LA Montagne Magique - Tome 1
Nuit de Walpurgis
Par endroits, parmi l’encombrement des monuments, à l’intérieur de la pelouse, vers le milieu, il y avait un petit emplacement plat de longueur d’homme, étal et inoccupé, entre deux tertres autour des stèles desquels étaient suspendues des couronnes artificielles, et, involontairement, les trois visiteurs s’arrêtèrent là. Ils restèrent debout, la demoiselle en avant de ses compagnons, et ils lurent les fragiles inscriptions des pierres. Hans Castorp, dans une attitude d’abandon, les mains croisées devant lui, la bouche ouverte et les yeux somnolents, le jeune Ziemssen au garde à vous, et non seulement droit, mais presque incliné un peu en arrière ; sur quoi, les cousins, saisis d’une curiosité simultanée, jetèrent un coup d’œil dérobé sur le visage de Karen Karstedt. Elle s’en aperçut malgré leur discrétion et resta là, confuse et humble, la tête inclinée en avant et un peu oblique ; et elle sourit d’un air affecté, en avançant les lèvres, avec un rapide clignement des yeux.
NUIT DE WALPURGIS
Sept mois allaient être révolus dans quelques jours, depuis que le jeune Hans Castorp était arrivé ici, tandis que son cousin Joachim, qui en avait déjà cinq lorsque l’autre était arrivé, en avait à présent douze derrière lui – une année en chiffre rond – rond dans ce sens cosmique que, depuis que la solide petite locomotive l’avait déposé ici, la terre avait parcouru entièrement son orbite solaire et était revenue au point où elle était alors. On était en carnaval, à la veille du Mardi Gras, et Hans Castorp demanda à l’ancien comment cela se passait.
– Magnifique ! répondit Settembrini, que les cousins avaient une fois de plus rencontré au cours de leur tournée du
– 492 – matin. Splendide ! répondit-il. C’est aussi gai qu’au Prater, vous allez voir, ingénieur. « Et dans la ronde on nous verra, galants cavaliers » dit-il et continua de médire d’une langue agile, en accompagnant ses taquineries de mouvements appropriés des bras, de la tête et des épaules. Que voulez-vous ? même dans les « asiles d’aliénés » ont parfois lieu de ces bals pour les fous et les idiots ; c’est du moins ce qu’on m’a dit. Pourquoi n’y en aurait-il donc pas ici ? Le programme comprend les danses macabres les plus variées, vous le pensez bien. Malheureusement, certains des invités de l’année dernière ne pourront plus paraître cette fois-ci, car la fête prend fin dès 9 h. ½.
– Vous voulez dire ?… Ah ! fameux ! rit Hans Castorp. Vous êtes un farceur… À 9 h. ½, as-tu entendu, toi ? C’est-à-dire trop tôt pour que « certains » des invités de l’année puissent assister à la fête pendant une petite heure. Hou, c’est macabre ! Il s’agit naturellement de ceux qui, dans l’intervalle, ont dit définitivement adieu à la chair. Tu saisis mon jeu de mots ? Mais je suis quand même curieux de voir cela. Je trouve très bien que nous fêtions ici les fêtes de cette manière, et que nous marquions les étapes selon l’usage, des coupures bien faites pour que l’on ne vive pas dans un pêle-mêle trop désordonné. Ce serait par trop étrange. Nous avons eu Noël et puis nous avons su que c’était le nouvel an, et voici que vient le Carnaval. Puis approche le Dimanche des Rameaux (fait-on des craquelins ici ?), la Semaine Sainte, Pâques et la Pentecôte, qui tombe six semaines plus tard, et puis c’est déjà presque la journée la plus longue de l’année, le solstice d’été, comprenez-vous, et l’on s’achemine vers l’automne…
– Halte, halte, halte ! cria Settembrini en levant les yeux au ciel et en appuyant la paume de sa main contre ses tempes. Taisez-vous, je vous défends de vous déchaîner de cette façon.
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– Excusez-moi, je voulais dire, au contraire… D’ailleurs, Behrens, finalement, va se décider à me faire des injections pour me désintoxiquer, car j’ai tout le temps trente-sept-quatre, cinq, six, et même sept. Il n’y a rien à faire à cela. Je suis et je reste un enfant gâté de la vie. Il est vrai que je ne suis pas ici pour une période très longue, Rhadamante ne m’a jamais décerné un délai précis, mais il dit qu’il serait insensé d’interrompre la cure prématurément, alors que j’ai déjà investi ici une pareille somme de temps. À quoi servirait d’ailleurs qu’il me fixât un terme ? Cela ne signifierait pas grand’chose, car, lorsqu’il dit par exemple : six petits mois, c’est toujours un peu juste, et il faut s’attendre à plus. Je vois cela par l’exemple de mon cousin qui devait être prêt au commencement du mois, – prêt dans le sens de guéri – mais la dernière fois, Behrens lui a encore administré quatre mois jusqu’à sa guérison complète. Bon, et puis qu’est-ce qui viendra après ? Ensuite, nous avons le solstice d’été, disais-je, sans vouloir vous fâcher, et puis l’on va vers l’hiver. Mais pour l’instant, il est vrai que nous n’en sommes encore qu’au Carnaval. Et puis, vous entendez bien, je trouve parfait que nous fêtions tout cela en bon ordre comme c’est marqué dans l’almanach. Mme Stoehr disait que chez le concierge on trouvait à acheter des trompettes d’enfant.
C’était exact. Dès le premier déjeuner du Mardi Gras, qui survint brusquement, avant que l’on eût pris le temps d’envisager cet événement, le matin déjà, on entendit dans la salle à manger toute sorte de sons tirés d’instruments à vent qui ronflaient ou cornaient. Au déjeuner déjà, des serpentins furent lancés de la table de Gaenser, de Rasmussen et de la Kleefeld, et plusieurs personnes, par exemple Maroussia aux yeux ronds, portaient des bonnets de papier que l’on pouvait également acheter chez le portier boiteux. Mais le soir, une animation de fête se répandit dans la salle et dans les salons, laquelle par la suite… Nous sommes pour le moment seul à savoir à quoi, grâce à l’esprit entreprenant de Hans Castorp, cette soirée de Carnaval devait conduire. Mais nous ne nous laissons pas tirer
– 494 – de notre calme réfléchi par cette prescience et nous rendons au Temps l’honneur qui lui revient, et ne précipitons rien, peut-être même traînons-nous les événements en longueur parce que nous partageons la retenue morale du jeune Hans Castorp qui a si longtemps retardé ces événements.
L’après-midi, tout le monde s’était rendu à Davos-Platz, pour voir le mouvement de Carnaval dans les rues. Des masques avaient défilé, des Pierrots et des Arlequins, qui faisaient tourner des crécelles, et entre les piétons et les occupants, également masqués, des traîneaux parés et garnis de grelots, on s’était livré à des batailles de confetti. On se retrouva autour des sept tables, pour le repas du soir, en humeur très joyeuse, résolu à maintenir l’esprit public dans le cercle fermé. Les bonnets de papier, les crécelles et les trompettes du concierge avaient été rapidement écoulés, et le procureur Paravant avait pris l’initiative d’un travestissement plus complet, en revêtant un kimono de dame, et en s’attachant une fausse natte qui, d’après les exclamations qui partirent de tous côtés, devait appartenir à Mme la consule générale Wurmbrand. Il avait encore fait tomber les pointes de sa moustache au moyen d’un fer à friser, de sorte qu’il ressemblait vraiment tout à fait à un Chinois. L’administration n’était pas demeurée en reste d’ingéniosité. Elle avait décoré chacune des sept tables d’un lampion en papier, d’une lune coloriée qui contenait une bougie allumée, de sorte que Settembrini, en entrant dans la salle, passant près de la table de Hans Castorp, cita des vers qui pouvaient se rapporter à cette illumination :
De mille feux tout flambe et luit.
Un club joyeux est réuni,
énonça-t-il avec un sourire fin et sec, en gagnant d’une allure négligente sa place où de petits projectiles allaient l’accueillir, de minces petites boulettes emplies de liquide, qui se brisaient au choc et inondaient de parfum ceux qu’elles atteignaient.
