LA Montagne Magique - Tome 1
Gaieté Interrompue
– Charmant homme ! dit Hans Castorp, tandis que, après un bonjour amical au concierge boiteux qui classait des lettres dans sa loge, ils sortaient à l’air libre par le portail. Le portail était situé sur le côté sud-est de l’immeuble crépi de blanc dont la partie centrale dépassait d’un étage les deux ailes et était surmonté d’une horloge dans une tourelle basse couverte de tôle couleur d’ardoise. On ne pénétrait pas dans le jardin enclos lorsqu’on quittait la maison, mais l’on se trouvait aussitôt dans un espace libre, en face de pâturages alpestres dont la pente oblique était parsemée de quelques pins de taille moyenne et de pins nains, tordus et repliés jusqu’à terre. Le chemin qu’ils prirent – c’était en somme le seul qui s’offrît, en dehors de la route qui descendait vers la vallée – passait en pente légère derrière le sanatorium du côté des cuisines et de l’exploitation pratique où des tonneaux d’ordures en métal étaient placés le long des grilles des escaliers de la cave, se prolongeait encore pendant quelques instants dans la même direction, avant de décrire un tournant brusque et de s’élever en une pente plus raide vers la droite, le long du versant légèrement boisé. C’était un sentier dur, légèrement teinté de rose, encore un peu humide, le long duquel ils rencontraient parfois des fragments de rocher. Les deux cousins n’étaient pas seuls à se promener. Des pensionnaires qui avaient fini de déjeuner aussitôt après eux, leur emboîtaient le pas, et des groupes entiers, sur le chemin du retour, venaient à leur rencontre, avec le pas appuyé de gens qui descendent.
– Charmant homme ! répéta Hans Castorp. Il a une si drôle manière de s’exprimer, c’était un plaisir de l’écouter. Le « cigare en vif-argent » pour le thermomètre était excellent, j’ai tout de suite saisi… Quant à moi, si tu permets, je vais m’en allumer un
– 73 – véritable, dit-il en s’arrêtant. Je n’y tiens plus. Depuis hier à midi, je n’ai plus rien fumé de convenable. Tu permets ?…
Et il tira de son porte-cigares en cuir, orné d’un monogramme d’argent, un Maria Mancini, un bel exemplaire de la couche supérieure de la boîte, aplati d’un côté ainsi qu’il les aimait particulièrement, coupa la pointe à l’aide d’un petit couperet pendu à sa chaîne de montre, fit flamber son briquet, et alluma le cigare assez long et arrondi en avant, en en tirant quelques bouffées pleines d’une ferveur satisfaite.
– Voilà, fit-il, à présent nous pouvons continuer notre promenade. Naturellement, tu ne fumes pas, dans ton zèle de néophyte ?
– Je ne fume jamais, répondit Joachim. Pourquoi me met-trais-je à fumer ici ?
– Je ne comprends pas cela, dit Hans Castorp. Je ne comprends pas que l’on puisse ne pas fumer. C’est se priver de toute façon de la meilleure part de l’existence et en tout cas d’un plaisir tout à fait éminent. Lorsque je m’éveille, je me réjouis déjà de pouvoir fumer pendant la journée, et pendant que je mange, j’ai la même pensée, oui, je peux dire qu’en somme je mange seulement pour pouvoir ensuite fumer, et je crois que j’exagère à peine. Mais un jour sans tabac, ce serait pour moi le comble de la fadeur, ce serait une journée absolument vide et insipide, et si, le matin, je devais me dire : « aujourd’hui je n’aurai rien à fumer », je crois que je n’aurais pas le courage de me lever, je te jure que je resterais couché. Vois-tu, lorsqu’on a un cigare qui tire bien – naturellement, il ne faut pas qu’il ait une fuite ou qu’il tire mal, c’est tout ce qu’il y a de plus désagréable – je veux dire lorsqu’on a un bon cigare, on est en somme à l’abri de tout. Il ne peut vous arriver littéralement rien de fâcheux, littéralement. C’est exactement la même chose que lorsqu’on est étendu au bord de la mer ; eh bien ! alors, on est
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étendu, n’est-ce pas ? et l’on n’a plus besoin de rien, ni travail ni distractions. Dieu merci ! on fume dans le monde entier ; ce plaisir, autant que je sache, n’est inconnu nulle part où l’on pourrait être jeté par les hasards de la vie. Même les explorateurs qui partent pour le pôle nord se pourvoient largement de provisions de tabac pour la durée de leurs pénibles étapes, et j’ai toujours trouvé cela sympathique lorsque je l’ai lu. Car on peut aller très mal – supposons par exemple que je sois dans un état lamentable – aussi longtemps que j’aurai mon cigare, je le supporterai, je le sais bien ; il m’aiderait à tout surmonter.
