LA Montagne Magique - Tome 1

Thomas Mann · Chapitre 29 sur 34

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LA Montagne Magique - Tome 1

Caprices du Mercure

Octobre débuta comme d’autres mois commencent d’habitude : débuts, en eux-mêmes, tout à fait discrets et silencieux. Sans signes ni marques de feu, ils s’insinuent en quelque sorte d’une manière qui échapperait facilement à l’attention si elle ne veillait rigoureusement à l’ordre. Le temps, en réalité, n’a pas de coupures, il n’y a ni tonnerre, ni orage, ni sons de trompes au début d’un mois nouveau ou d’une année nouvelle ; et même à l’aube d’un nouveau siècle, les hommes seuls tirent le canon et sonnent les cloches.

Dans le cas de Hans Castorp, la première journée d’octobre ne différa en rien du dernier jour de septembre ; le temps fut aussi froid et morose qu’il avait été jusque-là, et les jours suivants ne furent pas autrement faits. On avait besoin, pour la cure de repos, du manteau d’hiver et de deux couvertures en poil de chameau, non seulement le soir, mais même le jour ; les doigts qui tenaient le livre étaient humides et raides, encore que les joues brûlassent d’une chaleur sèche ; même Joachim fut

– 349 – tenté de prendre son sac de fourrure, mais il y renonça pour ne pas contracter trop tôt des habitudes de mollesse.

Cependant, quelques jours plus tard, – on était encore entre le commencement et le milieu du mois – tout changea, et un été tardif éclata avec une telle splendeur qu’on en fut tout surpris. Ce n’était pas à tort que Hans Castorp avait entendu vanter le mois d’octobre dans ces parages ; durant deux bonnes semaines et demie cette splendeur du ciel régna sur la montagne et dans la vallée, une journée surenchérissait sur l’autre par la pureté de son azur, et le soleil brûlait là-dessus avec une ardeur si directe que tout le monde était tenté de sortir ses vêtements d’été les plus légers, des robes de mousseline et des pantalons de coutil que l’on avait déjà relégués, et même le grand parasol en toile sans hampe, que l’on maintenait au moyen d’un dispositif ingénieux, – un piquet à plusieurs trous fixé à l’accoudoir de la chaise longue, – n’offrait vers le milieu de la journée qu’un abri insuffisant contre l’ardeur de l’astre.

– C’est de la chance que je profite encore de ça, dit Hans Castorp à son cousin. Nous avons été quelquefois bien mal servis ; on dirait vraiment que l’hiver est déjà derrière nous et que le beau temps va venir.

Il avait raison. Peu de signes indiquaient la véritable saison, et ces signes mêmes étaient à peine visibles. Si l’on mettait à part quelques érables plantés qui végétaient tout juste, en bas, à Davos-Platz, et qui depuis longtemps, découragés, avaient laissé tomber leurs feuilles, il n’y avait pas ici d’arbres à feuilles, dont l’état eût donné au paysage l’empreinte de la saison, et seul l’hybride aune des Alpes, qui porte des aiguilles molles et les renouvelle comme des feuilles, montrait une calvitie automnale. Les autres arbres qui ornaient la contrée, qu’ils fussent hauts ou rabougris, étaient des conifères toujours verdoyants, assurés contre l’hiver qui, faute de limites distinctes, peut étendre ses tempêtes de neige sur l’année

– 350 – entière ; et seule une tonalité de rouille, plusieurs fois dégradée de la forêt, trahissait, malgré l’ardeur estivale du ciel, l’année finissante. Il est vrai qu’à y regarder de plus près, il y avait encore les fleurs des prés qui, elles aussi, apportaient, à voix basse, leur témoignage sur cette question. Il n’y avait plus de ces orchis qui, lors de l’arrivée du visiteur, avaient encore orné les pentes, et l’œillet sauvage n’était plus là, lui non plus. Seule, la gentiane, le colchique à tige courbe étaient visibles et témoignaient d’une certaine fraîcheur inférieure de l’atmosphère superficiellement réchauffée, d’une fraîcheur qui pouvait tout à coup pénétrer jusqu’à la moelle des os l’homme étendu, extérieurement presque rôti par la chaleur, comme un frisson de froid secoue le malade que brûle la fièvre.