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Bref, on était en humeur de fête. Des rires éclataient, des serpentins, qui pendaient des lustres, se balançaient dans les courants d’air ; dans la sauce du rôti nageaient des confetti ; bientôt l’on vit la naine passer d’un pas agité en portant le premier seau de glace et la première bouteille de champagne. On mêla le bourgogne et le champagne, ce dont l’avocat Einhuf avait donné le signal, et lorsque vers la fin du repas les lumières s’éteignirent de sorte que les lampions seuls éclairèrent la salle à manger d’un demi-jour bariolé qui faisait penser à une nuit italienne, l’humeur générale fut parfaite, et à la table de Hans Castorp on manifesta une vive satisfaction lorsque Settembrini fit passer un billet (il le remit à Maroussia, qui était sa voisine la plus proche et qui était coiffée d’une casquette de jockey en papier de soie vert), sur lequel il avait écrit au crayon :
Mais songez qu’aujourd’hui le mont est en folie,
Et si tel feu follet s’offrait à vous guider,
Mieux vaudrait, croyez m’en, ne pas vous y fier…
Le docteur Blumenkohl, qui allait de nouveau très mal, murmura, avec l’expression de physionomie ou des lèvres qui lui était propre, quelques mots d’où l’on pouvait déduire d’où venaient ces vers-là. Hans Castorp, pour sa part, se crut tenu à une réponse qui, à la vérité, n’aurait pu être que très insignifiante. Il chercha d’abord un crayon dans ses poches, mais n’en trouva pas et ne put en obtenir ni de Joachim ni de l’institutrice. Ses yeux veinés de rouge quêtèrent un secours à l’est, dans l’angle de la salle, à gauche en retrait et l’on vit que cette pensée fugitive dégénéra en association d’idées si lointaines qu’il en pâlit et oublia complètement son intention initiale.
Il y avait, d’ailleurs, encore d’autres raisons de pâlir. Mme Chauchat, là, derrière lui, avait fait toilette pour Carnaval. Elle portait une robe neuve, de toute façon une robe que Hans
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Castorp ne l’avait pas encore vue porter, en soie légère et foncée, presque noire, et qui ne brillait que de temps à autre d’un éclat brun, doré et chatoyant, une robe au décolleté rond et discret de jeune fille, qui ne découvrait le cou que jusqu’à l’attache des clavicules, et en arrière les vertèbres de la nuque légèrement saillantes sous les cheveux, lorsqu’elle penchait la tête, mais qui dégageait les bras de Clawdia jusqu’aux épaules, ses bras qui étaient à la fois frêles et pleins, et en même temps frais, devait-on supposer, et dont l’extraordinaire blancheur se détachait sur la soie sombre de la robe d’une manière si saisissante que Hans Castorp, fermant les yeux, murmura en lui-même : « Mon Dieu ! ». Il n’avait encore jamais vu cette coupe. Il connaissait des toilettes de bal, des dévoilements admis et solennels, voire réglementaires, qui avaient été beaucoup plus étendus que celui-ci, sans être de loin aussi sensationnels. Il se montra en particulier combien avait été erronée l’ancienne supposition du pauvre Hans Castorp que l’attrait déraisonnable des bras dont il avait fait la connaissance à travers un voile de gaze, n’eût pas été aussi profond sans cette « transfiguration » suggestive, ainsi qu’il s’était dit alors. Erreur ! Fatal égarement ! La nudité entière, soulignée et éblouissante de ces admirables membres d’un organisme malade et empoisonné, était un événement qui apparaissait beaucoup plus impressionnant que la
transformation de jadis, une apparition à quoi l’on ne pouvait répondre autrement qu’en baissant la tête et en répétant sans voix : « Mon Dieu ! ».
Un peu plus tard arriva encore un billet du contenu suivant :
De compagnie, où trouver mieux ?
Rien que prétendants et pucelles,
Jeunes, galants, audacieux,
Et sémillants espoirs d’icelle !
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– Bravo, bravo ! cria-t-on. On en était déjà au café qui était servi en de petites cafetières en terre brune, voire aux liqueurs, comme Mme Stoehr, par exemple, qui aimait par-dessus tout siroter des spiritueux sucrés. La compagnie commença à s’éparpiller, à circuler. On se rendait visite les uns aux autres, on changeait de tables. Une partie des pensionnaires s’étaient déjà retirés dans les salons, tandis que d’autres restaient assis, continuant à faire honneur aux mélanges de vins. Et voici que Settembrini vint en personne, sa tasse de café à la main, le cure-dents entre les lèvres, et prit place en visiteur au coin de la table, entre Hans Castorp et l’institutrice.
– Montagnes du Hartz, dit-il, pays de cocagne et de misère ! Vous ai-je trop promis, ingénieur ? En voilà une foire ! Mais attendez, nous ne sommes pas encore à bout d’esprit, nous ne sommes pas encore arrivés au comble, sans parler de la fin ! D’après tout ce que l’on entend dire, nous verrons encore d’autres déguisements. Certaines personnes se sont retirées, cela permet d’espérer bien des choses, vous allez voir.
En effet, de nouveaux travestis firent leur apparition. Des dames en vêtements masculins, d’un comique d’opérette, invraisemblables à cause de leurs formes opulentes, des visages noircis au bouchon, des Messieurs vêtus, quant à eux, de robes de femmes embarrassés dans leurs jupes, comme par exemple l’étudiant Rasmussen qui, dans une toilette noire, parsemée de jais, étalait un décolleté plein de boutons et qu’il éventait au moyen d’un éventail en papier, jusqu’au dos. Un mendiant parut, ployant sur ses genoux, et accroché à sa béquille. Quelqu’un s’était fait un costume de Pierrot au moyen de linge blanc et d’un feutre de femme, s’était poudré la figure de sorte que les yeux avaient pris un aspect étrange, et s’était rougi les lèvres d’un rouge de sang. C’était le jeune homme à l’ongle. Un Grec de la table des Russes ordinaires qui avait de belles jambes, se promenait gravement en caleçons de tricot lilas, avec une mantille, une collerette en papier et une canne, en Grand
– 498 – d’Espagne ou en Prince Charmant. Tous ces déguisements avaient été improvisés après le dîner. Mme Stoehr ne put tenir plus longtemps en place. Elle disparut, pour reparaître quelque temps après en femme de ménage, la jupe retroussée et les manches relevées, les rubans de son bonnet en papier noués sous le menton, armée d’un seau et d’un balai qu’elle commença de manier en récurant entre les jambes des pensionnaires assis avec la brosse mouillée.
La vieille Baubo revient toute seule,
récita Settembrini à sa vue et il ajouta le vers suivant, d’une voix claire et plastique. Elle l’entendit, le traita de « coq italien » et l’invita à garder pour lui ses « polissonneries », en le tutoyant au nom de la liberté accordée aux masques ; car encore durant le repas, on avait adopté cette manière de parler. L’Italien s’apprêtait à lui répondre, lorsque du vacarme et des rires, venus du hall, l’interrompirent et attirèrent l’attention dans la salle.
Suivis de pensionnaires qui refluèrent des salons, deux étranges figures firent leur entrée qui venaient sans doute à peine de terminer leur déguisement. L’une était vêtue en diaconesse, mais sa robe noire était, du haut en bas, traversée de bandes blanches cousues, de bandes courtes, rapprochées les unes des autres, et d’autres plus espacées, qui dépassaient les premières, selon la disposition des mesures d’un thermomètre. Elle tenait l’index devant sa bouche pâle et portait à la main droite une feuille de température. L’autre masque était bleu sur bleu : avec des lèvres et des sourcils teints en bleu, la figure et le cou çà et là barbouillés de bleu, un bonnet de laine bleu tiré par-dessus les oreilles, et il était vêtu d’un costume et d’une blouse en lustrine bleue qui étaient faits d’une seule pièce, noués aux chevilles par des rubans et gonflés au milieu du corps jusqu’à former une épaisse panse ronde. On reconnut Mme Iltis et M. Albin. Tous deux portaient des écriteaux en carton, sur
– 499 – lesquels on pouvait lire : « la Sœur Muette » et « Henri le Bleu ». D’une sorte de pas balancé ils firent côte à côte le tour de la salle.