– N’importe, c’est un manque de cran, dit Joachim, d’y tenir à ce point. Behrens a parfaitement raison : tu es un civil. Il disait cela à ton éloge, mais c’est un fait : tu es un civil, sans remède possible. D’ailleurs, tu es bien portant, et tu peux faire ce qu’il te plaît, dit-il.
Et ses yeux devinrent las.
– Oui, bien portant, sauf mon anémie, dit Hans Castorp. J’en ai tout juste assez, comme il me l’a dit, pour paraître tout vert. Mais c’est exact, cela m’a frappé moi-même qu’en comparaison avec vous j’ai un teint presque verdâtre ; chez nous, je ne m’en étais pas rendu compte. Et puis c’est aussi très gentil de sa part de me donner sans autre des conseils, absolument sine pecunia, comme il s’exprime. Je veux bien essayer de faire comme il m’a recommandé et conformer exactement ma manière de vivre à la tienne ; d’ailleurs, que ferais-je d’autre, ici en haut, chez vous, et cela ne peut pas me faire de mal de produire un peu d’albumine, encore que je trouve l’expression assez répugnante, qu’en dis-tu ?
Joachim toussota une ou deux fois en marchant. La montée semblait malgré tout le fatiguer. Lorsqu’il fut repris pour la troisième fois de sa quinte, il s’arrêta, les sourcils froncés.
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– Va ton chemin, dit-il.
*
Hans Castorp s’empressa de poursuivre son chemin et ne se retourna pas. Puis il ralentit le pas et finit par faire presque halte, car il lui semblait avoir pris une avance sensible sur Joachim. Mais il ne se retournait toujours pas.
Un groupe de pensionnaires des deux sexes vint à sa rencontre. Il les avait vus venir à mi-hauteur du versant par le chemin plan ; à présent ils descendaient à grandes enjambées, droit vers lui, et faisaient entendre des voix très différentes. C’étaient six ou sept personnes d’âges variés, les unes toutes jeunes, les autres déjà plus avancées en âge. Il les considéra, la tête un peu inclinée, tout en pensant à Joachim. Ils étaient nu-tête et hâlés, les femmes vêtues de chandails de couleur, les hommes pour la plupart sans pardessus ni cannes, pareils à des gens qui, sans façons, ne font que quelques pas devant la maison. Comme ils descendaient la pente, ce qui n’exige pas un effort sérieux, mais tout au plus un freinage des jambes raidies, afin de ne pas être entraîné à courir ou à trébucher, et ce qui n’est en somme qu’une sorte d’abandon, leur allure avait quelque chose d’ailé et de léger qui se communiquait à leurs visages, à toute leur apparence, de telle sorte que l’on eût souhaité appartenir à leur groupe.
À présent ils étaient près de lui. Hans Castorp regarda attentivement leurs visages. Ils n’étaient pas tous hâlés, deux jeunes femmes tranchaient par leur pâleur, l’une maigre comme une canne et d’un teint d’ivoire, l’autre plus petite et grasse, enlaidie par des taches de rousseur. Tous le regardaient avec le même sourire impertinent. Une longue jeune fille en sweater vert, aux cheveux mal frisés et aux yeux bêtes, à demi ouverts, passa si près de Hans Castorp qu’elle le frôla presque du bras.
