La contrée osbcure

David Vann · Chapitre 1 sur 3 · partie 4/14

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La contrée osbcure

La Contrée obscure

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 14 parties.

Selu arrive et le garçon lui dit qu’il a faim.

Elle le regarde comme s’il n’était pas son ls, comme s’il avait été

engendré par le monde lui-même, comme l’Enfant Sauvage.

— Mère, dit-il.

— Non, répond-elle. Tu verras.

Il ne comprend pas ce qu’elle cherche à dire mais il la voit comme

pour la première fois, combien son visage rond et sa peau lisse sont

beaux, combien ses yeux sont sombres, combien sa chevelure est

longue et noire. Elle porte une peau de cerf douce et semble plus

douce encore, mais il éprouve une tristesse terrible.

— Je vais te perdre, dit-il.

— Oui.

Le garçon ne peut concevoir la vie sans elle.

— Pourquoi ? demande-t-il.

— Souviens-toi que tu es responsable de tout. Toi, et seulement

toi.

Le garçon ne comprend pas. Il a le sentiment de n’être responsable

de rien, de subir simplement ce que font l’Enfant Sauvage ou ses

parents.

— Mais voilà que tu as besoin de manger, dit sa mère, et il n’y a

pas de viande. Attends ici, je vais t’apporter quelque chose.

Elle prend son panier en roseaux si délicatement tressés qu’il

pourrait otter sur la rivière, une sorte d’arche, elle se rend à la

réserve en bordure du campement, à la lisière de la forêt. C’est une

petite hutte ronde perchée sur de hauts poteaux et une échelle mène

à une unique porte. Elle est hors de portée des animaux, et le garçon

se demande désormais pourquoi, puisque les animaux n’avaient pas

été libérés avant aujourd’hui. Tout semble arriver trop tôt, tout

semble avoir été créé en sachant ce qui se produirait ensuite. Seul le

garçon est incapable de prévoir les choses. Tous les autres en sont

capables.

— Tu sais ce qui va se passer ensuite ? demande-t-il à l’Enfant

Sauvage.

— Comment ça ? l’interroge son frère.

Mais c’est trop di cile à expliquer et ce n’est peut-être pas réel.

— Rien, dit-il en n.

Ils regardent Selu gravir l’échelle jusqu’à la réserve. Chaque jour

avant le dîner, elle y grimpe et revient avec un panier rempli de

maïs et de haricots. Mais ce n’est qu’une minuscule réserve, impossible qu’elle contienne de la nourriture, jour après jour, d’aussi

loin que remonte la mémoire, et d’où viennent le maïs et les haricots

à l’origine ? Le garçon n’a jamais vu qu’on la remplissait.

Quand Selu se trouve à l’intérieur, les garçons escaladent les

poteaux à l’arrière de la structure, comme ils grimpent aux arbres,

les jambes enroulées autour du tronc. En haut, un rebord juste assez

large leur permet de s’agenouiller, et ils tâtent le mur a n de

trouver un endroit où la boue se détache entre les poutres, ils la

creusent avec leurs doigts jusqu’à pouvoir regarder tous les deux à

l’intérieur.

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QUAND ils reviennent en n au campement, très tard, on réveille

de Soto et il est ravi de rencontrer Ortiz.

— Un compatriote qui connaît ces terres, qui connaît ce peuple.

Nous ne sommes plus perdus. Nous allons avancer, maintenant. Mais

il faut dormir. Vous m’en direz plus demain matin.

Tous les hommes réveillés toisent Ortiz à la lueur des torches et

n’arrivent pas à croire qu’il soit un des leurs.

— Ses yeux, dit Gallegos. Regardez ses yeux et vous saurez qu’il

est des nôtres.

— Il n’est pas des nôtres, rétorque un homme, et des murmures

d’approbation ponctuent sa phrase.

Gallegos invite donc Ortiz à dormir à côté de lui dans sa maison et

poste des sentinelles.

Au matin, de Soto demande à Ortiz de lui conter son histoire.

Plusieurs centaines d’hommes se sont rassemblés pour l’écouter, et

Ortiz est obligé de parler si fort qu’il en a mal à la gorge. Et il y a

encore des mots d’espagnol dont il n’arrive pas à se souvenir, c’est

comme patauger dans un épais marécage. Nombre d’hommes

demeurent convaincus qu’il s’agit d’un indigène qui a réussi à

apprendre des bribes de leur langue. Il se tient en plein soleil au centre du campement, déjà tanné et brûlé, si bien qu’il ne peut

brûler davantage.

De Soto s’intéresse surtout à la tâche qu’Ozita con e à Ortiz après

qu’il s’est remis de ses brûlures. Le nouveau travail d’Ortiz consiste à

garder le temple, la nuit. Le temple est la grande bâtisse en face de

la maison d’Ozita, où l’on conserve le corps des morts. Un soir, Ortiz

est posté devant au crépuscule et Ozita lui tend des javelots. Il

pousse un hurlement de loup, plie ses mains pour former des pattes

et fait un geste en direction du temple pour se saisir d’un corps et le

manger. Puis ses mains deviennent des ammes et il montre le anc

intact d’Ortiz. Ortiz acquiesce. Ce n’est pas compliqué à

comprendre.

Les hommes aiment voir Ortiz hurler et imiter le loup d’Ozita.

C’est la meilleure distraction depuis le début de l’expédition et son

histoire semble continuer, encore et encore, à l’in ni.

Tandis qu’il garde le temple, Ortiz devient un observateur de la

nuit, et de la lune, et des étoiles, et c’est alors qu’il se met à ré échir

davantage aux dieux et songe à toutes les sortes de temples. Il veut

savoir comment l’on conserve les morts dans chaque contrée.

— Exactement ! s’écrie de Soto, enthousiaste. Je vais avoir une

sépulture d’un genre nouveau, entouré par tous les indigènes que

j’ai vaincus et qui tenteront de se relever du sol, mais resteront gés

dans la pierre.

Personne ne sait que dire pendant ces élucubrations, aussi

gardent-ils le silence, mais Ortiz ne semble pas e rayé.

— Oui, mon frère, dit-il. Tout est possible. C’est ce que j’ai appris.

Une nuit, Ortiz s’endort. On l’oblige encore à porter l’eau et le

bois pendant la journée, et il veille toute la nuit, si bien qu’il

manque de sommeil.

— Les loups ! hurle-t-on dans l’assistance.

— Oui ! répond Ortiz. Un loup a emporté le ls d’un homme

important, pas le chef mais un homme de son entourage.

Les soldats, bruyants dans leur désespoir, revivant la terreur

d’Ortiz cette nuit-là, sachant qu’il sera rôti en représailles.

Ortiz suit la piste, un javelot à la main. Il s’accroupit devant son

audience, une main brandissant l’arme imaginaire, et il s’approche

sans bruit du cercle des hommes. Il entend le loup ronger les os. Et

il se représente, aveugle dans l’obscurité, mais lançant néanmoins

son javelot, de toutes ses forces, un héros mythique a rontant une

créature improbable.

Il écoute mais n’entend rien, pas de loup qui ronge des os, pas de

loup qui fuit, et il lèche sa main, qu’il trouve salée, un bon signe.

Puis il retourne au temple où il prie.

