La contrée osbcure
La Contrée obscure
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 14 parties.
sa fatigue. Son épée est devenue incroyablement lourde, bien qu’il la
fasse passer d’une main à l’autre.
Tocto, il pense à Tocto, qu’avec elle peut-être, il avait sa place
quelque part. Et s’il était resté ? S’il avait cessé d’avancer ?
Sa peau. Il aurait l’air fou s’il s’exprimait à voix haute, mais il
avait pris l’habitude d’admirer simplement sa peau, de la toucher,
époustou é par sa perfection, sa douceur, sa couleur et ses motifs.
Dans le bas de son dos, une sorte d’éventail plus sombre. Son corps,
orné depuis sa naissance, un trésor d’une autre sorte. Mais un trésor
qu’il ne pouvait pas posséder. À lui, mais jamais vraiment
totalement.
De Soto est heureux de ne pas pouvoir parler.
Ils s’arrêtent en n pour boire et manger, les hommes a alés par
terre, avalant leur ration à la hâte, puis s’allongeant sur le dos,
exténués, indi érents aux araignées, aux scorpions, aux mille-pattes
ou aux serpents qui pourraient les guetter juste à côté.
Mais Ortiz les fait se relever trop rapidement, ils se redressent en
titubant, essaient de se remettre en mouvement.
Ils traversent une section de pinède, totalement di érente de ce
qu’ils ont vu jusqu’à maintenant. Fougères et branches mortes, et ces hauts arbres élancés. Pas de marécage. Le sol jonché de pommes de
pin et d’aiguilles et de terre, de terre sèche, ponctué même de
quelques rochers. Voilà qui redonne à de Soto un fantastique espoir.
Un territoire sur lequel son armée pourra circuler, avec une
visibilité su sante de toutes parts pour assurer leur sécurité. La
totalité de La Florida ne se dissout pas en une soupe informe.
Mais le paysage change à nouveau, ressemble à ce qu’évoquait
Ortiz, d’épaisses cannes. Sur des zones isolées, d’abord, mais alors
qu’ils progressent plus en avant dans les terres, elles les
engloutissent bientôt, dans toutes les directions, aucun arbre au-
dessus, rien que le soleil, et aucune protection, aucune visibilité.
Ortiz s’arrête pour faire face à de Soto et aux hommes. Il ne parle
toujours pas mais pointe le doigt pour désigner l’endroit où Grajales
et les hommes d’Ozita se trouvent probablement, puis il leur fait
signe d’avancer lentement, désormais, prudemment, sans le moindre
bruit.
De Soto sent son propre sang battre, incontrôlable, dans sa
poitrine, et son cou, et ses oreilles. Dès qu’il s’apprête à tuer, cette
urgence et ce vertige et ce bruit dans ses oreilles comme si un
arquebusier venait de tirer trop près de sa tête. Une sorte d’ivresse
qu’il aime et dont il se languit. Toute sa fatigue disparue
instantanément, son épée brandie.
Ils marchent avec prudence entre les cannes et, très vite, ils
entendent des conversations, des voix d’indigènes. Ils ne voient
toujours rien.
De Soto songe que c’est ainsi qu’on aborde chaque ennemi,
essentiellement aveugles et ignorants avant que la bataille ne
commence. Tout ce qu’il a appris au Pérou, au Nicaragua, tout est
vain dans cette contrée nouvelle, inutile. Il doit tout réapprendre.
Il attend les èches. Ni bouclier, ni armure. Il attend que les
èches si ent à travers les cannes. Mais on dirait bien que la
stratégie d’Ortiz fonctionne. Rien que des voix qui se rapprochent,
aucun signe d’alerte.
De Soto garde les yeux rivés sur le dos d’Ortiz. Tant qu’il a Ortiz,
il ne sera pas perdu. Un demi-homme, brûlé sur un anc, si parfait
pour quelqu’un qui vit désormais dans deux mondes, comme si nous
devions tous être marqués du sceau de la vérité.
Ses oreilles palpitent si fort qu’il n’entend plus grand-chose, ni le
bruit de ses propres pas, ni les voix qui s’élèvent encore. Il observe
juste Ortiz. Et soudain, ils se trouvent à une lisière. Les cannes qui
s’interrompent, une clairière, et Ortiz hurle, il s’élance en courant,
sa massue brandie haut. Arquebusiers et arbalétriers font feu.
De Soto lui-même crie et se met à courir, levant son épée vers les
dieux.
Les hommes d’Ozita sont pris au dépourvu. Ils détalent,
disparaissant entre les cannes à l’autre bout de la clairière sans tirer
la moindre èche. Et Grajales reste planté là, indécis. Il est rougi par
le soleil, ne porte qu’un pagne et des mocassins, et il tient un arc.
Ortiz, de Soto et ses hommes hurlent encore et foncent jusqu’à la
lisière, puis s’arrêtent juste devant. Une frontière tacite.
— Dépêchez-vous, dit Ortiz. Allons-y. Amenez Grajales.
Les jambes qui se raidissent à nouveau comme des piquets,
l’excitation de tuer, évanouie, les corps meurtris, mais ils
s’enfoncent entre les cannes et Ortiz les ramène vers le campement.
Grajales essaie de parler mais Ortiz lui donne un coup de massue
dans la jambe et lui intime le silence.
Et ils ont cinq heures de route devant eux, à travers le même
paysage. De Soto sait que personne ne les pourchassera. Ils n’ont fait
que prendre ce qu’on leur avait emprunté, et ils y sont arrivés bien
trop simplement.
De retour au campement, le soleil se couche déjà. Les hommes ne
veulent ni parler ni célébrer leur retour, juste manger et s’e ondrer
après cette marche de dix heures et une brève excitation sauvage.
Grajales fait l’objet de tous les intérêts, et n’est pas aussi fatigué
que les autres. Les hommes se sont rassemblés pour émettre des
commentaires sur sa peau et ce qu’il est devenu.
— Quels dieux vénères-tu à présent ? lui demande-t-on.
— Est-ce que tu chies di éremment ?
— Avais-tu une épouse indigène ?
Pour s’amuser, plusieurs hommes assènent des claques sur son dos
brûlé par le soleil. Cela devient un jeu, se glisser en douce derrière
lui et le frapper fort.
Vasco est mécontent.
— Aucun esclave.
De Soto s’est a alé à terre pour manger et boire un peu. Il n’a
qu’une envie, dormir.
— Demain, dit-il à Vasco. Demain.
— Toujours demain, rétorque Vasco. Mañana. Mañana.
Au petit matin, de Soto reçoit un messager de Mocozo. Le chef
Hirrihigua et ses guerriers ne sont pas loin.
— Añasco ! s’écrie de Soto.
Añasco approche avec mé ance, ne s’attendant qu’à être tourné
en ridicule.
— Une occasion pour toi de te racheter car ils sont actuellement
sur la côte, et tu es l’homme idéal pour faire naviguer des bateaux
en hauts-fonds. Embarque avec des soldats et trouve Hirrihigua.
Añasco se contente d’un simple hochement de tête mais va
néanmoins rassembler les hommes, des fantassins, puis fait préparer
la otte des navires à fond plat. Il y fait installer un canon sur pivot,
emporte assez de munitions et de poudre. Il ne va pas se laisser
importuner par des èches, à essayer de les éviter en virant d’un
bord à l’autre. La mitraille ne fait pas dans la dentelle.