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Et en même temps elle siffla… Non, c’était fou ! Elle siffla, non pas de ses lèvres qui ne se desserrèrent pas. Elle siffla de l’intérieur d’elle-même, tout en le regardant, bêtement et les yeux mi-clos. Un sifflement étrangement désagréable, rauque, aigu et en même temps creux, prolongé et qui vers la fin retombait d’un ton (de telle sorte qu’il faisait penser à la musique de ces vessies que l’on trouve aux foires, lesquelles se vident et se recroquevillent en gémissant), s’échappa en quelque manière incompréhensible de sa poitrine, et puis elle eut passé avec sa compagnie.
Hans Castorp était debout, immobile, et regardait au loin. Puis il se retourna avec précipitation et comprit tout à coup que cette chose atroce devait avoir été une plaisanterie, une farce arrangée, car il reconnut au mouvement d’épaules des jeunes gens qui s’éloignaient qu’ils riaient, et un jeune homme trapu, aux lèvres épaisses, qui, les deux mains dans les poches de son pantalon, relevait sa veste d’une manière assez inconvenante, sans gêne, se retourna même vers lui, et rit… Joachim arrivait. Il salua le groupe en leur faisant presque face par un courtois demi-tour, et en s’inclinant, les talons joints, puis, le regardant de ses yeux doux, il s’approcha de son cousin.
– Tu en fais une tête ! remarqua-t-il.
– Elle a sifflé, répondit Hans Castorp. Elle a sifflé du ventre lorsqu’elle est passée à côté de moi. Veux-tu m’expliquer cela ?
– Ah ! dit Joachim, et il rit d’un air nonchalant. Non, pas du ventre, c’est idiot. C’était la Kleefeld, Hermine Kleefeld, elle siffle avec son pneumothorax.
– Avec quoi ? demanda Hans Castorp.
Il était extrêmement agité et ne savait trop dans quel sens. Il balançait entre le rire et les larmes lorsqu’il ajouta :
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– Tu ne peux tout de même pas exiger que je comprenne votre jargon !
– Allons, viens toujours, dit Joachim. Je peux te raconter cela tout en marchant. Tu es là comme enraciné. C’est quelque chose qui relève de la chirurgie, comme tu peux te le figurer ; c’est une opération qui est assez souvent exécutée ici en haut. Behrens a pour la faire un entraînement remarquable. Lorsqu’un poumon est très entamé, tu comprends, mais que l’autre est sain, ou relativement sain, on dispense le côté malade pendant quelque temps de son activité, pour le reposer. C’est-à-dire que l’on vous ouvre par une entaille, ici, sur le côté, je ne connais pas exactement l’endroit, mais Behrens est passé maître dans ce genre d’opérations. Et puis l’on vous gonfle de gaz, nitrogène, tu sais, et le poumon amoché est mis hors d’activité. Le gaz, bien entendu, ne reste pas longtemps. Il faut qu’il soit renouvelé ; tous les quinze jours à peu près, on vous remplit en quelque sorte, tu te représentes cela. Et lorsque cela a duré un an, ou davantage et lorsque tout va bien, le poumon peut guérir, grâce à ce repos. Pas toujours, cela va de soi, et c’est même une affaire assez hasardeuse. Mais il paraît qu’on a obtenu de très beaux résultats au moyen du pneumothorax. Tous ceux que tu viens de voir ici l’ont. Mme Iltis aussi était là – celle qui a des taches de rousseur – et Mlle Lévi, la maigre, tu te rappelles, celle qui est restée si longtemps au lit. Ils se sont groupés, car une chose comme un pneumothorax rapproche naturellement les hommes, et ils s’appellent « l’Association des demi-poumons » ; c’est sous ce nom qu’on les connaît. Mais l’orgueil de la société, c’est Hermine Kleefeld, parce qu’elle sait siffler par son pneumothorax, c’est un don particulier qu’elle a, elle seule et aucun autre. Comment elle y réussit, c’est ce que je ne pourrais pas te dire, elle-même ne sait pas le dire exactement. Mais lorsqu’elle a marché vite, elle peut siffler intérieurement, et elle s’en sert naturellement pour effrayer les gens, surtout les malades nouvellement arrivés. Je crois d’ailleurs que cela lui fait
– 78 – gaspiller du gaz nitrogène, car il faut la gonfler tous les huit jours.