Ainsi donc, Hans Castorp ne veillait-il pas intérieurement à cet ordre par quoi l’homme qui administre le temps contrôle son écoulement, divise, compte et dénomme ses unités. Il n’avait pas pris garde à l’aube discrète du dixième mois, seul ce qui touchait les sens l’atteignait, l’ardeur du soleil avec cette secrète fraîcheur glacée en dessous et au dedans, – impression qui, à ce degré de force, était neuve pour lui et l’induisit à une comparaison culinaire : elle le faisait penser, comme il le dit à Joachim, à une omelette surprise, avec de la glace sous la chaude écume des œufs. Il disait souvent des choses semblables, les disait vite, couramment et d’une voix troublée comme fait un homme qui frissonne la peau brûlante. Il est vrai que dans les intervalles, il était aussi silencieux pour ne pas dire renfermé en lui-même ; car son attention était bien dirigée vers le dehors, mais vers un seul point ; le surplus hommes et choses, se dissolvait dans un brouillard, un brouillard produit dans le cerveau de Hans Castorp et que le conseiller Behrens et le docteur Krokovski auraient sans nul doute qualifié de « produit des toxines solubles » ; le jeune homme obnubilé se le disait à lui-même, mais sans que cette conscience qu’il avait de son état lui eût prêté le moins du monde le pouvoir, ou ne fût-ce que le désir de s’affranchir de son ivresse.

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Car c’est une ivresse qui se suffit à elle-même et à laquelle rien ne paraît moins souhaitable et plus odieux que le dégrisement. Elle se défend même contre des impressions faites pour la dissiper, elle ne les admet pas pour se garder intacte. Hans Castorp savait et avait exprimé autrefois, que Mme Chauchat n’était pas à son avantage vue de profil ; sa face paraissait alors un peu dure et plus très jeune. La conséquence ? Il évita de la regarder de profil : il ferma littéralement les yeux lorsque, de près ou de loin, elle s’offrait à lui sous cet aspect, cela lui faisait mal. Pourquoi ? Sa raison aurait dû saisir joyeusement cette occasion de prévaloir. Mais que demandons-nous là ?… Il pâlit de ravissement lorsque Clawdia, en ces journées brillantes, parut de nouveau dans sa robe d’intérieur blanche en dentelles qu’elle portait par temps chaud et qui la rendait si extraordinairement gracieuse, – lorsqu’elle survint en retard, et que, faisant claquer la porte et souriante, les bras légèrement levés à des hauteurs inégales, elle fit front à la salle à manger pour se présenter. Mais il était enchanté non pas tellement parce qu’elle paraissait à son avantage que parce que c’était ainsi, parce que cela renforçait le suave brouillard dans sa tête, cette ivresse qui l’enchantait et qui cherchait à être justifiée et nourrie.

Un expert ayant la tournure d’esprit de Lodovico Settembrini aurait, en présence d’un tel manque de bonne volonté, volontiers parlé de dérèglement, « d’une forme de dérèglement ». Hans Castorp se rappelait parfois les choses littéraires que l’Italien avait dites sur « la maladie et le désespoir », et qu’il avait trouvées incompréhensibles ou feint de juger telles. Il regarda Clawdia Chauchat, son dos affaissé, sa tête penchée en avant ; il la voyait sans cesse descendre à table avec un grand retard, sans raison ni excuse, simplement par manque d’ordre et d’énergie morale ; il la voyait, par suite de ce même défaut fondamental, laisser se refermer d’elle-même la porte par laquelle elle entrait ou sortait, rouler des boulettes de

