie de nager.
Ils reprennent leur progression sur la rive, pataugent dans le
marécage et bientôt, ils entendent des èches si er derrière eux et
un soldat hurle, blessé. Il s’e ondre dans la vase et ses camarades le
relèvent.
— À l’attaque ! crie Lobillo.
Les arbalétriers et les arquebusiers tirent, sans rien toucher. Les
indigènes sont rapides, courant d’un côté et de l’autre, impossibles à
viser, et ils ne s’approchent pas assez pour les épées, qui composent
la force principale de Lobillo.
— Chargez ! ordonne-t-il.
Ses hommes s’élancent, mais lentement, alourdis par leurs armes
et leurs armures. Les indigènes reculent assez loin pour envoyer
d’autres volées de èches. Ils tirent trois ou quatre fois plus vite que
les arbalétriers.
— Et merde, lâche Lobillo. C’est impossible. Ils vont chercher à
nous éloigner davantage du campement. Nous devons rentrer. Faites
demi-tour.
Mais quand ils rebroussent chemin, bien sûr, ils sont trop lents et
ils entendent d’autres èches, et plusieurs hommes sont encore
blessés.
— Arbalètes et arquebuses à l’arrière ! ordonne Lobillo. Continuez
à tirer et à reculer.
Les captives se débattent toujours, font trébucher les hommes qui
les portent, provoquant leur chute, encore et encore.
— On peut les relâcher ? demande l’un d’eux.
— Non, dit Lobillo. J’en prendrai une ce soir, même si ça t’oblige
à encaisser douze èches.
Les hommes avancent autant qu’ils peuvent mais les indigènes se
sont déployés, se cachent derrière les arbres et tirent toujours. Une
vingtaine, environ.
Un autre Espagnol est touché par une èche dans le dos.
— On l’abandonne ? demande l’homme à côté de lui.
— Non, dit Lobillo. Il vient avec nous. Porte-le.
Lobillo tente une autre o ensive quand ils atteignent un sol moins
meuble, ses hommes hurlant et chargeant entre les arbres.
— Tuez-les ! hurle-t-il. Ne vous inquiétez pas pour les esclaves.
Tuez-les tous !
Il s’élance à toutes jambes mais c’est comme pourchasser l’air
libre, aussi s’arrête-t-il, hors d’haleine, et contemple le sol, qui n’est que pourriture, strate après strate de pourriture, voilà de quoi se
compose La Florida. De la pourriture et du sable et de l’eau.
— Arrêtez ! crie-t-il. Revenez. On cesse les tentatives d’o ensive.
Les indigènes se sont dispersés mais réapparaissent naturellement
dès que les hommes de Lobillo leur tournent le dos.
Le chemin du retour semble six fois plus long, bien qu’ils
progressent aussi vite que possible. Les captives continuent à crier, à
entraver la marche et à mordre, les èches continuent de voler, les
arquebusiers et les arbalétriers continuent à tirer à l’aveugle entre
les arbres sans jamais rien toucher, la plupart des hommes portant
leurs épées inutiles. S’ils doivent conquérir La Florida, ce ne sera pas
de cette manière.
Quand Lobillo arrive en n au campement, les indigènes
disparaissent et les captives lâchent des gémissements rauques de
désespoir, se sachant désormais perdues.
Un soldat de Lobillo est mort, une demi-douzaine d’autres
grièvement blessés. Ils s’assoient à même le sol et inspectent leurs
blessures. Il y a peu à faire pour leur venir en aide.
— Brisez les plumes et poussez les èches à travers la chair, dit
Lobillo. Si vous y arrivez. Que vos frères vous aident. Puis
enveloppez la blessure avec ce que vous trouverez. Je ne sais pas ce
que nous avons à disposition. Quelqu’un le sait ?
Les hommes du campement observent la scène. Mieux vaut ne pas
être celui qui est blessé d’une èche. Ça, au moins, tout le monde le
sait.
— Beau travail, Lobillo, dit Vasco. Je vais savourer ces quatre-là.
Il s’approche des captives de sa démarche claudicante et les
détaille.
— Elles ne sont pas pour toi, dit Lobillo. Elles sont pour moi. Et
pour mes hommes.
Vasco rit.
— Perdre tant d’hommes, battre en retraite, et aucune idée de
l’ordre des choses. Tu n’iras pas bien loin, Lobillo. Le suicide est
sûrement ta meilleure option.
