La contrée osbcure

David Vann · Chapitre 1 sur 3 · partie 11/14

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La contrée osbcure

La Contrée obscure

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 14 parties.

systématiquement.

— Je ne comprends pas ce que tu cherches, dit-il pour nir.

Puis il aperçoit un bol jaune foncé, une pierre assez large et ronde

pour que l’on puisse manger dedans, aussi grande que ses deux

mains, et bosselée mais pas trop épaisse. Il la brandit, dorée dans la

lumière, et son frère acquiesce, puis ils reviennent sur la berge.

— Il faudra être prudent, conseille l’Enfant Sauvage. Elle risque de

se briser facilement.

La pierre est cristalline, des nuages blancs la traversent, des veines

pareilles à des éclairs mais continus, immobiles et scellés dans le

jaune laiteux et profond.

— Je pourrais admirer cette pierre éternellement, dit le garçon.

— Oui, tout est contenu dans cette pierre. Tu as trouvé la bonne.

Une surface des plus étranges, comme si le garçon pouvait tomber

dedans à l’in ni, sans jamais atteindre le fond, et pourtant quand il

la touche, sa main ne s’y enfonce pas.

L’Enfant Sauvage entreprend de la façonner doucement avec sa

hache de pierre, la même qu’il a utilisée pour tuer leur mère. Il ne

frappe pas fort, juste assez pour en sculpter la surface, puis il essuie

la poussière. Des centaines de petits coups pour l’a ner, pour lui

donner davantage l’apparence d’une assiette ou d’un plat.

— C’est ainsi que sont créés les orages au Galunlati, avance le

garçon.

— Non, rétorque son frère. C’est pour un jeu. On fait rouler cette

pierre, puis on envoie nos lances pour voir laquelle se plante le plus

près.

— Pourquoi va-t-on jouer ?

— On ne va pas jouer. Je vais faire rouler la pierre pour découvrir

dans quelle direction Kana’ti est parti.

— Et pourquoi ça fonctionnerait ? demande le garçon, mais bien

sûr, son frère ne répond pas.

Il ne répond jamais aux questions importantes.

L’Enfant Sauvage continue de tailler le disque pour le rendre

parfait, peu profond, mince au centre, des bordures plus larges, su samment équilibré pour éviter qu’il ne tombe sur le côté. Le

garçon plonge le regard dans ces nuages qui parcourent la surface,

dans ces innombrables journées estivales qui dé lent. Même la

poussière qui s’accroche encore à la pierre ne ressemble à rien qu’il

connaisse, une roche qui peut se changer en lumière.

— Ce doit être un morceau de l’arche, dit le garçon. Le coléoptère

d’eau n’a trouvé que de la vase, alors c’est forcément tombé d’en

haut.

Son frère refuse de parler, concentré sur sa tâche, et quand il a

terminé le lendemain, il brandit le disque dans le soleil et ils voient

la lumière qui le traverse, un deuxième orbe translucide pour

éclairer le ciel.

— Tu as créé quelque chose de beau, dit le garçon.

L’Enfant Sauvage se met à courir vers l’ouest, vers Usunhiyi, la

contrée obscure. Il se baisse et lance la pierre pour qu’elle roule sur

le sol de la forêt. On dirait qu’elle ne ralentit pas, mais qu’au

contraire, elle prend de la vitesse et disparaît rapidement.

— Tu connais plus de mystères que Kana’ti et Selu, dit le garçon.

— Attends qu’elle revienne. Si elle ne revient pas, c’est qu’elle

avancera à côté de Kana’ti.

Ils patientent toute la journée, se prélassent au bord de la rivière,

étendus sur de larges rochers où ils se chau ent au soleil comme des

lézards car la saison est bien avancée et il fait plus froid. Ils mangent

des épis de maïs crus, comme ils en ont désormais coutume, et le

garçon se languit du goût de la viande, de la bouillie de maïs, des haricots que Selu préparait. C’était une vie parfaite, facile et

idyllique, détruite par son frère.

La réserve de maïs diminue, et ils n’ont rien fait pour se préparer

à l’hiver. Pas de bois fendu et empilé pour le feu, pas de viande mise

à saler, pas de réserve de maïs ou de haricots. Ils vivent comme si

l’hiver ne viendra jamais, que la n du monde n’approchait pas, le

garçon est allongé sur le dos au soleil, il attend. Sa vie a été trop

facile, il n’a jamais appris à travailler.

L’Enfant Sauvage s’est à nouveau changé en eau, il a repris sa

forme véritable, il fait désormais partie de la rivière. Il pourrait être

n’importe où.

Mais alors que le soleil se couche, le garçon entend des

craquements de brindilles dans la forêt et le disque arrive à toute

vitesse, et l’Enfant Sauvage surgit de l’eau, reprend forme humaine

juste à temps pour s’élancer et le rattraper à une main, comme si la

pierre revenait naturellement dans cette main, que sa place était là.

— Kana’ti n’est pas à Usunhiyi, annonce l’Enfant Sauvage.

Le garçon est encore abasourdi de la rapidité avec laquelle son

frère a repris forme humaine, son visage et son torse émergeant de

l’eau, et aussitôt ses jambes lancées en pleine course. Une forme

familière, irrésistible.

L’Enfant Sauvage marche alors vers le sud et le garçon le suit. Ils

descendent la forêt pentue jusqu’à ce que l’Enfant Sauvage trouve

une rangée d’arbres, un espace à découvert pour le disque. Il

s’arrête, brandit la pierre dans une main, puis il se met à courir et la lance une fois encore au ras du sol. Un orbe doré qui rebondit et

prend de la vitesse et disparaît encore, un deuxième soleil plus pâle.

— On doit encore attendre ? demande le garçon.

— Oui.

— Et si on ne retrouve pas mon père ?

— Notre père, corrige son frère.

Et il ne dit pas ce qu’il adviendra s’ils ne retrouvent pas Kana’ti. Il

semble certain d’y parvenir.

Ils patientent jusqu’à la n de la journée, ils préparent un petit feu

pour se réchau er et faire griller leur maïs.

— Combien de temps faudra-t-il attendre ? demande le garçon.

— Jusqu’à ce que nous sachions.

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LE lendemain, de Soto fait venir Añasco pour s’entretenir avec ses

o ciers. Un repas de viande de cerf e lochée dans une bouillie de

maïs, agrémentée de mûres. Añasco est encore a amé, même après

avoir mangé hier. Il a l’impression qu’il restera a amé toute sa vie.

Il engou re la nourriture et se ressert.

— C’est ça, Añasco, dit de Soto. Prends des forces car une tâche

importante t’attend. Nous cherchons leur chef depuis un moment,

Capa , sans réussir à le trouver. Il n’accepte aucun cadeau ni

aucune invitation. Il n’a pas la décence de nous livrer son peuple en

esclavage. Alors nous nous réjouissons de voir revenir notre grand

explorateur. Il ne te faudra certainement pas longtemps pour mettre

la main sur lui.

Añasco est excédé. Mais l’idée de remonter en selle et de quitter

cet endroit lui plaît.

— Alors ? demande de Soto.

Añasco ne dit rien. Il ne parlera peut-être plus jamais à de Soto.

