LA Montagne Magique - Tome 1
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HUMANIORA4
Hans Castorp et Joachim Ziemssen, en pantalons blancs et en vareuses bleues, étaient, après le dîner, assis au jardin. C’était encore une de ces journées d’octobre tant vantées, une journée à la fois chaude et légère, joyeuse et amère, avec un bleu d’une profondeur méridionale au-dessus de la vallée dont les pacages, sillonnés de chemins et habités, verdoyaient encore gaiement dans le fond, et dont les pentes couvertes de forêts rugueuses renvoyaient le son des clarines, ce pacifique tintement de fer-blanc, ingénument musical, qui flottait, clair et paisible, à travers les airs calmes, rares et vides, approfondissant l’atmosphère de fête qui domine ces hautes contrées.
Les cousins étaient assis sur un banc, au bout du jardin, devant un rond-point de petits sapins. L’endroit était situé au bord nord-ouest de la plate-forme enclose, qui, surélevée de cinquante mètres au-dessus de la vallée, formait le piédestal de la propriété du Berghof. Ils se taisaient. Hans Castorp fumait. Il en voulait secrètement à Joachim parce que celui-ci, après le dîner, n’avait pas voulu prendre part à la réunion dans la véranda, et, contre son gré, l’avait obligé à venir dans le calme du jardin, en attendant qu’ils reprissent leur cure de repos. C’était tyrannique de la part de Joachim. En somme, ils n’étaient pas des frères siamois. Ils pouvaient se séparer si leurs penchants n’étaient pas les mêmes ! Hans Castorp, après tout, n’était pas ici pour tenir compagnie à Joachim, il était lui-même un malade. Il boudait, tout à sa rancune, et se consolait avec son Maria Mancini. Les mains dans les poches de son veston, ses pieds chaussés de noir étendus devant lui, il tenait entre les
4 Traduit du latin : des choses plus humaines. (Note du correcteur – ELG)
– 388 – lèvres, en le laissant pendre légèrement, le long cigare d’un gris mat qui se trouvait encore dans le premier stade de la combustion – c’est-à-dire : dont il n’avait pas encore fait tomber la cendre de l’extrémité tronquée, – et après le repas lourd il jouissait de cet arôme dont il avait complètement repris possession. Si sa manière de s’accoutumer à ce séjour ici consistait en ceci qu’il s’habituait à ne pas s’habituer, à en juger par les réactions chimiques de son estomac, par les nerfs de ses muqueuses sèches portées à saigner, l’assimilation, apparemment, s’était quand même accomplie : insensiblement et sans qu’il eût pu poursuivre ce progrès, au gré des jours, de ces soixante-cinq ou soixante-six jours, il avait reconstitué toute la jouissance organique qu’il tirait de cet excitant ou de ce stupéfiant végétal préparé avec soin. Il était heureux d’avoir retrouvé son pouvoir. La satisfaction morale multipliait la satisfaction physique. Pendant toute la durée de son séjour au lit, il avait épargné sa provision de quelque deux cents cigares ; et il en restait encore. Mais en même temps que son linge, que ses vêtements d’hiver, il s’était fait envoyer par Schalleen encore cinq cents pièces de l’excellente marchandise brémoise, pour être paré à toute éventualité. C’étaient de jolies cassettes laquées, ornées d’une mappemonde, de beaucoup de médailles et d’un pavillon d’exposition entouré de drapeaux flottants et décorés d’or.
Tandis qu’ils étaient assis, voici venir le docteur Behrens à travers le jardin. Il avait pris part ce jour-là au dîner, dans la salle à manger ; à la table de Mme Salomon on l’avait vu joindre ses immenses mains devant l’assiette. Ensuite il s’était sans doute attardé sur la terrasse, avait fait entendre quelques notes personnelles, avait probablement exécuté le tour de force du lacet de soulier, pour quelqu’un qui ne l’avait pas encore vu. Et le voilà qui venait par le chemin de gravier, d’une allure nonchalante, sans blouse, vêtu d’une jaquette à petits carreaux, le melon en bataille, ayant, lui aussi, dans la bouche, un cigare qui était très noir et d’où il tirait de grands nuages de fumée
– 389 – blanchâtre. Sa tête, sa figure aux joues bleuâtres et échauffées, le nez camus, les yeux humides et bleus avec la moustache retroussée, semblaient petits, en tenant compte de sa longue silhouette légèrement penchée et cassée, des dimensions de ses mains et de ses pieds. Il était énervé : il sursauta visiblement en apercevant les cousins, et parut même un peu confus parce qu’il fut obligé d’aller droit à leur rencontre. Il les salua à sa manière ordinaire, jovialement et avec une de ses expressions
habituelles, par un : « Tiens, tiens, Timothée 5 ! », tout en appelant la bénédiction du ciel sur leur digestion et en les invitant à rester assis quand ils voulurent se lever en son honneur.
– Dispensés, dispensés ! Pas tant de façons avec un homme simple comme moi. C’est un honneur qui ne me revient pas du tout, d’autant que vous êtes des malades, l’un comme l’autre. Vous n’avez pas besoin de ça. Rien à dire contre la situation telle qu’elle est.
Et il resta debout en face d’eux, le cigare entre l’index et le médium de sa droite gigantesque.
– Comment trouvez-vous votre quenouille du père Nicot, Castorp ? Faites voir, je suis connaisseur et amateur. La cendre est bonne. Quelle est cette brune beauté ?
– Maria Mancini, Postre de Banquett, de Brème, docteur. Il ne coûte presque rien, dix-neuf pfennigs en tout, mais il a un bouquet comme vous ne le trouvez pas d’habitude dans ces prix-là. Sumatra-Havane, comme vous le voyez. J’en ai pris l’habitude. C’est un mélange plein de ressources et très savoureux mais léger à la langue. Il aime qu’on lui laisse longtemps ses cendres, je les fais tomber deux fois au plus. Naturellement il a aussi ses petits caprices, mais le contrôle de
5 Citation du poème de Schiller : Les cigognes d’Ibycus. (N. d. T.)
– 390 – la fabrication doit être très minutieux, car le Maria est très solide dans ses qualités et tire avec une régularité parfaite. Puis-je vous en offrir un ?
– Merci. Nous pouvons faire un échange.
