La contrée osbcure

David Vann · Chapitre 1 sur 3 · partie 14/14

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La contrée osbcure

La Contrée obscure

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 14 parties.

— Oui, c’est vrai, pour la gloire de notre Roi, l’élu de Dieu.

— Mé e-toi, Ortiz. Tous tes propos ressemblent à des blasphèmes.

— C’est un blasphème d’a rmer que notre Roi est l’élu de Dieu ?

— Tu sais ce que je veux dire.

Le lendemain matin, ils amènent Perico à la rivière. Ils lui retirent

ses chaînes pour la première fois. Il tend les mains devant lui

comme si elles étaient soudain devenues trop légères.

Fray Juan el Evangelico, qui avait exorcisé Perico quand il était

possédé, le fait plonger en arrière dans les ots et marmonne

quelque chose au sujet d’autres Jean, il invoque le seigneur a n

qu’il fasse son tour de magie Marie, qu’il fasse renaître sans

conception, sans accouchement, sans croissance, ni apparition de

protubérances, bien qu’il sente soudain le sang lui engorger le bas-

ventre lorsqu’il tient le garçon par-derrière, ses hanches étroites, et

qu’il plonge ses épaules minces dans l’eau. Lorsqu’il émerge à

nouveau dans la lumière, Perico a des joues douces et ses lèvres

s’ouvrent en un O parfait tandis qu’il inspire.

— C’est bon, dit de Soto. Je pense que tu peux le lâcher,

maintenant.

Et Perico revient sur la rive dans une grande gerbe d’eau, un

jeune homme tout neuf, chrétien et sauvé.

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LE garçon éprouve une sensation curieuse en voyant les jeunes

 

femmes, quelque chose qu’il n’avait encore jamais connu. Certaines

ne rient pas, ne crient pas, elles le regardent simplement sans

détourner les yeux. Il voudrait les toucher mais de jeunes hommes

armés de lances l’encerclent, et il va être bientôt mis à cuire, de

toute façon.

Des femmes plus âgées se hâtent de remplir la marmite d’eau à

l’aide de calebasses séchées. Une rivière coule non loin. Les hommes

plus âgés ne font rien, ils restent assis en tailleur dans un demi-

cercle derrière la marmite et font circuler une pipe. Ils paraissent

ensommeillés, ils n’ont peut-être pas mangé depuis longtemps. Ils

contemplent leur repas d’un air absent, aussi patients que la

panthère.

— Kana’ti voulait qu’on vienne ici, dit le garçon.

— Oui, dit l’Enfant Sauvage. Il nous met toujours à l’épreuve. Il

veut savoir qui nous sommes.

— Et qui sommes-nous ?

— Tu sais bien que cette question n’a jamais de réponse.

L’eau mettra du temps à bouillir. Ils mourront plutôt d’ennui. Le

feu tout neuf, pas encore de braises, la marmite qu’on remplit petit à

petit d’eau froide, et tout le monde intéressé par ce spectacle et par leur repas. Des mains qui jaillissent brusquement pour toucher la

peau du garçon, ses cheveux, curieuses.

Le garçon se demande s’il serait possible de rejoindre le village

plutôt que d’être mangé par ses habitants. Il tend la main vers une

jeune femme qui le dévisage. Elle n’est pas loin, penchée contre un

arbuste frêle. Elle est a amée mais paraît douce. Il ne cesse de

scruter ses lèvres et ses yeux, il ignore pourquoi. Il la montre du

doigt, puis se montre lui-même, et lui fait signe d’approcher.

Des cris excités, et des rires, et d’autres jeunes femmes qui lui

claquent la cuisse, mais elle ne détourne pas le regard. Elle fait un

pas en avant. Des yeux de biche, aussi grands et bruns et doux, des

joues anguleuses et cette bouche ronde qui semble presque trop

tendre, et dont il a envie mais ne sait pas comment ni pour quoi. Il

n’a encore jamais connu tout ceci, on ne lui a rien expliqué. Kana’ti

et Selu s’embrassaient parfois et s’allongeaient ensemble en se

cachant de lui. Il n’a entendu que les sons, sans comprendre.

Il fait un pas vers elle, lentement, jauge ce que lui accorderont les

pointes de lances. Les hommes qui les brandissent sont des fous

furieux, ils frappent et tranchent l’air si près de sa peau, ils rient et

regardent par-dessus leurs épaules sans faire attention. Il va être tué

par accident avant même d’être bouilli.

Mais il a fait un pas en avant, elle en fait encore un aussi, sans le

lâcher des yeux. Le garçon a la sensation curieuse que tous les

autres s’e acent autour d’eux, leurs voix étou ées et leurs bras

incapables de les atteindre. Il avance encore et personne ne l’en

empêche, et elle avance aussi.

De la chaleur partout en lui, son sang qui bat, son cœur comme

un lièvre. Ses lèvres à elle s’étirent un peu en ce qui pourrait être un

sourire, mais encore caché. Les gens autour d’eux se déchaînent

dans leurs mouvements et dans leurs cris, mais ils semblent si

lointains.

Elle approche tant qu’il pourrait la toucher, mais il garde les bras

le long du corps, et elle aussi. Il voudrait qu’elle se presse contre lui,

et il sait qu’elle veut la même chose. Son regard qui semble fondre

pour lui, ses lèvres entrouvertes, son sou e court.

Ils avancent encore et elle est si proche de lui, il passe les bras

autour d’elle, il l’enlace plus intensément que sa mère. Les lèvres de

la jeune femme contre son cou, son sou e chaud, et ses petits bras

qui lui étreignent le dos, quelque chose qu’il n’a encore jamais

ressenti, ni même imaginé, le geste le plus doux qui soit, le seul et

unique geste qui soit.

Mais il est tiré par de nombreuses mains, on ne lui accorde rien

d’autre. Les hommes qui rient et lui bloquent le passage, les femmes

qui entraînent la jeune lle. Il sera tout de même mangé. Rien n’a

changé. Il ne les rejoindra pas.

L’Enfant Sauvage est déjà dans la marmite, ses bras reposent sur

les rebords comme s’il prenait un bain.

— Mon frère, annonce-t-il. Tu as trouvé quelque chose.

— Oui. J’ai tout trouvé.

— Je n’ai jamais connu ça, dit l’Enfant Sauvage. Et nous ne le

connaîtrons jamais.

— Comment ça ?

— Nous serons frères, rien que des frères, pour l’éternité. Tu ne

pourras jamais me quitter. Tu n’auras jamais personne d’autre que

moi.

Le garçon ressent une perte immense, impossible à contenir.

— C’est faux.

— Mais si, c’est vrai.

— Comment le sais-tu ?

— Je le sais, c’est tout. Je sais que nous serons ensemble jusqu’à

ce que les quatre cordes qui tiennent le monde se brisent, et que

tout retombe dans la mer. Je ne peux pas voir au-delà de ce temps,

mais je sais que nous resterons ensemble jusque-là.