Mais il découvre, alors qu’il s’apprête à prendre la route avec ses

hommes, que de Soto sait parfaitement où se trouve Capa , qu’il

l’envoie juste pour s’amuser. Il ordonne à ses soldats d’aller se

recoucher.

— Dormez et oubliez où vous êtes.

De Soto se charge lui-même d’aller capturer Capa avec sa troupe.

— Ne le tuez pas, prévient-il. On a besoin de lui.

Ils s’enfoncent à cheval dans la forêt qui semble s’épaissir de

manière déraisonnable.

— On ne pourrait jamais s’attendre à ça, dans une forêt

espagnole, commente de Soto.

Chaque arbre est couvert de végétation, étranglé. Le sol est

détrempé, l’entrée d’un nouveau marécage. Il déteste les marécages

plus que n’importe quel autre paysage.

Les cavaliers et les fantassins s’engagent sur un sentier très étroit,

à peine assez large pour donner passage à deux hommes ou un

cheval.

— Gardez les chevaux à l’arrière, dit de Soto. Armures et

boucliers à l’avant, avec les haches.

— Comme Calderón, fait remarquer un de ses hommes.

— Rien à voir avec Calderón, rétorque de Soto.

— Mais c’est ce qu’il a fait.

En voyant le visage de son supérieur, l’homme se tait.

Les soldats équipés des meilleures armures ouvrent la marche

deux par deux, leurs boucliers brandis côte à côte. Les èches

pleuvent.

Puis les barricades, d’épais rondins attachés en travers du chemin.

Les hommes les détruisent à coups de hache tandis que les

hallebardiers défendent. Les Apalachees, plus forts et plus rapides et

plus courageux, mais sans armures, équipés de simples massues qui

ne peuvent rivaliser contre l’acier. Ils sont nus, n’arborant que leurs tatouages, leur pagne et l’ocre rougeâtre qu’ils ont étalé sur leur

corps. Leurs cheveux noués en chignon au sommet de leur crâne et

ornés de plumes colorées. Les hallebardes transpercent et mutilent,

les barricades sont détruites et les Espagnols en armure enjambent

les cadavres des indigènes.

Tous les Apalachees sont prêts à mourir pour leur chef. Aucun ne

prend la fuite. À chaque barricade, ils combattent, hurlant et agitant

leurs massues, puis sont réduits en charpie.

Capa ordonne en n à ses guerriers de cesser le combat.

De Soto avance, passe devant ses soldats maculés de sang. Les

Apalachees sont agenouillés dans la boue.

— Que disent-ils ? demande de Soto à Ortiz.

— Ils nous demandent de les tuer, eux, et d’épargner leur chef. Ils

nous supplient de les tuer. Ce n’est pas vraiment la même chose

avec tes hommes. Tu imagines le moindre de tes soldats supplier

d’être tué pour te laisser la vie sauve en échange ?

De Soto se ge et dévisage Ortiz.

— Quoi ? demande Ortiz. Est-ce que le moindre de tes soldats

demanderait à mourir pour toi ? Parce que n’importe quel guerrier

apalachee mourrait pour son chef. Il est comme un dieu.

— Emmenez le chef, ordonne de Soto à ses hommes.

Mais avant que les soldats aient le temps de l’atteindre, le chef est

soulevé par ses hommes sur une litière, ce qui n’est pas chose aisée

car Capa est énorme, obèse.

— Qu’est-ce que ça signi e ? interroge de Soto.

— C’est ton prisonnier, explique Ortiz. Ils le porteront à Anhayca.

Ses pieds ne peuvent pas toucher le sol. Nous sommes des gens

ordinaires. Il ne peut pas partager le même monde que nous, la

même terre que nous. Il est originaire d’un royaume di érent.

— Je pense surtout qu’il est trop gras pour marcher, rétorque

de Soto. Mais si ça permet de le faire venir jusqu’à nous, alors ça

m’est égal.

Ils ressortent du marécage et de la forêt, leur chef maintenu loin

au-dessus du sol et des cadavres de ses hommes massacrés, ils

l’emmènent à Anhayca où de Soto l’autorise à loger dans une

maison et à manger copieusement, dans l’espoir d’obtenir son aide.

Cette nuit-là, loin de diminuer, les cris et les railleries

s’intensi ent. Personne ne trouve le sommeil. Et au matin, un

Espagnol qui s’éloigne pour uriner est scalpé vivant et retourne au

pas de course dans le campement, aveuglé par son propre sang. Il

trébuche et s’a ale lourdement, puis se relève, bras tendus et

gémissant, à l’agonie, le spectacle le plus e rayant que les soldats

ont jamais vu. Personne n’ose le toucher. Les hommes reculent.

— Seigneur Jésus, dit de Soto. Abrégez ses sou rances, que

quelqu’un l’abatte.

— Non, dit Ortiz. Il survivra, comme moi.

Et Ortiz est le seul à aider l’homme, il l’empoigne par les épaules

et le conduit à une maison où il pourra s’allonger. Il demande à des

esclaves indigènes de préparer un onguent à base de plantes qu’ils

étalent sur sa plaie.

Cette nuit encore, d’autres cris et d’autres railleries, et des èches.

Au matin, de Soto se rend auprès de Capa avec Ortiz, Moscoso et

Gallegos. Le chef n’a qu’une petite maison mais ses guerriers y ont

installé une sorte d’estrade en bois, pareille à un trône, et Capa y

est assis, l’apparence calme d’un dieu suralimenté, ensommeillé. En

contrebas, tous ses hommes sont agenouillés, le dos droit.

De Soto ne fanfaronne pas comme à son habitude, curieusement

intimidé par la prestance du chef. Il s’installe sur un rondin face à

lui, à une dizaine de pas, et envoie Ortiz en avant.

— Explique-lui qu’il faut arrêter les attaques. Il faut qu’il ordonne

à ses hommes d’arrêter. Sinon, on brûlera ses terres, ses récoltes, et

on le tuera.

Alors qu’Ortiz s’approche du chef, ses gardes se lèvent et Ortiz

s’immobilise.

— C’est ridicule, lâche de Soto. C’est lui, notre prisonnier.

— Mais si on fait un faux-pas, ils sont prêts à périr et à nous

emporter avec eux.

— Ils n’ont pas d’armes.

— Ils se battront à mains nues, jusqu’à la mort. Je te préviens

simplement.

— Pourquoi tous les peuples du Nouveau Monde sont-ils

invariablement cinglés ? interroge de Soto. Pourquoi ne peuvent-ils

pas avoir un peu de jugeote, au moins certains ? Vénérer le soleil, se

sacri er les uns les autres, penser que son chef ne peut pas fouler le

même sol qu’eux. A-t-on été un jour aussi fous ? Avant les Grecs de

l’Antiquité, ou même encore avant ?

— Nous sommes toujours aussi fous, et nous le serons à jamais,

répond Ortiz. Une vierge qui donne naissance au ls de Dieu, trois

entités qui n’en font qu’une, la prédestination et le libre arbitre, nos

rois de droit divin, le jugement par le feu, le jugement par les armes,

comme si Dieu décidait de tout.

— D’accord, d’accord, tranche de Soto. J’interroge la mauvaise

personne. J’avais oublié. Si tu ne nous étais pas utile ici, tu aurais

été brûlé vif pour hérésie depuis longtemps.

Ortiz marque une pause.

