La contrée osbcure
La Contrée obscure
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 14 parties.
insulaire. Elle est plutôt docile, n’a pas essayé de s’échapper.
— Je vais essayer. Je vais emmener cette femme à l’intérieur et
essayer ce tour de passe-passe. Et d’ici neuf mois, à Noël, nous
pourrons célébrer le seul et véritable ls de de Soto, l’Immaculée
Conception.
Un silence absolu parmi les hommes. De Soto se rend compte que
c’est la chose la plus choquante qu’il ait jamais dite. Ses propos sur
les cathédrales à bâtir, les morts levant les bras depuis le sol en
marbre, tout ceci n’avait pas d’importance. Mais débattre pour
savoir comment Dieu a baisé avec Marie sans vraiment la baiser, ça
dépasse les bornes, visiblement.
Il traîne la femme à l’intérieur, franchissant une porte aux
dimensions ridicules, obligé de se pencher en avant, presque jusqu’à
terre, et dans la lumière faible, il la déshabille.
Elle essaie de se protéger en le repoussant et en serrant les
jambes, mais il la frappe jusqu’à ce qu’elle cède et cesse de réagir,
puis il lui écarte les jambes, ne voit pas comment entrer sans
franchir ce portail, et c’est ce qu’il fait, et que Dieu aille au diable.
Au matin, des indigènes apparaissent avec des cadeaux.
— Ils célèbrent l’Immaculée Conception, dit de Soto.
À nouveau, aucune réponse.
Ils sont vêtus d’un tissu blanc ra né.
— Ce sont les hommes de con ance envoyés par le chef d’Ichisi,
dit Perico par l’intermédiaire d’Ortiz.
Ils o rent des peaux de cerfs et des châles nement tissés.
— Ils ont de l’or ? demande de Soto en montrant sa bague. Vous
avez de ça, ici ?
Perico traduit mais les hommes semblent perplexes.
— Ils ont quatre questions à te poser, dit-il à de Soto par
l’intermédiaire d’Ortiz.
— Très bien.
Mais l’absence d’or et de cohérence dans les conversations
l’agacent. Et le fait que ces indigènes se comportent comme des
émissaires de Rome, majestueux et cérémonieux. Leurs vêtements
blancs sont élégants, certes, mais ils n’en demeurent pas moins de
sales indigènes.
— Ils veulent savoir qui vous êtes, d’où vous venez, ce que vous
voulez, et où vous allez.
— Bon, au moins ils raisonnent correctement, dit de Soto. Ce sont
les quatre questions essentielles, après tout. Elles englobent tout.
Les émissaires attendent, visages impassibles.
— Pourquoi se tiennent-ils comme ça, si cérémonieux ? demande
de Soto.
Perico discute un moment avec les hommes, de Soto s’impatiente.
— Ils sont habitués aux visites, dit Ortiz après avoir écouté Perico.
Des grands chefs, au-dessus des autres chefs. Dès que l’un d’eux
vient rendre visite, ils o rent des cadeaux, de la nourriture, ils les
hébergent dans leurs maisons.
— Ils donnent leurs femmes, aussi ?
Perico chuchote avec les hommes.
— C’est envisageable, oui.
— Eh bien, dit de Soto avec un sourire. Dis-leur que je suis
Hernando de Soto, chevalier de l’Ordre de Santiago, et que la pureté
de mon sang a été certi ée.
Perico essaie de traduire, mais de toute évidence, tout ceci n’a
aucun sens pour les hommes.
— Je suis marquis de La Florida, gouverneur de Cuba. Ils sont ici
sur mes terres.
Perico traduit, et de toute évidence cette fois, ses propos ont du
sens. Les hommes échangent des regards. Puis ils adressent à Perico
une autre question.
— Ils demandent d’où vous venez.
— De Castille, loin de l’autre côté de l’océan.
Perico explique après avoir écouté la traduction d’Ortiz, et les
hommes sont impressionnés.
— Je représente le roi d’Espagne, et je suis venu apporter Jésus
Christ.
Perico essaie de leur expliquer. C’est un garçon maigre, debout
devant des hommes qu’il respecte, qui lui sont bien supérieurs, et il
est clairement mal à l’aise en prononçant ces mots.
— Perico a essayé de leur expliquer, dit Ortiz. Ils n’ont jamais
entendu parler de Jésus Christ. On leur a dit que c’était notre Dieu.
— Le ls de notre Dieu.
Perico s’entretient encore avec les hommes.
— Ils demandent pourquoi vous vénérez le ls. Est-ce que son
père est mort, et êtes-vous sûrs que ce n’était pas plutôt son oncle ?
Ortiz, visiblement amusé par cet échange.
— Non, putain, il n’est pas mort, et ce n’était pas son oncle. Je
n’ai pas la patience d’essayer d’expliquer quoi que ce soit à ces
dégénérés. Dites à ces hommes qu’ils ont plusieurs milliers d’années
de retard. Environ cinq ou dix mille ans, à mon avis. Et donc tout
leur paraîtra étrange car ils ne sont encore que des enfants, des bébés nés di ormes, incapables de marcher ou de parler ou de
bouger correctement les mains.
Perico tente de leur expliquer mais les émissaires semblent
furieux.
— Dis-leur qu’ils doivent obéir à l’Église Apostolique de Rome et
au représentant de Dieu, le souverain pontife.
— Désolé, dit Perico à Ortiz. Vous voulez dire que c’est un seul
homme à Rome ?
— Oui.
Perico l’explique aux émissaires.
— Ils demandent à nouveau, vous vénérez le ls d’un dieu encore
vivant, et vous suivez un seul homme à Rome ? Et où est Rome ?
— Arrêtez, ordonne de Soto. Arrêtez d’essayer de leur expliquer.
Ce qu’ils doivent simplement savoir, c’est qu’ils sont désormais les
vassaux du roi, qui est aussi empereur, et s’ils lui obéissent, ils
pourront vivre en paix.
Perico parle encore aux émissaires.
— Ils demandent si le roi ou l’empereur est l’homme qui vit à
Rome ?
De Soto pousse un grondement de frustration. Il ne peut s’en
empêcher. Les émissaires reculent d’un pas à l’unisson, si étrange,
comme s’ils ne faisaient qu’un.
— Non, ce n’est pas l’homme qui vit à Rome. Ce sont deux
hommes di érents.
Perico leur parle encore, puis à Ortiz.
— Ils demandent lequel vous suivez.
— Les deux, dit de Soto. C’est di érent.
De Soto est condamné à vivre parmi les ignorants et les païens
pendant plusieurs jours, avant que l’armée n’arrive. Il pro te des
femmes mais il s’impatiente. Il doit trouver de l’or, ou tout ce qu’il a
fait n’aura servi à rien.
L’armée arrive en n, puis ils partent tous le 29 mars le long de la
berge ouest de la rivière. Il pleut comme si Marie perdait les eaux,
des gouttes si épaisses qu’il n’y a plus d’air dans l’air. Des forêts
marécageuses et des ruisseaux qui semblent soudain gon er quand
ils les traversent, l’armée tout entière presque balayée et noyée.
— Les plaies, dit de Soto. Si vous voyez des sauterelles, nous
retournons aux navires en courant.
Le temps se dégage et leur envoie en guise de cadeau un groupe
de femmes qui émergent de la forêt, vêtues de ce tissu blanc ra né.