– 352 – pain ou, à l’occasion, ronger les côtés des pointes de ses doigts, et un pressentiment inexprimé montait en lui de ce que, si elle était malade – et elle l’était sans doute, malade, presque sans espoir, puisque depuis longtemps déjà et souvent elle avait dû vivre ici, – sa maladie était, sinon complètement, du moins pour une bonne part, de nature morale, et précisément, comme Settembrini l’avait dit, non pas la cause ou la conséquence je sa nonchalance, mais qu’elle ne formait qu’une seule et même substance avec celle-ci. Il se rappelait aussi le geste dédaigneux que l’humaniste avait eu en parlant des « Parthes et Scythes » avec lesquels il lui fallait faire sa cure de repos. Geste de mépris et d’hostilité, naturel et spontané (sans qu’il fût besoin de les justifier), que Hans Castorp connaissait bien d’autrefois, du temps où lui-même, un Castorp qui, à table, se tenait très droit, qui haïssait du fond du cœur le fracas des portes et qui n’était même pas tenté de ronger ses doigts (cela, déjà pour l’excellente raison qu’il y avait pour lui le Maria Mancini), avait été profondément choqué par la mauvaise éducation de Mme Chauchat et n’avait pu se défendre d’un sentiment de supériorité lorsqu’il avait entendu l’étrangère aux yeux bridés essayer de s’exprimer dans sa propre langue maternelle.

Mais de ce genre d’impressions, Hans Castorp s’était, par suite de son état d’esprit intime, complètement affranchi, et c’était bien plutôt contre l’Italien qu’il s’irritait, parce que celui-ci, dans sa suffisance, avait parlé de « Parthes et de Scythes », sans qu’il eut même visé des gens de la table des Russes ordinaires, de cette table autour de laquelle étaient assis les étudiants aux cheveux par trop drus et au linge invisible, discutant sans arrêt dans leur langue barbare, la seule qu’ils parussent connaître, et dont le laisser-aller faisait penser à un thorax sans côtes comme celui que le conseiller Behrens avait récemment décrit. Il était exact que les mœurs de ces gens-là pouvaient éveiller chez un humaniste des sentiments d’aversion assez vifs. Ils mangeaient avec leur couteau et tachaient leurs vêtements d’une façon indescriptible. Settembrini assurait

– 353 – qu’un des membres de cette compagnie, un médecin assez avancé dans ses études, s’était montré absolument ignorant du latin ; que, par exemple, il n’avait pas su ce qu’était un vacuum, et, d’après les propres expériences quotidiennes de Hans Castorp, Mme Stoehr ne mentait probablement pas lorsqu’elle racontait à table que les époux du N° 32 recevaient le baigneur le matin, lorsqu’il venait pour la friction, couchés dans le même lit.

Si tout cela était vrai, le départ très visible entre les bons et les mauvais n’avait pas été institué inutilement, et Hans Castorp s’assurait à lui-même qu’il n’avait qu’un haussement d’épaules pour un quelconque propagandiste de la République et du beau style, qui, plein de suffisance et la tête froide – la tête froide surtout, bien que lui aussi fût fiévreux et excité – confondait les deux tablées sous le nom commun de Parthes et Scythes. Le jeune Hans Castorp comprenait amplement dans quel sens cela était dit ; n’avait-il pas lui-même commencé de discerner les rapports qui existaient entre la maladie de Mme Chauchat et sa nonchalance ? Mais son état était tel qu’il l’avait un jour décrit à Joachim : on commence par être irrité et choqué, mais tout à coup « quelque chose de tout autre survient » qui « n’a absolument rien à voir avec le jugement », et c’en est fait de toute austérité ! C’est à peine si l’on reste encore accessible à des influences pédagogiques du genre républicain et oratoire. Qu’est-ce que cela, nous demandons-nous dans le même esprit que Lodovico Settembrini, qu’est-ce que cet événement énigmatique qui paralyse et suspend le jugement chez l’homme, qui le prive du droit de porter ce jugement, ou plutôt qui le détermine à renoncer à ce droit avec une ivresse insensée ? Nous ne demandons pas son nom, car ce nom tout le monde le connaît. Nous nous interrogeons sur sa nature morale et, – nous l’avouons franchement, – nous n’attendons pas une réponse très enthousiaste à cette question. Dans le cas de Hans Castorp, cette nature se manifesta à un degré tel que non seulement il cessa de juger, mais encore qu’il commença lui-même, de son

– 354 – côté, à s’essayer au genre de vie qui l’avait ensorcelé. Il tentait de se rendre compte des sentiments que l’on pouvait éprouver à se tenir à table affaissé et le dos tombant, et il trouva que c’était un grand répit pour les muscles du bassin. Puis il essaya de ne pas fermer avec soin une porte par laquelle il entrait mais de la laisser se refermer elle-même ; et cela aussi lui apparut aussi commode qu’admissible ; c’était aussi expressif que ce haussement d’épaules avec lequel Joachim l’avait naguère accueilli à la gare, et qu’il avait si souvent retrouvé chez les gens d’en haut.