— Et tu en serais vraiment capable. Alors même que j’ai déjà été

supplicié.

— Contente-toi de convaincre ces pendejos de cesser leurs

attaques. Il faut qu’on puisse dormir.

Ortiz s’agenouille et avance à quatre pattes. Il ne lève pas les yeux

vers Capa , il xe le sol.

— C’est ridicule, commente Gallegos. Nous avons traversé l’océan

depuis l’Espagne pour ramper devant eux ?

Ortiz s’adresse à voix basse au chef, qui garde les yeux rivés droit

devant lui quand il répond, ne s’adressant à personne en particulier,

comme si de Soto et les autres n’étaient pas là.

Toujours à genoux, Ortiz fait demi-tour, puis il se lève et revient

auprès de de Soto.

— Il dit qu’on ne peut pas détruire ses terres. Qu’elles

retourneront dans l’eau à la n du monde.

— Ses récoltes peuvent brûler.

— Je crois que tu ne comprends pas, aucune destruction dans

cette vie-là ne leur importe, car ils raisonnent sur une période bien

plus longue. Tu peux brûler le maïs mais il repoussera l’année

suivante. Et il dit aussi que tu ne peux pas le tuer.

— Il ne porte pas d’armure. N’importe qui pourrait le tuer en un

clin d’œil, si tant est qu’on arrive à trancher dans sa graisse pour

atteindre sa chair.

— Il a rme être un dieu, et qu’il ne peut pas être tué.

Moscoso rit.

— Il est doué. Il sait très bien qu’on ne peut pas le tuer car on a

besoin de lui. On con rme en quelque sorte que c’est un dieu.

De Soto est écœuré.

— Débrouille-toi pour que les attaques cessent. Je refuse de

ramper devant un sale indigène gras qui se fait passer pour un dieu.

Ortiz retourne vers Capa à genoux et parle encore, les yeux

toujours rivés au sol. Mais de Soto toise Capa , l’examine, refuse

d’obéir aux règles de ces fous. Capa a un large torse et semble

incapable de marcher.

— Demande-lui combien de temps il peut courir, intervient

de Soto.

— Quoi ? fait Ortiz.

— Combien de jours. Combien de jours peut-il courir sans

s’arrêter ?

Ortiz pose la question et le chef s’exprime à nouveau sans

regarder personne en particulier, s’adressant à l’air autour de lui.

— Ses pieds ne touchent pas le sol quand il court, dit Ortiz.

De Soto reni e.

— Bien sûr. Pourquoi ne l’ai-je pas deviné ?

Capa est impassible. Il poursuit sa conversation avec Ortiz qui se

recroqueville.

Capa a tiré ses cheveux noirs en chignon comme les autres, porte

les mêmes plumes colorées, vertes et jaunes et bleues. On ne

devinerait pas nécessairement qu’il est le chef, sauf à considérer son

imposante carrure. Il arbore une sorte de bracelet en gri es d’ours et

d’étranges tatouages inintelligibles.

Ortiz revient en n.

— Il dit que son peuple ne croira aucun messager. Ils ne croiront

que s’ils l’entendent parler, lui. Ils doivent le voir en personne.

— Bien sûr, lâche de Soto. Il faut toujours qu’ils préparent une

évasion ou une embuscade.

— Admets aussi que tu n’arrêtes pas d’enlever leurs chefs, leurs

lles, leurs femmes, et ainsi de suite.

— Je te demanderais bien dans quel camp tu es, mais je le sais

déjà.

— Il dit qu’il ira vers le sud avec tes hommes et qu’il parlera à son

peuple.

— D’accord, convient de Soto. Très bien.

Le lendemain matin, on soulève la litière de Capa , un dieu-

oiseau avec ses plumes, entouré de ses hommes. Devant lui, des

cavaliers espagnols armés de lances, et des fantassins à leur suite.

Tous les Espagnols regardent partir le cortège.

— On dirait qu’on est leurs serviteurs, remarque Moscoso. Comme

si on était sa garde rapprochée.

— Les apparences n’ont aucune importance, dit de Soto.

— Peut-être que si, rétorque Moscoso.

Ortiz se met en selle avec les chevaliers. Il s’attend à être tué

pendant ce voyage et s’en moque. Il baisse le regard vers sa peau

doublement brûlée, ammes et soleil, et songe qu’un dieu-soleil est

la plus logique des divinités. Il voudrait courir sans que ses pieds

touchent le sol. L’extase que cela provoquerait, le sentiment de

s’envoler, la liberté. Il essaie de se laisser soulever par le soleil qui

lui brûle le cuir chevelu. Il entonne une mélopée que lui a enseignée

Mocozo, rien à voir avec les chansons espagnoles, pas inventée mais

découverte, naturelle, comme un gémissement, un appel, un besoin.

— Arrête ça, ordonne un chevalier.

— Oui, ajoute un autre. On dirait un chant de mort.

— Je suis mort, dit Ortiz. C’est tout à fait vrai.

— Arrête ça, répète le premier.

Mais Ortiz ne s’arrête pas. Il chevauche les yeux fermés, le visage

tourné vers le soleil, il voit le rouge écarlate de la paroi de ses

paupières et il chante plus fort, il se laisse transporter par la

mélopée. Il écarte les bras comme des ailes et se che de ce que

penseront les autres. Et son cheval poursuit sa route d’un pas pesant,

dans le sillage des autres. C’est une sorte de révélation, cette prise

de conscience que tout suit son cours même si l’on ne suit plus le

mouvement soi-même.

À midi, ils atteignent le point de rendez-vous et y trouvent une

douzaine d’hommes de Capa . Ils se plantent, sans crainte, face aux

chevaliers espagnols qui s’écartent et laissent passer la litière de

Capa .

Ils s’expriment alors, Ortiz écoute et essaie de comprendre.

— Alors ? demande le capitaine des chevaliers.

— Je crois qu’il leur a demandé de faire venir les chefs qui lui

sont soumis pour leur délivrer un message important demain.

Les Espagnols campent donc avec leurs prisonniers pour la nuit.

Ils postent des sentinelles tout autour de Capa et de ses guerriers.

Ortiz dort plus loin. Monter la garde ne relève pas de sa

responsabilité, et il n’est jamais inquiet de se faire attaquer. Il est

connu de tous, on le considère comme trop étrange pour être tué.

Dans les deux camps, personne n’ose le toucher. Il le sait.

Il se réveille, tiré du sommeil par un bruit ou une prémonition. Et

ce qu’il voit, c’est que les sentinelles, fatiguées, se sont endormies,

toutes sans exception. Capa est emporté sur sa litière, un oiseau

nocturne qui s’échappe. La forêt regorge de membres de sa tribu.

Ortiz les voit massés là, par douzaines. Ils pourraient abattre tous les

Espagnols. Mais ils s’éclipsent simplement avec leur chef et Ortiz se

rendort.

Au matin, le capitaine est au comble de la fureur. De son poing

gantelé de métal, il bat ses sentinelles. Ensanglantées et

recroquevillées. Il sait que les soldats se sont endormis.

Depuis la forêt, les hommes de Capa leur hurlent un message.

— Que disent-ils ? demandent le capitaine à Ortiz.

— C’est clair, non ? Tous ces cris de joie et ces rires. Ils parlent de

nos petites bites fripées et de notre absence de testicules.