Lobillo s’apprête à dégainer son épée mais de Soto intervient.
— Tous les esclaves reviennent d’abord à Vasco, Lobillo. C’est
l’accord que nous avons passé. Vasco ne prendra ni or ni pierres
précieuses ni perles ni terres, mais les esclaves sont à lui avant
qu’aucun autre ne puisse se les approprier.
— J’ai perdu un homme pour ces esclaves, rétorque Lobillo. Et
regarde tous les blessés.
— Oui, dit de Soto. Et combien en avez-vous tués ?
Lobillo refuse de répondre. Mais tous attendent.
— Aucun, lâche-t-il en n.
— Avec ces méthodes, la Nouvelle-Espagne appartiendrait encore
aux Aztèques, le Pérou aux Incas, tous les autres territoires du
Nouveau Monde nous feraient encore rôtir dès notre approche et
nous mangeraient au dîner.
— Nous aurions pu les abattre quand ils nageaient dans la rivière
mais je les gardais pour en faire des esclaves.
— Bon garçon, dit Vasco.
— Oui, ça c’est bien, dit de Soto. Mais quand ils te tirent des
èches dessus, tu es censé riposter. (De Soto s’approche d’un
arquebusier et touche son canon.) Cette arme tire de lourds
projectiles. Tu la braques sur un indigène. (Puis il se poste devant
un arbalétrier.) Tu bandes la corde. Elle est très solide. Et puis après,
elle projette un carreau comme ça.
— Je comprends, dit Lobillo.
— Merveilleux, dit de Soto. Donc nous pourrons peut-être cesser
de battre en retraite. Et donne ces esclaves à Vasco. Et arrête aussi
de parler.
Vasco ordonne à ses hommes d’amener les quatre captives dans la
maison du chef, et il se montre théâtral, très bruyant dans son
plaisir, une des femmes hurle.
Lobillo retourne auprès de ses hommes pour tenter de les aider. Il
scie l’extrémité d’une èche chée dans une jambe car celle-ci paraît
la plus propre et la plus simple à retirer, puis un autre homme
pousse la tige jusqu’à ce que la pointe transperce la chair sur l’avant
de la cuisse. Le blessé crie et doit être maintenu au sol. Tant de sang
rouge sur le beau tissu rouge, les collants déchirés.
— Bon, dit Lobillo. Du vin. Donnez-lui plus de vin. Et du vin sur
la plaie. Au suivant, maintenant.
Il pousse d’autres èches dans les chairs, entendant Vasco en
arrière-fond.
— Nous avons vraiment connu notre heure de gloire, mon frère,
dit un de ses amis. Le rêve de n’importe quel chevalier.
— Il n’en sera pas toujours ainsi, mon frère, lui répond Lobillo.
Vasco ne fera pas long feu. Nous ne mourrons pas en vain.
Ils creusent une tombe, ce qui s’avère di cile. Du sable et de la
vase, les rebords s’e ondrent puis le fond s’emplit d’eau qui s’in ltre
de toutes parts.
— Allez plus haut, dit Lobillo.
— Il n’y a pas de terres plus hautes, rétorque un des pelleteurs.
— Alors trouvez-moi un sol plus sec, bon Dieu.
Les pelleteurs s’aventurent donc en quête de parcelles plus sèches,
creusent à nouveau, tombent encore sur de l’eau, se déplacent deux
fois et découvrent une zone de pourriture plus dense, peut-être un
peu plus haute, avec moins de sable, qui ne s’inonde pas. Quand la
fosse est en n creusée, Lobillo en inspecte le fond et de Soto
s’approche, intéressé par tout ce qui a trait aux funérailles.
— Une terre plus sombre, dit de Soto. Et orientée à l’est, vers la
lumière. Quelle contradiction. Devrions-nous intégrer des éléments
nouveaux ? Les coquilles d’huîtres, comme le font les indigènes. Ou
racler la chair, comme eux ?
Lobillo toise de Soto comme s’il s’agissait d’un monstre.
— Racler ?
— Ils raclent la chair d’abord, puis enveloppent les ossements
avant de les enterrer.
— Essaie de faire ça à mon homme et je te tue, Ordre de Santiago,
gouverneur, marquis, ou non.
De Soto lève les mains.
— Très bien. Ce n’était qu’une idée. Fais-en à ta guise.