Et ils tirèrent leurs porte-cigares.
– Celui-ci a de la race, dit le conseiller, en tendant sa marque. Du tempérament, vous savez, juteux et fort. Saint-Félix Brésil, je m’en suis toujours tenu à ce type. Un vrai remède contre les soucis, qui brûle comme une eau-de-vie, et surtout vers la fin il a quelque chose de fulminant. On recommande une certaine retenue dans les rapports avec lui, on ne peut pas allumer un cigare après l’autre, ce serait au-dessus des forces d’un homme. Mais j’aime mieux une seule bonne bouffée que de la vapeur d’eau pendant toute une journée.
Ils retournèrent entre les doigts les cadeaux qu’ils venaient d’échanger, examinèrent avec une précision de connaisseur ces corps sveltes qui, avec leurs côtes obliques et parallèles, leurs bandes en relief, leurs veines saillantes qu’on eût dit mues par une pulsation, les petites aspérités de leur peau, le jeu de la lumière sur leurs surfaces et leurs arêtes, avaient quelque chose d’organique et de vivant. Hans Castorp exprima cette impression :
– Ces cigares-là, c’est une chose vivante. Ils respirent véritablement. Chez moi, j’avais eu l’idée de conserver Maria Mancini dans une boîte étanche en fer-blanc, pour le mettre à l’abri de l’humidité. Me croirez-vous qu’il est mort ? Il périt et fut mort en l’espace d’une semaine, – plus que des cadavres coriaces !
Et ils échangèrent leurs expériences sur la meilleure façon de conserver des cigares, en particulier des cigares
– 391 – d’importation. Le conseiller aimait les cigares importés, il n’aurait fumé de préférence que de forts Havanes. Malheureusement, il ne les supportait pas, et deux petits Henry Clay qu’il avait aspirés au cours d’une soirée, raconta-t-il, auraient failli causer sa mort. « Je les avais fumés avec le café, dit-il, l’un après l’autre, sans faire attention. Mais à peine avais-je fini que je commençai à me demander ce qui m’arrivait. Contrairement à mon habitude, je me sentais tout chose ; jamais de la vie je n’avais rien éprouvé de pareil. Rentrer jusque chez moi, je vous assure, ne fut pas facile. Et lorsque je fus arrivé, je réalisai seulement que ça n’allait pas du tout. Les jambes glacées, vous savez, une sueur froide, sur tout le corps, la figure blanche comme un linge, le cœur dans un état, un pouls, tantôt comme un fil et à peine perceptible, tantôt un vacarme, au galop, vous m’entendez, et le cerveau dans une agitation… J’étais persuadé que j’allais danser ma dernière danse. Je dis danser, parce que c’est le mot qui me vint alors et dont j’avais besoin pour caractériser mon état. Car, en somme, c’était tout à fait gai, une vraie fête, bien que j’eusse une peur atroce, ou plus exactement bien que je ne fusse qu’une seule peur, des pieds à la tête. Mais la peur et la gaieté ne s’excluent pas, en somme, tout le monde sait cela. Le garnement qui doit posséder pour la première fois une gamine a peur, lui aussi, et elle de même, ce qui ne les empêche pas de fondre de plaisir. Ma foi, moi aussi, j’aurais presque fondu : le cœur battait, j’étais sur le point de danser ma dernière danse. Mais la Mylendonk, par ses applications, me tira de cet état. Compresses glacées, frictions à la brosse, une injection de camphre, et c’est ainsi que je fus sauvé pour l’humanité. »
Hans Castorp, assis en sa qualité de malade, dévisageait, avec une mine qui témoignait de l’activité de son cerveau, Behrens dont les yeux bleus, larmoyants, durant ce récit, s’étaient emplis de larmes.
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– Vous faites aussi quelquefois de la peinture, n’est-ce pas, docteur ? dit-il tout à coup.
Le conseiller fit le simulacre d’un mouvement de recul.
– Par exemple, jeune homme, qu’est-ce que vous me racontez là ?
– Pardon. Je l’avais entendu dire à l’occasion. Cela m’est tout à coup revenu.
– Allons bon ! Alors je ne vais pas essayer de nier. Nous avons tous nos petites faiblesses. Oui, cela m’est arrivé. Anch’io sono pittore, comme avait coutume de dire certain Espagnol.
– Des paysages ? demanda Hans Castorp avec une condescendance de mécène. Les circonstances l’amenaient à prendre ce ton.
– Tout ce que vous voudrez, répondit le conseiller avec une vantardise embarrassée, des paysages, des natures mortes, des animaux… Quand on est un homme, on ne recule devant rien…
– Mais pas de portraits ?
– Si, il m’est arrivé aussi de faire un portrait. Voulez-vous me faire une commande ?
– Ha, ha, non ! Mais ce serait très aimable à vous, docteur, si vous vouliez à l’occasion nous montrer vos toiles.
Joachim, lui aussi, après avoir regardé son cousin d’un air surpris, s’empressa d’assurer que ce serait très aimable.
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Behrens était ravi, flatté jusqu’à l’enthousiasme. Il rougit de plaisir, et cette fois ses yeux semblèrent vouloir verser des larmes.
– Mais volontiers, s’écria-t-il, mais avec le plus grand plaisir. Mais tout de suite, sur-le-champ, si le cœur vous en dit. Venez ici, venez avec moi, je vous fais un café turc dans la taule.
Et il prit les jeunes gens par la main, les tira de leur banc et les conduisit, suspendu à leurs bras, le long du chemin de gravier, vers son appartement qui, ainsi qu’ils le savaient, était situé dans l’aile voisine nord-ouest du Berghof.
– J’ai fait moi-même autrefois quelques essais dans ce genre, expliqua Hans Castorp.
– Qu’est-ce que vous m’apprenez là ? Vous êtes ferré à l’huile ?