À parler simplement, notre voyageur était donc amoureux fou de Clawdia Chauchat ; nous usons encore de ce mot, car nous croyons avoir suffisamment dissipé le malentendu auquel il pourrait donner lieu. Ce n’était donc pas une mélancolie tendrement sentimentale dans l’esprit de certain petit lied qui formait l’essence de son amour. C’était bien plutôt une variante assez osée et indéfinissable de cette démence, mélange de froid et de chaleur, comme l’état d’un fiévreux ou comme une journée d’octobre dans les zones élevées ; et ce qui manquait c’était justement un élément de cordialité qui eût relié ces extrêmes. Cet amour se rapportait d’une part, avec une spontanéité qui faisait pâlir le jeune homme et altérait ses traits, au genou de Mme Chauchat et à la ligne de sa jambe, à son dos, à sa vertèbre cervicale et à ses avant-bras qui comprimaient sa petite poitrine, en un mot à son corps, forme charnelle nonchalante et plastique, infiniment accentué par la maladie, à son corps devenu doublement corps. Et c’était d’autre part quelque chose de très fugitif et indéfini, une pensée, non, un songe, le rêve effrayant et infiniment séduisant d’un jeune homme dont les questions précises, encore que posées inconsciemment, n’avaient reçu de lui-même d’autre réponse qu’un silence creux. Comme tout le monde, nous revendiquons le droit, dans le récit qui se poursuit ici, de nous livrer à nos réflexions personnelles, et nous hasardons la supposition que Hans Castorp n’eût même pas dépassé, jusqu’au point où nous en sommes arrivés, le délai

– 355 – qui lui avait été primitivement assigné pour son séjour, si son âme simple avait trouvé dans les profondeurs du temps quelque réponse satisfaisante quant au sens et au but de ce service commandé : vivre.

Au surplus, sa passion amoureuse lui infligeait toutes les douleurs et lui procurait toutes les joies que cet état comporte partout et en toutes circonstances. La douleur est pénétrante ; elle comporte un élément dégradant comme toute souffrance, et répond à un tel ébranlement du système nerveux qu’elle coupe la respiration et peut arracher à un homme adulte des larmes amères. Pour rendre également justice aux joies, ajoutons que celles-ci étaient nombreuses, et que, bien qu’elles eussent des motifs insignifiants, elles n’étaient pas moins vives que les souffrances. Presque chaque instant de la journée du Berghof était capable de les faire naître. Par exemple : sur le point d’entrer dans la salle à manger, Hans Castorp aperçoit derrière soi l’objet de ses rêves. Le résultat est connu d’avance et de la plus grande simplicité, mais il l’exalte intérieurement au point de faire couler ses larmes. Leurs yeux se rencontrent de près, les siens et ces yeux gris-vert dont la forme légèrement asiatique l’enchante jusqu’à la moelle. Il a perdu conscience, et c’est inconsciemment qu’il fait un pas en arrière et de côté, pour lui laisser le passage par la porte. Avec un demi-sourire et un « merci » prononcé à mi-voix, elle fait usage de cette offre de simple courtoisie, et, devant lui, franchit le seuil. Dans le souffle de sa personne qui le frôle, il est là, fou du bonheur que lui cause cette rencontre, et de ce qu’un mot de sa bouche, ledit « merci », lui ait été directement et personnellement destiné. Il la suit, en chancelant il se dirige à droite vers sa table, et, tandis qu’il tombe sur sa chaise, il peut observer que Clawdia, de l’autre côté, prenant place elle aussi, se retourne vers lui, et que son visage trahit quelque réflexion, lui semble-t-il, sur cette rencontre à la porte. Ô incroyable aventure ! Ô jubilation, triomphe et exultation infinie ! Non, Hans Castorp n’aurait pas éprouvé cette ivresse d’une satisfaction fantastique auprès de