Et il retourne à la maison du chef pour pro ter un peu de ce dont
pro te Vasco.
Gallegos, avec ses quarante cavaliers et quatre-vingts fantassins,
pro te d’un sol plus sec que Lobillo, mais d’une orientation plus
douteuse. Le guide indigène arbore désormais des vêtements
espagnols, er dans son pourpoint bleu et ses hauts-de-chausses
bou ants. Au bout de ses jambes maigres en collant, il porte ses
mocassins. Il marche d’un pas militaire en balançant les bras,
parodiant les soldats, et s’arrête presque à chaque minute pour
regarder dans une direction ou l’autre. Mais il persiste à choisir les
sentiers sur la gauche, et si la forêt est insondable ici, il n’y a
pourtant qu’un seul soleil et sa course ne devrait pas changer.
— Venez avec moi, dit Gallegos à ses hommes avant d’éperonner
son cheval.
Il passe devant le guide et fait demi-tour, l’épée brandie. Ses
hommes protègent chaque côté.
— Tu nous fais tourner en rond. (Il abaisse la pointe de son épée
tout près du visage du guide et décrit un petit cercle.) Tu t’es amusé.
Toute la journée. Tant d’heures, déjà, et nous n’allons nulle part.
Le guide jette des regards à gauche et à droite, aucun autre
mouvement, à présent, plus de parodie.
— Je vais te tuer, dit Gallegos. Lentement, en coupant un
morceau à la fois, mais je laisserai les chiens s’occuper de tes
couilles et de ton ventre. Ils les dévoreront avec plaisir. Ou alors, tu
nous mènes à bon port.
Le guide acquiesce et prend une nouvelle direction, d’un pas plus
pressé, désormais concentré à la tâche. L’après-midi est déjà très
avancé et ils continuent leur progression jusqu’au crépuscule, quand
ils se heurtent à un groupe d’indigènes, plus d’une douzaine, leurs
corps peints en rouge, leurs chevelures ornées de plumes. Ils ne
s’enfuient pas dans la forêt. C’est comme s’ils étaient venus à leur
rencontre. Ils portent des arcs mais ne tirent pas.
— À l’attaque ! s’écrie Gallegos, et ses cavaliers chargent au
galop, toutes lances dehors.
Une végétation épaisse mais un sol ferme, et les chevaux sont
rapides. Un indigène est projeté à terre par une lance et se brise le
dos, les autres se dissolvent dans la forêt. Mais l’un d’eux agit
curieusement, il ne s’enfuit pas. Il avance droit sur les Espagnols.
Alvaro Nieto essaie de l’atteindre d’un coup de lance mais l’indigène
pare avec son arc, fait un pas de côté et pourrait riposter à cet
instant mais crie :
— Xiville, Xiville !
— Cessez l’attaque ! hurle Gallegos. Tu essaies de dire Séville ?
— Mes frères ! fait l’homme. Compañeros. Par la Sainte Vierge
Marie, je suis chrétien comme vous, de Séville. Je suis Juan Ortiz.
— Il ressemble aux autres, remarque un lieutenant de Gallegos.
Et c’est la vérité. Il est identique aux autres indigènes, seul son
langage est di érent. Il est aussi tanné qu’eux, vêtu du même pagne,
de mocassins et de plumes, tatoué sur toute la longueur des bras, il
porte un arc et des èches. Un côté de son corps est couvert
d’a reuses cicatrices et de marques de brûlure.
— Orotiz ! lâche en n Gallegos. C’est ce qu’ils voulaient dire. Pas
de l’or, mais Ortiz.
— Arrêtez d’attaquer, s’il vous plaît, dit Ortiz. Ces hommes sont
devenus mes frères, ainsi que le chef Mocozo qui m’a traité avec
respect.
— Il ne sait pas parler, dit le lieutenant. J’arrive à peine à le
comprendre. Il a juste appris notre langue, j’ignore comment. Il nous
tend un piège.
— Trop longtemps, continue Ortiz. S’il vous plaît. Douze ans. Je
n’ai pas parlé depuis douze ans. Je vais me souvenir.
Gallegos met pied à terre et s’approche d’Ortiz. Il inspecte son
nez, ses yeux.
— L’un d’entre nous, a rme-t-il en n. Pas un indigène.