— J’ai prié di érents dieux, cette nuit-là. J’ai prié un loup massif,

et la nuit, et la lune, et un dieu des montagnes, qui doit être bien

plus puissant que ces terres plates et qui est peut-être le dieu des

contrées d’où viennent les loups.

À l’aube, le corps du ls n’est plus dans le temple, Ozita l’apprend

et ordonne qu’on prépare un grand brasier, une fois encore. Mais il

envoie d’abord ses hommes chercher le corps et ils trouvent non

seulement le corps du ls, mais également le cadavre du loup,

transpercé par le javelot d’Ortiz.

— C’était important pour eux. Ils sont superstitieux. Un lancer de

javelot comme celui-ci en pleine nuit ne pouvait pas être considéré

comme un simple coup de chance, il avait forcément une

signi cation. C’est ainsi que je suis devenu intouchable, comme un

fantôme, et traité avec respect, par crainte des dieux.

Regardant les hommes autour de lui, Ortiz remarque quelque

chose d’étrange. Il voit que ses compatriotes ont le même

comportement, qu’ils le craignent aussi et sont convaincus que son

lancer de javelot avait une signi cation. C’est une reconnaissance si

étrange qu’il ne trouve rien à ajouter, aussi le laissent-ils se reposer.

Plus tard dans la journée, de Soto l’invite à un dîner d’huîtres et

de poisson.

— Y a-t-il de la viande ici, à part celle de nos propres cochons ?

interroge de Soto.

— Oui, du cerf.

— Il faut que nous puissions y goûter bientôt. Et il te faut de vrais

vêtements.

Ortiz baisse les yeux sur son pagne et ses mocassins, sur sa peau

tannée et tatouée.

— Il fait trop chaud ici, rétorque-t-il.

De Soto adresse un signe à un de ses hommes qui amène un

cheval.

— C’est un de nos meilleurs. Il est à toi, maintenant.

Ortiz se lève et s’approche du cheval, pose le front contre sa joue

et son encolure.

— Si beau. Toute ma jeunesse passée avec des chevaux, puis plus

rien pendant une douzaine d’années.

De Soto lui donne une lance, une épée et un bouclier, et de beaux

habits, tout noirs.

— En le-les, dit-il.

Ortiz essaie la chemise.

— Ça gratte.

— Non, non, dit de Soto. C’est la meilleure qualité.

— Oui, je n’en doute pas. Merci. Mais ça gratte, quand on est

habitué à ne porter que sa propre peau.

Ils se rasseyent et mangent encore. Ortiz essaie un petit chapeau

qui lui donne un air insolite, avec ses cicatrices et ses tatouages.

— Et pour l’or ? demande de Soto (Cette question ne peut pas être

repoussée davantage.) L’or et l’argent ?

— Je n’en ai pas vu du tout, répond Ortiz.

— Mais ils doivent bien en avoir.

— Non, ils n’en ont pas.

— Peut-être pas ici, mais dans un endroit qu’ils connaissent, un

royaume plus riche comme celui des Incas ou des Aztèques.

— Le plus grand que je connaisse est celui d’Urriparacoxi.

Mocozo, Ozita et les autres chefs lui paient un tribut. Il vit plus loin

de la mer, il a plus de maïs et il connaît peut-être davantage de

territoires au-delà. Je n’ai pas voyagé très loin. Ozita et Mocozo

restent sur leurs terres.

— Nous irons trouver ce dénommé Urriparacoxi. Il aura de l’or,

ou il connaîtra quelqu’un qui en a.

— Je ne pense pas qu’il y ait de l’or.

— Il y en a forcément.

— S’il y a bien une chose que j’ai apprise, c’est que les dieux ne

sont jamais obligés de donner quoi que ce soit. Tu seras peut-être

contraint de marcher jusqu’à La Ciudad de Mexico pour trouver de

l’or.

— Balivernes, dit de Soto et il se détourne d’Ortiz pour parler aux

autres, l’ignorant tout le reste de la soirée.

Après le repas, Ortiz se rend sur le rivage. Il essaie les nouvelles

chaussures, qui s’avèrent trop raides et modi ent la forme de ses

pieds. À ses jambes, les collants lui donnent une sensation des plus

étranges. Il lève les yeux vers les étoiles et comprend qu’il n’aura

jamais sa place nulle part, qu’il est désormais perdu entre deux

mondes.

— Et maintenant ? demande-t-il. Que vais-je faire ?

 

Au matin, les hommes veulent en apprendre davantage sur l’histoire

d’Ortiz, et il se poste au centre du village où il avait un jour couru à

perdre haleine, et où il avait été brûlé, et les hommes se massent en

un large cercle, se rapprochent de lui. Leurs costumes aux couleurs

si éclatantes, arborant des épaulettes bou antes et des chapeaux,

rouges et bleus et verts. Ils lui paraissent plus étrangers que jamais.

— Mocozo, dit Ortiz d’une voix puissante. Mon ami le grand chef

Mocozo viendra nous rendre visite ici même bientôt, je l’espère,

mais c’était autrefois un ennemi, l’ennemi d’Ozita. À deux jours

d’ici, loin, et pourtant il est venu nous attaquer et il était très fort et nous avons dû fuir le village. Vous n’êtes pas les premiers à en

chasser Ozita. Nous avons dû nous cacher dans un autre village, plus

petit, et j’ignore pourquoi, mais cela m’a retiré l’aura magique que

j’avais obtenue en tuant le loup. Je ne sais pas comment. J’étais

devenu signe de malchance.

Une lle d’Ozita, qui a déjà sauvé Ortiz une première fois, le

prévient que son père s’apprête à le sacri er le lendemain. “Mocozo,

dit-elle. Tu seras en sécurité auprès de lui.”

Ortiz ne connaît pas le chemin, alors la nuit même, la lle risque

sa vie pour le guider loin du village et l’orienter vers le chef

Mocozo. Ortiz s’accroupit et serpente au milieu de son audience

tandis qu’il relate son périple, gestuelle qu’il a apprise des conteurs

d’Ozita, et il laisse ses compatriotes imaginer la plus belle des jeunes

lles.

— La demoiselle qui sauve le chevalier en détresse, dit quelqu’un.

— Oui ! répond Ortiz. Des yeux pareils à une eau sombre et

profonde, un visage en forme de lune.

Quand la demoiselle le laisse continuer seul, tous les hommes sont

dévastés. C’est l’amour de sa vie, et ils comprennent tous que c’est le

devoir d’Ortiz de retourner auprès d’elle.

— Elle a fait demi-tour pour m’accorder davantage de temps, a n

que personne ne se rende compte de ma disparition.

Ortiz marche toute la nuit à travers l’obscurité. Il agite les bras

pour tenter d’écarter la pénombre. De toute évidence, c’est un

voyage entre deux mondes et s’il y survit, sa nouvelle vie sera

radicalement di érente.

— Le lendemain matin, j’ai trouvé la rivière, la frontière avec le

territoire de Mocozo. Comme avec le Styx, oublier et tout

abandonner derrière soi.

Deux hommes de Mocozo pêchent dans la rivière.

— Je ne parlais pas leur langue. Je ne pouvais pas expliquer qui

j’étais, comme il en sera pour chacun de nous quand nous

traverserons vers l’autre rive. Qui nous entendra ? Qui comprendra

quoi que ce soit ?

