LA Montagne Magique - Tome 1

Thomas Mann · Chapitre 16 sur 34

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LA Montagne Magique - Tome 1

Chapitre IV

 

 

EMPLETTE NÉCESSAIRE

– Votre été finit-il maintenant ? demanda Hans Castorp, le troisième jour, d’un ton ironique, à son cousin.

C’était un terrible changement de temps.

La deuxième journée complète que le visiteur avait passée en haut avait été d’une splendeur vraiment estivale. Le ciel luisait d’un bleu profond au-dessus des cimes lanciformes des pins, tandis que le village, au fond de la vallée, étincelait sous un jour cru dans la chaleur et que le tintement des clarines des vaches qui, allant et venant, paissaient sur les pentes l’herbe courte et chaude des pâturages, animait l’air d’une gaîté doucement contemplative. Au petit déjeuner déjà, les dames étaient venues en légères blouses de linon, quelques-unes même avec des manches ajourées, ce qui ne seyait pas également bien à toutes. Mme Stoehr, par exemple, n’en était pas avantagée, ses bras étaient trop spongieux, la transparence des vêtements, en somme, ne lui convenait pas. Les messieurs du sanatorium, eux aussi, avaient chacun à sa façon tenu compte de la belle saison dans leur manière de s’habiller. Des vestes d’alpaga et de coutil avaient fait leur apparition, et Joachim avait porté des pantalons de flanelle ivoire avec sa vareuse bleue, ensemble qui prêtait à sa stature une prestance tout à fait militaire. Pour Settembrini, il avait sans doute à plusieurs reprises exprimé l’intention de changer de costume. « Du diable, avait-il dit, tout

– 146 – en se promenant après le lunch, en compagnie des cousins, dans les rues du village, comme le soleil brûle ! Je vois, il va falloir que je m’habille plus légèrement. » Mais, quoiqu’il eût bien pesé ses termes, il avait gardé une longue redingote aux larges revers, et ses pantalons à carreaux ; sans doute était-ce toute sa garde-robe.

Mais, le troisième jour, on eût dit que la Nature avait été culbutée et que tout ordre avait été bouleversé. Hans Castorp n’en croyait pas ses yeux. C’était après le dîner, et l’on était depuis vingt minutes à la cure de repos, lorsque le soleil se cacha précipitamment, que des nuages vilains et tourbeux surgirent au-dessus des crêtes du sud-ouest et qu’un vent étranger, froid et qui vous pénétrait jusqu’aux os, comme s’il arrivait de contrées glaciales et inconnues, balaya tout à coup la vallée, abaissa la température et inaugura un nouveau régime.

– De la neige, dit la voix de Joachim derrière la paroi vitrée.

– Qu’entends-tu par « de la neige » ? demanda Hans Castorp. Tu ne veux cependant pas dire par là qu’il va neiger à présent ?

– Certainement, répondit Joachim. Ce vent-là, nous le connaissons. Lorsqu’il s’annonce, on peut être sûr de faire du traîneau.

– C’est idiot, dit Hans Castorp. Si je ne me trompe, nous sommes au début d’août.

Mais Joachim avait dit vrai, car il connaissait les circonstances. Quelques instants après une formidable tempête de neige éclata, accompagnée de coups de tonnerre répétés, un tourbillon si épais que l’on eût pu se croire enveloppé de vapeur

– 147 – blanche et que l’on ne distinguait presque plus rien du fond de la vallée.

Il continua de neiger durant tout l’après-midi. Le chauffage central avait été allumé, et, tandis que Joachim avait recours à son sac de fourrure et ne se laissait pas déranger dans sa cure, Hans Castorp s’était réfugié à l’intérieur de sa chambre, avait poussé son fauteuil à côté du radiateur chaud, et, hochant fréquemment la tête, considérait ce phénomène étrange. Le lendemain matin, il ne neigeait plus ; mais, bien que le thermomètre à l’extérieur indiquât quelques degrés au-dessus de zéro, il restait encore plusieurs pieds de neige, de sorte qu’un parfait paysage d’hiver se déployait sous les yeux surpris de Hans Castorp. On avait de nouveau laissé éteindre le chauffage central. La température de la chambre était de six degrés au-dessus de zéro.