— Merci, dit Ortiz. Mais envoyez quelqu’un auprès de Mocozo, s’il
vous plaît, qu’il sache que cette attaque était une erreur, qu’il sache
que nous sommes en bons termes.
Gallegos se tourne vers le guide.
— Si tu vas ailleurs, ou si tu ne reviens pas, je mangerai tes
couilles moi-même. Je ne les laisserai pas aux chiens. Et explique à
Ortiz comment rentrer au campement. Et mieux vaut un itinéraire
direct.
Le guide décrit donc le chemin à Ortiz puis s’engou re entre les
arbres, là où les autres se sont éclipsés, on donne un cheval à Ortiz
qui prend la tête. Les derniers rais de lumière disparaissent et ils
progressent dans l’obscurité de la forêt, et Gallegos sait que ses
hommes n’ont pas envie d’être là.
— Tu pourras te repérer en pleine nuit ? demande-t-il à Ortiz.
— Oui.
— Comment t’es-tu retrouvé ici ?
— Je suis venu avec Narváez.
La route est longue, ralentie par les fantassins, et ainsi débute le
récit d’Ortiz. Gallegos sera le premier à l’entendre, mais de Soto
voudra aussi l’écouter, et tous les hommes.
Ortiz naît dans une famille noble de Séville. Comme de Soto, il lit
Amadis de Gaule, il rêve de voyager loin de chez lui, de devenir
chevalier, si obsédé par ses illusions que sa vie réelle en devient
vide.
— C’était comme si mes parents n’existaient plus. Des fantômes,
ou des imposteurs. Et Séville, bien que magni que, était un lieu où
les histoires étaient déjà toutes terminées.
Il arrive à La Florida avec la première expédition de Narváez mais
rien ne va comme prévu.
— Dans Amadis, le héros voyage seul mais ici, il y avait trop
d’hommes, trop de plaintes mesquines, et cette idée de bâtir une
colonie, une ville, sans vraiment chercher l’aventure. Et je n’ai pas
été autorisé à rester ici, sur ces terres nouvelles. On m’a renvoyé à
La Havane avec les navires dès le déchargement terminé. J’étais son
larbin, destiné à attendre.
— Mais tu as ni ici tout de même, dit Gallegos en repoussant les
branches basses et les lianes, toute cette végétation qui bloque le
ciel. Je déteste cette forêt. C’est comme être enchaîné.
Ortiz rit.
— Une forêt bien pire que tu ne l’imagines. Rien qui ne ressemble
à Amadis. Les armures et les chevaux coulent, aucun voyageur ne
peut être repéré de loin. Tu découvres les animaux seulement quand
ils t’ont mordu.
— Mais comment es-tu revenu ici ?
— C’est l’épouse de Narváez. Comme il ne rentrait pas, elle m’a
envoyé le chercher avec seulement vingt-cinq hommes.
Ortiz mène les recherches et vogue jusqu’à la baie non loin d’ici.
Sur la plage, les hommes aperçoivent un bâton fourchu où une lettre
semble avoir été chée à l’extrémité.
— Un piège bien meilleur que dans Amadis, rit doucement Ortiz.
Nous avons été si idiots de nous laisser berner.
Ortiz et ses hommes pensent que la lettre doit venir de Narváez.
Des indigènes sont postés sur la plage, aussi les hommes d’Ortiz
crient et agitent les bras a n qu’ils leur apportent la lettre. Mais les
indigènes se contentent de gesticuler en direction de la lettre,
appelant Ortiz.
— Nous ne voulions pas y aller, bien entendu, dit Ortiz. Mais ils
ont envoyé deux nageurs pour monter à bord de notre navire. Cela
ressemblait à un échange, amical. Alors j’ai décidé de m’y rendre
avec un volontaire, bien que les autres se soient montrés bien plus
sages et nous l’aient déconseillé. Tout le monde disait des évidences,
et j’ai pourtant réussi à les ignorer. C’est l’instant sur lequel mon
esprit revient toujours, en repensant à tout ce qui s’est produit
ensuite. On peut faire beaucoup de bons choix dans sa vie, mais il
su t d’en faire un seul mauvais, l’espace de quelques minutes à peine, et ces minutes auront plus d’incidence que tout le reste. Et ce
n’est pas comme dans Amadis. C’est plutôt comme chez les Grecs.
— Tu as trop lu, déclare Gallegos. Je mange, je combats, je prends
des femmes et tout ce que je peux prendre, et je sais que la
philosophie à moins de valeur qu’un quignon de pain.
