La contrée osbcure

David Vann · Chapitre 1 sur 3 · partie 6/14

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La contrée osbcure

La Contrée obscure

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 14 parties.

de l’or, de l’argent, des perles.

Des cris parmi les hommes, bien plus qu’il ne s’y attendait.

— Ils sont en guerre contre un peuple du sud, où l’été dure

toujours. Et ces gens-là ont tant d’or que leurs casques en sont faits.

Les hommes se précipitent vers lui, frénétiques, et exigent de

partir aussitôt vers le nord. De Soto sourit. La société fonctionne

parce que tout le monde aime l’or. Une seule et unique règle

élémentaire.

Il replie la lettre mais des cris lui demandent à présent de lire la

deuxième. De Soto la brandit.

— J’ai demandé à Gallegos de consigner une ou deux de ses

meilleures informations dans une lettre séparée, pour que nous la

lisions plus tard. Quand nous serons las d’arpenter les marécages et

les forêts, que nous perdrons de vue le but de notre expédition, alors

j’aurais gardé les meilleures nouvelles pour vous.

Les hommes sont comme un océan de joie.

— Mais j’ai aussi de mauvaises nouvelles, crie de Soto en essayant

de supplanter les voix des hommes, attendant nalement qu’ils se

calment. La mauvaise nouvelle, c’est que certains d’entre vous vont

devoir rester ici, au campement, pour veiller sur nos ressources et

nos navires. Je fais appel à mon dèle capitaine Pedro Calderón

avec quarante cavaliers et soixante fantassins pour assurer la garde

de notre unique moyen de retour, la plus essentielle des

responsabilités. Tout l’or du monde ne vaut rien si nous ne pouvons

pas rentrer avec.

Des cris d’angoisse parmi les hommes de Calderón, l’amère

déception de se voir privés des merveilles d’Ocale.

— Ceux qui restent ici conserveront leur part des trésors que nous

trouverons, bien sûr. Et nous vous laisserons assez de vivres pour

tenir deux ans, bien plus longtemps que nous comptons nous

absenter. Vous devez instaurer la paix avec les indigènes,

notamment Mocozo. Nous ne pouvons pas nous permettre une

guerre.

Le campement est donc partagé entre joie et amertume, et on

lance les préparatifs pour le départ du lendemain, le 15 juillet, en

direction des merveilles du nord. De Soto envoie quelques cavaliers

en avant qui préviendront Gallegos de leur arrivée.

À l’aube, de Soto s’élance avec une armée de plus de trois cents

hommes. Il chevauche en première ligne dans la petite escouade de

cavaliers chargés de trouver et de dégager la voie. Derrière eux, le

corps principal de l’armée leur emboîte le pas, un bataillon de fantassins, d’esclaves, de serviteurs, de vivres, de cochons, de chiens,

un campement mobile, et une troupe de cavaliers ferme la marche

en arrière-garde.

Ils forment une longue le qui serpente dans l’épaisseur de cette

épouvantable jungle, s’e orçant d’éviter les marécages, et le moral

des troupes s’améliore quand ils atteignent l’orée d’une pinède, bien

plus praticable. Un sol sec et ferme.

— Toujours aucune colline, remarque Luís de Moscoso. Mais c’est

déjà beaucoup mieux.

— Oui, dit de Soto. Si cette forêt continue, l’expédition pourra

en n progresser et arriver quelque part.

Des buissons bas et des branches mortes, d’étranges fougères, et

un crotale mord un cochon qu’ils abandonnent sur place, craignant

que sa chair ne soit empoisonnée, mais il y a tant d’espace dans le

sous-bois que l’armée peut évoluer en rangs plus larges, mieux

protégée, elle ne s’étire plus sur une le interminable.

Ils aperçoivent même des eurs blanches au parfum âcre. Les

hommes les cueillent dans des arbres qui semblent venir d’un autre

monde, leurs curieuses feuilles trop grandes et rugueuses, comme si

les plantes pouvaient développer une peau animale.

Ils parcourent une longue distance et terminent leur marche

quotidienne au bord d’une rivière. De Soto envoie des éclaireurs

pour la longer et trouver un endroit propice où la traverser.

— Une petite île au milieu, rapporte l’un d’eux. La traversée sera

plus facile. La rivière y est lente, le courant n’est pas trop fort.

— Toutes les rivières de La Florida sont lentes, dit de Soto.

L’endroit tout entier est plat.

Ils montent leur campement à cette intersection pour la nuit et, au

matin, les hommes abattent et ébranchent de grands pins qu’ils

attachent ensemble et installent en travers du courant jusqu’à l’île

a n de créer un pont. Puis un deuxième entre l’île et la rive

opposée.

— Un peu de travail, certes, dit Moscoso à de Soto. Mais ce sera

plus simple pour faire avancer les cochons.

— La chance nous sourit, dit de Soto. Espérons que ça continue.

Ils poursuivent toute la journée à travers cette forêt. Elle semble

interminable. Brûlée et brune, avec des fougères et de grands

lézards.

— Comme si notre Seigneur s’était embrouillé et qu’il avait

mélangé deux forêts, commente de Soto. Qu’il n’arrivait pas à

choisir. Je la veux sèche ou humide, le paradis ou l’enfer ? Est-ce

que j’y mets des arbres ou des fougères ? Il devait être tard, le

sixième jour, quand il s’est hâté de la créer.

Moscoso garde le silence, réaction typique quand de Soto aborde

le sujet de la religion.

— Tu ne réagis jamais quand je parle de Dieu, dit de Soto.

— Je me contente de prier notre Seigneur, répond-il. Je prie pour

sa protection et sa grâce. Je n’ai pas l’impression de pouvoir en dire

davantage.

— Il ne cherche pas de suiveurs. Il cherche des meneurs. Il

cherche des guerriers.

Mais Moscoso garde le silence, et de Soto contemple la forêt

alentour.

— Une chose est sûre par ici, c’est qu’il y a beaucoup d’espace

pour les èches.

— Oui, acquiesce Moscoso.

C’est une longue journée chaude, mais heureusement sans pluie.

De Soto scrute le ciel dissimulé par tant d’arbres, étudie les épais

nuages blancs qui passent sans jamais se déverser. Il éprouve une

légèreté d’esprit, une liberté, de la joie même. Il progresse en n, il

chevauche vers Ocale et ses richesses, et il peut inspecter ses terres

au passage. Tout ceci lui appartient, chaque arbre qu’il voit. Et un

sol ferme, un sol où l’on peut bâtir, ses cités, ses cathédrales. Avec le

temps, et avec de l’or, tout s’érigera peu à peu. La deuxième lettre

de Gallegos, avec les véritables informations destinées

exclusivement à de Soto, n’était pas encourageante, elle ne

promettait rien, mais de Soto a néanmoins un bon pressentiment

pour Ocale.

Le soleil se couche en n, la période de la journée que de Soto

préfère, la lumière dorée et les ombres longues. Il a l’impression

qu’il pourrait chevaucher indé niment. Mais ses fantassins ont

besoin de repos, il le sait, alors quand ils atteignent un petit lac, il

ordonne une halte et met pied à terre. Les autres cavaliers de son

avant-garde l’imitent, s’étirent et s’éloignent pour pisser. Pas

vraiment un lac, mais il leur fournira de l’eau. Des scirpes sur la

rive, encore des fougères, et des plantes aux larges frondes blanches.

