LA Montagne Magique - Tome 1
Propos de Table
Derrière elle, lorsque la porte s’était ouverte, il avait fait beaucoup plus sombre que dans le corridor blanc : la luminosité chirurgicale ne s’étendait pas apparemment jusque là ; un demi-jour voilé, un profond crépuscule régnaient, ainsi que Hans Castorp s’en rendit compte, dans le cabinet analytique du docteur Krokovski.
PROPOS DE TABLE
Pendant les repas, dans la salle à manger bariolée, le jeune Hans Castorp se trouvait quelque peu gêné par le fait que, de cette promenade qu’il avait entreprise de sa propre initiative, il lui était resté le tremblement de tête de son grand-père : à table justement, ce tic se produisait presque régulièrement, il n’y avait pas moyen de l’empêcher, et il était difficile de le dissimuler. En dehors de la ressource consistant à appuyer son menton sur son col, ce qui ne pouvait pas se prolonger, il trouva plusieurs moyens de masquer sa faiblesse, – par exemple, il donnait le plus de mouvement possible à sa tête en adressant la parole tantôt à droite tantôt à gauche, ou bien lorsqu’il portait sa cuiller à la bouche, il appuyait l’avant-bras gauche sur la table, pour se donner de la tenue, voire même s’accoudait pendant les intervalles et appuyait sa tête sur la main, bien que cette attitude fût à ses yeux une véritable muflerie et ne pût être tolérée à la rigueur que dans cette compagnie de malades affranchis des convenances. Mais tout cela était pénible, et il se fallait de peu qu’en fussent complètement gâtés ces repas que par ailleurs il appréciait tant à cause des curiosités et des tensions intérieures qu’ils comportaient.
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Mais la vérité était celle-ci – et Hans Castorp ne l’ignorait pas – que le phénomène répréhensible contre lequel il luttait, n’était pas d’origine simplement physique, ne devait pas seulement être expliqué par l’air d’ici et par son effort d’acclimatation, mais qu’il exprimait une agitation intérieure et provenait précisément, et très directement, de ces tensions et de ces curiosités.
Mme Chauchat venait presque toujours en retard à table, et jusqu’à ce qu’elle arrivât, Hans Castorp ne pouvait tenir ses pieds tranquilles, car il attendait le fracas de la porte vitrée qui accompagnait inévitablement cette entrée, et il savait qu’il sursauterait à ce moment, et qu’il sentirait sa figure se glacer, ce qui arrivait en effet. Au commencement, il avait chaque fois tourné la tête avec irritation, et accompagné la retardataire négligente de ses yeux furieux jusqu’à la table des « Russes bien », voire avait, à mi-voix et entre les dents, murmuré quelque invective, une exclamation de désapprobation outrée. Mais à présent il n’en faisait plus rien, mais baissait au contraire la tête sur son assiette, en se mordant même la lèvre, ou se tournait exprès et par un mouvement affecté de l’autre côté, car il lui semblait que la colère ne lui revenait plus de droit, comme s’il n’était plus assez libre pour blâmer, mais en quelque sorte complice de ce désagrément, et en partie responsable devant les autres – bref, il avait honte, et il eût été inexact de dire qu’il avait honte pour Mme Chauchat, car c’est tout à fait personnellement qu’il avait honte devant les autres, ce dont il eût d’ailleurs parfaitement pu se dispenser, car personne dans la salle ne se souciait ni du travers de Mme Chauchat ni de la honte de Hans Castorp, hormis peut-être l’institutrice, Mlle Engelhart, à sa droite.
Cet être minable avait compris que, grâce à la susceptibilité de Hans Castorp à l’égard des portes qui claquaient, un certain rapport affectif entre son jeune voisin de table et la Russe s’était
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établi, et en outre, que le caractère de ce rapport importait peu, pourvu qu’il existât, et enfin, que son indifférence feinte – faute de don et d’exercice, très mal feinte – ne signifiait pas un affaiblissement, mais plutôt un renforcement, une phase plus avancée de ce rapport. Sans avoir pour sa propre personne ni prétentions ni espoir, Mlle Engelhart prodiguait des paroles qui exprimaient un ravissement désintéressé sur le compte de Mme Chauchat, et l’étrange était que Hans Castorp discernât et reconnût parfaitement, sinon tout de suite, du moins à la longue, le but de ces excitations ; elles lui répugnaient même, sans que pour cela il se laissât moins volontiers influencer et séduire par elles.