– Votre été finit-il maintenant ? demanda Hans Castorp à son cousin, avec une ironie amère.

– C’est ce qu’on ne pourrait pas affirmer, répondit Joachim avec objectivité. S’il plaît à Dieu, nous aurons encore de belles journées d’été. Même en septembre, c’est encore parfaitement possible. Mais la chose est ainsi que les saisons, ici, ne diffèrent pas si nettement les unes des autres, tu sais, elles se mélangent en quelque sorte et ne se tiennent pas strictement au calendrier. En hiver, le soleil est souvent si brûlant qu’on transpire et qu’on défait sa veste en se promenant, et en été, mon Dieu, tu te rends compte toi-même de ce que l’été peut être parfois ici. Et puis, la neige, elle embrouille tout. Il neige en janvier, mais en mai beaucoup moins, et en août il neige aussi, comme tu peux t’en rendre compte. En somme, on peut dire qu’il ne se passe presque pas un mois sans qu’il neige, c’est une phrase que l’on peut retenir. Bref, il y a des jours d’hiver et des jours d’été, des jours de printemps et des jours d’automne, mais en somme de véritables saisons, cela n’existe pas chez nous, en haut.

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– C’est du joli, cette confusion ! dit Hans Castorp.

En caoutchouc et en manteau d’hiver, il descendit au village avec son cousin, afin de s’acheter des couvertures pour sa cure de repos, car il était clair que par cette saison son plaid ne pourrait lui suffire. Un instant, il se demanda s’il ne se déciderait pas à acheter même un sac de fourrure, mais ensuite il y renonça ; même, cette pensée l’effraya en quelque sorte.

– Non, non, dit-il, tenons-nous-en aux couvertures ! J’en trouverai toujours l’emploi en bas, et des couvertures on en a partout, cela n’a rien de particulier ni de surprenant. Mais un sac de fourrure est quelque chose de par trop spécial, tu m’entends bien ; si je m’achetais un sac de fourrure, je me ferais l’effet de m’installer ici définitivement, et d’être en quelque sorte des vôtres… Bref, je ne veux rien dire de plus que ceci : en définitive, cela ne vaudrait pas du tout la peine d’acheter un sac de fourrure pour quelques semaines seulement.

Joachim fut du même avis, et dans un beau magasin anglais bien achalandé ils firent donc l’emplette de deux couvertures en poil de chameau, pareilles à celles que possédait Joachim, d’un modèle particulièrement long et large, d’une douceur agréable, en couleur naturelle, et les firent aussitôt envoyer au Sanatorium International « Berghof », Chambre n° 34. Dès cet après-midi, Hans Castorp voulait pour la première fois s’en servir.

Naturellement, c’était après le deuxième déjeuner, car en d’autres temps l’ordre du jour n’offrait aucune occasion de descendre au village. Il pleuvait à présent, et la neige, sur les routes, s’était transformée en une bouillie de glace qui vous éclaboussait. Sur le chemin du retour, ils rattrapèrent Settembrini qui, protégé par un parapluie, bien que tête nue, se dirigeait également vers le sanatorium. L’Italien avait le teint

– 149 – jaune et, visiblement, il était d’humeur élégiaque. En un langage châtié, et d’un tour agréable, il se plaignit du froid, de l’humidité dont il souffrait si amèrement. Si du moins l’on chauffait ! Mais ces misérables potentats laissaient s’éteindre le chauffage central aussitôt qu’il cessait de neiger ; une règle stupide, un défi à tout bon sens ! Et comme Hans Castorp objectait en présumant qu’une température moyenne dans les chambres faisait sans doute partie des principes de la cure, et que l’on voulait peut-être par là empêcher les malades de contracter des habitudes de mollesse, Settembrini répondit par les sarcasmes les plus violents. Oui, en effet, les principes de la cure ! Les sacrés et intangibles principes de la cure ! Hans Castorp en parlait, en effet, sur le ton qui convenait, savoir sur celui de la dévotion et de la soumission. Mais il était frappant – frappant dans un sens naturellement favorable – de noter que c’étaient justement ceux d’entre ces principes qui étaient sacro-saints qui coïncidaient exactement avec les intérêts financiers des maîtres et potentats, tandis qu’on fermait volontiers l’œil sur ceux qui ne répondaient pas à cette condition… Et tandis que les cousins riaient, Settembrini en vint à parler de son père défunt, à propos de cette chaleur à laquelle il aspirait.