Elles apportent du maïs et des oignons. Des hommes approchent
aussi avec des o randes. Aucune èche.
L’armée se repose dans un village où abonde la nourriture. Les
oignons sont délicieux, rôtis avec du poisson.
— Un petit goût d’Anhayca, dit de Soto qui festoie, heureux.
Il décide qu’ils resteront encore un jour pour savourer d’autres
repas et jouir des femmes. Il n’est même pas obligé de les battre.
Elles le laissent simplement faire. Ce n’est pas aussi excitant, mais
c’est plus facile et plus reposant. Il peut s’endormir à leur côté sans
craindre d’avoir la gorge tranchée.
Non loin de ce village, ils sont reçus par des hommes d’Ichisi. Des
douzaines de canoës avançant sur la rivière, des hommes ramant debout comme des gondoliers.
— Arbalètes ! hurle Rangel, et les arbalètes sont chargées, puis
pointées vers leurs cibles.
— Arrêtez ! s’écrie Ortiz. Si vous aviez des yeux, vous auriez vu
qu’ils ne sont pas armés.
C’est vrai. Les hommes debout dans les canoës, élégamment vêtus
d’étoles blanches drapées sur leurs épaules, ne portent ni arcs ni
massues. Ils accostent et font signe aux soldats de grimper à bord.
— Peut-on leur faire con ance ? demande de Soto.
— Oui, répond Ortiz.
Les Espagnols embarquent donc dans les canoës et on les fait
traverser. Tout est si étrange, reçus comme des dieux après avoir été
scalpés et mis en pièces avant d’être suspendus aux arbres, livrés en
pâture aux oiseaux. Impossible d’imaginer que cette La Florida
puisse être la même qu’avant.
Quand de Soto atteint la berge d’en face, il y découvre un chef
borgne.
— C’est peut-être pour ça que vous me recevez avec tant
d’honneurs, plaisante-t-il.
— Comment ça ? demande Perico par l’intermédiaire d’Ortiz.
— Peu importe, rétorque de Soto. Dis-lui simplement qu’on leur
transmet les salutations du roi d’Espagne, au-delà des vastes
étendues d’eau.
Le chef Ichisi fait un long discours. De Soto est planté là dans son
armure, en plein soleil, il ne comprend rien, s’agace. Un village entouré d’eau. Encore un peuple qui vit au milieu d’un marécage.
Leurs maisons sont cubiques et ils ont deux tertres.
Perico essaie de traduire mais de Soto n’écoute pas. Il se
contre che de savoir ce que pense ou dit l’habitant d’un marais. Il
attend d’être escorté jusqu’à une petite maison carrée où on lui
donne une femme. On leur a également prêté quinze porteurs et
beaucoup de vivres.
— Remerciez-le, dit de Soto. Et préparez-moi un bon repas.
Puis il entre dans la maison avec la femme.
Le lendemain, de Soto a une idée. Il fait venir ses prêtres, des
hommes qu’il a l’habitude d’ignorer royalement car ils sont étroits
d’esprit, puis il ordonne aux soldats de Gallegos d’ériger une croix
en bois. Elle est robuste, en planches épaisses, plus grande qu’un
homme, et ils s’appliquent à en poncer les bords, à la rendre jolie.
— Tu as prévu de cruci er leur chef ? demande Ortiz.
— Pourquoi dis-tu une chose pareille ?
— Eh bien, en se basant sur tout ce que tu as déjà fait…
De Soto l’ignore et supervise la n de la construction. Quand ils
ont terminé, il ajoute ses initiales à l’arrière. Puis il la fait porter sur
le plus grand monticule pour qu’elle soit installée au sommet,
solidement enfoncée.
Le chef et ses hommes de con ance sont là. Ils patientent, vêtus
de leurs habits blancs.
— Bénissez la croix, ordonne de Soto, et les prêtres se penchent,
se prosternent et marmonnent et l’aspergent d’eau bénite.
— Nous vous o rons ce magni que présent, dit de Soto au chef et
à ses hommes. Notre Dieu, incarné. Il a envoyé son ls unique se
faire cruci er sur cette croix, il est mort pour nous a n que nous
puissions vivre.
Perico et Ortiz se chargent tous deux de la traduction. Beaucoup
d’échanges et de gesticulations.
— Qu’est-ce qui leur prend si longtemps ? demande en n de Soto.
Ils n’ont qu’à dire merci, c’est tout.
— Ils ont des questions, dit Ortiz.
— J’ai hâte de les entendre.
— Ils demandent si ce n’est pas un signe de faiblesse, que le ls
d’un dieu puisse être cloué à un morceau de bois.
— Non, rétorque de Soto.
— Aurait-il aussi accepté qu’il soit suspendu à un arbre et donné
en pâture aux oiseaux ?
— Oui, dit de Soto. C’est tout l’intérêt. Il nous donne son ls.
Scalpé, taillé en pièces, suspendu en pâture aux oiseaux, ou brûlé
vif, tout ça.
Perico s’adresse encore au chef.
— Pourquoi ? nit par demander Perico à travers Ortiz.
— Parce qu’il prend notre place. Nous méritons d’être cruci és
pour tout le mal que nous avons fait.
Perico explique.
— Le chef trouve ça intéressant, dit Ortiz. Et il veut savoir quel
mal tu as fait.
De Soto ferme les yeux et lève le visage vers le soleil brûlant. Il est
censé convertir tout le monde, il le sait, mais il aimerait que cela se
fasse plus vite. Faire changer un homme d’avis est plus long que de
patauger dans un marécage. Et ces hommes n’ont peut-être même
pas d’avis ni d’esprit. Di cile de savoir ce qu’ils ont dans la tête et
ce qui les di érencie des animaux.
— Je confesse mes péchés aux prêtres, rétorque de Soto. Et à
Dieu. Pas aux autres hommes.
Perico explique et le chef acquiesce.
Puis il s’adresse à ses hommes qui apportent un arbuste, déraciné,
et ils creusent un trou pour le planter au sommet du monticule.
De Soto s’est assis sur une souche qu’on lui a proposée et se
demande quand il pourra inventer une excuse pour prendre congé.
Ils apportent ensuite de nes bandes de peau tannée avec des
crochets en os.
— Ils t’o rent ça, dit Perico. Un arbre pour le ls de votre dieu,
où il pourra être accroché après avoir été démembré.
Ortiz s’escla e.
— Remercie-les, dit-il. C’est très généreux et c’est exactement ce
qu’aurait voulu notre dieu.
— La ferme, Ortiz, lâche de Soto. Dis-leur qu’il n’y a que la croix.
On n’utilise rien d’autre. Et ils doivent adorer notre seigneur Jésus
Christ en s’agenouillant devant cette croix.
De Soto se prosterne devant la croix, penche la tête et se signe.
Perico essaie d’expliquer. Le chef et ses hommes sont perplexes
mais nissent par s’agenouiller devant la croix et marmonnent un peu, et de Soto comprend qu’il n’obtiendra rien de mieux, alors il
décide de s’arrêter là pour aujourd’hui.
— À quelles imbécilités ridicules sommes-nous obligés d’assister
au nom de notre seigneur, dit-il.
De Soto retourne dans la maison et s’allonge à côté d’une des
femmes, la tête sur ses seins. Il essaie de tout oublier.