Ortiz rit.
— C’est vrai, mon frère. Tellement vrai.
Quand Ortiz arrive sur la plage, il sait qu’il vient de commettre
l’erreur de sa vie.
— Cette certitude, à cet instant, c’est le sentiment le plus pesant
que j’ai jamais éprouvé, le regret le plus profond.
D’autres indigènes apparaissent à la lisière de la forêt. Fini, les
gestes accueillants de la main. Ortiz regarde son navire et, sur le
pont, il voit les deux indigènes décrire un arc gracieux par-dessus
bord, leurs corps presque nus plongeant dans l’eau bleue.
— Comme des dauphins, dit-il. Aussi naturels qu’eux, aussi
inarrêtables.
Ils disparaissent longtemps et il sait qu’ils nagent sous la surface,
loin du navire a n d’éviter les tirs d’arbalètes. À bord du bateau, ses
hommes courent çà et là, hurlent, mais ils sont trop loin pour lui
porter assistance. Et ils sont trop peu nombreux, de toute façon.
Ortiz se tourne vers ses ravisseurs. Il sait qu’à partir de cet instant,
il ne décidera plus jamais rien de son propre destin, mais qu’ils
décideront pour lui.
— J’ai compris que j’étais devenu le contraire de ce que je rêvais
d’être.
L’homme d’équipage qui accompagne Ortiz se bat. Il charge avec
son épée, pousse un cri, et un brave l’attend de pied ferme, ne prend
pas la peine de courir à sa rencontre ni même de frémir, il attend
simplement le mouvement de cette lourde épée. Puis il fait un bond
de côté et manie une petite massue de bois avec une rapidité
incroyable, projetant le casque de l’Espagnol à terre.
Les autres indigènes se contentent d’observer, comme Ortiz. Il a la
sagesse au moins de ne pas lutter.
Un autre mouvement d’épée et Ortiz sait ce qui va se produire
avant même que cela ait lieu. La massue en bois brise le crâne de
l’homme. Si évident et inévitable.
C’est l’homme d’équipage d’Ortiz, son compatriote, et Ortiz
devrait éprouver quelque chose, mais il est devenu curieusement
vide, plus vraiment présent, il regarde la scène comme si elle se
déroulait dans un autre monde. La massue et la bouillie molle de
crâne et de cheveux et de sang, l’homme qui titube à présent,
tombe, l’air d’un enfant qui fait ses premiers pas.
Toute l’attention se tourne vers Ortiz. Il décide de s’asseoir. Le sol
semble plus sûr. Il doit se positionner aussi bas que possible. Il voit
ses hommes lever les voiles de son navire, s’en aller. Il ferme les
yeux et attend le coup de massue.
Mais au lieu de cela, on le soulève et on le mène d’un pas rapide
dans la forêt. Une végétation dense et des marécages mais ils suivent
une sente de gibier, progressent bien et restent sur le sol ferme. On
ne lui a pas attaché les mains. Il commence à croire qu’il y a peut-
être de l’espoir, qu’il ne va pas mourir.
Ortiz essaie de se souvenir du chemin, son esprit tournant à toute
vitesse, plani ant déjà son évasion. Pendant leur sommeil, peut-être.
Mais s’enfuir où ? Rien qu’une plage, le bateau déjà parti.
Quand ils atteignent le village, celui-là même que de Soto
occupera plus tard, le chef Ozita est assis à l’endroit où Vasco
prendra les captives. Il lui manque le bout de son nez, tranché, qui
lui donne l’air de sortir tout droit d’un enfer inconnu. Des tatouages
et de longs cheveux noirs, sa peau ridée trop asque, et ce visage
mutilé.
Ozita toise longuement Ortiz, et ce dernier sait qu’il songe à ses
châtiments, et non à l’utilité qu’il pourrait avoir. Ozita nit par
agiter la main et dire quelque chose, puis Ortiz est poussé vers le
centre du village. Un homme le tire pour le faire courir, d’un bout à
l’autre du village, puis il balaie l’air de la main pour indiquer à Ortiz
de continuer ainsi.
Ortiz court donc, aller retour, aller retour, se demandant ce que
tout cela signi e. Il lui faut de l’eau. Ses vêtements sont trop épais et
trop lourds. Le soleil est encore haut et brûlant.