– Patatras ! dit la vieille fille, la voilà. On n’a pas besoin de lever les yeux pour se convaincre qu’elle est entrée. Naturellement, c’est elle, – et quelle délicieuse démarche ! – on dirait une chatte qui se glisse vers l’assiette de lait. Je voudrais que nous puissions changer de place pour que vous soyez à même de la contempler aussi commodément et aisément que moi. Je comprends naturellement que vous ne puissiez tout le temps tourner la tête vers elle, – Dieu sait ce qu’elle finirait par s’imaginer si elle s’en apercevait… À présent elle dit bonjour à son monde… vous devriez regarder, elle est si exquise à observer. Lorsqu’elle sourit et parle comme en ce moment, elle a une fossette dans la joue, mais pas toujours, seulement quand elle le veut bien. Oui, c’est une enfant gâtée, c’est pourquoi elle est si nonchalante. On est obligé d’aimer de telles gens, bon gré mal gré ; car lorsqu’ils vous mettent en colère par leur laisser-aller, la colère même est un motif de plus de leur être attaché, c’est un tel bonheur de se mettre en colère, et d’être contraint d’aimer quand même…
Ainsi murmurait l’institutrice derrière sa main, sans que les autres l’entendissent, tandis que la rougeur duveteuse sur ses joues de vieille fille rappelait la température anormale de son corps ; et ses paroles lascives pénétraient le pauvre Hans
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Castorp jusqu’au sang et jusqu’à la moelle. Un certain manque d’indépendance déterminait chez lui le besoin d’entendre confirmer par un tiers que Mme Chauchat était une femme délicieuse, et de plus, le jeune homme désirait se faire encourager du dehors, à des sentiments auxquels sa raison et sa conscience opposaient des résistances gênantes.
D’ailleurs, ces observations ne furent que peu fécondes en précisions, car avec les meilleures intentions du monde, Mlle Engelhart ne savait rien de plus exact sur Mme Chauchat que tous les autres pensionnaires du sanatorium ; elle ne la connaissait pas, elle ne pouvait même pas se vanter d’avoir avec elle une seule connaissance commune, et l’unique chose par quoi elle se donnait quelque contenance devant Hans Castorp, c’était le fait qu’elle était originaire de Kœnigsberg, par conséquent d’un pays assez proche de la frontière russe, et qu’elle savait quelques bribes de russe, – mérites assez chiches mais que Hans Castorp était prêt à considérer comme une relation lointaine avec Mme Chauchat.
– Elle ne porte pas de bague, dit-il, pas d’alliance comme je vois. Pourquoi cela ? Ne m’avez-vous pas dit que c’était une femme mariée ?
L’institutrice parut confuse, comme si on l’avait poussée dans une impasse et comme si elle devait s’excuser, tant elle se sentait responsable de Mme Chauchat à l’égard de Hans Castorp.
– Il ne faut pas prendre cela trop à la lettre, dit-elle. Je sais de bonne source qu’elle est mariée. Il ne peut y avoir aucun doute là-dessus. Si elle se fait nommer Madame, ce n’est pas simplement pour jouir de plus de considération, comme le font certaines demoiselles étrangères, lorsqu’elles sont un peu mûres, mais nous savons tous qu’elle a réellement un mari quelque part en Russie, on sait cela dans tout le pays. Elle a d’ailleurs un autre nom de jeune fille, un nom russe et non
– 211 – français, un nom en -anof ou en -ukof, je l’ai su, mais je l’ai oublié ; si vous voulez je m’en informerai, il y a certainement plusieurs personnes ici qui connaissent le nom. Une alliance ? non, elle n’en porte pas, cela m’avait déjà frappée. Mon Dieu, peut-être ne lui sied-elle pas, peut-être cela lui fait-il une main trop large. Ou peut-être trouve-t-elle cela bourgeois de porter une alliance, un anneau plat, il ne manquerait plus que le trousseau de clefs, non, elle est évidemment trop libre d’esprit pour cela… Je sais cela, les femmes russes ont toutes quelque chose de libre dans leur manière d’être. De plus, un tel anneau a quelque chose de véritablement rebutant et de dégrisant, n’est-ce pas un symbole de sujétion ? je veux dire qu’il donne à la femme presque un caractère de nonne, il fait d’elle une sainte nitouche ! Cela ne m’étonne pas du tout que cela ne convienne pas à Mme Chauchat. Une femme si ravissante, dans la fleur de l’âge… Sans doute n’a-t-elle ni raison ni désir de faire aussitôt sentir à chaque homme auquel elle donne la main ses liens conjugaux…
Grand Dieu, avec quelle ardeur l’institutrice plaidait la cause de Mme Chauchat. Effrayé, Hans Castorp la regarda en face, mais elle tint tête à son regard avec une sorte d’embarras farouche. Puis tous deux se turent un moment pour se remettre. Hans Castorp mangeait et réprimait le tremblement de sa tête. Enfin il dit :
– Et le mari ? ne s’occupe-t-il pas du tout d’elle ? Ne vient-il jamais lui rendre visite ici ? Qu’est-ce qu’il fait dans la vie ?