De Soto se rend aux bateaux.
— Dépêche-toi, dit-il. Nous n’avons pas beaucoup de temps avant
qu’Hirrihigua n’arrive. Nous n’avons pas plusieurs mois devant nous,
cette fois, pour que tu ailles faire des festins d’oiseaux marins ou je
ne sais quoi.
Les hommes d’Añasco toisent de Soto avec le même regard hostile
et il comprend qu’il est à la tête d’une demi-douzaine de
campements, et pas d’un seul. Les hommes de Vasco, les hommes
d’Añasco, les hommes de Lobillo. Le reste lui est sans doute loyal, ceux de Moscoso, de Tovar et de Gallegos, mais si la situation se
dégrade véritablement, il va devoir surveiller ses arrières.
— Mon seigneur, nit par lâcher Añasco tandis qu’il pousse un
des bateaux. Nous allons en quête de ta gloire éternelle, a n de
prouver aux citadelles des autres dieux que le seul et unique
émissaire de Dieu est doté d’ailes.
Moscoso se tient aux côtés de de Soto lorsque les bateaux
s’éloignent le long du rivage, les rames tournant à l’unisson.
— Je pense qu’il t’a traité de dindon à cause de tes commentaires
sur les festins d’oiseaux marins.
— Qui peut bien comprendre ce qu’Añasco cherche à dire,
rétorque de Soto. Il a aussi a rmé connaître un port plus profond.
Dès qu’il ouvre la bouche, ses mots sortent comme des étrons.
— Il te déteste, fait remarquer Moscoso. Et Lobillo aussi. Et Vasco.
— Je me félicite de ce succès, dit de Soto. On progresse. Ce serait
dommage que tout le temps passé ici n’ait servi à rien.
Moscoso rit.
— C’est vrai que tu n’as jamais prêté attention aux opinions des
autres. Mais garde un œil ouvert quand tu dors.
— Je pense que je devrais envoyer Ortiz aider Gallegos. Mieux
vaut qu’il soit présent pour discuter avec Mocozo et Urriparacoxi.
— Oui, c’est une bonne idée.
De Soto demande donc à Ortiz d’enfourcher le beau cheval qu’on
lui a o ert pour rattraper Gallegos.
— Et en le tes vêtements, lui dit de Soto. Ça leur plaît. Ce sera,
jusqu’à la n des temps, une vérité universelle : avec de beaux habits ra nés, on peut les tromper encore davantage.
Añasco suit la côte, se glissant en silence le long des mangroves.
Aucun vent. Une chaleur et un éclat insoutenables, pas d’ombre sur
les bateaux. Même le bois semble griller. Les vêtements trempés, des
taches sombres.
Mais les hommes continuent à ramer et Añasco se tient à la proue
du bateau de tête, son canon prêt à faire feu. Il sera peut-être le
premier à recevoir une èche mais ça ne lui importe plus. Il a
abandonné l’idée de se sauver lui-même. Il veut juste tuer.
La côte est composée d’une in nité de déclivités et de hauts-fonds,
et avec toutes ces mangroves, impossible de savoir où commence
exactement la terre. Des bancs de sable et des récifs les obligent à
ramer loin du rivage, à progresser au large avant de revenir près de
la côte.
Des îles, pareilles à des tou es près du rivage, envahies d’oiseaux,
mais au-dessus de l’une d’elles, droit devant, aucun volatile ne
tournoie.
— Celle-ci, murmure Añasco à ses soldats en montrant l’île du
doigt. Il devrait y avoir davantage d’oiseaux. Il y a sûrement des
hommes.
Añasco fait signe aux deux autres embarcations de se déployer de
chaque côté de lui, et ils progressent en cadence.
— Archers et arquebusiers, à la proue, dit Añasco. Les autres,
ramez.
L’île est reliée au continent par un étroit banc de sable où l’eau
semble n’arriver qu’aux genoux. Et l’île elle-même n’est guère plus
haute. Ourlée de mangroves et de sable. Añasco n’y aperçoit encore
aucun homme mais ils sont là, il le sait.
— Continuez à ramer, murmure-t-il. S’ils nous laissent débarquer,
alors tant mieux pour nous. Soyez prêts à dégainer vos épées.
Ils entendent les premières èches plus qu’ils ne les voient. Elles
si ent avant d’apparaître soudain dans les corps, une hampe
jaillissant d’un homme comme si c’était sa place naturelle.
— Feu ! hurle Añasco, et les arbalétriers et les arquebusiers tirent
dans la mangrove, à présent tout près.
Añasco essaie encore d’apercevoir les indigènes. Il ne veut pas
gâcher son tir. Il s’accroupit derrière le canon et cherche le moindre
signe de peau humaine.
Les èches pleuvent toujours, sans source visible. De petits arbres
sur la plage, et Añasco pense qu’ils doivent se cacher derrière. Ils ne
peuvent pas tirer depuis la mangrove.
— Approchez-moi davantage ! hurle-t-il. Souquez ferme.
Ses hommes obéissent malgré les èches, ils rament avec vigueur
jusqu’à ce que la proue heurte un banc. Ils n’iront donc pas plus
loin. Añasco s’aligne sur les arbres, vise à hauteur de torse et tire. La
détonation du canon, puissante comme si les portes du paradis
s’ouvraient, et le si ement de la mitraille qui déchiquète les arbres
et s’éparpille de tous côtés. Des cris de douleur, et il voit aussitôt
qu’il a touché une douzaine d’indigènes, les arbres sont détruits et
n’o rent plus la moindre couverture. Des indigènes morts et blessés, et tandis qu’une joie immense explose en lui, Añasco ordonne qu’on
recharge le canon.
Mais quand il regarde derrière lui et sur ses ancs, il constate
qu’un nombre similaire de soldats sont tombés, morts et blessés, et
les èches si ent toujours autant.
— Ramez vers le large ! s’écrie-t-il. Battez en retraite !
Il ne peut pas perdre tous ses hommes ici.
Les bateaux reculent trop lentement, les arbalétriers et les
arquebusiers tirent à l’aveugle, les èches s’abattent toujours, tuant
et blessant. Mais ils sont en n hors de portée et Añasco compte ses
pertes, plus d’une douzaine.
— En avez-vous tué ? crie-t-il aux autres bateaux. En dehors de la
mitraille, avez-vous vu d’autres morts ou blessés ?
Les réponses qui lui parviennent sont évidemment que personne
ne sait, qu’ils ne voyaient rien, qu’ils tiraient simplement sur des
arbres et des ombres.
— Il nous faut des cavaliers à terre, dit Añasco. Ils fuiront l’île par
les hauts-fonds, là-bas, et nous devrons les y attendre sur les bateaux
pour les abattre, il nous faut des cavaliers capables de chevaucher
sur le sable.
Añasco envoie son lieutenant, Johan de Vega, dans la plus petite
embarcation avec un équipage entier, leur ordonne de se presser. Le
trajet de retour n’est pas long.
Les hommes souquent ferme et rejoignent le campement pour
faire un rapport de la situation.