Quel succès ! Les acclamations vibraient. Mme Stoehr, son balai sous le bras, les mains sur les genoux, riait sans mesure et vulgairement, de tout son cœur, en prétextant son rôle de femme de ménage. Seul Settembrini se montrait insensible. Ses lèvres, sous la moustache agréablement troussée, se firent minces, après qu’il eut jeté un bref coup d’œil au couple des masques si applaudis.
Parmi ceux qui étaient revenus des salons, à la suite du Bleu et de la Muette, se trouvait également Clawdia Chauchat. Avec Tamara aux cheveux laineux et avec son compagnon de table à la poitrine creuse, un certain Buligin qui était en tenue de soirée, elle passa près de la table de Hans Castorp et se dirigea en obliquant vers la table du jeune Gaenser et de la Kleefeld, où elle s’arrêta, les mains dans le dos, riant de ses yeux bridés et bavardant, tandis que ses compagnons continuaient de suivre les fantômes allégoriques et quittèrent la salle à leur suite. Mme Chauchat s’était coiffée d’un bonnet de Carnaval, – ce n’était même pas un bonnet acheté, mais un de ceux que l’on fait pour les enfants en pliant triangulairement une feuille de papier blanc, et qui d’ailleurs, posé de travers, lui seyait à ravir. Sa robe de soie, d’un brun foncé et doré dégageait les pieds ; la jupe était d’une coupe ample. Ne disons plus rien des bras. Ils étaient nus jusqu’aux épaules.
– « Regarde-la bien ! » Comme de loin Hans Castorp entendit M. Settembrini prononcer ces mots, tandis qu’il accompagnait des yeux la jeune femme qui poursuivit son chemin vers la porte vitrée, et qui sortit de la salle. « C’est Lilith ! »
– Qui ? demanda Hans Castorp.
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Le littérateur parut ravi. Il répliqua :
– La première femme d’Adam. Prends garde…
À part eux deux, le docteur Blumenkhol était seul encore assis à l’extrémité de leur table. Les autres pensionnaires, y compris Joachim, avaient passé au salon. Hans Castorp dit :
– Tu es plein de poésie et de vers aujourd’hui. Qu’est-ce que c’est donc encore que cette Lilith ? Adam avait donc été marié deux fois ? Je n’en avais pas la moindre idée.
– La légende hébraïque le veut ainsi. Cette Lilith est devenue un fantôme nocturne, elle est dangereuse, surtout pour les jeunes gens, à cause de ses beaux cheveux.
– Fi, quelle horreur ! Un fantôme nocturne avec de beaux cheveux. Cela, tu ne le supportes pas, hein ? Tu arrives et tu allumes la lumière électrique, comme pour ramener les jeunes gens sur le bon chemin, n’est-ce pas vrai ? dit Hans Castorp, pris d’une humeur fantasque. Il avait bu beaucoup de vins mélangés.
– Écoutez, ingénieur, laissez cela, ordonna Settembrini, les sourcils froncés. Servez-vous de la forme qui est en usage dans l’Occident civilisé, de la deuxième personne du pluriel ! Vous ne vous doutez même pas des risques que vous courez là.
– Mais pourquoi ça ? C’est Carnaval ! C’est admis partout ce soir…
– Oui, pour jouir d’un plaisir immoral. Le « tu » entre étrangers, c’est-à-dire entre personnes qui devraient normalement se dire « vous », est une sauvagerie déplaisante, un jeu avec l’état primitif, un jeu libertin qui me fait horreur,
– 501 – parce que, au fond il est dirigé contre la civilisation et contre l’humanité évoluée, et cela avec insolence et impudeur. Je ne vous ai d’ailleurs pas tutoyé, ne vous figurez pas cela. Je citais simplement un passage d’un chef-d’œuvre de votre littérature nationale. Ce n’était donc qu’un langage poétique que je tenais…
– Moi aussi. Moi aussi, je tiens en quelque sorte un langage poétique, c’est parce que cela me change en ce moment que je parle ainsi. Je ne prétends pas du tout qu’il me soit si naturel et facile de te dire « tu ». Tout au contraire, il faut que je fasse un effort sur moi-même, il faut que je me donne une secousse pour le faire, mais cette secousse je me la donne volontiers, je me la donne avec plaisir et de tout cœur…
– De tout cœur ?
– De tout cœur, oui, tu peux m’en croire. Voilà que nous sommes ici depuis pas mal de temps déjà, sept mois si tu veux faire le compte. Étant donné l’usage qui règne ici, ce n’est pas encore énorme, mais pour nos conceptions d’en bas, lorsque j’y repense, c’est un long espace de temps. Or, vois-tu, ce temps nous l’avons passé ensemble parce que la vie nous a réunis ici, et nous nous sommes vus presque chaque jour, et nous avons eu des conversations intéressantes, souvent sur des sujets dont je n’aurais pas compris un traître mot, en bas. Mais ici cela allait très bien ; ici, ils prenaient de l’importance et me touchaient de près, de sorte que, toutes les fois que nous avons discuté, j’y ai toujours apporté toute mon attention. Ou plutôt, lorsque tu m’expliquais les choses en homo humanus, car naturellement, dans mon inexpérience, je n’avais pas grand’chose à apporter et je pouvais tout au plus trouver d’un intérêt extraordinaire ce que tu disais. Grâce à toi, j’ai appris et compris bien des choses. Mettons Carducci à part, mais prenons par exemple les rapports de la République et du beau style, ou le Temps et le Progrès de l’Humanité : s’il n’y avait pas de temps il ne pourrait pas davantage y avoir de progrès de l’Humanité, et le monde ne
– 502 – serait qu’un marais stagnant et une eau croupissante… – Que saurais-je de tout cela si tu n’avais pas été ? Je t’appelle tout simplement « tu » et je ne te donne pas d’autre nom, parce que je ne saurais pas comment te parler. Tu es assis là et je te dis simplement « tu », cela suffit. Tu n’es pas n’importe quel homme portant un nom, tu es un représentant, Monsieur Settembrini, un ambassadeur en ce lieu, et à mon côté, voilà ce que tu es, confirma Hans Castorp, et du plat de la main il frappa sur la nappe. Et je veux te remercier pour une fois, poursuivit-il en choquant son verre plein de champagne et de bourgogne contre la petite tasse de café de M. Settembrini, comme pour trinquer avec lui à même la table, je veux te remercier de t’être pendant ces sept mois si amicalement occupé de moi, et de m’avoir tendu la main, à moi, jeune mulus, assailli par tant d’impressions nouvelles, d’avoir essayé, au cours de mes exercices et de mes expériences, de prendre sur moi une influence corrective, tout à fait sine pecunia, tantôt par des anecdotes, tantôt sous des formes abstraites. J’ai le sentiment net que l’instant est venu de te remercier de tout cela, et de te demander pardon d’avoir été un mauvais élève, un « enfant gâté de la vie », comme tu dis. Cela m’a vivement touché lorsque tu as dit ce mot, et chaque fois que j’y pense, je suis touché de nouveau. Un enfant gâté, c’est sans doute ce que j’ai également été pour toi, et pour ta veine pédagogique dont tu nous as parlé dès le premier jour. Naturellement, – c’est encore un de ces rapports que j’ai appris à connaître grâce à toi, que le rapport entre l’humanisme et la pédagogie, – et si je prenais le temps de chercher j’en trouverais plusieurs autres encore. Excuse-moi donc et ne m’en veuille pas. À la tienne, Monsieur Settembrini, à ta santé ! Je vide mon verre en l’honneur de tes efforts littéraires en vue de l’abolition des souffrances humaines, conclut-il et, se rejetant en arrière, il vida en quelques grandes gorgées son mélange de vins, puis se leva : « À présent nous allons rejoindre les autres. »
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– Écoutez-moi, ingénieur, quelle mouche vous a piqué ? dit l’Italien, les yeux pleins de surprise, et lui aussi quitta la table. Cela sonne comme un adieu…
– Non, pourquoi un adieu ? se déroba Hans Castorp. Il ne se déroba pas seulement au figuré, en paroles, mais encore effectivement en faisant décrire un demi-cercle à son buste, et il se raccrocha à l’institutrice, Mlle Engelhart, qui venait précisément les chercher. Dans le salon de musique, le conseiller en personne préparait un punch de carnaval offert par l’administration, annonça la demoiselle. Ces messieurs devaient venir immédiatement, s’ils voulaient encore en avoir un verre. Ils passèrent donc de l’autre côté.
