LA Montagne Magique - Tome 1

Thomas Mann · Chapitre 27 sur 34

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LA Montagne Magique - Tome 1

« Mon Dieu, Je Vois ! »

Une semaine se passa avant que Hans Castorp fût invité par l’infirmière en chef, Mlle von Mylendonk, à se présenter au laboratoire de radiologie. Il ne voulait pas hâter le cours des choses. On était suffisamment occupé au Berghof. Les médecins et le personnel, apparemment, y avaient fort à faire. De nouveaux pensionnaires étaient arrivés ces jours derniers : deux étudiants russes, hirsutes, en blouses noires fermées qui ne découvraient pas le moindre coin de linge blanc ; un couple hollandais que l’on avait placé à la table de Settembrini ; un Mexicain bossu qui effrayait ses compagnons de table par d’épouvantables accès de gêne respiratoire ; de la poigne de fer de ses longues mains, il se cramponnait alors à ses voisins, homme ou femme, les tenait serrés comme dans un étau et les entraînait, malgré leur résistance épouvantée et leurs appels au secours, dans le domaine de sa propre angoisse. Bref, la salle à manger était presque au complet, bien que la saison d’hiver ne commençât qu’en octobre. Et la gravité du cas de Hans Castorp, son degré de maladie, lui donnait à peine le droit d’exiger des égards particuliers. Mme Stoehr, toute stupide et inculte qu’elle fût, était sans doute plus malade que lui, sans parler du docteur Blumenkohl. Il aurait fallu manquer de tout sens des hiérarchies et des distances pour ne pas montrer à la place de Hans Castorp une réserve discrète, d’autant plus qu’un tel état d’esprit faisait partie des usages de la maison. Les malades légers ne comptaient guère ; il avait déduit cette conclusion de maints propos entendus par lui. On parlait d’eux avec dédain, selon l’échelle qui était valable ici, on les regardait de haut en bas ; non seulement les malades gravement atteints en usaient ainsi, mais même ceux qui étaient eux-mêmes « légers ». Ce faisant, ces derniers se témoignaient, il est vrai, le même dédain à eux-mêmes, mais ils sauvegardaient leur dignité en se soumettant à cette échelle de valeurs. Voilà qui est humain.

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« Bah ! celui-ci, semblaient-ils dire les uns des autres, en somme, il n’a pas grand-chose. C’est tout juste s’il a le droit de rester ici. Il n’a même pas de cavernes… » Tel était l’esprit qui régnait ici ; il était aristocratique à sa manière, et Hans Castorp s’inclinait devant lui par un respect inné de la loi et des règles de toute sorte. Chaque pays à sa guise, dit le proverbe. C’est témoigner de peu de culture pour un voyageur que de se moquer des usages et des conceptions des peuples qui l’accueillent ; et il y a plusieurs manières d’apprécier les choses. Même à l’endroit de Joachim, Hans Castorp observait un certain respect et certains égards, non pas tant parce qu’il était le plus ancien et son guide et cicérone dans ce domaine, que parce que, incontestablement, il était le « cas de plus grave » des deux. Comme cela se passe partout il est explicable que l’on inclinât volontiers à monter son cas en épingle, voire, à l’exagérer tant soit peu pour se ranger dans l’aristocratie, ou s’en rapprocher. Hans Castorp lui-même lorsqu’on l’interrogeait à table, ajoutait volontiers quelques dixièmes à ceux qu’il avait relevés, et ne manquait pas de se sentir flatté lorsqu’on le menaçait du doigt comme un garçon qui est plus malin qu’il ne semble. Mais il avait beau broder un peu, il n’en restait pas moins, à proprement parler, un personnage d’une catégorie inférieure, de sorte que la patience et la réserve étaient à coup sûr l’attitude qui s’imposait à lui.

Il avait repris à côté de Joachim le genre de vie de ses trois premières semaines, cette vie déjà familière, monotone et réglée avec précision, et elle allait comme sur des roulettes, depuis le premier jour, comme si elle n’avait jamais été interrompue ; en effet, cette interruption ne comptait pas ; dès sa première réapparition à table, il s’en rendit nettement compte. Sans doute Joachim, qui attachait avec un scrupule particulier de l’importance à de telles coupures, avait-il eu soin de décorer de quelques fleurs la place du ressuscité. Mais les compagnons de table de Hans Castorp le saluèrent sans aucune solennité et leur accueil ne se distinguait pas de celui qu’il recevait lorsque leur

– 317 – séparation avait duré non pas trois semaines, mais trois heures, ou tout au moins s’en distinguait à peine : moins parce qu’ils étaient indifférents à sa personne simple et sympathique et parce que ces gens étaient trop exclusivement occupés d’eux-mêmes, c’est-à-dire de leur corps si intéressant, que parce qu’ils n’avaient pas pris conscience de l’intervalle. Et Hans Castorp pouvait les suivre sans peine dans cette voie, car il se retrouvait à son bout de table, entre l’institutrice et miss Robinson, comme s’il y avait été assis pour la dernière fois encore la veille.