À présent, Hans Castorp riait ; son trouble, aux paroles de Joachim, avait tourné à la gaîté, et tandis que, tout en marchant, il couvrait ses yeux de la main et se penchait en avant, ses épaules furent ébranlées par un rire étouffé et précipité.
– Sont-ils au moins enregistrés ? demanda-t-il, et il éprouvait de la peine à parler ; à force de rire contenu, sa voix sonnait gémissante et plaintive. Ont-ils des statuts ? Dommage que tu ne sois pas membre, toi. Vous auriez pu m’admettre comme membre d’honneur ou comme… hospitant. Tu devrais prier Behrens de te mettre partiellement en non-activité. Peut-être pourrais-tu siffler, toi aussi, si tu te donnais de la peine, cela doit tout de même s’apprendre en fin de compte… Ça, c’est vraiment ce que j’ai entendu de plus drôle dans ma vie ! dit-il en poussant un profond soupir. Oui, pardonne-moi d’en parler sur ce ton, mais eux-mêmes semblent de l’humeur la plus joyeuse, tes amis pneumatiques ! Quelle allure ils avaient ! Quand je pense que c’était l’association des demi-poumons ! Tiouou ! Siffle-t-elle, cette jeune personne ! Elle est tordante ! Cela, au moins, cela s’appelle de l’exubérance. Mais pourquoi sont-ils aussi joyeusement exubérants ? Veux-tu me le dire ?
Joachim cherchait une réponse.
– Mon Dieu, dit-il, ils sont si libres… Je veux dire, ce sont des jeunes gens, et le temps pour eux n’a pas d’importance. Pourquoi donc feraient-ils triste figure ? Je me dis quelquefois : être malade et mourir, ce n’est pas sérieux en somme, c’est plutôt une sorte de laisser-aller ; du sérieux, on n’en rencontre à tout prendre que dans la vie de la plaine. Je crois que tu comprendras cela, lorsque tu auras séjourné plus longtemps ici.
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– Sans doute, dit Hans Castorp. J’en suis même tout à fait sûr. Je me suis intéressé déjà à bien des choses d’en haut, et lorsqu’on prend de l’intérêt aux choses, n’est-ce pas ? on ne tarde jamais à les comprendre… Mais qu’est-ce que j’ai donc ? Il ne me revient vraiment pas aujourd’hui, dit-il en regardant son cigare. Depuis un bon moment je me demande ce qui ne va pas, et voici que je m’aperçois que c’est Maria qui n’est pas de mon goût. Elle a un goût de papier mâché, je t’assure, c’est comme si j’avais l’estomac absolument dérangé. C’est tout de même inexplicable ! Il est vrai que j’ai déjeuné d’une manière exceptionnellement copieuse, mais cela ne peut pas être la raison, car lorsqu’on a trop mangé, on l’apprécie d’habitude tout particulièrement. Crois-tu que cela provienne de ce que j’ai eu un sommeil agité ? Peut-être est-ce cela qui m’a mis sens dessus dessous. Non, il faut vraiment que je le jette, dit-il après une nouvelle tentative. Chaque bouffée est une déception ; cela n’a pas de sens de me forcer.
Et après qu’il eut encore hésité un instant, il jeta le cigare en bas de la pente, dans le bois de pins humides.