– Mon père, dit-il avec exaltation et en traînant sur les syllabes, mon père était un homme si fin, qui avait l’âme et le corps également sensibles. Comme il aimait en hiver son petit cabinet de travail, il l’aimait de tout cœur, il fallait toujours y entretenir au moins vingt degrés Réaumur, au moyen d’un petit poêle qui rougeoyait, et lorsque, par des journées humides ou par des jours de tramontane, on y entrait du vestibule de la petite maison, la chaleur vous enveloppait les épaules comme d’un tiède manteau, et les yeux s’emplissaient de larmes de bien-être. Le petit cabinet était bourré de livres et de manuscrits parmi lesquels se trouvaient beaucoup de pièces précieuses, et, au milieu de ces trésors de l’esprit, il était debout, dans sa robe de chambre en flanelle bleue, devant son étroit pupitre, et il se consacrait à la littérature. Fluet et petit de taille – il avait une

– 150 – bonne tête de moins que moi, figurez-vous cela ! – mais avec d’épaisses touffes de cheveux gris aux tempes et un nez si long et si mince… Quel romanisant, Messieurs ! Un des premiers de son temps, un connaisseur de notre langue comme il n’y en a pas beaucoup, un styliste latin comme il n’y en a plus, un uomo letterato, comme les voulait Boccace… De loin, les savants venaient pour s’entretenir avec lui, l’un de Haparanda, un autre de Cracovie, ils venaient tout exprès à Padoue, notre ville, pour lui témoigner leur estime, et il les recevait avec une dignité affable. C’était aussi un écrivain distingué lorsque, en ses heures de loisir, il composait des contes dans la prose toscane la plus élégante, un maître de l’idioma gentile, dit Settembrini, au comble de la jouissance, en laissant lentement fondre sur la langue les syllabes de sa langue maternelle et en penchant la tête de côté et d’autre. Il cultivait son petit jardin d’après l’exemple de Virgile, poursuivit-il, et ce qu’il disait était sain et beau. Mais chaud, il fallait qu’il eût chaud dans son petit cabinet, sinon il tremblait et pouvait verser des larmes de colère parce qu’on le laissait geler. Et à présent, mon cher ingénieur, et vous, lieutenant, imaginez-vous ce que moi, le fils de mon père, je dois endurer en ce lieu maudit et barbare, où le corps tremble de froid au plus fort de l’été et où des impressions humiliantes torturent perpétuellement l’âme. Ah ! c’est dur ! Quels types nous entourent ! Ce fou et ce suppôt du démon qu’est le conseiller aulique Krokovski – et Settembrini fit mine de se décrocher la langue – Krokovski, ce confesseur impudent qui me hait parce que ma dignité d’homme m’interdit de me prêter à ses simagrées de calotin… Et à ma table ! En quelle compagnie suis-je condamné à manger ! À ma droite est assis un brasseur de Halle – Magnus est son nom – avec une moustache qui ressemble à une botte de foin. « Laissez-moi en paix avec la littérature, dit-il. Que nous offre-t-elle ? de beaux caractères ? Que voulez-vous que je fasse avec de beaux caractères ! Je suis un homme pratique et, dans la vie, on ne rencontre presque jamais de beaux caractères. » Voilà l’idée qu’il s’est faite de la littérature ! De beaux caractères. O madre de Dio ! Sa femme,

– 151 – en face de lui, perd de l’albumine tout en sombrant de plus en plus dans la stupidité. Cela fait pitié…