— J’y vais, annonce Vasco. Mes cavaliers sont prêts, et envoyez
des fantassins dans notre sillage.
Vasco ne prend même pas le temps d’en ler son armure. Il crie à
ses hommes de se hâter et ils quittent le campement, équipés de
leurs seules armes.
Le trajet le long de la côte n’est pas très praticable ni dé ni. Ils ne
cessent d’entrer dans des baies sans issue. Vasco ordonne à ses
hommes de chevaucher dans les hauts-fonds, préférant la mer aux
marécages et aux bois denses. Ils aperçoivent en n les embarcations
d’Añasco et l’île, une petite zone si plate qu’il semble improbable
que les indigènes s’y cachent en grand nombre.
Vasco mène la charge sur le banc de sable, les chevaux avançant
dans l’eau jusqu’aux genoux. Il attend les èches, songeant que tout
ceci est stupide, qu’il aurait dû prendre son armure et qu’il ne
quittera plus jamais le campement sans elle, mais aucune èche ne
vient. Ils atteignent l’île à l’instant où les hommes d’Añasco
débarquent, hurlant et s’élançant dans l’eau peu profonde.
L’île est totalement déserte, à l’exception des cadavres. Vasco
surplombe les corps déchiquetés par la mitraille.
— Voilà comment on tue, dit-il. Bon garçon, Añasco. Tu n’es pas
aussi incapable qu’il n’y paraît.
Añasco ne répond rien.
— Mais tu les as laissés ler en douce. Tu prenais le thé sur le
bateau avec tes dames de compagnie ? Tu as oublié de surveiller
l’île ?
— Les mangroves au loin, dit Añasco. Ils ont peut-être nagé
jusque là-bas. S’ils sont restés près du sol et juste à la surface, on
n’aura pas pu les voir. Et sur l’île, on ne les a jamais aperçus, à part
quand la mitraille les a touchés. Il n’y avait que des èches qui
jaillissaient depuis les arbres.
— Tu as perdu des hommes, à ce que je vois. Comme Lobillo,
pareil. Mais au moins, lui, il m’a ramené quelques esclaves.
La plage où ils se trouvent est jonchée de coquillages, un blanc
aveuglant au soleil de midi. Vasco plisse les yeux, comme si son
visage n’était pas déjà assez grimaçant. Añasco envisage un instant
de le tuer, le passer au l de l’épée sur-le-champ, et peu lui importe
si ses cavaliers l’abattent ensuite. Mais cela impliquerait trop
d’e orts et de tumulte, et il est fatigué.
— Tu vas mourir bientôt, de toute façon, dit-il à Vasco.
Vasco recule brusquement la tête. Il toise désormais Añasco.
— Toi et Ortiz, dit Vasco. Toi et Ortiz. Ne va pas croire que
j’oublierai tout ça.
Puis Vasco monte en selle et s’éloigne avec ses hommes, mais de
retour au campement, il songe qu’il a besoin d’esclaves et que ces
indigènes ne doivent pas être bien loin.
— Mon armure, crie-t-il à son arrivée. Et à manger pour mes
hommes. Cette fois-ci, faisons les choses correctement, sans
précipitation.
Ses hommes mangent et boivent, puis en lent leur armure
complète sous un soleil de plomb. Des fantassins se préparent, qui
porteront les provisions. Et ils partent ainsi, Vasco en tête.
Leur guide fait de son mieux pour trouver le trajet le plus direct et
le plus sec, connaissant le sort réservé au guide précédent. Les
chiens ne sont pas loin derrière. Mais dans cette direction, les
marécages sont inévitables.
— Je suis désolé, dit-il. Je fais de mon mieux. Mais sur ces terres,
il n’y a que des marécages. Peut-être qu’on peut essayer par la côte.
— Non, dit Vasco. Ils sont allés se cacher dans les terres. Tu as
a rmé connaître l’emplacement de leurs villages ?
— Oui. Les endroits où ils pourraient aller, je les connais.
— Alors nous allons traverser ce marécage.
Vasco éperonne sa monture qui ne fait que quelques pas avant de
déraper sous lui. Il sent combien l’animal est lourd, son mouvement
sur le anc, il sait que le cheval ne retrouvera pas l’équilibre. Il va
tomber. Il atterrit lourdement dans le fracas de son armure de
plates. Il est pris au piège, la visière de son casque s’est abaissée, de
la boue et de l’eau noire et gluante jusqu’au cou, et il panique. Il
doit se lever avant de se noyer. Mais il a une jambe coincée sous son
cheval, qui se débat et l’enfonce toujours plus profond dans la boue,
et l’eau lui atteint désormais le menton.
Vasco ne crie pas. À travers la visière, le soleil l’éblouit, alors il
ferme les yeux et se démène pour garder le menton à la surface, puis
de sa main droite, il pousse et fait levier, mais elle s’enfonce à son
tour et elle est bloquée dans la boue, trop di cile de tirer avec
toutes les plaques de son armure. Il va mourir. Il en est certain. Pas
au combat, mais a alé dans la boue, une histoire dont tout le monde
rira. Ce n’est pourtant pas moins mortel qu’un combat. Il ne peut pas survivre sans air, et il ne peut plus bouger pour se dégager, et
ses hommes portent eux aussi des armures, ils ne viendront pas
l’aider.
Il possédait tant à Cuba, assez pour vivre une centaine de vies, et
pourtant il est venu ici, il a tout risqué, une fois encore. C’est ça
qu’il ne comprend pas. Pourquoi prendre des risques alors qu’il avait
déjà tant, et qu’il y avait si peu à gagner, rien qu’une poignée
d’esclaves. Des esclaves, on en trouve partout, pas uniquement à La
Florida.
S’il survit, il rentrera à Cuba et ne prendra plus jamais de risques
démesurés. Il reconnaîtra ses échecs et sera reconnaissant de tout ce
qui lui reste.
Mais il ne va pas survivre. Il le sait. Il appelle désormais à l’aide,
il agite son bras libre, puis ferme la bouche pour éviter d’avaler de
l’eau, il respire par le nez, lutte pour garder la nuque droite mais
son casque est trop lourd. Il est obligé d’incliner la tête et c’est la
n, il le sait. Il prend une dernière inspiration et ne peut pas
imaginer de mort plus idiote que la sienne.
Il n’arrive plus à retenir son sou e, il doit relâcher l’air peu à
peu, craignant la prochaine inspiration, de l’eau sombre, putride,
mais on lui soulève soudain la tête. Des cris autour de lui, plusieurs
hommes. Qui le tirent par les bras, qui lui redressent et lui relâchent
la tête dans l’eau pour la soulever à nouveau, qui lui tombent
dessus, l’un d’eux s’écroule sur lui avec son armure et l’enfonce
davantage dans la boue.
Ils arrivent à l’extraire de sous le cheval, il ignore comment, sa
jambe est dégagée et cela devient plus facile. Ils glissent encore,
tombent et le rattrapent, mais ils atteignent la terre ferme et il jette
son casque et respire en n, il inspire l’air à grandes goulées, les
yeux rivés au ciel, heureux de pouvoir le contempler à nouveau.
Trois de ses hommes halètent à côté de lui, au bord du marécage,
leurs casques à terre.