Or, si, à sa propre table, on ne faisait pas grand cas de la fin de sa retraite, comment s’en serait-on soucié dans le reste de la salle ? Là, personne ne s’en était aperçu, à la seule exception de Settembrini qui, à la fin du repas, s’était approché pour le saluer à sa manière : plaisante et amicale. Hans Castorp, il est vrai, était enclin à voir encore une exception, mais nous ne saurions nous prononcer sur ce sujet. Il croyait savoir que Clawdia Chauchat avait remarqué son retour, qu’aussitôt après son entrée, comme toujours tardive, après que la porte vitrée se fût fermée, elle avait laissé reposer sur lui son regard étroit, que son regard à lui l’avait rencontré, et qu’à peine assise, elle s’était encore retournée vers lui, par-dessus l’épaule, en souriant, en souriant comme elle l’avait fait trois semaines plus tôt, avant qu’il fût allé à la consultation. Et ç’avait été un geste si peu dissimulé et si dépourvu d’égards – d’égards pour lui comme pour tous les autres pensionnaires – qu’il n’avait pas su s’il devait s’en déclarer ravi ou tenir cette attitude pour une marque de dédain et s’en irriter. Quoi qu’il en fût, son cœur s’était convulsé sous ces regards, qui avaient renié les conventions mondaines, d’après lesquelles ils étaient censés s’ignorer réciproquement, qui l’avaient remué d’une manière qui était à ses yeux fantastique et enivrante, son cœur s’était convulsé, presque douloureusement, dès que la porte vitrée avait claqué, car c’était cette minute qu’il avait attendu, le souffle oppressé.

 

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Il convient d’ajouter ici que les relations intérieures de Hans Castorp avec la malade de la table des « Russes bien », la part prise par ses sens et son esprit modeste à cette personne de taille moyenne, au pas glissant et aux yeux de Tartare, bref, ses sentiments d’amoureux (risquons ce mot, bien que ce soit un mot d’en bas, un mot de la plaine, et qu’il puisse faire supposer que la chanson Combien me touche étrangement soit en quelque manière applicable en ce cas) avaient fait durant sa retraite de très grands progrès. L’image de Mme Chauchat avait flotté devant les yeux du jeune homme lorsque, éveillé de bonne heure, il avait regardé dans la chambre qui se dévoilait en hésitant, ou, le soir, dans le crépuscule qui s’épaississait. (À l’heure même où Settembrini, dans le jaillissement subit de la lumière, était soudain entré chez lui, elle avait plané, tout à fait distincte, et c’était pour cette raison que la venue de l’humaniste avait fait rougir Hans Castorp.) C’est à la bouche de la jeune femme, à ses pommettes, à ses yeux, dont la couleur, la forme, la position lui lacéraient l’âme, à son dos nonchalant, au port de sa tête, à la vertèbre cervicale dans le décolleté de la nuque, c’est à ses bras transfigurés par la gaze la plus fine qu’il avait pensé durant les heures distinctes de la journée morcelée, et si nous avons caché que, grâce à ce moyen, ces heures pour lui s’étaient écoulées sans peine, c’est parce que nous avons pris part à l’inquiétude de sa conscience, mêlée à l’effrayant bonheur de ces images et de ces visions. Car une appréhension, une véritable angoisse étaient mêlées à cela, un espoir qui s’égarait dans l’indéfini, dans l’infini et dans l’aventureux, de la joie et une peur qui était sans nom, mais qui parfois comprimait si brusquement le cœur du jeune homme – son cœur au sens propre et physiologique qu’il portait une main dans la région de cet organe, l’autre main au front (comme une visière au-dessus de ses yeux) et murmurait :

– Ah ! mon Dieu !

 

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Car derrière son front il y avait des pensées et des demi-pensées, et c’étaient elles qui prêtaient aux images et aux visions leur douceur trop grande, et qui se rapportaient à la nonchalance et au manque d’égards de Mme Chauchat, à sa maladie, au relief et à l’importance accrue que la maladie donnait à son corps, à cet attrait charnel qu’en prenait son être. Et à ce mal lui, Hans Castorp, allait désormais, de par la décision de la Faculté, participer. Et c’est ainsi que, de derrière la tête, il comprenait l’aventureuse liberté avec laquelle Mme Chauchat, en se retournant et en souriant, défiait la convention mondaine d’après laquelle ils étaient censés s’ignorer, tout comme s’ils n’étaient pas tous les deux des êtres sociaux et comme s’ils n’avaient même pas besoin de se parler. Et c’était justement ce qui l’effrayait, de la même manière que lorsque, dans la salle de consultation, il avait levé les yeux vers les yeux de son cousin ; mais alors ce furent la pitié et la sollicitude qui lui avaient inspiré sa frayeur, tandis qu’il éprouvait ici des émotions toutes différentes !