Il ralentit l’allure, bien sûr, tandis que ses jambes se raidissent,
mais on lui tire une èche qui manque son ventre de peu, aussi
allonge-t-il à nouveau sa foulée, et cela dure des heures. Ses jambes
douloureuses, devenues friables comme des brindilles, ses poumons
en feu, mais à chaque fois qu’il ralentit, une èche passe trop près
de lui et il se hâte d’un pas chancelant.
Ozita observe la scène, des heures durant, une incroyable
patience. D’autres aussi, restent pour le spectacle après le coucher du soleil et jusqu’à la tombée de la nuit, quand on allume des petits
feux. Ortiz sent des odeurs de cuisine mais ne veut que de l’eau. Il
nit par s’évanouir, aucun souvenir. Ainsi débute son premier jour
avec Ozita.
— J’ai découvert plus tard, quand j’ai pu mieux comprendre leur
langue, qu’un homme de Narváez avait tué l’épouse d’Ozita, et pas
d’une manière très tendre. Il l’a livrée aux chiens sous les yeux
d’Ozita. Ils l’ont vraiment dévorée. Il était capable de rester assis
longtemps à observer, alors je sais qu’il a assisté à toute la scène,
tandis qu’ils lui arrachaient les entrailles et lui brisaient les os. Je
suis certain qu’il s’est obligé à regarder jusqu’au bout a n de ne
jamais oublier. Et, bien sûr, ils lui ont coupé le nez. Les autres ont
dit qu’il penserait à nous à chaque fois qu’il se moucherait.
Chaque jour, Ortiz porte du bois et de l’eau pour le village tout
entier. De l’aube au-delà du crépuscule, il trime, brisé et en
sou rance pendant les premières semaines, puis il gagne peu à peu
en force. Ils le nourrissent, lui donnent à boire et un lieu où dormir.
Mais arrive un jour où un grand feu est allumé au centre du
village. Ortiz lui-même a apporté la majeure partie du bois et
continue même à en ramasser alors que les ammes brûlent déjà,
obligé de courir toujours plus loin du village pour trouver du bois
mort.
À son retour, le feu est pareil au soleil à son zénith, gigantesque,
des ammes plus hautes que les maisons, qui lui chau ent le visage
quand il y jette de nouvelles branches. Ozita est assis devant sa maison à contempler le feu, et Ortiz se demande à quoi il est
destiné.
Quand il revient la fois suivante, ils lui bloquent le chemin vers le
brasier et lui ordonnent d’entasser le bois près d’une maison. Il doit
remplir la réserve de chacun, ce qu’il fait pendant des heures, tandis
que le feu se réduit à un tas de braises, que l’on ratisse sous une
immense grille. Les poteaux lui arrivent au torse.
Ortiz n’a le temps d’observer cela qu’un instant après avoir déposé
un chargement de bois, avant que deux indigènes ne l’empoignent
par les bras. Ortiz fait un geste du menton vers la forêt.
— Je vais en chercher encore.
Mais deux autres s’approchent et ils le poussent à terre, sur le dos.
Ils placent un pieu en bois sur lui, y attachent solidement ses bras et
ses jambes. Ses bras serrés comme s’il s’enlaçait lui-même. Ses pieds
et ses genoux plaqués contre le bois, et on lui noue même une corde
autour de la taille.
— Non ! hurle Ortiz en essayant de se dégager, mais il ne peut
remuer que la tête, tout le reste est ligoté.
Ils s’apprêtent à le faire rôtir comme un cochon, la pire mort
imaginable. Être rôti et peut-être mangé, et endurer une douleur des
plus terribles.
Ortiz est soulevé dans les airs en direction du soleil, avant d’être
transporté en un lieu tout aussi brûlant. Il supplie, à présent, il
pleure et se pisse dessus, demande grâce en gémissant. En vérité, il
n’a jamais rien fait dans sa vie qui mérite un tel sort, mais ses
compatriotes, si. L’épouse d’Ozita, dévorée par les chiens. Ce qu’Ortiz s’apprête à subir n’est pas pire. Il sait donc qu’il n’y aura
aucune clémence, rien que la douleur, et alors qu’ils placent le pieu
au-dessus du feu, il les supplie de le tuer.