– Fonctionnaire, fonctionnaire dans l’administration russe, dans un gouvernement perdu, le Daghestan, vous savez, c’est tout à fait à l’Est, au delà du Caucase, on l’y a envoyé. Non, je vous disais bien que personne ne l’avait jamais vu ici. Et pourtant, cette fois-ci, elle passe déjà son troisième mois chez nous.
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– Elle n’est donc pas ici pour la première fois ?
– Oh non, c’est déjà pour la troisième fois. Et dans les intervalles elle séjourne ailleurs, en des endroits semblables. C’est le contraire qui est le cas, c’est elle qui lui rend visite, parfois, pas souvent, une fois par an, pour quelque temps. On peut dire qu’ils vivent séparés et qu’elle lui rend de temps à autre visite.
– Oui, évidemment, puisqu’elle est malade…
– Sans doute, elle est malade. Mais quand même pas à ce point. Pas assez gravement pour qu’elle soit obligée de vivre toujours dans des sanatoria, et séparée de son mari. Il doit y avoir à cela d’autres raisons plus générales. On tend à supposer ici qu’il y a d’autres raisons. Peut-être ne se plaît-elle pas au Daghestan, derrière le Caucase, dans une contrée aussi sauvage et aussi lointaine, cela n’aurait, après tout, rien d’étonnant. Mais il faut aussi que cela tienne un peu au mari si elle ne se plaît absolument pas chez lui. Il a un nom français, mais c’est quand même un fonctionnaire russe, et c’est là une espèce d’homme assez grossière si vous pouvez m’en croire. Il m’est arrivé d’en voir un, il avait une barbe gris fer et une de ces figures rouges… Ils sont du reste corruptibles à l’extrême, et puis tous en tiennent pour le Wutki, cette eau-de-vie, vous savez ? Pour la convenance ils se font servir quelque chose à manger, quelques champignons marinés ou un petit morceau de morue, et ils boivent tout simplement avec cela, en quantités formidables. Ils appellent cela une collation…
– Vous lui attribuez tous les torts, dit Hans Castorp. Nous ne savons pourtant pas si elle-même ne porte pas en partie la responsabilité de ce qu’ils ne peuvent vivre ensemble. Il faut être juste. Lorsque je la considère, et quand je songe à ce travers qu’elle a de claquer des portes… je ne la tiens certainement pas pour un ange, ne m’en veuillez pas, je vous en prie, mais je ne
– 213 – m’y fierais pas. Mais vous n’êtes pas impartiale, vous êtes pleine jusqu’aux oreilles de préjugés en sa faveur…
Ainsi parlait-il parfois. Avec une ruse qui était étrangère à sa nature, il feignait de croire que l’enthousiasme romanesque de Mlle Engelhart pour Mme Chauchat n’était pas ce qu’il signifiait en réalité (et il le savait parfaitement), comme s’il n’était, cet enthousiasme, qu’un fait en soi, fort cocasse, au sujet duquel lui, Hans Castorp, l’indépendant Hans Castorp, pouvait taquiner la vieille fille, en gardant une distance froide et humoristique. Et comme il était certain que sa complice admettrait et tolérerait cet impertinent renversement des choses, il ne risquait pas grand’chose ce faisant.
– Bonjour, Mademoiselle, dit-il. Avez-vous bien dormi ? J’espère que vous avez rêvé de votre belle Minka… Pourquoi donc rougir dès qu’on la nomme ? Vous en êtes absolument folle ne le niez donc pas !