En effet, le docteur Behrens était là, entouré des pensionnaires qui lui tendaient de petits verres à anse, près de la table ronde du milieu, couverte d’une nappe blanche, et, avec une louche il puisait une boisson fumante dans un récipient en grès. Lui aussi avait égayé d’une manière un peu carnavalesque sa tenue habituelle, car, outre sa blouse de médecin qu’il portait comme toujours parce que son activité ne connaissait pas de trêve, il s’était coiffé d’une véritable chéchia turque, d’un rouge de carmin, avec un gland noir qui lui pendait sur l’oreille, et ces deux pièces réunies constituaient pour lui un travestissement suffisant ; elles suffisaient à pousser à l’extrême et à l’étrange son apparence déjà suffisamment caractéristique. La longue blouse blanche exagérait la stature du conseiller ; lorsqu’on tenait compte de la courbure de sa nuque, en la supprimant en pensée, pour dresser sa silhouette dans toute sa hauteur, il semblait d’une grandeur presque surnaturelle, avec sa petite tête haute en couleur, à l’expression si étrange. Tout au moins ce visage n’avait-il jamais paru au jeune Hans Castorp aussi étrange qu’aujourd’hui sous cette coiffure cocasse ; cette physionomie d’une platitude camarde, bleuâtre et excitée, dans laquelle les yeux bleus larmoyaient sous les sourcils d’un blond presque blanc, et dont la petite moustache claire était retroussée
– 504 – obliquement au-dessus de la bouche arquée et comme cabrée. S’écartant de la vapeur qui s’échappait en tourbillonnant de la coupe, il faisait couler la boisson brune, un punch sucré à l’arack, en un jet courbe, de la louche dans les verres tendus, se répandant dans son jargon comique en discours ininterrompus, de sorte que des salves de rires accompagnaient le service tout autour de la table.
– M. Urian préside, expliqua doucement Settembrini avec un geste de la main vers le docteur, puis il fut entraîné du côté de Hans Castorp. Le docteur Krokovski, lui aussi, était présent. Petit, trapu et décidé, sa blouse de lustrine noire posée sur les épaules, les manches pendantes, ce qui prêtait à ce vêtement un aspect de domino, il tenait son verre à hauteur d’œil, de sa main incurvée, et il bavardait gaiement avec un groupe de travestis des deux sexes. La musique se mit à jouer. La pensionnaire au visage de tapir joua sur son violon, accompagnée au piano par le Mannheimois, le largo de Haendel, et ensuite une sonate de Grieg d’un caractère national et mondain. On applaudit avec bienveillance, même aux deux petites tables de bridge que l’on avait dressées, et autour desquelles étaient assis des pensionnaires déguisés ou non-déguisés, des bouteilles posées près d’eux dans des seaux de glace. Les portes étaient ouvertes ; dans le hall aussi des pensionnaires se tenaient. Un groupe autour de la table ronde, où était posé le punch, regardait le conseiller qui expliquait un jeu de société. Il dessinait, les yeux fermés, debout et penché vers la table, mais la tête rejetée en arrière, pour que tous pussent voir qu’il avait les yeux fermés. Il dessinait au dos d’une carte de visite, un crayon à la main, à l’aveuglette, une figure : c’étaient les contours d’un pourceau, que sa main énorme esquissait sans l’aide des yeux, d’un pourceau vu de profil, un peu sommaire et plus schématique que vivant, mais c’était incontestablement le contour général d’un petit cochon qu’il traçait en des conditions aussi difficiles. C’était un tour de force, et il le réussissait. Les petits yeux fendus se placèrent où il convenait, un peu trop près du groin,
– 505 – mais quand même à peu près à leur place ; il n’en alla pas autrement de l’oreille pointue, des petites pattes qui pendaient de la panse arrondie ; et, prolongeant la ligne du dos également cintrée, la petite queue tirebouchonnait très gentiment. On cria : « Ah ! » lorsque l’œuvre fut achevée, et tous s’empressèrent dans l’espoir d’égaler le maître. Mais rares étaient ceux qui auraient su dessiner, les yeux ouverts, un petit porc, et encore moins le pouvaient-ils les yeux fermés. Quels avortons ne vit-on pas alors ! Il n’y avait aucune continuité entre les traits. L’œil était placé en dehors de la tête, les pattes à l’intérieur de la panse, qui elle-même restait béante, et la queue s’enroulait quelque part en marge sans aucune relation organique avec la figure principale méconnaissable, en une arabesque indépendante. On riait à gorge déployée ; le groupe fit recette. L’attention des tables de bridge fut attirée, et les joueurs s’approchèrent, curieux, tenant leurs cartes en éventail. Les voisins de celui qui tentait l’expérience surveillaient ses paupières, pour se rendre compte s’il ne clignait pas des yeux, ce à quoi le sentiment de leur impuissance avait induit plusieurs personnes ; ou bien ils pouffaient et gloussaient, tandis que, aveugle, l’autre multipliait les erreurs, et jubilaient, lorsque, écarquillant les yeux, il regardait son œuvre absurde. Une trompeuse confiance en soi poussait chacun à concourir. La carte, quoi qu’elle fût grande, fut bientôt couverte de dessins de part et d’autre, de sorte que les figures manquées se chevauchaient. Mais le conseiller sacrifia une seconde carte tirée de son portefeuille, sur laquelle le procureur Paravant, après s’être recueilli, tenta de dessiner le petit cochon d’un seul trait, avec ce seul résultat que son insuccès surpassa tous les précédents : le motif décoratif auquel il donna le jour, non seulement ne ressemblait pas à un cochon, mais encore n’avait pas, avec quoi que ce fût, la ressemblance la plus vague. Exclamations, rires et félicitations tumultueuses ! On chercha des menus dans la salle à manger, de sorte que plusieurs personnes dames et messieurs, purent dessiner en même temps, et chaque concurrent avait ses surveillants et ses spectateurs,
– 506 – dont chacun à son tour, attendait un crayon. Il y avait trois crayons que l’on s’arrachait. Ils appartenaient aux pensionnaires. Quant au docteur Behrens, après qu’il eût mis en train ce nouveau jeu il avait disparu avec son second.
Hans Castorp, dans la cohue, regardait par-dessus l’épaule de Joachim un des dessinateurs, en s’accoudant sur cette épaule tenant son menton des cinq doigts d’une main, et appuyant l’autre main, sur la hanche. Il parlait et riait. Lui aussi voulait dessiner, il réclama à haute voix et obtint le crayon, un petit bout de crayon que l’on pouvait à peine tenir entre le pouce et l’index. Il pesta contre ce moignon, le visage aveuglé levé vers le plafond, il pesta à voix haute et maudit l’insuffisance du crayon en dessinant d’une main rapide un monstre effarant sur le carton qu’il finit même par dépasser pour continuer sur la nappe. « Cela ne compte pas », s’écria-t-il au milieu des rires mérités. « Comment peut-on avec un pareil… Va au diable… » Et il jeta le bout de crayon coupable dans la coupe de punch. « Qui a un crayon convenable ? Qui m’en prête un ? Il faut que je dessine encore une fois. Un crayon, un crayon ! Qui en a encore un ? » s’écriait-il, se tournant de tous côtés, l’avant-bras gauche encore appuyé sur la table et agitant en l’air la main droite. Il n’en obtint pas. Alors il se retourna et passa dans la pièce à côté en continuant d’appeler, il alla tout droit vers Clawdia Chauchat qui, il le savait bien, était debout non loin de la portière du petit salon, et qui, de là, avait, en souriant, observé l’agitation autour de la table du punch.
