La contrée osbcure
La Contrée obscure
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 14 parties.
découvrir les prochains concours culinaires. C’est tout ce qui lui
reste, à présent.
Tant de saveurs inédites, ici. Mûres noires et blanches, myrtilles,
baies d’açaï, kakis. De nouvelles manières de préparer le maïs, aussi,
mélangé à de la cendre avant de le moudre et d’en faire du gruau.
Cette mixture cuite en galettes, ou en bouillie. Mais son nouvel
ingrédient préféré, c’est la graisse d’ours, huileuse. Ils font aussi de
l’huile de noix, mais celle d’ours lui évoque l’hiver et les montagnes
et les rivières glaciales. S’il ferme les yeux en la mangeant, il rentre
soudain chez lui.
Pendant un temps, de Soto en oublie presque l’or. Des
chevauchées dans la forêt, des repas copieux, des femmes indigènes,
ses soldats nourris et satisfaits, plus de plaintes. Il explore les grands
tertres des villages voisins, en grimpe les larges marches sur son
cheval, se demande pourquoi la maison d’un chef doit être
construite sur un tas de terre. C’est peut-être parce que La Florida
est si plate. Il a entendu parler d’autres excentricités, aussi, comme
le fait de ne pas léguer son pouvoir à son ls, car il se transmet par
le côté maternel. Tout se fait à l’envers, intéressant de constater qu’en marge de la civilisation les vies puissent devenir si
saugrenues.
Mais il ne peut pas se contenter de passer le restant de sa vie ici.
Ils doivent progresser.
Il missionne donc trois expéditions. Deux sont faciles, vers le
nord, et rapportent avoir trouvé d’autres villages, des terres riches et
clémentes. Il réserve la troisième à Añasco.
— Va chercher la côte, dit-il. C’est là où se trouve l’océan, une
étendue d’eau plus vaste que ces lacs, et si tu la bois, tu y décèleras
un goût salé. Tu verras peut-être des oiseaux marins, et des poissons
aussi.
Les hommes sourient et se retiennent de rire.
Añasco s’éloigne avec des cavaliers, des fantassins et un guide
apalachee. Ils prennent la direction du sud jusqu’à un village à la
jonction de deux rivières. Les indigènes ont fui mais ont laissé des
provisions.
— C’est gentil à eux, dit Añasco.
Après cette halte, la forêt devient plus di cile à parcourir. Un sol
humide, les chevaux qui s’enlisent, les fantassins écorchés par les
épines des mûriers et d’autres plantes qu’ils ne connaissent pas.
— Il nous entraîne dans les marécages, dit un lieutenant d’Añasco.
— Je sais, mais qui d’autre avons-nous pour nous guider ? Tu
connais la route, toi ?
— De Soto inventera tant de plaisanteries en apprenant qu’on
n’arrive même pas à trouver l’océan.
— Un jour, la lame de mon épée lui fermera dé nitivement la
bouche.
— J’ai hâte de voir ça, mon commandant.
— On a tous hâte.
Añasco entend le bruit des vagues mais le son ne se rapproche
jamais. Exactement comme dans les plaisanteries de de Soto.
Tout ceci est interminable, errer dans les marécages, entendre les
vagues sans jamais voir l’océan, et ils doivent nalement retourner
au village à la jonction des rivières pour y reprendre des provisions.
Ils repartent et installent un nouveau campement, peut-être plus
près de l’océan, ou peut-être pas.
Añasco toise le guide, ses hommes aussi. Ils le détestent tous, à
présent. Ils l’autorisent à s’asseoir près du feu et à manger avec eux,
pour s’assurer qu’il ne s’enfuie pas.
Le guide le sait. Il saisit une épaisse branche dans le feu et, de
l’extrémité en ammée, il frappe un Espagnol au visage. Si rapide
que personne n’a le temps de bouger. Le malchanceux se trouvait
simplement dans le trajet des ammes et il tombe à la renverse.
Les autres se jettent sur le guide.
— Ne le blessez pas, ordonne Añasco. Il doit pouvoir marcher.
Ils le laissent se rasseoir, et même boire et manger, et les plaintes
de l’Espagnol blessé restent sans réponse.
Puis quand vient l’heure de dormir, il saisit une pierre et frappe
un autre Espagnol dans le dos, le jette à terre, et cette fois, ils le
rouent de coups. Pendant la nuit, un troisième assaut après lequel ils
se montrent plus créatifs, lui assènent des coups de masse, le traînent au sol dans le campement, l’enchaînent et postent une
sentinelle.
Mais le guide ne renonce pas. Les Apalachees sont e ectivement
plus coriaces que tous les indigènes rencontrés jusque-là. Alors qu’ils
se préparent à partir le lendemain, l’homme attaque l’Espagnol qui
tient ses chaînes. Ils lâchent un chien mais l’homme insère ses
pouces dans la gueule de l’animal et lui bloque les mâchoires.
Añasco en a plus qu’assez, il lui enfonce son épée dans le dos jusqu’à
la garde, songeant qu’il en fera de même avec de Soto. C’est pour
bientôt.
Ils ont capturé un autre indigène dans le village, il a rme
pouvoir les conduire à la mer mais ils doivent d’abord retourner au
village. Cela semble di cile à croire car ils entendent le déferlement
des vagues. Il doit y avoir un chemin plus court. Mais ils le suivent
pourtant, et il disait vrai, nalement. Depuis le village, il les mène
par un chemin droit et facile jusqu’à la côte, une vaste baie où
Narváez a construit ses bateaux.
Ils découvrent la forge où Narváez a fait fabriquer ses clous,
faisant fondre les fers à cheval et tout le métal qui leur restait. Ils
trouvent un grand abreuvoir. Et tous les ossements des chevaux,
assemblés en une gigantesque pile.
— Les chevaux ne meurent jamais de cette manière, constate un
homme d’Añasco.
— Non, dit Añasco.
Les os ont tous été détachés, plus aucun n’est relié pour former
des squelettes distincts.
— Ils les ont mangés.
Ils explorent la zone en quête d’une lettre ou d’un message
quelconque, en vain.
— Narváez n’a pas pensé à nous, dit Añasco. Aucune dignité. Un
vrai lâche.
Ils continuent jusqu’à la pointe et, à marée basse, Añasco envoie
douze hommes pour tester la profondeur à la nage. Les hommes
pensent aux alligators et aux requins mais ils obéissent, et l’eau est
assez profonde pour les navires.
— Il faudra retrouver cet endroit quand nous rentrerons, dit
Añasco. On ne plaisante plus. On mettra des drapeaux dans les
arbres. Assurez-vous qu’ils soient bien visibles.
Après le départ d’Añasco, de Soto entend des histoires au sujet de
l’or. Un jeune garçon apalachee qu’ils ont capturé a voyagé loin
pour faire du commerce, un périple d’une douzaine de jours, il dit
pouvoir les guider dans cette région. Ils le baptisent Marcos. Un
autre qu’ils ont appelé Perico, capturé à Napituca, a rme venir d’un
autre océan, là où le soleil se lève, un endroit nommé Yupaha, dirigé
par une femme.
— Conquérir devient soudain plus amusant, dit de Soto. Et son
armée est aussi composée de femmes ?
— Je refuse de traduire ça, dit Ortiz. On parle de ses terres
natales, là. Et cette femme est sa chef.