Puis un lapin bondit de derrière une grande tou e d’herbe et les

chevaux paniquent, comme si le lapin était le diable en personne. Ils

s’enfuient au grand galop.

— Tous les chevaux ? hurle de Soto.

Pas un seul n’avait été attaché. Les cavaliers capables de

pourchasser les indigènes ne sont désormais plus qu’une poignée

d’hommes à pied, à découvert au milieu de la forêt.

— Si les indigènes arrivent maintenant, on est morts ! hurle

de Soto. Qu’attendez-vous pour courir ?

Ses hommes s’élancent aux trousses des chevaux, dans toutes les

directions.

— Les chevaux ne sont même pas restés groupés, dit de Soto à

Moscoso. Impensable. Rien qu’un lapin.

— Tu veux que je leur coure après, moi aussi, ou tu préfères que

je monte la garde auprès de toi ? demande Moscoso.

— À ton avis ?

— Désolé. Je reste.

Ils s’asseyent au bord du lac. La surface est presque entièrement

envahie de nénuphars et d’une épaisse plante brune pareille à une

corde qui semble pousser sous l’eau. Une couche gluante d’un vert

éclatant. Une tortue qui marche sur la rive, chacun de ses pas

hésitant comme s’il pouvait s’agir du dernier.

— Le lac du lapin, dit de Soto. C’est comme ça qu’il faut le

baptiser. On va retrouver ce petit enfoiré et le manger ce soir.

Le sol est étrange, sablonneux et ponctué de semblants de dunes,

mais recouvertes de végétation.

— Encore le Seigneur qui n’arrivait pas à se décider, dit de Soto.

Cette contrée n’a aucune logique.

Aucun commentaire de Moscoso, bien entendu.

Les hommes s’absentent si longtemps que le bataillon a le temps

d’arriver, puis l’arrière-garde. Maintenant, au moins, de Soto n’est

pas assis au bord d’un lac à attendre d’être tué par un groupe

d’indigènes qui passerait là par hasard. Mais il s’écoule encore un

long moment, après la tombée de la nuit, avant que ses hommes ne

reviennent avec les chevaux.

— À une lieue d’ici, dit l’un d’eux. Au moins. Ils sont partis si loin.

— Les lapins de La Florida sont terriblement e rayants, dit

de Soto. Heureusement que nous avons amené des chevaux de

guerre courageux. Nous serons enviés par le monde entier.

Ils arrivent à un autre lac le lendemain, que de Soto baptise en

l’honneur de saint Jean, puis ils repartent le jour suivant à travers ce

paysage de dunes sablonneuses, ponctuées de rares parcelles de

forêt. Ils sont à découvert en plein soleil.

— Il fait trop chaud pour les fantassins, dit Moscoso. Certains

portent leur armure. Et même ceux qui n’en ont pas vont avoir trop

chaud.

De Soto galope avec son avant-garde jusqu’au bataillon à l’arrière

pour prendre des nouvelles, et c’est une marée de récriminations. Le

soleil brûle trop fort, pas d’ombre, et plus une goutte d’eau.

— Il faut qu’on trouve de l’eau, dit de Soto, et ses cavaliers se

déploient pour inspecter les lieux devant eux et sur les ancs, tandis

que l’armée avance toujours.

À mesure que l’après-midi passe, les cochons deviennent

apathiques. De Soto continue de penser qu’ils vont nir par

atteindre un autre lac ou une rivière, mais les cavaliers reviennent

bredouilles, rapportent n’avoir trouvé aucune étendue d’eau, ni

même de ruisseau, rien que ces dunes à l’in ni, et pas le moindre

coin d’ombre.

— Existe-t-il un endroit à La Florida qui ne soit pas interminable ?

demande de Soto. Des marécages qui n’en nissent jamais, une

pinède qui n’en nit jamais, et maintenant, un désert qui n’en nit

jamais ? Ils ne pourraient pas être un peu mélangés tous ensemble,

avec quelques variations de temps en temps ?

Les fantassins avancent toujours mais plus lentement, et ils ne

gâchent désormais plus leur sou e à quémander de l’eau. Un après-

midi cruel au cours duquel le soleil semble s’être gé dans le ciel.

La quête devient de plus en plus désespérée, et de Soto songe à

retourner au lac de saint Jean, mais la route est longue jusque-là, en

plein soleil, et il reste convaincu qu’ils vont trouver de l’eau plus

loin.

Des sauterelles et des lézards et des mouches, des vautours qui

tournoient au-dessus, dans l’attente. La nature sait de quoi elle est

faite, mais elle aurait pu leur donner des indices plus tôt. De Soto

est une fois encore confronté à un échec des plus indignes, marcher

dans un désert et y mourir de soif.

Et c’est comme si ses pensées étaient prémonitoires car un de ses

pages, Prado, s’écroule sous le poids des bagages de de Soto, et ils

n’ont pas d’eau à lui donner. Il est pâle, son sou e est court. De Soto s’agenouille à ses côtés, impuissant. Ni eau ni ombre, et ils

ne peuvent pas s’arrêter ici.

— Portez-le, ordonne-t-il. Il faut continuer à avancer.

Mais Prado ne respire plus et ils l’abandonnent là. Pas

d’enterrement car ils ne peuvent pas se permettre de perdre du

temps. Et ils ne peuvent pas porter davantage.

— Que sont devenus tous les marécages ? demande de Soto, sans

s’adresser à personne en particulier, plutôt au ciel. Toute La Florida

semblait inondée et maintenant, on ne trouve plus la moindre goutte

d’eau.

C’est une grande armée. Plus de trois cents hommes, sans compter

les chevaux et les cochons, les serviteurs et les esclaves qui seront

les premiers à mourir, eux qui portent les plus lourds fardeaux et

seront les derniers à boire. Ils continuent à marcher pesamment vers

le nord-ouest, en direction de cette terre regorgeant d’or qu’ils

échangeraient en cet instant pour n’importe quel étang ou ruisseau.

— Le moment est déjà venu de lire la deuxième lettre, dit de Soto

à Moscoso. Et ça ne fait que deux jours qu’on voyage. Suis-je

maudit ?

Moscoso est doué pour garder le silence.

Les cavaliers cherchent toujours, et le corps de l’armée continue

d’avancer, et tout est basé sur un maigre espoir de changement. Si la

situation ne change pas, ils mourront tous.

La soif rend de Soto faible et légèrement nauséeux. Il aurait dû

exiger qu’on lui garde plus d’eau mais qui aurait pensé à mettre de l’eau de côté dans une contrée inondée ? Ce serait comme mettre de

côté des fourmis dans une fourmilière.

Il s’accroche à ses rênes et rêve de Tocto, de ses bras si ns et si

puissants. Elle dormait parfois les deux bras au-dessus de la tête,

étirée comme un chat, et il contemplait alors la forme parfaite de

son corps, et se demandait pourquoi les femmes espagnoles

existaient. Quel était leur intérêt ? Au cours de ses précédentes

expéditions, il n’a jamais eu le mal du pays. Mais La Florida fera

peut-être exception, et il nira par se languir des choses simples,

comme l’eau et les collines. C’est pire que les paysages les plus laids

qu’il ait jamais vus. Bien plus laid, encore, que ce qu’il aurait pu

imaginer. Marquis d’un enfer n’o rant qu’un large éventail de

tourments.