Or donc, cette vie du Berghof, si favorable et si bien réglée dans ses limites étroites, reprenait son cours monotone ; Hans Castorp, dans l’attente de sa radiographie, continuait à la partager avec le bon Joachim, en réglant cette vie, heure par heure, exactement sur celle de son cousin ; et ce voisinage était sans doute bon pour le jeune homme. Bien que ce ne fût qu’un voisinage de malade, il comportait pourtant beaucoup de rigueur militaire : une rigueur qui était, il est vrai, déjà sur le point de s’accommoder du service de la cure, qui finissait par se substituer à l’accomplissement du devoir professionnel normal (Hans Castorp n’était pas assez sot pour ne pas s’en rendre compte très exactement). Mais il sentait bien combien ce voisinage réfrénait son âme de civil, peut-être même était-ce cet exemple et le contrôle exercé par Joachim qui l’empêchaient d’entreprendre à l’extérieur des démarches irréfléchies. Car il voyait bien, combien le brave Joachim devait souffrir de certain parfum d’orange qui l’atteignait quotidiennement, et où il y

– 320 – avait des yeux bruns et ronds, un petit rubis, une gaieté rieuse et une poitrine au contour agréable. Et le souci de l’honneur qui faisait craindre à Joachim l’influence de cette atmosphère et le forçait à la fuir touchait Hans Castorp, lui imposait à lui-même de l’ordre et de la discipline, et l’empêchait « d’emprunter son crayon » à la femme aux yeux bridés ; sans ce voisinage édifiant, il eût été tout prêt à le faire, si l’on en jugeait par l’expérience.

Joachim ne parlait jamais de la rieuse Maroussia, et cela équivalait à une interdiction pour Hans Castorp de parler de Clawdia Chauchat. Il se dédommageait par un commerce discret avec l’institutrice assise à table à sa droite, en s’efforçant de faire rougir la vieille fille par des taquineries sur son faible pour la malade aux souples mouvements, et tout en imitant l’attitude digne du vieux Castorp appuyant son menton sur son col. Il insista aussi auprès d’elle pour apprendre des détails nouveaux et intéressants sur la situation personnelle de Mme Chauchat, sur ses origines, son mari, son âge, le caractère de sa maladie. Avait-elle des enfants ? Mon Dieu, non, elle n’en avait pas. Que ferait d’enfants une femme comme celle-ci ? Sans doute lui était-il défendu d’en avoir, et, d’ailleurs, quelle espèce d’enfants pourrait-elle bien avoir ? Hans Castorp dut lui donner raison. Au surplus, peut-être était-il déjà trop tard, hasarda-t-il avec un détachement forcé. Parfois, de profil, le visage de Mme Chauchat lui semblait déjà un peu durci. Avait-elle plus de trente ans ? Mlle Engelhart se récria. Clawdia, trente ? En mettant les choses au pire, elle avait vingt-huit ans. Et quant au profil, elle défendait à son voisin de rien dire de pareil. Le profil de Clawdia était de la délicatesse et de la douceur la plus juvénile, encore que naturellement ce fût un profil intéressant et non pas celui de n’importe quelle oie bien portante. Et pour le punir, Mlle Engelhart ajouta sans un temps que Mme Chauchat recevait souvent la visite de messieurs, en particulier la visite d’un compatriote qui habitait Davos-Platz ; elle le recevait l’après-midi, dans sa chambre.

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Le coup porta. Le visage de Hans Castorp se convulsa malgré tous ses efforts, et même les phrases prononcées avec détachement : « Comment donc » et « Voyez-moi ça », par lesquelles il répondit à cette confidence avaient quelque chose de crispé. Incapable de prendre à la légère l’existence de ce compatriote, comme il avait d’abord feint de le faire, il y revenait sans cesse, et ses lèvres tremblaient. Un homme jeune ? – Jeune et bien, d’après ce que l’on disait, répondait l’institutrice, car elle n’avait pu en juger de ses propres yeux. – Malade ? – Tout au plus légèrement malade. « J’espère bien », dit Hans Castorp sarcastique, « que l’on découvre chez lui plus de linge que chez ses compatriotes de la table des Russes ordinaires » ; sur quoi, toujours pour le punir, Mlle Engelhart répondit par l’affirmative. Il finit par convenir que c’était là une affaire que l’on ne pouvait négliger, et la chargea sérieusement de se renseigner sur ce compatriote qui fréquentait chez Mme Chauchat ; mais au lieu de le renseigner à ce sujet, elle allait, quelques jours plus tard, lui apporter une nouvelle tout à fait différente.

Elle avait appris que l’on « peignait Clawdia Chauchat », que l’on faisait son portrait, et elle demanda à Hans Castorp s’il était au courant. Sinon, il pouvait être convaincu qu’elle tenait la nouvelle de la source la plus sûre. Depuis un certain temps Mme Chauchat posait quelque part, pour un portrait, et où ça ? Chez le conseiller, chez le docteur Behrens qui la recevait à cet effet, presque chaque jour, dans ses appartements privés.

Cette nouvelle émut Hans Castorp plus encore que la précédente. Il ne cessait de faire à ce sujet des plaisanteries cocasses. Oui certainement, on savait que le docteur peignait à l’huile. En quoi cela pouvait-il gêner l’institutrice, puisque ce n’était pas défendu et que chacun était libre d’en faire autant ? Alors, ça se passait dans sa garçonnière de veuf ? Sans doute Mlle von Mylendonk assistait-elle aux séances. – Elle n’en avait certainement pas le temps. – « Behrens ne doit pas avoir

– 322 – beaucoup plus de temps que l’infirmière en chef », dit Hans Castorp, sévèrement. Mais, bien que tout parût ainsi avoir été dit sur cette affaire, il se garda de la laisser tomber et s’épuisa en questions, pour plus ample informé, sur le portrait et ses dimensions. Était-ce un médaillon ou un portrait en pied ? À quelle heure posait-elle ? Mlle Engelhart ne pouvait lui donner de précisions à ce sujet ; il n’avait qu’à prendre patience en attendant les résultats des investigations conduites par l’institutrice.