— Personne ne me comprend, lui dit-il.
Et l’espace d’un étrange instant, très bref, il se languit de son
épouse. Le sentiment s’estompe si vite qu’il a toutes les peines du
monde à s’en souvenir. Mais il a l’impression de l’avoir
véritablement éprouvé.
Au dîner, il essaie à nouveau de s’entretenir avec le chef et ses
hommes de con ance. Ils mangent de la panthère, le gros félin mis à
rôtir sur la broche devant eux, et de Soto se demande comment
aucun de ses soldats n’a été tué par une telle bête. Ils ont été tués
par tout le reste.
— Ça manque de sauce, déclare-t-il. Quelque chose de di érent,
avec des eurs ou des fruits, quelque chose de léger. On ne peut pas
se contenter de faire cuire la viande et de la servir sans
assaisonnement.
Perico explique et le chef répond. Un œil en moins, l’autre
enfoncé dans son orbite, la paupière tombante, trop proche du nez.
Des arcs de miettes propulsées dans les airs alors qu’il parle,
sou ant trop fort.
— Le chef dit que la panthère s’est o erte à nous, qu’elle aurait
pu s’enfuir mais qu’elle est venue ici.
— Mauvais choix pour elle, commente de Soto. Et je parlais de la
cuisine.
Le chef continue de parler, ce qui est agaçant.
— Le chef dit que son peuple nous accueille ici comme des frères
et qu’ils espèrent une longue amitié entre nous.
— On a déjà écouté les discours à notre arrivée, lâche de Soto.
Demande-lui où on peut trouver le plus important de leurs chefs et
les terres les plus riches. Et tu sembles oublier que tu étais censé
nous conduire à Yupaha, Perico.
Perico explique et le chef n’hésite pas, il ne s’entretient pas avec
ses hommes.
— Ocute, dit-il. Ocute.
Et il pointe l’index dans la direction.
— D’autres détails ? demande de Soto.
Perico parle encore avec le chef. Celui-ci lâche un pet, un long
bruit humide, il se cure les dents et lève les yeux vers les étoiles.
Puis il reprend la parole, l’air de s’ennuyer.
— Il dit qu’il y a là-bas le plus grand des chefs, comme tu l’as
demandé. Une terre riche, beaucoup de nourriture.
— De l’or ?
Perico interroge le chef qui sourit et échange des plaisanteries
avec ses hommes.
— Le chef dit qu’il y avait beaucoup d’or, des rivières entières,
mais que c’était trop joli et qu’ils s’en sont lassés, alors ils l’ont
envoyé au-delà de l’arche pour qu’il soit transformé en d’autres
choses plus utiles, comme les cerfs, les femmes, l’eau, le maïs.
— Seul le plus aveugle d’entre les aveugles ne comprendrait pas,
dit Añasco. Combien de fois devras-tu l’entendre ? On ferait mieux
de rentrer. Il n’y a rien ici.
— Il y aura de l’or, a rme de Soto.
— Alors pourquoi n’en portent-ils pas ? demande Añasco. Ces
magni ques châles blancs, le peuple le plus évolué qu’on ait
rencontré jusqu’à présent, et tu ne penses pas que l’or irait à ravir
sur leurs vêtements blancs ?
De Soto mâchonne la panthère fade et songe qu’il avait tort à
propos de la sauce. Pas une saveur légère de fruits ou de eurs, mais
quelque chose de gras et d’épais car la viande est trop sèche.
Ils reprennent leur progression le lendemain, le 2 avril, vers le
nord-est, accompagnés d’un guide et d’un interprète fourni par le
chef. De Soto a rendu les esclaves capturés dans le village insulaire,
un geste de clémence rare. Plusieurs des femmes lui manquent déjà.
C’est une journée de voyage plaisante, pas d’embuscade, les
hommes oublient même qu’ils peuvent être attaqués, bercés par
cette facilité.
Le lendemain, ils arrivent à une rivière et à un camp de pêcheurs,
et ils sont accueillis par des indigènes qui s’entretiennent avec
Perico et Ortiz.
— Ils viennent d’Altamaha, dit Perico. Ils nous o rent de la
nourriture et un endroit pour camper. Et je crois que cette rivière va
vers le soleil, vers le grand océan.
De Soto est ravi. Yupaha semble se rapprocher, et les indigènes
deviennent plus dociles, plus serviables.
— C’est peut-être là-bas qu’était Ayllón, dit Gallegos.
L’embouchure de la rivière.
— Oui, acquiesce Moscoso. C’est possible.
— Demandons à Añasco, dit de Soto. Il saura, lui.
Au matin, les hommes d’Altamaha arrivent en canoës pour aider
l’armée à passer sur l’autre rive.
— Voilà qui me plaît, dit de Soto. Après tous les horribles ponts et
les traversées et les èches et les noyades d’hommes et de chevaux.
Ça aurait dû se passer comme ça depuis le début.
De Soto envoie chercher leur chef, un dénommé Zamuno, pour
discuter.
Perico parle avec le messager qui semble perturbé.
— Zamuno est en guerre contre Co tachequi, donc il portera des
armes.
— Ce n’est pas grave, dit de Soto. Nous en portons aussi. Il peut
venir discuter.
Quand le chef arrive, il est armé d’une massue et d’un couteau, il
porte une coi e de plume avec une plaque en cuivre sur le front.
De Soto s’approche pour le contempler. Il ressemble à un oiseau.
— Cet oiseau semble sou rir, dit de Soto. Comme s’il était sur le
point de pondre un œuf.
— Il ne pond pas d’œuf, rétorque Ortiz.
Perico parle avec le chef.
— Oui, pas en train de pondre, con rme-t-il.
De Soto invite le chef et ses guerriers à s’asseoir avec lui pour
manger. Et il lui o re un cadeau, une grande plume ornée d’argent le long du rachis, un présent d’Espagne.
— Pourquoi maintenant ? demande Ortiz. Tu n’o res jamais de
cadeaux comme ça, qui ont de la valeur.
Le chef est visiblement ravi. Il prononce quelques mots, lève les
yeux au ciel, puis regarde de Soto, s’exprime avec les mains, mime
un repas, un combat à la massue puis une baise avec quelqu’un ou
quelque chose.
— Il dit que vous venez du paradis, dit Perico.
— À l’évidence, il ne te connaît pas du tout, mon frère, lâche
Moscoso avec un sourire.
— La ferme, Luís, rétorque de Soto. Je savoure cet instant.
— Il va utiliser cette plume, continue Perico. Il la portera pour
manger, pour aller au combat, et quand il sera avec sa femme, aussi.
De Soto rit.
— Il me plaît, ce chef. Et oui, j’espère qu’il utilisera la plume pour
toutes ces choses-là.
Ils se réunissent donc pour un festin, préparé par les Espagnols et
les indigènes. Du castor et de la truite combinés dans une soupe, du
serpent en croûte de maïs, du dindon fourré à la panthère. De
nouvelles recettes sont inventées, des recettes partagées, la tortue
côtoie l’écureuil. De Soto est fou de joie, ces mets lui dégoulinent
dans la barbe, il fait claquer ses lèvres de délectation.
— C’est mieux qu’Anhayca, dit-il. Car personne ne nous tire
dessus, ne nous empêche de dormir la nuit, personne ne déambule
sans son cuir chevelu. Et je crois que l’eau ici est di érente, sa
qualité change le goût de la sauce.