– 356 – quelque petite oie blanche et saine à laquelle il eût, là-bas, au pays plat, en toute bienséance et tout repos, et avec toutes les chances de réussite, donné son cœur au sens du petit « lied ». Avec une gaîté fébrile, il salue l’institutrice qui a tout vu et qui a rougi sous son duvet, après quoi il donne assaut à Miss Robinson dans une conversation en anglais à tel point privée de sens que la demoiselle, peu habituée aux extases, recule vivement et le mesure de regards pleins d’appréhension.

Une autre fois, pendant le dîner, les rayons du clair soleil couchant tombent sur la table des « Russes bien ». On a tiré les doubles rideaux devant les portes et les fenêtres de la véranda mais quelque part une fente baille, à travers laquelle la lueur rouge, froide mais éblouissante, trouve son chemin pour frapper exactement la tête de Mme Chauchat, de sorte que, dans la conversation avec son creux compatriote à sa droite, elle doit s’en abriter de la main. C’est une gêne, mais pas très grave ; personne n’en a souci, l’intéressée elle-même prend à peine conscience de ce désagrément. Mais Hans Castorp parcourt la salle du regard, lui aussi laisse faire pendant un moment. Il étudie la situation, suit la direction du rayon, établit le point où il fait irruption. C’est la fenêtre en ogive, là derrière, à droite, dans l’angle, entre une porte de la véranda et la table des « Russes ordinaires », assez loin de la place de Mme Chauchat et presque aussi loin de celle de Hans Castorp. Et il prend une décision. Sans mot dire, il se lève, sa serviette à la main, passe en biais entre les tables, à travers la salle, tire soigneusement l’un sur l’autre les rideaux crème, s’assure par un coup d’œil par-dessus l’épaule que la lumière du couchant est bien écartée et que Mme Chauchat est délivrée, puis, en faisant un effort pour paraître indifférent, retourne à sa place. Un jeune homme attentionné qui fait le nécessaire parce que, autrement, personne ne penserait à le faire ! Rares étaient ceux qui avaient pris garde à son intervention, mais Mme Chauchat s’était aussitôt sentie soulagée et s’était retournée ; elle conserva cette position jusqu’à ce que Hans Castorp eût de nouveau rejoint sa

– 357 – place, et eût, en se rasseyant, regardé de son côté ; sur quoi elle le remercia par un sourire plein d’une surprise amicale, c’est-à-dire qu’elle porta sa tête en avant, plutôt qu’elle ne la pencha. Il accusa réception par une légère inclinaison du corps. Son cœur était immobile, il semblait avoir cessé de battre. Plus tard seulement, lorsque tout fut passé, il commença de marteler, et ce n’est qu’alors que Hans Castorp s’aperçut que Joachim tenait les yeux discrètement baissés sur son assiette, en même temps que sur le tard il se rendit compte que Mme Stoehr avait donné une bourrade dans le côté du docteur Blumenkohl et que son rire contenu quêtait chez les autres des regards complices…

Nous rapportons des faits quotidiens ; mais le quotidien devient étrange lorsqu’il se développe sur un terrain étrange. Il y avait entre eux des tensions et des détentes bienfaisantes, ou, sinon entre eux (car nous ne voulons pas décider dans quelle mesure Mme Chauchat elle-même y participait), du moins pour l’imagination et la sensibilité de Hans Castorp. Après le déjeuner, par ces belles journées, un grand nombre de pensionnaires avaient coutume de se rendre sur la terrasse située devant la salle à manger, pour demeurer un instant par groupes au soleil. C’était une vie et un tableau analogues à ceux qui se développaient le dimanche de la fanfare bimensuelle. Les jeunes gens, absolument désœuvrés, rassasiés de plats de viande et de douceurs, et tous légèrement fiévreux, bavardaient, se taquinaient et se lançaient des œillades. Mme Salomon, d’Amsterdam, devait être assise contre la balustrade, – serrée de près par les genoux de Gaenser le lippu, d’un côté, de l’autre le géant suédois qui, bien que complètement rétabli, prolongeait encore son séjour pour une petite cure supplémentaire. Mme Iltis semblait être veuve, car elle jouissait depuis peu de la présence d’un « fiancé », d’allure mélancolique et subalterne, présence qui ne l’empêchait pas d’accueillir en même temps les hommages du capitaine Miklosich, un homme au nez courbé, à la moustache cirée, à la poitrine proéminente et aux yeux menaçants. Il y avait là des habituées du solarium, de