Le garçon sait que son frère dit toujours la vérité. Il ne ment

jamais. Et cela le heurte de plein fouet, un impact irréversible,

immuable, tout ce que veut le garçon lui est arraché à l’instant

même où il le découvre. C’est arrivé avec sa mère, qui lui a été

enlevée alors qu’il venait juste de la voir réellement, et avec les

cerfs, et le maïs, et la vie facile, à l’instant où il commençait à

l’apprécier. Kana’ti avait raison, son unique rôle est de connaître la

perte alors qu’on lui arrache les choses qu’il aime. Et son frère sera

toujours celui qui les lui arrache.

— Je te déteste, dit-il à son frère. Tu as tout volé. Non, pas volé

car tu ne veux rien. Tu as juste pris, et détruit, et jeté sans aucune

raison.

— Tu n’aimes pas ce que tu as fait ? demande l’Enfant Sauvage.

— Arrête.

Les rôtisseurs poussent l’Enfant Sauvage plus profond dans la

marmite, comme s’ils obéissaient directement au garçon. Il

préférerait le voir cuit et mangé. Mais il sait que son frère se

changera simplement en eau et ne sentira rien. Et il sait aussi qu’il

doit obéir aux ordres de son frère, et il saisit les brindilles qu’il lance

dans le feu tout autour de la marmite pour la faire chau er

davantage.

Les rôtisseurs sont ravis de son geste, ils sourient. C’est sans doute

la première fois qu’ils voient un repas contribuer à sa propre

cuisson. La jeune femme qu’il a touchée ne sourit pas. Elle éprouve

le même sentiment de perte que lui, elle l’observe comme lui

l’observe, elle remarque elle aussi tous les gens qui se dressent entre

eux, elle sait que tout est détruit.

Les brindilles s’embrasent lentement, comme des brindilles

ordinaires. Elles ne paraissent pas inhabituelles, et le garçon

s’interroge sur la stratégie de son frère. Peut-être qu’il se changera

simplement en eau et disparaîtra, laissant son frère cadet être

mangé. Peut-être que son crâne sera ensuite conservé et placé sur un

toit pour regarder vers l’ouest, en direction de sa mère, tous deux

impuissants.

Une fois les brindilles jetées, il n’y a plus qu’à attendre, le garçon

n’est pas autorisé à s’asseoir, il est encerclé par des pointes de

lances, et il dévisage la jeune femme qui lui rend son regard sans

ciller, comme si leur simple volonté pouvait faire disparaître tous les

autres.

Des vautours sont venus se percher en hauteur aux abords du

village, airant l’odeur du feu. Di cile de croire que ces gens

jetteront le moindre reste, alors les vautours ont sans doute

mauvaise mémoire. Mais ils ont de la patience.

La marmite se met en n à bouillir, de la vapeur s’en échappe, son

frère se volatilise dans les airs. Les villageois se sont massés autour

du feu, ils veulent chacun leur part, prêts avec leurs bols en bois ou

en argile et leurs couteaux en pierre.

Le garçon a pitié d’eux. A amés, en grand besoin d’un repas, dans

l’attente, ignorant qu’on les dupe.

Un des hommes du conseil se lève en n, pose une pierre près de

la marmite et s’approche pour voir si la viande est cuite, mais à cet

instant, une lumière aveuglante emplit la salle du conseil, tous les

visages se détournent, des éclairs crépitent dans chaque direction,

jaillissant du feu autour de la marmite comme s’il s’agissait de la

création du monde, de son centre véritable. Des grondements tandis

que le ciel se déchire, une odeur de brûlé dans l’air, et les éclairs

transpercent les corps des rôtisseurs, les traversent si vite que

personne n’a le temps de fuir ni de crier, pas même la jeune femme,

sous les yeux du garçon, frappée par la lumière et brûlée et e acée

en un instant, tous les villageois touchés, et les éclairs remontent par

le trou d’évacuation de la fumée, retournent à une source inconnue,

et le garçon se retrouve debout dans la forêt aux abords du village,

près de son frère, tous deux indemnes, comme si rien ne s’était

passé.

— Ils étaient tous obligés de mourir ? demande le garçon. Tous

jusqu’au dernier ?

— Je n’ai rien fait.

— Pourquoi tant de choses sont-elles créées, si c’est juste pour

s’en débarrasser ?

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PENDANT le déjeuner, Perico reprend son travail de traduction.

De Soto veut savoir où aller ensuite. S’il n’y a pas d’or ici, et pas

assez de nourriture non plus, alors ils n’ont d’autre choix que de

poursuivre leur route.

— Chiaha, dit Perico à Ortiz. Le territoire du chef de Coosa.

— Coosa, répète Ortiz à de Soto et aux autres Espagnols. Vous

vous souvenez ? On nous en a parlé, à Ocute.

— Cela impliquerait de revenir en arrière, dit Moscoso. Nous

sommes actuellement dans la contrée la plus agréable que nous

ayons trouvée. Le meilleur village, les gens les plus doux et les plus

beaux. Si nous installons une colonie ici et un port non loin, nous

pourrions devenir un carrefour pour toutes les prochaines

expéditions. Des navires du Pérou, de la Nouvelle-Espagne, de Santa

Marta, de Tierra Firme. Nous pourrions faire fortune, ici.

— Mais il n’y a rien à manger, dit Añasco. Pas assez pour tenir un

mois avec l’armée.

— Tu sais ce que j’ai gagné, au Pérou ? demande de Soto. Tu sais

combien d’or ? A-t-on traversé un océan entier et toutes les rivières

de La Florida pour ne trouver qu’une terre agréable et des gens

beaux ?

— Si nous restons assez longtemps, la dame surmontera peut-être

son mal d’amour et commencera à satisfaire ses vrais désirs, avance

Ortiz.

— Ça su t, Ortiz, lâche de Soto.

— Une nuit, elle te réveillera et t’en lera des colliers de perles

autour du cou, tellement que tu ne pourras plus te lever, et elle

prendra ce qu’elle est venue chercher, ton petit chorizo épicé.

Lobillo rit si fort qu’il s’étou e.

De Soto se lève.

— Nous partons pour Chiaha. Et nous retrouverons Maldonado à

Ochuse, comme prévu. Nous pourrons toujours revenir ici quand le

moment sera venu de coloniser dé nitivement.

— Comme l’attente sera longue pour elle, dit Ortiz.

Au matin, alors qu’ils se préparent au périple, ils constatent qu’ils

n’ont pas assez de guides et de porteurs. Comme si, soudain, les

indigènes avaient déserté le village. Les Espagnols vont devoir

porter leurs propres équipements et provisions, et les récriminations

sont immédiates.

— Dis à la dame qu’il nous faut plus d’hommes, ordonne de Soto,

et Ortiz va la chercher avec Perico, mais elle est introuvable.

Il vient faire son rapport à de Soto.

— Trouve-la sur-le-champ, dit de Soto. Et place-la sous étroite

surveillance.

Au bout d’une heure, Ortiz revient avec la dame, maintenue par

quatre gardes. Ses servantes la suivent.

La dame s’exprime avec passion, cherchant à se dégager des

gardes.

— Elle dit qu’elle t’a bien accueilli, transmet Ortiz à de Soto.

Qu’elle t’a donné la moitié du village et toute la nourriture qu’ils

pouvaient partager.

— Oui, répond de Soto, indi érent.