Le chef et ses guerriers sourient et acquiescent dès que de Soto
prend la parole.
— Ils disent sûrement qu’ils espèrent goûter tes testicules dans
une sauce au lapin, dit Ortiz.
— Non, répond Perico.
— Bon garçon, dit de Soto et il lui tapote la tête.
Perico est désormais assis à ses côtés à chaque repas, mince et
enchaîné, luttant pour manger plus. De Soto arrache des morceaux
de viande sur les os avant de les déposer devant Perico, de petites
récompenses.
— Bien, annonce en n de Soto d’une voix plus forte. Et
Co tachequi, alors ? Et la reine de Yupaha. À quelle distance et
comment y arriver, et que trouverons-nous là-bas ?
Perico traduit, le chef et ses guerriers tiennent une sorte de
réunion, le visage désormais grave.
— Ils disent que c’est impossible, lâche Perico. Des terres vides,
rien à manger. Et pas de chemin. Facile de se perdre. Si vous y allez,
l’armée mourra de faim.
De Soto savoure une bouchée tendre de tortue mais ces propos
l’obligent à marquer une pause. Il dévisage Perico, Perico qui lui a
promis Yupaha.
— On ira. On ira ou bien tu seras jeté aux chiens.
Le chef reprend la parole, Perico lui accorde son attention et
traduit.
— Il demande s’il doit vous payer un tribut à vous, maintenant,
ou à Ocute.
De Soto sait qu’il s’agit d’un piège et il sourit.
— Regardez-moi ce type, dit-il à ses hommes. Il comprend la
politique.
— Oui, acquiesce Gallegos. Impressionnant. Il pourrait survivre en
Castille.
— Perico, réponds à mon ami que je considère Ocute comme un
frère, et qu’il doit continuer à payer son tribut à Ocute jusqu’à ce
que les instructions changent.
Perico traduit et le chef hoche la tête.
— Il faut qu’on surveille ce chef, dit de Soto. Mais il me plaît. Et
je vais lui faire un autre cadeau. Vous verrez demain. Et demandez-
lui de m’envoyer un messager pour Ocute.
Au matin, de Soto fait porter un petit canon à pivot, à la maison
du chef, et on le détache du dos de la mule.
— Ce chef sera utile pour répandre les rumeurs, dit de Soto. Donc
on va lui faire une démonstration et un cadeau. On n’a pas besoin de
ce canon. C’est un poids mort.
— Tu vas donner un canon aux indigènes ? demande Añasco.
— Je sais que tu l’aimes beaucoup, mais oui, je vais le leur
donner.
— Tu as conscience qu’ils vont nous tirer dessus, ou sur d’autres
Espagnols plus tard ?
— Tu te fais trop de bile, dit de Soto. Ça te déséquilibre. Demande
au chirurgien de te faire une saignée, et qu’il continue peut-être
jusqu’à la dernière goutte de sang.
— La meilleure démonstration, ce serait que tu te postes devant la
gueule du canon, rétorque Añasco.
— Une rébellion, lâche de Soto. Prends garde à ce que tu dis.
De Soto ordonne à ses hommes d’installer le canon devant un
chêne robuste, puis il invite le chef et son peuple à observer.
Un canonnier allume la mèche, et tout le monde doit attendre un
moment. Puis la plus monstrueuse des explosions, et la mitraille fait
exploser le chêne, révélant des éclats de chair blanche.
Les indigènes paraissent frappés par un dieu, ils tremblent de
peur, certains s’agenouillent à terre.
— J’adore ça, dit de Soto. Faites feu une deuxième fois.
On recharge le canon et on tire un autre coup, le ciel s’ouvre pour
o rir aux hommes le tonnerre et la foudre. L’arbre horriblement
perforé et déchiqueté.
De Soto se tourne vers le chef.
— Dis-lui que je lui o re ce faiseur d’orage.
Perico traduit et le chef est profondément ému.
— Il dit que c’est le plus beau cadeau qu’il ait jamais reçu.
— Ne lui donnez ni poudre ni de munitions, ordonne de Soto. Ça
lui fera un joli siège pour s’installer près du feu.
Quand le chef d’Ocute arrive en n, de Soto lui o re un cadeau, mais
sans valeur. Une chemise et un chapeau de satin orné d’une plume.
Jaune vif, et le chef semble apprécier la couleur. Il accepte de les
guider à travers son territoire.
Avant de quitter Altamaha, de Soto fait fabriquer une autre croix
qu’il fait planter au centre du village, a n d’être vénérée.
— Jésus Christ, annonce de Soto. Votre nouveau dieu.
Le chef est redevable à de Soto et il s’agenouille aussitôt devant la
croix. Il se met à parler et Perico traduit.
— Quand cette croix tombera, cela signi era la n du monde.
— Ça ne fonctionne pas comme ça, non, réplique de Soto.
— Que se passe-t-il quand elle se casse ? demande Perico.
— Elle ne se cassera pas. Ou si elle se casse, il faut simplement en
fabriquer une nouvelle.
Perico l’explique au chef qui paraît décontenancé.
— Il demande si n’importe quels morceaux de bois peuvent être
assemblés, et si c’est la même chose, dit Perico.
— Oui et non, répond de Soto. Je déteste ces questions.
Contentez-vous de vénérer la croix et ne la cassez pas.
Le 8 avril, de Soto et son armée se mettent en route avec le chef
d’Ocute.
— Il est mécontent de toi, dit Ortiz à de Soto. Tu as donné de
meilleurs cadeaux à son sous-chef. Tous les tributs sont censés
revenir au grand chef.
— Comme si je me préoccupais de ses sentiments, lâche de Soto.
Ils passent la nuit dans les maisons que le chef a trouvées sur la
route, et le lendemain, ils atteignent un village plus grand. Mais le
chef ne fait pas grand-chose pour de Soto. Pas de femmes, pas de
bonnes réserves de nourriture, pas de porteurs pour se charger des
équipements et des provisions. Les Espagnols râlent de toujours se charger des fardeaux. Et il fait chaud, trop chaud, l’été déjà bien
entamé en avril.
— Il faut que je parle à ce chef, décrète de Soto.
Au matin, on amène le chef devant lui et de Soto lui demande :
— Mes hommes sont-ils des mules ?
Perico traduit et le chef semble perdu.
— Tu leur laisses tout porter, à part la nourriture. Tu es censé être
le chef de tous les chefs, et pourtant, tu donnes l’impression de ne
rien avoir. Pas de femmes, pas de nourriture, pas d’esclaves ni de
porteurs, pas d’or, rien de valeur. Mes chiens ont faim. Peut-être que
la chose la plus précieuse que tu aies à o rir, c’est ta propre chair.
Perico et Ortiz s’associent pour traduire. Le chef semble horri é,
sincèrement terri é. Il regarde les chiens qu’on a fait approcher.
Le chef s’adresse à Perico.
— Aujourd’hui, dit-il. Vous verrez tout aujourd’hui.
— Je l’espère bien, répond de Soto. J’ai donné trop de cadeaux à
l’autre chef. J’ignore pourquoi. Comme si j’avais été pris de folie
pendant quelques jours. Mais je me souviens à présent ce que sont
ces gens, et je sais que mes chiens ont faim. Je vois que ce chef ne
fait rien pour moi.