Hans Castorp eut 37,7 après avoir appris cette nouvelle. Plus encore que les visites que recevait Mme Chauchat, le troublaient et l’inquiétaient celles qu’elle faisait. L’existence privée et particulière de Mme Chauchat prise en elle-même, indépendamment de son contenu, avait déjà commencé à le faire souffrir et à l’inquiéter ; et combien ces deux sentiments devaient s’aiguiser dès lors que des nouvelles d’un contenu aussi équivoque parvenaient à ses oreilles ! Sans doute paraissait-il possible que les rapports du visiteur russe avec sa compatriote fussent d’une nature triviale et inoffensive. Mais Hans Castorp, depuis quelque temps, était porté à tenir le raisonnable et l’inoffensif pour des boniments, de même qu’il ne pouvait se résoudre à admettre que toute cette peinture à l’huile soit autre chose qu’un trait d’union entre un veuf au langage truculent et une jeune femme aux yeux bridés et au pas insinuant. Le goût que le docteur avait manifesté dans le choix de son modèle répondait trop au sien propre pour qu’il pût lui supposer un sang-froid raisonnable dont le souvenir des joues bleues et des yeux larmoyants, injectés de rouge, du conseiller ne semblait pas témoigner.

Un fait qu’il observa ces jours-là, personnellement et par hasard, eut sur lui un effet différent, bien qu’il s’agît à nouveau d’une confirmation de son goût. Il y avait là, à la table placée en travers de celle de Mme Salomon et du collégien vorace à lunettes, à gauche de celle des cousins, la plus voisine de la

– 323 – porte vitrée, un malade, originaire de Mannheim, à ce que Hans Castorp avait entendu dire, âgé d’une trentaine d’années environ, à la chevelure clairsemée, aux dents cariées et au langage timide – le même qui, parfois, durant la soirée, jouait du piano, le plus souvent la marche nuptiale du « Songe d’une nuit d’été ». On le disait très dévot, comme il n’était pas rare que fussent les gens d’ici, avait-on expliqué à Hans Castorp ; et cela s’expliquait. Chaque dimanche, il assistait au service religieux à Davos-Platz, et pendant la cure il lisait des livres pieux, des livres dont la reliure était ornée d’un calice ou de rameaux de palmier. Or, lui aussi – et c’est ce que Hans Castorp observa un beau jour – avait ses regards suspendus au même endroit, à savoir à la souple personne de Mme Chauchat, et cela d’une manière presque canine dans sa timidité indiscrète. Après que Hans Castorp l’eût observé une fois, il ne put s’empêcher d’en faire à chaque occasion la remarque. Il le voyait le soir, debout dans la salle de jeu, parmi les pensionnaires, troublé et égaré par l’aspect de la jeune femme, désirable bien que contaminée, qui était assise de l’autre côté sur le canapé, avec Tamara aux cheveux laineux (tel était le nom de la jeune fille), le docteur Blumenkohl et avec leur voisin de table à la poitrine creuse et aux épaules tombantes. Il le voyait se détourner, se donner l’air de regarder ailleurs, puis de nouveau tourner la tête par-dessus l’épaule, en louchant et la lèvre supérieure troussée avec une expression plaintive. Il le voyait blêmir et ne pas lever les yeux, puis lever les yeux quand même, et regarder avidement lorsque la porte vitrée se fermait et que Mme Chauchat glissait vers sa place. Et, plusieurs fois, il vit le malheureux s’arrêter après les repas entre la sortie et la table des « Russes bien », pour laisser passer Mme Chauchat près de lui, et la dévorer des yeux de tout près, elle qui ne se souciait pas de lui, avec des yeux qui étaient tristes jusqu’au fond de l’âme.

Cette découverte émut assez vivement le jeune Hans Castorp, quoique cette pitoyable et importune insistance du Mannheimois ne pût l’inquiéter dans la même mesure que les

– 324 – rapports privés de Clawdia Chauchat avec le conseiller Behrens, un homme qui lui était si nettement supérieur par l’âge, la personne et la situation. Clawdia ne s’occupait pas le moins du monde du Mannheimois : s’il en avait été autrement, cela n’aurait pas échappé à l’attention en éveil de Hans Castorp, et ce n’était donc pas l’aiguillon déplaisant de la jalousie dont, en l’occurrence, il ressentait la piqûre. Mais il éprouvait tous les sentiments qu’éprouve l’homme enivré par la passion lorsqu’il découvre chez d’autres sa propre image, sentiments qui forment le plus singulier mélange de répugnance et de solidarité secrète. Impossible de tout approfondir et de tout analyser, si nous voulons avancer ! Quoi qu’il en soit, c’était beaucoup à la fois, pour l’état où il était, que l’observation du Mannheimois faisait endurer au pauvre Hans Castorp.