– Non, non, je n’ai pas été au delà de quelques aquarelles Tantôt un bateau, tantôt une marine, des enfantillages. Mais j’aime bien voir des toiles, et c’est pourquoi j’ai pris la liberté…
Joachim surtout se sentit quelque peu rassuré par cet éclaircissement sur l’étrange curiosité de son cousin, et c’était en effet pour lui plus encore que pour le conseiller que Hans Castorp avait rappelé ses propres essais artistiques. Ils arrivaient : de ce côté-ci, il n’y avait pas, comme de l’autre côté, à l’entrée principale, de magnifique portail flanqué de lanternes. Quelques marches arrondies conduisaient à la porte d’entrée en chêne que le docteur ouvrit au moyen d’une clef de son trousseau nombreux. Sa main tremblait : décidément, il était énervé. Une entrée aménagée en vestiaire, les accueillit, où Behrens accrocha son melon à un clou. À l’intérieur, dans la partie exiguë séparée par une porte vitrée du reste de l’immeuble, dans les deux ailes duquel était situé le petit
– 394 – appartement privé, il appela la domestique et donna ses ordres. Puis il fit entrer ses hôtes par une des portes de droite, avec toute sorte de paroles joviales et engageantes.
Quelques pièces donnant sur la vallée, meublées dans un style banalement bourgeois, communiquaient sans porte de séparation, séparées seulement par des draperies : une salle à manger de style « vieil-allemand », un salon-cabinet de travail, avec un secrétaire au-dessus duquel étaient suspendus une casquette d’étudiant et deux rapières croisées, avec des tapis laineux, avec un divan encastré dans une bibliothèque, et enfin un fumoir meublé « à la turque ». Partout étaient accrochés des tableaux, des toiles du conseiller… Polis et prêts à admirer, les yeux des visiteurs les effleurèrent aussitôt. L’épouse défunte du conseiller était visible en plusieurs endroits : à l’huile et aussi en photographie sur le secrétaire. C’était une blonde un peu énigmatique, vêtue de robes minces et flottantes, qui, les mains jointes près de l’épaule gauche – non pas serrées, mais seulement nouées jusqu’à la première articulation des doigts, – tenait ses yeux ou bien dirigés vers le ciel, ou entièrement baissés et dissimulés sous ses longs cils qui se détachaient obliquement des paupières, – mais jamais la défunte ne regardait le spectateur en face. En dehors d’elle, il y avait surtout des paysages de montagne : des montagnes sous la neige et sous la verdure des sapins, des montagnes entourées des vagues de brouillard des altitudes, et des montagnes dont les contours secs et aigus entaillaient sous l’influence de Segantini un ciel d’un bleu profond. En outre il y avait encore là des chalets, des vaches au fanon pendant sur des pâturages ensoleillés, un coq plumé dont le cou se tordait entre des légumes, des fleurs, des types de montagnards, et bien d’autres choses – tout cela peint avec un certain dilettantisme facile, en couleurs hardiment appliquées qui souvent avaient l’air d’avoir été directement pressées du tube sur la toile, et qui avaient dû mettre longtemps pour sécher, ce qui ne laissait pas de faire un certain effet dans les cas de fautes grossières.
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Comme dans une exposition de peinture, ils longèrent les murs en regardant, accompagnés du maître de la maison qui, çà et là, expliquait les sujets, mais qui, le plus souvent, silencieux, et avec l’inquiétude vaniteuse de l’artiste, laissait, avec volupté, reposer ses yeux, en même temps que les étrangers, sur ses œuvres. Le portrait de Clawdia Chauchat était accroché dans le salon, du côté de la fenêtre, et Hans Castorp, à peine entré, l’avait découvert de son œil qui épiait, bien qu’il ne présentât qu’une ressemblance lointaine. Il évita exprès l’endroit, retint ses compagnons dans la salle à manger où il prétendit admirer une vue verte de la vallée de Sergi, avec des glaciers bleuâtres dans le fond, puis, de sa propre initiative, retourna d’abord dans le fumoir turc qu’il examina également de près, la louange aux lèvres, et visita ensuite le premier mur du salon du côté de la porte, invitant aussi parfois Joachim à exprimer son approbation. Enfin, il se retourna et demanda, en marquant une surprise mesurée :
– N’est-ce pas un visage de connaissance, cela ?
– Vous le reconnaissez ? voulut savoir Behrens.
– Mais oui, je ne crois pas que l’on puisse s’y tromper. C’est la jeune femme de la table des Russes bien avec ce nom français…
– Exact, la Chauchat. Cela me fait plaisir que vous la trouviez ressemblante.
– C’est frappant, mentit Hans Castorp, moins par hypocrisie que parce que si tout s’était passé normalement, ils n’auraient même pas dû reconnaître le modèle, – aussi peu que Joachim l’eût jamais reconnu de ses propres moyens, le bon Joachim, abusé, qui, il est vrai, commençait à comprendre, et qui découvrait à présent l’explication vraie, après la fausse que
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Hans Castorp avait donnée tout à l’heure. « Ah ! oui », dit-il doucement et il se résigna à aider les autres à examiner le tableau. Son cousin avait su trouver une compensation pour avoir été éloigné de la compagnie sur la véranda.
C’était un buste en demi-profil, un peu moins que grandeur nature, décolleté, avec une écharpe drapée autour des épaules et de la poitrine, entouré d’un large cadre noir, orné au bord de la toile d’une baguette dorée. Mme Chauchat apparaissait de dix ans plus âgée qu’elle n’était en réalité, comme c’est habituellement le cas sur les portraits d’amateurs qui cherchent à rendre le caractère d’une physionomie. Dans toute la figure il y avait trop de rouge, le nez était mal dessiné, la nuance des cheveux n’était pas heureuse, trop près de la couleur paille, la bouche était déformée, le charme spécial de la physionomie n’était pas reconnu ou pas rendu, il était manqué par ce que l’artiste en avait grossièrement exagéré ; l’ensemble, un navet plutôt raté, n’avait qu’une très lointaine parenté avec un portrait. Mais Hans Castorp ne se montrait pas si pointilleux quant à la ressemblance avec Mme Chauchat ; le rapport existant entre cette toile et Mme Chauchat lui suffisait, ce portrait devait représenter Mme Chauchat qui avait elle-même posé dans cet appartement, c’était assez. Avec émotion il répétait :
– En chair et en os !