Ces propos secouent fortement les hommes. Ortiz lance des piques

à son audience. Il se rend compte, avec étonnement, qu’il a envie de

blesser ses compatriotes, qu’il les a désormais en aversion même si,

depuis une douzaine d’années, il ne rêvait que de retourner auprès

d’eux.

— Alors je me suis approché de l’endroit où ils avaient posé leurs

arcs et une massue, puis je les ai appelés. Mais ils ont pris la fuite.

Je les ai appelés, je leur ai fait signe d’attendre, mais ils avaient déjà

disparu et je savais qu’ils reviendraient avec du renfort.

Ortiz les entend hurler et il entend d’autres exclamations en

réponse, et des cris de guerre tandis qu’un grand nombre d’entre eux

s’élancent vers lui, chacun déterminé à tuer. Ortiz ne peut que se

cacher dans un arbre et leur jurer qu’il est chrétien, qu’il essaie

d’échapper à Ozita.

— Mes frères, dit Ortiz. Un chrétien dans la nature sauvage, qui

espère être sauvé des païens en leur hurlant qu’il est chrétien.

Voudriez-vous être ce chrétien-là ?

Les hommes paraissent sincèrement terrorisés, capables de

voyager jusqu’à cet instant et de le revivre comme s’il était réel.

— Voudriez-vous vous poster devant les portes d’une forteresse

maure et hurler que vous êtes chrétien ?

Ortiz crie qu’il était prisonnier, qu’il cherche à s’échapper pour

rejoindre Mocozo.

— Et mes frères, murmure-t-il. Notre Dieu est puissant. Il est

clément. Il a permis à l’un d’entre eux d’en comprendre assez pour

expliquer mes propos aux autres.

Ortiz ne croit plus en aucun dieu, il ignore pourquoi il dit cela,

changer sa propre histoire en une parabole chrétienne, mais pour

une raison qui lui échappe, il ne peut s’en empêcher. Une part de

lui-même souhaite que toutes ses sou rances n’aient pas été vaines.

— Ils m’ont emmené auprès de Mocozo, certains couraient

devant, je ne savais pas ce qui m’attendait. Comme Amadis ou

n’importe quel chevalier, qui peut dire ce qu’il va trouver plus loin

sur sa route ? Il sait simplement qu’il avance dans cette direction et

que rien ne sera jamais plus comme avant.

Mocozo sort à la rencontre d’Ortiz. Il sourit et agite les bras. Son

nez n’a pas été tranché, il ne contemple pas Ortiz d’un regard

haineux. Personne n’allume de gigantesque bûcher. Tous les signes

sont encourageants. L’interprète est très mauvais, on comprend peu

de choses de chaque côté mais Mocozo semble vouloir qu’Ortiz se

joigne à lui, et pas à un autre chef, et a rmer qu’Ortiz sera traité en

ami.

— Bien plus tard, quand j’ai appris à parler leur langue, qui est

très di érente de celle d’Ozita, j’ai compris combien Mocozo est

bon, bien plus généreux que je ne l’aurais imaginé. Je pouvais rester

avec lui, on me traitait avec respect, et il me laisserait même

rejoindre mes compatriotes s’ils venaient à apparaître dans leurs

navires. Si je vous retrouve maintenant, c’est que le chef a tenu sa

promesse, et il nous a demandé de nous peindre en rouge et de

porter des plumes en signe d’amitié, de cérémonie, pas de guerre,

aussi je suis triste que nous ayons tué un de ses hommes. Nous

devons nous racheter.

 

Quand Mocozo vient visiter le campement espagnol, il reçoit un

accueil chaleureux. De Soto lui o re une chemise et une bague en

or, il guette avec attention sa moindre réaction à la vue de l’or. Il

appelle Mocozo son frère et promet de le protéger.

— Ortiz ne me croyait pas, dit Mocozo par l’intermédiaire d’Ortiz.

Des navires espagnols sur la côte, il y a six ans, et je l’ai laissé partir,

comme promis, mais il ne les a pas trouvés et il a pensé que c’était

un piège, et il pensait que c’était à nouveau un piège, cette fois-ci. Il

ne voulait pas venir. Mais je lui ai dit, ne m’en veux pas après si tu

manques cette occasion, et je lui ai dit aussi, explique-leur que je

suis leur ami. Et quand il a entendu ça, quand il a compris que

j’attendais quelque chose de lui, alors il m’a cru. Les gens sont ainsi.

La seule demande que je vous fais, c’est de me croire. Quand je dis

quelque chose, s’il vous plaît, croyez-moi.

— À qui étaient les navires, il y a six ans ?

Mocozo sourit.

— Si vous ne le savez pas, comment le saurais-je ? Ils n’étaient

peut-être même pas espagnols.

Pendant la visite, la mère de Mocozo craint qu’il ne soit torturé,

qu’on lui coupe le nez, comme Narváez l’a fait à Ozita. Elle apparaît

à la lisière du campement, terri ée, et demande à voir de Soto.

Celui-ci se rend aussitôt auprès d’elle avec Mocozo et Ortiz.

— Je vous en supplie, dit-elle. Torturez-moi à la place de mon ls.

Ne faites pas ce qu’a fait Narváez.

— Votre ls est désormais mon frère, de Soto fait-il traduire à

Ortiz. Il est en sécurité ici, et vous êtes en sécurité aussi. Personne

ne va être torturé.

— Prenez-moi à sa place, insiste-t-elle.

De Soto demande à Ortiz de la rassurer et l’invite à manger.

Mais pendant le repas, elle refuse de manger quoi que ce soit tant

qu’Ortiz n’y a pas goûté, a n de s’assurer que rien n’est empoisonné,

elle regarde les Espagnols autour d’elle, attendant une attaque par-

derrière, craignant pour la vie de son ls.

— Pardonnez ma mère, dit Mocozo. Narváez a commis tant

d’horreurs.

Vasco observe tout ceci et de Soto sait qu’il songe à ses esclaves,

qu’il se demande quand il sera en mesure d’envoyer le peuple de

Mocozo à Cuba pour y travailler dans ses mines. De Soto essaie de

lui adresser un discret mouvement de tête, lui dire non sans que

personne ne remarque rien, mais Vasco se contente de sourire. Vasco s’opposera à lui à la moindre occasion. De Soto le sait, mais

que peut-il faire ?

La mère de Mocozo repart le lendemain, relativement satisfaite de

savoir son ls en sécurité, mais avant de partir, elle s’entretient avec

Ortiz d’un ton d’urgence.

— Que se passe-t-il ? demande ensuite de Soto.

— Je dois protéger son ls et faire attention à moi. Apparemment,

je dois aussi te craindre.

De Soto rit.

— Mes hommes peut-être, car seule la moitié d’entre eux est

convaincue que tu n’es pas indigène, mais moi, non.

Mocozo prend rapidement congé mais invite de Soto à son village.

Peu de temps après, Ortiz mène de Soto et une poignée d’hommes

dans la forêt, une fois encore.

À leur arrivée, Mocozo les attend avec tout son peuple, un accueil

majestueux. De Soto est ravi.

— Mon frère, dit-il. Notre amitié sera longue.