Le tas de braises est épais, la chaleur l’engou re et le brûle sur-le-
champ. Il n’est pas sur le dos, on a fait pivoter son anc gauche vers
les charbons ardents, sans doute a n qu’il survive plus longtemps,
rôti d’abord de chaque côté, puis son dos très brièvement, sans le
tuer, pour terminer avec son visage. Il pense qu’à la n, ils le
tourneront le visage vers le sol et l’obligeront à scruter les braises
jusqu’à ce que ses yeux fondent.
— Non ! continue-t-il à crier un moment, puis de simples
hurlements aigus, inintelligibles, des torrents de sons qui tentent en
vain d’évacuer une partie de la douleur.
Son anc gauche tout entier qui cloque et cuit, sa graisse qui
bouillonne, l’odeur de ses cheveux qui brûlent. L’horrible conscience
qu’il s’agit de son propre corps.
Puis ils le soulèvent, le transportent jusqu’à la mer pour le
tremper dans l’eau salée qui pique d’une nouvelle douleur
innommable, et Ortiz s’évanouit, se réveille au beau milieu de la
nuit pour hurler encore de douleur, de cette interminable agonie.
Des mains sur lui appliquent des cataplasmes rafraîchissants de boue
ou de bouillie de feuilles, sans doute, et il comprend seulement le
lendemain matin qu’il s’agit de la nouvelle épouse du chef et de ses
lles. Elles l’ont sauvé, il ignore comment.
— Elles lui ont dit, je l’ai appris plus tard, que je n’étais pas avec
Narváez, que j’étais seul, que je ne représentais aucune menace, et que j’étais utile pour les corvées. Je crois que c’est mon utilité qui
m’a sauvé la vie. Personne n’aime porter de l’eau ou ramasser du
bois.
— Comment n’es-tu pas mort de tes brûlures ? Elles recouvrent
tout ton anc.
— Les cloques et la chair à vif, vous n’imaginez pas. La croûte qui
s’y formait, le pus jaune qui en coulait, et elles ont gratté les plaies,
une douleur terrible quand elles râclaient, et puis encore du sang et
encore du pus, puis des asticots. Des asticots blancs dans ma chair,
et elles les y ont laissés. Elles disaient que ça m’aiderait.
Des semaines entières, mais Ortiz nit quand même par se
rétablir. Plus d’asticots, rien que des cicatrices d’un rose éclatant,
d’aspect cireux à l’endroit où les bêtes ont rampé, un côté de lui
transformé.
— Et ça me démangeait tellement, aussi. J’avais juste envie de
gratter et d’arracher toute cette partie de mon corps mais c’était
douloureux au toucher.
— Tu dois avoir envie de les tuer jusqu’au dernier, dit Gallegos.
— Non. Seulement Ozita. Mais pas les autres. Et Mocozo est un
homme bon.
— Ils ne peuvent pas être bons. Ils vénèrent un faux dieu.
— Tous les dieux sont faux, mon frère.
Gallegos aimerait ajouter quelque chose mais il vient d’entendre
le récit des sou rances d’Ortiz, et il sait que son esprit doit être
ravagé, pas seulement son corps, aussi n’insiste-t-il pas.
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LE bruit s’arrête en n et les oiseaux ont tous disparu, et les
quadrupèdes aussi. Il ne reste que les arbres qui patientent au-dessus
d’eux et la brume et la cavité dans le anc de la montagne qui
semble si petite.
— Nous avons changé le monde, dit le garçon.
— Si c’est le cas, alors c’était prévu, dit l’Enfant Sauvage. Je serai
recréé demain.
Le garçon ne sait que répondre. Au bout d’un moment, il entend
un bruit de pas qui se rapproche, il sait qu’il s’agit de son père,
Kana’ti.
Les garçons se relèvent, prêts à être punis, d’une manière ou d’une
autre. Ils ne savent pas à quoi s’attendre car ils n’ont encore jamais
été punis, mais ils connaissent pourtant la notion de punition. Le
garçon se demande comment il est possible d’être déjà au courant.
À mesure qu’il approche entre les arbres, Kana’ti semble grandir,
le visage empreint de colère. Mais il ne dit rien aux garçons et ne
s’arrête même pas près d’eux. Il continue jusqu’au rocher, puis il
pénètre dans la grotte et se dirige vers quatre grandes jarres de terre
déposées dans un coin. Il fait tomber leur couvercle et s’en échappe
un ot de punaises de lit, de poux, de puces et de moucherons, pas
des milliers mais des millions, qui recouvrent le sol de la grotte d’un tapis rouge et noir, qui envahissent l’air et s’échappent dans la
montagne, se posent en masse sur les garçons, les piquent.