– Ne dites pas cela, se défendit le conseiller. C’était un boulot formidable, je ne m’imagine pas du tout y avoir réussi, bien que nous ayons eu au moins vingt séances. Comment voulez-vous vous rendre maître d’un visage si embrouillé ? On la croit facile à attraper avec ses pommettes hyperboréennes et avec ses yeux, qui sont des crevasses dans une pâtisserie. Oui, attrape, mon cher ! Si on reste fidèle au détail, on gâche l’ensemble. C’est un véritable rébus. La connaissez-vous ? Peut-être ne devrait-on pas la peindre en sa présence, mais travailler de mémoire. Au fait, la connaissez-vous ?
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– Oui, non, superficiellement, comme on peut faire la connaissance des gens, ici…
– Ma foi, j’ai d’elle une connaissance plutôt intérieure, sous-cutanée. La pression artérielle, la tension des tissus et le mouvement de la lymphe, là-dessus je suis assez exactement informé, pour des raisons très précises. La surface présente des difficultés plus considérables. L’avez-vous déjà vu marcher ? Sa figure est pareille à sa démarche : féline. Prenez par exemple les yeux, – je ne parle pas de la couleur qui, elle aussi, a ses ruses, – je veux dire leur emplacement, leur forme. La fente des paupières, me direz-vous, est bridée, oblique. Mais ce n’est qu’une impression. Ce qui vous trompe, c’est l’épicanthe, c’est-à-dire une particularité qui existe chez certaines races et qui consiste en ceci qu’une membrane qui provient de la bosse nasale de ces gens descend du pli de la paupière jusqu’au-dessus du coin intérieur de l’œil. Si vous tendez la peau par-dessus la racine du nez, vous avez un œil comme le nôtre. C’est une mystification assez piquante, mais d’ailleurs pas autrement honorable ; car, observée de près, l’épicanthe nous apparaît comme ayant pour origine une imperfection atavique.
– Ah ! c’est ainsi, dit Hans Castorp. Je ne le savais pas, mais cela m’intéressait depuis longtemps d’apprendre ce qu’il en était de ces yeux.
– Illusion, mystification, confirma le conseiller. Dessinez-les simplement obliques et fendus, et vous serez un homme perdu. Il faut que vous réalisiez cette obliquité, et cette apparence bridée par le même procédé que les réalise la nature, que vous fassiez en quelque sorte de l’illusion sur une illusion ; et il est naturellement nécessaire pour cela, que vous connaissiez l’existence de l’épicanthe. Cela ne fait jamais de mal de savoir. Regardez-moi cette peau, cette peau du corps. Est-ce éloquent, selon vous ?
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– Énormément ! dit Hans Castorp, formidablement éloquente, cette peau-là ! Je crois que je n’ai jamais rencontré une peau aussi bien reproduite. On se figure voir les pores.
Et il effleura légèrement du rebord de la main le décolleté du portrait, qui se détachait, très blanc, de la rougeur exagérée de la figure, comme une partie du corps qui n’est pas habituellement exposée à la lumière et qui appelait ainsi avec insistance, intentionnellement ou non, l’idée de la nudité : un effet en tout cas assez grossier.
Néanmoins, l’éloge de Hans Castorp était justifié. Le rayonnement mat des blancs de ce buste délicat mais non pas maigre, qui se perdait dans la draperie bleuâtre de l’écharpe, avait beaucoup de naturel ; visiblement, il avait été peint avec sentiment, mais en dépit d’un caractère un peu doucereux, l’artiste avait su lui prêter une sorte de réalité scientifique et de précision vivante. Il s’était en particulier servi de la surface légèrement grenue de la toile, tirant parti, à travers la couleur à l’huile, en particulier dans la région de la clavicule particulièrement saillante, comme d’une aspérité naturelle de la surface de la peau. Une éphélide, à gauche, là où la poitrine commençait à se diviser, n’avait pas été négligée, et entre les proéminences, on croyait voir transparaître des veines légèrement bleutées. On eût dit que sous le regard du spectateur un frisson à peine perceptible de sensualité avait parcouru cette nudité. Pour nous exprimer hardiment : on pouvait croire distinguer l’émanation, l’invisible et vivante évaporation de cette chair, de telle sorte que, si l’on avait appuyé ses lèvres sur elle, on aurait respiré non pas une odeur de couleur et de vernis, mais l’odeur d’un corps humain. Ce disant, nous rendons les impressions de Hans Castorp. Mais quoiqu’il fût particulièrement disposé à recevoir de telles impressions, il y a lieu de constater objectivement que le décolleté de
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Mme Chauchat était de beaucoup le morceau le plus réussi du tableau.
Le docteur Behrens se balançait, les mains dans les poches de son pantalon, sur la plante et les pointes des pieds, tout en contemplant son travail, en même temps que ses visiteurs.
– Cela me fait plaisir, mon cher collègue, dit-il, cela me fait plaisir que cela vous saute aux yeux. C’est, en effet, très utile, et cela ne peut pas faire de mal que l’on sache aussi ce qui se passe sous l’épiderme, et que l’on puisse peindre en même temps ce qui ne se voit pas, en d’autres termes que l’on n’ait pas avec le modèle des rapports purement lyriques ; admettons que l’on exerce accessoirement la profession de médecin, de physiologiste, d’anatomiste, et que l’on ait sa discrète petite connaissance des dessous. Cela peut avoir ses avantages, quoi qu’on dise. Cette peau-là est peinte scientifiquement, vous pouvez vous assurer au microscope de sa vérité organique. Vous ne voyez pas seulement là les couches épithéliales et cornées de l’épiderme, mais on s’est encore représenté en pensée là-dessous le tissu conjonctif, avec ses glandes, ses vaisseaux sanguins et ses papilles, et en dessous la couche graisseuse, le capitonnage, comprenez-vous la doublure qui, par toutes ses cellules grasses, parachève les exquises formes féminines, car ce que l’on savait et ce que l’on a pensé tout en peignant joue un rôle. Cela vous guide la main et cela produit son effet, ça y est et ça n’y est pas ; et c’est là ce qui rend le tout éloquent.