— Tant mieux, mon frère, répond Mocozo. Car en gardant Ortiz

en sécurité et en l’autorisant à venir vous rejoindre, je me suis fait

des ennemis partout. (Mocozo tourne sur lui-même et tend le bras

en citant les noms des autres chefs.) Hirrihigua, Neguarete,

Capaloey, Ozita. Mes amis avant, mais désormais mes ennemis à

cause des Espagnols.

— C’est vrai, con rme Ortiz à de Soto. Ils voulaient tous me voir

mort, et ils veulent tous votre mort.

— Eh bien, mon frère, répond de Soto, pas d’inquiétude. Un très

grand nombre d’Espagnols va venir, bien plus que tu ne peux

l’imaginer, et ils seront tous tes amis. Tant que cette terre existera,

tu n’auras rien à craindre, et tu ne perdras rien.

Mocozo a appris quelques bribes d’espagnol grâce à Ortiz, mais

Ortiz traduit pour s’assurer qu’il comprend bien tout. Mocozo est

content.

 

Quand de Soto revient, il découvre que Lobillo a échoué, une fois de

plus. Il le fait se poster devant lui au milieu du campement, et tous

les hommes sont rassemblés pour écouter.

— Tu as donc perdu un autre homme, d’autres sont blessés, et tu

as encore fui, tu as fui devant les èches ?

— Sans chevaux, ils sont di ciles à a ronter. Trop rapides pour

les épées, et presque impossibles à atteindre avec les arbalètes et les

arquebuses à cause des arbres, et de la façon dont ils se déplacent

d’un côté et de l’autre.

— Les arbres sont aussi contre toi, Lobillo ? Ils se déplacent et se

mettent en travers du chemin ?

Les hommes s’escla ent à cette idée.

— Les indigènes, rétorque Lobillo d’une voix moins forte, car il

sait qu’il n’y a pas de victoire possible dans cette conversation.

— Combien en avez-vous tué, de ces indigènes ?

Une longue pause, à nouveau, et tous attendent.

— Aucun, répond Lobillo.

— Il m’a amené deux autres femmes, dit Vasco. Bon garçon.

Vasco lève son verre de vin à l’intention de Lobillo.

— Combien de soldats t’accompagnaient ? demande de Soto.

— Quarante.

— Et combien d’indigènes vous pourchassaient ?

Lobillo hésite. Mais trop d’hommes sont déjà au courant.

— Neuf.

— Bien, dit de Soto. Quand on chantera les récits de nos

conquêtes, ton nom gurera sans aucun doute en premier.

— Lobillo, le Téméraire ! s’écrie un homme, à la jubilation de

tous.

— Vous le verrez tous bien assez tôt ! hurle Lobillo. Tant qu’on

peut utiliser les chevaux, ça va. Mais quand c’est impossible, mé ez-

vous. Un guerrier indigène est bien meilleur qu’un soldat espagnol.

À ces mots, Lobillo est malmené par un groupe d’hommes, jeté

dans le sable et roué de coups de pied. Seul son rang de supérieur

les oblige à reculer et à ne pas l’achever.

— Lobillo, dit de Soto. Les hommes se sont exprimés. Tu devrais

les écouter. Et je vais maintenant envoyer une vraie expédition,

menée par Vasco, et tu verras de quoi sont capables les soldats

espagnols.

Ortiz lui a parlé d’un village d’Ozita où une grande partie de son

peuple s’est rassemblé, et de Soto sait qu’il doit trouver rapidement

des esclaves pour Vasco.

Vasco prend donc la route avec des cavaliers, des hommes armés

d’épées, d’arbalètes et d’arquebuses, un contingent entier mené par

un guide indigène qui s’amuse à suivre une sente de gibier en de longs détours menant dans la mauvaise direction, de couper

inutilement à travers un marécage a n d’embourber les chevaux et

d’obliger Vasco à mettre pied à terre. Vasco semble furieux mais ne

dit rien. Le guide les amène à proximité du village, les fait tourner

un moment pour provoquer du ra ut et permettre à tous de fuir,

puis leur indique en n l’entrée. Ils voient toutes les maisons mais

pas le moindre indigène, nulle âme qui vive.

— Nous avons longé cet endroit, dit Vasco. Nous avons déambulé

sur toute la longueur du village, assez loin pour être entendus sans

apercevoir quoi que ce soit.

— J’ai pris le seul itinéraire que je connaissais, a rme le guide.

J’ai trouvé le village. Il n’est pas facile à trouver. Beaucoup de

marécages tout autour.

— Les chiens, dit Vasco.

Le guide ne supplie pas. Il cesse de parler aussitôt et contemple

simplement Vasco avec haine. Vêtu d’un pourpoint espagnol rouge

et bou ant aux épaules, mais d’un pagne et de mocassins en

dessous. Deux plumes dans les cheveux.

Les chiens portent des armures rembourrées d’épais tissu. On en

amène six au bout de leur laisse. Ils sont excités, tirent en avant et

bavent.

— Ils ont besoin de manger, dit Vasco. J’espère que tu comprends.

Il y a si peu de viande disponible par ici.

Leurs crocs qui cliquètent, leur grognement si sourd.

— Lâchez-les, ordonne Vasco.

Les maîtres prononcent l’ordre qu’attendent les chiens. Ils se

précipitent sans l’hésitation que pourrait marquer un être humain,

les plus parfaits de tous les guerriers. Nulle peur, nul doute, nul

sentiment.

Le guide abat sa massue et brise le crâne d’un chien. Un

craquement puissant et un bruit visqueux et le chien s’e ondre sur-

le-champ. Mais le guide est déjà en plein vol, propulsé par l’impact

des autres animaux. Une tête sombre et des mâchoires qui

s’attaquent à l’entrejambe, une autre déjà à son estomac, un bras

saisi dans un étau, son torse et sa gorge. Quand il retombe au sol, il

a déjà été éventré, ses intestins arrachés en cordes ensanglantées, ses

parties génitales dévorées, ses côtes brisées.

— Trop rapide, dit Vasco. Bien trop rapide. Il est déjà mort. La

prochaine fois, seulement deux chiens.

Les chiens ra olent des entrailles, leurs têtes s’entrechoquent

jusqu’à ce que la cavité du ventre soit vide, ils creusent plus loin

pour manger le cœur et les poumons. Puis ils s’attaquent au reste de

la chair, déchiquetant les cuisses jusqu’à l’os, tirant en arrière et

secouant la tête. Le visage du guide est dévoré aussi, ses joues, son

cou gorgé de sang.

— Quel appétit, dit Vasco. C’est bien. Mais dommage d’en avoir

perdu un.

 

Pendant l’absence de Vasco, de Soto envoie un indigène porter un

message à Urriparacoxi. Il a hâte de rencontrer le grand chef.

Mais le messager ne revient jamais, on découvre bientôt qu’une

des captives de Vasco l’a encouragé à ne pas revenir, et Vasco perd

donc une esclave qui nourrit une fois encore ses chiens, et cela

deviendra chose courante au l de l’expédition.

Ortiz regarde la femme se faire dévorer, tandis que les chiens lui

déchirent le ventre et qu’elle hurle.

— Qui sommes-nous, pour regarder cela ? demande-t-il.

— Tu devrais faire plus attention, dit Vasco.

— Rouer, écarteler et démembrer, pendre, brûler vif, jeter en

pâture aux chiens, noyer, a amer, mutiler, in iger le supplice de la

grande cale, réduire un homme en lambeaux, quel genre d’esprit

permet à tout ceci de devenir réalité ?