— Contente-toi d’obtenir des informations sur l’or.
— Je crois que l’endroit s’appelle Co tachequi, dit Ortiz. Et tous
les peuples des environs versent un tribut à cette chef. Certains lui
o rent des tissus ra nés.
Le garçon montre du doigt une bague en or que porte de Soto,
puis un bracelet en or au poignet de Moscoso.
— Il dit que certains lui donnent de l’or, rapporte Ortiz.
De Soto applaudit.
Perico montre aussi une bague sertie d’une perle.
— Beaucoup de perles, aussi, continue Ortiz. Il a voyagé avec des
marchands, et ils échangeaient surtout des métaux blancs et jaunes.
Perico fait mine de frapper la terre, à présent.
— Il dit qu’ils creusent pour trouver l’or.
À l’évocation de l’or, des hommes se sont rassemblés autour d’eux
et ils se collent les uns aux autres pour écouter. Une centaine de
soldats qui se démènent pour jeter un coup d’œil à ce garçon, qui se
bousculent.
Les mains de Perico miment des ammes.
— Ils le fondent, peut-être pour le séparer de la roche, ou pour le
verser dans des moules de formes di érentes, dit Ortiz. Je ne suis
pas sûr. Mais il semble savoir que l’or se trouve dans les mines et
qu’on peut le faire fondre.
De Soto est aux anges. Il exige de garder ces deux garçons près de
lui et qu’ils prennent part aux festins.
Les Espagnols racontent des histoires, à présent.
— Xapira, disent-ils. C’est Xapira.
Un lieu de légende, une rumeur lancée par les premiers
explorateurs, Francisco de Chicora et Lucas Vázquez de Ayllón. Ils
appliquent de l’argent sur la peau des femmes qu’ils maintiennent
en place à l’aide de petits crochets, et ils percent des trous dans leur
nez pour y passer des anneaux en or.
D’autres hommes évoquent les rubis, les émeraudes et les saphirs
que Perico a également promis. Un soldat a rme avoir entendu un
indigène parler d’une perle aussi grosse que son pouce.
La graisse d’ours coule à ots, agrémentant le maïs, la viande
d’écureuil et de cerf séché. Les poissons sont fourrés de baies. Des
noix concassées et mélangées à du foie. Du serpent rôti enroulé
autour d’un grand plateau avec une sauce aux champignons. Des
eurs blanches ajoutées en garniture.
— Quand ils donnent une jeune femme en épouse, ils lui cachent
une pépite d’or, là, en bas, rient les hommes.
Une grande fête tard dans la nuit, et tous les hommes se vantent
des palais qu’ils construiront à leur retour en Espagne.
Dans leurs histoires, la chef de Yupaha est devenue reine de
Xapira, ses tétons sont percés et on y a accroché de lourdes chaînes
en or. Autour de la taille, elle porte une autre chaîne en or et des
saphirs, mais à l’exception de ces parures, elle est nue. On a sou é
de la poussière d’or sur sa peau, qui brille la nuit. D’autres
l’imaginent comme une abeille, qui s’accouple avec tous les hommes
du village. Les soldats boivent un alcool local amer et mousseux, et
ils ont la tête qui tourne. Ils se sentent fous.
Certains se déshabillent et dansent autour du feu en jouant le rôle
des jeunes vierges de Xapira, se tiennent les tétons pour mimer le
poids de l’or. D’autres rient et courent leur asséner des claques sur le
cul. Une nuit dorée, l’expédition transformée. À partir de
maintenant, chacun d’eux est un roi.
Quand Añasco revient le lendemain matin, il découvre les débris du
festin, la plupart des hommes sont encore évanouis.
— Tu as posté des sentinelles très e caces, dit-il à de Soto.
— Tu as trouvé l’océan ? Une grande étendue avec de l’eau
dedans.
— On a trouvé l’endroit où Narváez a construit ses bateaux. Ils
ont mangé tous leurs chevaux.
— On peut accoster à cet endroit ? Y a-t-il assez de fond ?
— Oui.
— Et si je t’envoie ramener les navires, arriveras-tu à retrouver
l’emplacement exact ?
Mais de Soto ne peut plus se contenir. Il se met à rire. D’autres
hommes l’imitent.
Añasco repart avec ses soldats pour panser les chevaux et se
reposer.
De Soto retourne se coucher, puis se réveille pour manger. Il
songe à l’or de Yupaha, il sait qu’il réussira là où tous les autres ont
échoué. Narvaez qui a mangé ses chevaux. Cabeza de Vaca qui est
rentré à pied à La Ciudad de Mexico. Comme des chiens, la queue
entre les jambes.
Au cours du dîner, quand ses o ciers sont réveillés et rassemblés,
il expose son plan.
— Añasco retournera aux navires avec ses cavaliers.
Les lieutenants d’Añasco regardent leur supérieur dans l’espoir
qu’il émette une objection mais il reste de marbre. De Soto attend
lui aussi une réaction.
— Toutes ces rivières à traverser, lance nalement un lieutenant.
Et l’hiver qui approche. L’eau sera glaciale.
— Et cet immense territoire à franchir en sens inverse, dit un
autre. Avec tout ce qu’on a in igé aux indigènes là-bas.
— Quand vous arriverez, continue de Soto, renvoyez-nous
Calderón avec ses cavaliers. Vous ramènerez les navires jusqu’à
votre baie aux chevaux, avec les fantassins et les cargaisons. Ce
seront nos nouvelles bases, le village ici, et la baie. De là, nous
mènerons des expéditions à l’est vers Yupaha et au nord, où Marcos
a déjà voyagé.
— Pourquoi Añasco ? interroge Gallegos. Et si on ne revoit jamais
nos navires ?
— Tu as déjà vu une grosse abeille solitaire en quête d’un nouvel
habitat ? demande de Soto. Elle se cogne partout, encore et encore,
comme si elle était aveugle, mais elle trouve invariablement un
endroit.
Les hommes rient, à l’exception d’Añasco.
— Añasco est un bon choix, admet Moscoso. Il a capturé
beaucoup d’esclaves. Il a tué les braves sur l’île avec le canon à
pivot.
— Combien de temps lui a-t-il fallu pour trouver la baie aux
chevaux ? proteste Gallegos. Elle est proche pourtant, non ?
Combien de temps pour s’y rendre à cheval ? Alors que s’est-il passé,
tous les autres jours ?
— Notre guide nous a menés dans des marécages, rétorque un
lieutenant.
— Ma décision est prise, tranche de Soto. Añasco part dès demain.
Il fait venir les navires, et Calderón les chevaux. Il a le temps de se
perdre des semaines entières pendant que nos expéditions
chercheront de l’or, et comme ça, en attendant, je ne suis plus obligé
de le voir.
— L’or, dit Añasco, ses premières paroles du dîner. L’or. Devrait-
on modi er nos navires pour pouvoir transporter le poids
supplémentaire ? Des bastingages relevés, au cas où la ligne de
ottaison serait immergée ?
De Soto fait semblant de n’avoir rien entendu. Il se concentre sur
la sauce aux mûres, si savoureuse sur la viande de cerf, et cette
purée de tubercules locales inconnues. Dès demain, Añasco
s’absentera longtemps et, avec un peu de chance, quelqu’un le tuera
en chemin.