Ainsi se passèrent les huit jours jusqu’à la radioscopie de Hans Castorp. Il n’avait pas su qu’ils se passeraient ainsi jusque-là mais lorsque, un matin, au premier déjeuner, il reçut de la Supérieure (elle avait déjà un nouvel orgelet, ce ne pouvait être le même ; sans doute ce mal inoffensif, mais qui la défigurait tenait-il à sa constitution) l’ordre de se présenter l’après-midi au laboratoire, il se trouva qu’ils étaient passés. En même temps que son cousin, Hans Castorp devait se présenter, une demi-heure avant le thé ; car, par la même occasion, on reprendrait également une nouvelle photographie intérieure de Joachim, – la précédente pouvait être déjà tenue pour périmée.

Ils avaient donc abrégé aujourd’hui de trente minutes la grande cure de repos de l’après-midi et, sur le coup de trois heures et demie, ils étaient descendus par l’escalier de pierre vers le sous-sol factice, et prirent place ensemble dans la petite salle d’attente qui séparait le cabinet de consultation du laboratoire de radiographie : Joachim qui ne prévoyait rien de nouveau, en toute tranquillité, Hans Castorp dans une attente un peu fiévreuse, puisque jusqu’à présent on n’avait jamais sondé de cette façon la vie intérieure de son organisme. Ils

– 325 – n’étaient pas seuls. Plusieurs pensionnaires, qui attendaient avec eux, étaient, déjà assis dans la pièce lorsqu’ils étaient entrés, des revues illustrées déchirées sur les genoux. C’étaient un jeune géant suédois qui, dans la salle à manger avait sa place à la table de Settembrini et de qui l’on disait que, lors de son arrivée en avril, il avait été si malade que l’on avait à peine voulu le recevoir ; mais à présent il avait augmenté de 80 livres et il était sur le point d’être renvoyé comme complètement guéri ; de plus, une femme de la table « des Russes ordinaires », une mère, elle-même chétive, avec un garçonnet chétif, laid, au nez trop long, appelé Sacha. Ces personnes donc attendaient depuis plus longtemps que les cousins. Elles avaient apparemment le pas sur eux dans la suite des convocations ; un retard s’était certainement produit dans le laboratoire de radiographie, et l’on devait se résigner à prendre son thé refroidi.

Dans le laboratoire, on était occupé. On entendait la voix du docteur Behrens qui donnait des instructions. Il était trois heures et demie, ou un peu plus, lorsque la porte s’ouvrit, – un aide attaché à ce service, l’ouvrit – et seul ce veinard de géant suédois fut introduit : sans doute son prédécesseur était-il reparti par une autre sortie. Le rite, désormais, se déroula plus rapidement. Au bout de dix minutes déjà on entendit le Scandinave complètement guéri – cette publicité ambulante de la station et du sanatorium, – s’éloigner d’un pas énergique par le corridor, et la mère russe, ainsi que son Sacha, furent reçus. De nouveau, comme ç’avait déjà été le cas lors de l’entrée du Suédois, Hans Castorp remarqua que dans le laboratoire régnait une pénombre, ou plus exactement un demi-jour artificiel, de même que, de l’autre côté, dans le cabinet analytique du docteur Krokovski. Les fenêtres étaient voilées, la lumière du jour était exclue et quelques lampes électriques brûlaient. Mais tandis qu’on introduisait Sacha et sa mère et que Hans Castorp les suivait des yeux, à ce moment juste, la porte du couloir s’ouvrit et le malade suivant pénétra dans la salle d’attente, en avance puisque l’on était en retard, c’était Mme Chauchat.

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C’était Clawdia Chauchat qui se trouva tout à coup dans la petite pièce ; Hans Castorp la reconnut, en écarquillant les yeux et il sentit distinctement le sang se retirer de son visage et sa mâchoire inférieure se détendre, de sorte qu’il faillit ouvrir la bouche. L’entrée de Clawdia s’était produite d’une manière inopinée, à l’improviste : tout à coup elle se trouva partager avec les cousins cet espace exigu alors que, voici un instant encore, elle n’avait pas été là. Joachim jeta sur Hans Castorp un regard rapide ; ne se bornant pas à baisser les yeux, il alla jusqu’à reprendre sur la table le journal illustré qu’il venait de déposer, et à cacher son visage derrière la feuille déployée. Hans Castorp n’eut pas assez de présence d’esprit pour en faire autant. Après avoir pâli, il était devenu très rouge et son cœur battait.

Mme Chauchat prit place près de la porte du laboratoire, dans un petit fauteuil arrondi aux accoudoirs écourtés et comme rudimentaires ; penchée en arrière, elle croisa légèrement une jambe sur l’autre et regarda dans le vide, tandis que ses « yeux de Pribislav » nerveusement détournés de leur direction par la conscience qu’elle avait d’être observée, louchaient légèrement. Elle portait un chandail blanc et une robe bleue, tenait un livre sur ses genoux, un livre de cabinet de lecture, semblait-il, et frappait légèrement le plancher de son pied posé à terre.