Derrière lui il entendit appeler, en paroles sonores et étrangères : « Eh Ingegnere ! Aspetti ! Che cosa fa ? Ingegnere ! un po di ragione, sa ! Ma è matto, questo ragazzo ! » Mais il couvrit cette voix de la sienne, et l’on vit alors M. Settembrini, le bras levé au-dessus de la tête et les doigts écartés – geste usité dans son pays dont il n’est pas facile d’exprimer le sens, et qui était accompagné d’un « Ehh… » prolongé – quitter le bal du Carnaval. Mais Hans Castorp était debout dans la cour pavée,
– 507 – regardait de tout près dans l’épicanthe bleu-gris-vert de ces yeux, au-dessus des pommettes saillantes, et disait :
– N’aurais-tu pas par hasard un crayon ?
Il était d’une pâleur mortelle, aussi pâle qu’autrefois lorsque, barbouillé de sang, il était revenu de sa promenade solitaire à la conférence. Le système des nerfs et vaisseaux qui commandait son visage joua avec ce résultat que la peau exsangue de ce jeune visage se creusa, que le nez parut pointu et que la partie située sous les yeux prit la couleur plombée d’un cadavre. Mais le nerf sympathique faisait tambouriner le cœur de Hans Castorp de telle façon qu’il ne pouvait même plus être question d’une respiration régulière et que des frissons parcoururent le jeune homme, œuvre des glandes de son corps qui se dressèrent en même temps que les bulbes des poils.
La femme au tricorne en papier le toisa du haut en bas, avec un sourire qui ne trahissait aucune pitié ni aucune inquiétude, en présence de cette figure dévastée. Ce sexe ne connaît ni une telle pitié ni un tel souci devant les ravages de la passion, d’un élément qui, apparemment, lui est beaucoup plus familier qu’à l’homme, lequel, par nature, n’y est nullement à l’aise ; et la femme ne le constate jamais chez lui sans une satisfaction narquoise et maligne. Du reste, il ne se souciait sans doute d’éveiller ni la pitié ni l’inquiétude.
– Moi ? répondit la malade aux bras nus, au « Tu ». Oui, peut-être. Et il y avait malgré tout dans son sourire et dans sa voix un peu de cette émotion qui se produit lorsque, après de longs rapports muets, la première parole est prononcée, – d’une émotion malicieuse, qui fait secrètement entrer tout ce passé dans l’instant présent.
« Tu es très ambitieux… Tu es… plein… plein de zèle », continua-t-elle de railler avec son accent exotique, avec son e
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étranger, avec son e étranger et trop ouvert, tandis que sa voix, légèrement voilée, agréablement rauque, portait l’accent sur la deuxième syllabe du mot « ambitieux », ce qui achevait de le faire paraître exotique ; et elle fouilla dans son sac en cuir, y chercha l’objet des yeux et tira de sous un mouchoir qu’elle avait d’abord mis au jour, un petit porte-mine en argent, mince et fragile, un petit article de fantaisie dont on pouvait à peine se servir pour de bon. Le crayon de jadis, le premier, avait été quand même plus maniable et plus véridique.
– Voilà, dit-elle, et elle plaça le petit porte-mine sous ses yeux en le tenant par la pointe et en le balançant légèrement entre le pouce et l’index.
Comme elle le lui offrait et le lui refusait en même temps, il fit mine de le prendre, c’est-à-dire leva la main à hauteur du crayon, les doigts prêts à le saisir, mais sans le saisir complètement ; et, du fond de ses yeux couleur de plomb, son regard passait alternativement de l’objet au visage tartare de Clawdia. Ses lèvres exsangues étaient ouvertes et elles le restèrent, il ne s’en servit pas pour parler lorsqu’il dit :
– Vois-tu, je savais bien que tu en aurais un.
– Prenez garde, il est un peu fragile, dit-elle en français, c’est à visser, tu sais.
Et pendant que leurs têtes se penchaient, elle lui montra le mécanisme tout à fait courant du porte-mine, d’où la vis, lorsqu’on la tournait, faisait jaillir une mine mince comme une épingle, probablement dure, et qui devait à peine marquer.
Ils étaient penchés l’un vers l’autre. Comme il était en tenue de soirée, il portait ce soir un col raide et il put y appuyer son menton.
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– Menu, mais bienvenu, dit-il, front contre front avec elle, parlant vers le crayon, les lèvres immobiles.
– Oh ! tu as même de l’esprit ? répondit-elle avec un rire bref, en se redressant et en lui abandonnant le crayon. (D’ailleurs, Dieu seul sait d’où il pouvait tirer de l’esprit, car, de toute évidence, il n’avait plus une seule goutte de sang dans la tête.) Allons, va, dépêche-toi, dessine, dessine bien et distingue-toi.
Spirituelle, elle aussi, elle semblait vouloir l’éloigner.
– Non, tu n’as pas encore dessiné. Il faut que tu dessines, toi, dit-il sans prononcer le f de faut, et il fit un pas en arrière, comme pour l’entraîner.
– Moi ? répéta-t-elle de nouveau, avec une surprise qui semblait se rapporter à autre chose que sa proposition. Souriante, légèrement troublée, elle resta, d’abord immobile, puis suivit son mouvement de recul qui la magnétisait et fit quelques pas vers la table du punch.
Mais il se trouva que l’intérêt du jeu était épuisé, qu’il était tout près d’expirer. Quelqu’un dessinait encore, mais n’avait plus de spectateurs. Les cartes étaient couvertes de pieds de mouche, chacun avait prouvé son incapacité, la table était presque abandonnée, d’autant plus qu’un revirement s’était produit. Comme on avait remarqué que les médecins étaient partis, quelqu’un proposa tout à coup de danser. Déjà l’on déplaçait la table, on postait des guetteurs aux portes de la salle de correspondance et du salon de musique avec l’ordre d’arrêter le bal par un signe, si par hasard le « Vieux », Krokovski, ou l’infirmière en chef se montraient de nouveau. Un jeune Slave fit courir les doigts sur le clavier du petit piano en noyer ; il jouait avec beaucoup d’expression. Les premiers couples se
– 510 – mirent à tourner au milieu d’un cercle régulier de fauteuils et de chaises, sur lesquels étaient assis des spectateurs.
Hans Castorp, d’un geste de la main, prit congé de la table qui s’éloignait justement « Disparais ! » Du menton il désigna des sièges libres qu’il apercevait dans le petit salon, et un coin abrité à côté des draperies. Il ne dit rien, peut-être parce que la musique lui semblait trop bruyante. Il poussa un siège, un fauteuil au cadre de bois, tendu de peluche, pour Mme Chauchat, vers l’endroit qu’il venait de désigner par son jeu de physionomie, et s’empara lui-même d’un fauteuil d’osier craquant et grésillant, à accoudoirs enroulés ; il y prit place, penché vers elle, les bras sur les accoudoirs, son crayon dans les mains, les pieds sous le siège. Il est vrai que, pour sa part, elle s’était enfoncée trop profondément dans le siège de peluche, ses genoux étaient levés mais elle les croisa néanmoins et balança en l’air son pied ; au-dessus du soulier de vernis noir sa cheville se dessinait sous la soie également noire du bas. Devant eux étaient assises d’autres personnes, elles se levaient pour danser et faisaient place à celles qui étaient fatiguées. C’était un va-et-vient.
– Tu as une robe neuve, dit-il pour avoir le droit de la regarder, et il l’entendit répondre :
– Une robe neuve ? Tu es au courant de mes toilettes ?
– N’ai-je pas raison ?
– Si. Je l’ai fait faire récemment chez Lukacek, à Davos-Dorf. Il travaille beaucoup pour les dames d’ici. Te plaît-elle ?
– Beaucoup, dit-il en l’embrassant encore une fois du regard, avant de baisser les yeux. « Veux-tu danser ? » ajouta-t-il.
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– Et toi, voudrais-tu ? riposta-t-elle, les sourcils levés, en souriant, et il répondit :
– Je voudrais bien, si tu en avais envie.
– Tu es moins brave que je n’aurais cru, dit-elle, et comme il partait d’un rire moqueur, elle ajouta : « Ton cousin est déjà parti ? »
– Oui, c’est mon cousin, confirma-t-il, bien que ce fût superflu. J’ai remarqué tout à l’heure qu’il était parti. Il sera allé se coucher.
– C’est un jeune homme très étroit, très honnête, très allemand.
– Étroit ? Honnête ? répéta-t-il. Je comprends le français mieux que je ne le parle. Tu veux dire qu’il est pédant. Nous tiens-tu pour des pédants, nous autres Allemands ?