De Soto va faire une sieste dans une des maisons, regrettant
amèrement de n’y avoir ni femme, ni nourriture succulente. Il
mange du maïs séché et boit de l’eau, un repas d’indigent. Il rêve
d’hommes émaciés arpentant une colline sèche en Espagne. Les
étoiles explosent et des serpents jaillissent du sol pour se
transformer en arbres.
Perico le réveille et le mène dans un monde totalement di érent.
Non pas des dizaines d’indigènes, ni même des centaines, mais un
ou deux milliers, innombrables, une masse immense, tous debout
devant lui, prêts à servir.
— Seigneur, dit de Soto.
Le chef d’Ocute indique à ses gens d’avancer avec des o randes,
des plats qu’ils disposent sur une table, puis sur le sol autour car il y
en a trop : d’énormes dindons, des lapins, des perdrix, du maïs et du
pain de maïs, des champignons, de la tortue, un ours entier, deux
cerfs, une panthère, des serpents, des écureuils.
— Ils ont dû tuer tout ce qui bougeait sur dix lieux à la ronde !
s’exclame de Soto, radieux.
— Oui, ils veulent t’impressionner, dit Añasco. Plus qu’aucun
indigène jusqu’à présent. On sait donc qu’ils t’apportent là ce qu’ils
ont de plus précieux.
De Soto ne veut pas entendre parler d’or.
— Que le concours culinaire commence !
Le chef amène aussi de nombreux chiens. Ce qui intéresse de Soto.
Les chiens se sont avérés presque aussi e caces au combat que les
chevaux, et il ignorait que les indigènes en possédaient.
— Où les avez-vous eus ? demande-t-il.
Il se demande s’ils sont originaires d’ici ou s’ils ont été laissés ici
par les précédentes expéditions.
— Nous avons des chiens, répond le chef.
— Oui, mais d’où viennent-ils ?
— D’ici.
— Depuis quand ?
— Depuis bien avant.
— Peu importe, dit de Soto. J’ai l’impression de parler à un bout
de bois.
Le lendemain, de Soto fait installer une autre croix, gigantesque. Il
grave à nouveau ses initiales à l’arrière. Il faudra du temps pour
bâtir des cités. Il doit dès maintenant apposer sa signature ici.
Tous les Espagnols s’agenouillent devant la croix, et deux mille
indigènes les imitent soudain.
— Vous devrez tous raconter ceci, annonce de Soto. Quand nous
rentrerons en Castille, tout le monde devra raconter ce récit,
combien d’indigènes se sont prosternés devant la croix.
— Être marquis ne te su t pas ? demande Añasco. Tu veux aussi
être un saint ? Tu as conscience de ce qui arrive parfois aux saints,
non ?
L’argument d’Añasco est très recevable. De Soto ne tient pas à
connaître une n aussi haute en couleurs.
— J’ai une importante mission à te con er, Añasco. Un bosquet
d’arbres poussait à l’envers sur le chemin jusqu’ici. Amènes-y tes
hommes et replantez-les à l’endroit.
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C’EST un marécage di érent de celui que le garçon connaissait près
de chez lui. Il n’a pas l’air à sa place. Impossible qu’il existe à côté
des forêts avec leurs feuilles mortes et leur air frais. Ce lieu est plus
chaud et il respire, dense, des arbres qui poussent dans l’eau, leurs
racines à nu. D’étranges eurs blanches et rouges, si délicates au
bout de longues tiges, des festons de lianes. Partout, de la mousse
épaisse dans les branches, qui pend mollement. Le soleil, caché. Des
moustiques qui tourmentent le garçon et son frère, des libellules et
des papillons qui peignent l’air de couleurs éclatantes, orange et
jaunes et bleues.
— C’est endroit est un peu magique, dit le garçon.
— Oui.
Ils pataugent dans l’eau sombre jusqu’aux cuisses, enjambant
d’épaisses racines qui se déploient comme des serpents. L’eau, pas
aussi froide qu’elle devrait l’être à cette période de l’année, un lieu à
l’écart des saisons. Des grenouilles qui coassent et plongent,
apeurées. Des oiseaux juchés sur de hautes pattes, qui s’éloignent en
silence.
— Il est peut-être sans n, chuchote le garçon à son frère. Cet
endroit continue peut-être, encore et encore.
— Chaque lieu a une n, répond l’Enfant Sauvage. Et chaque lieu
a un centre.
Le garçon tourne sur lui-même et se rend compte que le paysage
est identique dans toutes les directions. Et le soleil, un simple halo
indé ni en plusieurs endroits du ciel, une chaleur relative parmi les
nuages au-delà des arbres denses, mais pas à un endroit xe,
impossible à suivre.
— On n’arrivera jamais à sortir d’ici, dit-il.
Ils continuent à patauger, à enjamber les racines, à écraser les
moustiques sur leur dos et leurs ancs nus. Ils portent leurs arcs et
leurs couteaux, à l’a ût du danger contre lequel Kana’ti les a mis en
garde, mais rien n’apparaît.
— C’est peut-être nous, le danger, dit le garçon. Peut-être que
Kana’ti nous a simplement prévenus que nous nous trouverions
nous-mêmes.
— Non, tranche l’Enfant Sauvage.
— Comment peux-tu en être aussi certain ?
Mais son frère se contente de regarder autour de lui et d’écouter,
et d’avancer plus loin dans l’eau.
Des arbres plus grands et plus vieux, à présent, le cœur originel
du marécage. Son frère a peut-être raison quand il a rme que tout
a un centre. De longs troncs qui se penchent à mesure qu’ils
poussent, créant des ponts au-dessus de l’eau, et les garçons
commencent à s’élever, marchant en partie dans le ciel, guidés par
la force inconnue qui a créé cet endroit.
— On ferait mieux de revenir sur nos pas, dit le garçon.
Mais l’Enfant Sauvage s’est gé, accroupi, le regard tourné vers le
côté, et le garçon aperçoit soudain une immense panthère, sa
fourrure des plus soyeuses et d’un marron si profond qu’il se
confond à la perfection parmi les grandes racines brunes. Si proche
mais le garçon ne l’avait pas vue à cause de son camou age. Une
tête ronde et puissante, entièrement blanche sous le museau. Des
yeux pareils au disque de pierre, jaunes et in nis. Oreilles dressées,
alertes.
L’Enfant Sauvage encoche une èche.
— Non, murmure le garçon.
Mais l’Enfant Sauvage décoche la èche qui vient se loger dans la
tête de la panthère, le côté de son crâne soudain orné d’un long
roseau agrémenté de plumes.
Le félin ne se redresse pas. Il reste immobile, allongé sur le large
tronc, ses pattes robustes pliées sous lui, l’onde interminable de ses
muscles.
— À toi, maintenant, dit l’Enfant Sauvage tandis que la panthère
pose son regard sur le garçon.
Les jambes du garçon tremblent si fort qu’il peine à rester debout,
mais il décoche une èche à son tour dans l’énorme tête. La
panthère reste impassible, malgré les deux èches chées de chaque
côté de son crâne. Si puissante que les pointes acérées n’ont aucun
e et, et le sang ne coule pas.
— On a trouvé quelque chose qu’on ne peut pas détruire, dit le
garçon. Je suis content. Cette panthère, c’est l’image de ce que
devrait être le reste du monde, protégée de ta malveillance.
