LA Montagne Magique - Tome 1

Thomas Mann · Chapitre 3 sur 34

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LA Montagne Magique - Tome 1

Numéro 34

– Pas du tout cynique, répliqua Joachim en haussant les épaules. Comment donc ? Les cadavres s’en moquent bien… Et puis, tu sais, c’est bien possible que l’on devienne cynique, ici, chez nous. Behrens lui-même est un vieux cynique, un type fameux, soit dit en passant, ancien étudiant et membre d’une corporation, chirurgien remarquable, à ce qu’il paraît. Il te plaira sans doute. Et puis, il y a encore Krokovski, l’assistant, un monsieur très calé. Dans le prospectus, il est particulièrement question de son activité. Il fait de la dissection psychique avec les malades.

– Quoi ? que fait-il ? de la dissection psychique ? Mais c’est répugnant, dis donc, s’écria Hans Castorp.

Et la gaieté à présent prenait décidément le dessus. Il n’en était plus du tout le maître. Après tout le reste, la dissection psychique avait eu raison de lui, et il riait si fort que les larmes coulaient sous la main dont, penché en avant, il abritait ses yeux.

Joachim rit, lui aussi, très cordialement ; cela semblait lui faire du bien, et ainsi advint-il que l’humeur des deux jeunes gens fut excellente lorsqu’ils descendirent de leur voiture qui, en dernier lieu au pas, par le ruban d’une rampe zigzagante et roide, les avait conduits jusque devant le portail du « Sanatorium International Berghof ».

NUMÉRO 34

Tout de suite à droite, entre le portail et le tambour, était située la loge du concierge. De là vint à leur rencontre, vêtu de la même livrée grise que l’homme boiteux de la gare, un

– 17 – domestique du type français et qui, assis au téléphone, avait lu des journaux. Il les conduisit à travers le hall bien éclairé, à droite duquel se trouvaient des salons. En passant, Hans Castorp y jeta un coup d’œil et remarqua qu’ils étaient vides. Où donc étaient les pensionnaires ? s’informa-t-il, et son cousin répondit :

– Ils font la cure de repos. J’avais la permission de sortir aujourd’hui parce que je voulais te chercher. En temps ordinaire, moi aussi je reste étendu sur le balcon, après le dîner.

Il se fallut de peu que le rire s’emparât une deuxième fois de Hans Castorp.

– Comment ? par le brouillard et la nuit noire, vous vous étendez sur le balcon ? demanda-t-il d’une voix vacillante.

– Oui, c’est la consigne. De huit à dix. Mais viens à présent voir ta chambre et te laver les mains.

Ils entrèrent dans l’ascenseur dont le domestique français fit fonctionner le mécanisme électrique. Tout en montant, Hans Castorp séchait ses yeux.

– Je suis malade de rire, dit-il, en respirant par la bouche. Tu m’as raconté tant de choses folles. Ton histoire de dissection psychique était par trop forte, elle a dépassé la mesure. Et puis, je suis peut-être un peu fatigué par le voyage. Est-ce que tu as aussi les pieds froids ? On a en même temps le visage brûlant, c’est énervant. Nous allons tout de suite dîner, n’est-ce pas ? Il me semble avoir faim. Mange-t-on bien, au moins, chez vous, ici, en haut ?

D’un pas silencieux, ils suivirent le chemin de natte de l’étroit couloir. Des cloches en verre laiteux dispensaient une lumière pâle. Les parois luisaient, blanches et dures,

– 18 – recouvertes d’une couleur à l’huile semblable à de la laque. Une infirmière se montra quelque part, sous son bonnet blanc, portant sur le nez un lorgnon dont le cordon était passé derrière son oreille. C’était apparemment une sœur protestante, sans vocation véritable pour son métier, curieuse, agitée et affligée par l’ennui. En deux points du couloir, sur le plancher, il y avait certains ballons, de grands récipients pansus à cols courts, sur la signification desquels Hans Castorp oublia de s’informer.

– C’est ici que tu es ! dit Joachim. Numéro trente-quatre. À droite, c’est ma chambre, et à gauche il y a un ménage russe, un peu négligé et bruyant, il faut le reconnaître. Mais il n’y avait pas moyen d’arranger les choses autrement. Eh bien ! qu’en dis-tu ?

La porte était double, avec des crochets à habits dans le creux intérieur. Joachim avait allumé le plafonnier, et, à sa lumière tremblante, la chambre apparut, gaie et paisible, avec ses meubles blancs, pratiques, avec ses tentures également blanches, épaisses et lavables, avec son linoléum net et propre, et les rideaux de toile qui étaient brodés simplement et gaiement, dans le goût moderne. La porte du balcon était ouverte ; on apercevait les lumières de la vallée et l’on distinguait une lointaine musique de danse. Le bon Joachim avait placé quelques fleurs dans un petit vase, sur la commode, ce qu’il avait pu trouver dans la deuxième poussée d’herbe, un peu d’achillée et quelques campanules, cueillies par lui-même sur la pente.

– C’est charmant de ta part, dit Hans Castorp. Quelle jolie chambre ! On y passerait volontiers quelques semaines.