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LE garçon dort tard, le lendemain, étendu dans le maïs, enlacé par sa
mère. Il n’utilisera plus jamais la hutte, entourée par les cadavres du
peuple loup et les hautes broussailles. Son frère aîné, éveillé quelque
part, peut-être dans la rivière à changer de forme, une fois encore. Il
espère qu’il partira et ne reviendra jamais.
Le peuple loup, tout ce qu’il représentait, détruit en une seule
nuit. Et comment est-ce possible, pourquoi est-ce permis ? Le garçon
ne comprend pas. Un monde brutal, sans règles, sans limites.
Il est surpris d’entendre des voix, des gens qui marchent dans la
forêt, qui crient pour annoncer leur venue et ne pas donner
l’impression qu’ils attaquent. Le garçon le sait, curieusement, bien
qu’il n’ait encore jamais approché d’autres humains, à part Kana’ti,
Selu et son frère.
Le garçon se lève aussitôt et crie à son tour, il brandit son arc.
Plus aucune èche, à part celles chées dans les loups. Il devra les
arracher et se cacher dans la hutte, si ces gens lui veulent du mal.
Deux hommes et deux femmes, alors l’Enfant Sauvage n’a pas
éradiqué les humains en tuant Selu.
Ils ressemblent au garçon, comme s’ils pouvaient appartenir à la
même famille, mais ils parlent une langue qu’il ne comprend pas.
Des accents amicaux et des sourires, tête inclinée et gesticulation des mains, mais rien n’a de sens. Ils déambulent parmi les plants de
maïs, les caressent, émerveillés. On dirait qu’ils sont venus pour le
maïs, qu’ils en ont entendu parler, d’une manière ou d’une autre, car
ils ne sont pas tout à fait surpris. Ils semblent savoir qu’ils le
trouveraient ici.
Le garçon cueille un grain de maïs sur un vieil épi sec et leur
montre comment le mettre en terre, indique le soleil et verse de
l’eau. Puis il donne huit grains à ces gens et leur fait signe de
marcher puis de les semer tous, puis de les observer sans dormir. Il
espère qu’ils comprennent qu’il leur explique de veiller toute la nuit.
Il espère qu’ils ne feront pas la même erreur que lui et l’Enfant
Sauvage, de se laisser gagner par la fatigue sans terminer leur tâche.
Le garçon comprend que c’est une période de commencement, que
rien n’est encore réel. Il sait que ces gens doivent vivre à huit jours
d’ici, que tout se fera par huit à partir de maintenant, et il veut
pouvoir leur parler, leur demander s’ils savent le but de tout ceci.
Mais les sons qu’ils émettent sont pareils à un chant d’oiseau, tout
aussi éloquents, ni plus ni moins, et ils s’inclinent maintes fois en
guise de remerciements puis s’en vont, retournant dans la forêt par
où ils sont venus.
L’Enfant Sauvage apparaît alors, il a observé la scène.
— Je vais les suivre, dit-il.
— Le contraire m’aurait étonné, rétorque le garçon.
Son frère se penche en arrière et se métamorphose à nouveau en
une plume d’oiseau, il est soulevé dans les airs, et le garçon sait qu’il
ne reviendra pas avant huit jours, et qu’il aura tout vu à son retour.
Et voilà ce qu’aperçoit l’Enfant Sauvage tandis qu’il otte au-
dessus de ces gens. Ce sera, bien entendu, comme l’avait craint le
garçon. Les gens marchent toute la journée et, le soir venu, ils
sèment les huit grains. Ils restent éveillés toute la nuit,
consciencieux, entonnent des chants que l’Enfant Sauvage ne
connaît pas. Il vient se poser sur l’épaule d’une femme, il écoute et
observe. Ils ont fait un petit feu, leurs visages sont pareils à des
masques, dissociés de leurs corps tandis qu’ils chantent.
Au matin, huit plants de maïs ont poussé, ils portent chacun un
épi mûr que ces gens cueillent avant de poursuivre leur route. Ils
traversent des forêts glaciales, l’Enfant Sauvage se demande si le
maïs poussera dans le froid.
Ce soir-là, ils sèment encore huit grains, refont un feu, frappent
un petit tambourin pour maintenir à distance tout ce qui chasse, la
nuit. Les femmes chantent d’une voix étrange qui ne semble pas
humaine, censée tromper ce qui tend l’oreille. Elles chantent toute la
nuit jusqu’au matin, et de nombreux épis ont poussé, un progrès,
bien plus que huit. Les hommes et les femmes, ravis, cueillent tout.
Ils poursuivent ce manège nuit après nuit tandis qu’ils avancent
dans une forêt plus froide encore, luttant contre tout ce qui est
invisible, chaque nuit, avec leur feu, leurs chants, et ils sèment
chaque jour pour voir la récolte augmenter le lendemain matin.
À la n du périple, leur fardeau est lourd. Le septième jour, le
soleil est brûlant et ils font de nombreuses haltes pour poser le maïs.
Ils sont fatigués par le manque de sommeil, fatigués de marcher et
de porter. Ils plantent huit épis entiers, font un feu mais ne chantent pas. Ils scrutent simplement les ammes, leurs paupières lourdes se
ferment lentement, et ils s’a aissent peu à peu puis s’endorment.
Au matin, ce qu’ils ont planté n’a pas poussé. Ils échangent un
regard, ils savent ce qu’ils ont fait mais ne disent rien. Ils portent
tout le maïs restant, qui représente encore un lourd fardeau, et ils
atteignent leur village. Ils montrent aux autres comment semer et
soigner et attendre, et de nos jours, il faut encore surveiller et
soigner le maïs pendant la moitié de l’année, car il ne pousse plus en
une seule nuit.
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AÑASCO prend la route avant l’aube, le 17 novembre 1539, avec
trente cavaliers. Ils voyagent léger, rien que des casques, des cottes
de mailles, des lances, des épées, des vivres et un peu de matériel
pour les montures, des clous et des fers à cheval.
— Avançons aussi vite que possible, ordonne-t-il aux hommes. Et
n’entrons pas dans les marécages. Si on ne peut pas utiliser les
chevaux, on fera des cibles faciles.
Ils galopent en terrain découvert, souhaitant que le périple soit
terminé avant même qu’il ne commence. Les deux premiers
indigènes qu’ils croisent sont transpercés à coups de lance et
piétinés.
— Pas de messagers, déclare Añasco en arrêtant sa monture près
des cadavres. Pas d’avertissements. On avance vite et on tue tout le
monde.
Ce jour-là, ils franchissent la première rivière et le marécage qui
leur avaient causé tant de tracas à l’aller, quand les hommes avaient
dormi dans la boue sous leurs boucliers. Cette fois, ils n’aperçoivent
pas le moindre indigène. Le 18 novembre, ils reprennent la route
avant l’aube, une fois encore, régulant leur allure pour arriver juste
avant Uzachile, où de Soto avait fait trancher les mains des hommes
après le viol des femmes. Ils se reposent et à la nuit tombée, ils traversent le village au trot. Aucune résistance, pas un bruit. Ils
franchissent le village sans dommage et parcourent encore une
distance de sécurité avant de s’arrêter pour dormir. Añasco ordonne
à dix hommes de monter la garde, instaurant trois relèves au cours
de la nuit.
Ils reprennent la route avant les premières lueurs de l’aube, les
hommes fatiguent mais avancent à belle allure. Des indigènes
travaillent aux champs et ne sont pas à portée des lances.