— Quand on rentrera auprès de de Soto, tu me laisseras parler et

tu ne diras rien du tout.

— D’accord. Je m’en che complètement.

À leur arrivée, de Soto déjeune, toujours en train de manger.

Œufs de caille, des douzaines dans un panier en osier, cuits à la

vapeur. Il les engou re l’un après l’autre, entre deux bouchées de

purée de tubercules baignant dans une sauce à la laitance de truite.

Un plat où s’entrecroisent les éléments, qui permet de pro ter des

béné ces de l’air et de l’eau, et des services de la terre. Il penche la

tête de côté pour essayer de voir derrière le capitaine et ses troupes.

— Où avez-vous mis le chef ? demande-t-il.

— Le chef a été emporté pendant la nuit par des êtres semblables

à des humains, mais dotés d’ailes immenses, répond le capitaine.

Des battements sourds, une chaleur torride, l’air autour de nous est

devenu irrespirable. On a été projetés à terre et quand on s’est

relevés, il avait disparu, quelque part dans le ciel avec tous ses

hommes.

De Soto toise Ortiz.

— Ça ressemble à une de tes manigances.

— Je dormais, rétorque Ortiz. Je n’ai rien vu. J’étais plus loin

sous les arbres.

— Évidemment. Sans surveiller le chef, souhaitant en secret qu’il

s’évade.

— J’ai fait ce qu’on m’avait demandé, a rme Ortiz. J’ai traduit.

Je n’étais pas chargé de monter la garde.

De Soto se lève, plus gros, à présent, et il regarde ses œufs de

caille. Ils vont refroidir. Mais il contourne la table jusqu’au

capitaine, et passe devant les rangées de soldats. Il marche, les bras

dans le dos.

— On a tous vu Capa , nit-il par dire. Il était étrange. C’est peut-

être vrai qu’il venait d’un autre monde. C’est peut-être vrai que les

démons l’ont emporté. Il y a tant de choses qu’on ignore. Les

indigènes ici semblent tous être des sorciers. Chacun de nous a vu

des indices qui l’indiquent.

Ortiz sourit. Il savoure chaque instant.

— Nous devons tous prier, continue de Soto. Prions Dieu qu’il

nous protège dans cette sainte aventure menée en son nom, et au

nom du roi. Amen.

La courte messe est dite, et de Soto retourne à son repas. Les

hommes du capitaine sourient de s’en être tirés à si bon compte.

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L’ENFANT Sauvage contemple les ammes comme s’il pouvait y

 

déceler la réponse. De petites spirales s’élèvent des bûches comme

les premières eurs de feu qui ont consumé les loups au bord du

marécage. Des yeux de lumière, des disques jaunes qui apparaissent

et disparaissent. Tout est illisible pour le garçon mais que voit son

frère aîné ?

Quand le disque de pierre revient, le garçon dort. Il se réveille,

bien que le bruit ne soit pas fort. Il sent sa présence, curieusement,

et l’Enfant Sauvage est déjà debout, la main tendue pour l’attraper.

— Kana’ti n’est pas dans les terres du sud.

Il passe devant la hutte et traverse la rivière dans l’obscurité,

marche vers le nord en direction des contrées froides, empruntant la

même direction que les gens venus chercher le maïs. Le garçon le

suit dans la pénombre, distingue son frère aîné en brefs éclats de

lumière dans le clair de lune, créé puis défait, comme les yeux dans

les ammes.

L’Enfant Sauvage se remet à courir, rien qu’un moment, mais si

vite, et le disque est lâché une fois encore dans la forêt, il disparaît,

sachant étrangement qu’il doit chercher leur père. La pierre, aussi

déterminée qu’un loup, à l’a ût. Le monde entier animé, si même

une pierre peut prendre vie.

Ils dorment encore et se réveillent à la lumière du jour, boivent

l’eau de la rivière et mangent du maïs, puis attendent. Une longue

journée à s’interroger sur le sens des choses, pourquoi tout se met en

mouvement. Sur les origines, aussi, comment tout a été créé. Le

garçon ne sait rien car il ne trouve pas l’élément de départ : le

coléoptère d’eau ? Mais celui-ci a attendu longtemps au Galunlati

avec tant d’autres créatures. Le Galunlati, alors, mais l’arche créée

avant. Le monde au-delà de l’arche, une idée qui n’a pas pu exister

sans l’arche elle-même, mais l’arche a été dessinée par le soleil, et le

soleil n’était pas encore créé, il n’avait pas encore été installé dans

sa course dé nitive. Le soleil est arrivé après le coléoptère d’eau.

Rien n’est arrivé en premier, et rien n’est clair. Pourquoi l’Enfant

Sauvage est-il apparu, et a-t-il été créé par le garçon, ou bien est-ce

lui qui a créé le garçon. Et où niront-ils ?

Le soir, le disque de pierre revient et le garçon ignore jusqu’où il a

voyagé. Aussi loin que les gens au maïs, ou bien jusqu’au bout du

monde, ou seulement à quelques heures de marche dans la forêt ?

La pierre ne parle pas.

L’Enfant Sauvage ne semble pas s’en préoccuper. Il se contente de

récupérer le disque, se dirige vers la contrée du soleil, le dos tourné

au coucher de soleil.

— Poursuis le soleil, ordonne-t-il alors qu’il s’apprête à lancer la

pierre.

— Le soleil est de l’autre côté, fait remarquer le garçon. Si tu veux

vraiment qu’elle le poursuive.

— Il se lèvera de ce côté-ci.

— Oui, mais comment ? Comment peut-il tomber là-bas et se

relever de l’autre côté ?

— Il décrit un demi-cercle au-dessus de l’arche, la nuit.

— Mais c’est plus haut que le ciel, le disque ne peut pas grimper

jusque-là. Et pourquoi ne voit-on pas le soleil remonter pour

franchir l’arche ?

— Tu veux savoir où est notre maison, dit l’Enfant Sauvage. Et où

on est censés être. Mais on ne le sait pas encore.

Le garçon se demande si c’est vrai qu’il s’interroge sur leur

maison. Il pensait n’avoir posé qu’une question sur le soleil.

Comment est-il possible que des pensées cachent d’autres pensées ?

Qui les a cachées, et pourquoi ?

L’Enfant Sauvage lance le disque, qui accélère dans la lumière

déclinante, qui part en quête de nouveauté et fuit ce qu’il

pourchasse.

Le garçon s’allonge sur une couche d’aiguilles de pin moelleuse,

ordonne à son esprit de se taire. S’adressant à son intérieur comme

s’il s’agissait d’une autre personne. Il veut dormir, il veut pouvoir

oublier, ne plus avoir à se préoccuper de rien, mais le sommeil se

fait capricieux depuis qu’il a tué sa mère. Des heures durant, il

scrute les arbres et les étoiles au-dessus, éparpillées par le chien

gigantesque, et le sommeil est comme une créature que le garçon ne

peut pas rattraper. On le trouve seulement si on n’a pas envie de le

trouver, si on n’y ré échit pas. Dès qu’on y ré échit ou qu’on le

cherche, il s’éloigne.

— Pourquoi tu ne dors jamais ? demande-t-il à son frère aîné.