— Je n’ai jamais pensé su samment à l’enfer, dit-il à Moscoso. À

quoi il ressemblerait, si l’air y serait respirable ou brûlant, si le sol y

serait ferme ou en fusion, si l’on verrait d’autres personnes ou si l’on

y serait seul, si le diable nous parlerait, si l’on nous expliquerait

quoi que ce soit. Mais je l’imagine bien mieux, maintenant. L’enfer,

c’est La Florida, et il faut marcher sans cesse, se noyer dans les

marécages, puis mourir de soif dans un désert tandis que les èches

si ent de toutes parts et que les lapins pourchassent les chevaux, et

qui sait ce qui nous attend encore ? Seule La Florida pourra nous le

dire.

— C’est vrai, mon frère, répond Moscoso. Cet endroit ressemble

vraiment à l’enfer. Et d’autres risquent de mourir si on ne trouve pas

très vite de l’eau.

Le jour touche déjà à sa n, le soleil très bas dans le ciel, et ils

devraient s’arrêter pour monter le campement, mais ils continuent à

pas lourds, attendant que le monde change en leur faveur.

Des cavaliers reviennent au galop et annoncent avoir trouvé une

rivière plus loin. Aucun cri de soldats en réponse, aucune

célébration, rien qu’une marche laborieuse jusqu’à ce qu’ils

aperçoivent des prairies, plates, plus aucune dune, quelques arbres

plus grands, alignés. Et en contrebas, cette eau improbable, venant

d’une autre contrée tout aussi plate.

Ils devraient être prudents mais ils s’y laissent tomber, ils boivent

et s’immergent, et il n’y a aucun mot. Cochons, chevaux, hommes,

se baignant ensemble, encore vivants, miraculeusement.

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PENDANT que Dayunisi, le coléoptère d’eau, bâtit la terre, les

animaux sont enjoints à rester éveillés pendant huit nuits, on ignore

par qui. Ils doivent monter la garde, mais ne savent pas contre quoi.

Tout est plongé dans l’obscurité, ils ne voient rien.

— C’est un piège, dit le loup.

Le bison s’assied pour trouver un peu de confort et s’endort dès la

première nuit. La tortue se rétracte dans sa carapace, ferme les yeux,

et s’endort à son tour. D’autres titubent et clignent des yeux, mais

aucun ne voit ce que fait son voisin.

— Pourquoi huit jours ? demande l’écureuil.

— On ne peut pas remettre en question ce qui est ancien, répond

le raton laveur.

C’est la deuxième nuit et le raton laveur n’a aucune peine à rester

debout.

Tous les petits animaux sont éveillés, tenus en alerte par leur peur

innée et constante. Tamias, oiseaux chanteurs, lapins, attendant

qu’un des plus gros animaux s’e ondre, prêt à faire un bond de côté

pour ne pas être écrasé. Lézards, alligators et serpents veillent, ou

peut-être pas. Peu importe, leur sang est froid et ils ne bougent

jamais. Quelle di érence pour eux, entre le sommeil et la conscience ? Tout n’est que confusion, les animaux aveugles et

isolés, et nombre d’entre eux s’agacent.

— Je m’en vais, déclare le cerf hémione, et il tente de fendre la

foule, mais les animaux sont si serrés, et le plafond de roche est si

bas, que le cerf nit par s’allonger et s’endormir.

Quand arrive la troisième nuit, presque tous les animaux ont cédé

au sommeil. Chaque chouette et hibou perché sur le dos d’un animal

assoupi, tourne la tête en cercles frustrés, à monter la garde sans

savoir quoi regarder, mais incapable de s’en empêcher.

Le renard gris, le renard roux, le coyote et le loup font les cent

pas, creusant d’étroits sillons parmi les silhouettes endormies, des

huit sinueux et in nis. L’opossum avec sa queue tou ue se déplace

lentement, hésite entre les corps, un pas en avant, deux en arrière.

Le raton laveur aire le sol bien que le sol n’existe pas encore, à

l’a ût d’odeurs et de pistes, bien que les odeurs ne se propagent pas,

restent à l’intérieur des animaux, sans nul indice laissé dans le

monde, chaque animal n’existant qu’à demi dans le Galunlati, pas

encore totalement né.

Les plus gros félins rôdent aux abords, attendent, le lynx, le

cougar, a amés, tapis, songeant à dévorer d’autres dieux, tant de

gorges tendres et inertes, le cerf, l’élan et l’antilope.

Tous les animaux qui auraient pu s’endormir le font dès la

troisième nuit, alors pourquoi en attendre huit ? Les créatures qui

veillent encore s’impatientent.

— Je pense qu’on est censés manger tous ceux qui se sont

endormis, dit le loup. Je pense que c’est ça, la mise à l’épreuve. On doit les avoir tous mangés d’ici la huitième nuit.

— Oui, acquiesce le cougar. C’est ce qu’on devrait faire.

C’est pourtant curieusement impossible, dans le Galunlati : le lynx

garde le silence, les crocs sont déjà sur le cou d’un lièvre, mâchoire

grande ouverte, mails il ne peut pas la refermer.

— Une chose est sûre, dit le renard roux. Dans ce monde, il ne

sera question que d’attendre.

Les arbres et les autres plantes attendent aussi, avec les animaux.

Les herbes courtes et hautes, aplaties au sol, les eurs des champs

en bouton, endormies, la manzanita et son écorce qui tombe en

petits copeaux d’un rouge profond que personne n’a encore jamais

vu, le chêne aux feuilles lobées, tous endormis à l’exception du

cèdre qui deviendra le plus important des arbres, et du pin, de

l’épicéa, du laurier et du houx. Ils restent éveillés pendant la

troisième nuit, et jusqu’à la huitième. Ils donnent au Galunlati son

parfum agréable et les animaux se rassemblent autour d’eux.

Après la huitième nuit de veille, chaque brin d’herbe et chaque

eur se déploie, chaque animal se lève, une grande cacophonie

retentit tandis que chacun veut savoir ce qui s’est passé, savoir si

quelque chose a changé.

— Rien, dit le bison. Ce n’était qu’une bonne sieste.

— Je te vois, dit le loup. Tu as des cornes et une tête trop grosse,

des pattes trop petites, des poils trop épais, et tu es trop gros pour

être mangé. Tu vivras éternellement.

— Je te vois, moi aussi, dit le cougar derrière un cerf qui bondit,

heurte un rocher et tombe. Quand nous quitterons cet endroit, je te traquerai.

Le raton laveur et l’opossum gardent le silence, ainsi que le renard

et le coyote, tous les animaux plus petits qui peuvent en n voir.

Mieux vaut ne pas se faire remarquer. Le Galunlati, désormais moins

sûr qu’avant. Tout a changé.

— Mes feuilles ne tomberont jamais, déclare le laurier. Et je

eurirai.

— Les miennes non plus, dit le houx. Et j’aurai des baies.

— Mes aiguilles demeureront, elles aussi, dit le pin, puis l’épicéa.