— Continuez droit devant, ordonne Añasco.
Ils atteignent la large rivière qu’ils avaient peiné à traverser, le
courant a forci, les eaux ont monté, le pont a disparu. Des indigènes
cachés dans l’épaisse broussaille de chaque côté, des hurlements.
— C’est ici qu’ils vont essayer de nous tuer, annonce Añasco. On
ne peut pas tenter d’y aller à la nage. On est morts, si on s’y risque.
Ses hommes restent sur leur monture et observent les eaux brunes
qui déferlent, charriant des troncs et d’autres débris. Les premières
èches se mettent à pleuvoir.
— Qu’on transperce déjà tous les pendejos sur cette rive, dit
Añasco.
Ils chargent les indigènes au grand galop, qui se dispersent et
fuient, certains sont jetés à terre par les lances et piétinés.
Puis ils dirigent leurs chevaux dans la direction opposée et tuent
d’autres indigènes, avant de repartir dans l’autre sens.
— On va construire des radeaux, dit Añasco. Avec ces arbres. Et
juste avant de traverser, on fera une dernière charge pour abattre
ceux qui seraient revenus.
C’est une stratégie e cace. Ils dispersent tous les indigènes sur
cette berge, puis ils se laissent porter en aval à bord des radeaux si
bien que les indigènes sur la rive d’en face les poursuivent et se
désorganisent. Et dès que les eaux sont moins profondes, ils
chargent à nouveau et percent l’ennemi à coups de lance.
Ils continuent leur long périple en traversant les villages de nuit et
abattant tout indigène susceptible d’envoyer un avertissement,
seulement s’il est facile à tuer. Quand un brave se cache dans un
arbre avec son arc, qu’il crie des insultes ou des railleries, Añasco
oblige ses hommes à passer leur chemin.
— Il n’en vaut pas la peine, leur dit-il. Je ne veux pas de blessés,
rien qui risque de nous ralentir.
La nuit, ils postent des sentinelles par deux à chaque extrémité du
campement pour être prévenus à temps, et leur prudence est
récompensée. Ils repèrent un groupe important qui avance sur eux
et ils parviennent à s’éclipser avant l’attaque.
Quand ils atteignent Napituca, ils découvrent le village
entièrement brûlé et dévasté. Les centaines d’indigènes morts au
combat, puis lors de la révolte et des exécutions, n’ont pas été
enterrés ni emportés. Ils sont empilés en immenses tas, abandonnés
à pourrir ou à être dévorés.
— Voilà qui n’a aucun sens, commente un lieutenant. C’est ainsi
qu’ils punissent ou insultent, en laissant les morts comme ça en
pâture aux oiseaux.
— Je ne sais pas, dit Añasco. Peut-être qu’ils considèrent cet
endroit comme l’enfer. Ce qui compte, c’est que les cadavres soient bien morts et que personne ne nous attaque.
Le 23 novembre, ils entrent en territoire d’Ocale et un homme
d’Añasco, Pedro de Atienza, tombe malade, mais Añasco refuse de
s’arrêter ou de ralentir, et Pedro meurt sur son cheval. Ils font halte
le temps de lui donner une sépulture sommaire en bois.
Au coucher du soleil, ils arrivent au marécage d’Ocale et la
température baisse considérablement, un vent sou e soudain du
nord. Les hommes se plaignent amèrement et Añasco les autorise à
faire du feu.
— Tout le monde saura qu’on est ici, dit-il. Et on ne peut pas
monter à cheval dans les marécages. C’est ici qu’ils pourront nous
décimer. Mais allez-y, faites donc vos feux. Jouissez de l’instant
présent, sans penser à demain.
Un des hommes, Juan de Soto, meurt pendant la nuit.
— C’était l’ami de Pedro, dit un soldat. C’est la peste.
Il empoigne sa selle et grimpe sur sa monture pour s’en aller.
Mais un autre homme, Gomez Arias, lui lance :
— Si c’est la peste, on est déjà condamnés, tous autant qu’on est.
Tu la portes déjà sur toi. Et où iras-tu ? Tu te crois à Séville, ou
Xivilla comme dirait Ortiz ? Tu veux nir rôti comme lui, puis vivre
parmi eux ?
L’homme reste mais refuse d’aider à enterrer Juan de Soto.
Au matin, ils pataugent dans le marécage. Ni arbalètes ni
arquebuses, et les chevaux leur sont inutiles. Si les indigènes
attaquent à bord de leurs canoës, la bataille sera de courte durée.
Quand ils arrivent à la rivière, huit hommes d’Añasco se mettent à
l’eau pour réparer le pont. Puis ils reviennent pour porter les selles
et les provisions. Les autres mènent leurs chevaux dans le courant
mais l’eau est trop froide et les chevaux se débattent pour remonter
sur la rive.
C’est le chaos. Le cheval d’Añasco se cabre, tourne et manque de
le piétiner. Il tient encore les rênes, l’animal le soulève de terre, il
atterrit dans la vase au bord du marécage et se fait traîner jusqu’à ce
qu’il parvienne à se relever. Le tissu de protection sous son casque
s’est délogé et lui recouvre le visage, si bien qu’il ne voit plus rien. Il
hurle de frustration, puis cravache sa monture.
Ses hommes peinent tout autant. Aucun cheval n’accepte de nager
dans l’eau froide. Et cela dure des heures.
— On va nir par les manger s’ils ne traversent pas bientôt !
s’écrie Añasco. C’est plus facile de continuer à pied.
Les hommes essaient toutes les techniques. Tirer vers l’avant,
fouetter par-derrière. Mais les chevaux sont costauds. La journée est
très avancée quand ils nissent par traverser, épuisés et frigori és.
— Trouvez un endroit sec, dit Añasco. On campera.
Ils n’ont pas à marcher longtemps, heureusement, pour atteindre
l’extrémité du marécage. Ils attachent les chevaux, ramassent du
bois pour le feu, puis s’e ondrent.
— Et ça, c’était sans le moindre indigène, fait remarquer un
homme d’Añasco. Imaginez s’ils nous avaient attaqués. Imaginez si
on s’était pris des èches en même temps.
— On serait morts, dit Añasco. Tous morts.
— La Vierge nous protège, dit un soldat.
— C’est toi le seul vierge, ici, raille un autre.
Avant l’aube, ils reprennent la route. Chevauchant vite, sans se
préoccuper de malmener les montures, et ils surprennent un petit
groupe d’indigènes, cinq d’entre eux, qu’ils jettent à terre de leurs
lances. Une femme respire encore, à peine, sa poitrine écrasée, et
Añasco la tourne sur le dos et la viole, puis laisse ses hommes
l’imiter, tour à tour, et ils s’en vont.
Le lendemain matin, ils passent à proximité d’Urriparacoxi et à la
nuit tombée, ils ne sont plus loin du village principal de Mocozo. Ils
avancent encore après minuit et Pedron Moron a rme sentir une
odeur de fumée. Les autres ne sentent rien. Ils parcourent encore
une lieue, alertes, mais toujours rien.
— Tu es sûr que ce n’était pas l’odeur de tes propres pets ?
demande un soldat.
Mais ils surprennent les gens de Mocozo en train de faire cuire des
raies. Ils les chargent et capturent vingt femmes et enfants. Les
hommes s’enfuient dans la forêt.