Sans qu’ils se fussent concertés, Joachim et Hans Castorp étaient du même avis sur ces propos, ils les trouvaient péniblement et désagréablement séditieux, mais en même temps divertissants, oui, même instructifs dans leur animosité désinvolte et agressive. Hans Castorp rit jovialement de la « botte de foin » et aussi des « beaux caractères », ou plutôt du désespoir comique avec lequel Settembrini en parlait. Puis il dit :

– Mon Dieu, oui, la société est parfois un peu mélangée dans un tel établissement. On ne peut pas toujours choisir ses voisins de table, – où cela vous mènerait-il ? À notre table, il y a aussi une dame de ce genre, Mme Stoehr, je crois que vous la connaissez, d’une ignorance meurtrière, il faut l’avouer, et quelquefois on ne sait pas trop où regarder lorsqu’elle bavarde. Et en même temps, elle se plaint de sa température et de se sentir si fatiguée, et il semble que ce ne soit pas du tout un cas si bénin. C’est si bizarre – sotte et malade – je ne sais pas si je m’exprime exactement, mais cela me semble tout à fait singulier lorsque quelqu’un est bête et encore malade, lorsque ces deux choses sont réunies, c’est bien ce qu’il y a de plus attristant au monde. On ne sait absolument pas quelle tête on doit faire, car à un malade on voudrait témoigner du respect et du sérieux, n’est-ce pas ? La maladie est en quelque sorte une chose respectable, si je puis ainsi dire. Mais lorsque la bêtise s’en mêle, avec des « fomulus » et des « instituts cosmiques » et des bévues de cette taille, on ne sait vraiment plus si l’on doit rire ou pleurer, c’est un dilemme pour le sentiment humain, et plus lamentable que je ne saurais dire. J’entends que cela ne rime pas ensemble, cela ne s’accorde pas, on n’a pas l’habitude de se représenter cela réuni. On pense qu’un homme sot doit être bien portant et ordinaire, et que la maladie doit rendre l’homme fin et intelligent et personnel. C’est ainsi que l’on se représente

– 152 – d’habitude les choses. N’est-ce pas votre avis ? J’avance peut-être plus que je ne pourrais justifier, conclut-il. Ce n’est que parce que je ne pourrais justifier, conclut-il. Ce n’est que parce que cela m’est venu par hasard… Et il se troubla.

Joachim, lui aussi, était un peu embarrassé et Settembrini se tut, les sourcils levés, en faisant semblant d’attendre par politesse que son interlocuteur eût terminé. En réalité, il attendait que Hans Castorp se fût complètement troublé avant de répondre :

– Sapristi, mon cher ingénieur, vous déployez là des dons philosophiques que je ne vous aurais jamais prêtés. D’après votre théorie il faudrait que vous soyez moins bien portant que vous ne vous en donnez l’air, car il est évident que vous avez de l’esprit. Mais permettez-moi de vous faire remarquer que je puis pas suivre vos déductions, que je les récuse, oui, que je m’y oppose avec une hostilité véritable. Je suis, tel que vous me voyez ici, un peu intolérant en ce qui touche les choses de l’esprit, et j’aime mieux me faire traiter de pédant que de ne pas combattre des opinions qui me semblent aussi répréhensibles que celles que vous venez de développer devant nous…

– Mais, Monsieur Settembrini…

– Permettez… Je sais ce que vous voulez dire. Vous voulez dire que vous n’avez pas pensé cela très sérieusement, que les opinions que vous venez d’exprimer ne sont pas précisément les vôtres, mais que vous n’avez en quelque sorte que saisi au passage une des opinions possibles et qui flottaient pour ainsi dire dans l’atmosphère, pour vous y essayer une fois, sans engager votre responsabilité propre. Ceci répond à votre âge, qui manque encore de résolution virile et se plaît à faire provisoirement des essais avec toute sorte de points de vue.