Et l’institutrice, qui avait en effet rougi et qui se penchait profondément sur sa tasse, chuchota du coin des lèvres :
– Mais non, fi donc, Monsieur Castorp, ce n’est pas gentil à vous de m’embarrasser ainsi par vos allusions. Tout le monde va s’apercevoir que nous parlons d’elle et que vous me dites des choses qui me font rougir…
C’était un jeu étrange auquel jouaient ces deux voisins de table. Tous deux savaient qu’ils mentaient doublement et triplement, que Hans Castorp ne taquinait l’institutrice que pour pouvoir parler de Mme Chauchat, mais trouvait en même temps un plaisir malsain et indirect à badiner avec la vieille fille qui, de son côté, s’y complaisait : en premier lieu par instinct d’entremetteuse, mais en outre parce que, pour complaire au jeune homme, elle s’était sans doute réellement quelque peu entichée de Mme Chauchat, et enfin parce qu’elle tirait une
– 214 – pauvre jouissance de se faire ainsi taquiner et rougir. Tous deux savaient cela, de soi-même et de l’autre… et ils savaient aussi que chacun d’eux le savait de soi-même et de l’autre, et tout cela était tortueux et malpropre. Mais bien que Hans Castorp, en général, n’éprouvât que dégoût pour les choses tortueuses et malpropres, et bien que dans ce cas particulier aussi elles lui répugnassent, il continuait néanmoins à clapoter dans cet élément trouble, en se rassurant par la pensée qu’il n’était ici qu’en visite et qu’il allait bientôt repartir. Avec un détachement feint il jugeait en connaisseur le physique de la femme « nonchalante », constatait que, vue de face, elle paraissait sensiblement plus jolie et plus jeune que de profil, que ses yeux étaient trop écartés et que sa tenue laissait beaucoup à désirer, tandis que ses bras étaient, il est vrai, beaux et « d’un galbe suave ». Et tout en disant cela, il s’efforçait de dissimuler le tremblement de sa tête, et constatait cependant que non seulement l’institutrice s’apercevait de ses efforts inutiles, mais remarquait encore avec la plus vive répugnance qu’elle aussi tremblait de la tête. Au surplus, ce n’était que par politique et par une malice plutôt contraire à sa nature qu’il avait appelé Mme Chauchat « votre jolie Minka » ; aussi pouvait-il continuer d’interroger :
– Je dis Minka, mais comment s’appelle-t-elle donc en réalité ? Je veux parler de son prénom. Entichée comme vous l’êtes d’elle, vous devez évidemment connaître son prénom.
L’institutrice réfléchit.
– Attendez donc, je le sais, dit-elle, je l’ai connu. Ne s’appelle-t-elle pas Tatiana ? Non, ce n’était pas cela, et pas davantage Natacha. Natacha Chauchat ? Non, ce n’est pas cela que j’ai entendu. Halte, ça y est. Advotia, c’est Advotia qu’elle s’appelle. Ou c’était en tout cas quelque chose dans ce genre. Car il est certain qu’elle ne s’appelle ni Katyenka ni Ninotchka.
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Vraiment, cela m’échappe. Mais je puis facilement m’en informer, si vous y tenez.
Et en effet, le lendemain, elle savait le nom. Elle le prononça au déjeuner lorsque la porte vitrée fut fermée. Mme Chauchat s’appelait Clawdia.
Hans Castorp ne comprit pas aussitôt. Il se fit répéter et épeler le nom avant qu’il l’eût saisi. Puis il le répéta plusieurs fois, en regardant du côté de Mme Chauchat, de ses yeux veinés de rouge, et en le lui essayant en quelque sorte.
– Clawdia, dit-il, oui, elle peut bien s’appeler ainsi, c’est tout à fait cela.
Il ne dissimula pas le plaisir qu’il éprouvait de ce renseignement intime et il ne disait plus maintenant que Clawdia lorsqu’il pensait à Mme Chauchat.
– Votre Clawdia fait des boulettes de pain, il me semble ? Ce n’est pas précisément distingué.
– Cela dépend de qui le fait, répondit l’institutrice, cela sied à Clawdia.