Hans Castorp était feu et flamme pour cette conversation, son front avait rougi, ses yeux parlaient, il ne sut pas d’abord ce qu’il devait répondre, car il avait trop de choses à dire. Tout d’abord, il se proposait de placer le tableau en un endroit plus favorable que ce mur situé à contre-jour, en second lieu il voulait absolument broder sur les paroles du conseiller sur la nature de la peau, laquelle l’intéressait vivement, mais troisièmement il voulait tenter d’exprimer une pensée générale
– 400 – et philosophique qui lui était venue et qui lui tenait particulièrement à cœur. Tout en portant déjà la main au portrait pour le décrocher, il commença avec hâte :
– Oui, oui ! très bien, c’est important. Je voudrais dire… C’est-à-dire, docteur, vous disiez : « Pas seulement des rapports purement lyriques ». Il serait bon qu’en dehors du rapport lyrique, – c’est là, je crois, ce que vous disiez, – en dehors des rapports artistiques, il existât encore d’autres rapports, bref, que l’on envisageât les choses sous un autre angle, par exemple sous l’angle médical. C’est extraordinairement juste, cela – excusez-moi, docteur, – je veux dire que c’est d’autant plus juste qu’il ne s’agit pas là, au fond, de rapports et de points de vue différents, mais à proprement parler, d’un seul et même point de vue, ou tout au plus de formes différentes, je veux dire : de nuances, c’est-à-dire : de variantes d’un seul et même intérêt, dont l’activité artistique n’est elle-même qu’une partie et une expression, si je puis m’exprimer ainsi. Mais, excusez-moi, je décroche le tableau, il manque absolument de lumière ici, vous allez voir, je vais le placer là-bas sur le divan, si cela ne va pas autrement… Je voulais dire : de quoi s’occupe la science médicale ? Naturellement, je n’y entends rien du tout, mais, en somme, ne s’occupe-t-elle pas de l’homme ? Et le droit, la législation et la jurisprudence ? Encore de l’homme ! Et l’étude des langues qui, le plus souvent, ne se sépare pas de l’exercice de la profession pédagogique ? Et la théologie, le salut des âmes, le pastorat spirituel ? Tout cela concerne l’homme, ce ne sont là qu’autant de variantes d’un seul intérêt important et… capital, à savoir de l’intérêt pour l’homme. En un mot, ce sont des professions humanistes et, lorsque l’on veut les étudier, on commence par apprendre avant tout les langues anciennes, n’est-ce pas ? en guise d’initiation aux formes, comme on dit. Vous vous étonnez peut-être que je parle de cela, moi qui ne suis qu’un réaliste, un technicien. Mais j’y ai pensé récemment, quand j’étais étendu : c’est quand même parfait, c’est quand même merveilleux que l’on place à la base de toute espèce de
– 401 – profession humaniste l’élément formel, l’idée de forme, de la belle forme, comprenez-vous ? Cela prête à tout cela un caractère noble et superflu, et de plus quelque chose comme du sentiment et… de la courtoisie, – l’intérêt devient presque quelque chose comme une proposition galante… C’est-à-dire, je m’exprime probablement d’une façon très maladroite, mais on voit l’esprit et la beauté qui, somme toute, n’ont jamais fait qu’un, se mêler, en d’autres termes : la science et l’art, et vous m’accorderez que le travail artistique, incontestablement, fait aussi partie de cela, comme cinquième faculté en quelque sorte, qu’il n’est pas autre chose qu’une profession humaniste, une variante de l’intérêt humaniste, dans la mesure où son objet et son but essentiel est une fois de plus l’homme. Il est vrai que dans ma jeunesse je n’ai jamais peint que des bateaux et de l’eau, lorsque j’ai fait des essais dans ce sens, mais ce qu’il y a de plus attirant dans la peinture, est et demeure à mes yeux le portrait, parce qu’il a pour objet immédiat l’homme, et c’est pourquoi je vous ai tout de suite demandé, docteur, si vous vous étiez livré à des essais dans ce domaine… Ne croyez-vous pas qu’à cet endroit-ci, il serait infiniment mieux éclairé ?
Tous deux, Behrens comme Joachim, le regardaient, comme pour lui demander s’il n’avait pas honte de ce qu’il débitait là. Mais Hans Castorp était beaucoup trop occupé de lui-même pour être le moins du monde gêné. Il tenait le portrait contre le mur au-dessus du divan, et attendait qu’on lui répondît s’il n’était pas mieux éclairé en cet endroit-ci. En même temps la bonne apporta, sur un plateau, de l’eau chaude, une lampe à alcool et des tasses à café. Le conseiller lui fit signe de les porter dans le fumoir, et dit :
– Mais s’il en est ainsi, vous devriez vous intéresser à la sculpture plutôt qu’à la peinture… Oui, naturellement, il a plus de lumière ici, si vous croyez qu’il en supporte autant… Je veux dire, à la statuaire parce que c’est elle qui s’occupe le plus
– 402 – nettement et le plus exclusivement de l’homme en général. Mais prenons garde que l’eau ne s’évapore pas entièrement.
– Très juste, la statuaire, dit Hans Castorp, tandis qu’ils passaient dans l’autre pièce, et il oublia de raccrocher ou de reposer le tableau, il l’emporta, le porta de pied ferme dans la pièce contiguë. Certainement, une Vénus grecque ou un de ces athlètes, c’est là que l’élément humaniste apparaît incontestablement avec le plus de netteté ; au fond c’est ce qu’il y a de plus vrai, le véritable art humaniste lorsqu’on y réfléchit.
– Ma foi, quant à la petite Chauchat, remarqua le conseiller, elle est en somme plutôt un sujet de peinture ; je crois que Phidias ou l’autre dont le nom a une désinence juive auraient froncé le nez devant ce genre de physionomie… Que faites-vous donc ? Pourquoi trimbalez-vous ce navet ?
– Merci, je vais l’appuyer ici contre ma chaise, il y est bien pour le moment. Mais les sculpteurs grecs ne se souciaient pas beaucoup de la tête, ce qui leur importait c’était le corps, c’était peut-être là l’élément proprement humaniste… Et vous disiez donc que la plastique féminine est de la graisse ?
– C’est de la graisse, dit d’un ton catégorique le conseiller, qui avait ouvert un placard et en avait tiré le nécessaire pour préparer son café : un moulin turc en forme de tuyau, la cafetière, le récipient double, pour le sucre et le café moulu ; tous ces objets étaient en cuivre…
« Palmitine, oléine, stéarine », dit-il ; et il versa les grains de café d’une boîte en fer-blanc dans le moulin dont il commença de tourner la manivelle.