— Les miennes sont comme des doigts, un million de doigts

minuscules et articulés, dit le cèdre. Elles ne tomberont pas non

plus. Vous autres, vos feuilles tomberont. Vous serez nus pendant

l’hiver.

Et la division débute ainsi, avant même que les animaux et les

plantes n’arrivent sur terre. Et tous veulent y aller, maintenant.

Dayunisi attend en bas, il a créé un lieu de vie idyllique, mais

seulement pour lui, la boue meuble et humide où il est facile de

s’enfoncer. Les animaux envoient les oiseaux en reconnaissance, a n

de tester leur nouvel environnement, mais ils ne trouvent nulle part

où se poser. Leurs pattes s’enlisent et ils battent frénétiquement des

ailes pour s’envoler. Seuls les canards et les oies et les autres oiseaux

aquatiques sont satisfaits, mais sans pattes palmées, cela ne convient

à personne d’autre. Certains oiseaux n’essaient même pas de se

poser, si excités de voler, plongeant et virevoltant et remontant à la

verticale, s’interrogeant sur la nécessité même de la terre ferme. Ils s’interpellent de centaines de cris enthousiastes et disparates, et

ainsi naît le chant des oiseaux.

Plantes et animaux s’impatientent au Galunlati.

— Il n’y en a que pour les oiseaux, dit l’alligator. J’en mangerai

quelques-uns plus tard en guise de remerciement.

— Oui, dit le renard, bonne idée, et leurs œufs, aussi. Je mangerai

leurs bébés.

Seul le grand vautour demeure au Galunlati, bien plus immense

que les vautours d’aujourd’hui, lent et paresseux.

— Je vais attendre que l’un d’entre vous meure, ou soit tué. Je

laisserai les autres faire le travail. À quoi bon chasser ?

— Descends et trouve-nous un endroit où vivre, dit l’ours.

Même dans l’obscurité, tous ont deviné que l’ours est immense,

alors ils l’écoutent.

Le vautour n’a pas envie d’obéir mais on le pousse, et il tombe, et

il e ectue quelques battements d’ailes. Il plane en basse altitude au-

dessus de la terre, aveugle mais capable de airer l’humidité de la

boue et son odeur de pourriture, qui l’attire fortement, et il reste

ainsi aussi bas que possible.

Mais la terre est in nie, et informe, et trop meuble pour s’y poser,

et le vautour était encore dans un demi-sommeil quand il s’est

envolé, il est gagné par la fatigue et ses ailes nissent par frôler le

sol. À l’endroit où l’extrémité de ses plumes e eure la terre, il

creuse des vallées, et des montagnes se forment là où il remonte. De

nos jours encore, le pays cherokee est montagneux. Au Galunlati, les

animaux entendent le chaos qui se produit en contrebas, le lourd battement d’ailes et le bruit aqueux des vallées, et les montagnes

qu’on arrache du sol, et ils lui hurlent de revenir. Ils ne veulent pas

que la terre soit détruite avant même qu’ils l’aient arpentée.

Le vautour ne les entend d’abord pas, puis s’en che, mais il a

besoin de se reposer et n’a toujours pas trouvé d’endroit correct où

se poser, aussi remonte-t-il vers le Galunlati, où il se blottit dans ses

propres ailes et s’endort pour une longue sieste et ignore tout ce que

lui crient les autres animaux. S’ils veulent créer la terre

di éremment, qu’ils s’en chargent eux-mêmes.

Plantes et animaux tombent alors du ciel, une pluie sombre de

millions d’espèces destinées à rendre la terre fertile, à y grandir,

pousser et se multiplier. Une longue chute depuis l’arche, et tout

cela dans l’obscurité, chaque animal se débattant et frappant l’air

vide de ses pattes durant ce qui lui semble une éternité, avant

d’atterrir avec un bruit d’éclaboussure dans la boue d’une vallée peu

profonde, ou sur la crête rugueuse d’une montagne, pas toujours à

l’endroit où il est censé vivre. L’alligator sur un pic en altitude, la

marmotte dans un marais. Ils doivent tous marcher pour trouver

leur habitat, et il n’y aura aucun habitat correct tant que les plantes

n’auront pas fait leur œuvre.

— Les plantes auraient dû tomber les premières, fait remarquer

un hibou.

— Inutile de voir pour le savoir, dit le blaireau. Ce n’est pas de la

sagesse, si tout le monde est déjà au courant.

Les herbes prennent racine et se multiplient vite, couvrant les

zones basses et humides, certaines s’installant sur les plaines d’altitude. Les arbres s’enfoncent plus loin encore et entremêlent

leurs racines a n de soutenir la terre, et les buissons comblent les

espaces entre eux. Les eurs n’ont pas de projet précis et se

disséminent au hasard, les petites atteignant même les plus hautes

montagnes.

— Nous sommes des dieux, dit le cèdre, mais nos petits ne le

seront pas, ils auront besoin de soleil pour s’épanouir.

— Oui, acquiescent les herbes. Les nôtres aussi.

Les animaux appellent le soleil et lui demandent de voyager

jusqu’à la terre nouvelle, d’est en ouest.

— Brille sur nous tous, disent-ils.

Et c’est ce qu’il fait, mais très bas, juste au-dessus de leur tête, si

chaud que la carapace de l’écrevisse brûle et rougit, que sa chair se

gâte et, de nos jours encore, les Cherokees ne la mangent pas.

Les animaux qui ont invoqué le soleil, notamment le lapin, le font

remonter d’une longueur de patte, c’est mieux mais toujours trop

chaud, alors encore une patte plus haut, toujours trop chaud, jusqu’à

ce qu’en n, le soleil soit à huit pattes de hauteur sur sa trajectoire. Il

parcourt cet arc chaque jour, d’est en ouest, puis fait le chemin

inverse encore plus haut, où personne ne le voit, au-delà de l’arche.

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LA FLORIDA se transforme à nouveau. Après avoir traversé les prairies

et une autre pinède, puisant cette fois autant d’eau qu’ils peuvent en

transporter et marchant à l’ombre dès que possible, ils repèrent un

paysage des plus insolites, un immense champ de maïs.

Les cavaliers qui accompagnent de Soto rapportent leur trouvaille

au bataillon, où on ne les croit visiblement pas, car à leur arrivée

explose un puissant cri de joie et d’émerveillement, des rires

d’hommes pareils à des enfants. Le maïs est encore vert mais ils

arrachent pourtant les épis qu’ils mangent crus, avec les feuilles,

laissant le champ piétiné et dévasté.

— Que vous avais-je dit, les gars ? hurle de Soto. Exactement

comme l’annonçait la lettre ! C’est un village d’Urriparacoxi ?

demande-t-il à un guide.

Celui-ci a été épargné bien qu’il les ait menés dans le désert, et il

répond d’un oui prudent et incertain. Il explique qu’aucun d’eux n’a

jamais été aussi loin mais ce doit être un champ d’Urriparacoxi,

sinon à qui d’autre pourrait-il être ?

Ce soir-là, ils font rôtir des lapins qu’ils mangent avec du maïs,

mais ils commencent sérieusement à manquer de nourriture. Ils ont

laissé trop de vivres aux sentinelles restées auprès des navires. Ils boivent surtout, et échangent des récits d’Ocale. Aucun homme n’y a

encore jamais mis les pieds mais ils en ont tous une image précise.

