LA Montagne Magique - Tome 1

Thomas Mann · Chapitre 14 sur 34

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LA Montagne Magique - Tome 1

Monsieur Albin

Puis le repas prit fin. Grâce à un service adroit – la naine, en particulier, était un être au pied rapide – il n’avait duré qu’une bonne heure. Hans Castorp, respirant difficilement, et sans trop savoir comment il était monté, était de nouveau allongé sur son excellente chaise-longue, dans sa loge de balcon, car après le repas il y avait cure de repos jusqu’au thé. C’était même la plus importante de la journée et elle devait être sévèrement observée. Entre les deux parois de verre opaque qui le séparaient de Joachim d’un côté, du couple russe de l’autre, il était couché, à demi-conscient, le cœur battant, en respirant par la bouche. Lorsqu’il se servit de son mouchoir, il le trouva rougi de sang, mais n’eut pas la force de s’en inquiéter, bien qu’il fût assez craintif pour lui-même, et d’une nature qui inclinait plutôt à une hypocondrie fantasque. Il s’était de nouveau allumé un Maria Mancini, et cette fois il le fuma jusqu’au bout, qu’il le trouvât bon ou mauvais. En proie au vertige, oppressé, songeur, il pensait à l’étrange façon dont il se comportait ici. Deux ou trois fois, sa poitrine fut ébranlée par un rire intérieur, en songeant à l’odieuse expression dont Mme Stoehr, dans sa vulgarité, s’était servie.

MONSIEUR ALBIN

En bas, au jardin, un souffle d’air soulevait par instants le drapeau de fantaisie avec son caducée. Le ciel s’était de nouveau couvert d’une façon uniforme. Le soleil était loin, et de nouveau il régnait une fraîcheur presque rude. La salle commune de repos paraissait au complet ; ce n’était là en bas que rires étouffés et bavardages.

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– Monsieur Albin, je vous en supplie, enlevez ce couteau, empochez-le, il arrivera encore un malheur, se plaignit une voix chevrotante. Et :

– Cher monsieur Albin, pour l’amour de Dieu, épargnez nos nerfs et éloignez de notre vue cet affreux instrument de meurtre, intervint une autre.

Sur quoi un jeune homme blond, qui, une cigarette à la bouche, était assis sur le côté de la première chaise-longue, répliqua d’un ton impertinent :

– Jamais de la vie ! Ces dames voudront bien me permettre de jouer un peu avec mon couteau ! Oui, naturellement, c’est un couteau particulièrement bien aiguisé. Je l’ai acheté à Calcutta, à un musicien aveugle. Il l’avalait, et aussitôt son boy allait le déterrer à cinquante pas de là. Voulez-vous le voir ? Il coupe beaucoup mieux qu’un rasoir. Il n’y a qu’à toucher la lame et elle trancherait la chair comme du beurre. Attendez, je vais vous le montrer de plus près…

Et M. Albin se leva. Des cris perçants s’élevèrent.

– Non, à présent je vais chercher mon revolver, dit M. Albin, cela vous intéressera davantage. Un machin tout à fait formidable ! D’une force de percussion ! Je vais le chercher dans ma chambre.

– Monsieur Albin, monsieur Albin, ne faites pas cela, éclatèrent plusieurs voix aiguës.

Mais M. Albin sortait déjà de la salle de repos, pour monter dans sa chambre, tout jeune et dégingandé, avec un visage rose de gamin et de petites pattes de duvet le long des oreilles.

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– Monsieur Albin, s’écria une femme derrière lui, cherchez plutôt votre pardessus, et mettez-le, faites cela pour me faire plaisir. Il y a six semaines que vous étiez couché avec une pneumonie, et voici que vous restez assis dehors sans pardessus, que vous ne vous couvrez même pas et que vous fumez des cigarettes. C’est tenter Dieu, monsieur Albin, je vous en donne ma parole.

Mais il ne fit que rire d’un air sarcastique en partant, et quelques minutes plus tard il revint avec le revolver. Alors elles se mirent à criailler encore plus sottement que tout à l’heure, et l’on put entendre que plusieurs d’entre elles voulaient sauter en bas de leur chaise, qu’elles se prenaient dans leurs couvertures et tombaient.

– Voyez-vous, comme il est petit et luisant, dit M. Albin. Mais pour peu que j’appuie ici, cela mord…

Nouveaux cris.

– Il est naturellement chargé, poursuivit M. Albin. Dans ce cylindre-là, il y a six balles, et il se déplace d’un trou à chaque coup. D’ailleurs, je ne me suis pas payé cet objet pour rire, dit-il comme il remarquait que l’effet de ses paroles faiblissait.

Il fit glisser le revolver dans la poche intérieure de sa veste et se rassit sur son siège en croisant les jambes pour se rallumer une nouvelle cigarette.

– Pas du tout pour rire ! répéta-t-il, et il serra les lèvres.