Mais l’Enfant Sauvage ne répond pas. Il peut se changer en eau ou

en plume d’oiseau, ou peut-être est-il même capable de prendre

d’autres formes. Le garçon est limité à cet unique corps, piégé, et à

cet esprit qui peut voler en éclats, dissimuler, lui refuser ce dont il a

besoin, sans jamais avancer.

La nuit la plus longue, chaque instant éveillé, le sou e lourd et le

corps fatigué mais l’esprit grand ouvert, des pensées plus

nombreuses que les grains de maïs répandus par le chien géant.

C’est ce que le garçon apprécie le moins.

Au matin, le disque n’est pas revenu.

— Notre père est dans la contrée du soleil, annonce l’Enfant

Sauvage.

Le soleil s’est levé, comme pour con rmer ses propos.

— Mais à quelle distance ? demande le garçon. Et comment

pourra-t-on le retrouver ?

— Le disque nous guidera.

— Mais il a disparu.

— Le disque est un chien, un petit chien qui marche aux côtés de

Kana’ti. Et si nous allons là-bas, nous trouverons le chien.

Rien n’est logique aux yeux du garçon, surtout pas son frère. Son

frère, plus mystérieux que l’arche.

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DE SOTO ne retrouve pas Capa et le harcèlement nocturne continue.

 

Un jour sur deux, un Espagnol est scalpé et démembré. Les esclaves

indigènes au campement meurent, eux aussi, nus, de lourdes chaînes

aux chevilles, aux poignets et au cou, dormant sur le sol froid et

humide de l’hiver, à regarder les Espagnols festoyer, oubliés et

a amés.

De Soto attend Maldonado, parti avec cinquante hommes à bord

des deux navires après le retour d’Añasco. Il est chargé de trouver

un port plus profond et de revenir avant deux mois.

Quand il rentre en n, il a quatre jours de retard.

— On a failli partir sans toi, lui annonce de Soto. Pourquoi

personne ne peut-il obéir à mes ordres ? Il faut que nous allions à

Co tachequi pour chercher l’or.

— J’ai trouvé un port, dit Maldonado. Mieux qu’on l’imaginait.

Une eau profonde, près du rivage, à l’abri du vent d’où qu’il vienne,

bien assez vaste pour toute une otte, et un village indigène pas

loin, baptisé Ochuse.

Les hommes de Maldonado poussent un indigène enchaîné.

— On en a capturé un à Ochuse. Il pourra nous guider. Et il faut

absolument que tu voie les fourrures.

Ses hommes apportent un monceau de peaux tannées, leur douce

fourrure épaisse et somptueuse.

De Soto est ravi.

— Le premier produit de vraie valeur à renvoyer chez nous.

— Sans oublier l’or, précise Añasco.

De Soto aimerait le tuer mais il ne peut rien faire.

Il est désormais libre de marcher sur Co tachequi, à la rencontre

de la reine dorée de Yupaha, mais il ordonne d’abord à Maldonado

de voguer jusqu’à Cuba pour y chercher des provisions et des

navires supplémentaires.

— Raconte à mon épouse tout ce qui s’est passé, lui dit-il. Et

ramène Gomez Arias avec toi. Ce pendejo n’est jamais revenu. Je

ferai route vers le nord-est, puis vers l’ouest, et je te retrouverai à

Ochuse à l’été ou à l’automne. Si tu ne nous y trouves pas, longe la

côte jusqu’à ce que tu nous voies.

De Soto quitte Anhayca avec son armée le 3 mars 1540,

emportant autant de maïs que les chevaux et les hommes peuvent

porter car ils ont été prévenus qu’ils allaient devoir parcourir des

contrées sans nourriture. De Soto éprouve une profonde tristesse à

l’idée de quitter tous ces festins. C’est à Anhayca qu’il a goûté la

meilleure cuisine de sa vie, du poisson et des baies si succulents, de

la viande de cerf à volonté, des oiseaux, des champignons, une

variété qu’il a peu de chances de trouver ailleurs, il le sait.

Ils avancent entre les pins nus, leurs troncs immenses et très

espacés qui s’étirent loin au-dessus du sol sablonneux où rien d’autre

ne pousse que du pâturin. Les tortues creusent profond dans le sol, les piverts creusent dans les pins, toutes les autres créatures se sont

enfuies. Ni cerf ni ours, pas de délicieuse graisse d’ours pour

agrémenter le maïs. Pas de dindon, quelques cailles. Même les

écureuils se font rares. Les hommes progressent en regardant le vide

autour d’eux, puis ne regardant plus que le sol en attendant que

cesse leur marche.

Le seul point positif, c’est qu’aucun indigène ne vit dans les

parages. Aucune èche ne fend l’air. Pas de railleries la nuit. Un

sommeil plus facile.

Malheureusement, ce sont les serpents qui vivent dans les parages,

et les araignées, et les scorpions, et les fourmis, et toutes les autres

bêtes immondes et rampantes. Les hommes dorment en groupes

serrés, personne ne s’aventure loin, à l’exception d’Ortiz. Même les

serpents semblent avoir peur de lui.

La seule interruption dans cette forêt de pins nus, c’est une forêt

marécageuse aux lianes et aux cannes si épaisses qu’elle est

impossible à traverser.

— Un enfer bordé d’un autre enfer, dit de Soto.

Au bout de cinq jours, ils atteignent une rivière.

— Elle est large, commente de Soto.

Cristobal Mosquera, leur champion de lancer de pierres, fait un

pas en avant et les hommes prennent les paris. De Soto, éternel

optimiste, parie qu’il touchera la rive opposée.

Cristobal n’est ni costaud, ni épais. Il est dégingandé dans son

collant, son pantalon rouge bou ant et sa chemise. Il retire sa

chemise et son maillot de corps, torse nu, la peau pâle comparée à celle de son visage qui est si tanné que sa moustache noire en est

presque invisible. Il a des tétons minuscules, deux petits points

roses. Ses bras sont longs et ns.

Cristobal passe un certain temps à trouver un caillou convenable,

pataugeant le long de la rive comme un échassier cherchant sa

pitance. Il jette en n son dévolu sur un galet en forme d’œuf,

marron clair. Puis il fait dix pas en arrière et ferme les yeux, levant

la pierre comme une o rande.

Ce qui se passe ensuite est si rapide, presque imperceptible à l’œil

nu. Un brusque mouvement de rotation en avant, son bras qui

fouette l’air comme un serpent, puis le caillou projeté tandis que

Cristobal s’arrête en dérapant au bord de la rivière.

Tous contemplent l’envol au-dessus de l’eau vive et profonde.

Même ceux qui ont parié contre sentent cet élan qui les attire vers la

berge opposée. Hélas, le galet tombe dans l’eau avec un bruit sourd

et une éclaboussure que nul ne peut ignorer ni contester.

Au lieu d’envoyer les soldats et les chevaux sur des pierres

volantes, ils décident de construire encore une piragua merdique, et

Gallegos dirige à nouveau les manœuvres. Longue et étroite, un fond

plat et des côtés rectilignes, assemblée aussi vite que possible. Ils

sont retardés à cause des planches. Les scier prend toujours du

temps.

D’autres cherchent un moyen de tirer l’embarcation d’une rive à

l’autre dans le courant puissant. Ils ont beaucoup de chaînes

d’esclaves inutilisées, puisque la presque totalité d’entre eux sont

morts, aussi relient-ils les chaînes entre elles à l’aide de crochets.