Vasco ferme les yeux, attend de retrouver son sou e et d’avoir la
force de s’asseoir.
— Retirez-moi mon armure, dit-il.
D’autres hommes l’aident à dénouer les plaques. Il se rallonge
tandis qu’ils lui libèrent les jambes. Puis il se lève et dévisage ses
soldats.
— Vous tous. Ceux qui sont restés sur leur cheval sans bouger le
petit doigt. Vous tous. À me regarder mourir de la plus idiote des
manières, sans dignité, à me noyer dans mon armure au milieu
d’une aque de boue. J’avais de l’eau au-dessus de la bouche, et
puis je me suis retrouvé englouti, à retenir mon sou e, à attendre
que des pendejos que j’ai invités toute leur vie à manger à ma table
songent à venir m’aider.
Vasco désigne les hommes qui l’ont sauvé.
— Trois hommes, parmi vous tous. Trois. Et ces trois-là prendront
donc toutes vos parts de gain dans cette expédition. C’est mon droit.
Vous avez juré de me défendre, et vous n’obtiendrez votre part que
si vous me défendez. À moins qu’un autre événement ne se produise
et que vous vous rachetiez d’une manière ou d’une autre, tous les gains qui vous seraient revenus leur appartiennent désormais. Parce
qu’en réalité, je ne sais pas ce qui me retient de vous tuer. Je vous
jetterai en pâture aux chiens mais pas avant d’avoir obligé les
cochons à vous baiser, après qu’on vous ait ligotés, et que les
cochons vous soient montés dessus, rêvant de bébés mi-homme, mi-
bête.
Les soldats ne paraissent pas désolés. La plupart le détestent déjà,
il le sait. Mais Vasco s’en moque.
Son cheval s’est relevé, un anc maculé de boue. Vasco dégaine
son épée et lui tranche la partie inférieure du cou d’un geste rapide.
L’animal s’écroule aussitôt, tué sur le coup.
— On tranche un homme avec autant de facilité, dit-il. Mais
essayez donc de me le faire, à moi. Je vous y mets au dé .
Vasco attend, aucun homme n’avance.
— Avec toutes les boulettes de merde accrochées aux culs de vos
mères, c’est un miracle que des boucs se soient intéressés à elles.
Il prend un cheval à un de ses cavaliers et monte en selle.
— Quelques esclaves. C’est trop demander ? Pourrions-nous au
moins trouver deux ou trois femmes ?
Et le guide leur fait donc contourner le marécage, puis à travers la
forêt jusqu’à ce qu’ils aient la chance de débusquer deux femmes
indigènes en train de faire la cueillette.
Vasco pourchasse l’une d’elle au galop. L’excitation de tailler à
travers les lianes et les branches basses tandis qu’elle fuit devant lui.
Ne portant qu’une ne peau de bête qui dévoile ses jambes, des
jambes jeunes, brunes et charnues dont il va bien pro ter. Il la fait tomber d’un coup de botte dans le dos. Il tire sur les rênes et saute à
terre pour lui faire face. Elle se redresse sur ses genoux, lui adresse
un regard meurtrier, un petit couteau dans la main, et il lui décoche
un autre coup de pied dans la poitrine, de toutes ses forces, et elle
s’écroule avec un cri étou é. Il lui plaque le visage au sol, remonte
la peau de bête, crache dans sa main pour se lubri er la bite, puis
s’enfonce en elle et lui tire les cheveux en arrière. Le monde entier
lui doit bien ça. Pour cette boue et pour avoir frôlé la mort pendant
que ses hommes restaient sur leurs chevaux et le regardaient mourir.
Et pour avoir participé à cette expédition, la petite fortune
dépensée, un tel gâchis. Cette femme va payer pour tout, il va
s’en assurer.
Ses hommes attendent et observent. Il est vieux, il met longtemps
à nir. Il pousse le visage de la femme contre le sol, les deux mains
sur sa tête tandis que sa chair asque claque contre elle.
Quand il a terminé, on ligote les mains de la femme et elle est
menée derrière un cheval. Le chemin du retour est lent, laissant trop
de temps à Vasco pour songer à tout ce terrible gâchis. Les sommes
investies dans cette expédition. Le problème, c’est que le résultat
semblait garanti. On peut parier trop quand on est certain de ne pas
perdre. Il s’est montré imprudent. Il sait qu’il n’y a pas d’or, il sait
que de Soto va échouer, il sait que La Florida est une contrée
misérable sans la moindre richesse. Mais il croyait sincèrement qu’il
y aurait des esclaves, des villages entiers à capturer sans di culté.
Ils sont arrivés avec tant d’hommes, par centaines, cela aurait dû
être facile. Bien préparés, avec leurs propres troupeaux de cochons, des bateaux à fonds plats pour la côte, tout le nécessaire. Il n’aurait
jamais pensé qu’ils seraient incapables de capturer des esclaves.
La journée est très avancée, maintenant, une brise légère entre les
lianes, la pourriture et les pins occasionnels. L’endroit est pire
encore qu’il ne l’avait imaginé. Divisé entre des chefs trop nombreux
mais trop insigni ants.
— Hirrihigua, dit-il. (Il marmonne depuis un moment, de toute
façon, et il se che de ce que les autres pensent de lui.) Urriparacoxi
le grand, le magni que, avec ses royaumes couverts d’or, fédérant
les peuples aussi loin qu’un cheval est capable de voyager en une
année.
Aucun commentaire de la part des hommes.
— Hurri, harri, urri, para, burra coja, higua higa, grosse bouche
rouge et brillante en cul de cochon coxi, hirripara âne cozo, zita Ortiz
nasco puta, harri hurri, et que la Vierge vienne tous les baiser,
penchés en avant et bou és comme des huîtres. La Florida peut bien
brûler, qu’elle brûle tout entière.
Vasco fait ralentir son cheval et la lle qu’il a violée passe à côté
de lui, il la rattrape et lui fouette le dos avec l’extrémité de ses
rênes.
— Pour l’instant, ce sera toi La Florida.
Il éprouve une rage impossible à contenir, une rage face au
gâchis, à tout ce qu’il a perdu, à ce qu’il est devenu, vieux et brisé et
incapable de s’extraire seul de la boue, et quand ils atteignent en n
le campement, il livre le fond de sa pensée à de Soto.
— Toi, lui lance-t-il avant de s’approcher au point que leurs nez se
touchent presque.
De Soto semble encore fatigué des événements de la veille. Il ne
porte qu’une ne chemise et son collant, par cette chaleur. La peau
de son visage est humide et pâle.
— Espèce de petit enculeur de cochons.
— Mé e-toi, Vasco, rétorque de Soto.
Tant d’hommes les observent.
— Ta sœur s’assied sur la place du village, ses jupes retroussées,
et il n’y a que les mouches qui acceptent de l’approcher.
De Soto ignore ce qui s’est passé, ni que faire. Il ne porte pas
d’épée, pas même sa petite dague. Il n’est pas prêt. Il ne peut ni
reculer, ni lui tourner les talons. Il doit scruter le visage laid de
Vasco et respirer son haleine fétide.
— Ta mère rêve encore du chien qu’elle a connu dans son
enfance, combien ses couilles étaient douces quand elle les léchait et
qu’elle les embrassait.