– 358 – nationalités différentes, et, parmi elles, des figures nouvelles, apparues depuis le premier octobre seulement, et que Hans Castorp eût à peine su nommer, mêlées à des cavaliers du type de M. Albin ; des jeunes gens de dix-sept ans portant monocle ; un jeune Hollandais à lunettes avec un visage rose et une passion de monomane pour l’échange des timbres-poste ; plusieurs Grecs, pommadés, avec des yeux en forme d’amande, qui inclinaient à empiéter, à table, sur les droits d’autrui ; deux petits gommeux inséparables que l’on avait surnommés « Max et Mortiz », comme dans les albums de Busch, et qui passaient pour des récidivistes de l’évasion… Le Mexicain bossu, à qui son ignorance des langues ici représentées prêtait l’expression d’un sourd, prenait sans cesse des vues photographiques, en traînant avec une agilité burlesque son trépied d’un point de la terrasse à l’autre. Le conseiller aussi survenait volontiers, pour exécuter le tour de force des lacets de soulier. Mais quelque part, solitaire, se cachait dans la foule le dévot Mannheimois, et ses yeux profondément tristes suivaient, à la vive répugnance de Hans Castorp, certains chemins déterminés et secrets.

Or donc, pour en revenir cependant une fois de plus à ces « tensions et ces détentes », il arrivait que, en cette circonstance, Hans Castorp, assis sur une chaise de jardin laquée, s’entretînt avec Joachim que, malgré sa résistance, il avait forcé à sortir et à s’installer contre le mur de la maison, tandis que, devant lui Mme Chauchat se trouvait avec ses compagnons de table, fumant une cigarette, debout près de la balustrade. Il parlait pour elle afin qu’elle l’entendît. Elle lui tournait le dos… On voit que nous faisons allusion à un cas déterminé. La conversation de Joachim n’avait pas suffi à alimenter la loquacité affectée de Hans Castorp, il avait exprès fait une connaissance nouvelle. La connaissance de qui ? De Hermine Kleefeld. Comme par hasard il avait adressé la parole à la jeune femme, s’était présenté lui-même et Joachim avait approché, pour elle aussi, une chaise laquée afin de mieux pouvoir jouer son rôle dans une scène à trois ! Savait-elle,

– 359 – demanda-t-il, de quelle diabolique façon elle l’avait effrayé, naguère, lors de la promenade du matin ? Oui, ç’avait été à lui qu’elle avait souhaité la bienvenue par ce sifflement si encourageant ! Et elle avait réussi dans son dessein, cela, il le lui avouait sans ambages, il avait été comme frappé à la tête d’un coup de massue, elle n’avait qu’à interroger son cousin là-dessus. Ha, ha, ha, siffler avec son pneumothorax, et effrayer ainsi d’inoffensifs promeneurs ! C’était un jeu impie, un abus sacrilège, et il le qualifiait de tel, il prenait cette liberté dans un juste courroux… Et tandis que Joachim, conscient de n’être qu’un instrument, était assis, les yeux baissés, et que la Kleefeld tirait peu à peu des regards aveugles et détournés de Hans Castorp cette conviction, blessante pour sa personne, qu’elle ne servait que de moyen pour atteindre un but, Hans Castorp minaudait, prenait des airs affectés, s’exprimait avec recherche, et parlait d’une voix agréablement timbrée, jusqu’à ce qu’il obtint enfin que Mme Chauchat se retournât vers celui qui se faisait ainsi remarquer en parlant, et le regardât en face – mais un instant seulement. Car il arriva que ses « yeux de Prisbislav » glissèrent rapidement le long de Hans Castorp, assis, les jambes croisées, et cela avec une expression d’indifférence si voulue que l’on eût dit du mépris, exactement du mépris. Un instant ils restèrent accrochés à ses souliers jaunes, puis, flegmatiques, et cachant peut-être un sourire intérieur se retirèrent de nouveau.