Quand la barque est prête, elle est mise à l’eau, les chaînes dans

son sillage, les hommes ramant de toutes leurs forces en direction de

la rive opposée. L’embarcation, pareille à l’aiguille d’une boussole

en pleine tempête, sa trajectoire erratique, mais ils atteignent la

berge d’en face et tournent la proue vers l’amont. Ils attachent les

chaînes à la proue.

Ils tentent de tirer la piragua dans le courant à l’aide des chaînes

mais la pression de l’eau est trop forte et les chaînes se brisent.

— Ce bateau n’a rien d’un esclave, dit de Soto. (Il se tient sur la

rive avec Ortiz et les quelques guides qui leur restent, ainsi que les

deux garçons, Marcos et Perico.) Un nouveau dieu à vénérer pour

votre peuple, peut-être.

Les hommes entortillent des cordes pour faire des haussières et ils

parviennent ainsi à tirer l’embarcation d’une rive à l’autre,

permettant aux hommes et aux provisions de traverser. Ils

entraînent les chevaux par l’encolure à côté de la barque. Maintes

protestations des montures, nages a olées.

Le 10 mars, ils ont en n traversé et montent leur campement

entre les pins. Le lendemain, ils grimpent sur des collines boisées.

— Magni que ! s’exclame de Soto, même si la plupart des arbres

sont nus. Plus de pins ! Et nous avons pris de l’altitude, j’en ai le

vertige.

Les hommes rient.

— On a dû gravir aussi haut qu’un navire, dit Gallegos.

— La plus haute montagne de La Florida.

Le lendemain, ils découvrent un village qui, d’après les deux

garçons, fait partie du territoire de Capachequi. Di cile de savoir si

c’est la même chose que Co tachequi. Abandonné, tous les habitants

réfugiés dans les marécages, mais de la nourriture en abondance.

— J’aime le fait qu’ils nous laissent toujours de quoi manger, dit

de Soto. C’est très aimable.

Mais à mesure qu’ils avancent, il commence à se sentir frustré. Il

aperçoit des villages inatteignables au-delà des marécages envahis

d’arbres qui parviennent à pousser dans l’eau, il ignore comment.

— Il faut traverser quelque part, dit-il, et ses hommes trouvent

en n un endroit qui ne semble pas aussi horrible que le reste.

Ils pataugent, les chevaux ont de l’eau jusqu’au ventre, et le

marécage semble grandir à mesure qu’ils s’y enfoncent.

— L’œuvre du diable, dit de Soto. La rive d’en face n’était pas si

loin quand on a commencé. Je sais très bien ce que j’ai vu.

Les hommes acquiescent.

— Tout a changé, a rme Moscoso. Je pourrais le jurer.

— Il risque d’ouvrir des gou res sous nos pieds, dit Gallegos, et il

éperonne son cheval pour accélérer.

Les hommes sont e rayés, à présent, se hâtent dans les eaux

marécageuses, craignant d’être aspirés d’un instant à l’autre dans un

abysse.

— Le ciel tombe aussi, dit Ortiz, feignant la terreur. L’obscurité

s’installe bien plus vite.

Les hommes jettent de rapides coups d’œil vers le ciel et Ortiz

sourit.

— J’entends une respiration, hurle-t-il. Vous entendez ça ?

Les hommes foncent dans l’eau, paniqués. Une horrible tête

démoniaque à proximité, sa gueule immense ouverte.

Ortiz aimerait rire mais cela mettrait n à son divertissement. Le

trajet est long. Le soleil se couche et la pénombre s’installe, et les

hommes peinent dans l’eau.

— J’ai cru percevoir un mouvement, dit Ortiz. Dans l’eau derrière

nous. Quelque chose de gros. Vous avez senti une vague ?

Mais il se met à rire. C’est plus fort que lui.

— Tu connaîtras la colère divine, lui crie Gallegos. Tu sentiras la

puissance de sa furie, et il n’y aura aucune clémence. Et je veux être

là pour voir ça.

— C’est déjà arrivé, rétorque Ortiz. Sur le bûcher. Tu penses qu’il

peut y avoir pire que ça ? Et pourtant, je suis encore là. Dieu est

faible.

— Hérétique, lance Gallegos.

— Hérétique, répètent d’autres hommes.

Ortiz se tait alors. S’ils sont assez nombreux à le traiter

d’hérétique, il risque à nouveau le bûcher. Il n’y a peut-être pas de

dieu, mais il n’y a pas non plus pénurie de fous.

Ils atteignent un village dans l’obscurité. Une mosaïque de ponts

étroits comme une toile d’araignée entourant un tertre et la maison

du chef. Les côtés trop pentus pour être gravis, mais de Soto lance

son cheval au galop sur la côte en terre et l’escalier en bois à l’avant.

— Dieu du soleil ! s’exclame-t-il. Vous pouvez désormais me

vénérer, moi le dieu du soleil, chevauchant chaque jour à travers le ciel !

Quelques soldats rient, pas beaucoup. De Soto est aussi fou

qu’Ortiz, mais ils ne peuvent rien dire car il est marquis et

gouverneur et tout le reste. Impossible de comprendre désormais

comment ils ont pu se retrouver dans un endroit pareil, à suivre cet

homme.

Ils se dispersent à travers le village, s’installent dans les maisons

rondes, inspectent les lieux en quête de serpents et d’araignées. Tous

les indigènes ont disparu, cachés dans les marécages, et ils ne les

raillent pas pendant la nuit. Aucun bruit, aucun signe de vie à

l’exception des maisons et des ponts dans cet étrange habitat au

beau milieu d’un marais.

— Pourquoi vivre ici ? Personne ne pourra jamais me l’expliquer,

commente de Soto.

Il mange de l’alligator rôti fourré au maïs, un plat à la fois mou et

sec, sans les délicieuses sauces qu’il a connues avant, comme si toute

imagination culinaire était morte au contact du marécage.

Le garçon, Marcos, a rme que le village est situé sur une voie de

commerce mais il semble si perdu et reculé. Avec ses petits feux

éparpillés çà et là, leurs re ets dans l’eau, et les arbres qui se

penchent au-dessus du marais et laissent pendre de longues barbes

de mousse, l’endroit semble étrangement magique, mais il est

surtout infesté de moustiques.

Le 12 mars, de Soto missionne des hommes pour trouver de quoi

améliorer la cuisine.

— Leurs mortiers pour le maïs. Et leurs réserves d’huile. Et du

poisson séché, de la viande de cerf ou des baies, peu importe, bien

qu’il n’y ait rien de goûteux par ici, je le crains.

Cinq hommes s’en chargent et ils découvrent d’autres maisons,

non loin de là.

— Il y a quelqu’un, annonce le capitaine. On nous épie.

Cinq indigènes sortent de la forêt, armés de leurs arcs.

— Il y en a d’autres derrière les arbres, dit le capitaine. Mais ils en

envoient cinq pour que le combat soit équitable.

— Ils sont trop stupides, mon frère, rétorque un soldat. C’est la

seule raison pour laquelle on est encore en vie.