 

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« Placet experiri 2», dit-il en prononçant le c de placet à l’italienne. Un excellent principe. Ce qui me rend perplexe, c’est tout au plus le fait que votre expérience s’oriente justement dans une certaine direction. Je doute que le hasard y soit pour beaucoup. Je crains qu’il n’existe chez vous un penchant qui menacerait de devenir un trait de caractère s’il n’était pas combattu. C’est pourquoi je me sens obligé de vous reprendre. Vous m’avez dit que la maladie, jointe à la bêtise, était la chose la plus attristante qui soit au monde. Je puis vous accorder cela. Moi aussi je préfère un malade spirituel à un imbécile phtisique. Mais ma protestation s’élève dès l’instant où vous commencez à considérer la maladie au même titre en quelque sorte que la bêtise, comme une faute de style, comme une erreur de goût de la Nature et comme un « dilemme pour le sentiment humain » ainsi qu’il vous a plu de vous exprimer. Et lorsque vous paraissez tenir la maladie unie à la bêtise pour quelque chose de si noble et – comment disiez-vous donc ? – de si digne de respect qu’elle ne s’accorde pas le moins du monde avec la bêtise. Telle était, je crois, l’expression dont vous vous êtes servi. Eh bien, non ! La maladie n’est aucunement noble, ni digne de respect, cette conception est elle-même morbide, ou ne peut que conduire à la maladie. Peut-être éveillerai-je le plus sûrement votre horreur contre elle, en vous disant qu’elle est vieille et laide. Elle remonte à des temps accablés de superstitions où l’idée de l’humain était dégénérée et privée de toute dignité, à des termes angoissés auxquels l’harmonie et le bien-être paraissaient suspects et diaboliques, tandis que l’infirmité équivalait à une lettre de franchise pour le ciel. Mais la raison et le siècle des lumières ont dissipé ces ombres qui pesaient sur l’âme de l’humanité, – pas complètement : la lutte dure aujourd’hui encore. Et cette lutte, cher Monsieur, s’appelle le travail, le travail terrestre, le travail pour la terre, pour l’honneur et les intérêts de l’humanité, et, chaque jour

2 Traduit du latin : « Il est plaisant d’expérimenter, j'aime faire des expériences. » (Note du correcteur – ELG)

– 154 – retrempées par cette lutte, ces forces finiront par affranchir définitivement l’homme, et par le conduire sur les chemins de la civilisation et du progrès, vers une lumière de plus en plus claire, de plus en plus douce et de plus en plus pure.

« Nom de Dieu, pensa Hans Castorp, stupéfait et confus, on dirait un air d’opéra ! Par quoi ai-je provoqué cela ? Cela me semble un peu sec d’ailleurs. Et que veut-il donc toujours avec le travail ? D’autant que cela me semble bien déplacé, ici. » Et il dit :

– Très bien, Monsieur Settembrini. Vous dites cela admirablement… On ne pourrait pas du tout l’exprimer plus… d’une manière plus plastique, veux-je dire…

– Une rechute, reprit Settembrini en levant son parapluie au-dessus de la tête d’un passant, une rechute intellectuelle dans les conceptions de ces temps obscurs et tourmentés, – croyez-m’en, ingénieur, – c’est de la maladie, c’est une maladie explorée à satiété, pour laquelle la science possède plusieurs noms, l’un qui ressortit à la langue de l’esthétique et de la psychologie, et l’autre qui relève de la politique, – ce sont des termes d’école qui n’ont rien à voir ici et dont vous pouvez parfaitement vous passer. Mais, comme tout se tient dans la vie de l’esprit, et qu’une chose découle de l’autre, que l’on ne peut pas abandonner au diable le petit doigt sans qu’il vous prenne toute la main et tout l’homme par surcroît… comme, d’autre part, un principe sain ne peut jamais produire que des effets sains, quel que soit celui que l’on pose à l’origine, – souvenez-vous donc que la maladie, loin d’être quelque chose de noble, de par trop digne de respect pour pouvoir être sans trop de mal associé à la bêtise, – signifie bien plutôt un abaissement de l’homme, oui, un abaissement douloureux et qui fait injure à l’Idée, une humiliation que l’on pourrait à la rigueur épargner et tolérer dans certains cas particuliers, mais que l’honorer sous l’angle de l’esprit – rappelez-vous cela ! – signifierait un