— Ortiz ! crient les femmes, répétant ce nom encore et encore.
— On est censés être corrects avec ces indigènes, fait remarquer
un lieutenant. Ils ont pris soin d’Ortiz et ce sont nos alliés.
— Libérez les enfants, ordonne Añasco. Mais on va manger leur
nourriture et garder leurs femmes pour plus tard. Nos chevaux
peuvent porter deux cavaliers.
Les soldats sont a amés. Ils dévorent les raies qui, pour être
honnête, sont bien meilleures que tous les plats de leurs concours culinaires, simplement grillées sur le feu, sans assaisonnement.
Même avec un peu de sable, elles sont délicieuses.
— Au diable la graisse d’ours, dit un soldat.
— Cette saveur sablonneuse de cannelle, dit un autre.
Une douzaine d’entre eux continuent le périple en portant une
femme ligotée à la selle devant eux. Les autres sont jaloux.
Ils chevauchent vers Ozita, sur un terrain familier. Fini, les
di cultés du parcours, et les indigènes ici ne sont pas dangereux, à
part pour Lobillo.
Un cheval nit par céder, sans doute à cause du poids
supplémentaire. Un autre homme se charge volontiers de prendre la
femme, quant à Juan Lopez Cacho, il est obligé de monter en croupe
derrière un camarade. Ils retirent la selle sur le dos du cheval épuisé
et le relâchent.
Ils voyagent ainsi jusqu’à approcher de leur base. Ils ne repèrent
aucun signe de présence espagnole, pas même d’empreintes de
chevaux.
— Et s’ils étaient déjà partis avec les navires ? avance un
lieutenant.
— Ou s’ils s’étaient fait tuer ?
Añasco s’arrête et reste perché sur son cheval. La femme devant
lui se débat encore et il lui assène un coup de poing dans les reins
pour la calmer.
— Espérons que ce ne soit pas le cas, nit-il par répondre. Tous
les démons derrière nous seront sur le qui-vive, à présent, si on repart en sens inverse sans les renforts de Calderón. Et sans les
navires, on nira tous par vivre comme Ortiz au bout d’un temps.
Les hommes paraissent exténués, ils s’accrochent aux femmes
devant eux.
— Continuons, ordonne Añasco. S’ils ne sont pas là, on se
reposera quelques jours, on abattra un cheval pour faire sécher sa
viande, puis on repartira.
Personne ne répond rien. Ils savent tous que si Calderón n’est pas
là, c’est la n.
Ils s’approchent encore, toujours aucune empreinte de cheval. Ils
semblent véritablement condamnés. Mais à côté d’un lagon, ils
repèrent des traces de sabots et des cendres.
— Ils ont lavé leurs vêtements, dit quelqu’un. Ils ont fait bouillir
de l’eau.
Sur ces mots, ils s’élancent au galop. Il faut qu’ils en aient le cœur
net.
Ils aperçoivent en n le village d’Ozita. Des lanciers à cheval
surgissent par deux.
— Par deux ! s’écrie Añasco, enthousiaste, et ses soldats obéissent,
comme s’ils se préparaient à jouter.
Les hommes hurlent et galopent en brandissant leurs lances, une
arrivée théâtrale.
C’est le 27 novembre, onze jours après avoir quitté le territoire
apalachee, et les hommes d’Añasco sont soulagés d’avoir réussi,
mais Calderón et ses troupes sont encore plus heureux de les voir.
Calderón empoigne la bride d’Añasco, un large sourire aux lèvres.
— Mon ami, demande-t-il, y a-t-il beaucoup d’or ?
Añasco pousse la femme sur le côté et la laisse atterrir
lourdement.
— Non, mon frère. Je suis désolé. Il n’y a pas d’or. De Soto a
entendu de nouvelles rumeurs, un endroit baptisé Yupaha, mais je
ne pense pas qu’il y ait de l’or où que ce soit, dans La Florida. Ortiz
est du même avis. Et tous les indigènes.
Le sourire de Calderón s’e ace.
— Alors pourquoi sommes-nous encore là ? Pourquoi avons-nous
attendu tout ce temps ?
— Tu dois retourner dans l’Apalachee avec tous tes cavaliers, où
l’armée a établi son campement. C’est un grand village, avec toute la
nourriture qu’il faut. Je dois conduire les navires dans une baie à
proximité du village.
— Mais pourquoi, s’il n’y a pas d’or ?
— Nous avons traversé l’océan depuis l’Espagne pour trouver de
la viande de cerf. De la graisse d’ours, aussi, et de délicieuses
châtaignes, et des baies aussi. C’est une expédition culinaire. Ça ne
te su t pas ?
Calderón s’éloigne, dégoûté, laissant Añasco et ses hommes
soigner les montures.
Le moral n’est plus au beau xe dans le campement quand la
rumeur se répand. Les récits du long périple et des traversées de ces
rivières glaciales n’aident pas. L’unique consolation se trouve dans
les huttes, où ils abusent des femmes. Añasco oblige ses hommes à
partager, sauf celle qu’il garde pour lui seul, évidemment.
Au bout de deux jours, le chef Mocozo rapporte le cheval de
Cacho. Il vient en paix. Il s’assied au centre du campement, il est au
courant de la présence des femmes mais on ne lui propose pas leur
retour, et il n’insiste pas. Il sait que tout peut être pris, tout peut être
massacré, et ces femmes doivent être sacri ées pour sauver le reste.
Il sait que les Espagnols partiront bientôt et il espère qu’ils ne
reviendront jamais. Il aimerait pouvoir planter des piques au fond
de l’océan a n de couler leurs navires, appeler d’immenses oiseaux
pour les cueillir sur leurs chevaux, mais la seule chose qu’il puisse
faire, il le sait, c’est devenir invisible. Il a mis tous ses voisins en
colère, aussi. Il pense qu’il va être tué, et tout son peuple aussi.
Éradiqués, comme s’ils n’avaient jamais arpenté la terre, jamais
respiré.
— Mon frère, s’écrie Calderón.
— Mon frère, répond-il.
Il a passé tellement de temps avec cet homme.
— Tu as fait en sorte que mes soldats soient en sécurité ici, dit
Calderón. Rien qu’un seul mort. Mais deux sont encore manquants à
l’appel. Tu dois les retrouver avant notre départ.
— Oui, dit Mocozo, sachant bien entendu qu’ils ne seront jamais
retrouvés.
— La nourriture, dit Calderón. Nous te laissons ce que nous ne
pourrons pas emporter.
— Merci, dèle ami, répond Mocozo en essayant d’imaginer le
visage de Calderón une fois dépecé.
Les Espagnols entreprennent de charger les deux brigantins.
Añasco ordonne qu’on les répare.
— Tout ce temps passé ici, reproche-t-il à Calderón, à attendre et
à vous tourner les pouces, et vous n’avez même pas été capables de
réparer les navires. Ça ne t’est pas venu à l’idée qu’on les gardait
pour les réutiliser ?
— Mes hommes sont encore en vie, tous sauf un, et deux ont
disparu. On était encerclés et attaqués en permanence. Alors j’avais
peut-être d’autres chats à fouetter.
— Quel héros tu fais, dit Añasco. Le chevalier du lion ne t’arrive
pas à la cheville.