– Nous causons de votre cousin. Mais c’est vrai, vous êtes un peu bourgeois. Vous aimez l’ordre mieux que la liberté, toute l’Europe le sait.
– Aimer… aimer… Qu’est-ce que c’est ! Ça manque de définition, ce mot-là. L’un la possède, l’autre l’aime, comme dit notre proverbe, affirma Hans Castorp.
« Ces derniers temps, poursuivit-il, j’ai souvent réfléchi à la Liberté. C’est-à-dire : j’ai entendu ce mot si souvent que j’y ai réfléchi. Je te le dirai en français ce que j’ai pensé. Ce que toute l’Europe nomme la liberté est peut-être une chose assez pédante et assez bourgeoise, en comparaison de notre besoin d’ordre – c’est çà !
– 512 –
– Tiens ! C’est amusant. C’est ton cousin à qui tu penses en disant des choses étranges comme ça ?
– Non, c’est vraiment une bonne âme, une nature simple et que rien ne menace, tu sais. Mais il n’est pas bourgeois, il est militaire.
– « Que rien ne menace ? » répéta-t-elle avec effort. Tu veux dire ; une nature tout à fait ferme, sûre d’elle-même ? Mais il est sérieusement malade, ton pauvre cousin.
– Qui a dit cela ?
– Nous sommes renseignés ici, les uns sur les autres.
– Le docteur Behrens t’a-t-il dit cela ?
– Peut-être, en me faisant voir ses tableaux.
– C’est-à-dire : en faisant ton portrait ?
– Pourquoi pas. Tu l’as trouvé réussi, mon portrait ?
– Mais oui, extrêmement. Behrens a très exactement rendu ta peau oh vraiment, très fidèlement. J’aimerais beaucoup être portraitiste, moi aussi pour avoir l’occasion d’étudier ta peau comme lui.
– Parlez allemand, s’il vous plaît !
– Oh, je parle allemand, même en français. C’est une sorte d’étude artistique et médicale – en un mot : il s’agit des lettres humaines, tu comprends. Que décides-tu ? Ne veux-tu pas danser ?
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– Mais non, c’est enfantin. En cachette des médecins. Aussitôt que Behrens reviendra, tout le monde va se précipiter sur les chaises. Ce sera fort ridicule.
– As-tu tant de respect pour lui ?
– Pour qui ? dit-elle, en prononçant le pronom interrogatif avec une brièveté étrangère.
– Pour Behrens.
– Mais va donc avec ton Behrens ! Tu vois bien qu’il n’y a pas de place, ici, pour danser. Et puis sur le tapis… Nous allons regarder danser les autres.
– Oui, c’est ce que nous allons faire, approuva-t-il, et il se mit à regarder, assis auprès d’elle, avec son visage blême, les yeux bleus au regard pensif de son grand-père, la sauterie des malades déguisés, au salon, devant eux, et de l’autre côté, dans la bibliothèque. La Sœur Muette sautillait avec Henri le Bleu, et Mme Salomon, travestie en danseur, en habit et gilet blanc, avec un plastron saillant, une moustache et un monocle peints, tournait sur de petits souliers vernis à talons hauts qui surprenaient sous le noir pantalon d’homme, avec le Pierrot dont les lèvres brillaient d’un rouge de sang dans son visage poudré à blanc, et dont les yeux ressemblaient à ceux d’un lapin albinos. Le Grec, en mantille, agitait ses jambes harmonieuses, gainées de tricot lilas, autour un Rasmussen décolleté et étincelant de jais noir ; le procureur en kimono, la consule générale Wurmbrand et le jeune Gaenser dansaient même à trois en se tenant enlacés ; et quant à Mme Stoehr elle dansait avec son balai, qu’elle serrait contre son cœur et dont elle caressait les soies comme si ç’avait été la chevelure hérissée d’un homme.
– 514 –
« C’est ce que nous allons faire », répéta Hans Castorp machinalement. Ils parlaient bas, et le piano couvrait leurs voix. « Nous allons rester assis ici et regarder comme en un rêve. C’est comme un rêve pour moi, sais-tu, que nous restions ainsi, comme un rêve singulièrement profond, car il faut dormir très profondément pour rêver comme cela… je veux dire : c’est un rêve bien connu, rêvé de tout temps, long, éternel, oui ; être assis près de toi comme à présent, voilà l’éternité. »
– Poète ! dit-elle. Bourgeois, humaniste et poète, – voilà l’Allemand au complet, comme il faut !
– Je crains que nous ne soyons pas du tout et nullement comme il faut, répondit-il. Sous aucun égard. Nous sommes peut-être des enfants gâtés de la vie, tout simplement.
– Joli mot. Dis-moi donc… Il n’aurait pas été fort difficile de rêver ce rêve-là plus tôt. C’est un peu tard que Monsieur se résout à adresser la parole à son humble servante.
– Pourquoi des paroles ? dit-il. Pourquoi parler ? Parler, discourir, c’est une chose bien républicaine, je le concède. Mais je doute que ce soit poétique au même degré. Un de nos pensionnaires, qui est un peu devenu mon ami, M. Settembrini…
– Il vient de te lancer quelques paroles.
– Eh bien, c’est un grand parleur sans doute, il aime même beaucoup à réciter de beaux vers, – mais est-ce un poète, cet homme-là ?
– Je regrette sincèrement de n’avoir jamais eu le plaisir de faire la connaissance de ce chevalier.
– Je le crois bien.
– 515 –
– Ah ! tu le crois ?
– Comment ? C’était une phrase tout à fait indifférente, ce que j’ai dit là. Moi, tu le remarques bien, je ne parle guère le français. Pourtant, avec toi, je préfère cette langue à la mienne, car pour moi, parler français, c’est parler sans parler, en quelque manière, sans responsabilité, ou comme nous parlons en rêve. Tu comprends ?
– À peu près.
– Ça suffit… Parler, poursuivit Hans Castorp, – pauvre affaire ! Dans l’éternité, on ne parle point. Dans l’éternité, tu sais, on fait comme en dessinant un petit cochon : on penche la tête en arrière et on ferme les yeux.
– Pas mal, ça ! Tu es chez toi dans l’éternité, sans aucun doute, tu la connais à fond. Il faut avouer que tu es un petit rêveur assez curieux.
– Et puis, dit Hans Castorp, si je t’avais parlé plus tôt, il m’aurait fallu te dire « vous ».
– Eh bien, est-ce que tu as l’intention de me tutoyer pour toujours ?
– Mais oui. Je t’ai tutoyée de tout temps et je te tutoierai éternellement.
– C’est un peu fort, par exemple. En tout cas tu n’auras pas trop longtemps l’occasion de me dire « tu ». Je vais partir.
Le mot mit quelque temps à pénétrer dans sa conscience. Puis Hans Castorp sursauta, regardant autour de lui d’un air égaré comme un homme soudain réveillé. Leur conversation
– 516 – s’était poursuivie assez lentement, car Hans Castorp parlait le français lourdement et comme avec une hésitation pensive. Le piano, qui s’était tu un instant, retentit de nouveau, cette fois sous les mains du Mannheimois qui avait relevé le jeune homme slave et avait pris un cahier de musique. Mlle Engelhart était assise à côté de lui et tournait les pages. Le bal s’était éclairci. Un assez grand nombre de pensionnaires semblait avoir pris la position horizontale. Plus personne n’était assis devant eux. Dans la salle de lecture on jouait aux cartes.
– Que vas-tu faire ? demanda Hans Castorp, hagard.
– Je vais partir, répéta-t-elle, souriant de sa stupeur, comme si elle en avait été surprise.
– Pas possible, dit-il. Ce n’est qu’une plaisanterie.
– Pas du tout. C’est tout à fait sérieux. Je pars.
– Quand ?
– Mais demain. Après dîner.
Un vaste cataclysme se produisit en lui. Il dit :
– Où vas-tu ?
– Très loin d’ici.
– Au Daghestan ?
– Tu n’es pas mal instruit. Peut-être, pour le moment…
– Es-tu donc guérie ?