La dame paraît bien moins puissante maintenant qu’elle n’est plus

juchée sur sa litière. Elle n’est pas aussi grande qu’il l’avait cru, non

plus. Le jour où elle lui avait mis les perles autour du cou, elle

ressemblait à une déesse.

— Elle dit qu’elle t’a o ert des perles, qu’elle t’a amené dans son

village, qu’elle a fait preuve de toutes les bontés.

— Pas toutes les bontés, non, corrige de Soto.

— Et tes hommes ont à présent mangé toute la nourriture, ils ont

maltraité son peuple, ils ont essayé de réduire en esclavage la chef

de tribu et l’ont obligée à partir se cacher, ils ont poussé son

meilleur guerrier au suicide, et voilà que tu exiges d’emmener une

partie de son peuple avec toi ?

— Oui, répond de Soto. Nous l’exigeons.

La dame est prise d’une évidente envie de meurtre. De Soto

connaît bien cet air. Elle est toujours aussi belle, et aussi bien

proportionnée.

— Alors ? demande Ortiz.

— On dirait bien une rébellion, a rme de Soto. Cette dame et son

peuple.

— Oui.

— Apportez des chaînes et passez-les lui.

— Ne fais pas ça, prévient Ortiz.

— Pardon ? Encore une rébellion ? Faudra-t-il d’autres chaînes ?

— Ce serait malavisé.

— Je décide de ce qui est bien ou mal avisé. Apportez les chaînes.

On apporte donc des chaînes, de Soto les soupèse, bien plus

lourdes que nécessaire. Il attache lui-même un des fers au poignet

de la dame et le verrouille.

— Tu es à moi, à présent, dit-il. Te voilà esclave.

Les yeux de la dame sont noirs et en ammés. La nature royale du

Nouveau Monde. De Soto tire brutalement la chaîne qui lui tient les

poignets et elle tombe à genoux devant tout son peuple et devant les

soldats. Qu’ils voient cela. Il la traîne vers sa maison. Elle essaie de

se relever mais les gardes la repoussent à terre tandis que de Soto la

tire au sol.

La dame ne hurle pas. Aucune parole. Rien qu’une lutte pour se

redresser, encore et encore. Il la traîne dans la maisonnette et fait

attacher les chaînes à la base d’un poteau.

— Tu vivras à terre, désormais, déclare-t-il, et il se che qu’elle le

comprenne ou non.

Elle est penchée en avant, à genoux, et il lui assène un coup de

botte dans la poitrine, ces jolis seins tendres. Elle pousse un cri aigu

comme celui d’un chien, et la force de l’impact la projette sur le

anc, mais elle se redresse et il la frappe à nouveau, la pointe de sa

botte s’enfonce dans son ventre. Il l’entend prendre une inspiration

étou ée.

— Je vais revenir, dit-il. Ré échis à ce que tu es devenue.

Et il veut qu’elle comprenne ses paroles, aussi appelle-t-il Perico

et Ortiz pour se charger de les traduire.

Aucun d’eux n’apprécie la tâche, c’est évident, et il a envie de les

étrangler tous les deux.

— Contentez-vous de traduire.

Ils obéissent, et transmettent aussi sa réponse.

— Elle dit qu’elle t’éventrera, annonce Ortiz. Et qu’elle tressera un

panier avec tes entrailles.

De Soto sourit.

— Elle me plaît. Je vais la savourer ce soir.

 

Le 12 mai au matin, ils prennent la route pour Chiaha.

— On quitte en n Co tachequi, dit de Soto.

— Cet endroit me manquera, ajoute Añasco. Celui-là, mais aucun

autre territoire de La Florida.

Ils montent en selle. La dame marche à leurs côtés, sans chaînes,

accompagnée de plusieurs femmes a n qu’elle soit tout de même

respectée dans les villages qu’ils traversent. Une idée d’Ortiz, que

de Soto a acceptée à contrecœur. Il préfère la voir enchaînée.

Ils arpentent une belle contrée, facile. Dans chaque village, la

population obéit à la dame lorsqu’elle demande des porteurs. Par

erté, elle ne leur avoue pas qu’elle est esclave. Vêtue d’habits

blancs ra nés, et ses ecchymoses ne sont pas visibles.

Ils arrivent à Chalaque le 14 mai.

— Chilokkita, dit Perico.

Ce sont des Cherokees. Il n’y a presque pas de maïs.

— Comment font-ils pour manger ? demande de Soto.

— Ce sont des chasseurs, répond Ortiz.

Mais de Soto ne voit que des vieillards, hommes et femmes assis

autour des arbres, la plupart aveugles.

— Ils ne peuvent pas chasser, remarque de Soto. Même un ver de

terre les battrait à la course.

— Les autres ont fui, dit Ortiz. Avant notre arrivée. Tu vois

seulement ceux qui ne pouvaient pas partir.

Un vieil homme s’approche en tenant deux peaux de cerf dans les

bras.

— C’est comme s’il portait de l’or, lâche de Soto. Une grande

cérémonie. Mais ce ne sont que des peaux de bêtes, non ?

— Oui, dit Añasco. Ils sont pauvres.

Un autre homme apporte des dindons, un troupeau entier.

— Il faut quitter cet endroit au plus vite, ordonne de Soto. Ils sont

tellement misérables que je vais nir par prendre des indigènes en

pitié. Je vais ressembler à Ortiz.

Le lendemain matin, ils continuent leur route et établissent leur

campement dans une pinède. De Soto décide d’y rester un jour

supplémentaire pour permettre à Gallegos de les rattraper.

Pendant qu’ils attendent, des indigènes apparaissent

régulièrement entre les arbres et leur portent des o randes,

nourriture et babioles, mais pas d’or, bien sûr.

— Ils sont juste agaçants, dit de Soto. Notre Seigneur aurait mieux

fait de ne pas les créer du tout. Les services qu’ils rendent n’en valent pas la peine.

Ils o rent des cadeaux à de Soto ou à la dame, assise tête haute,

entourée de ses servantes. La nuit, de Soto la fait enchaîner à un

arbre et fait ce qu’il veut d’elle, sans se préoccuper de qui regarde.

Le village qu’ils atteignent ensuite est baptisé Guaquili, on leur

donne d’autres dindons, du maïs et des petits chiens.

— Qu’est-ce que c’est ? interroge de Soto.

— Je ne sais pas, répond Ortiz. Mais ils les mangent.

De Soto rit.

— Parfait.

Les chiens sont maigres et petits, ils n’aboient pas. De Soto les

inspecte longuement, il n’arrive pas à déterminer s’il s’agit vraiment

de chiens. D’une certaine manière, ils leur ressemblent, d’une autre,

pas du tout.

— Encore l’œuvre du diable. Créer des chiens qui ne sont peut-

être pas des chiens, tout comme il a créé des hommes ici qui n’en

sont pas, et qui n’ont pas d’âme. Et pourtant, on attend de moi que

je les convertisse, et on attend de moi que je mange ces chiens. Un

homme rencontre bien plus d’épreuves lors de sa vie sur terre qu’en

enfer.

— Je pense que l’enfer te réserve bien des choses, rétorque Ortiz.

Tu ne manqueras pas de divertissement là-bas, à mon avis.

— Dixit le messager de Dieu.

— Oui. J’ai été envoyé par Dieu lui-même pour te faire passer

dans l’autre monde.