— Quand tu prendras la mer, si tu vois le soleil se lever à ta
gauche, mieux vaudra que tu demandes à quelqu’un d’autre de xer
le cap.
Añasco et Arias lèvent les voiles avec trente hommes et les
provisions. Calderón est accompagné de presque soixante-dix
cavaliers et deux douzaines de fantassins.
Plusieurs hommes d’Añasco guident Calderón et leur trajet est aisé
jusqu’à la rivière au passage étroit à travers le marécage, où les
indigènes avaient résisté auparavant.
— Faites attention ici, prévient un des hommes d’Añasco.
Ils établissent leur campement dans une zone dégagée à proximité
du marécage.
— On pourra monter à cheval, si jamais on essuie une attaque, dit
Calderón.
Le lendemain matin, ils empruntent l’étroit sentier du marécage,
anticipant les èches et les massues, mais toujours rien. Ils réparent
le petit pont pour les fantassins et font traverser les chevaux à la
nage dans le chenal. Puis ils s’engagent dans l’étroit chemin sur la
rive opposée.
— C’est une forteresse naturelle, fait remarquer Calderón.
— Oui, dit l’homme d’Añasco. C’est ici qu’ils ont attaqué, la
dernière fois.
Calderón envoie dix chevaliers avec chacun un archer ou un
porteur de bouclier en croupe.
— Hâtez-vous puis couvrez-nous, dit-il,
Il les regarde s’éloigner mais la forêt semble soudain se dresser
autour d’eux, des indigènes apparaissent dans les buissons, bandent
leurs arcs et tirent plusieurs volées de èches successives.
Les chevaux se cabrent, hennissent et font demi-tour. La monture
d’Alvaro Fernandez tuée sous lui, cinq autres blessées, transpercées
de èches. Les chevaux s’élancent vers la rivière, envoyant valser
archers et porteurs de boucliers dans l’eau. Des èches apparaissant
soudain dans les hommes, comme surgies de nulle part, et du rouge
qui s’épanouit.
— À l’attaque ! crie Calderón, et ses soldats, cavaliers et
fantassins, chargent, mais ils sont trop loin.
À gauche, une sorte de chef arborant une coi e de plumes mène
un grand nombre de guerriers.
Mais les Espagnols ont pris part à de nombreuses guerres. Gonzalo
Silvestre et Anton Galvan, tous deux tombés dans l’eau, conjuguent à présent leurs e orts. Silvestre avance avec un demi-bouclier,
bloquant trois èches du chef. Derrière lui, Galvan a chargé son
arbalète et attend d’être assez proche pour ajuster son tir, et le
carreau vient transpercer le torse de l’indigène.
Le chef baisse les yeux, éberlué. Un trou dans son corps, sans
èche ni carreau. Il se retourne et crie à ses hommes qu’il a été tué.
Il s’e ondre et ils se précipitent pour emporter son corps.
À droite, un autre groupe attaque. Andrés de Meneses est tué de
quatre èches aux cuisses et aux parties génitales. Ils visent les
zones du corps que l’armure ne couvre pas. D’autres Espagnols sont
blessés.
Les Apalachees sont di ciles à repousser, depuis l’étroit sentier
jusqu’à la zone dégagée, où de Soto avait campé auparavant.
L’endroit a été forti é par les Apalachees, et Calderón et ses
hommes l’utilisent désormais.
— Défendez ce secteur ! hurle-t-il à ses hommes. Nous passerons
la nuit ici et soignerons nos blessés.
Toute la nuit, les Apalachees crient, les empêchent de dormir,
tirent des èches au hasard dans le campement.
Au matin, ils chargent dans les bois à découvert où les Apalachees
ont xé des rondins entre les arbres et érigé des barricades. Les
indigènes tirent des èches d’abord d’un côté, puis de l’autre,
blessant un grand nombre d’Espagnols. Les arbalétriers répliquent
mais sans toucher personne.
Calderón, hurle de frustration, agite son épée dans l’air.
— Battez-vous comme des hommes ! crie-t-il mais les èches
pleuvent encore, se chant partout où l’armure ne protège pas les
chairs.
Ils nissent par franchir les barricades et pénétrer dans la forêt où
les cavaliers peuvent s’élancer au galop, et les Apalachees
disparaissent.
— Ils apprennent vite, dit un homme d’Añasco. Avant, ils
essayaient de combattre les chevaux.
Tant d’hommes sont blessés, Calderón est contraint d’arrêter le
mouvement et d’établir un campement.
Retirer les èches d’un corps est une tâche terrible. Si elle ne peut
pas être poussée à travers le membre, il faut utiliser une lance pour
ouvrir le pourtour de la plaie et dégager ensuite la pointe acérée.
Plus d’une fois, les victimes demandent à garder la èche enfoncée
dans leur chair, mais c’est la mort assurée, ils le savent tous.
Cette nuit-là, les Apalachees hurlent dans les bois.
— Où irez-vous, maintenant que de Soto est mort ? crient-ils. Et
tous ses hommes aussi. On les a découpés en morceaux, ils sont
suspendus aux arbres pour nourrir les oiseaux.
Les hommes de Calderón sont des soldats aguerris mais certains
ont pourtant peur. Ils avaient la vie trop facile, sous la protection de
Mocozo. Ils se sont ramollis.
— Des petits becs qui déchiquètent votre corps morceau par
morceau, beugle un Apalachee. On vous suspendra peut-être encore
vivants.
— Ignorez-les, ordonne Calderón. Les seuls petits becs se trouvent
entre leurs jambes.
Deux hommes s’escla ent mais le moral pourrait di cilement
être plus bas.
— Tout ça, alors qu’il n’y a pas d’or, lâche un de ses hommes. Je
risque de mourir ici, criblé de èches, et tout ça alors qu’il n’y a pas
d’or.
— Pourquoi êtes-vous venus ici ? crient les Apalachees, comme
s’ils avaient entendu les propos du soldat. Vous croyez vraiment
qu’on a envie de devenir esclaves ?
— Oui ! hurle Calderón en réponse.
Dormir sera encore impossible cette nuit, avec leurs cris.
— On vous tuera tous, et votre peuple de Castille !
— Imbéciles de pendejos, dit Calderón. Ils sont prêts à dire
n’importe quoi. Comme s’ils allaient traverser l’océan et conquérir
l’Espagne.
Toute la nuit, des cris et quelques èches occasionnelles. Les
hommes sont étendus sous leurs boucliers sans trouver le sommeil,
et ils préféreraient être n’importe où ailleurs.
Au matin, les Espagnols progressent lentement, surveillant de tous
côtés.
— N’allez pas vous prendre une èche dans le cul, dit Calderón.
Alors qu’ils atteignent une rivière qui coule au fond d’un ravin,
l’homme d’Añasco avertit Calderón.
— C’est ici qu’ils ont attaqué sans battre en retraite. La pire
bataille qu’on a essuyée.
Calderón arrête son cheval.
— Des barricades, une pente abrupte, et la rivière en guise de
douves.
— Exactement.
— Ils apprennent bien trop vite, lâche Calderón, puis il crie à ses
hommes : Cavaliers, pied à terre ! C’est vous qui portez les
meilleures armures, avancez avec vos boucliers et des haches, et
abattez ces barricades. Formez aussi une arrière-garde. Et fantassins,
en selle. Restez assez loin pour éviter qu’on perde encore une
monture.