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égarement, et le commencement de tout égarement spirituel. Cette femme à qui vous avez fait allusion – je renonce à me rappeler son nom, – Mme Stoehr donc, je vous remercie, – bref cette femme ridicule – ce n’est pas son cas, me semble-t-il, qui place le sentiment humain, comme vous le disiez, devant un dilemme. Elle est malade et bête, – mon Dieu, c’est la misère en personne, la chose est simple, il ne reste qu’à avoir pitié d’elle et à hausser les épaules. Mais le dilemme, Monsieur, le tragique commence là où la nature fut assez cruelle pour rompre – ou empêcher dès le début – l’harmonie de la personnalité, en associant une âme noble et disposée à vivre à un corps inapte à la vie. Connaissez-vous Leopardi, ingénieur, ou vous, lieutenant ? Un poète malheureux de mon pays, un homme bossu et maladif, une âme primitivement grande, mais constamment abaissée par la misère de son corps, et entraînée dans les bas fonds de l’ironie, mais dont les plaintes déchirent le cœur. Écoutez ceci !

Et Settembrini commença de déclamer en italien, en laissant fondre sur sa langue les belles syllabes, en tournant la tête d’un côté ou de l’autre et en fermant parfois les yeux, sans se soucier de ce que ses compagnons ne comprenaient pas un traître mot. Visiblement il s’efforçait de jouir lui-même de sa mémoire et de sa prononciation, tout en les mettant en valeur devant ses auditeurs. Enfin il dit :

– Mais vous ne comprenez pas, vous écoutez sans percevoir le sens douloureux de cela. L’infirme Leopardi, Messieurs, pénétrez-vous-en bien, a été surtout privé de l’amour des femmes, et c’est cela qui l’a empêché d’obvier au dépérissement de son âme. L’éclat de la gloire et de la vertu pâlissait à ses yeux, la nature lui semblait méchante – d’ailleurs elle est mauvaise, bête et méchante, sur ce point je lui donne raison – et il désespéra, c’est terrible à dire, il désespéra de la science et du progrès. C’est ici que vous entrez dans la tragédie, ingénieur. C’est ici que vous avez votre « dilemme de l’âme humaine »,

– 156 – mais non pas chez cette femme-là, je renonce à encombrer ma mémoire de ce nom… Ne me parlez pas de la « spiritualisation » qui peut résulter de la maladie, pour l’amour de Dieu, ne faites pas cela ! Une âme sans corps est aussi inhumaine et atroce qu’un corps sans âme, et, d’ailleurs, la première est l’exception rare et le second est la règle. En règle générale, c’est le corps qui prend le dessus, qui accapare toute la vie, toute l’importance et s’émancipe de la façon la plus répugnante. Un homme qui vit en malade n’est que corps, c’est là ce qu’il y a d’antihumain et d’humiliant, – dans la plupart des cas il ne vaut guère mieux qu’un cadavre…

– C’est drôle, dit tout à coup Joachim en se penchant en avant pour regarder son cousin qui marchait de l’autre côté de Settembrini. Tu as dit l’autre jour quelque chose de tout à fait semblable.

– Tiens ? dit Hans Castorp. Oui, c’est bien possible que quelque chose d’analogue me soit passé par la tête.

Settembrini se tut pendant quelques pas. Puis il dit :

– Tant mieux, Messieurs. Tant mieux s’il en est ainsi. Loin de moi l’intention de vous proposer quelque philosophie originale. Telle n’est pas ma fonction. Si notre ingénieur, de son côté, a déjà fait des remarques analogues, cela confirme ma supposition qu’il est un dilettante de l’esprit, que, à la manière de tous les jeunes gens cultivés, il ne se livre provisoirement qu’à des expériences sur toutes les conceptions possibles. Un jeune homme doué n’est pas une feuille blanche, il est au contraire une feuille sur laquelle tout a déjà été inscrit avec de l’encre sympathique, le bon comme le mauvais, et c’est affaire à l’éducateur de révéler le bon, mais d’effacer par un réactif convenable le mauvais qui voudrait se manifester. Ces Messieurs ont fait des emplettes ? demanda-t-il d’un ton léger et tout différent.