— Vasco est dans son droit, dit de Soto. C’est son esclave, elle a

demandé au messager de ne pas revenir.

— J’ai été esclave, moi aussi. Il n’y a aucun droit. Vasco n’a aucun

droit.

— Tu n’es pas loin des chiens, mon ami, dit Vasco.

— Je te mangerai peut-être les couilles moi-même, lâche Ortiz.

Peux-tu rester éveillé toutes les nuits ? Tu n’es qu’un vieux pendejo

fêlé et tu mourras bientôt. Quelqu’un t’aura. Tu n’es pas un dieu.

De Soto tire Ortiz par le bras et le raccompagne chez lui. Derrière

eux, les cris ont cessé, ne résonnent plus que les bruits de

craquements et de grognements rauques.

— Sois plus prudent, mon frère. Vasco est le plus puissant, ici,

après moi, et il a presque autant d’hommes que moi. Si tu ne tiens pas ta langue, tu seras jeté aux chiens, toi aussi, et je ne pourrai rien

faire pour l’en empêcher.

Ortiz se laisse conduire, bien qu’ils se rendent à la maison où

Vasco loge aussi. Il songe à prendre un couteau et à lui trancher la

gorge. Une in me bonne action dans sa vie. Peut-être qu’elle aurait

un sens.

Au matin, les o ciers se réunissent pour discuter des prochaines

manœuvres. Ortiz est autorisé à se joindre à eux, malgré le regard

de Vasco.

— Nous ne pouvons pas nous installer ici, dit Gallegos. Les terres

sont gorgées d’eau, la forêt impraticable, et les indigènes ne nous

apporteront pas grand-chose. Trop peu nombreux, trop di ciles à

trouver, trop prompts à s’échapper, et d’après Lobillo, ils sont

meilleurs que nous.

On a laissé Lobillo assister à la réunion mais il garde le silence. Il

n’a parlé à personne depuis son passage à tabac. Il tapote

doucement le sol de son pied, le regard obstinément baissé, comme

si la terre était aussi fragile qu’une coquille d’œuf.

— Añasco connaît peut-être un meilleur endroit, dit de Soto.

Tous les hommes sourient sauf Lobillo et Añasco.

— Aucun esclave ici, dit Vasco. Il faut essayer ailleurs.

— Mon frère, dit Moscoso. Ces hommes ont raison. Une colonie

ici n’aurait pas grand-chose à o rir. Des huîtres et des moustiques,

et d’autres attaques d’indigènes. Ils ne sont pas nombreux, mais dès

qu’on veut se reposer, des èches volent. Pas de forteresse, pas

même de colline, rien que des cachettes idéales pour eux.

— Prends garde, tu vas nir par parler comme Lobillo, dit

de Soto. Mais tu as raison. Cet endroit n’a rien à o rir qu’une perte

de temps. Gallegos, va trouver Urriparacoxi. Découvre les terres sur

lesquelles ils vivent, cherche de l’or, vois combien ils sont, et à quel

genre d’hommes nous avons a aire, et explore au-delà. Envoie-nous

des nouvelles dès que tu apprends quelque chose.

— Tout de suite, répond Gallegos.

— Et il faut renvoyer des navires à La Havane pour y chercher des

provisions. Je refuse de manger une huître de plus.

 

Le 20 juin, Gallegos part avec quatre-vingts cavaliers et cent

fantassins. Au même moment, on a rète plusieurs navires pour

Cuba. Et de Soto doit faire ce qu’il déteste le plus, attendre.

— Le monde est trop lent, se plaint-il à Moscoso. Quand on lit

Amadis, ils ne mentionnent jamais ces périodes, les semaines et les

mois de chiasse d’huîtres, à attendre le retour de quelqu’un qui

risque de ne jamais revenir.

— Imagine un peu, dit Moscoso. Tous les chevaliers, assis par

terre à côté de leur cheval à attendre sur le bord de la route.

Retirant en n leur armure, laissant leurs a aires éparpillées autour

d’eux, et peut-être s’aventurant dans la forêt pour devenir ermites.

— Mais ils ne peuvent même pas le faire, parce que rien que ça,

ce serait matière à un récit. Ils ne peuvent faire qu’une seule chose,

attendre au bord de la route qu’ils ont choisie.

— Personne ne lirait jamais une histoire pareille.

— Et personne ne devrait jamais la vivre. Je déteste ça.

Ozita apporte un peu de distraction avec ses attaques régulières.

— Pourquoi s’acharne-t-il ?

De Soto se tient non loin du centre du village mais une èche est

parvenue jusqu’ici, à travers l’obscurité, et a transpercé le cou d’un

de ses hommes.

— Nous sommes trop nombreux. Il ne peut pas nous obliger à

partir.

Les autres hommes se sont rassemblés. Les attaques se produisent

désormais toutes les deux ou trois nuits.

— Peut-être qu’Ozita a envie de travailler dans les mines, avance

Vasco. Comme je l’ai déjà dit, nous devrions laisser un passage

ouvert jusqu’au centre du village, avec une haie de tonneaux de vin.

Nous montrer plus accueillants.

— Ils ont soif de sang, dit Lobillo. Une question d’honneur ou

quelque chose comme ça. Pas pour la vengeance ou le territoire,

mais pour eux-mêmes. Si un indigène tue l’un d’entre nous, il

devient plus fort.

— Mais ça parle ! dit de Soto. Après avoir été traîné dans la boue,

ça revient à la vie, et pour couronner le tout, ça connaît tout des

indigènes.

— Je n’ai fait que parler avec les interprètes pour mieux

comprendre les raisons qui les poussent à se battre ainsi. Tu pourrais

discuter avec eux, toi aussi.

— Et ces connaissances sont censées m’aider ? demande de Soto.

Maintenant que tu sais tout ça, tes quarante hommes ne seront plus

pourchassés par neuf indigènes ?

— C’est vrai qu’ils se battent di éremment de nous, et pour des

raisons di érentes, dit Nuño de Tovar.

De Soto s’escla e.

— Voilà qui est parfait. Il ne reste plus qu’à Añasco de s’exprimer.

Les trois ratés de l’expédition doivent avoir leur mot à dire. Nous

devons suivre ceux qui nous déçoivent, ceux qui nous trahissent, car

ils ont sans nul doute gagné ce privilège.

— Les chiens aiment aussi la viande espagnole, dit Vasco.

N’importe quelle viande.

— Je suis désolé, dit Tovar. Tu as raison, je ne devrais pas parler.

De Soto lève les mains et contemple les étoiles.

— Je n’ai rien d’un homme ordinaire. La pureté de mon sang a été

certi ée. Depuis ma naissance, je suis destiné à conquérir cette

terre, et toute La Florida, et de plus grandes contrées encore. Je suis

un marquis, pas un bandit quelconque qui hante la forêt en quête

d’une poignée de pièces à voler. Dans la vie d’après aussi, je mènerai

les immenses armées de notre seigneur contre les citadelles des

autres dieux. Tout ça est bien trop petit pour moi.

Il abaisse les bras et regarde ses hommes de con ance autour de

lui.

— Vous me décevez tous. Aucun de vous ne comprend qui je suis.