— Mé e-toi, Vasco, répète de Soto. N’oublie pas que tu t’adresses
à ton supérieur. Je peux rentrer auprès du roi et lui demander ta
tête pour insubordination. (De Soto recule d’un pas et montre du
doigt les hommes rassemblés.) Vous aussi, ne l’oubliez pas. Je
représente le roi. Tout ce que vous me faites, vous le lui faites à lui
aussi. Insultez-moi et vous l’insultez, lui.
Puis de Soto fait un pas en avant, se rapproche autant que
possible de Vasco.
— Fils de pute, né d’un trop grand nombre de pères, je peux
t’insulter et c’est comme si j’insultais le sable ou l’océan. Ça ne
signi e rien.
— Votre altesse, dit Vasco avec une courbette, et ses hommes
rient. Vous régnez sur une terre qui n’est que marécages. Il n’y a pas
d’or ici. (Vasco regarde les soldats massés autour d’eux et lève la
voix davantage.) Il n’y aura jamais d’or, à moins que vous ne
marchiez jusqu’à La Ciudad de Mexico. Et pas d’autres richesses,
non plus. Pas de pierres précieuses. Pas de cités. Même pas
d’esclaves. Je rentre à Cuba avec mes hommes. Par contre, je vais
laisser la nourriture, les cochons y compris, car je veux que vous
viviez assez longtemps pour comprendre qu’il n’y a rien ici. Je veux
que vous pataugiez dans les marécages, que vous preniez encore des
èches et que vous rêviez encore de toutes les femmes que vous
n’avez pas. J’emporte les femmes avec moi. Mais je vous laisse tous
avec son Altesse, Hernando de Soto le magni que, reine de La
Florida, amant de Mocozo, lécheur de toutes les parties intimes
qu’Ozita et Hirrihigua et Urriparacoxi voudront bien lui présenter.
Marchez dans le néant et survivez assez longtemps pour vous
souvenir de ce que vous avez laissé derrière vous.
Vasco a un ls bâtard à demi indigène, Gomez Suarez, qui souhaite
rester avec l’expédition, et Vasco le laisse avec deux chevaux, une
armure et des armes, et la meilleure part de ses vivres.
— Assure-toi de survivre à de Soto, lui dit-il. A n de pouvoir
revenir à Cuba et de me raconter comment il est mort.
— Oui, père, dit Gomez Suarez. Tu seras er de moi.
— Ta mère n’est pas espagnole, réplique Vasco. N’oublie pas ce
que tu es, et ce que tu n’es pas.
— Oui, père.
— Il n’est pas question de me rendre er ou je ne sais quoi.
Contente-toi de survivre et de revenir avec ces informations.
Gomez Suarez acquiesce et s’incline, étrangement formel, et Vasco
part en direction des deux chaloupes où s’entassent ses hommes.
— Gardez en tête vos souvenirs d’Espagne ! crie-t-il aux soldats de
de Soto postés sur la plage. Parce que vous n’y retournerez jamais.
De Soto regarde Vasco qu’on emmène dans sa petite embarcation
vers son navire et songe que, de tous les hommes qu’il a haïs, c’est
sans doute Vasco qu’il déteste le plus. Mais il ne sera plus jamais
obligé de le voir, et il peut garder les cochons, et il n’a rien à payer
en échange, alors le marché n’est pas si mauvais que ça.
— Voilà qui est mieux, dit Moscoso. Moins de soldats, certes, mais
plus personne pour remettre en question tes ordres.
— Oui, dit de Soto. On a encore assez d’hommes. Ce qu’il nous
faut à présent, ce sont des nouvelles de Gallegos. Espérons qu’Ortiz
l’aide. Il faut continuer à avancer.
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L’ENFANT Sauvage s’absente un moment, mais pas longtemps.
— Nous devons faire ce qu’elle a demandé, dit-il à son frère. Tu
n’as pas envie de mourir de faim, si ? Il nous faut du maïs.
Le garçon enlace sa mère et refuse de la lâcher. Elle ne partira pas
totalement s’il ne bouge plus.
La journée est très avancée, il fait plus froid, le corps maternel ne
dégage plus aucune chaleur. D’aussi loin que remontent ses
souvenirs, elle a toujours été présente, à chaque instant, même
quand Kana’ti n’était pas là.
— Tu es malé que, lance-t-il à son frère aîné. Tu es tout ce qui ne
sera jamais en paix, tu es tout ce qui détruira toujours, tu es tout ce
qui doit être détruit. Et pourtant, je suis ton esclave. Tu m’asservis,
chaque jour.
L’Enfant Sauvage ne répond rien mais tire leur mère d’entre les
bras de son frère, il la traîne sur le sol en direction du foyer. Le
garçon est trop fatigué et triste et faible pour résister.
— Qu’est-ce que tu fais ? demande-t-il.
L’Enfant Sauvage la traîne jusqu’au cercle de pierres et place son
crâne fendu sur une roche plate. Puis il sort son couteau et
entreprend de lui trancher la gorge.
— Arrête ! s’écrie le garçon, qui s’élance vers son frère.
Mais celui-ci est bien plus fort, il lui su t de tendre le bras pour
le projeter à terre.
C’est un dieu ou un sorcier, ou quelque chose qui n’a pas encore
de nom.
Une longue entaille irrégulière dans le cou tendre de leur mère, le
sang qui teint la pierre d’un rouge sombre, qui forme une aque sur
les aiguilles de pin et la terre.
— Il faut lui couper la tête et la placer sur le toit de la maison,
face à l’ouest, lui dire de chercher son mari, explique l’Enfant
Sauvage.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est ce que nous devons faire.
Le garçon comprend alors que tout sera désormais insensé dans ce
monde, chaque règle qui régira les funérailles, la mort, les
massacres, ce que nous devrons faire ou ne pourrons pas faire,
toutes ces règles nées du néant, mais imposées comme un dogme
immuable. C’est cela, la véritable création du monde, pas un insecte
remontant la vase à la surface, ni des plantes prenant racine dans la
terre.
— Tu es fou, dit le garçon.
— Tu dois nir de lui trancher la tête, dit l’Enfant Sauvage. Son
vrai ls. C’est à toi de le faire.
— Mais je dois d’abord tremper le couteau huit fois dans l’eau. Et
tuer un poisson avec, et ne manger que la queue de ce poisson, puis
scruter le soleil huit jours durant, et me suspendre par un pied à un
arbre toute la nuit.
L’Enfant Sauvage ne sourit pas.
— Pourquoi dis-tu tout ça ?
— Parce que c’est la vérité. Tout est insensé, et tout est inventé.
— Non. Tu as entendu ce qu’elle a dit. Il faut qu’on traîne son
corps en dehors du cercle, et à l’intérieur.
— Il n’y a pas de cercle.
— On va en créer un. Tu veux du maïs ? Tu veux manger, ou tu
veux mourir de faim ?
— On avait tout ce qu’il nous fallait, pour l’éternité, avant que tu
n’arrives.
— Je ne suis pas simplement arrivé. C’est toi qui m’as fait venir.
Tu m’as créé.
Le garçon rit, amer.