— Des rues pavées de marbre, dit un homme. Comme dans

l’Antiquité. Et pas de roi, seulement des prêtres. Urriparacoxi est le

prêtre du Dieu de l’Or.

— Ce sera très di érent de tout ce qu’on connaît, dit un autre. Les

rues pourraient être tissées comme des matelas, tous les habitants

marcheraient pieds nus et les femmes ne porteraient aucun

vêtement, à l’exception de leurs parures d’or. Je pense que le roi

sera entouré d’une nuée d’oiseaux, des oiseaux colorés comme ceux

qu’on a vus, rouges, bleus et jaunes.

Lobillo a sa propre conception amère.

— Les rues seront maculées de votre sang dès votre arrivée. Un

labyrinthe, un piège, et des èches qui si eront de toutes parts. Le

dernier son que vous entendrez.

Mais personne ne l’écoute. Et puisqu’il s’est exprimé, les autres se

moquent à nouveau d’Añasco.

— On sera plantés au pied de cette cité d’or mais on ne pourra pas

y entrer. Añasco nous guidera et ne trouvera pas les portes. On se

cognera aux murs et on mourra de faim.

Le lendemain matin, ils ne marchent que quelques heures avant

de trouver un village. C’est le 20 juillet, peu de temps après le

départ de l’expédition, et découvrir de nouveaux lieux semble facile.

Ocale ne doit être qu’à quelques jours de trajet.

Ce village-là constitue un carrefour, des chemins en partent dans

toutes les directions. Ils s’arrêtent tôt dans la journée et installent leur campement, et rapidement, ils aperçoivent Gallegos et Ortiz,

chevauchant vers eux avec une escorte de cavaliers. Des cris

puissants à leur arrivée, le retour des héros.

Gallegos semble perplexe mais salue de la main et avance jusqu’à

de Soto.

— Mon frère, dit de Soto.

— Pourquoi ce retour en héros, demande Gallegos. Les casques

d’or ?

— Oui, exactement, et inutile d’en discuter.

— C’est une bonne terre, dit Gallegos. Le sol est fertile ici et aussi

là où sont mes hommes, dans ce qui doit être le village principal

d’Urriparacoxi, et sur toute la zone. Du maïs et de l’eau. Ce maïs est

sans doute ce qui fait la puissance d’Urriparacoxi. Il doit avoir un

peuple important. Dommage que Vasco ne soit pas resté un peu plus

longtemps pour récupérer ses esclaves.

— Qu’il aille manger ses propres tripes, lâche de Soto. Je n’ai pas

envie de penser à lui. Tout va bien, maintenant. Repose-toi et

mange.

— Je vais faire venir le reste de mes hommes, dit Gallegos.

— Oui. À partir de maintenant, nous avancerons en une seule

armée soudée et nous ra erons tout sur notre passage.

De Soto envoie plusieurs guides pour trouver Urriparacoxi et le

convoquer. Lui prendre ses villages et son maïs l’encouragera peut-

être à accepter une rencontre.

Les hommes de Gallegos arrivent le lendemain et de Soto décide

d’accorder encore deux jours de repos à tous. C’est un endroit

agréable et facile à vivre, et qui sait les épreuves que La Florida leur

réserve encore.

Le 23 juillet, ils découvrent un autre village si petit qu’ils le

traversent sans s’arrêter. Le jour suivant, ils trouvent un village au

bord d’un vaste lac peu profond.

— Retour aux marécages, dit de Soto, debout sur la berge.

Des hommes y pataugent d’un pas hésitant et découvrent que,

presque partout, l’eau ne leur arrive qu’aux chevilles. D’immenses

arbres poussent dans le lac, des cyprès, surmontés de milliers

d’oiseaux de toutes sortes. Des saules et des chênes bordent les rives.

Des lianes, encore, et partout de longs festons de mousse suspendue,

la même jungle qu’ils ont découverte à leur arrivée.

— Ce lac est énorme, dit de Soto. Il s’étend bien au-delà du

regard, je pense, et on nous a indiqué qu’Ocale se trouvait près d’un

grand lac.

— Mais il pourrait y avoir des grands lacs partout, dit Moscoso.

— Non. Ocale est près d’ici. Je le sais. Je vais en avant avec des

cavaliers. Reste ici avec Gallegos pour préparer le campement. Je

prends Rodrigo avec moi. Nous allons trouver de l’or, mon frère.

De Soto part avec une douzaine de cavaliers en quête d’Ocale, et

au bout de deux heures, le chemin s’élargit.

— Voilà ! s’écrie de Soto. Avec un chemin aussi large, il doit y

avoir plus de gens qui circulent dans les parages.

Alentour, il ne voit rien d’autre que ce chemin. Une pinède mêlée

de marécages.

— Retourne les prévenir, Rodrigo. Dis-leur ce que nous avons

trouvé et envoie des renforts.

Rodrigo observe le chemin qu’ils viennent d’emprunter, traversant

tantôt une épaisse forêt et des lianes, tantôt une pinède à découvert

où il est facilement repérable. Il chevauchera seul. Au cours de

l’expédition, personne n’a encore été obligé de faire une chose

pareille. Mais s’il demande à être accompagné, il passera pour un

lâche et cela entachera à jamais son nom. Il est chevalier, et c’est

exactement ce que font les chevaliers, s’élancer seul face au danger,

alors il obéit.

Rodrigo a le sentiment que ses yeux et ses oreilles n’ont jamais été

autant à l’a ût. Il est si éveillé qu’il pourrait ne plus dormir pendant

une semaine, très étrange, la peur la plus intense de toute sa vie. Il

surveille tous les côtés à la fois, capable de repérer le moindre

mouvement. Si une sauterelle bondit à l’orée lointaine de la forêt, il

la verra.

Il maintient son cheval au trot, couvrant une bonne distante, tout

en l’économisant pour accélérer au besoin. Il s’imagine de retour

chez lui, debout devant un âtre immense par une nuit froide,

racontant aux nobles de sa ville son périple, la jungle à proximité, la

pinède qui le laissait à découvert, les indigènes partout.

Et c’est alors qu’il les voit, un groupe d’indigènes qui suivaient

de Soto. Ils semblent surpris de le trouver seul. Ils restent plantés là,

à le dévisager. Des pagnes et des tatouages sombres, des arcs et des massues, une douzaine environ. Ils regardent derrière lui, cherchent

les autres cavaliers. Il éperonne aussitôt sa monture et les contourne

au grand galop, il chevauche couché sur l’encolure, s’accroche à sa

crinière, tandis que les èches parcourent leur trajectoire silencieuse

et invisible autour de lui, et il espère simplement qu’elles ne

trouveront aucune chair où se planter. S’ils tuent son cheval, ce sera

pire encore. Ils le captureront et le feront rôtir comme Ortiz.

Rodrigo ne regarde pas en arrière, il le au triple galop aussi loin

que sa monture peut le porter, jusqu’à ce que le cheval halète et

chancèle, puis il le met au trot et ne voit personne dans son sillage.