Les hommes autour écoutent.

— Mé e-toi, Ortiz, prévient Añasco.

— Toi, quelqu’un d’autre viendra pour toi, continue Ortiz. Mais

ne t’inquiète pas, ta place est réservée, juste à côté de Vasco, une

place dédiée aux âmes purement cruelles.

Añasco se contente de sourire.

Ils repartent le lendemain matin, en quête d’un meilleur village.

Ils ne trouvent que des fourrés de roseaux entre lesquels camper

cette nuit-là.

Le jour suivant, ils campent à découvert dans une étendue d’herbe

sèche où un cheval meurt de faim. Mais les éclaireurs de Gallegos

les rejoignent et leur annoncent qu’il est en chemin.

— Excellent, dit de Soto.

Il poursuit leur avancée le lendemain, arrivant à Joara le 21 mai.

Ils sont à présent au pied d’une montagne, des torrents limpides aux

eaux froides et potables.

La dame prévient de Soto, par l’intermédiaire de Perico et d’Ortiz,

qu’ils ont atteint les frontières de son in uence.

— Un si petit territoire ? s’étonne de Soto.

Ortiz parle encore avec elle.

— Ici commence la contrée d’un autre peuple, un peuple de

montagnards baptisés Pisgah. Ils parlent la même langue que ceux

que Perico appelle les Chilokkita.

— Ceux qui étaient vieux et aveugles, et qui m’ont donné cette

précieuse o rande de deux peaux de bête ?

— Oui.

Ortiz parle encore avec elle, trop longtemps.

— On se che de leur organisation sociale, intervient de Soto. Tu

l’as oublié ? Je veux que tu te concentres sur l’or. Dans les

montagnes, il peut y avoir de l’or.

— Tout comme il peut parfois y avoir un cœur dans une poitrine,

et d’autres fois, non. Et ce qu’elle est en train de dire est capital

pour toi, car on est ici à un carrefour chez les indigènes. Dans ce

village, une route du nord au sud vient croiser une route d’est en

ouest. Ils y font du commerce, du sel et du cuivre, et beaucoup

d’autres choses. Ici, tu pourras apprendre ce qui se trouve dans

chaque direction.

— Excellent. Alors où y a-t-il de l’or ?

Les hommes ont cette conviction tenace que l’or se trouve dans les

montagnes, surtout quand celles-ci contiennent déjà du cuivre. Dans

le campement, tous regardent vers le nord.

Le lendemain, le 22 mai, Gallegos arrive en n avec le reste de ses

soldats. Ils titubent dans le campement, les pieds douloureux,

certains éclopés, et a amés.

— Nous avons frôlé la mutinerie, explique Gallegos.

— Vous n’avez pas trouvé de maïs à l’endroit indiqué ? demande

de Soto en regardant la dame enchaînée.

— Si, répond Gallegos, mais la route était trop longue et vous

avanciez plus vite que nous, les hommes ont cru qu’on ne vous

rattraperait jamais.

— Même tes chevaux ont l’air malades.

— Oui.

Gallegos et ses soldats se reposent. Il y a assez de nourriture. Ils

apprennent à manger les petits chiens. Mais de Soto est impatient de

repartir.

— D’ici combien de temps tes hommes pourront-ils reprendre la

route ? demande-t-il à Gallegos le jour suivant.

— Mon frère, ils ont besoin de repos.

— On ne partira pas demain, alors, mais dans deux jours.

Gallegos n’apprécie visiblement pas l’idée mais ne proteste pas.

Le 25 mai, ils gravissent la montagne, de nombreux soldats de

Gallegos boitent et prennent du retard. Ils passent la nuit dans une

forêt froide et continuent le lendemain en altitude, où la nuit

suivante est plus froide encore.

— Nos vêtements ne sont pas adaptés, fait remarquer Gallegos.

— C’est vrai, acquiesce Moscoso. On ne s’est pas préparés pour

une expédition en montagne. Ce n’est pas l’hiver mais dans ces

montagnes, si.

Du givre sur l’herbe, le matin, les hommes qui toussent. L’air si

limpide.

Ils pataugent dans une rivière peu profonde, l’eau leur arrive aux

tibias mais elle est glaciale. Et au-dessus d’eux, la forêt change.

D’énormes châtaigniers, leurs troncs plus gros qu’une hauteur

d’homme, parfois même deux fois plus. D’immenses canopées.

— Il en su rait de cinq ou six pour abriter du soleil une armée

tout entière, dit de Soto.

Des chênes gigantesques, aussi, blancs et rouges, mais paraissant

plus petits à côté des châtaigniers. D’innombrables indices du passage de cerfs, d’ours et de dindons se nourrissant des châtaignes.

La dame parvient à s’éclipser pendant que de Soto s’intéresse à la

forêt. Et une de ses servantes aussi, avec un panier de perles.

— Comment avez-vous pu la laisser partir ? demande de Soto

mais à personne en particulier, et tous les hommes demeurent

muets.

— Les a res de l’amour sont parfois trop violentes, dit Ortiz.

— Nous avons aussi plusieurs déserteurs, annonce Moscoso. Deux

hommes ne répondent plus à l’appel. Mendoza de Montanjes et

Alaminos de Cuba.

— Qui s’occupait de l’arrière-garde ?

— Romo.

— Alors qu’il fasse demi-tour et aille les chercher.

Ils font halte en attendant Romo, et de Soto ordonne qu’on cuisine

les châtaignes avec de la viande de cerf et d’ours. C’est si délicieux

qu’il mange les yeux fermés. La température est repassée en dessous

de zéro mais la consistance riche de ces châtaignes, pareille à de la

chair, qui unit les autres viandes entre elles comme des amantes, le

réchau e et lui donne l’impression que le monde est à portée de

main, que l’air n’est plus si di cile à respirer.

— Je me souviendrai de ça toute ma vie, a rme-t-il. De ce repas.

Romo revient en n avec les deux déserteurs et quelques esclaves,

et il rapporte des informations sur la dame.

— Elle a trouvé refuge auprès d’un esclave noir d’Andre de

Vasconcelos et ils vont retourner ensemble à Co tachequi.

— Elle est avec un esclave noir ? répète de Soto.

— Oh, cœur torturé ! s’écrie Ortiz et les hommes rient. L’amour

est si imprévisible ! Comment ose-t-elle, elle qui a saisi ton petit

chorizo d’une main si douce, caresser désormais cette saucisse

d’ours, si noire et si ignoble ?

De Soto aimerait tuer Ortiz, il aimerait sincèrement le voir brûler

à nouveau, ses yeux bouillir. Tous les soldats qui s’escla ent à

présent. Marquis, certes, mais impuissant face aux propos d’Ortiz. Et

trop dangereux de lancer une répartie cinglante. La plaisanterie

gagne toujours. De Soto a au moins le bon sens de tenir sa langue.

Ils continuent dans la montagne et, le lendemain, trouvent un

village pisgah. Perico ne cesse de les appeler les Cherokees,

Chilokkita, ou ceux qui parlent une autre langue, et il peine à les

comprendre, mais il dit qu’ils sont alliés avec Co tachequi.