— Bien sûr, je voulais voir ma mère décapitée, et mon père partir
à la chasse pour traquer un cerf qu’il ne débusquera jamais. Je
voulais tout ça. Merci, mon frère.
Mais il s’approche de sa mère et, de son couteau, lui entame la
chair du cou, lui tranche même la colonne vertébrale jusqu’à ce que
sa tête tombe dans le foyer, la cendre s’agglutinant au sang.
— C’est ça qu’elle a exigé ? demande-t-il. Que sa tête soit couverte
de cendre avant d’être placée sur la hutte, face à l’ouest ?
— Non, répond l’Enfant Sauvage. Ça, c’était un accident.
— Mais est-ce que ça va fonctionner, alors ? Peut-elle voir en
direction de l’ouest, si ses yeux sont couverts de cendre ?
— Ne pose pas ce genre de questions. Tu ne sais pas qui peut les
entendre.
Le garçon sourit.
— Tu as peur ?
Son frère se contente de le toiser, mais il semble véritablement y
croire et avoir peur. Le garçon lève les bras.
— Vous, les anciens, et ceux au-delà de l’arche, écoutez-moi. Rien
n’a été fait dans les règles, les règles ancestrales, les règles que vous
avez instaurées. L’Enfant Sauvage, votre ls bien plus que le ls de
sa mère, ne vous a pas servi correctement.
Son frère le plaque alors au sol, lui bloque les bras et murmure
d’une voix dure :
— Ne fais pas ça. Ne refais jamais ça.
Pour la première fois, le garçon éprouve une forme de pouvoir. Et
il sait d’où vient son pouvoir. Il vient de l’absence de croyance. La
mort de sa mère a rendu toute croyance impossible.
— Que l’arche s’écroule, murmure le garçon. Que la pierre se
fende et s’e rite et s’e ondre et nous enfouisse, pour tout ce que
nous avons fait, parce qu’elle a de la cendre sur les yeux et qu’elle
ne peut pas scruter l’ouest à la recherche de son mari.
L’Enfant Sauvage a peur, il le lâche, tente d’essuyer la cendre sur
les yeux de leur mère, puis il place sa tête sur le toit de la hutte, face
à l’ouest.
— Cherche ton mari, ordonne-t-il d’une voix puissante.
Le garçon se relève, enveloppé par la tristesse, le venin, la douleur
et la perte, et il aide son frère à exécuter les recommandations
maternelles, ils nettoient une large parcelle devant la hutte. Il
arrache les buissons et le chiendent qui poussent entre les pins, il les coupe avec son couteau, la pierre se teinte du sang vert des plantes.
Et peut-être qu’aux yeux du monde, c’est comme de trancher une
tête. Les animaux et les plantes ont attendu ensemble dans le
Galunlati, ils sont peut-être égaux. Mais les forêts sont in nies, bien
entendu, et sa mère était la seule, et elle ne sera jamais plus.
Son frère retourne les pierres partiellement enfouies, il s’a aire
aussi vite que possible, mais le garçon travaille avec lenteur, il se
che qu’il n’y ait plus de maïs et qu’ils meurent de faim. Il s’en che
complètement.
— Dépêche-toi, dit l’Enfant Sauvage.
— Non. Je suis obligé de te suivre, au nom de quelque chose de
terrible, et de prédéterminé, quelque chose qui me dépasse, sauf
qu’à partir de maintenant, je te suivrai lentement, et je te suivrai
mal.
L’Enfant Sauvage le fouette alors avec un arbuste, mais le corps
du garçon est déjà meurtri, peu lui importe. Il s’allonge pour faire la
sieste.
— Préviens-moi quand tu auras terminé, dit-il.
L’Enfant Sauvage est furieux et le frappe de plus belle, mais
chaque coup est curieusement agréable, surtout sur les piqûres
d’insectes, le plaisir du venin qu’on soulage, et l’Enfant Sauvage nit
par se lasser, il continue à dégager une zone qui semble plus grande
que nécessaire, mais irrégulière, inégale, des pierres oubliées.
Il fait sombre, à présent, le crépuscule, et Kana’ti n’est toujours
pas rentré, errant quelque part au loin, lancé aux trousses des cerfs dispersés. L’Enfant Sauvage ne voit plus ce qu’il fait, il se déplace au
hasard. Le garçon comprend qu’il est fatigué et désorienté.
— Autant traîner le corps maintenant, dit-il à son frère aîné. Il fait
noir et tu n’arriveras jamais à dégager toute la zone.
Son frère s’interrompt et se redresse, le sou e court dans la nuit.
Le bruissement du vent dans la cime des arbres, comme un rappel,
quelque chose de plus grand qui respire au-dessus d’eux. Mais
ailleurs, un monde vide, aucun bruit de quadrupède ni d’oiseau ni
d’être humain. Et s’il n’y a plus aucune femme, ailleurs ? Que feront-
ils ? S’il ne reste plus que le garçon et son frère et son père, ils
seront les derniers.
— Tu as peut-être mis n à tout, dit le garçon. Au moins pour les
humains. Mais ce n’est pas plus mal, j’imagine, si le monde n’est
composé que de plantes et d’animaux.
— Aide-moi à la traîner, dit l’Enfant Sauvage, et le garçon
s’approche du foyer, il tâtonne le sol, saisit un des bras de sa mère et
ils traînent son corps huit fois à l’extérieur d’un cercle imaginaire
dont l’Enfant Sauvage semble connaître les limites qu’on ne peut
voir et qui n’ont pas été clairement dégagées.
Des pieds de maïs jaillissent partout où son sang touche le sol.
Seule la lueur faible des étoiles, pas de lune, mais le garçon entend
les plantes sortir de terre et se déployer, il les voit dessiner des
ombres plus noires. De la magie émanant de leur mère, a n
d’accélérer anormalement le cours des choses.
— Il faut maintenant la traîner huit fois à l’intérieur du cercle, dit
l’Enfant Sauvage.
Ils la traînent donc, et du maïs pousse encore, et cela semble
su re, et son corps est si lourd, et ils sont si fatigués qu’ils s’arrêtent
après le deuxième tour.
— J’ai besoin de me reposer, dit l’Enfant Sauvage qui s’allonge à
même le sol.
— Oui, dit le garçon en l’imitant, épuisé. Mais on doit rester
éveillés si on veut respecter ses consignes. Il faut qu’on veille toute
la nuit. Mais peut-être que ça n’a aucune importance. Je crois que tu
dois creuser un petit trou et y enfouir ta tête et ne respirer que la
terre. Je crois que ça permettra au maïs de pousser plus vite.
— Un jour, tu dépasseras les bornes à trop parler.
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ORTIZ se présente en vêtements espagnols mais il les retire pour ne
garder que son pagne avant de s’asseoir près du feu avec Mocozo, où
ils partagent une curieuse boisson locale, et il semble totalement à
sa place. Gallegos se demande s’il peut faire con ance à Ortiz. Il est
peut-être irrécupérable.
— Qu’a-t-il à dire au sujet d’Urriparacoxi ? demande Gallegos.
Ortiz interroge Mocozo, qui a che un sourire évasif, même aux
yeux d’Ortiz. Mais il formule néanmoins une bribe de réponse.