— Tire une autre èche, ordonne l’Enfant Sauvage.
— Oui, bien sûr. Tire sur tout ce qui bouge, sans arrêt, jusqu’à ce
que tout soit mort. Mais tu verras que tu ne pourras pas tuer celle-ci.
Même un millier de èches n’y feront rien.
Il encoche une èche et ils tirent tous les deux tandis que la
panthère tourne la tête, ils continuent à tirer jusqu’à ce que tous
leurs roseaux soient enfoncés dans le crâne de la bête, qui ne semble
toujours pas réagir, qui se contente de lever sa patte musclée pour
en lécher la fourrure. Puis elle cille lentement, à demi endormie, et
repose sa patte.
Ils n’ont plus de èches. Le garçon se demande si son frère va lui
ordonner de charger avec son couteau. Bondir sur ce large dos, y
plonger sa lame de pierre, encore et encore. Mais l’Enfant Sauvage
reste planté là, à observer le félin.
— Je ne sais pas ce que c’est, nit-il par admettre.
— Peut-être qu’on n’est pas obligés de la détruire, dit le garçon.
— Oui. Tu as raison. Cette panthère est le centre de quelque
chose, et peut-être que sans ce centre, ce quelque chose ne peut
exister.
L’imposant félin se tourne sur le anc et bâille, sa gueule énorme
aux crocs créés pour transpercer, pour faire couler le sang. Mais que
chasse-t-il ? Les cerfs s’aventurent-ils dans ce marécage ? Cela paraît
impossible. Il doit donc sortir du marécage pour manger.
— Bon, nous sommes des hommes, dit l’Enfant Sauvage. Ce gros
chat ne peut pas nous faire de mal.
Les hampes de èches commencent à tomber, trop fragiles pour
rester plantées dans la tête. Le garçon se demande si les pointes sont
repoussées de l’intérieur. Il n’est pas assez proche pour voir
correctement.
— La panthère nous aurait dévorés, si on se trompait, dit le
garçon. Alors d’une certaine manière, on doit avoir raison.
Ils quittent la panthère et repartent dans ce marécage enfoui sous
les arbres qui cachent le soleil. Le garçon, perdu, mais son frère aîné
retrouvant son chemin, facilement, infailliblement. Pataugeant dans
l’eau profonde, grimpant sur les racines, s’envolant avec la précision
d’une èche.
Quand ils émergent en n dans la forêt ordinaire, elle leur semble
si clairsemée, si vide, la plupart des feuilles tombées au sol, l’air
froid.
— Ces deux endroits ne peuvent pas exister côte à côte, remarque
le garçon, mais son frère s’est déjà élancé aux trousses de Kana’ti, en
quête d’un nouveau méfait à commettre.
C’est comme s’ils volaient entre les arbres sans que le garçon s’en
rende compte, car en très peu de temps, ils rattrapent son père, et le
petit chien est toujours à ses côtés, la pierre changée en chair, qui
trottine avec obéissance, totalement di érent d’un loup.
— Mes mauvais garçons, dit Kana’ti sans se retourner pour les
regarder, les identi ant au son. Vous l’avez trouvée ?
— Oui, répond l’Enfant Sauvage, mais elle ne pouvait pas nous
faire de mal. Nous sommes des hommes.
Kana’ti s’arrête net et se retourne pour les toiser tous les deux, les
inspectant de la tête aux pieds, essayant de découvrir si un nouvel
élément aurait subitement poussé sur leur corps. Il paraît surpris et
mé ant, mais il ne dit rien. Il se contente de tourner les talons et se
remet en route vers la contrée du soleil, un lieu apparemment
inatteignable.
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DE SOTO déteste quitter ce lieu de bonne pitance, mais il se met en
marche le lendemain, le 12 avril, avec quatre cents porteurs
indigènes. Les Espagnols, heureux d’être délestés de leurs fardeaux.
Et de Soto a des femmes, aussi. Les meilleurs esclaves sont les
consentants. Un peuple créé pour servir.
— Juste avant de créer les animaux, dit de Soto. Notre seigneur
est venu ici pour créer ces gens-là, a n qu’ils grandissent et se
multiplient, et attendent notre venue. Au l du temps, nous les
ramènerons en Castille, où ils nous laveront et porteront nos
fardeaux, et creuseront et bâtiront et ploieront, génération après
génération.
Ils atteignent Cofaqui et un nouveau chef leur o re encore de la
nourriture. Une barbe fournie, chose rare parmi les indigènes.
Accompagné de son neveu, Pafota, et c’est Pafota qui se charge de
prononcer le long discours de bienvenue.
De Soto est fatigué par la route.
— Serait-il possible d’accélérer le mouvement ?
— Il te propose son aide, dit Ortiz. Il te traite comme un grand
chef. Il te donne des vivres et des porteurs. C’est lui qui s’occupe de
tout au nom de son oncle.
— Bien, parfait, dit de Soto. Deux jeunes femmes, une collation et
une maison où dormir. Je suis fatigué.
— Je vais lui transmettre ta grande reconnaissance, lâche Ortiz. Et
combien tu apprécies cet insigne honneur.
— Et quand arriverons-nous à Yupaha ? Perico ?
— C’est à quatre jours d’ici, dit Perico. Co tachequi.
— Merveilleux.
De Soto boit de l’eau et va s’allonger dans une des maisons. Il a
chaud, il ordonne à deux femmes de l’arroser avec des bols d’eau
tandis qu’il reste étendu sur une paillasse en canne. Sa peau est
comme écailleuse, gercée. Il les oblige à le lécher pour voir si la
sensation s’e ace, mais non.
Au dîner, de Soto interroge le chef barbu et son neveu à propos de
Co tachequi et de Yupaha.
— Coosa, dit le neveu en pointant l’index vers le nord-ouest.
— Mauvaise direction, corrige de Soto en montrant l’est.
— Ils a rment que Coosa est riche, avec de gros villages, dit
Ortiz.
— Nous sommes venus pour trouver Co tachequi et la reine
dorée, dit de Soto. Repose la question.
Ortiz s’entretient avec Patofa par l’intermédiaire de Perico.
— Je pense que Perico ne traduit pas tout, dit Ortiz. C’est une
langue di érente, je ne comprends pas tout.
Perico l’entend et paraît inquiet.
— Perico ? demande de Soto.
— Ce qu’ils disent est faux, a rme Perico. Ils disent qu’ils ne
connaissent personne à quatre jours d’ici. Ils disent, plus loin. Et ils
disent, pas de nourriture ni de chemin dégagé.
— Comme on nous l’a déjà dit, fait remarquer Añasco.
— Merci, grand explorateur, lâche de Soto.
Ortiz parle à nouveau avec Patofa par l’intermédiaire de Perico.
Ce dernier semble encore plus e rayé.
— Vingt jours, rapporte Ortiz. C’est ce qu’annonce Patofa. Pas
quatre jours. Et il faudra emporter de la nourriture pour tout le
trajet, du maïs séché.
De Soto toise Perico. Son cher garçon, qu’il a gâté à chaque festin,
nourri de sa main. Et peut-être qu’il ne lui a raconté que des
sornettes, qu’il a inventé ces histoires d’or. Mais de Soto décide de
ne pas lâcher les chiens tout de suite. Il ne sait pas encore
exactement quoi faire, ni où aller. Tout le monde le regarde, et les
Espagnols ont besoin d’or. Il faut trouver de l’or, quoi qu’il en coûte.