– 517 –
– Quant à ça… non. Mais Behrens pense que, pour le moment, je ne peux plus faire de grands progrès ici. C’est pourquoi je vais risquer un petit changement d’air.
– Tu reviendras donc ?
– Peut-être. Mais quand, je n’en sais rien. Quant à moi, tu sais, j’aime la liberté avant tout et notamment celle de choisir mon domicile. Tu ne comprends guère ce que c’est : être obsédé d’indépendance. C’est de ma race, peut-être.
– Et ton mari au Daghestan te l’accorde, – ta liberté ?
– C’est la maladie qui me la rend. Me voilà à cet endroit pour la troisième fois. J’ai passé un an ici, cette fois. Possible que je revienne. Mais alors tu seras bien loin depuis longtemps.
– Crois-tu, Clawdia ?
– Mon prénom aussi ! Vraiment, tu les prends bien au sérieux, les coutumes du Carnaval !
– Sais-tu donc dans quelle mesure je suis malade ?
– Oui, non. Comme on sait ces choses, ici. Tu as une petite tache humide là-dedans et un peu de fièvre, n’est-ce pas ?
– Trente-sept, huit ou neuf l’après-midi, dit Hans Castorp. Et toi ?
– Oh, mon cas, tu sais, c’est un peu plus compliqué… pas tout à fait simple.
– Il y a quelque chose dans cette branche de lettres humaines dite la médecine, dit Hans Castorp, qu’on appelle : bouchement tuberculeux des vases de lymphe.
– 518 –
– Ah ! tu as mouchardé, mon cher, on le voit bien.
– Et toi… Excuse-moi. Permets-moi de te demander quelque chose maintenant, avec insistance, et en allemand. Le jour où je me suis levé de table pour aller à la consultation, il y a six mois, tu t’es retournée, tu t’en souviens ?
– Quelle question ! Il y a six mois !
– Savais-tu où j’allais ?
– Certes, c’était tout à fait par hasard…
– Tu le savais par Behrens ?
– Toujours ce Behrens !
– Oh, il a représenté ta peau d’une façon tellement exacte… D’ailleurs, c’est un veuf aux joues ardentes et qui possède un service à café très remarquable. Je crois bien qu’il connaît ton corps, non seulement comme médecin, mais aussi comme adepte d’une autre discipline de lettres humaines.
– Tu as décidément raison de dire que tu parles en rêve, mon ami.
– Soit… Laisse-moi rêver de nouveau après m’avoir réveillé si cruellement par cette cloche d’alarme de ton départ. Sept mois sous tes yeux… Et à présent, où en réalité j’ai fait ta connaissance, tu me parles de départ !
– Je te répète que nous aurions pu causer plus tôt.
– Tu l’aurais désiré ?
– 519 –
– Moi ? Tu ne m’échapperas pas, mon petit. Il s’agit de tes intérêts, à toi. Est-ce que tu étais trop timide, pour t’approcher d’une femme à qui tu parles en rêve maintenant, ou est-ce qu’il y avait quelqu’un qui t’en a empêché ?
– Je te l’ai dit. Je ne voulais pas te dire « vous ».
– Farceur. Réponds donc, – ce monsieur beau parleur, cet Italien-là qui a quitté la soirée, – qu’est-ce qu’il t’a lancé, tantôt ?
– Je n’en ai entendu absolument rien. Je me soucie très peu de ce Monsieur, quand mes yeux te voient. Mais tu oublies… Il n’aurait pas été si facile du tout de faire ta connaissance dans le monde. Il y avait encore mon cousin avec qui j’étais lié et qui incline très peu à s’amuser ici : il ne pense à rien qu’à son retour dans les plaines, pour se faire soldat.
– Pauvre diable. Il est, en effet, plus malade qu’il ne sait. Ton ami italien, du reste, ne va pas trop bien non plus.
– Il le dit lui-même. Mais mon cousin… Est-ce vrai ? Tu m’effraies.
– Fort possible qu’il aille mourir, s’il essaye d’être soldat dans les plaines.
– Qu’il va mourir. La mort. Terrible mot, n’est-ce pas ? Mais c’est étrange, il ne m’impressionne pas tellement aujourd’hui, ce mot. C’était une façon de parler bien conventionnelle lorsque je disais : « Tu m’effraies ». L’idée de la mort ne m’effraie pas. Elle me laisse bien tranquille. Je n’ai pas pitié, – ni de mon bon Joachim, ni de moi-même, en entendant qu’il va peut-être mourir. Si c’est vrai, son état ressemble beaucoup au mien et je ne le trouve pas particulièrement imposant. Il est moribond, et moi je suis
– 520 – amoureux, eh bien ! – Tu as parlé à mon cousin à l’atelier de photographie intime, dans l’antichambre, tu te souviens ?
– Je me souviens un peu.
– Donc ce jour-là Behrens a fait ton portrait transparent ?
– Mais oui.
– Mon Dieu. Et l’as-tu sur toi ?
– Non, il est dans ma chambre.
– Ah, dans ta chambre ? Quant au mien, je l’ai toujours dans mon portefeuille. Veux-tu que je te le fasse voir ?
– Mille remerciements. Ma curiosité n’est pas invincible. Ce sera un aspect très innocent.
– Moi, j’ai vu ton portrait extérieur. J’aimerais beaucoup mieux ton portrait intérieur qui est enfermé dans ta chambre… Laisse-moi demander autre chose ! Parfois un monsieur russe qui loge en ville vient te voir. Qui est-ce ? Dans quel but vient-il, cet homme ?
– Tu es joliment fort en espionnage, je l’avoue. Eh bien, je réponds. Oui, c’est un compatriote souffrant, un ami. J’ai fait sa connaissance à une autre station balnéaire, il y a quelques années déjà. Nos relations ? les voilà : nous prenons notre thé ensemble, nous fumons deux ou trois papiros et nous bavardons, nous philosophons, nous parlons de l’homme, de Dieu de la vie, de la morale, de mille choses. Voilà mon compte rendu. Es-tu satisfait ?
– De la morale aussi ! Et qu’est-ce que vous avez trouvé en fait de morale, par exemple ?
– 521 –
– La morale ? Cela t’intéresse ? Eh bien, il nous semble qu’il faudrait chercher la morale non dans la vertu, c’est-à-dire dans la raison, la discipline, les bonnes mœurs, l’honnêteté, – mais plutôt dans le contraire, je veux dire : dans le péché, en s’adonnant au danger, à ce qui est nuisible, à ce qui nous consume. Il nous semble qu’il est plus moral de se perdre et même de se laisser dépérir que de se conserver. Les grands moralistes n’étaient point des vertueux, mais des aventuriers dans le mal, des vicieux, des grands pécheurs qui nous enseignent à nous incliner chrétiennement devant la misère. Tout ça doit te déplaire beaucoup, n’est-ce pas ?
Il garda le silence. Il était encore assis comme au commencement, les jambes croisées sous le siège qui craquait, penché en avant, vers la jeune femme assise, avec son tricorne en papier, tenant son porte-mine entre les doigts ; et avec les yeux bleus de Hans Lorenz Castorp, il regardait d’en-bas dans la pièce qui s’était vidée. Dispersés, les pensionnaires ! Le piano, dans l’angle du pan coupé, en face d’eux, ne faisait entendre que quelques sons légers et incohérents ; le malade de Mannheim jouait d’une main ; à son côté, l’institutrice était assise et feuilletait une partition qu’elle avait sur ses genoux. Lorsque la conversation entre Hans Castorp et Clawdia Chauchat expira, le pianiste cessa complètement de jouer et laissa tomber sur ses genoux la main avec laquelle il avait joué, tandis que Mlle Engelhart continuait à regarder ses notes. Les quatre personnes qui étaient seules restées de la fête de Carnaval, étaient assises, immobiles. Le silence dura plusieurs minutes. Lentement, sous son poids, les têtes du couple près du piano parurent se courber de plus en plus bas, celle du Mannheimois vers le clavier, celle de Mlle Engelhart vers sa partition. Enfin, tous les deux en même temps, comme s’ils s’étaient secrètement concertés, se levèrent doucement, et sans bruit, en évitant d’une manière contrainte de se retourner vers l’autre angle de la pièce qui était encore occupé, tête basse et les bras tombants et
– 522 – raides, le Mannheimois et l’institutrice s’éloignèrent ensemble, par la salle de correspondance et la salle de lecture.