Vous parlez de ce que veulent les païens. Ils veulent devenir

esclaves, ou ils veulent mourir. Ce sont les deux seules choses qu’ils

peuvent réellement vouloir. Et il n’y a que deux choses que vous

pouvez vouloir, vous. Vouloir découvrir des contrées plus vastes et

plus riches a n de rentrer chez vous noblement, ou vouloir échouer. Et en matière d’échec, le choix est vaste. Vous pouvez rester ici

éternellement à manger des huîtres, ou recevoir une èche au beau

milieu de la nuit parce que vous n’aurez pas pris la peine de tuer

neuf indigènes, ou retirer tous vos vêtements et vous joindre à eux

car vous êtes fascinés par leur honneur et les raisons de leurs actes.

— Bon garçon, dit Vasco. Dès que nous les aurons localisés, nous

irons tous les capturer.

— Oui, dit de Soto. Nous ne garderons que Mocozo et son peuple

comme alliés, a n d’obtenir des informations, le reste mourra ou

sera envoyé à Cuba. Et nous ne resterons pas ici longtemps. Et

quand ils attaquent, ils doivent tous mourir. Dites à vos hommes

qu’ils sont nés avec des couilles. Quiconque monte la garde de nuit

doit rester éveillé et alerte.

 

Le lendemain, de Soto se sent mieux, certain d’avoir mis les points

sur les i, que ses hommes comprennent à présent la situation. Il

passe plusieurs heures de l’après-midi sur le rivage à contempler

cette mer d’huile, peu profonde, chaude, et minable, une mer qu’on

ne devrait même pas quali er de mer, mais il éprouve de l’espoir. Il

imagine la cathédrale qu’on érigera un jour non loin d’ici, et la

chapelle qui lui sera dédiée. Il doit faire peindre un bon portrait de

lui dès son retour et le conserver a n qu’il soit envoyé ici, le

moment venu. Pour ça, il se montre plus que patient. Il ne devrait

pas mourir avant que sa peau n’ait viré au gris décrépi.

Mais la nuit même, les guerriers d’Ozita attaquent encore, s’en

prennent à deux sentinelles postées en lisière de forêt. Ils en tuent une et capturent l’autre.

De Soto surplombe le cadavre de l’homme à la lueur d’une torche.

— L’autre a disparu ?

— Oui, mon commandant, lui répond-on. Il s’appelle Grajales.

De Soto plonge le regard dans la forêt, comme une paroi illuminée

mais jamais totalement. Même à l’orée du bois, une douzaine de

zones d’ombre persistent encore où pourraient se dissimuler des

hommes. Impossible de regarder plus loin, aucune profondeur,

aucune distance. Ce n’est pas à ça que devrait ressembler une forêt.

— Inutile de les pourchasser maintenant, dit de Soto. Nous ne

trouverons rien en pleine nuit. Envoyez un guide demain matin, s’il

nous en reste un qui ne se soit pas enfui ou qui n’ait pas été dévoré.

— Je les retrouverai demain, déclare Ortiz. Pas besoin d’un guide.

Je connais tous les repaires d’Ozita.

De Soto se tourne vers lui et pose une main sur son épaule.

— Merci, mon frère. Je hais cet endroit. Tu es notre seul espoir.

Au matin, Ortiz part seul, ayant retrouvé ses vêtements indigènes

et ne portant presque rien d’autre que sa propre peau brûlée. Les

hommes l’observent.

— Il ne reviendra peut-être pas, dit Lobillo. Il nous déteste tous, à

présent. Tu le sais, n’est-ce pas ?

— Tu n’as la vie sauve que grâce à tes parents, dit de Soto. La

chance d’être bien né, c’est ta seule chance.

Le reste de la journée, de Soto essaie de s’occuper en faisant

l’inventaire de ce qui lui reste : combien de soldats, quelles

ressources, quel équipement, combien de chevaux. Plusieurs hommes l’assistent, œuvrant tous avec lenteur, mais le soir venu, le

compte est fait.

De Soto ne fait aucun commentaire public après avoir appris le

résultat. Les pertes ne sont pas monumentales mais elles ne sont pas

négligeables non plus. L’expédition est un véritable désastre jusqu’à

présent, et il en sera le seul responsable. Peu importe qu’il ait des

hommes comme Lobillo. Personne ne comprendra.

Ortiz ne rentre que tard le lendemain, presque au coucher du

soleil. Il n’a curieusement pas l’air fatigué.

— Je les ai trouvés, mon frère, dit-il à de Soto.

D’autres hommes se sont rassemblés autour d’eux. Une brise

légère sou e, chose rare, et les moustiques ne sont pas aussi

voraces, l’endroit paraîtrait presque bon à vivre.

— Je suis allé dans plusieurs de ses villages, juste aux abords,

pour y jeter un coup d’œil, mais je me suis soudain souvenu d’une

cachette idéale. Et mieux vaut que vous n’y alliez pas.

— Pourquoi ça ?

— Des cannes, qui poussent aussi denses et aussi loin qu’on peut

l’imaginer, parce qu’évidemment, on ne voit rien. Mais on peut y

errer et s’y perdre des heures durant sans jamais savoir où on est. Et

il y a des serpents qui aiment y vivre, des crotales, et quand on

entend leur bruit, on sait qu’il s’agit du son de la mort. Leur morsure

tue presque à chaque fois. On en e.

De Soto est contrarié qu’autant d’hommes entendent ses propos.

— Mais tu as retrouvé Grajales ?

— Oui. Vêtu comme un des leurs, et bien traité. Ni ligoté ni

torturé, et il n’essayait pas de revenir ici. Je l’envie. J’ignore

pourquoi Ozita m’a si mal traité, et qu’il le traite si bien. C’est un

Ozita très di érent. Je n’y comprends rien.

— Tout ça n’a aucune importance, tranche de Soto. Le principal,

c’est que l’on sache où il est et qu’on puisse aller le sauver, puis tuer

ou capturer les autres.

— Les cannes, dit Ortiz. On ne peut pas traverser cette zone à

cheval. C’est trop dense. Ce sera même di cile de manier l’épée. Et

les arbalétriers, les arquebusiers, sur quoi vont-ils viser ?

— C’est de l’herbe, dit de Soto. Juste de l’herbe un peu plus haute.

— C’est solide, rétorque Ortiz. On peut les utiliser pour construire

des maisons, des bateaux, des èches.

De Soto lève encore les bras au ciel, vers les nuages roses éclairés

par le soleil couchant.

— Pourquoi ai-je toujours l’impression de parler seul ? Il y a

quelques nuits, ne vous ai-je pas déjà tout expliqué, ici même ? Va-t-

on renoncer à La Florida, simplement parce que l’herbe est trop

épaisse ?

 

Cette nuit-là, les hommes autour des feux discutent de la canne, et

des èches, et des serpents. En er et agoniser et mourir loin de chez

soi. Le problème, c’est l’inconnu. Un serpent que l’on n’a encore

jamais vu, quel qu’il soit, devient plus terrible. Les hommes se

demandent s’ils sont aussi gigantesques que ceux de Cuba, avec des

cascabelles grosses comme la jambe d’un homme.

À l’aube, Ortiz rassemble un contingent d’attaque composé

essentiellement d’arbalétriers et d’arquebusiers, et moitié moins

d’hommes armés d’épée, pour les combats au corps à corps. Il leur a

recommandé de retirer leur armure.