— Si la dame était encore avec nous, ces gens lui auraient

témoigné du respect, traduit Ortiz. Mais malheureusement, l’objet

de son attention est tout autre, en ce moment. Elle reçoit d’autres

marques de respect.

De Soto aimerait qu’un immense rocher tombe du ciel et s’écrase

sur Ortiz.

Le village est situé au-dessus d’une rivière a n d’éviter les

inondations hivernales. Ils ont érigé une palissade tout autour, une

barrière en rondins taillés en pointes, comme de Soto et ses hommes

en ont déjà vu, mais ce sont les maisons qui les intriguent.

— Ils vivent comme des trolls, remarque de Soto. Ou des ours.

Leurs habitations, à demi creusées dans la paroi de la montagne,

des toits et des murs couverts de morceaux d’écorce et de terre, verts de mousse. Les gens qui sortent des maisons paraissent

hirsutes, eux aussi, couverts de peaux de bêtes en couches plus

épaisses que les autres indigènes croisés jusqu’ici.

— Tu veux que je traduise ça ? s’enquiert Ortiz.

— Demande-leur s’ils ont de l’or.

— Oui, bien sûr. Même quand tous les autres nous ont a rmé le

contraire, et qu’il n’y a jamais eu aucun indice, tu gardes la foi. Si

l’or était Dieu en personne, tu serais récompensé de ta ténacité.

Les hommes importants qui s’entretiennent avec Ortiz et Perico

ont la peau sombre et tatouée. Ils tiennent des massues et des arcs,

ils pourraient paraître féroces mais ils n’ont pas l’air de vouloir se

battre. De Soto trouve que tout le monde, sur cette montagne,

semble soumis, pauvre et faible.

Perico et Ortiz parlent longtemps. Il fait froid et de Soto aimerait

rentrer dans une habitation. Il voit des volutes s’élever du centre de

chaque toit en écorce, comme des petites montagnes fumantes.

— On pourrait peut-être se mettre à l’intérieur ? demande

de Soto. Continuer à échanger des inepties à l’abri ? Je suis certain

que tu aimerais savoir quel oncle est de la même famille qu’un chef

insigni ant vivant à trois jours de marche d’ici.

Ortiz toise de Soto comme un enfant agaçant, puis retourne à sa

conversation. Les sonorités de cette langue donnent l’impression

qu’ils ont quelque chose de coincé dans la gorge, comme s’ils

s’étranglaient avec de petits os.

Mais de Soto est en n accueilli dans une maison un peu plus

grande que les autres, leur hutte commune, peut-être. Il pose les pieds sur un sol creusé en terre battue, il distingue un âtre en argile

où brûle un feu agréable. Il est aussitôt réchau é, malgré le trou de

cheminée dans le toit. Celui-ci est soutenu par quatre rondins plus

larges, la construction paraît robuste.

De Soto s’assied contre l’un d’eux, il se voit o rir de l’eau et un

plat chaud, un ragoût sombre, par une femme aux airs plutôt

acceptables.

— De l’ours et des châtaignes ! s’exclame-t-il. Et il fait chaud ici.

La situation s’améliore. Maintenant, il nous faut de l’or.

— Il n’y a pas d’or, tranche Ortiz.

— Bon, pour ce soir, ils peuvent juste me donner deux femmes.

Demain, on les interrogera davantage sur l’or. Et s’il n’y en a

toujours pas, on fera rôtir plusieurs d’entre eux sur ces feux-là,

jusqu’à ce qu’ils nous avouent où ils le cachent.

Añasco ricane. Il est assis à côté de de Soto avec une poignée de

ses hommes, presque comme une garde royale. Moscoso est plus

loin, et Gallegos encore davantage, l’air abattu. Lobillo loge ailleurs.

Le vent se lève dehors, atténué à l’intérieur. Gallegos et Moscoso

sortent s’occuper de leurs soldats.

— Cet homme est comme leur orata, dit Ortiz. Il paie un tribut au

mico de Joara. Mais je ne pense pas que ce soit un terme qu’ils

utilisent vraiment, ils ont dû l’emprunter au peuple de Co tachequi.

Perico discute encore avec le vieil homme, qui n’a presque plus de

dents et parle très doucement. Il lève maintenant les bras vers le

trou dans le toit, ferme les yeux et marmonne, peut-être à l’intention

de dieux anciens.

— Il vénère le soleil ? interroge de Soto. Ou les arbres ? Ou les

petits chiens ? Ils en ont, ici ?

Añasco ricane encore.

— Il parle d’Usunhiyi, dit Ortiz. À l’ouest.

— C’est quel genre d’endroit ? Il y a de l’or ?

— C’est une contrée d’ombres, une contrée de fantômes, une

contrée de nuit, après que la lle du soleil a été tuée.

— Donc il vénère bien le soleil.

— J’essaie d’en comprendre davantage, coupe Ortiz. Perico ne les

comprend pas totalement.

De Soto déteste leurs marmonnements et leurs râles

interminables.

— Ici, ils sont encore plus arriérés. Dis-lui que son peuple a cent

ans de retard sur celui de Co tachequi. Quand vont-ils les

rattraper ?

— Et dans cette contrée obscure, les gens vivent comme ici,

continue Ortiz. Ils chassent, ils habitent des maisons comme celles-

ci, ils ont les mêmes familles, des micos et des chefs suprêmes.

Quand nous mourons ici, nous allons là-bas.

— Pas nous, corrige de Soto.

— Ils pêchent eux aussi des poissons dans les rivières, ils ont les

mêmes chants et les mêmes danses.

Le vieil homme entonne un chant, une mélopée tremblante qui

s’élève dans les aigus pour redescendre dans les graves, sans motif

régulier.

— On dirait qu’il est ivre, commente de Soto. Ou mourant.

Le vieil homme qui gémit, puis qui crie, puis une voix étrange,

presque éthérée. Derrière lui, quelqu’un se met à jouer d’un

tambourin.

— C’est de plus en plus agaçant, lâche de Soto.

Mais le vieil homme semble perdu, sourd aux autres voix. Les bras

levés, le visage tourné vers la fumée. Sa mélopée est rauque,

désormais, gutturale, insistante.

— Perico a en n compris ce que le chef cherchait à expliquer, dit

Ortiz. Peu importe qui tu tues ou ce que tu détruis, car ils se

retrouveront tous après à Usunhiyi, et ils vivront là-bas une

existence identique, à chasser et à pêcher, à jouer aux mêmes jeux

de balle. Ils auront les mêmes chants et les mêmes danses qu’ici, et

ils seront réunis avec leurs familles. Tu ne peux rien détruire.

De Soto sourit et regarde Añasco. Puis il se lève et dégaine son

épée.

— Que fais-tu ? demande Ortiz.

Le vieil homme regarde désormais de Soto droit dans les yeux,

sans cesser de chanter, les bras toujours levés, paumes ouvertes.

Aucun membre de sa tribu n’intervient. Ils restent en arrière, les

battements du tambourin continuent.

De Soto lève la pointe de son épée à quelques centimètres du torse

du chef.

— Ne fais pas ça, dit Ortiz.

Le chef crie, des exclamations perçantes adressées aux dieux,

quelque part dans un lieu inconnu, et de Soto s’élance et plonge sa

lame dans le cœur de l’homme, le projetant sur le dos. Ses bras toujours tendus, aucune résistance, sa voix un faible gémissement,

puis muette.