Les Espagnols avancent avec leurs armures, leurs épées et leurs

boucliers. Les indigènes ne portent presque rien, ils viennent les

huer et les railler. Dès qu’une épée fend l’air, ils font un bond de

côté ou en arrière. Ils ne tirent aucune èche car ce serait trop facile

contre des fantassins. Ils manient plutôt leurs arcs comme des

massues. Ils se liguent contre le capitaine, le désarment, brisent son

bouclier puis le frappent au front jusqu’à mettre à nu l’os de son

crâne.

Un Espagnol prend la fuite, ils le laissent partir, un lâche. Ils

rouent de coups les trois autres soldats, lâchant des ululements

aigus, enthousiastes. Ils en tuent un et épargnent les autres, blessés

et rampant. Quand ils entendent les chevaux approcher, ils

s’éclipsent dans le marécage.

Après cet épisode, les Espagnols se montrent plus prudents. Tout

le monde attend que Lobillo émette un commentaire mais il garde le silence.

Ils poursuivent leur avancée le long de la rivière et arrivent à un

lac plein de poissons délicieux. Puis d’autres traversées de cours

d’eau au l des jours suivants, des ponts à construire qui

s’e ondrent les uns après les autres, un labeur frustrant. Ils arrivent

le 23 mars dans le village de Toa, un lieu comme ils n’en ont encore

jamais vu. Les maisons n’y sont plus rondes ni faites de poteaux

courbés. Elles ont la structure de maisons ordinaires, des toits de

cannes entrecroisées. Les poteries y sont plus ra nées, décorées, et

les indigènes qu’ils entraperçoivent entre les arbres portent des

vêtements de tissu blanc, avec des airs de Gitans.

— On approche, remarque de Soto. Voyez les richesses, la

sophistication manifeste.

— Ils font leurs maisons en bois et en canne, dit Añasco. Et de la

poterie en argile. Tu essaies de nous faire croire que l’argile et la

canne sont aussi précieuses que l’or ?

— Il y aura de l’or. Nous n’en sommes plus très loin.

— Oui, on en trouvera à Ocale. Il y en aura là-bas. Et chez les

Apalachees.

— Nous partons demain pour Yupaha.

— Mon frère, dit Moscoso. Je m’inquiète pour les vivres. Nous

avons déjà failli mourir de faim. Je ne vois aucune nourriture dans

cette contrée.

De Soto se sent trahi, Moscoso qui se joint à Añasco pour se

plaindre.

L’armée installe son campement, ils dînent de maïs séché,

déprimant, mais de Soto a une idée.

Alors que les hommes vont se coucher, de Soto se dresse à côté du

feu et s’adresse à eux.

— Rodrigo Rangel ! s’écrie-t-il. Rassemble quarante cavaliers.

Nous partons maintenant et nous chevaucherons toute la nuit. Car

nous sommes très proches de l’or.

Un cri de joie parmi les hommes. Ils veulent tellement y croire,

encore et toujours.

De Soto monte en selle. Il emmène avec lui le jeune Perico.

Et ils chevauchent toute la nuit, et toute la journée suivante, et

encore la nuit d’après, trente-cinq heures durant. Ils n’ont pas dormi

depuis trente-cinq heures car ils ont pris la route en n de journée.

Ils atteignent un des villages d’Ichisi après avoir franchi une large

rivière, en nageant parfois, exténués. Le village est situé sur une île.

Les indigènes complètement pris au dépourvu, sans la moindre idée

de l’existence des Espagnols. Ils ont mis à cuire du cerf et du dindon

sur un barbacoa, ils cuisinent comme s’ils attendaient des invités, et

les hommes de Rangel engloutissent tout.

— C’est Jeudi Saint, fait remarquer l’un des hommes, hésitant,

mais les autres l’ignorent et continuent à déchiqueter la viande.

De Soto prend la maison du chef et une de ses femmes. Il est si

épuisé qu’il peine à garder les yeux ouverts, alors il s’allonge

simplement sur elle pour l’empêcher de s’échapper, et il s’endort.

Mais Rangel le réveille.

— On n’est pas en sécurité ici, dit-il. On est sur une île. Il vaudrait

mieux rentrer.

— Tout ira bien, murmure de Soto.

Rangel insiste, et de Soto est contraint de se lever, de patauger et

de nager dans la rivière sur le chemin du retour.

— Quel confort ici, dit de Soto quand ils arrivent. Quel bonheur

de dormir à même le sol et de ne rien manger. Brillante idée.

Mais Perico a pu au moins discuter avec les indigènes qu’ils ont

capturés.

— Vous voyez, lâche de Soto. On approche. Ils parlent sa langue,

ici. Envoyez l’un d’eux auprès du chef pour le prévenir de notre

arrivée et lui expliquer qu’on ne fait que passer, en chemin vers

Yupaha.

Ils marchent vers le nord, le long de la berge ouest de la rivière

mais ils se heurtent à de nouveaux marécages. Ils envoient les

chevaux et leurs selles. Ils semblent un instant couler mais

parviennent à traverser. Et les hommes avancent sur un large rondin

ottant sur l’eau.

Benito Fernandez glisse dans les ots sombres et tout le monde

rit. Mais il ne remonte pas à la surface.

— Son armure ! hurle Rodrigo. Aidez-le !

Ils essaient de le repêcher mais personne ne veut se noyer, et l’eau

est profonde à cet endroit, si bien que Benito est dé nitivement

perdu.

— La Florida, dit Rodrigo. Toujours à nous attendre au tournant.

De Soto n’émet aucun commentaire.

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ILS prennent du maïs, leurs arcs, leurs couteaux et quelques èches.

Les haches en pierre sont trop lourdes. La hutte, la tombe de sa

mère, le foyer, la rivière, la forêt qui constituaient son foyer, les

cadavres du peuple loup, tout ceci est bien trop lourd pour être

emporté. Sa mère qui observe leur départ, contemplant pour

l’éternité la contrée du soleil où sont partis son époux et ses garçons.

La forêt est d’abord familière, et les collines, mais les collines se

font plus nombreuses, les forêts plus denses, et une vallée les prend

parfois par surprise. Les feuilles des arbres sont plus larges, les

oiseaux chantent davantage.

— Tous les oiseaux qui se sont échappés, dit le garçon. Ils sont

venus ici. On trouvera peut-être un cerf.

Son frère aîné qui marche vite, sûr de lui, guidé par une force

invisible, et le garçon peine à tenir la cadence. Ils crapahutent toute

la journée, sans jamais s’arrêter sauf pour boire l’eau de petits

ruisseaux, avançant toujours même en mangeant leur maïs.

— Je pense que tu es le temps, et tout ce qui sera, dit le garçon.

Je pense que tu n’es pas une personne, mais seulement ce qui va se

passer.

— Continue à ré échir, petit frère, dit l’Enfant Sauvage sans

regarder en arrière, sans s’arrêter.

Le soleil se couche sur Usunhiyi où il se lèvera aussi,

curieusement, et se cachera derrière l’arche pour revenir au-dessus

d’eux. L’Enfant Sauvage ne ralentit pas, il se déplace toujours aussi

lestement dans la forêt obscure.

— On ne va pas dormir ? demande le garçon.

— Non.

— Il est trop loin devant nous, même si on ne dort pas.

— Trois jours.

— Tu vois, tu es le temps. Tu n’es que le temps, jamais hésitant.

— Je suis de chair et d’os.

— Et d’eau, ou d’air.