C’est une curieuse tactique, une inversion totale mais elle
fonctionne. Les cavaliers en armure se frayent un chemin à pied à
travers le ravin, les barricades de rondins nouées avec des brins
d’osier. Les èches pleuvent et certaines trouvent leur cible, les
failles des armures. Côté du genou, aisselle quand une hache est
levée. Un cheval est tué de très loin.
Les Apalachees attaquent seulement quand les chevaux sont
inutilisables. Dans les zones à découvert, ils disparaissent. Et ils ne
cessent de railler les Espagnols.
— De Soto et ses hommes ont été donnés en pâture aux oiseaux.
Où allez-vous comme ça ?
Les hommes de Calderón avancent car il n’y a pas d’autre choix,
mais certains croient à ces rumeurs. Ils imaginent de Soto et tous les
chevaliers d’Espagne tués, dévêtus et suspendus par les chevilles.
Alors qu’ils approchent d’Anhayca, les hommes d’Añasco crient
pour réveiller le campement, appellent à l’aide, sans réponse.
— On est assez proches pour qu’ils vous entendent ? demande
Calderón.
— Oui.
— Alors c’est mauvais signe.
Calderón inspecte les arbres, en quête de morceaux humains
accrochés.
Ils poursuivent leur route, s’attendant à voir le campement rasé,
mais ils entendent en n des cris espagnols, les cavaliers de de Soto
s’élancent vers eux, et les derniers indigènes qui les raillaient
s’éclipsent soudain.
Un immense soulagement pour les hommes de Calderón. Ils
découvrent un grand nombre de chevaux, et leurs camarades, et la
sécurité.
Calderón fait aussitôt son rapport à de Soto, qui mange à une
table. Il a grossi.
— Ton visage est plus large, lui fait-il remarquer. Plus rond.
— C’est la graisse d’ours, explique de Soto. La meilleure façon de
passer l’hiver. Et il faudra que tu goûtes le foie aux châtaignes.
— J’ai perdu deux hommes, dit Calderón. Et beaucoup sont
blessés.
— Et les chevaux ?
— Sept chevaux tués.
— Sept ? (De Soto est debout.) Comment as-tu pu en perdre sept ?
Tu as conscience que notre avantage au combat dépend de nos
chevaux ?
— Ils deviennent plus malins dans leurs méthodes de combat, dit
Calderón.
— C’est vrai, acquiesce un homme d’Añasco.
— Et combien d’indigènes avez-vous tués ?
— Un avec une coi e de plumes, qui devait être un chef.
— Un seul ? (De Soto tape du poing sur la table et renverse son
verre.) Tu es Lobillo ou quoi ? Tu avais soixante-dix cavaliers et je
ne sais combien de fantassins, et toutes ces pertes, pour n’en tuer
qu’un seul ?
Calderón garde le silence. Il ne peut rien répliquer. Il se rend
compte qu’il vient de rejoindre le clan de Lobillo, d’Añasco et de
Tovar, alors qu’il n’y peut rien. Il repense à son coup de génie,
combien de vies il a sauvées en envoyant à pied les cavaliers en
armure. Il sait que Lobillo et Añasco ont combattu avec courage, eux
aussi.
— Eh bien ? insiste de Soto.
— Je suis ton chevalier, dit Calderón. Comme le sont Añasco et
Lobillo. Nous n’avons aucune excuse à formuler.
De Soto rit, pris au dépourvu.
— Magni que. (Il secoue la tête et retourne à son repas.) Va
trouver Añasco. Amène Lobillo avec toi. Allez sur une île loin d’ici,
au large de La Ciudad de Mexico, vous pourrez partager ensemble
les souvenirs de toutes vos gloires.
Calderón s’éloigne mais les hommes d’Añasco restent.
— Donc votre intrépide o cier met plus longtemps à arriver en
bateau qu’une poignée de fantassins à travers la jungle, constate de Soto. Est-il parti en même temps que Calderón ?
— Il est parti avant, mon commandant.
Gallegos rit.
— Quelle surprise. Añasco, encore perdu. Mais tu as raison,
Moscoso, c’est l’homme idéal pour cette tâche.
De Soto ne rit plus, à présent.
— Sans les bateaux, nous sommes dans le pétrin. Ça fait loin,
d’aller à la nage jusqu’en Espagne, ou même jusqu’à Cuba. Va et
retrouve-le, Baltasar. Rends-toi à la Baie des Chevaux, construis un
nouveau bateau, assez grand pour trente hommes, et sortez en mer
chaque jour à la rame pour le chercher.
Gallegos prend donc la route le lendemain matin et il découvre
avec étonnement à quel point la côte est proche.
— Añasco est ridicule, dit-il. Combien de jours lui a-t-il fallu pour
trouver cet endroit ? Conduire les bateaux jusqu’ici risque de lui
prendre une année entière.
Les hommes abattent les plus gros arbres qu’ils trouvent et scient
des planches. Un labeur lent et frustrant.
— Inutile de le gnoler, dit Gallegos. Dépêchez-vous et assurez-
vous simplement qu’il otte. Une piragua merdique.
Les hommes construisent une embarcation à fond plat, aux bords
verticaux. Pointue à la poupe et à la proue, mais aucune courbe,
rien de di cile. Des bancs et des rames sommaires. Ils la mettent à
l’eau à marée haute, et elle otte.
— Le plus er navire de l’armada du roi, déclare Gallegos. Bon,
allons retrouver Añasco. Cherchons juste un bateau qui fait des allers-retours sans aller nulle part.
L’eau est si calme qu’il est di cile de l’imaginer reliée à un
quelconque océan. Peu profonde, chaude, plate, ourlée de
mangroves basses, sans colline ni montagne en vue.
— La côte la plus laide du monde, déclare Gallegos. Quand je la
regarde, j’ai envie de m’endormir et de ne plus jamais me réveiller.
Les hommes rament en direction de nulle part et grillent au soleil.
Ils ont apporté de l’eau potable, mais pas assez. Ils voient des
indigènes s’introduire sur leur site de construction navale et voler
leurs marteaux, leurs clous et leurs scies.
— J’imagine qu’on aurait dû emporter nos outils avec nous, dit
Gallegos.
— De Soto aura de quoi commenter.
— Oui, il a toujours de quoi commenter.
— Peut-être que tu iras rejoindre Calderón et Añasco et Lobillo et
Tovar.
— Peut-être que d’ici la n, on aura tous rejoint la liste. Mais
Añasco sera toujours en tête.
Sur le rivage, un indigène leur montre son cul et chie.
— Si seulement un carreau d’arbalète pouvait aller jusque-là, dit
Gallegos. Une magni que cible.
Ils contemplent la mer, plate, bleue pâle et blanche qui touche un
ciel plat, bleu pâle et blanc, les limites se dissolvant dans la brume
de chaleur. Il n’y a aucun navire en vue, il semble qu’il n’y en aura
jamais.
— Il faut qu’on rentre, déclare Gallegos. On va mourir, sous ce
soleil.
Ils reviennent avec facilité sur les hauts-fonds dans leur
embarcation à fond plat, puis ils installent leur campement, postent
des sentinelles au cas où les indigènes reviendraient.
— On va peut-être rester ici jusqu’à la n de nos jours, dit
Gallegos. Vous devriez chacun trouver un arbrisseau, lui donner un
nom et le regarder grandir pour mesurer le temps qui passe.