Tous demeurent silencieux. Le crépitement des ammes comme

unique son.

De Soto essuie son épée sur les peaux de bêtes que porte le chef,

la rengaine et se rassied contre le poteau. Il récupère son bol et se

remet à manger.

— La paix, dit-il. C’est agréable d’avoir en n un peu de paix.

Ses bruits de mastication, puis les hommes se mettent à manger

peu à peu. Puis des voix discrètes, qui parlent de chez eux, et de la

dame, et de l’or et des perles. Le peuple du chef n’a pas déplacé son

corps. Il gît dans son sang à côté du feu, la fumée s’élevant vers le

ciel.

Après le dîner, de Soto exige d’avoir sa propre maison, on obéit,

plus petite que la hutte commune mais avec le même âtre d’argile et

un feu.

— Et maintenant, deux femmes, ordonne-t-il. Leurs plus jeunes. Le

chef avait-il des lles ?

Ortiz traduit en passant par Perico, bien qu’il aurait aimé en cet

instant ne plus être doué de la parole, ne plus pouvoir aider de Soto.

— Ils refusent, rapporte-t-il en n.

— Alors ils brûleront ce soir, et leurs femmes seront éventrées.

Réponds-leur ça. Voyons combien d’hommes ils comptent parmi

eux.

Ortiz explique les propos de de Soto aux hommes d’in uence.

Leur fureur dépasse l’entendement mais ils comprennent et capitulent, et deux lles sont amenées, l’une d’elles l’enfant du chef

défunt.

La maison a une petite porte couverte d’écorce, elle aussi, et les

deux lles restent plantées devant, refusant d’entrer, et on les

pousse dans le dos, on referme la porte derrière elles.

Ortiz demeure avec les hommes importants, sous un ciel lourd. Ils

ne disent rien, ils attendent simplement devant la maison et

écoutent ce qui se passe à l’intérieur. Tous les Espagnols sont partis.

Bruits de gi es et cris de douleur.

De Soto prend ce qu’il veut, et davantage encore, puis il s’endort,

son sommeil peuplé d’étranges rêves. Tocto qui nage dans une mer

bleue et plate, couverte d’écailles, se mouvant comme un serpent, et

la Vierge Marie donnant naissance par la bouche à tous les bébés du

monde, qui s’avancent comme des insectes.

Il est réveillé par Ortiz, Ortiz et son odeur infecte, qui murmure à

son oreille :

— De l’or. Je crois que j’ai en n trouvé l’or. Viens vite.

L’adrénaline envahit de Soto, son cœur s’emballe et panique, ses

membres reprennent vie. Il se lève aussi vite qu’il peut, se démène

pour en ler ses vêtements, tout est trop long.

— Où ? veut-il savoir. Où l’as-tu trouvé ?

Ortiz porte un doigt à ses lèvres.

— Qu’ils ne t’entendent pas. Ils risqueraient de le déplacer à

nouveau.

De Soto suit Ortiz hors de la maison, dans la nuit froide et sans

lune, marchant d’un pas vif mais aussi silencieux que possible. Ils devaient le cacher depuis le début, dans tous les villages. Toujours si

proches de l’or, sans jamais le savoir.

Ortiz le conduit de l’autre côté de la palissade et en aval de la

rivière. Ils doivent traverser l’eau glaciale, le courant vif. Il

s’accroche à l’épaule d’Ortiz dans l’obscurité, son éclaireur.

Ils gravissent une côte sur l’autre versant et pénètrent dans une

forêt.

— C’est encore loin ? murmure de Soto.

— Plus très loin. Ne fais aucun bruit. Ils le cachent dans une petite

maison construite par ici.

Une maison d’or, o erte au roi, et lui qui prend sa part du butin.

Marquis, et bien plus encore.

Le trajet est di cile, pas de sentier clair, de Soto trébuche. Pas de

lune, pas d’étoiles, pas de torche. Le monde, d’un froid et d’une

noirceur inimaginable.

Mais il aperçoit en n de la lumière, ils s’en approchent, c’est une

de ces maisons recouvertes de terre et d’écorce, le feu est visible

derrière la porte. De Soto se hâte, repousse Ortiz sur le côté pour

ouvrir la porte.

À l’intérieur se trouvent de nombreux indigènes, leurs lourdes

peaux de bêtes abandonnées au sol. Tatoués et presque nus.

Hommes et femmes, au moins une vingtaine. De Soto cherche l’or

autour de lui, des co res entiers, ou des pépites éparses, des éclats

de pierre aux veines scintillantes.

— Ortiz, lance-t-il en n. Où est l’or ?

Mais quand il se retourne, Ortiz a disparu, la porte est fermée, et

voilà qu’il comprend.

— Ortiz ! hurle-t-il, mais on lui empoigne la tête par-derrière et

on le jette au sol, brutalement, il a le sou e coupé.

Tant de mains lui arrachent ses vêtements et il est nu, puis ils

marquent une pause. Ils reculent tous et attendent, il ignore quoi. Il

est recroquevillé sur le anc, il voudrait être n’importe où ailleurs.

Un marmonnement rauque, d’autres qui le rejoignent, qui forment

une mélopée, un chant funèbre. Il les observe, tous ont levé les

mains, et il sait qu’il va être sacri é par le peuple le plus barbare qui

soit, en retard de plusieurs millénaires. Il ne sera pas di érent d’un

animal égorgé sur une pierre.

— Marie mère de Dieu, dit-il. Aie pitié de moi. Dieu et ton ls

tout-puissant, ayez pitié de moi. Sauvez-moi de ces païens.

Un homme s’approche et agite une branche incandescente devant

lui. Il marmonne dans cette langue étranglée et sou e la fumée.

Puis il se redresse et, d’un seul geste, balaye presque toutes les

ammes dans l’âtre, ne laissant qu’une ne couche de braises.

D’autres hommes empoignent de Soto par les poignets, puis par

les chevilles et ils le soulèvent, ainsi écartelé, les yeux vers le trou

du toit. Ils le portent au-dessus de l’âtre. Il ressent aussitôt la chaleur

dans le bas de son dos et ses fesses, puis ils l’abaissent encore et il

sait qu’il s’apprête à sou rir comme Ortiz a sou ert, et il hurle,

avant même que la douleur soit insoutenable, un cri de peur, puis la

véritable douleur arrive, elle lui coupe le sou e, bien plus terrible

qu’il ne l’aurait imaginée.

De Soto pousse des cris aigus et il supplie, mais il sait qu’ils ne

comprennent pas un traître mot de ce qu’il dit. Il insulte et maudit

Ortiz mais il ne parvient plus à former de pensées ou de paroles

claires. Il n’y a plus que la douleur, sa peau plus épaisse qu’il ne

l’aurait pensé, dotée de couches successives, chacune à vif.

Ils le posent sur les braises, sa chair bouillonne et fond, puis ils le

soulèvent à nouveau, le tournent et lui jettent de l’eau froide qui

semble brûler davantage. Face contre terre, et il éprouve à présent

un tourment di érent, humiliant, tandis qu’ils le violent tour à tour

par-derrière, mais il s’en moque car il n’est plus sur les braises, cette

douleur bien moins intense que la brûlure du feu. Le sol tangue sous

lui, le sang lui monte à la tête et ils lui jettent encore de l’eau froide

sur le corps et il reprend connaissance pour tout sentir à nouveau.