« Vous voyez, je fais tout moi-même depuis le commencement, il est deux fois meilleur. – Que pensiez-vous donc ? Que c’était de l’ambroisie ? »
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– Non, je le savais. Mais c’est curieux de l’entendre dire, dit Hans Castorp.
Ils étaient assis dans le coin, entre la porte et la fenêtre, autour d’un guéridon en bambou, supportant un plateau de cuivre décoré de motifs orientaux, sur lequel le service à café avait trouvé place, à côté des ustensiles pour fumeurs : Joachim, près de Behrens sur le divan copieusement pourvu de coussins de soie, Hans Castorp, dans un fauteuil de cuir à roulettes contre lequel il avait appuyé le portrait de Mme Chauchat. Un tapis bariolé était étendu sous leurs pieds. Le conseiller remuait le café et le sucre dans la cafetière à long manche, et faisait bouillonner le liquide au-dessus de la lampe à alcool. L’écume brune coula dans les petites tasses et se montra au goût aussi douce que forte.
– La vôtre d’ailleurs aussi, dit Behrens, votre plastique, pour autant qu’il peut en être question, est naturellement de la graisse, sinon dans la même mesure que chez les femmes. Chez nous autres la graisse ne constitue en général que la vingtième partie du poids du corps, tandis que chez les femmes elle en constitue la seizième partie. Sans le tissu élastique du derme, nous ne serions tous que des morilles. Il se relâche à la longue et c’est alors que se produit le fameux et si peu esthétique plissement de la peau. Ce tissu est chargé de graisse surtout à la poitrine et au ventre de la femme, en haut des cuisses, bref partout où il se trouve quelque chose pour le cœur et la main. Les plantes des pieds aussi sont grasses et chatouilleuses.
Hans Castorp tournait entre ses mains le moulin à café en forme de tuyau. Comme tout le service il était sans doute plutôt d’origine hindoue ou persane que d’origine turque. Le style des dessins gravés dans le cuivre, dont les surfaces brillantes se détachaient du fond mat, l’attestait. Hans Castorp considéra
– 404 – cette décoration, sans aussitôt en saisir les motifs. Lorsqu’il les eut distingués, il rougit tout à coup.
– Oui, c’est un attirail pour Messieurs seuls, dit Behrens. C’est pourquoi je le garde sous clef. Ma perle de cuisinière pourrait en perdre la vue. Mais je ne pense pas que cela puisse vous faire grand mal, à vous autres. C’est une cliente qui m’en a fait cadeau, une princesse égyptienne qui, pendant une petite année, nous a fait l’honneur de séjourner parmi nous. Vous voyez, le dessin se reproduit sur chaque pièce. Rigolo, hein ?
– Oui, c’est curieux, répondit Hans Castorp. Ha, non, cela ne me fait rien, naturellement. On pourrait même en donner une interprétation sérieuse et solennelle, si l’on voulait, bien que ce ne soit pas tout à fait indiqué pour un service à café. Les anciens auraient représenté cela quelquefois sur leurs cercueils. L’obscène et le sacré n’étaient pour eux en quelque sorte qu’une seule et même chose.
– Ma foi, en ce qui concerne la princesse, je crois que c’est l’obscène plutôt qui faisait son affaire. Je tiens d’ailleurs encore d’elle d’excellentes cigarettes, quelque chose d’extra-fin que je n’offre qu’aux occasions exceptionnelles.
Et il tira de son placard la boîte aux couleurs vives pour la présenter à ses hôtes. Joachim remercia et refusa en joignant les talons. Hans Castorp se servît et fuma la cigarette, d’une épaisseur et d’une longueur anormales, décorée d’un sphinx imprimé en or, – et qui était, en effet, exquise.
– Dites-nous donc encore quelque chose de la peau, docteur vous seriez bien aimable, pria-t-il.
Il avait de nouveau tiré à lui le portrait de Mme Chauchat l’avait posé sur ses genoux et le considérait, appuyé au dossier de son siège, la cigarette entre les lèvres.
– 405 –
« Pas précisément de la couche grasse, nous savons maintenant à quoi nous en tenir là-dessus. Mais de la peau humaine en général que vous peignez si bien.
– De la peau ? Vous vous intéressez à la physiologie ?
– Oui, beaucoup. Je m’y suis toujours énormément intéressé. Le corps humain, j’ai toujours eu beaucoup de sens pour cela. Je me suis même quelquefois demandé si je n’aurais pas dû devenir médecin, – à certains égards je crois que cela ne m’aurait pas mal convenu. Car quiconque s’intéresse au corps, s’intéresse aussi à la maladie, surtout à elle, – n’est-il pas vrai ? D’ailleurs, cela ne prouve pas grand’chose, j’aurais pu également embrasser d’autres professions. Par exemple, j’aurais pu me faire ecclésiastique.
– Allons donc ?
– Oui, j’ai eu quelquefois l’impression passagère que j’étais doué pour cela.
– Pourquoi donc êtes-vous devenu ingénieur ?
– Par hasard. Je crois que ce sont plutôt les circonstances extérieures qui en ont décidé.
– Ainsi donc, de la peau ? Que voulez-vous donc que je vous raconte de cette surface de vos sens ? C’est votre cerveau externe, vous me comprenez ? Ontogénétiquement parlant, il a absolument la même origine que l’appareil de vos prétendus organes supérieurs là-haut, dans votre crâne. Le système nerveux central, c’est ce qu’il faut que vous sachiez, n’est qu’une forme évoluée de l’épiderme, et chez les espèces inférieures il n’y a pas de différences entre le central et le périphérique, ces animaux-là flairent et goûtent par la peau, représentez-vous
– 406 – cela, ils n’ont pas d’autres sens que leur peau – ce doit être tout à fait agréable si on se met à leur place. Par contre, chez des êtres très différenciés, comme vous et moi, l’ambition de la peau se réduit à se montrer chatouilleuse, parce qu’elle n’est qu’un organe de défense et de transmission, mais d’une attention infernale pour tout ce qui approche le corps de trop près, puisqu’elle étend même au dehors des organes du toucher, à savoir les poils, le duvet du corps qui ne se compose que de petites cellules de peau racornies, et qui permettent de distinguer la moindre approche, avant que la peau elle-même soit touchée. Soit dit entre nous, il est même possible que le rôle protecteur et défensif de la peau ne se réduise pas aux seules fonctions physiques… Savez-vous comment vous rougissez et pâlissez ?