Il cherche d’autres indigènes qui pourraient lui bloquer le passage,

essaie de faire apparaître le campement et le bataillon par la simple

force de son esprit.

L’énorme lac qu’il longe semble s’étirer à l’in ni avant qu’il

n’atteigne en n le reste de l’armée. Il exige un cheval frais et une

douzaine de cavaliers, en reçoit quatorze, et il repart aussitôt.

— Nous devons les traquer avant qu’ils ne trouvent de Soto, dit-il

aux hommes.

Et ils s’élancent à travers la forêt, mais le bruit pesant de leur

chevauchée la vide entièrement. La forêt ne se révèle que lorsqu’il

chevauche seul. Rodrigo comprend qu’il ne voit rien de La Florida

tant qu’il voyage avec l’armée.

Ils retournent auprès de de Soto en un temps record.

— Luís de Moscoso amènera l’armée entière ici demain, rapporte

Rodrigo. Je lui ai expliqué la direction à suivre, ils ne se perdront pas. Et j’ai croisé une douzaine d’indigènes sur mon trajet vers le

campement. Ils nous suivaient. Ils savent que nous sommes ici.

— Qu’ils viennent, réplique de Soto. Nous sommes assez

nombreux, maintenant.

La journée est très avancée, de Soto décide de ne pas continuer,

bien qu’il soit convaincu qu’Ocale est tout près.

Ils campent le long du large chemin entre les pins, les hommes

dorment en cercle, leurs chevaux attachés au centre, deux

sentinelles montant la garde.

— Partez du principe que vos chevaux sont plus importants que

vous, dit de Soto à ses soldats. Pas seulement pour tuer des

indigènes. L’or est lourd.

Les hommes s’escla ent à ces propos et s’endorment, rêvant des

rues d’Ocale pavées d’or.

Le lendemain matin, ils partent de bonne heure. Ils ont très peu

de nourriture. L’armée tout entière sera en di culté s’ils ne trouvent

pas de quoi manger bientôt.

— Des enclos de cerfs et de dindons, dit de Soto. Il nous faut de la

nourriture correcte. Et des esclaves. À Ocale, nous aurons tout cela.

Ils partent au trot, de Soto impatient de voir Ocale, mais la pinède

demeure déserte, la jungle qui naît sur les rives du lac commence à

gagner du terrain sur la droite.

— C’est comme chevaucher avec un seul œil ouvert, dit de Soto.

On est aveugle d’un côté.

Ils entendent l’attaque avant de la voir, des cris de guerre aigus,

un son terri ant comme un chant de sirène ou un hurlement de valkyries, comme s’il ne s’agissait pas d’hommes. Puis les èches, un

cheval s’écroule, Carlos Enríquez est projeté à terre.

De Soto et les autres cavaliers se ruent vers la jungle, toutes

lances et épées dehors, mais c’est peine perdue, de frapper ainsi les

feuilles et les lianes.

— Repliez-vous ! hurle-t-il.

Lui et ses cavaliers font demi-tour et repartent au galop, et on

hisse déjà Enríquez sur la croupe d’un autre cheval.

Ils s’arrêtent à l’endroit où ils ont dormi, où la visibilité est bonne

entre les arbres et où ils pourraient renverser les indigènes avec

leurs chevaux, mais de Soto sait qu’ils ne doivent pas y rester

longtemps. Ils comptent déjà plusieurs blessés.

— Que deux d’entre vous aillent prévenir Moscoso, qu’il retourne

au campement du lac avec l’armée. Ils ne doivent pas encore nous

rejoindre.

Cette nuit-là, de Soto peine à dormir au milieu des gémissements

des blessés, il se sent mis à l’épreuve et il regrette l’absence de

Moscoso, il voudrait avoir quelqu’un à qui parler, même s’il

n’obtient aucune réponse. Il s’exprime à voix haute.

— Ocale est proche. L’or n’est pas loin. Le Seigneur met ma

détermination à l’épreuve, il veut voir si je peux être brisé, il veut

voir si je rebrousse chemin aux portes de la chapelle.

Entre les arbres, les étoiles si éclatantes, des milliers de lanternes

suspendues par Dieu pour nous rappeler notre raison d’être.

— Ce monde ici-bas est minable. Il n’est rien. Il ne peut pas

m’arrêter.

Et au matin, ils ne retournent pas auprès de l’armée. De Soto

poursuit sa route avec ses cavaliers, blessés compris. Et ils

découvrent que le chemin s’élargit encore davantage.

— Ocale, dit de Soto. Nous approchons.

Ils aperçoivent les huttes d’un petit village abandonné, mais ils

repèrent des indigènes à bord de canoës, qui les observent de loin.

Ils se trouvent peut-être au bord de ce même lac immense, ou d’un

autre marécage. De l’eau tout le long de ce côté du chemin.

— Ortiz, dit de Soto. Va leur parler. Fais-les venir et convaincs-les

de nous guider. Promets-leur n’importe quoi. Ils peuvent avoir la

moitié de l’Espagne.

Les hommes ricanent. Ortiz met pied à terre et entre dans le

marécage, si peu profond que l’eau ne lui arrive qu’aux tibias. Il

ressemble toujours à l’un d’eux, avec son simple pagne, ses brûlures

et ses tatouages. Un canoë s’approche de lui, curieux.

Ils parlent, surtout par gesticulations, et un des indigènes accoste

avant de s’approcher de de Soto.

— Il accepte de se joindre à nous, dit Ortiz. D’être notre guide. Il

veut un peu d’or en échange. Un bracelet, une bague ou un collier.

Peu importe. Pour lui permettre d’obtenir la femme qu’il veut.

— Il nous demande de l’or ?

— Oui.

— Pourquoi ne pas aller en chercher directement à Ocale ?

Ortiz s’entretient encore avec l’homme, qui est plus petit que lui,

très di érent des guerriers d’Urriparacoxi qu’ils ont enchaînés dans

leur campement. L’homme sourit.

Ortiz se rapproche de de Soto et chuchote a n que les autres

cavaliers ne l’entendent pas.

— Il trouve ça très drôle, l’idée qu’il y ait de l’or à Ocale, surtout

des casques.

De Soto ne répond rien. Il remonte en selle.

— Gonzalo, lance-t-il. Retourne au campement et reviens avec

trente cavaliers supplémentaires. Et que Moscoso reprenne la route

avec l’armée. Nous irons tous à Ocale. Et demande-leur d’apporter

du fromage et des biscuits. Nous sommes en train de mourir de faim.

Reviens d’ici demain soir, au plus tard. Tu peux emmener un

homme avec toi.

 

De Soto continue sa progression. Les guides indigènes désignent une

direction qui s’enfonce droit dans un autre marécage profond qui

pourrait aussi être une rivière.

Les hommes se postent sur la rive, avancent de quelques

centimètres dans l’eau.

— Je pense qu’on peut le contourner, dit Ortiz. Soit par la droite,

en entrant davantage sur le territoire d’Urriparacoxi, ou en restant à

l’ouest, sur un sol peut-être plus sec. Je ne comprends pas pourquoi

on devrait traverser par la partie la plus profonde. Et comment

l’armée va nous suivre, par-là, ou même les trente cavaliers que tu

as fait chercher ?

— Ocale est là-bas, déclare de Soto, le bras tendu droit devant.