— Aussi peu d’hommes ? demande de Soto. C’est les quarante de

Lobillo ?

— Mieux vaut être rapides et discrets, dit Ortiz. Et pas de couleurs

voyantes.

Les hommes se plaignent. Ils aiment leurs beaux atours.

— Un chevalier en haillons n’est pas un chevalier, déclare l’un

d’eux.

— Il veut qu’on devienne un des leurs.

— Obéissez-lui, ordonne de Soto. Ce que vous avez fait jusqu’à

présent a échoué alors autant essayer autre chose.

Les hommes n’en lent donc que des vêtements noirs, bleus et

verts foncés, ils n’emportent qu’une arme, de l’eau et des vivres. Ils

n’ont rien d’une armée régulière. Les autres se sont massés non loin

et émettent des commentaires.

— Que personne ne parle, leur conseille Ortiz. De toute la

journée. De tout le trajet, qui va durer environ cinq heures, puis

pendant qu’on libère Grajales, et sur le chemin du retour. Pas le

moindre mot. Pas de bruit. Marchez vite et en silence, et suivez-moi.

Aujourd’hui, vous êtes un groupe d’assaillants indigènes.

— Et mes esclaves ? s’enquiert Vasco. Comment allez-vous tous

les ramener ?

— On ne les ramènera pas.

— Quoi ?

— Si tu veux débouler avec tes cavaliers et tes soldats bruyants, tu

ne trouveras là-bas rien d’autre que des serpents, comme lors de ta

dernière tentative.

— À cause de l’un des tiens, un indigène.

— Je suis originaire de Séville.

— Tu es un indigène.

— Quand j’abattrai une massue sur ton crâne, alors oui, je serai

un indigène. Pour l’heure, je suis originaire de Séville.

Les lèvres de Vasco tremblent mais il marmonne sombrement

dans sa barbe.

— Nous sommes alliés, mes frères, dit de Soto. Nous allons

secourir Grajales car ils ne peuvent pas séquestrer l’un des nôtres, et

nous, nous capturerons des esclaves dès que l’occasion se présentera.

Si l’on commence à se disputer, on aura tout perdu. Pire que de

rentrer chez nous les mains vides serait de ne pas rentrer du tout.

De Soto se déshabille pour ne garder que son maillot de corps et

son collant.

— J’accompagne Ortiz dans cette attaque, annonce-t-il à

l’assemblée. Car nous ne fuyons pas, et nous ne perdons pas. Vos

mères n’étaient pas des brebis. Tâchez de vous comporter comme

des hommes.

Moscoso se déshabille à son tour.

— Je viens avec toi, mon frère, dit-il.

Les autres hommes d’in uence gardent leurs vêtements, eux.

Vasco ne se porte certainement pas volontaire, ni Lobillo, ni Añasco, ni Tovar. La liste des ennemis s’allonge. Et Gallegos est parti trouver

Urriparacoxi.

Ils se glissent dans la forêt d’une manière qui semble inédite aux

yeux de de Soto. Il est habitué au son des grelots des chevaux, au

bavardage bruyant des hommes, à leurs chants parfois, et à leurs

plaintes, souvent. Il est habitué au poids imposant de toute une

armée, lourde sur le sol. Cela a un goût de liberté, de ne porter

qu’une épée, sans même un fourreau, et de n’avoir qu’un petit sac de

nourriture et d’eau accroché à l’épaule au bout d’une corde. Il ne

pèse rien.

Il voudrait dire quelque chose, mais Ortiz est intraitable, assénant

un coup de massue sur le bras ou la jambe de la moindre personne

qui s’avise de parler. Et ils avancent à une telle allure qu’il serait

di cile de parler, de toute manière.

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LE garçon voit sa mère debout, au milieu de la pièce. Le rectangle de

lumière qui provient de la porte derrière elle, un éclairage étrange,

trop intense, comme s’il s’agissait d’un lieu plus ancien, et qu’elle

était elle-même plus grande et plus rayonnante, une déesse et non

un être humain. Le panier est posé au sol et la réserve est vide, ni

maïs ni haricots. Le garçon place la main sur le trou, et l’autre main

sur l’autre, devant son frère. Il sait qu’ils ne devraient pas assister à

cette scène, que c’est dangereux. Ils en savent déjà trop, rien qu’en

ayant vu la pièce vide.

Mais l’Enfant Sauvage se contente de sourire et écarte la main du

garçon, et celui-ci regarde à nouveau tandis que sa mère se penche

légèrement au-dessus du panier et se frotte le ventre. Du maïs

apparaît dans le panier, à demi plein. Puis elle se frotte les aisselles

et le reste du panier se remplit de haricots. Elle soulève sa récolte,

franchit la porte et la referme, et les garçons demeurent cachés sur

le rebord en hauteur.

— Notre mère est une sorcière, dit l’Enfant Sauvage.

— Alors tu es un sorcier, toi aussi, dit le garçon. Tu arrives à te

créer toi-même dans l’eau et tu te métamorphoses en plume

d’oiseau.

— Je ne me crée pas moi-même, rétorque son frère. Et on ne peut

pas manger cette nourriture. Elle va nous empoisonner.

— Elle ne nous a jamais empoisonnés jusqu’à maintenant. C’est la

nourriture que j’ai mangée toute ma vie.

— On doit la tuer.

— Quoi ?

Le garçon toise son frère aîné, incrédule.

Mais l’Enfant Sauvage ne répond rien. Il se laisse glisser le long du

poteau jusqu’au sol et retourne dans les bois, où bien sûr, le garçon

le suit. Il le suivra sans cesse, mû par une logique qu’il ne comprend

pas, mais ressent simplement. Depuis le début, d’aussi loin que

remontent ses souvenirs, il n’y a jamais eu que le destin. Il n’a rien

choisi. Ce que sa mère lui a dit, qu’il était responsable de tout, est

faux.

L’Enfant Sauvage, inébranlable, ni sourire, ni plaisanterie,

totalement di érent de d’habitude. À partir d’une branche de

pacanier, il coupe deux courts bâtons épais et en tend un à son frère.

— Fais comme moi, dit-il.

À l’aide de son couteau de pierre, il retire l’écorce et a ûte les

extrémités du bâton. Il y fait deux entailles. Puis il demande à son

frère de lui apporter deux galets de la rivière.

— On m’a défendu d’y aller, dit-il. Trouve des pierres lourdes et

rondes, mais pas trop grandes.

Le garçon obéit, patauge dans l’eau froide et aimerait pouvoir se

transformer, lui aussi, sa peau craquelée et en ée et douloureuse. Il s’allonge dans la rivière, sent la morsure de sa fraîcheur mais un tel

soulagement, aussi, et il gémit de plaisir.

— Change-moi en eau, demande-t-il au ciel. E ace mes pensées,

pour toujours. Fais en sorte que je ne pense pas plus que l’eau. Et

que je ne fasse pas plus de mal que l’eau.

Il patiente, se laisse otter et ferme les yeux. Il s’attend à ce que

ça fonctionne, qu’il puisse ne plus sentir ses mains ni ses pieds, ne

plus sentir le froid.

Mais son corps est entêté, il demeure son corps, et son esprit est

encore plus obstiné. Il sait qu’il s’apprête à commettre un acte

terrible, et il éprouve de la terreur, mais il se relève pourtant,

cherche deux galets comme on le lui a demandé.