Cette nuit-là, de Soto est réveillé par des cris alertant d’une
attaque. Il empoigne son armure et son épée, il se précipite dehors
mais ne voit que des Espagnols, aucune èche. Tout le monde hurle.
Ortiz l’emmène à une maisonnette où Perico est tombé de sa
couchette et se contorsionne sur le sol. Des bulles de bave blanche
aux lèvres, il crie des paroles hachées, sans cohérence.
— Que dit-il ? s’enquiert de Soto.
— Je ne comprends rien, répond Ortiz.
— Donnez-lui à boire.
Plusieurs personnes s’occupent de Perico, lui donnent de l’eau et
l’aident à se calmer, lui essuient la bouche. Il tremble et il est
trempé.
— Un démon, dit Perico, ses propos désormais assez intelligibles
pour qu’Ortiz les comprenne. Et beaucoup de petits démons. Ils
avaient des queues comme des serpents.
— Des diablotins ! s’écrie de Soto. Tu as vu le démon et ses
diablotins.
— Oui ! hurle Perico. Et ils vont m’empêcher de vous conduire à
Co tachequi. La terre s’ouvrira sous nos pas.
De Soto regarde Perico de plus près, à présent, à la lueur de
plusieurs brandons.
— Tu as été battu ! Tu es écorché et couvert d’ecchymoses !
— Oui, le démon m’a frappé.
— Mais en rêve, et pourtant ta chair est marquée !
De Soto est horri é.
— Il m’a soulevé et jeté au sol.
De Soto se signe.
— Faites venir Fray Juan el Evangelico !
Le prêtre est déjà là, il avance pour exorciser le garçon et
l’asperger d’eau bénite.
— Il est possédé. Je vais prier pour son âme.
Le prêtre se prosterne et touche le front du garçon, marmonne
quelques paroles à l’intention de son dieu. Perico s’a ale peu à peu,
se calme et cesse de trembler.
Au matin, ils sont tous secoués par l’expérience de Perico, sauf
Añasco.
— Je pense qu’ils l’ont juste roué de coups car ils ne veulent pas
nous guider là-bas, dit Añasco.
De Soto ré échit un moment.
— C’est rare que les propos sortant de ta bouche ne soient pas des
crottes d’animaux, mais je pense que tu as peut-être raison. Et que
cachent-ils ? Pourquoi ne veulent-ils pas qu’on y aille ?
— C’est peut-être à cause de l’or, mon frère, dit Moscoso. Peut-
être qu’on touche en n au but et ils essaient de nous e rayer.
De Soto demande à voir Patofa, qui arrive avec ses hommes de
con ance.
— Nous pensons que tes hommes ont battu Perico. Nous pensons
que vous cachez quelque chose, vous ne voulez pas qu’on trouve la
reine dorée de Yupaha.
Patofa ne semble pas apeuré. Il dévisage de Soto comme un noble
de Castille, digne et droit, et de Soto craint que le démon n’ait pris
possession de son esprit pendant la nuit, et qu’il lui in ige à présent
d’étranges visions. Il secoue la tête, bat plusieurs fois des paupières,
mais personne ne semble rien remarquer, ce qui est d’autant plus
curieux. Peut-être qu’il n’y a personne devant lui, en cet instant.
— Nous ne cachons rien, a rme Patofa par l’intermédiaire de
Perico et d’Ortiz. Si vous devez a ronter la dame de Co tachequi,
nous vous aiderons. Elle est notre ennemie depuis longtemps.
Patofa tourne les talons et s’éloigne à grandes enjambées. De Soto
trouve qu’il est l’image même du preux chevalier et il sait qu’il a perdu l’esprit.
— Apportez-moi à manger, dit-il. Et de l’eau. Je ne suis plus moi-
même.
De Soto est réconforté par une soupe de serpent et de blaireau, et
des morceaux croustillants de chauve-souris frite. On lui o re un
con t de citrouille épicé pour y tremper la viande. Après son repas,
il s’allonge, la tête sur une paire de seins, les mains sur une autre
paire. Il dort d’un sommeil sans rêves et se réveille quand Moscoso
l’appelle dehors.
Patofa attend.
— Sept cents porteurs, dit-il. Armés de massues et d’arcs, et ils
emportent des fruits secs, des noix, et du maïs, évidemment. Assez
pour nourrir votre armée pendant quatre jours. Des guides, aussi,
mais je vous préviens qu’il n’y a aucun sentier dé ni dans cette
région.
De Soto se sent reposé et reconnaissant de voir tant d’hommes
assemblés. Ce sera peut-être l’ultime avancée avant de trouver l’or.
Il le sent si proche.
— Je vous con e mon meilleur élément pour mener mes
guerriers, ajoute Patofa avec un large geste du bras en direction
d’un homme très musclé qui fait un pas en avant, ses cuisses et ses
biceps imposants. Il arbore une cape en peau de panthère et porte la
plus grosse massue que de Soto ait jamais vue. Il l’agite à présent
vers un ennemi invisible, et tout le monde recule.
— Aucun homme ne pourrait survivre à ce coup, dit Moscoso.
Le guerrier est imposant mais il bondit d’un côté et de l’autre,
comme s’il ne pesait rien, si agile et si leste. Il brandit la massue et
la fait tournoyer, puis il l’abat au sol en criant. Il lève le visage vers
le ciel et entonne un chant guerrier haut perché, la fait tournoyer à
nouveau et l’abat à chaque pas. Le spectacle est curieusement
splendide et délicat, bien que meurtrier.
— Doux Jésus et sainte Vierge, dit de Soto.
Patofa est satisfait de sa réaction. Les Espagnols sont visiblement
estomaqués. Ils n’ont jamais rien vu de tel.
Puis le guerrier prend la parole.
— Qu’a-t-il dit ? demande de Soto.
— Vengeance, explique Perico. Il se vengera de ce que la reine a
in igé au peuple d’Ocute.
De Soto ne pourrait pas être plus ravi.
— Parfait.
Ils quittent Cofaqui le 13 avril, laissant en n les pinèdes derrière
eux pour découvrir une plus grande variété d’essences.
— Des chênes ! s’écrie de Soto. Dieu merci.
Ils installent deux campements distincts, ce soir-là, Espagnols et
indigènes.
— Mangez le moins possible, ordonne-t-il à son armée. Et postez
des sentinelles.
Le lendemain, ils atteignent une rivière et deux îles.
— Encore des rivières, dit de Soto. Il y a plus de rivières dans La
Florida que dans le reste du monde entier.
— Celle-ci va être compliquée, avance Moscoso.
Le courant est vif, des galets glissants recouvrent son lit. Les
cavaliers refusent de prendre les fantassins en croupe. Ces derniers
entrent maladroitement dans l’eau et ne cessent de tomber, balayés
en aval et nageant frénétiquement vers la rive. Ils nissent par
s’encorder les uns aux autres, à trente ou quarante hommes par
groupe, et évoluent tant bien que mal, pareils à des ancres
humaines.
Ils tentent de faire nager les cochons vers la berge opposée, et un
grand nombre est perdu, emporté en aval.
En n de journée, de Soto est frustré.