L’or est là-bas. Et si on contourne, on risque de trouver des eaux

encore plus profondes.

— Nous pourrions monter le campement, attendre que les

cavaliers nous rejoignent, peut-être même le reste de l’armée, et y

aller ensemble.

— Oui, rétorque de Soto. Et on pourrait tresser des paniers avec

ces roseaux, bâtir des maisons élaborées et rester ici pour toujours.

Ortiz ne répond rien.

— Dès qu’on se repose, ajoute de Soto, le village suivant se vide.

Ils partent tous. Et ils emportent leur or avec eux. On peut continuer

à se reposer et voir l’or prendre sans cesse un jour d’avance sur

nous. Ou alors on peut partir dès maintenant, emprunter la voie la

plus directe vers l’or, et en trouver peut-être un peu.

De Soto se met en selle et fait avancer son cheval dans l’eau, à la

suite des guides. Un chevalier en armure, armé d’une lance, entrant

dans un marécage sans la moindre idée de sa destination. Ortiz à ses

côtés, un homme à moitié brûlé, à mi-chemin entre deux mondes.

Quelqu’un qui les verrait pour la première fois ne comprendrait rien

à la scène.

Ils pataugent dans l’eau sombre, le fond impossible à apercevoir.

Ils s’enfoncent dans des trous, remontent sur des bancs de sable. Des

arbres immergés et des amalgames de végétation étrange, une

mousse impalpable, les entourent. Des oiseaux partout, et de gros

alligators prenant le soleil sur les berges éloignées ou, gueule et

yeux au ras de l’eau, laissant un n sillage derrière eux. Des

vautours par douzaines dans les arbres morts, observant et

attendant.

Des èches si ent d’un côté, jaillissant de nulle part, une poignée

d’hommes apparaît pour disparaître aussitôt dans la végétation

dense. Un Espagnol est touché à la jambe, il gémit à présent. Puis

des èches de l’autre côté, des indigènes qui apparaissent encore

quelques instants, de simples mirages.

— Au prochain groupe qui tire, on charge tous, dit de Soto, et

quand les èches arrivent à l’arrière sur leur gauche, ils font tourner

leur monture et chargent, mais l’eau est profonde, ils n’ont ni

arquebusiers, ni arbalétriers.

Les chevaliers les plus proches de la rive atteignent un sol plus

ferme et parviennent à remonter sur la berge où ils encerclent

plusieurs indigènes. Ortiz s’avance pour s’adresser à eux.

— Il faut les garder comme guides, dit de Soto.

La négociation est plus longue que nécessaire, mais ils nissent

par accepter, se postent à l’avant, mènent de Soto et ses hommes à

travers les zones les plus profondes et les plus pénibles du marécage,

où ils sont sans cesse pris en embuscade. À chaque tournant, une

nouvelle pluie de èches.

Les hommes sont descendus de cheval et les mènent en

pataugeant tant bien que mal. Ils grimpent sur ce qui semble être

une langue de terre ferme mais ils la voient bientôt ondoyer.

— C’est la terre du démon, dit de Soto. (Il tend les rênes de son

cheval à un autre cavalier, avance d’un pas lent et voit à nouveau le

sol onduler.) Une terre faite d’un élément qu’on ne connaît pas. Le

diable a corrompu ces lieux.

Le sol s’a aisse sous lui, il tombe dans l’eau et la boue, il doit s’en

extraire à quatre pattes.

— Un jour, il en fera de même pour le monde entier. Aucune terre

ne sera plus assez stable pour que l’on puisse marcher dessus, et

nous glisserons tous dans les enfers.

Les èches ne cessent de si er, la terre ne cesse de se dissoudre,

les hommes tombent et s’enfoncent sous l’eau, contraints de nager

pour reprendre pied.

De Soto attend qu’ils parviennent avec leurs chevaux à un îlot de

terre ferme, un lieu encore épargné par le diable. Il attend que tous

ses cavaliers s’y soient rassemblés.

— Ces quatre-là, dit-il en montrant les nouveaux guides qui les

ont menés jusqu’ici. Les chiens.

Les chiens ont encore moins mangé que les hommes et ils nagent

dans le marécage derrière les chevaux. Ils sont a amés.

Les quatre hommes tentent de fuir mais on lâche les chiens qui

sont sur eux en un éclair, fondent sur leurs parties génitales et leur

ventre, les jettent au sol. Les indigènes mutilés et à l’agonie poussent

des hurlements horribles, voyant leurs propres entrailles dévorées,

puis réduits au silence quand leur gorge est déchiquetée. On oblige

le guide du canoë à assister à la scène.

Les chiens mangent tout, ils rongent les os. Même les visages sont

engloutis, les mains et les pieds, des membres désormais presque

dépourvus de chair. Les maîtres rattachent les chiens, de Soto se

tourne vers le guide et fait un geste du bras en avant.

L’homme est vif. Il trouve un gué depuis cet îlot vers une terre

plus ferme, puis un sentier qui longe l’étendue d’eau. Il désigne des

zones de végétation plus dense où les siens pourraient se cacher, et

les chevaliers s’y ruent, chassant les indigènes. Il nit par

s’immerger dans l’eau jusqu’au torse, et suit le bras d’eau jusqu’à un

grand arbre tombé en travers du chenal principal.

— On peut l’utiliser, dit de Soto. Comme on l’a fait avant, on

passe par ici pour traverser et on construit un pont pour transporter

le reste. Pedro et Diego, prenez des haches et coupez les branches.

Le tronc sera plus facile à utiliser.

Pedro et Diego sont des mestizos de Cuba, des métis, et ils savent

qu’ils ont été choisis pour cette raison. Ils feront des cibles idéales

pendant qu’ils couperont les branches de l’arbre.

Pedro assène une claque dans le dos de Diego.

— C’est parti, mon frère.

Les deux hommes se déshabillent et restent en collants. Ils vont

devoir nager à un moment ou à un autre, ils le savent.

L’arbre mort est immense et rongé, pas très droit, son tronc

ondulé. Ils coupent ses branches sur le dessus et laissent s’épanouir

celles qui poussent sur le côté. Ils suivent la partie la plus épaisse du

tronc jusqu’à se trouver perchés loin au-dessus de l’eau. La cime de

l’arbre est tombée dans une zone peu profonde où poussent des

roseaux, une sorte d’île au milieu du chenal, plus proche de la rive

opposée.

— Quelqu’un doit nous guetter en face, dit Diego.

— Oui, mais heureusement, on est bien armés et entourés de nos

frères, plaisante Pedro, et Diego sourit.

— Dans ce monde comme dans l’autre, mon frère.

— Ils nous autoriseront à franchir les portes du paradis mais il y

aura une salle d’attente, comme les baraquements des sentinelles, et

c’est là qu’on vivra, à monter la garde et à protéger les autres pour

l’éternité.

Ils continuent à couper les branches et, alors qu’ils approchent de

la cime, des indigènes, leurs demi-frères, jaillissent e ectivement

des roseaux, mus par la furie des démons de l’enfer, ou des peuples

dépossédés de leurs terres, et ils bandent leurs arcs.

Pedro et Diego glissent dans la rivière avec la rapidité de deux

poissons, plongent et nagent de toutes leurs forces sous la surface.