– Pourquoi donc ? pourquoi donc ? demandèrent des voix tremblantes de pressentiments angoissés. Mais c’est terrible ! s’écria soudain une voix isolée – et M. Albin là-dessus, hocha la tête.

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– Je vois que vous commencez à saisir, dit-il. En effet, c’est pour cela que je le garde, continua-t-il légèrement, après que, malgré sa récente pneumonie, il eût avalé et rejeté une grande quantité de fumée. Je le tiens prêt pour le jour où je commencerai à trouver ce métier par trop ennuyeux et où j’aurai l’honneur de vous tirer ma révérence. La chose est assez simple. Je l’ai étudiée d’assez près et je suis fixé sur la meilleure manière de liquider cela. (Au mot « liquider », un cri retentit). Éliminons le cœur… La prise ici ne me serait pas très commode… Et je préfère détruire la conscience dans son centre même, en insérant un joli petit corps étranger dans cet organe si intéressant…

Et M. Albin, de l’index, désigna son crâne blond aux cheveux coupés ras.

– C’est ici qu’il faut appuyer – M. Albin tira de nouveau de sa poche le revolver nickelé et, du canon, toucha sa tempe – ici, au-dessus de l’artère. Même sans glace, c’est une affaire de tout repos…

Des protestations suppliantes retentirent sur plusieurs tons, auxquelles se mêla même un violent sanglot.

– Monsieur Albin, monsieur Albin, enlevez le revolver, enlevez le revolver de votre tempe. On ne peut pas voir cela ! Monsieur Albin, vous êtes jeune, vous guérirez, vous reviendrez à la vie, et vous serez très populaire, ma parole ! Mais mettez donc votre pardessus, étendez-vous, couvrez-vous, observez votre traitement ! Ne chassez plus le masseur lorsqu’il viendra vous frotter à l’alcool. Laissez les cigarettes, monsieur Albin, vous m’entendez, nous vous en supplions, pour l’amour de votre vie, de votre jeune et précieuse vie !

Mais M. Albin était impitoyable.

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– Non, non, dit-il, laissez-moi, ça va bien, je vous remercie. Je n’ai jamais rien refusé à une femme, mais vous comprendrez qu’il est inutile de vouloir retenir la roue du destin. Je suis ici depuis trois ans. J’en ai soupé et je ne marche plus ! Pouvez-vous m’en vouloir ? Inguérissable, mesdames, regardez-moi, tel que me voilà, je suis inguérissable ; le conseiller aulique lui-même ne le dissimule que pour la forme et pour l’honneur. Accordez-moi donc ce petit peu de licence qui résulte pour moi de ce fait. C’est comme au lycée, lorsqu’il était certain que l’on resterait deux ans dans la même classe, que l’on ne vous interrogeait plus et que l’on n’avait plus rien à faire. Je suis enfin mûr pour cet heureux état. Je n’ai plus besoin de rien faire, je n’entre plus en ligne de compte, je me fiche de tout ! Voulez-vous du chocolat ? Servez-vous ! Non, vous ne me privez pas, j’ai des monceaux de chocolat dans ma chambre. J’ai là-haut huit bonbonnières, cinq tablettes de Gala Peter et quatre livres de chocolat Lindt. Tout cela, les dames du sanatorium me l’ont fait parvenir pendant ma pneumonie.

Quelque part, une voix de basse réclama du silence. M. Albin eut un bref éclat de rire ; c’était un rire à la fois badin et saccadé. Puis, dans la salle de repos, le silence se fit, un silence si complet que l’on eût dit qu’un rêve ou qu’une apparition fantomatique venait de se dissiper ; et les paroles prononcées se répercutaient et se prolongeaient encore étrangement dans le silence. Hans Castorp prêta l’oreille jusqu’à ce qu’elles se fussent complètement tues, et bien qu’il lui semblât vaguement que M. Albin était un fat, il ne pouvait se défendre d’une certaine envie. La parabole tirée de la vie scolaire, en particulier, lui avait fait une vive impression, car lui-même avait passé deux ans en seconde et il se souvenait assez bien de cet abandon un peu humiliant, mais comique et agréable, dont il avait presque joui lorsque, durant le quatrième trimestre, il avait abandonné la course et qu’il avait pu rire « de toute l’histoire ». Comme ses pensées étaient obscures et diffuses, il est difficile de les préciser. En somme, il lui semblait

– 127 – que l’honneur comportait d’importants avantages, mais que la honte n’en comportait pas moins, voire que les avantages de celle-ci étaient presque illimités. Et tandis que, comme à titre d’essai, il essayait de se représenter l’état d’esprit de M. Albin et imaginait ce que cela pouvait signifier que d’être définitivement affranchi du poids de l’honneur et de jouir éternellement des avantages insondables de la honte, un sentiment de douceur sauvage effraya le jeune homme et accéléra encore pendant quelques instants le mouvement de son cœur.