— Une journée entière, dit-il. Et tellement de cochons disparus
avant même qu’on soit entrés sur les terres sans nourriture. Parfait.
Le lendemain, le sentier se rétrécit et disparaît, et le jour d’après,
leur progression est interrompue par une autre rivière, très large et
qu’ils peinent une fois encore à traverser. Et deux jours plus tard,
une autre rivière trop large avec une île au milieu. Le courant y est
puissant.
— A-t-on atteint les cercles de l’enfer ? demande de Soto. Des
rivières qui deviennent plus larges et plus dangereuses, et que nous
devons franchir les unes après les autres ? Est-ce ici que nous
trouverons le démon, en n, au centre de tous ces cercles d’eau ?
Les hommes hurlant de terreur quand ils traversent. Les ots si
profonds que les chevaux doivent nager. Tous emportés en aval,
tournoyant dans le courant. Mais ils touchent en n la rive d’en face
et découvrent quelques petits abris de pêcheurs.
— Des abris, constate Gallegos, alors qu’on n’a pourtant vu
personne. On nous avait prévenus.
Après neuf jours, ils n’ont toujours pas croisé âme qui vive, ni
trouvé à manger.
— Une région où se perdre et mourir de faim, dit Añasco. On nous
l’a répété, encore et encore. Seul Perico nous a a rmé qu’on
trouverait des villages et de l’or. Tous les autres nous ont dit, pas de
chemins et pas de nourriture.
De Soto empoigne Perico par le cou.
— Faites venir les chiens, ordonne-t-il. (On les fait approcher.)
Qu’ils se contentent de le reni er.
Il pousse Perico à terre. Les chiens tirent sur leurs laisses tandis
que Perico se recroqueville et se protège la tête.
— Tu nous as raconté des histoires. Y avait-il quoi que ce soit de
vrai ?
Perico est trop e rayé pour répondre.
De Soto le laisse ainsi et va festoyer de quelques grains de maïs.
Plus tard, il tente d’interroger le grand guerrier d’Ocute, celui à la
massue pareille à un estramaçon, il lui demande où ils se trouvent,
mais Ortiz n’arrive pas vraiment à traduire et ils doivent faire appel
à Perico.
— C’est la seule raison qui te permet d’être encore en vie, lui dit
de Soto.
Perico est bouleversé, il n’est plus le favori de de Soto.
— Il ne sait pas où nous sommes, ni par où aller, traduit-il.
— Comment est-ce possible ? demande de Soto. On est juste à
côté de là où ils vivent.
Perico parle encore avec le guerrier.
— Personne n’est jamais allé à Co tachequi. Ils sont trop forts,
alors personne n’y va. On les aperçoit seulement parfois quand on
chasse, rien qu’une poignée d’entre eux.
De Soto tourne sur lui-même, bras levés.
— Mais regardez ! Regardez-moi toute cette belle terre, cette
forêt. Personne ne vit ici. Par contre, ils vivent dans les marécages.
— Peut-être qu’on devrait essayer de trouver Coosa, propose
Moscoso. Au nord-ouest. Ils nous ont dit qu’il y avait des richesses,
là-bas.
— Je pense qu’on devrait plutôt faire demi-tour tant qu’on est
encore capables de retrouver notre chemin, intervient Gallegos.
Avant de mourir de faim. L’armée est a amée.
— Oui, mon frère, convient Moscoso. On peut aussi faire ça. Et
peut-être chercher Coosa après.
— Vous voulez rentrer les mains vides ? demande de Soto. Vous
vous serez contentés de quelques brasses dans les rivières avant de
rentrer chez vous ? On a déjà parcouru tant de chemin, la seule
direction possible, c’est vers l’avant.
Personne d’autre n’a d’opinion tranchée, pas même Añasco. Ils
sont tous perdus, aucune idée de l’orientation à prendre.
Le 22 avril, de Soto envoie des éclaireurs aux quatre points
cardinaux, chacun avec huit cavaliers en escorte, mais ils reviennent
exténués et ne rapportent que des nouvelles de terres désertes.
— Je vais aller voir moi-même, déclare Añasco. La situation
devient désespérée.
En temps normal, de Soto aurait lâché une plaisanterie mais la
nourriture commence à manquer et ils vont tous mourir bientôt s’ils
ne trouvent pas un village.
— J’y vais aussi, ajoute Gallegos.
De Soto les envoie donc chacun avec dix cavaliers et des vivres
pour dix jours, Añasco suit le cours de la rivière vers le sud-est et
Gallegos, vers le nord-ouest. Quelques jours plus tard, il envoie
Lobillo au nord avec quatre cavaliers, et Alonso Romo au nord-est.
— Les hommes s’inquiètent, dit Moscoso. Tout le monde sait que
nous sommes perdus et que nous risquons de mourir de faim.
— Perico, dit de Soto en secouant la tête. Perico.
Une pluie impitoyable tombe jour après jour, si bien que les
hommes sont trempés, en plus d’être fatigués et a amés.
— Gracias ! hurle de Soto vers le ciel.
La rivière gon e et déborde, les hommes peinent à trouver un sol
sec. C’est comme si La Florida allait bientôt être submergée.
— Tout retournera à l’eau, prédit le guerrier vêtu d’une peau de
panthère.
— La n du monde n’est pas encore arrivée, rétorque de Soto.
Toute la nourriture apportée au début du trajet a été mangée. Il
ne reste que les cochons.
— Tuez-en quelques-uns, dit de Soto. Pas tous.
On donne un morceau de porc à chaque homme, cuit avec des
tubercules et des plantes que les indigènes de Cofaqui ont cueillies.
— Vous pouvez rentrer chez vous, annonce de Soto au grand
guerrier. Je n’ai plus de nourriture pour vous. Et je vais vous o rir
des cadeaux.
De Soto agit ainsi car il ne peut se permettre d’avoir des ennemis,
quand ses soldats sont épuisés et presque morts de faim. Ils sont
incapables de combattre.
De Soto ordonne qu’on apporte des cadeaux : de beaux tissus
bleus de Castille, des ciseaux, des miroirs, des couteaux.
— Tu leur donnes trop, murmure Moscoso.
— Il faut absolument qu’on atteigne notre but, cette fois-ci, admet
de Soto. Si je pouvais faire des o randes à Dieu lui-même, j’en
ferais.
— Et il te remercierait, dit Ortiz.
— La ferme, Ortiz, coupe de Soto. Rien de tout ça ne t’importe. Tu
peux juste disparaître dans la forêt comme le serpent que tu es et
vivre d’air pur, mais nous autres, les hommes, nous avons besoin de
nourriture.
— Que se passera-t-il, le jour où tu prononceras les mots de trop
et que je ne t’aiderai plus ?
— Ce jour-là, les chiens seront un peu plus rassasiés.
Les indigènes partent tous, si bien que de Soto se retrouve
également sans femmes. Pas de maisons, pas d’abri, rien que cette
éternelle pluie drue. Pas de nourriture, pas de sentier dé ni. Il
regrette de ne pas avoir écouté les avertissements. Il semblait
impossible qu’il puisse exister une si vaste contrée de néant. Même
son cheval semble perdu et désespéré.
Le jour vient où ils font cuire les derniers grains de maïs. Des
centaines d’hommes, debout sous la pluie, observant la cuisson. Une