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– Non, rien de particulier, dit Hans Castorp, c’est-à-dire…

– Nous avons acheté quelques couvertures pour mon cousin, répondit Joachim avec indifférence.

– Pour la cure de repos… par ce froid de chien… Vous savez bien que je dois faire comme vous pendant ces quelques semaines, dit Hans Castorp en riant et en baissant les yeux.

– Ah, des couvertures, la cure de repos, dit Settembrini. Ah, ah, ah ! Tiens, tiens, tiens ! En effet. Placet experiri, répéta-t-il avec la prononciation italienne, et il prit congé, car, salués par le concierge boiteux, ils venaient d’entrer dans le sanatorium, et Settembrini se dirigea vers les salons, pour lire les journaux avant de dîner, dit-il. Il semblait vouloir négliger la deuxième cure de repos.

– Dieu me garde ! dit Hans Castorp, lorsqu’il se trouva avec Joachim dans l’ascenseur. C’est vraiment un pédagogue. C’est vrai que l’autre jour déjà il disait qu’il avait la bosse de la pédagogie. Mais il faut prendre terriblement garde avec lui ; pour peu que l’on dise un mot de trop, on essuie des leçons détaillées, mais cela vaut d’ailleurs la peine de l’entendre parler avec tant d’art. Chaque mot sort de sa bouche, si rond, si appétissant, cela me fait penser à des petits pains frais lorsque je l’écoute.

– Ne lui dis plutôt pas cela. Je crois qu’il serait déçu d’apprendre que tu penses à des petits pains en écoutant ses leçons.

– Crois-tu ? Oh ! ce n’est même pas certain. J’ai toujours l’impression qu’il ne se soucie pas seulement des leçons, peut-être en deuxième lieu seulement, mais qu’il s’agit surtout pour lui de parler, tant il fait bien sauter et rouler les mots, aussi

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élastiques que des balles… et il me semble qu’il ne doit pas du tout lui être désagréable que l’on s’en rende compte. Le brasseur Magnus est sans doute un peu bête avec ses « beaux caractères », mais Settembrini aurait bien dû nous dire ce qui importe en somme, dans la littérature. Je n’ai pas voulu le lui demander pour ne pas me découvrir, étant donné que je n’ai pas de compétence en la matière et que je n’avais jamais vu jusqu’ici un littérateur. Mais si l’important, ce ne sont pas les beaux caractères, ce doivent être évidemment les belles phrases, telle est mon impression, en compagnie de Settembrini. De quels mots il se sert ! Sans se gêner le moins du monde, il parle de « Vertu », je te demande un peu… Toute ma vie je n’avais jamais eu ce mot à la bouche, et même en classe nous avons toujours dit « courage » lorsque nous lisions virtus dans les livres. Quelque chose s’est contracté en moi, il faut que je le dise. Et puis cela me rend un peu nerveux lorsqu’il peste ainsi contre le froid et contre Behrens et contre Mme Magnus parce qu’elle perd de l’albumine, et, bref, contre tout. Il est un homme d’opposition, cela, je m’en suis rendu compte tout de suite. Il s’en prend à tout ce qui existe, et cette attitude a quelque chose de négligé, je ne puis en juger autrement.

– Tu dis cela, répondit Joachim avec un calme pensif. Mais d’un autre côté cela témoigne aussi d’un orgueil qui n’a rien de négligé, tout au contraire. Il me semble qu’il est un homme qui se respecte, ou qui respecte l’homme en général, et cela me plaît en lui, je trouve cela convenable.

– Oui, sur ce point, c’est toi qui as raison, dit Hans Castorp, il a même quelque chose de sévère, on est souvent presque gêné parce qu’on se sent… disons : contrôlé, et je ne veux pas dire cela en mal. Me croiras-tu ? J’ai tout le temps eu le sentiment qu’il n’était pas satisfait que j’eusse acheté des couvertures pour rester allongé, qu’il désapprouvait cet achat, et même qu’il en était un peu préoccupé ?

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