Un grand, très grand malheur ! Hans Castorp continua encore quelque temps à parler fiévreusement ; puis, lorsque, dans son for intérieur, il eut clairement discerné ce coup d’œil sur ses chaussures, il se tut, presque au milieu d’une phrase, et tomba en langueur. La Kleefeld, ennuyée et offensée, s’en fut. Non sans un peu d’humeur dans la voix, Joachim dit : « À présent nous pouvons aller faire notre cure. » Et ce fut un homme brisé qui lui répondit, les lèvres pâles, qu’en effet on le pouvait à présent.

 

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Pendant deux jours, Hans Castorp souffrit cruellement de cet incident ; car il n’arriva rien dans l’intervalle qui eût pu verser un baume sur sa blessure brûlante. Pourquoi ce regard ? pourquoi ce dédain pour lui, au nom de Dieu et de la Trinité ? Le tenait-elle pour un serin bien portant d’en-bas, en quête de plaisirs anodins ? Pour un ingénu du pays plat, en quelque sorte, pour un type quelconque qui se promenait et riait et se garnissait la panse et gagnait de l’argent, un élève modèle de la vie qui ne cherchait pas autre chose que les avantages ennuyeux de l’honneur ? Était-il un futile visiteur de passage, qui ne pouvait participer de sa sphère, ou avait-il prononcé des vœux, en vertu d’un endroit humide ? N’avait-il pas pris place dans le rang, comme « un d’entre nous autres, en haut », avec deux bons mois derrière lui ; et le mercure, hier soir encore, n’était-il pas monté jusqu’à 37,8 ?… Mais c’était cela justement qui mettait le comble à sa peine : le mercure ne montait plus ! Le terrible abattement de ces jours détermina un refroidissement, un retour au sang-froid, une détente de la nature de Hans Castorp, qui, pour son humiliation, se traduisait par des températures très basses, à peine un peu plus que normales, et c’était cruel pour lui de constater que son chagrin et sa peine ne réussissaient qu’à l’éloigner davantage encore de la manière d’être et de sentir de Clawdia.

Le troisième jour apporta la douce délivrance, l’apporta dès le matin, de bonne heure. C’était une magnifique journée d’automne, ensoleillée et fraîche, avec des prés couverts d’un réseau gris d’argent. Le soleil et la lune qui diminuait étaient tous deux également haut au ciel pur. Les cousins s’étaient levés plus tôt que d’habitude, pour prolonger, en l’honneur de cette belle journée, leur promenade matinale un peu au delà de la limite réglementaire, et pousser un peu plus avant sur le sentier en forêt, près duquel se trouvait le banc au petit cours d’eau. Joachim, dont la courbe, elle aussi, avait précisément marqué un heureux fléchissement, avait proposé cette réconfortante enfreinte à la règle, et Hans Castorp n’avait pas dit non. « Nous

– 361 – sommes des gens guéris, avait-il dit, désenfiévrés et désintoxiqués, autant dire mûrs pour le pays plat. Pourquoi ne nous ébattrions-nous pas comme des poulains ? » Ils s’en furent donc, tête nue, – car depuis que Hans Castorp était « entré en religion », il s’était bon gré mal gré adapté à l’usage régnant de sortir sans chapeau, quelle que fût au début la fermeté avec laquelle il opposait, à cette coutume, ses habitudes d’homme bien élevé, – et ils s’aidaient de leurs cannes. Mais ils n’avaient pas encore franchi en amont le chemin rougeâtre, ils étaient à peine arrivés à peu près au point où la troupe des « pneumatiques » avait autrefois rencontré le novice, lorsqu’ils remarquèrent devant eux, à quelque distance, montant lentement Mme Chauchat, Mme Chauchat en sweater blanc, en robe de flanelle blanche et même en souliers blancs, sa chevelure roussâtre éclairée par le soleil du matin. Plus exactement : Hans Castorp l’avait reconnue ; l’attention de Joachim ne fut attirée sur ce fait que par une impression désagréable d’être tiraillé, – sentiment provoqué par la démarche plus rapide et ailée que son compagnon avait subitement adoptée, après avoir tout d’abord brusquement ralenti et failli faire halte. Joachim trouva insupportable et irritant d’être ainsi harcelé ; son souffle se précipita et il toussota. Mais Hans Castorp qui savait où il allait et dont les organes semblaient travailler à merveille, s’en souciait peu ; et comme Joachim avait compris la situation, il fronça les sourcils en silence et emboîta le pas à son cousin, car il n’était pas possible de le laisser marcher seul en avant.