– Pas exactement.
– Je dois vous avouer que nous-mêmes nous ne le savons pas exactement, tout au moins en ce qui concerne le rouge de la honte. La chose n’a pas encore été complètement éclaircie, car jusqu’ici on n’a pu établir l’existence aux vaisseaux de muscles extenseurs qui soient mis en mouvement par les nerfs vasomoteurs. Comment gonfle la crête du coq, – ou quelque autre exemple de vantardise qu’il vous plaise de choisir en la circonstance – c’est ce qui est pour ainsi dire mystérieux, surtout lorsque des influences psychiques entrent en jeu. Nous admettons qu’il y a des liaisons entre la substance grise et le centre vasculaire du cerveau. Et, à la suite de certaines excitations, – par exemple : vous êtes profondément honteux, – cette liaison joue et les nerfs vasomoteurs agissent sur la figure, et puis les vaisseaux se dilatent et s’emplissent, de sorte que vous avez une tête comme un dindon, vous êtes là tout gonflé de sang, et vous voyez à peine clair. Par contre, dans d’autres cas, – Dieu sait ce qui vous attend, quelque chose de très dangereusement agréable, si vous voulez, – les vaisseaux sanguins de la peau se rétractent, et la peau devient pâle et
– 407 – froide, et se défait, et puis vous avez l’air d’un cadavre, à force d’émotion, avec des orbites couleur de plomb et un nez blanc, pointu. Et cependant le sympathique fait bien battre le cœur.
– Ah ! c’est comme ça ? dit Hans Castorp.
– À peu près comme ça. Ce sont des réactions, comprenez-vous ? Mais comme toutes les réactions et tous les réflexes ont naturellement une raison d’être, nous autres physiologistes supposons presque que même ces phénomènes secondaires de réactions psychiques sont en réalité des moyens de défense voulus, des réflexes protecteurs du corps, comme la chair de poule. Savez-vous comment vous avez la chair de poule ?
– Pas très bien non plus.
– Cela c’est une des glandes sébacées qui sécrètent une substance albumineuse, graisseuse, pas précisément appétissante, vous savez, mais elle garde la peau souple pour qu’elle n’éclate et ne se déchire pas de sécheresse, et qu’elle soit agréable au toucher, on ne peut même pas imaginer comment on pourrait toucher la peau humaine sans la cholestérine. Ces glandes sébacées sont renforcées de petits muscles qui peuvent redresser les bulbes, et lorsqu’elles font cela, il vous arrive ce qui est arrivé au gamin auquel la princesse a versé sur le corps le seau de goujons : votre peau devient pareille à une râpe, et lorsque l’excitation est trop forte, les papilles, elles aussi, se dressent, les cheveux se dressent sur votre tête, et les poils sur votre corps, comme chez un porc-épic qui se défend, et vous pouvez dire que vous avez appris à trembler.
– Oh moi, dit Hans Castorp, j’ai déjà souvent appris cela. Je frissonne assez facilement, dans les circonstances les plus diverses. Ce qui m’étonne, c’est seulement que les papilles se dressent en des circonstances si variées. Lorsque quelqu’un passe avec un crayon d’ardoise sur du verre, on a la chair de
– 408 – poule, et une musique particulièrement belle vous fait le même effet, et lorsque, à l’occasion de ma confirmation, j’ai pris part à la sainte Cène, j’ai eu une chair de poule après l’autre, les frissons et les chatouillements ne voulaient pas du tout s’arrêter. C’est tout de même bizarre, et on se demande par quoi ces petits muscles sont mis en mouvement.
– Oui, dit Behrens. L’irritation est l’irritation. Le pourquoi de l’irritation importe peu au corps. Que ce soient des goujons ou la sainte cène, les papilles se redressent.
– Docteur, dit Hans Castorp, et il considéra le tableau sur ses genoux, ce à quoi je voulais encore revenir… Vous parliez tout à l’heure de phénomènes intérieurs, de mouvements de la lymphe et de choses analogues… Qu’en est-il ? J’aimerais bien en savoir plus long sur le mouvement de la lymphe par exemple, si vous étiez assez aimable, cela m’intéresse vivement.
– Je le crois volontiers, répliqua Behrens. La lymphe est ce qu’il y a de plus fin, de plus intime et de plus délicat dans toute l’activité du corps, je suppose que vous vous en doutez vaguement puisque vous me posez cette question. On parle toujours du sang et de ses mystères, et on tient le sang pour un liquide tout particulier. Mais la lymphe est le suc des sucs, l’essence, savez-vous, un lait sanguin, un liquide absolument délicieux, – après une alimentation grasse il a d’ailleurs précisément l’aspect du lait.
Et tout guilleret, il commença, en un langage imagé, de décrire comment ce sang, ce bouillon d’un rouge de manteau de théâtre, produit par la respiration et la digestion, saturé de gaz, chargé du chyle alimentaire, fait de graisse, d’albumine, de fer, de sucre et de sel, qui, à une température de 38 degrés, était chassé par la pompe du cœur à travers les vaisseaux et entretenait partout dans le corps la nutrition, la chaleur animale, en un mot la vie même, comment ce sang n’atteignait
– 409 – pas les cellules elles-mêmes, mais comment la pression sous laquelle il était, faisait transpirer un extrait laiteux du sang à travers les parois des vaisseaux et l’infiltrait dans les tissus, de telle sorte qu’il pénétrait partout, qu’il comblait chaque fente, dilatait et tendait tout l’élastique tissu conjonctif. Cela, c’était la tension des tissus, le turgor, et c’était encore grâce au turgor que la lymphe, après avoir aimablement parcouru les cellules et assuré leur nutrition, était renvoyée dans les vaisseaux lymphatiques, les vasa lymphatica, et retournait dans le sang, chaque jour à raison d’un litre et demi. Il décrivit le système de conduits et d’aspiration des vaisseaux lymphatiques, parla du canal galactophore qui recueille la lymphe des jambes, du ventre et de la poitrine, d’un bras et d’un côté de la tête, puis des délicats organes-filtres qui étaient partout formés dans les vaisseaux lymphatiques, nommés glandes lymphatiques et situés au cou, dans le creux de l’épaule, dans les articulations des coudes, dans le jarret et en d’autres endroits non moins intimes et délicats. « Il peut se produire là des enflures, déclara Behrens, et c’est précisément de là que nous sommes partis tout à l’heure. Des grossissements des glandes lymphatiques, disons par exemple aux articulations des genoux et des coudes, comme des tumeurs hydropiques ici ou là, et il y a toujours une raison à cela, si même elle n’est pas nécessairement belle. Dans certaines circonstances on peut être facilement amené à supposer une obstruction des vaisseaux lymphatiques d’origine tuberculeuse. »
Hans Castorp garda le silence.