Un homme lui présente une massue pour qu’il en voie le large

manche, puis il la sent qui le viole et le déchire, enfoncée à une

profondeur improbable, ses entrailles déchiquetées, et il sait qu’il est

mutilé, à présent, que son corps ne guérira pas, qu’il ne s’en

remettra jamais, qu’on ne pourra pas le sauver, et il les déteste tous,

il veut tous les brûler, tous jusqu’au dernier de ces sales indigènes,

dans toute La Florida, mais il défaille une fois encore, et on lui

plonge la tête dans un seau d’eau glaciale.

— Arrêtez ! crie-t-il. Tuez-moi !

Mais ils refusent. Ils retirent la massue et le retournent sur le dos.

Ils lui écartent les bras et les jambes, une femme s’agenouille entre

ses jambes avec un couteau. Une nouvelle douleur ardente qui

s’ajoute à toutes les autres, aucune ne peut plus être localisée, une chaleur plus que tout, et il s’entend pousser des cris aigus,

interminables, mais on lui fourre bientôt ses couilles dans la bouche.

Il ne peut que regarder en silence tandis qu’ils le toisent avec haine,

qu’ils entonnent chants et mélopées, qu’ils dansent au-dessus de lui,

silhouettes fantomatiques, nues, sombres, démons des pires

cauchemars. Les femmes qui lui crachent dessus, qui pissent sur son

corps et le piétinent en dansant, frappant sa tête de leurs pieds.

Un homme le prend dans ses bras, comme une mère venue le

sauver, mais du sang coule désormais dans ses yeux et l’aveugle. On

détache lentement son scalp. Une brûlure qui surpasse toutes les

autres brûlures.

De l’eau froide jetée à son visage, et il voit à nouveau, plusieurs

tambours et des danses, il les entend, une époque avant que les

humains deviennent humains, une époque où les humains étaient

des animaux, et voilà qu’une femme s’agenouille à nouveau entre

ses jambes avec un couteau, et cette fois, elle lui ouvre le ventre,

elle soulève ses entrailles palpitantes et les lui enroule autour du cou

comme un épais collier de perles.

L’eau n’a plus aucun e et, son corps n’est plus qu’une immense

brûlure, il ne peut plus parler, peut-être qu’il ne peut plus respirer

non plus, il sait que tout va se terminer maintenant, qu’ils seront

bien oués car tout ce qu’il a commis ne pourra jamais être vengé

en une seule nuit, et cette pensée l’enchante. Tous ceux qu’il a tués

et torturés et violés à travers ces contrées, tout ceci est bien plus

considérable et restera à jamais plus considérable.

Une hache qui lui tranche une jambe, à présent, secouant son

corps tout entier. D’autres haches, et tout est ni.

Ils repartent ensuite avec Ortiz jusqu’à la palissade. Aucune

sentinelle en poste, la nuit trop froide. Ortiz se déplace le plus

silencieusement possible pour sortir une ou deux épées à la fois, ou

des arbalètes, ou des piques. Ils brandissent ces armes étranges, puis

les reposent à terre et ramassent leurs massues de guerre. C’est un

petit groupe. Ils ne pourront pas gagner. Il leur faudrait abattre

chacun trente Espagnols. Mais ils vont en tuer autant qu’ils peuvent.

— Usunhiyi, dit Ortiz. On se reverra à Usunhiyi.

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ILS marchent à nouveau vers l’est, toujours l’est, en direction du

 

soleil, et ils rattrapent bientôt Kana’ti et son petit chien. Il paraît

surpris de les voir.

— Vous êtes encore là ? demande-t-il.

— Oui, répond l’Enfant Sauvage. On ne renonce jamais.

— C’est vrai, admet Kana’ti. C’est comme se battre contre l’eau.

— Alors ne te bats pas.

— Que vous ont fait les rôtisseurs ?

— Ils nous ont invités dans leur hutte commune et ne nous ont

fait aucun mal.

— C’est une façon étrange de raconter l’histoire, constate le

garçon. Ce qui s’est vraiment passé, c’est que j’ai trouvé ma Selu,

une femme de leur village. Je comprends maintenant ce que tu as

perdu. Mais c’est pire pour moi car je ne l’aurai jamais, pas même

pour une seule nuit. Mon frère m’a dit que je n’aurai que lui.

— J’ignore ce que tu auras ou non, dit Kana’ti.

— Père étrange, qui ne sait rien de ce qu’il a créé, dit le garçon.

Mais Kana’ti a déjà repris sa marche, le chien dans son sillage. Il

se dirige vers la contrée du soleil, il avance vite, et cette fois,

l’Enfant Sauvage n’use d’aucune magie et les frères perdent du

terrain.

— Il n’y a plus que nous deux ? demande le garçon.

— Oui.

— Et où allons-nous ?

— Jusqu’à la contrée du soleil, et encore au-delà.

Le garçon tente de faire demi-tour et de marcher dans l’autre

direction, vers l’ouest. Mais son frère aîné rit.

— Tu crois que c’est aussi simple que ça ?

Et le garçon tourne à nouveau les talons pour suivre son frère.

Ils marchent longtemps, d’innombrables journées, des années,

toujours en direction de l’est, et ils créent de nouvelles terres

jusqu’aux con ns du monde, là où se lève le soleil. Ils se postent

près de ce rebord et observent le ciel qui tombe, toute cette masse

qui dégringole, le fracas de sa chute en contrebas, et ils attendent la

nuit entière pour le voir se lever à nouveau, sans savoir si ce sera le

cas, mais il se relève, et à l’aube, ils l’escaladent pour traverser et

atteindre l’autre côté.

Là, ils trouvent Kana’ti et Selu qui les accueillent près du feu.

— Asseyez-vous, dit Selu. Venez manger.

L’endroit ressemble à leur ancienne maison, la même hutte, la

forêt et la rivière et le foyer, identiques. Sa mère, aussi belle que

dans ses souvenirs, qui lui adresse un sourire, et même à l’Enfant

Sauvage, tout est pardonné, comme s’il ne s’était jamais rien passé.

— Comment puis-je croire en tout ceci ? demande le garçon. Quel

genre de magie est-ce là ?

— C’est la réalité, dit Kana’ti. Tu n’es pas un être humain. Tu as

été créé seulement pour comprendre ce que c’était, que d’être humain, ce que l’on éprouve à se savoir mortel, à connaître la perte.

Le garçon contemple ses mains et ses bras. Ils semblent réels. Mais

il vient d’escalader le ciel et de passer de l’autre côté, ce que

n’auraient jamais pu faire les rôtisseurs ou le peuple du maïs.

— Pourquoi ? demande-t-il.

— Tu les aideras. Parfois, tu les aideras.

Et c’est la vérité, le garçon le sait. Mais il se sent piégé.

— Vous auriez pu me l’expliquer. Vous ne m’avez jamais rien

expliqué.

— Nous t’avons dit tout ce qu’il y avait à dire.