Déjà, après une minute et demie, elle changea de pose, regarda autour d’elle, se leva avec une expression comme si elle ne savait trop où elle en était ni à qui elle devait s’adresser, et commença de parler. Elle demanda quelque chose, posa une question à Joachim, bien que celui-ci parût plongé dans son journal illustré, tandis que Hans Castorp était assis là, inoccupé. Elle formait des mots dans sa bouche et leur prêtait la voix qui sortait de sa gorge blanche : c’était la voix, non pas grave, mais agréablement voilée bien qu’avec certains tons aigus, que Hans Castorp connaissait, qu’il connaissait depuis longtemps et qu’il avait même entendue de tout près, le jour où cette voix avait dit

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à son intention ; « Volontiers. Mais il faut que tu me le rendes sans faute après la leçon. » Il est vrai que ceci avait été dit alors avec plus de netteté et d’aisance ; à présent, les mots venaient, un peu traînants, incertains ; celle qui parlait ainsi n’y avait pas un droit naturel, elle les empruntait, comme Hans Castorp l’avait déjà plusieurs fois entendu faire, et il en éprouvait un sentiment de supériorité, mais mêlé de l’émerveillement le plus humble. Une main dans la poche de sa jaquette de laine, l’autre portée à sa nuque, Mme Chauchat demanda :

– Pardon, Monsieur, pour quelle heure étiez-vous convoqué ?

Joachim, qui avait jeté un coup d’œil rapide vers son cousin répondit en joignant les talons, tout en restant assis :

– Pour trois heures et demie.

Elle parla de nouveau :

– Moi, pour quatre heures moins le quart. Que se passe-t-il donc ? Il est presque quatre heures. Il y a des personnes qui viennent d’entrer, n’est-ce pas ?

– Oui, deux personnes, répondit Joachim. C’était leur tour avant nous. Le service a du retard. Il semble que tout ait été décalé d’une demi-heure.

– Comme c’est ennuyeux ! dit-elle, et d’un geste nerveux elle palpa ses cheveux.

– Plutôt, répondit Joachim. Nous aussi, nous attendons depuis près d’une demi-heure.

Ainsi conversaient-ils, et Hans Castorp écoutait comme en rêve. Que Joachim parlât à Mme Chauchat, c’était presque

– 328 – comme s’il lui avait parlé lui-même, – encore qu’à certains égards ce fût aussi tout différent. Le « plutôt » avait choqué Hans Castorp ; ce mot lui semblait impertinent, ou tout au moins d’une indifférence surprenante, eu égard aux circonstances. Mais, en somme, Joachim pouvait parler ainsi, il pouvait en général parler avec elle, et il se targuait peut-être devant lui de son désinvolte « plutôt », de même que lui, Hans Castorp, avait fait l’important devant Joachim et Settembrini lorsqu’on lui avait demandé combien de temps il comptait rester, et qu’il avait répondu : « Trois semaines ». C’est à Joachim qu’elle s’était adressée, bien qu’il eût tenu le journal devant sa figure, – sans doute parce qu’il était le plus ancien des deux, celui qu’elle connaissait le plus longtemps de vue, mais aussi pour cette autre raison qu’avec lui des relations civilisées et un échange de paroles articulées étaient à leur place, et que rien de sauvage, de profond, d’effrayant et de mystérieux n’existait entre eux. Si certains yeux bruns, joints à un rouge de rubis et à un parfum d’orange, avaient attendu ici avec eux, il eût appartenu à Hans Castorp de conduire la conversation et de dire « Plutôt » – indépendant et pur, comme il se serait senti vis-à-vis de cette autre. « En effet, plutôt désagréable, Mademoiselle », eût-il dit et peut-être, d’un geste désinvolte, eût-il tiré son mouchoir de la poche de son veston, pour se moucher. « Je vous conseille de patienter. Nous sommes dans la même situation. » Et Joachim se serait étonné de son aisance, mais probablement sans désirer sincèrement être à sa place. Non, Hans Castorp n’était pas non plus jaloux de Joachim, dans la situation présente, bien que ce fût lui qui avait le droit de parler à Mme Chauchat. Il approuvait celle-ci de s’être adressée à son cousin ; elle avait tenu compte des circonstances en le faisant, et avait fait connaître ainsi qu’elle avait conscience de la situation… Son cœur battait fort.

Après l’accueil froid que Mme Chauchat avait reçu de Joachim et dans lequel Hans Castorp avait même distingué une légère hostilité du bon Joachim contre cette compagne de