– Avant-hier, une Américaine est morte ici, dit Joachim. Behrens avait tout de suite dit qu’elle serait liquidée avant que tu ne viennes et que tu pourrais alors avoir la chambre. Son fiancé était près d’elle, un officier de marine anglais, mais il n’a

– 19 – pas montré beaucoup de cran. À tout moment il venait dans le corridor pour pleurer, tout comme un petit gosse. Et ensuite il se frottait les joues de Cold Cream, parce qu’il était rasé et que les larmes les brûlaient. Avant-hier soir, l’Américaine a encore eu deux hémorragies de premier ordre, et puis, finie la comédie ! Mais elle est déjà partie depuis hier matin, et après cela ils ont naturellement fait de sérieuses fumigations, avec du formol, sais-tu, c’est excellent pour cela.

Hans Castorp accueillit ce récit avec une distraction animée. Les manches de sa chemise retroussées, debout devant le large lavabo dont les robinets nickelés luisaient à la lumière électrique, c’est à peine s’il jeta un regard rapide vers le lit en métal blanc, garni de linge propre.

– Des fumigations, c’est fameux, cela, dit-il, disposé à causer et un peu hors de propos, en se lavant et se séchant les mains. Oui, du méthylaldéhyde, les microbes les plus résistants ne supportent pas cela, H2CO, mais cela pique au nez, hein ? Naturellement, une propreté rigoureuse est une condition primordiale.

Il articula ce mot avec une certaine affectation et poursuivit avec une grande volubilité :

– Que voulais-je encore dire ? Sans doute l’officier de marine se rasait-il avec un rasoir de sûreté, je le suppose en tout cas, on s’écorche beaucoup plus facilement avec ces trucs qu’avec une lame bien aiguisée, telle est du moins mon expérience ; je me sers tantôt de l’un, tantôt de l’autre… Oui, et sur la peau irritée, l’eau salée brûle naturellement, il devait déjà avoir l’habitude au service d’employer le Cold Cream, cela n’a vraiment rien qui puisse surprendre…

Et, continuant à bavarder, il dit qu’il avait deux cents Maria Mancini – son cigare préféré – dans sa malle, – la visite de la

– 20 – douane s’était passée très confortablement – et transmit encore les salutations de diverses personnes de leur ville natale.

– Ne chauffe-t-on donc pas du tout ici ? s’écria-t-il tout à coup, et il courut vers les radiateurs pour y appuyer les mains.

– Non, on nous tient plutôt au frais, répondit Joachim. Il faudrait d’autres froids que celui-ci pour qu’on allume le chauffage central au mois d’août.

– Août, août, dit Hans Castorp, mais je suis gelé, je suis atrocement gelé, au corps tout au moins, car ma figure est échauffée. Tiens, touche donc, je brûle.

Cette idée que l’on eût pu toucher sa figure ne s’accordait pas du tout, mais vraiment pas le moins du monde avec la nature de Hans Castorp, et le frappa lui-même péniblement. D’ailleurs, Joachim n’en fit rien, mais se borna à dire :

– Cela, c’est l’air, et cela ne prouve rien. Behrens lui-même a, du matin au soir, des joues bleues. Il y en a qui ne s’habituent jamais. Mais go on, sinon, nous n’aurions plus rien à manger.

Dehors, l’infirmière fit de nouveau son apparition, les guettant d’un air myope et curieux. Mais au premier étage, Hans Castorp s’arrêta soudain, immobilisé par un bruit absolument atroce qui se faisait entendre à une faible distance, derrière un tournant du corridor, un bruit pas très fort, mais d’une sorte si évidemment abominable que Hans Castorp fit une grimace et regarda son cousin avec des yeux dilatés. C’était une toux évidemment, la toux d’un homme ; mais une toux qui ne ressemblait à aucune autre que Hans Castorp eût jamais perçue, oui, une toux en comparaison avec laquelle toute autre toux qu’il avait jamais entendue avait été le sain témoignage d’une magnifique vitalité, une toux sans conviction d’ailleurs, qui ne se produisait pas par secousses régulières, mais qui sonnait

– 21 – comme un clapotis affreusement faible dans la bouillie d’une décomposition organique.

– Oui, dit Joachim, ça va mal, ici. Un noble autrichien, tu sais, un homme élégant, comme né pour la haute école. Et voilà où il en est. Mais il se promène encore.

Tandis qu’ils poursuivaient leur chemin, Hans Castorp parla longuement de la toux du cavalier-né.

– Il faut que tu considères, dit-il, que je n’ai jamais rien entendu de pareil, que c’est absolument nouveau pour moi. Dans ces cas-là, on est toujours impressionné. Il y a tant d’espèces de toux, des toux sèches et des toux dégagées, et les toux qui se dégagent valent mieux, dit-on en général, et sont plus favorables que lorsqu’on aboie. Quand dans ma jeunesse (« dans ma jeunesse », dit-il) j’avais l’angine, j’aboyais comme un loup, et tous ils étaient contents lorsque cela se dégageait. Je m’en souviens encore. Mais une toux comme celle-ci n’avait pas encore existé, pour moi tout au moins ; ce n’est même plus une toux vivante. Elle n’est pas sèche, mais on ne pourrait pas dire non plus qu’elle se dégage, ce n’est pas, de bien loin, le mot qu’il faudrait. C’est tout juste comme si on regardait en même temps à l’intérieur de l’homme, quel aspect cela a : rien que bourbe et marmelade.

– Là, suffit, dit Joachim, je l’entends chaque jour, tu n’as pas besoin de me la décrire.

Mais Hans Castorp n’arrivait pas à surmonter l’impression que lui avait faite la toux entendue ; il assura à plusieurs reprises que l’on voyait littéralement à l’intérieur du cavalier-né, et lorsqu’ils pénétrèrent dans le restaurant, ses yeux, fatigués du voyage, avaient un éclat un peu fébrile.

 

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