— Je suis venu servir l’Enfant Sauvage, annonce-t-il à voix haute.

Je le servirai toute ma vie et j’agirai mal en le sachant parfaitement.

Et il dit que c’est moi qui l’ai créé.

Il trouve deux galets qui logent au creux de sa paume, ils sont

lourds mais pas trop, et il a peur d’en connaître leur usage. Il les

apporte dans la forêt, son corps dégoulinant d’eau, l’impression

d’être aussi élémentaire que son frère.

— Parfait, sourit l’Enfant Sauvage. Ils sont parfaits.

Il a découpé des bandes de peau tannée qu’il utilise pour xer les

pierres dans les entailles de chaque bâton, fabriquant ainsi deux

massues, courtes et pesantes. Il brandit la sienne et frappe un arbre,

un bruit sourd, puissant, l’indentation d’écorce écrasée et du bois

entamé en dessous.

— Il faut la tuer maintenant, avant qu’elle nous empoisonne, dit-

il.

Le garçon tient sa massue mais ne suit pas son frère. Il reste

planté là, dans cette forêt, et songe que c’est la solution, de ne

jamais dire non mais de ne pas bouger non plus.

Mais son frère revient le chercher.

— C’est à toi de le faire. C’est ta mère. Tout seul, je ne suis pas

assez fort.

Rien, en ce monde, ne semble logique aux yeux du garçon. Rien

du tout. Mais il suit son frère jusqu’à la hutte et Selu les entend

arriver. Elle sort et demande :

— Vous êtes venus me tuer ?

— Tout le monde sait toujours tout, dit le garçon. Moi, je ne sais

rien.

Sa mère n’est pas e rayée. Des joues rondes et lisses, si belles et

parfaites, une peau couleur de noisette, des yeux dans lesquels on

pourrait plonger à l’in ni sans jamais rien voir. Le monde sera trop

vide sans elle.

— On doit te tuer car tu es une sorcière, dit l’Enfant Sauvage.

— Tu es le seul sorcier ici, lance le garçon à son frère.

Et il envisage d’abattre sa massue sur la tête de son frère. Cela

pourrait mettre un terme à tout le mal du monde. L’Enfant Sauvage

semble en être l’unique source.

Mais l’Enfant Sauvage brandit sa massue en premier. Si rapide, et

leur mère est projetée sur le côté, bien qu’encore debout. Du sang

coule déjà à son oreille, et une partie de son crâne est fendue.

Elle ne fuit pas. Elle est pareille au cerf de Kana’ti, elle reste là

pour subir ce qui doit être, sans un bruit.

— Tu dois l’achever, dit l’Enfant Sauvage. Je ne peux pas le faire

seul.

Mais le garçon lâche sa massue et enlace sa mère, s’accroche à

elle, désespéré.

— Ne pars pas, dit-il. Que le monde meure à la place. Que tout le

reste meure, et que tout le reste s’achève.

— Quand tu me tueras, tu devras nettoyer le sol ici, dit-elle dans

un murmure. (Elle a le sou e court et il peine à la maintenir

debout.) Une large parcelle devant notre hutte. Traîne mon corps

huit fois à l’extérieur de ce cercle.

L’Enfant Sauvage s’est approché pour l’entendre. Le garçon

déteste son frère et voudrait le tuer, mais il souhaite davantage que

sa mère vive.

— Non, répète-t-il, mais tout semble faux, comme si quelqu’un

d’autre parlait à sa place.

Il sait qu’il est comme le cerf et comme sa mère, qu’il reste sur

place et ne fait que ce qui était prévu depuis toujours. Seul l’Enfant

Sauvage peut faire quelque chose de nouveau.

— Puis traîne mon corps huit fois sur le sol à l’intérieur du cercle.

Reste éveillé toute la nuit et observe. Au matin, tu auras tout le maïs

dont tu as besoin.

— Je peux t’aider, répond le garçon. Dis-moi ce que je dois faire.

— Trop tard. Et n’oublie pas que tu es responsable de tout.

C’est terrible à entendre, injuste et faux.

— C’est toi qui dois me tuer, dit-elle. Ne me laisse pas sou rir.

Fais-le tout de suite.

Le garçon déteste le monde, en cet instant, tout ce qu’il renferme.

Mais il allonge délicatement sa mère par terre, lui demande de

fermer les yeux, puis il abat sa massue sur l’autre côté de son crâne.

Un son répugnant, et le sang, encore du sang, et sa mère n’est plus.

Il balaie l’air avec sa massue en direction de son frère, mais celui-

ci est bien plus rapide et esquive le coup.

— Regarde ce que tu as fait, s’écrie-t-il. Notre mère est partie.

Notre mère est morte. Tu ne fais que détruire.

— Je ne fais rien, rétorque l’Enfant Sauvage avec un sourire.

— Ne t’avise pas de sourire.

Le garçon lance sa massue vers son frère mais manque sa cible et

son frère s’escla e.

Le garçon marche en cercles, gémit, son corps tout entier gon é

par les piqûres, la peste provoquée par son frère, mais la douleur en

lui est bien plus intense, insoutenable. Il ne sait plus quoi faire, ne

saura plus jamais. Rien ne vaudra la peine d’être accompli.

Il s’étend à même le sol aux côtés de sa mère, l’enlace, sent les

dernières vagues de chaleur la quitter, la dernière douceur et le

dernier amour de sa vie.

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ORTIZ parvient à éviter les marécages bien qu’ils passent juste à

 

proximité, des étendues boueuses de chaque côté. Un sol plus ferme

que de Soto n’en a vu jusqu’à présent, et si les sentiers sont étroits,

ils semblent cependant éviter la végétation dense, ils ne sont pas

obligés de s’y frayer péniblement un chemin.

De Soto comprend qu’Ortiz est passé de l’autre côté et qu’il ne

reviendra jamais en arrière, et il éprouve une étrange jalousie. Les

expéditions ne se cantonnent peut-être pas à l’or, aux terres ou aux

esclaves, elles permettent de quitter sa vie d’avant. De Soto n’aime

généralement pas envisager cette possibilité et il est content que

personne n’ait le droit de parler. Rien que ses pieds sur le chemin,

rapides, et le bruit de sa propre respiration. Il se demande s’il

pourrait voyager assez loin pour trouver sa place et ne faire plus

qu’un avec cette forêt.

L’eau à côté de lui est stagnante, couverte d’une végétation verte

qui cache les créatures invisibles qui nagent en dessous. Des strates

de branches mortes et de pourriture si épaisses qu’il est parfois

impossible de toucher la terre ferme. Même l’air est empli de lianes

et de festons de mousse. De lambeaux de toiles d’araignées, qui

ottent librement çà et là. Des libellules et des moustiques. Di cile

de savoir où il pourrait trouver sa place. Nul endroit où se reposer. Pire, nul endroit à proprement parler. Si étranger à ses yeux, comme

si rien de tout cela n’existait vraiment. Même l’air, trop chaud pour

être respiré, ne ressemble pas à de l’air.

Ortiz est infatigable. Aucune halte ni ralentissement depuis des

heures. Les jambes de de Soto, raides comme des piquets. Mais ses

hommes sont derrière lui et l’observent, aussi ne peut-il pas montrer

Continuer : partie 5 sur 14