Il voit que ses commentaires ne redonnent pas le moral à ses
troupes mais il s’en che. Pas d’or, pas de bateaux, pas de femmes,
pas de villes ni de cités, rien qu’une forêt et une mer plates qui
recèlent des douzaines de façons de mourir.
Añasco contemple la même forêt plate et interminable, aucun
drapeau.
— On les a dépassés, dit-il. On navigue vers l’ouest, à présent, pas
le nord, alors on a manqué les drapeaux. De Soto et les autres en
parleront pendant des siècles.
— Oui, répond un de ses lieutenants.
Ils cuisent au soleil, il n’y a pas le moindre vent pour faciliter la
navigation. Les hommes rament et sont exténués. L’eau potable
commence à manquer. Ils vont devoir accoster bientôt, n’importe
où, pour survivre. Tous les hommes scrutent la côte qui se ressemble
partout, où qu’ils aillent.
— Faites demi-tour, dit Añasco. Ramons vers l’est, à présent. J’ai
navigué dans tellement d’endroits, et jamais je ne me suis perdu, mais ici, tout est parfaitement identique. J’abandonne.
Il sait qu’il est exactement comme on l’a décrit, une abeille qui se
cogne sur tous les obstacles.
Ils passent Noël à ramer, à griller au soleil, a amés et assoi és.
— Notre Seigneur n’a aucune miséricorde, dit Añasco. Il se che
bien de nos sou rances. Et son ls est mort il y a plus de mille cinq
cents ans, s’il a vraiment vécu un jour.
Mais il s’interrompt soudain car il voit que ses hommes sont à
deux doigts de la mutinerie et qu’il serait plus facile de tuer un
blasphémateur.
Ce n’est que le dimanche 28 décembre qu’Añasco atteint en n la
Baie des Chevaux, et uniquement parce que Gallegos les retrouve à
bord d’une embarcation merdique à fond plat, ses hommes et lui
hurlant et agitant les bras pour attirer son attention. Et c’est
seulement après, quand ils rament vers la côte, qu’ils repèrent les
drapeaux qui ont pâli au soleil. Añasco redoute son retour à
Anhayco, il entend déjà les commentaires, mais il est surpris de
découvrir un endroit totalement transformé. La quasi-totalité du
village a été brûlé.
— Que s’est-il passé ? demande-t-il à de Soto. Comment as-tu pu
détruire presque tout le village ?
De Soto est assis avec Moscoso et d’autres hommes, ils mangent
du poisson. Añasco est a amé. Di cile de se concentrer sur autre
chose que la nourriture, mais de Soto ne lui o re rien, bien entendu.
— Ça remonte à plus d’un mois, dit de Soto. L’un d’eux s’est
fau lé parmi nous et a mis le feu. Le vent sou ait et l’incendie s’est propagé. Où étais-tu, toi ? À la Ciudad de Mexico ? Tu pro tais bien
de ton voyage ?
— En arrivant, j’ai vu un indigène avec le nez coupé, et un autre
sans mains.
— Disons qu’on est en train de nouer une certaine relation avec
eux, dit Moscoso. Ils tuent l’un des nôtres et le scalpent, ils lui
coupent les cheveux avec la peau du crâne, puis ils lui tranchent les
bras et les jambes, ils lui enfoncent une èche dans le cul avant de
suspendre les morceaux de son cadavre dans les arbres, mais ils en
gardent un peu en guise de trophées. Généralement le scalp, mais
parfois aussi un bras ou une jambe.
— Ça su t, intervient de Soto. Ils ne sont rien du tout.
— Alors ce qu’on fait en retour, poursuit Moscoso, c’est de leur
couper le nez ou les mains, ou les faire bouillir ou rôtir sur une
pique, ou les brûler au bûcher, ou les dépecer, ou les fouetter.
— Mais ça ne te ressemble pas, Moscoso, dit Añasco. Tu ne parlais
pas comme ça, avant.
— Cet endroit m’a corrompu. Les Apalachees sont di érents. Ils
ne nous disent absolument rien, ne nous aident jamais. Ils refusent
de trahir les leurs. Ils se contre chent même qu’on leur coupe le
nez. Et ils adorent nous tuer.
— Ne parle pas comme ça, ordonne de Soto.
— Ce sont mes hommes, dit Moscoso. Je suis maître du
campement. C’est ma responsabilité. Et régulièrement, j’en retrouve
un découpé en morceaux.
Añasco s’éloigne en quête de nourriture, sachant qu’on ne lui
o rira plus jamais rien à la table de de Soto. Ses hommes se sont
dispersés. Gallegos est parti, lui aussi. Il n’a pas essuyé l’humiliation
qu’il attendait à son retour mais ce qu’il a trouvé est bien pire.
Le lendemain, Añasco en apprend davantage auprès de ses
hommes.
— De Soto a envoyé huit cavaliers pour tuer, punir ou in iger ce
qu’ils voulaient aux Apalachees a n de les e rayer. Ils ont surpris
deux hommes et une femme qui cueillaient des haricots, et qui ne se
sont pas enfuis. L’un d’eux est devenu une sorte de légende, ici. Il a
été piétiné par les chevaux mais il s’est relevé et il a tiré des èches,
il a touché trois chevaux, en a tué un. Et puis il a frappé Estevan
Pegado d’Elvas à la tête avec son arc. Le visage maculé de sang.
Estevan l’a transpercé d’un coup de lance fatal, mais c’était un seul
homme contre huit chevaux, et il n’a jamais battu en retraite.
— Ce n’est pas bon de commencer à raconter des légendes à leur
sujet, fait remarquer Añasco.
— Il y en a d’autres. Deux chevaliers qui essaient de transpercer
un seul guerrier à coups de lance, mais ses èches touchent les deux
montures aux genoux, elles s’e ondrent. Et il parvient à s’enfuir,
mais sans courir trop vite, pas e rayé du tout, juste assez vite pour
les narguer et les obliger à le poursuivre.
— Et ça se produit souvent ? demande Añasco.
— On dirait bien. On a interrogé tout le monde. Ils se terrent tous
dans le campement, ils ont peur d’aller où que ce soit, même pour
fendre du bois. Pas de grandes batailles, rien que des embuscades constantes, et ils feignent de nous attaquer la nuit, aussi, pour
empêcher les hommes de dormir.
— De Soto est un meneur d’hommes si puissant, ironise Añasco.
On dirait qu’il a la situation bien en main.
— Sans oublier l’or. On est ravis d’avoir trouvé tout cet or.
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LES garçons attendent Kana’ti, mais il ne revient pas.
— Il faut qu’on aille le chercher, nit par dire l’Enfant Sauvage.
— Mon père est rapide, dit le garçon. On n’arrivera jamais à le
rattraper.
Mais son frère aîné l’emmène à la rivière et lui dit :
— Cherche un galet tout plat.
Ils pataugent dans l’eau et le garçon remarque pour la première
fois combien les pierres qui s’y trouvent sont di érentes, des bleues
rugueuses, d’autres veinées de vert, des petites taches rouges ou
jaunes intenses, et bien sûr des grises, des marron, partout, et des
noires. Toutes ont été polies par le courant, certaines sont plates, et
le garçon ramasse des cailloux mais son frère les refuse