– Sais-tu à quoi cela tient ? demanda-t-il. Je suis persuadé que c’est en rapport avec cette sacrée chaleur dans la figure que j’endure depuis mon réveil. Le diable sait pourquoi, j’ai toujours l’impression que je rougis de honte. Est-ce que tu as eu la même sensation lorsque tu es arrivé ?
– Oui, dit Joachim, j’ai eu pour commencer des impressions assez bizarres. Mais n’y attache pas d’importance ! Ne te l’avais-je pas dit que ce n’est pas si facile de s’acclimater chez nous ? Mais tout cela ne tardera pas à se tasser. Vois-tu, ce banc est joliment situé. Nous allons nous asseoir, et ensuite nous rentrerons, il faut que j’aille à ma cure de repos.
Le chemin était devenu plan. Il se prolongeait dans la direction de Davos-Platz, à peu près à un tiers de l’altitude de
– 80 – leur promenade et entre des pins hauts, élancés, mais inclinés dans le sens du vent, il offrait une vue sur l’agglomération qui luisait, blanchâtre, dans une lumière claire. Le banc à la charpente grossière sur lequel ils s’assirent, était adossé au roc abrupt. Près d’eux, un ruisseau descendait vers la plaine en gargouillant, par une conduite de bois.
Joachim voulut renseigner son cousin sur les noms des sommets de montagne qui, au sud, semblaient fermer la vallée, en les désignant de la pointe de sa canne ferrée.
Mais Hans Castorp n’eut pour eux qu’un coup d’œil rapide ; il était penché en avant, de la virole de sa canne de citadin, au manche d’argent, il dessinait des figures sur le sable, et il voulait savoir autre chose.
– Qu’est-ce donc que je voulais te demander ? commença-t-il. Alors, le malade dans ma chambre venait de « passer » lorsque je suis arrivé ? Y a-t-il déjà eu beaucoup de décès depuis que tu es arrivé ?
– Certainement, il y en a eu plusieurs, répondit Joachim. Mais on les traite avec beaucoup de discrétion, tu comprends, on n’apprend rien de cela, ou à l’occasion tout au plus, plus tard. Tout se passe dans le plus grand mystère, lorsque quelqu’un meurt, par égard pour les pensionnaires et surtout pour les dames qui pourraient facilement avoir des crises. Et le cercueil est apporté de bon matin, alors que tu dors encore, et l’on ne vient chercher l’intéressé qu’à certaines heures, par exemple pendant les repas.
– Hum ! dit Hans Castorp, et il continua de dessiner. Ces choses-là se passent derrière les coulisses, par conséquent ?
– Oui, si tu veux. Mais récemment, il y a de cela, voyons, peut-être huit semaines…
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– Alors, tu ne peux pas dire : récemment, remarqua Hans Castorp, attentif et froid.
– Comment ? Alors pas récemment ? Quel homme pointilleux tu fais ! Je t’ai cité ce chiffre à tout hasard. Donc, il y a quelque temps, j’ai jeté un regard derrière les coulisses, par pur hasard, je m’en souviens comme si c’était aujourd’hui. C’était lorsqu’ils ont apporté à la petite Hujus, une catholique, Barbara Hujus, le viatique, le Saint Sacrement, enfin les huiles sacrées. Elle était encore levée lorsque j’étais arrivé et elle était d’une gaîté folle, pétulante, absolument comme une gamine de quinze ans. Mais ensuite elle baissa rapidement, elle ne se leva plus, elle était couchée à trois chambres de la mienne, et puis ses parents arrivèrent, et enfin ce fut le tour du prêtre de venir. Il vint, alors que tout le monde était au thé, l’après-midi, et il n’y avait pas un chat dans les corridors. Mais, figure-toi, j’avais manqué l’heure du goûter, je m’étais endormi pendant la grande cure de repos, je n’avais pas entendu le gong et j’étais en retard d’un quart d’heure. À l’instant décisif, je ne me trouvais donc pas avec les autres. Je m’étais perdu derrière les coulisses, comme tu dis, et tandis que je suis le couloir, voici qu’ils arrivent, en chemise de dentelles avec une croix par devant, une croix en or avec des lanternes que l’un d’eux portait en avant, comme le chapeau chinois en tête de la musique des janissaires.