Ils s’accrochent aux branches immergées a n d’aller plus vite tandis

que leurs frères au-dessus d’eux visent leur silhouette dans les ots.

Ils sont touchés mais l’eau ralentit les èches et leurs blessures ne

sont pas profondes. Ils atteignent l’autre rive sains et saufs, et les

indigènes s’éclipsent à nouveau. Ils sont dans l’eau jusqu’à la taille

et inspectent leurs blessures respectives.

— L’attrapeur de èches, dit Diego. C’est ton nouveau nom.

— Tu en as pris autant que moi, mon frère, dit Pedro en arrachant

une èche qui ne s’est enfoncée qu’à la moitié de sa pointe.

— La rivière semble trop profonde pour les chevaux, dit de Soto.

— Oui, rapporte Diego. J’ai plongé loin au milieu.

— Qu’une demi-douzaine d’entre vous chevauchent en amont

pour trouver un endroit où faire traverser les chevaux, ordonne de Soto. Le reste s’occupera de construire le pont ici.

Et les cavaliers trouvent un endroit où la rivière peut être

traversée à gué, elle y est peu profonde et très large, la rive d’en

face est à environ trois tirs d’arbalète. Ils font leur rapport à de Soto

qui décide de traverser là-bas, abandonnant l’arbre et le pont.

Les hommes pataugent dans le courant vif, portant leur selle et

leurs vêtements au-dessus de leur tête. Ils marchent avec prudence

a n de ne pas être emportés, plusieurs tirent des cordes. Par endroit,

ils ont de l’eau jusqu’au cou mais ils atteignent en n l’autre rive.

— Il n’y a plus de èches, constate Pedro. Nos hommes se sont

dévêtus, ils ont porté leur selle au-dessus de leur tête, sans pouvoir

utiliser leurs armes ou leurs chevaux, et pourtant, les indigènes

n’ont pas jugé le moment propice pour les attaquer.

— Ils sont encore plus fous que de Soto, dit Diego. S’ils étaient

capables d’élaborer des stratégies, on serait déjà tous morts depuis

longtemps.

OceanofPDF.com

LE monde est toujours froid, surtout la nuit quand le soleil revient à

son point de départ, et les autres animaux accusent le lapin d’avoir

installé l’astre trop haut. Ils veulent des fragments de soleil qu’ils

pourront garder auprès d’eux pendant la nuit.

Le tonnerre les entend et envoie un éclair pour allumer un feu

dans le tronc creux d’un sycomore. Le sycomore, mécontent d’être

sacri é, mais tout se déroule si vite, la suggestion des animaux, puis

ses protestations, puis l’éclair, et n de l’histoire. Heureusement

qu’il a déjà semé ses petits.

Le sycomore s’est installé sur une île, c’est la raison pour laquelle

on le sacri e, il s’est éloigné des autres qui avaient eu la présence

d’esprit de rester groupés.

Les animaux aperçoivent la fumée qui s’élève de sa souche, ils

veulent un morceau du soleil qui doit encore brûler à l’intérieur

mais ils ignorent comment aller le chercher.

Le corbeau y va le premier, presque le plus imposant des oiseaux

avec ses plumes blanches, il parvient à traverser facilement

l’étendue d’eau. En plein vol, il se sent puissant, il maîtrise avec

facilité l’air et l’eau et la terre, le monde est son royaume. Mais

quand il se pose au bord du tronc creux et qu’il essaie de trouver un

moyen pour saisir une braise dans son bec, le feu est si brûlant qu’il lui noircit aussitôt les plumes, et il s’envole, e rayé, il se hâte de

rentrer pour se lamenter sans n sur l’injustice de la situation, car

c’est lui qu’on a envoyé le premier sans rien plani er.

Wahuhu, le hibou moyen-duc, prend à son tour son envol, planant

en basse altitude avec ses ailes aux motifs si intriqués qu’on les

dirait tissées. Il met plus de temps que le corbeau, songeant en

chemin qu’il devra observer avant tout, regarder dans le tronc avant

de déterminer comment y dérober le feu. Et quand il se perche en n

au bord de la souche, qu’il en inspecte l’intérieur de ses grands yeux

ronds, un sou e d’air brûlant s’en échappe. Il est projeté en arrière,

presque aveuglé, mais parvient à revenir tant bien que mal, un vol

erratique, virant d’un côté puis de l’autre, la tête enfoncée dans son

cou, protégée, et à son retour, ses yeux sont rougeâtres et le sont

encore depuis ce temps.

La chouette rayée et le grand-duc sont si tou us, avec leur épais

plumage, qu’ils semblent porter une armure, ils pensent pouvoir

survivre au feu, aussi s’y rendent-ils ensuite, ils s’envolent vers l’île

et tournoient d’abord au-dessus du tronc, à l’a ût de souris ou de

serpents, puis se rappelant soudain leur devoir. Ils se perchent sur le

bord du tronc creux mais la fumée s’est épaissie, une gigantesque

éruption de cendres les aveugle et les expulse, et leur vol du retour

est aussi erratique que celui du moyen-duc, jusqu’à ce qu’ils

reviennent auprès des animaux rassemblés et se frottent les yeux

sans jamais pouvoir en e acer les cercles blancs.

Nul autre oiseau ne se porte volontaire, aucune discussion n’a été

encore engagée avec les poissons, et ils ne pourraient pas ramper sur la terre ferme pour y chercher la braise de toute façon, ce qui ne

laisse plus que les animaux capables de traverser l’étendue d’eau, les

créatures légères.

Le serpent Uksuhi, un petit reptile rapide, lève la tête au-dessus de

l’herbe pour observer l’île, et les oiseaux lui suggèrent d’essayer. Ils

veulent se débarrasser de lui pour sauver leurs œufs.

Il part aussitôt, évolue comme une vague dans l’herbe, puis à la

surface de l’eau, la tête toujours dressée et alerte, et les animaux

pensent tous qu’il va forcément réussir.

Sur l’île, il n’escalade pas la souche, exposée à la chaleur, à la

fumée et à la cendre, mais il s’y fau le par un minuscule trou près

du sol.

Il avance trop vite, il est déjà à l’intérieur avant même de s’être

rendu compte de la chaleur extrême et de la cendre abondante. Il

panique, il fonce dans un sens, s’enroule sur lui-même, brûlé et

presque aveuglé par la fumée, il se cogne contre les parois jusqu’à

retrouver le petit ori ce par lequel il ressort en catastrophe dans

l’herbe et continue sa progression irrégulière, d’un côté puis de

l’autre, pour l’éternité, essayant sans cesse d’échapper aux ammes

qui ont noirci son corps tout entier.

Le grand serpent grimpeur voit cela et songe qu’il peut faire

mieux.

— Regardez-moi, dit-il, et vénérez-moi ensuite.

Il se déplace en ondulations régulières dans l’herbe et sur l’eau,

grimpe aisément sur le tronc du sycomore. Mais il n’a rien plani é,

il n’a que sa taille et sa force comme atouts. Il est si sûr de réussir qu’il ne prend aucune précaution, il enroule son corps au bord de

l’ori ce si bien que, asphyxié par la fumée, il tombe dans la souche

Continuer : partie 7 sur 14