Oui, les repas dans la salle aux sept tables avaient le plus grand charme pour Hans Castorp. Il regrettait lorsque l’un d’eux prenait fin, mais sa consolation c’était que bientôt, dans deux heures ou deux heures et demie, il serait à nouveau assis à cette place, et lorsqu’il était assis à nouveau, c’était comme s’il ne s’était jamais levé. Qu’y avait-il dans l’intervalle ? Rien ! Une petite promenade jusqu’à la chute d’eau ou jusque dans le quartier anglais, un peu de repos sur une chaise-longue. Ce n’était pas une interruption grave, ce n’était pas un obstacle qui valût qu’on le prît au sérieux. C’eût été autre chose si un travail, si des soucis ou des peines se fussent interposés, qu’il n’eût pu
– 216 – aussi facilement écarter et négliger en pensée. Mais ce n’était pas le cas dans la vie si intelligemment et heureusement organisée du Berghof. Hans Castorp pouvait, lorsqu’il se levait de table, se réjouir immédiatement du repas prochain, – pour autant du moins que le mot « se réjouir » désignât exactement cette sorte d’attente avec laquelle il voyait venir sa nouvelle rencontre avec la malade Clawdia Chauchat, et ne fût pas un mot trop léger, trop gai, trop simple et trop commun. Il est possible que le lecteur soit tenté de ne juger appropriées à la personne de Hans Castorp et à sa vie intérieure que de telles expressions, à savoir gaies et ordinaires ; mais nous rappelons qu’en jeune homme pourvu de jugement et de conscience, il ne pouvait simplement « se réjouir » de la vue et du voisinage de Mme Chauchat ; constatons que ces mots, si on les lui avait proposés, il les eût repoussés en haussant les épaules.
Oui, il devenait méprisant à l’égard de certains moyens d’expression – c’est là un détail qui mérite d’être noté. Il allait et venait tandis que ses joues étaient brûlantes et il chantait devant lui, chantait en lui-même, car son état d’âme était musical et sensitif. Il fredonnait une petite chanson qu’il avait entendue Dieu sait où, à une soirée ou à un concert de bienfaisance, chantée par une petite voix de soprano, et qu’il avait retrouvée au fond de sa mémoire, – une tendre niaiserie qui commençait :
Comme me trouble étrangement
Parfois une parole de toi…
et il était sur le point d’ajouter :
Qui venait de tes lèvres
Et allait à mon cœur…
lorsqu’il haussa soudain les épaules, dit : « C’est ridicule ! », condamna et rejeta ce mièvre petit lied comme démodé et
– 217 – empreint d’une sensiblerie niaise, le rejeta avec une sévérité mêlée de mélancolie. À un pareil lied plein de ferveur, le premier jeune homme venu pouvait se complaire qui aurait « donné son cœur » comme on a coutume de dire, en tout bien et tout honneur, et avec d’agréables perspectives d’avenir, à quelque oie blanche et bien portante, dans la plaine, là-bas, et qui s’abandonnerait à ses sentiments licites, raisonnables et, au fond, joyeux. Quant à lui et à sa liaison avec Mme Chauchat – le mot « liaison » est de lui, nous en déclinons la responsabilité – il ne pouvait rien avoir de commun avec tout cela et une mélodie de ce genre ; dans sa chaise-longue, il se sentit enclin à prononcer sur elle un jugement esthétique en la traitant de « fadaise », mais se ravisa, un peu décontenancé, bien qu’il ne trouvât pour le moment rien de plus approprié à dire.
Mais une chose lui procurait de la satisfaction lorsqu’il était couché et prêtait l’oreille à son cœur, à son cœur corporel qui battait rapidement et distinctement dans le silence, dans le silence réglementaire qui, durant la principale cure de repos, régnait sur tout le Berghof. Il battait obstinément et indiscrètement, son cœur, comme c’était presque toujours le cas depuis qu’il était ici ; mais Hans Castorp s’y arrêtait moins que les premiers jours. On ne pouvait plus dire maintenant qu’il battait de son propre chef, sans raison et sans rapport avec l’âme. Ce rapport existait ou, tout au moins, pouvait être établi sans peine ; l’activité exaltée du corps pouvait aisément se justifier par un état d’âme correspondant. Hans Castorp n’avait besoin que de penser à Mme Chauchat – et il pensait à elle – pour éprouver le sentiment qui correspondait à son battement de cœur.
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