Sa mère lui sourit, impossible de se sentir furieux car il est si

heureux de la revoir, elle lui a tant manqué. Il passe les bras autour

d’elle, il l’enlace comme il l’a fait pendant son agonie, il a le

sentiment que tous ses souhaits sont exaucés en même temps. Mais

il se souvient soudain de la jeune lle du village.

— J’en ai trouvé une qui me plaisait, lui dit-il. Et mon frère l’a

tuée d’un coup d’éclair, et pas seulement elle, mais tous les membres

de son village, jusqu’au dernier, il n’a épargné personne.

— Tu peux rester avec nous un moment, dit sa mère, mais tu

devras ensuite aller vivre à Usunhiyi.

— Je croyais que c’était ici, Usunhiyi, dit le garçon.

— Non. Ce n’est pas un endroit où aurait pu venir la jeune lle.

— Je ne veux pas être seul.

— Tu n’es pas seul, tu éprouves seulement ce qu’ils éprouvent

quand ils sont seuls.

— C’est terrible.

— Oui.

Le garçon mange la viande de cerf qu’on lui o re, la première

viande depuis très longtemps, et la bouillie de maïs que sa mère a

préparée, il revient à la vie facile qui lui manquait, mais il

comprend désormais qu’une existence éternellement immuable est

vide de sens, et qu’il connaît l’insatisfaction à présent qu’il a été

presque humain.

Ce lieu semble réel, la terre aussi solide que celle qu’il a arpentée

avant, l’air identique, le chant des oiseaux libérés dans la montagne,

le bruissement de la rivière pareille au sou e du vent, toujours

présent en fond sonore, et le vent lui-même, qui coule comme une

rivière, haut dans les arbres, en vagues et déferlements. Il ignore

comment cela peut exister de l’autre côté du ciel, au-delà des

con ns du monde.

L’Enfant Sauvage semble heureux pour la première fois, calme, il

n’est plus rejeté, on l’invite avec autant de chaleur que son frère. Le

garçon ne sait toujours pas qui il est, ni pourquoi, et peut-être que

cela n’a plus d’importance. C’est avec lui qu’il passera son existence

jusqu’à ce que les quatre cordes du monde se rompent et que tout

retombe dans la mer. C’est quelque chose qu’il devra comprendre et

apprendre à accepter.

Ils restent huit jours avec Kana’ti et Selu, les jours les plus faciles

de toute sa vie, rien n’est plus perturbé, rien n’est perdu. Selu et

Kana’ti chantent des mélopées sur chaque élément du monde, ils les

enseignent à leurs ls a n qu’ils les partagent avec d’autres. Ce qui

est curieux, en revanche, c’est qu’il n’y a pas de nuit. La trajectoire du soleil visible en permanence dans les deux directions, et la

température invariable, toujours identique, aucune feuille ne tombe,

aucune pluie, mais la rivière toujours gorgée d’eau.

— D’où vient-elle ? demande le garçon. La rivière.

— Oh, tu as remarqué.

— Oui.

— C’est vrai qu’elle vient de nulle part et ne va nulle part.

— C’est bien ce qu’il me semblait.

— C’est pour cette raison que tu as vécu là, a n de connaître le

poids du monde.

— Mais je ne pourrai plus jamais y retourner ?

— Non.

Le garçon éprouve un sentiment de perte bien plus intense que

personne n’éprouvera jamais après lui. La pluie, le vent, les feuilles

mortes, toutes les formes de la mort, il ne connaîtra plus jamais cela.

L’eau qui est tombée et qui coule. Un jour, comme un moment

jamais répété, qui ne se produit qu’une seule fois.

— Tout me manque, dit-il.

— Oui, à nous aussi, dit Kana’ti.

Les huit jours sont l’unique indice du temps qui passe, identi és

même en l’absence de nuit, une mesure dé nie qui dicte tout,

toujours un compte en huit, car le huit est la perfection, il peut être

divisé à l’in ni, il symbolisera à jamais l’équilibre.

Le garçon et son frère attendent le moment de partir, attendent les

dernières paroles, mais il n’y en a pas, les instructions déjà livrées à

travers les chants. Kana’ti et Selu leur adressent un simple sourire, ne les touchent pas, ont déjà disparu, et les garçons tournent les

talons, ils voudraient franchir à nouveau le ciel qui vient de se lever,

ils voudraient toucher la terre une fois encore, mais ils ne peuvent

marcher que de ce côté-ci de l’arche, la trajectoire de la nuit, un lieu

éternellement plongé dans la pénombre, et inconnu d’en bas.

La roche nue, un granit blanc, rugueux sous la plante de leurs

pieds, dessinant une courbe qui semble descendre à l’in ni, et ils la

parcourent sans parler, ils marchent plus loin que les corps peuvent

marcher, ils dépassent la terre en contrebas, baissent les yeux vers

les montagnes, les vallées, les rivières, tout ce qu’ils ne pourront

plus jamais toucher, d’une extrémité du monde à l’autre, un périple

de plusieurs années jusqu’à ce qu’en n, ils rattrapent le soleil qui

descend en dessous d’eux. Une boule de feu d’un rouge profond qui

s’éteint le long d’une falaise sculptée, presque étou é mais soudain

libéré par des mains invisibles qui le replacent sur sa trajectoire

derrière l’arche, puis qui repasse au-dessus des garçons, si brûlant

qu’ils auraient été pulvérisés s’ils avaient été créés dans une matière

in ammable.

Ils suivent la courbe de granit plus bas, plus pentue, ils

apprennent à marcher penchés en arrière, puis s’asseyent et se

laissent glisser lentement jusqu’à un lieu dépourvu de clarté. Comme

un trou d’eau dans une rivière, un tourbillon qui aspire la lumière,

l’emprisonne, chaque jour incapable de capturer le soleil, gardant à

jamais son royaume dans l’obscurité.

— Usunhiyi, dit le garçon.

— Oui.

— Pourquoi ne peut-on pas avoir de lumière ?

— La lumière va me manquer, dit l’Enfant Sauvage. Rien que ta

voix et la mienne, et quoi d’autre ?

Ils descendent encore dans une région sans fond, ils regardent la

lumière faner au-dessus d’eux jusqu’à ce qu’elle ne soit plus qu’un

lavis de couleur au loin. Le garçon ne distingue plus le visage de son

frère.

— Dis quelque chose, mon frère. N’importe quoi. Ne me laisse pas

sans rien.

— Nous avons tout ce que nous avions déjà, avant, répond

l’Enfant Sauvage. Nous nous avons, nous-mêmes, comme avant,

nous n’avions rien d’autre que ça.

— Si, nous avions le monde, avant. Nous avions Selu et Kana’ti,

ou du moins, je les avais, moi.

— Tu ne les as jamais eus.

Aucun parfum, ici, les sens con squés : ni vue, ni toucher, à

l’exception de ses pieds contre la roche, ni goût car il n’y a pas de

nourriture, impossible désormais de jouer à l’humain. Plus qu’un

seul sens, l’ouïe, rien d’autre.

— C’est la seule chose qui me reste, dit le garçon tout haut, pour

entendre le son de sa voix et s’assurer qu’elle aussi n’a pas été

con squée. Ma voix. Rien d’autre.

Mais son frère ne répond pas.

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