— Il est comme un oiseau, lui rapporte Ortiz. Capable d’être
partout et nulle part. On va pourchasser une ombre. À chaque fois
qu’on pensera l’avoir trouvé, il disparaîtra et enverra des hommes,
pour se battre peut-être, ou peut-être pour discuter. Des Espagnols
sont déjà venus, il n’y a donc plus de surprise. Urriparacoxi sait,
maintenant. Il ne nous rencontrera jamais en personne. Rien que ses
hommes en intermédiaires.
Le visage de Mocozo est si sombre et ridé dans la lueur des
ammes qu’il ressemble à de la viande séchée. Mais il prend du
plaisir à parler d’Urriparacoxi.
— Mocozo est dans notre camp, il nous aide, dit Gallegos.
— Oui, con rme Ortiz.
— Mais il se réjouit de nos échecs, du fait qu’Urriparacoxi va
jouer avec nous.
— Oui.
— Et toi ? Tu réagis comme lui ? Tu t’amuseras de nous voir errer
à travers les marécages sans jamais rien trouver ?
Ortiz regarde Gallegos, prend son temps.
— J’ai cessé de vouloir quoi que ce soit, répond-il en n. Je peux
rêver d’une vie qui n’est pas la mienne, ou d’une autre vie, qui n’est
pas la mienne non plus. Ou je peux continuer à marcher et
disparaître dans le néant. Il n’y a rien à trouver à La Florida, mais il
n’y a nulle part d’autre où aller. Et tu es comme moi. Tu n’as pas
plus de raison d’être que moi.
La pluie tombe drue, l’endroit tout entier est détrempé, le
grondement du tonnerre qui rappelle les interminables distances de
cette contrée plate et misérable, et Gallegos peine à ne pas se sentir
accablé. On l’a invité à dormir ici, dans la maison du chef, et il
quitte le feu pour s’allonger dans un coin et oublier.
Le lendemain, le temps s’est su samment amélioré pour leur
permettre de continuer. Ortiz mène la troupe avec assurance, à
travers un paysage qu’il connaît. Une pinède, facile d’accès pour les
chevaux et leurs cavaliers, en évitant les marécages. Gallegos
parvient même à chevaucher dans un demi-sommeil. Mais il ne
cesse de se réveiller pour penser à Cabeza de Vaca. Un membre de
sa famille qui l’a encouragé à se joindre à cette expédition. Un des
quatre seuls survivants de l’expédition de Narváez. Il a dû voir le
nez coupé d’Ozita. Mais il n’en a jamais parlé, ni d’aucun détail de La Florida, en réalité. Il avait fait tout le trajet jusqu’à La Ciudad de
Mexico à pied pour survivre. Son histoire aurait dû mettre un terme
à toutes les expéditions vers La Florida mais curieusement, elle avait
provoqué l’e et contraire. Il n’avait jamais dit avoir trouvé de l’or,
mais il avait fait comme si. Quand on l’interrogeait, il répondait
avoir des réponses que seul le roi devait entendre.
Gallegos a vendu son domaine pour venir ici. Encouragé par un
membre de sa propre famille qui avait parcouru ces mêmes chemins
minables, qui avait vu ces mêmes marécages, l’absence de richesses.
Une trahison si éhontée que Gallegos l’éprouve comme une pierre
dans sa poitrine.
Le deuxième jour, Ortiz est moins certain du trajet à suivre.
— On est sortis du territoire de Mocozo, explique-t-il à Gallegos.
Nous ne sommes jamais venus jusqu’ici. Je suis seulement les
indications qu’on m’a données, mais il y a des informations
manquantes. Certains m’ont dit qu’il y avait plus de pins par là,
qu’ils s’étendaient pendant des jours et des jours de marche. Mais ils
ne m’ont jamais parlé de ce marécage.
Ils doivent donc le contourner et Gallegos sait qu’ils sont
totalement perdus. S’ils croisent quelqu’un sur le chemin, c’est qu’on
aura voulu les trouver, ce qui ne signi era que des ennuis. Ses
hommes tellement dispersés qu’ils pourraient se faire massacrer en
cet instant et qu’il n’en saurait rien.
— Je déteste la forêt marécageuse, et les pinèdes, dit Gallegos.
— Conçois-les comme l’air lui-même, répond Ortiz. On ne peut
pas détester l’air, ni l’aimer. On ne peut que le respirer.
Ils campent cette nuit-là à découvert dans la pinède, sans aucune
position de défense. Les hommes rêvent de serpents et de lézards
géants. Ils en ont déjà tué plusieurs au cours du périple mais la nuit,
la forêt a l’avantage. Les panthères aussi. Ils ont repéré les
empreintes de ces gros félins. Mais Gallegos attend un coup de
massue, lui. Il sait que ce ne sera pas les animaux, ni même les
èches. Il sait que les indigènes voudront venir au corps à corps.
Le lendemain, ils atteignent en n un village, quelques maisons.
— Urriparacoxi ? demande Gallegos.
— Oui, c’est chez lui, dit Ortiz. Mais ça ne peut pas être le village
principal. Il est bien plus important que Mocozo ou Ozita.
— Et il n’y a personne.
— Oui, ils étaient au courant de notre arrivée. Tu as fait envoyer
un éclaireur.
Gallegos met pied à terre et s’approche d’une maison, jette un
coup d’œil à l’intérieur. Des peaux de bête, une odeur de fumée, de
nourriture et de sueur.
— Nous allons nous reposer et attendre ici.
Il s’allonge, heureux de ne plus être à cheval. Il ne donne aucune
instruction, ne s’occupe de rien. Il laisse les hommes se débrouiller
seuls. Il se souvient de sa maison en Espagne, de l’âtre gigantesque,
des peaux de bête, de la nourriture, de la forêt intelligible, si belle
avec ses dénivelés et ses variations de couleurs. Il donnerait
n’importe quoi pour revoir des collines et des montagnes. Si
seulement il pouvait rentrer. Ce serait le plus grand trésor jamais
découvert, de pouvoir revenir à une époque antérieure en sachant ce qui allait se produire ensuite. Il aurait gardé son domaine. Il y
serait, en cet instant même.
Il n’a pas à attendre très longtemps. Ils ont sans doute été
observés toute la journée. Trente hommes d’Urriparacoxi émergent
de la forêt et sont accueillis par Ortiz. Ils n’arborent pas de peinture
rouge, ne sont pas venus ici en grande cérémonie. Leurs arcs et leurs
massues à la main, prêts.
Ortiz se tient devant l’homme de tête mais aucun ne semble
parler. Gallegos craint de s’approcher mais s’exécute tout de même
car ses hommes l’observent.
— Dis-lui que je le salue et que nous venons en amis de Mocozo,
et que j’aimerais parler à Urriparacoxi, explique-t-il à Ortiz.
Les hommes d’Urriparacoxi ont l’air vigoureux. Aucun ne sourit,
aucune chaleur, aucun e ort de leur part.
— Leur langue est di érente de celle de Mocozo et d’Ozita, dit
Ortiz. Elle y ressemble mais je ne comprends pas tout.
L’homme à la tête du groupe est un peu plus âgé. Son corps entier
est tatoué, même son visage. Ses bras et son torse sont couturés de
cicatrices.
Ortiz parle, et cet homme répond.