– Ce n’est pas là une comparaison à faire, dit Hans Castorp, non sans sévérité.
– J’ai eu cette impression. Je me suis rappelé cela malgré moi. Mais écoute plutôt. Donc, ils viennent à ma rencontre, marche-marche, au pas gymnastique, à trois si je ne me trompe : en avant l’homme à la croix, puis le prêtre avec des binocles sur le nez, et ensuite un gamin avec l’encensoir. Le prêtre tenait le viatique contre sa poitrine, il l’avait recouvert, et
– 82 – il penchait la tête d’un air très humble, tu comprends, c’est leur Saint Sacrement.
– C’est justement pour cela, dit Hans Castorp, c’est pour cette raison que je m’étonne que tu puisses parler de chapeau chinois.
– Oui, oui, mais attends seulement ; si tu y avais été tu ne saurais pas non plus quelle tête tu ferais dans ton souvenir. On pourrait en rêver…
– Sous quel rapport ?
– Voilà. Je me demande donc comment je dois me conduire en cette circonstance. Je n’avais pas de chapeau sur la tête que j’aurais pu enlever.
– Tu vois bien, l’interrompit encore rapidement Hans Castorp, tu vois bien qu’il faut porter un chapeau. Ça m’a naturellement frappé que vous n’en portiez pas, ici. Mais il faut en porter un, pour qu’on puisse l’enlever dans les circonstances où il sied de se découvrir. Et ensuite ?
– Je me suis mis contre le mur, dit Joachim, dans une attitude convenable, et je m’inclinai légèrement lorsqu’ils furent près de moi. C’était juste en face de la chambre de la petite Hujus, numéro 28. Je crois que le prêtre fut satisfait de me voir saluer ; il remercia très poliment et enleva son bonnet. Mais au même instant ils s’arrêtent déjà, – l’enfant de chœur avec l’encensoir frappe à la porte, puis il ouvre et cède le pas à son supérieur. Et maintenant, figure-toi cela, et représente-toi ma frayeur et mes sensations. À l’instant où le prêtre franchit le seuil, voilà qu’il part de là-dedans des piailleries, des hurlements, tu n’as jamais rien entendu de pareil, trois, quatre fois de suite, et ensuite des cris sans une seconde d’interruption, des cris d’une bouche grande ouverte, aaah ! Il y avait là-dedans
– 83 – une désolation et une terreur et une protestation indescriptibles, et à travers tout cela on entendait aussi d’atroces supplications, et tout à coup cela devint creux et sourd comme si elle avait disparu sous terre ou comme si les cris venaient des profondeurs de la cave… Hans Castorp s’était brusquement retourné vers son cousin.
– Était-ce la Hujus, cela ? demanda-t-il, irrité. Et comment cela, pourquoi de la cave ?
– Elle s’était cachée sous la couverture, dit Joachim. Figure-toi ce que je devais éprouver ! Le prêtre était debout tout près du seuil et prononçait des paroles apaisantes. Je le vois encore : en parlant il avançait chaque fois un peu la tête, et puis la retirait de nouveau. Le porteur de croix et le servant étaient encore dans le chambranle et ne pouvaient pas entrer. Et entre eux, je pouvais voir dans la chambre. C’est une chambre comme la tienne et la mienne, le lit est à gauche de la porte, contre le mur, et au chevet du lit il y avait des gens, les parents naturellement, et eux aussi se penchaient avec des paroles consolantes sur le lit, mais on n’y voyait qu’une masse informe qui mendiait et protestait d’une manière effrayante, et gigotait des jambes.
– Tu dis qu’elle gigotait des jambes ?