Les garçons s’assènent des claques et tentent de fuir, tombent, se
relèvent et courent en cercle, se gi ent mutuellement, tombent
encore, piqués des milliers de fois si bien que leur peau est
constellée de boursou ures et qu’ils frôlent la mort. Des cercles
en és sur le ventre et l’aine causés par les punaises de lit, chevilles,
coudes et mains gon és par les moucherons piqueurs. Ils
connaissent déjà les moustiques mais ce n’était que quelques piqûres
le soir, un agacement presque agréable à gratter. Là, c’est une
douleur profonde et nauséeuse, un poison. Ils ont envie de vomir
mais n’y arrivent pas, et ils peinent à respirer. Les puces qui sautent
encore en tous sens pour ajouter leurs minuscules piqûres sur les
boutons déjà présents, la chevelure de l’Enfant Sauvage pleine de
poux. Il s’est déjà gratté le crâne jusqu’au sang.
Kana’ti s’approche et, d’un seul geste de la main, il parvient à
chasser tous les insectes, bien plus puissant qu’ils ne le croyaient.
— Mangez, dit-il. Goûtez une punaise de lit. (Il en ramasse une et
la dépose dans la bouche du garçon.) Mâche.
Le garçon mâche, une puanteur amère et discrète, la sensation de
petites pattes sur sa langue.
— Dès que tu avais besoin de manger, je venais ici et je rentrais
toujours avec un cerf ou un dindon. Tu n’aurais jamais connu la
faim.
— Pardon, dit le garçon mais le visage de Kana’ti lui intime le
silence, et le garçon se tait.
— À partir de maintenant, quand tu auras faim, tu devras chasser,
et tu trouveras peut-être un cerf, peut-être pas. Dans les périodes
di ciles, tu mangeras parfois des insectes, et les insectes, eux, te
mangeront sans cesse, que ça te plaise ou non.
Le garçon voudrait expliquer qu’ils n’avaient pas l’intention de
provoquer tout ceci mais il comprend que ça n’a aucune importance.
Les intentions n’auront jamais aucune importance.
— Retourne auprès de ta mère pendant que j’essaie de trouver un
peu de viande.
Il prend l’arc et les èches et descend la pente de la montagne à
l’opposé de la maison.
Les garçons, en és et sou rants, les yeux si bou s que le monde
est à peine visible. Ils marchent comme des morts, lentement, à
anc de montagne, leur peau épaisse et craquelée. Ils prennent
parfois appui aux arbres pour se reposer, se grattent contre l’écorce,
y laissant des centaines de petites entailles et des traces de sang.
S’il dit vrai, l’Enfant Sauvage sera recréé demain, mais le garçon,
non. Il endurera chaque blessure tant qu’elle persistera et il sait qu’il
en sera ainsi pour le restant de ses jours.
Après une marche qui leur semble trop longue, ils ne sont
toujours qu’en bordure du marécage. Il leur reste encore beaucoup
de chemin à parcourir. Le garçon sent comme le monde est vaste, et
comme il est vide. Ces milliers d’animaux et ces millions d’insectes
relâchés, et il n’entend pourtant qu’un oiseau ou deux. Ils doivent
être en train de s’accoupler en cet instant, tous, créant d’autres
spécimens. C’est donc un commencement, comme au Galunlati, et il est étrange que les deux puissent exister. Peut-être que la chute
depuis le Galunlati s’est produite plus tôt, et que les animaux ont eu
le monde pour eux seuls pendant une période avant d’être
rassemblés dans la grotte où ils ont attendu les humains. Le garçon
voudrait interroger Kana’ti ou Selu mais il sait qu’il n’obtiendra
aucune réponse.
Il est désormais loin derrière l’Enfant Sauvage, pas aussi résistant.
Le poison de toutes les piqûres lui épaissit le sang, lui comprime la
poitrine et la gorge. Il n’arrive même pas à crier, à demander à son
frère de ralentir. Il continue à avancer, il nit par atteindre le
campement où il s’assied, adossé à un tronc, puis il s’étend
légèrement sur le anc et gratte les piqûres qu’il n’arrive pas à
atteindre avec ses mains.