— Qu’as-tu dit ? demande Gallegos.
— J’ai répété ce que tu m’avais dit. Mais il a fait remarquer que
lui est là, maintenant, et qu’Urriparacoxi ne l’est pas. Il demande ce
que tu veux.
— Dis-lui que j’ai besoin de parler avec Urriparacoxi, en personne.
Ortiz essaie encore, et les hommes font volte-face puis s’en vont.
Ils disparaissent dans la forêt, aussi vite qu’ils sont apparus.
— Qu’est-ce que ça signi e ? demande Gallegos.
— Ils vont rentrer et discuter avec Urriparacoxi.
— Charge un homme de les suivre, pour savoir où se trouve leur
chef.
— Si j’envoie un homme, il sera tué.
— Ce dénommé Urriparacoxi n’est pas un dieu.
— Non, mais il est bien plus fort que de Soto ou toi, et ses
hommes sont des guerriers plus puissants que les nôtres, alors nous
devons rester prudents. Seuls les chevaux nous donnent un avantage
sur eux.
— C’est toi qui devrais rester prudent. Je ne répéterai pas ce que
tu viens de me dire car je suis ton ami.
— Ta peur est la tienne, pas la mienne.
Les hommes de Gallegos s’installent dans le village, heureux de
pouvoir se reposer. Ils ont apporté quelques cochons et en font rôtir
un. Gallegos s’allonge dans la maison du chef, avec l’impression de
se noyer sous le poids des regrets.
Il se lève nalement pour manger. Fin du jour, dernières lueurs du
soleil, la viande de porc riche et grasse. Il porte les morceaux
brûlants à sa bouche, suce ses doigts, parvient à oublier, du moins
pendant ces quelques instants perdu dans son plaisir.
Mais les hommes d’Urriparacoxi apparaissent.
— O re-leur à manger, dit-il à Ortiz, et celui-ci obéit, fait un geste
en direction du cochon, mais les hommes restent plantés à l’orée de la forêt, si bien que Gallegos s’essuie les mains et la bouche, puis
vient se poster à côté d’Ortiz.
— Ils disent que leur chef est malade, explique Ortiz. Il ne peut
pas venir jusqu’ici. Mais il veut savoir pourquoi tu es venu et ce que
tu veux.
Gallegos est mécontent de la tournure que prennent les choses, et
il sait que de Soto le sera, lui aussi.
— Nous cherchons une terre riche, répond Gallegos. Autant leur
dire la vérité. Nous cherchons une contrée où trouver de l’or, ou de
l’argent, des pierres précieuses ou des perles.
Ortiz s’adresse à l’homme d’Urriparacoxi, qui ré échit un instant
avant d’indiquer le nord, peut-être légèrement l’ouest aussi.
— Ocale, dit-il.
Ortiz peine à comprendre leur langue mais il explique qu’Ocale
est une terre riche.
— Le maïs y pousse quatre fois par an, et pas deux. Ils ramènent
toujours du gibier après la chasse. Et ils ont de l’or.
— Est-ce qu’on peut se er à lui ? demande Gallegos.
— Non, répond Ortiz.
— Interroge-le davantage à propos de l’or.
Ortiz s’exécute et l’homme parle encore, indique de la main
plusieurs parties de son corps.
— Oui, ils ont de l’or à Ocale, dit Ortiz. Et pas seulement des
bracelets. Les guerriers portent de larges anneaux d’or à une jambe,
les femmes, de nes chaînes à leur taille qui incitent les hommes à
les admirer.
— C’est peut-être la vérité, dit Gallegos.
— Non. Il n’y a pas d’or sur ces terres, même si on chevauchait un
mois durant. Pas avant d’arriver au pied des montagnes, et qui sait à
quelle distance elles se trouvent. La région tout entière est presque
sous l’océan, elle n’est faite que de sable et de coquillages.
— Attends-moi juste un instant, dit Gallegos et il retourne au
cochon sur le feu.
Il gesticule, fait mine de ramasser et de partager de la nourriture,
mais il ordonne discrètement à ses soldats de capturer les hommes
d’Urriparacoxi quand ils approcheront.
Il retourne auprès d’Ortiz.
— Invite-les à manger, s’il te plaît. J’ai demandé que tout soit prêt
pour les accueillir.
Ortiz les convie une fois encore et, cette fois, ils cèdent. Ils
approchent, s’écartent de la sécurité de la forêt, marchent vers le
feu. On les encourage à s’asseoir, on leur o re à boire et à manger,
même du vin, on les traite comme des invités de marque.
— Mes frères, dit Gallegos. Bienvenue. Festoyez, buvez avec nous.
Le vin fait son e et, une arme aussi e cace que n’importe quelle
épée. Les hommes d’Urriparacoxi parlent plus fort, à présent,
s’assènent des claques dans le dos, se régalent de viande, de pain de
manioc et d’huîtres. Ils vivent à l’intérieur des terres et ne se sont
pas encore lassés des huîtres.
Quand la nuit tombe et que les hommes semblent bien éméchés,
Gallegos dit :
— Très bien, mes frères, je pense que le moment est venu
maintenant de vous souhaiter vraiment la bienvenue.
Et ses soldats en surnombre bondissent sur les hommes
d’Urriparacoxi, les plaquent au sol et les mettent aux fers. Des
hurlements, des cris stridents d’indignation, et les rires des
Espagnols.
— Ce n’est pas très malin, dit Ortiz.
— Je ne comprends pas exactement dans quel camp tu es, dit
Gallegos. Je t’ai à l’œil.
De Soto est heureux de voir huit cavaliers de Gallegos entrer dans le
campement. Ils lui apportent deux lettres, comme il l’avait
demandé. De Soto demande qu’on rassemble tous les hommes mais
ils sont déjà là, impatients d’en apprendre davantage.
Un ciel bas et sombre pèse sur eux, pas le décor idéal pour
annoncer la bonne nouvelle, mais de Soto saisit les deux lettres et se
place au centre du campement.
— Gallegos a capturé trente hommes d’Urriparacoxi. Ils sont
faibles, faciles à vaincre. On est bien loin du récit des hommes de
Lobillo et de leurs invincibles guerriers d’Ozita, dirait-on.
La plupart des hommes s’escla ent.
— Et ils parlent d’une terre d’Ocale, au nord-ouest. Des troupeaux
entiers de cerfs et de dindons, que les indigènes gardent dans des
enclos. Ortiz dit qu’il y a beaucoup plus de maïs là-bas. J’ai
l’impression que nous allons mieux manger, mes frères.
Murmures d’approbation de toutes parts.
— Et des histoires idiotes, aussi, des récits à dormir debout,
racontés par les indigènes. Ils a rment que les habitants d’Ocale
peuvent crier en direction d’un oiseau et qu’il tombe aussitôt raide
mort.
Les hommes rient.
— Imaginez donc au cours d’une bataille ! Vous criez et votre
ennemi s’e ondre à vos pieds. (De Soto est ravi du déroulement de
la scène, les hommes divertis et encouragés.) Mais voilà le plus
important, mes frères. Ocale est un lieu d’échange, une terre où des
marchands apportent leurs trouvailles en provenance d’une
multitude de contrées, et ils ont forcément ce que nous cherchons,