– Oui, dit-il doucement, après une pause, c’est ainsi. J’aurais parfaitement pu devenir médecin. Le canal galactophore. La lymphe des jambes… Cela m’intéresse beaucoup. – Qu’est-ce que le corps ? s’écria-t-il tout à coup, éclatant avec une impétuosité soudaine. Qu’est-ce que la chair ? Qu’est-ce que le corps humain ? De quoi se compose-t-il ? Dites-
– 410 – nous cela cet après-midi, docteur ! Dites-nous cela une fois pour toutes, et exactement, pour que nous le sachions.
– D’eau, répondit Behrens. Vous vous intéressez donc aussi à la chimie organique ? C’est pour la plus large part, d’eau que se compose le corps humain et « humaniste », de rien de meilleur ni de pire, il n’y a pas là de quoi s’emballer. La substance sèche représente à peine vingt-cinq pour cent, dont vingt pour cent sont du simple blanc d’œuf, des albuminoïdes, si vous voulez vous exprimer en termes un peu plus nobles, auxquels ne s’est en somme ajouté qu’un peu de graisse et de sel, c’est à peu près tout.
– Mais ce blanc d’œuf. Qu’est-ce que c’est ?
– Toute sorte d’éléments. Du carbone, de l’hydrogène, de l’azote, de l’oxygène, du soufre. Quelquefois encore du phosphore. Vous manifestez vraiment une soif exceptionnelle de savoir. Beaucoup d’albumines sont combinées avec des hydrates de carbone c’est-à-dire avec du sucre de raisin et de l’amidon. Avec l’âge la chair devient coriace, cela provient du fait que la gélatine augmente dans le tissu conjonctif, la gélatine, comprenez-vous, la partie essentielle des os et du cartilage. Que vous dire encore ? Nous avons là dans le plasma musculaire une sorte d’albumine le myosinogène qui, dans un corps mort, se fige en fibrine musculaire et provoque la rigidité du cadavre.
– Ah oui, la rigidité du cadavre, dit Hans Castorp gaiement. Très bien, très bien. Et ensuite vient l’analyse générale, l’anatomie du tombeau.
– Oui, bien entendu. Vous avez d’ailleurs joliment dit cela. La chose alors s’étend. On se répand en quelque sorte. Pensez donc, toute cette eau ! Et les autres ingrédients sans vie se
– 411 – conservent très mal, en pourrissant, ils se décomposent en combinaisons plus simples, en combinaisons inorganiques.
– Pourriture, décomposition, dit Hans Castorp, n’est-ce pas là combustion, combinaison avec l’oxygène, autant que je sache ?
– Très juste. Oxydation.
– Et la Vie ?
– Aussi. Aussi, jeune homme. Aussi de l’oxydation. La vie est principalement une oxydation de l’albumine des cellules, c’est de là que provient cette bonne chaleur animale, que l’on a parfois en excès. Oui, vivre c’est mourir, il n’y a rien à enjoliver là dedans, – une destruction organique, comme je ne sais quel Français, en sa légèreté innée, a une fois appelé la vie. D’ailleurs, c’est l’odeur qu’elle a, la vie. Lorsque nous croyons qu’il en est autrement, c’est notre jugement qui est corrompu.
– Et lorsqu’on s’intéresse à la vie, dit Hans Castorp, on s’intéresse notamment à la mort. N’est-ce pas vrai ?
– Mon Dieu, il y a finalement entre les deux une sorte de différence. La vie, c’est que, dans la transformation de la matière, la forme subsiste.
– Pourquoi conserver la forme ? dit Hans Castorp.
– Pourquoi ? Écoutez, ce n’est pas le moins du monde humaniste, ce que vous me dites là.
– La forme, on s’en fiche.
– Vous avez décidément quelque chose d’entreprenant aujourd’hui. Vraiment, quelque chose d’agressif. Mais je vous
– 412 – laisse maintenant, dit le conseiller. Je tombe en mélancolie, dit-il, et il étendit sa main énorme au-dessus de ses yeux. Voyez-vous, cela me prend comme cela. J’ai pris du café avec vous, et cela m’a fait plaisir, et voilà tout à coup que cela me prend, que je deviens mélancolique. Je vous prie, Messieurs, de m’excuser. J’ai été ravi de vous avoir et cela m’a fait le plus grand plaisir…
Les cousins s’étaient levés. Ils se reprochaient, dirent-ils, d’avoir si longtemps retenu le conseiller… Il leur assura qu’il n’y avait pas de quoi. Hans Castorp se hâta de porter le portrait de Mme Chauchat dans la pièce voisine et de le raccrocher à sa place. Ils ne retournèrent pas dans le jardin pour regagner leur quartier. Behrens leur indiqua le chemin à travers la maison, en les accompagnant jusqu’à la porte vitrée. Sa nuque semblait saillir plus que d’habitude, dans l’état d’âme qui l’avait subitement envahi, il clignotait de ses yeux larmoyants, et sa moustache oblique, par suite de son retroussement unilatéral, avait pris une expression pitoyable.
Tandis qu’ils suivaient les corridors et les escaliers, Hans Castorp dit :
– Tu m’accorderas que c’était une bonne idée.
– En tout cas, c’était un changement, répondit Joachim. Et par la même occasion vous avez parlé de bien des choses, il faut en convenir. J’ai même trouvé que tout cela allait un peu sens dessus dessous. Mais il est grand temps qu’avant le thé nous allions encore pour vingt minutes à la cure de repos. Tu dois trouver que de cela on s’en fiche, entreprenant comme tu l’es depuis quelque temps. Mais il est vrai que tu en as moins besoin que moi.
– 413 –