La belle matinée animait le jeune Hans Castorp. De plus, dans leur dépression, ses forces d’âme s’étaient secrètement reposées, et la certitude brillait clairement devant son esprit, que l’instant était venu où devait être brisé l’anathème qui pesait sur lui. Il allongea donc le pas, traînant avec lui Joachim, haletant, et qui opposait encore d’autres résistances ; et, avant le tournant du chemin, là où il devenait plat et s’infléchissait à droite, le long de la colline boisée, ils avaient presque rattrapé

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Mme Chauchat. Alors Hans Castorp ralentit de nouveau son allure, pour ne pas exécuter son dessein dans un état de fatigue qui trahirait son effort. Et, au delà du tournant, entre la pente et la muraille de la montagne, entre les pins couleur de rouille parmi les branches desquels tombaient des points de soleil, il arriva, chose merveilleuse, que Hans Castorp, marchant à gauche de Joachim, rejoignit la suave malade, que, d’un pas viril, il la dépassa, et qu’à l’instant où il se trouvait à sa droite, par une inclinaison, sans coup de chapeau et par un « bonjour, madame », prononcé à mi-voix, il la salua respectueusement (pourquoi en somme : respectueusement ?), et obtint d’elle une réponse. Par un mouvement de tête aimable, et sans marquer de surprise, elle remercia, dit, à son tour, bonjour dans la langue de Hans Castorp, cependant que ses yeux souriaient, – et tout cela fut tout autre chose, une chose plus profonde et bienfaisante, que le regard qu’elle avait jeté sur ses chaussures ; c’était un hasard heureux et une tournure favorable des choses vers un mieux inespéré, et qui dépassait presque son pouvoir de compréhension ; c’était la délivrance.

D’un pied ailé, ébloui par une joie insensée, en possession du salut, de la parole, du sourire, Hans Castorp poursuivait sa route à côté de Joachim qu’il mettait à l’épreuve, et qui, en silence, détourné de son cousin, regardait en bas de la pente. Castorp lui avait joué un tour, un tour assez extravagant, et qui était presque une trahison et une malice aux yeux de Joachim. Hans Castorp le savait très bien. Ce n’était pas tout à fait comme s’il avait emprunté un crayon à quelqu’un d’absolument inconnu ; bien au contraire, c’eût été presque le fait d’un malotru de passer à côté d’une femme, avec laquelle on vivait depuis des mois sous le même toit, avec raideur et sans lui témoigner sa politesse. Et Clawdia n’avait-elle pas engagé une conversation avec eux, l’autre jour, dans la salle d’attente ? Joachim n’avait donc qu’à se taire. Mais Hans Castorp comprenait bien pour quelle autre raison le prude Joachim se taisait et marchait, la tête détournée, tandis que lui-même était

– 363 – si enthousiasmé avec tant d’exubérante frivolité, par la réussite de son coup. Non, certes, ne pouvait être plus heureux un quidam dans le pays plat, qui aurait en tout bien et tout honneur, avec de belles espérances, et le plus joyeusement du monde, « donné son cœur » à une petite oie bien portante, et qui aurait remporté un grand succès, non, un tel homme ne pouvait être aussi heureux que lui-même l’était de cette petite aubaine qu’en une heure propice il avait dérobée et mise en lieu sûr… C’est pourquoi, après un silence, il frappa avec force sur l’épaule de son cousin et dit :