– 329 – maladie, – hostilité qui le fit sourire malgré toute son émotion – Clawdia essaya de faire un tour de promenade à travers la pièce. Mais comme l’espace manquait, elle aussi prit sur la table un cahier illustré, et retourna sur son siège aux moignons d’accoudoirs. Hans Castorp restait assis et la regardait en appuyant son menton, comme avait fait son grand-père et en ressemblant ainsi d’une manière vraiment ridicule au vieillard. Comme Mme Chauchat avait de nouveau croisé une jambe sur l’autre, son genou se dessina, et même toute la ligne de sa svelte jambe sous sa jupe de drap bleu. Elle n’était que de taille moyenne, d’une taille harmonieuse et infiniment agréable aux yeux de Hans Castorp, mais elle avait les jambes relativement longues et n’était pas large des hanches. Elle se tenait non pas rejetée en arrière, mais penchée en avant, les bras croisés appuyés sur la cuisse, le dos arrondi et les épaules affaissées, de sorte que les vertèbres cervicales saillaient, et qu’on distinguait même sous le chandail collant la colonne vertébrale et que sa poitrine, qui n’était pas opulente et haute comme celle de Maroussia, mais une gorge menue de jeune fille, était comprimée des deux côtés. Soudain, Hans Castorp se rappela qu’elle aussi était assise ici en attendant la radioscopie. Le docteur Behrens la peignait ; il reproduisait son apparence extérieure sur une toile, au moyen d’huile et de couleurs. Mais à présent, dans la pénombre, il dirigeait sur elle des rayons lumineux qui lui découvriraient l’intérieur du corps. Et en pensant à cela, Hans Castorp détourna la tête avec une mine pudiquement assombrie et avec une expression de discrétion et de réserve qu’il lui semblait convenable, à cette pensée, d’adopter devant lui-même.

Ils ne restèrent pas longtemps réunis à trois dans la petite salle d’attente. On n’avait sans doute pas fait grand cas là-dedans de Sacha et de sa mère, on se dépêchait pour rattraper le retard. De nouveau l’aide en blouse blanche ouvrit la porte. En se levant Joachim rejeta son journal sur la table, et Hans Castorp le suivit non sans une hésitation intérieure, vers la

– 330 – porte. Des scrupules chevaleresques s’éveillaient en lui, avec la tentation d’adresser quand même avec quelque civilité la parole à Mme Chauchat, de lui offrir de passer la première ; peut-être même en français, si c’était faisable ; et il s’empressa de chercher en lui-même les mots, la construction de la phrase. Mais il ne savait pas si de telles prévenances étaient usitées ici, si l’ordre de succession établi n’était pas au-dessus de toute galanterie. Joachim devait le savoir, et, comme il ne faisait pas mine de céder le pas à la dame présente, bien que Hans Castorp l’eût regardé avec trouble et insistance, il emboîta donc le pas à son cousin, en passant devant Mme Chauchat qui ne redressa que légèrement son attitude penchée, et il passa par la porte dans le laboratoire.

Il était trop absorbé par ce qu’il laissait derrière soi, par les aventures des dix dernières minutes, pour se sentir, au moment où il entrait dans le laboratoire, intérieurement présent à ce qui s’y passait. Il ne voyait rien ou n’avait que des perceptions très générales dans ce demi-jour artificiel. Il entendait encore la voix agréablement voilée dont Mme Chauchat avait dit : « Que se passe-t-il donc ?… Il y a des personnes qui viennent d’entrer… Comme c’est ennuyeux ! » et le son de cette voix, comme un exquis chatouillement le long de son dos, le faisait frissonner. Il voyait son genou moulé par l’étoffe de la robe, voyait saillir sur sa nuque courbée, sous ses cheveux courts d’un blond roussâtre, qui à cette place pendaient librement, sans avoir étérecueillis dans son nœud natté, les vertèbres cervicales, et de nouveau un frisson le parcourut. Il vit le docteur Behrens, tournant le dos aux nouveaux venus, debout devant un placard, ou une cabine en forme d’étagère, occupé à considérer une plaque noirâtre que, de son bras tendu, il tenait devant la lumière mate du plafonnier. Passant à côté de lui ils pénétrèrent au fond de la pièce, rejoints, dépassés par l’aide qui faisait des préparatifs pour les traiter et les expédier. Une odeur étrange régnait ici. Une sorte d’ozone éventé emplissait l’atmosphère. Entre les fenêtres tendues de noir, la cabine divisait le laboratoire en

– 331 – deux parties inégales. On distinguait des appareils de physique, des verres concaves, des tableaux de commande, des instruments de mesure dressés verticalement, mais aussi une boîte semblable à un appareil photographique sur un châssis à roulettes, des diapositifs en verre qui étaient encastrés en rangées dans le mur, – on ne savait pas si l’on était dans l’atelier d’un photographe, dans une chambre noire, dans l’atelier d’un inventeur, ou dans une officine technique de sorcellerie.

Joachim avait aussitôt commencé à se dévêtir jusqu’à la ceinture. L’aide, un jeune Suisse trapu aux joues roses, et en blouse blanche, invita Hans Castorp à faire de même. Cela allait vite, son tour ne tarderait pas à venir… Tandis que Hans Castorp se débarrassait de sa veste, Behrens passa de la cabine où il s’était tenu dans la pièce proprement dite.

– Allo ! dit-il. Voilà nos deux Dioscures ! Castorp et Pollux… Pas de jérémiades, je vous en prie. Attendez donc, dans un instant nous vous aurons vus en transparence, tous les deux. Je crois bien que vous avez peur, Castorp, de nous ouvrir votre for intérieur ? Rassurez-vous, tout cela fonctionne très esthétiquement… Avez-vous déjà vu ma galerie privée ?