– De toutes ses forces ! Mais cela ne lui servit de rien, il fallait qu’on lui administrât le sacrement. Le prêtre se dirigea vers elle et les deux autres aussi entrèrent et la porte fut refermée. Mais auparavant, je vis encore ceci : la tête de la petite Hujus surgit la durée d’une seconde, avec ses cheveux blond clair tout dépenaillés, et regarda fixement le prêtre de ses yeux grands ouverts, de ses yeux si pâles, absolument dépourvus de couleur, puis avec des aa et des ouh, disparut de nouveau sous les draps.
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– Et tu me racontes cela aujourd’hui seulement ? dit Hans Castorp après une pause. Je ne comprends pas que tu ne m’aies point parlé de cela dès hier soir. Mais, mon Dieu, quelle force elle devait avoir pour se défendre encore de la sorte ! Il faut des forces pour cela. On ne devrait pas faire chercher le prêtre avant que l’on se sente très faible.
– Elle était très faible, répondit Joachim. Oui, il y aurait bien des choses à raconter ; il est difficile de faire le premier choix… Elle était très faible, ce n’était que la peur qui lui donnait tant de forces. Elle avait terriblement peur parce qu’elle se rendait compte qu’elle allait mourir. C’était une très jeune fille, de sorte qu’il faut, somme toute, l’excuser. Mais il y a aussi des hommes qui se conduisent quelquefois ainsi, ce qui est naturellement un laisser-aller inexcusable. Dans ces cas-là, Behrens sait d’ailleurs leur parler, il sait trouver le ton juste en de telles circonstances.
– Quel ton ? demanda Hans Castorp, les sourcils froncés.
– Ne faites donc pas tant de manières, répondit Joachim. Du moins l’a-t-il dit récemment à l’un d’entre eux, nous le savons par l’infirmière-major qui était là et qui aida à maintenir le mourant. C’était un de ceux justement qui pour finir font une scène effroyable et ne veulent absolument pas mourir. Alors Behrens l’a rappelé à l’ordre : « Ne faites donc pas tant de manières », a-t-il dit, et aussitôt le malade s’est calmé et il est mort tout à fait tranquille.
Hans Castorp frappa sa cuisse de la paume et se rejeta contre le dossier du banc en levant les yeux au ciel.
– Non, écoute-moi, cela, c’est pourtant un peu fort, s’exclama-t-il. Il s’en prend à lui et lui dit tout simplement : « Ne faites pas tant de manières ! » À un mourant ! C’est tout de même trop fort ! Un mourant est, en quelque sorte, digne de
– 85 – respect. On ne peut tout de même pas pour un oui ou pour un non… Un mourant est, en quelque sorte, sacré, il me semble !
– Je ne dis pas le contraire, concéda Joachim. Mais lorsqu’on se conduit avec une telle lâcheté…
– Non, persista Hans Castorp avec une violence qui n’était nullement proportionnée à la résistance qu’on lui opposait. Non, je ne me laisserai pas enlever de l’esprit qu’un mourant est quelque chose de plus distingué que n’importe quel voyou qui se promène, et rit, et gagne de l’argent, et ne se prive de rien ! Cela ne va pas… – et sa voix vacilla étrangement, – cela ne va pas que pour un oui ou pour un non… – et ses paroles furent étouffées dans un rire qui le saisit et le domina, le même rire que hier, un rire jailli des profondeurs, illimité, qui ébranlait tout son corps, qui faisait fermer ses yeux et des larmes sourdre sous ses paupières serrées.
– Psst, fit Joachim tout à coup. Tais-toi ! chuchota-t-il en poussant du coude son compagnon, qui riait sans mesure. Hans Castorp, à travers ses larmes, leva les yeux.
Sur le chemin de gauche venait un étranger, un monsieur gracieux et brun, avec une moustache noire élégamment frisée et un pantalon à carreaux clairs, qui lorsqu’il se fut approché, échangea avec Joachim un bonjour matinal – le sien était précis et d’une agréable sonorité – et qui resta debout devant lui, les pieds croisés, appuyé sur sa canne, en une attitude gracieuse.
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