– Tout le monde se retire, dit Mme Chauchat. C’étaient les derniers ; il se fait tard. Eh bien, la fête du Carnaval est finie.
Et elle leva les bras pour enlever des deux mains le tricorne en papier de sa chevelure rousse, dont la natte était roulée comme une couronne autour de la tête.
– « Vous connaissez les conséquences, monsieur ? »
Mais Hans Castorp objecta, les yeux clos, sans autrement changer de position. Il répondit :
– Jamais, Clawdia. Jamais je ne te dirai « vous », jamais de la vie ni de la mort, si l’on peut ainsi dire. On devrait pouvoir. Cette forme de s’adresser à une personne, qui est celle de l’Occident cultivé et de la civilisation humanitaire, me semble fort bourgeoise et pédante. Pourquoi, au fond, de la forme ? La forme, c’est la pédanterie elle-même ! Tout ce que vous avez fixé à l’égard de la morale, toi et ton compatriote souffrant, – tu veux sérieusement que ça me surprenne ? Pour quel sot me prends-tu ? Dis donc, qu’est-ce que tu penses de moi ?
– C’est un sujet qui ne donne pas beaucoup à penser. Tu es un petit bonhomme convenable, de bonne famille, d’une tenue appétissante, disciple docile de ses précepteurs et qui retournera bientôt dans les plaines, pour oublier complètement qu’il a jamais parlé en rêve ici et pour aider à rendre son pays grand et puissant par son travail honnête sur le chantier. Voilà ta photographie intime, faite sans appareil. Tu la trouves exacte, j’espère ?
– Il y manque quelques détails que Behrens y a trouvés.
– 523 –
– Ah, les médecins en trouvent toujours, ils s’y connaissent !
– Tu parles comme M. Settembrini. Et ma fièvre ? D’où vient-elle ?
– Allons donc, c’est un incident sans conséquence qui passera vite.
– Non, Clawdia, tu sais bien que ce que tu dis là n’est pas vrai, et tu le dis sans conviction, j’en suis sûr. La fièvre de mon corps et le battement de mon cœur harassé et le frissonnement de mes membres, c’est le contraire d’un incident, car ce n’est rien d’autre – et son visage pâle aux lèvres tressaillantes s’inclina vers le visage de la femme – rien d’autre que mon amour pour toi, oui, cet amour qui m’a saisi à l’instant où mes yeux t’ont vue, ou, plutôt, que j’ai reconnu, quand je t’ai reconnue toi, – et c’était lui, évidemment, qui m’a amené à cet endroit…
– Quelle folie !
– Oh, l’amour n’est rien, s’il n’est pas de la folie, une chose insensée défendue et une aventure dans le mal. Autrement c’est une banalité agréable, bonne pour en faire de petites chansons paisibles dans les plaines. Mais quant à ce que je t’ai reconnue et que j’ai reconnu mon amour pour toi, – oui, c’est vrai, je t’ai déjà connue, anciennement, toi et tes yeux merveilleusement obliques, et ta bouche et ta voix avec laquelle tu parles, – une fois déjà, lorsque j’étais collégien, je t’ai demandé ton crayon, pour faire enfin ta connaissance mondaine, parce que je t’aimais irraisonnablement, et c’est de là, sans doute, c’est de mon ancien amour pour toi que ces marques me restent que Behrens a trouvées dans mon corps, et qui indiquent que jadis aussi j’étais malade…
– 524 –
Ses dents claquèrent. Il avait tiré un pied de dessous son fauteuil craquant, tandis qu’il divaguait, et tout en avançant ce pied, de l’autre genou il touchait déjà le sol, de sorte qu’il s’agenouillait devant elle, la tête penchée et tremblant de tout son corps.
– Je t’aime, balbutia-t-il, je t’ai aimée de tout temps, car tu es le Toi de ma vie, mon rêve, mon sort, mon envie, mon éternel désir…
– Allons, allons ! dit-elle. Si tes précepteurs te voyaient ?
Mais il secoua la tête avec désespoir, la face tournée vers le tapis, et répondit :
– Je m’en ficherais, je me fiche de tous ces Carducci et de la République éloquente et du progrès humain dans le temps, car je t’aime !
Elle lui caressa doucement de sa main les cheveux coupés ras de la nuque.
– Petit bourgeois ! dit-elle. Joli bourgeois à la petite tache humide. Est-ce vrai que tu m’aimes tant ?
Et, exalté par ce contact, sur les deux genoux à présent, la tête rejetée en arrière et les yeux fermés, il continua de parler :
– Oh, l’amour, tu sais… Le corps, l’amour, la mort, ces trois ne font qu’un. Car le corps c’est la maladie et la volupté, et c’est lui qui fait la mort, oui, ils sont charnels tous deux, l’amour et la mort, et voilà leur terreur et leur grande magie ! Mais la mort, tu comprends, c’est d’une part une chose mal famée, impudente qui fait rougir de honte ; et d’autre part c’est une puissance très solennelle et très majestueuse, – beaucoup
– 525 – plus haute que la vie riante gagnant de la monnaie et farcissant sa panse, – beaucoup plus vénérable que le progrès qui bavarde par les temps, – parce qu’elle est l’histoire et la noblesse et la pitié et l’éternel et le sacré qui nous fait tirer le chapeau et marcher sur la pointe des pieds… Or, de même le corps, lui aussi, et l’amour du corps, sont une affaire indécente et fâcheuse, et le corps rougit et pâlit à sa surface par frayeur et honte de lui-même. Mais aussi il est une grande gloire adorable, image miraculeuse de la vie organique, sainte merveille de la forme et de la beauté, et l’amour pour lui, pour le corps humain, c’est de même un intérêt extrêmement humanitaire et une puissance plus éducative que toute la pédagogie du monde !… Oh, enchantante beauté organique qui ne se compose ni de peinture à l’huile ni de pierre, mais de matière vivante et corruptible, pleine du secret fébrile de la vie et de la pourriture ! Regarde la symétrie merveilleuse de l’édifice humain, les épaules et les hanches et les côtes arrangées par paires, et le nombril au milieu dans la mollesse du ventre, et le sexe obscur entre les cuisses ! Regarde les omoplates se remuer sous la peau soyeuse du dos, et l’échine qui descend vers la luxuriance double et fraîche des fesses, et les grandes branches des vases et des nerfs qui passent du tronc aux rameaux par les aisselles, et comme la structure des bras correspond à celle des jambes. Oh, les douces régions de la jointure intérieure du coude et du jarret, avec leur abondance de délicatesses organiques sous leurs coussins de chair ! Quelle fête immense de les caresser, ces endroits délicieux du corps humain ! Fête à mourir sans plainte après ! Oui, mon Dieu, laisse-moi sentir l’odeur de la peau de ta rotule, sous laquelle l’ingénieuse capsule articulaire secrète son huile glissante ! Laisse-moi toucher dévotement de ma bouche l’Arteria Femoralis qui bat au fond de la cuisse et qui se divise plus bas en deux artères du tibia ! Laisse-moi ressentir l’exhalation de tes pores et tâter ton duvet, image humaine d’eau et d’albumine, destinée pour l’anatomie du tombeau, et laisse-moi périr, mes lèvres aux tiennes !
– 526 –
Il n’ouvrit pas les yeux après avoir parlé ; il resta tel sans bouger, la tête dans la nuque, les mains, qui tenaient le petit portemine en argent, écartées, tremblant et vacillant sur ses genoux. Elle dit :
– Tu es en effet un galant qui sait solliciter d’une manière profonde, à l’allemande.
Et elle le coiffa du bonnet de papier.
– Adieu, mon prince Carnaval ! Vous aurez une mauvaise ligne de fièvre ce soir, je vous le prédis !
Ce disant elle glissa de sa chaise, glissa sur le tapis vers la porte, dans l’embrasure de laquelle elle hésita, à demi retournée, levant un de ses bras nus, la main sur la poignée de la serrure. Par-dessus l’épaule elle dit très bas :
– N’oubliez pas de me rendre mon crayon.
Et elle sortit.
– 527 –
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