— Parfois, seulement.

— Et une volonté de détruire. Cet aspect-là ne s’accorde pas avec

le temps, ou peut-être que si.

L’Enfant Sauvage ne dit rien. Le son pesant de ses pieds dans les

feuilles mortes, les arbres presque nus, à présent, l’hiver qui

approche, les étoiles visibles.

La nuit plus froide, le garçon voit son sou e comme une fumée

qui s’élève à la lueur des étoiles. Puis la lune se lève vite, elle se

presse, elle aussi, et que pourchasse-t-elle ?

— La lune suit son propre cours, dit le garçon.

Mais aucune réponse. Son frère court presque.

La lune plus énorme que les nuits précédentes. Au centre, ce qui

ressemble à la bouche d’un serpent, un garçon assis à l’intérieur.

Mais les arbres lui bloquent la vue, rien que de brefs aperçus,

frustrants.

Les jambes du garçon qui se raidissent, rêvant de se reposer, mais

les jambes de l’Enfant Sauvage sont faites d’une autre matière.

— Tu mens, au sujet de la chair, dit-il à son frère aîné. Tu es fait

de tout, sauf de chair.

Ils semblent voler dans la pénombre, les arbres dé lant si vite, et

le garçon ne sait pas exactement s’il s’agit d’un enchantement. Ils se

déplacent peut-être bien plus vite qu’il n’est naturellement possible,

et ses pieds ne touchent peut-être plus le sol.

Mais aux premières lueurs de l’aube, bleues, puis plus pâles, le

monde redevient solide, il voit désormais que les pieds de son frère

touchent la terre, y laissent des empreintes, creusées dans le anc de

la montagne, et tout semble réel. Des feuilles d’un rouge éclatant

dans la forêt, incandescentes, d’autres aussi dorées que le disque,

quelques-unes encore vertes. Une forêt bien plus belle qu’il n’en

avait encore jamais vue, qui les enveloppe, et le soleil qui s’in ltre

partout, une pluie de lumière au-dessus d’eux.

Ils boivent encore l’eau froide et limpide d’un ruisseau, son lit

contenant des couleurs dorées, des veines blanches comme des

nuages. Ils mangent leurs derniers grains de maïs, puis se remettent

à courir. Le garçon n’arrive pas à croire que ses jambes puissent

encore se mouvoir, mais c’est pourtant le cas.

 

Il leur faut trois jours pour rejoindre Kana’ti, comme l’avait annoncé

son frère, et un petit chien marche à ses côtés, une pierre étrange

capable de prendre d’autres formes.

— Vous êtes la destruction incarnée, dit Kana’ti. Tout ce qu’il y a

de plus mauvais. Et voilà que vous êtes venus ici ?

— Oui, dit l’Enfant Sauvage. Nous sommes des hommes. Nous

faisons ce que nous avons prévu de faire.

— Vous allez plutôt tout défaire, rétorque Kana’ti. Mieux vaudrait

que les hommes ne prévoient jamais rien.

— Alors pourquoi auraient-ils été créés ? demande le garçon à son

père.

— Pour connaître la perte.

— Non, dit l’Enfant Sauvage.

— J’étais sûr que tu répondrais ça, lâche Kana’ti.

Le garçon comprend clairement que c’est là la di érence. Kana’ti

a raison. Le garçon ressentira chaque perte, et l’Enfant Sauvage ne

ressentira rien, à part la manière dont on l’a rejeté au

commencement.

— Ce petit chien m’a trouvé il y a quatre jours, dit Kana’ti. Il reste

toujours à mes côtés et refuse de partir.

— Le chien est en pierre, c’est un disque de jeu, dit le garçon.

— Je vois. Tu es donc sorcier comme ton frère.

— Non. Je ne sais encore rien faire.

— Tu as pourtant tout fait.

— Tu n’arrêtes pas de le répéter, mais c’est faux.

Kana’ti continue d’avancer de sa démarche rapide, qu’ils ont

curieusement réussi à rattraper. Ils ont dû voler, cette nuit. C’est la

seule explication. La magie de son frère, si puissante qu’elle est

invisible.

— Puisque vous êtes ici, autant marcher ensemble, dit Kana’ti.

Mais vous devrez me suivre. Je n’irai pas dans votre direction.

L’Enfant Sauvage a disparu. Parti pendant leur conversation. Le

garçon suit donc son père, toujours à suivre quelqu’un, ils gravissent

encore des collines, d’interminables collines. Son père portant une

peau de bête, armé de son couteau et de son arc.

— Où va-t-on ? demande le garçon, mais évidemment, il ne reçoit

aucune réponse.

Le bruit de leurs pas glissant dans les feuilles mortes et la terre

meuble, imprimant de profondes empreintes dans le anc de la

montagne, et le garçon entend d’autres pas, se retourne et voit son

frère.

— Tu es revenu.

— Je ne suis jamais parti, répond l’Enfant Sauvage.

La colline descend vers un immense marécage et Kana’ti marque

une pause sur la berge, désigne les profondeurs.

— Quelque chose de dangereux là-dedans, dit-il. Gardez bien vos

distances.

— Mais tu sais bien que l’Enfant Sauvage m’y emmènera, proteste

le garçon. Pour la simple raison que tu as dit que c’était dangereux.

Tu sais bien qu’il ne résiste jamais à causer des ennuis. Alors c’est

que tu veux qu’on y aille.

— Non. Je vous avertis seulement.

— C’est faux. Tu m’accuses toujours de tout, alors que je ne fais

rien. Tu montres à l’Enfant Sauvage où aller, et il y va

immanquablement, et je suis toujours obligé de le suivre.

Kana’ti secoue la tête comme si les propos du garçon ne tenaient

pas debout, puis il s’éloigne du marécage en direction d’autres

collines.

— On devrait aller voir ce qu’il y a là-dedans, dit l’Enfant

Sauvage.

— Quelle surprise, dit le garçon. Et si je te répondais non, hein ?

Qu’est-ce qu’on a encore à détruire ?

Mais son frère aîné se contente de sourire, il entre dans l’eau du

marécage et, bien entendu, le garçon lui emboîte le pas.

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LE 25 mars, Jour de l’Annonciation, ils arrivent à un village et

 

de Soto décide de renoncer. Il est épuisé, la terre et l’eau s’étendent

à l’in ni, ils n’ont trouvé aucun indice d’une éventuelle présence

d’or. Il ne peut rien dire à voix haute, alors il prétexte qu’ils

attendront le reste de l’armée. Mais il se demande pourquoi il a

chevauché deux nuits durant, et pourquoi il est venu à La Florida.

Pourquoi n’est-il pas resté en Espagne, ou au Pérou, ou au

Nicaragua, ou à Cuba ? Pourquoi se trouve-t-il dans la contrée la

plus laide et la plus insigni ante qu’il ait jamais vue ?

— C’est le jour où Dieu a baisé avec Marie, dit-il.

En entendant ce blasphème, les hommes gardent le silence. Ortiz

n’est pas là pour en rajouter ou pour l’encourager.

— Plantant sa graine, on ignore comment, derrière une porte

fermée. Vous ne vous êtes jamais demandé comment il avait fait, ni

pourquoi ?

De Soto pose la main sur la femme capturée dans le village

Continuer : partie 12 sur 14