Et il amena Hans Castorp par le bras devant les rangées de verres sombres derrière lesquels il alluma la lumière en tournant le commutateur. Ils s’éclairèrent alors et révélèrent leurs images. Hans Castorp voyait des membres, des mains, des pieds, des rotules, des hauts et des bas de cuisses, de bras et des fragments de bassins. Mais la forme vivante, arrondie de ces fragments de corps humains était schématique et avait un contour estompé ; comme un brouillard et un halo pâle, elle entourait son noyau clair qui ressortait avec une netteté minutieuse.

– Très intéressant ! dit Hans Castorp.

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– C’est en effet intéressant, répondit le conseiller. Utile leçon de choses pour jeunes gens ! Anatomie par la lumière, vous comprenez, triomphe des temps nouveaux. Cela, c’est un bras de femme, vous vous en rendez compte à sa mignardise. C’est avec cela qu’elles vous enlacent à l’heure du berger, vous comprenez.

Et il rit, ce qui retroussa d’un côté sa lèvre supérieure à la moustache rognée. Les plaques s’éteignirent. Hans Castorp se retourna vers l’endroit où on procédait à la radiographie de Joachim.

Cela avait lieu devant la cabine où le conseiller s’était tenu tout à l’heure. Joachim avait pris place sur une sorte de tabouret de cordonnier, devant une planche contre laquelle il pressait sa poitrine en l’entourant des bras ; et l’aide corrigeait la position du patient, en le pétrissant, poussant en avant l’épaule de Joachim et massant son dos. Puis il s’en retourna derrière l’appareil comme n’importe quel photographe, se carra sur ses jambes, et se pencha pour juger de l’image, exprima sa satisfaction, et reculant de côté, recommanda à Joachim de respirer profondément, et de garder l’air dans son poumon jusqu’à ce que tout fût fini. Le dos arrondi de Joachim se dilata, puis demeura immobile. À cet instant l’assistant avait imprimé au levier de commande le mouvement convenable. Pendant deux secondes, les forces terribles dont le déploiement était nécessaire pour transpercer la matière jouèrent : des courants de milliers de volts, de cent mille volts, se rappelait Hans Castorp. À peine assujetties, les forces tentèrent de se frayer des chemins détournés. Des décharges éclatèrent comme des coups de feu. Une étincelle bleue grésilla à la pointe d’un appareil. Des éclairs montèrent en crépitant le long du mur. Quelque part une lumière rouge, semblable à un œil, regardait, calme et menaçante, dans la pièce, et une fiole dans le dos de Joachim s’emplit d’un liquide vert. Puis tout s’apaisa ; les phénomènes

– 333 – lumineux s’évanouirent et Joachim, en soupirant, rendit son souffle. C’était fait.

– Au prochain délinquant, dit Behrens, et il toucha Hans Castorp du coude. « Surtout, ne prétextez pas de fatigue ! Vous aurez un exemplaire gratuit, Castorp, grâce auquel vous pourrez encore projeter au mur les secrets de votre sein, pour vos enfants et petits-enfants. »

Joachim avait rompu ; mais l’assistant changea de place. Le docteur Behrens instruisit en personne le novice de la manière dont il devait s’asseoir et se tenir. « Enlacez » dit-il, « enlacez donc la planche ! Si cela vous fait plaisir, imaginez que c’est tout autre chose ! Et serrez-la bien contre votre poitrine comme si des sensations voluptueuses y étaient liées. Bien comme ça. Respirez. Halte ! » commanda-t-il. « Un petit sourire, s’il vous plaît ! » Hans Castorp attendit en clignotant, le poumon plein d’air. Dans son dos l’orage grésilla, éclata, crépita et s’apaisa. L’objectif avait regardé au-dedans de lui.

Il descendit, troublé et étourdi par ce qui venait de lui arriver bien qu’il ne se fût pas le moins du monde ressenti de cette pénétration. « Bravo ! » dit le conseiller. « Nous allons regarder nous-mêmes à présent. » Et déjà Joachim, en homme informé qu’il était, avait pris place à côté d’un support, tournant le dos à l’appareil volumineux au sommet duquel on apercevait une cornue en verre, à demi emplie d’eau, avec un tuyau d’évaporation, à hauteur de sa poitrine un écran encadré et mobile. À sa gauche, au milieu d’un tableau de commandes, était dardée une ampoule rouge. Le conseiller, à califourchon sur un tabouret, l’alluma. Le plafonnier s’éteignit et, seul, le rubis éclairait encore la scène. Puis, le maître, d’un geste, effaça même celui-ci et une profonde obscurité enveloppa les alchimistes.

 

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– Il faut d’abord que les yeux s’habituent, entendit-on dire le conseiller dans l’obscurité. Il faut pour commencer que nous ayons des pupilles immenses comme des chats, pour voir ce que nous voulons voir. Vous comprenez bien que nous ne puissions pas d’emblée y voir clair au moyen de nos yeux ordinaires habitués au jour. Il faut commencer par oublier le jour clair avec ses images gaies.

– Bien entendu, dit Hans Castorp, qui était debout derrière l’épaule du conseiller, et il ferma les yeux, car il était tout à fait indifférent qu’on les gardât ouverts ou non, tant la nuit était sombre. « Il faut pour commencer que nous baignions les yeux dans l’obscurité, pour voir quelque chose, c’est évident. Je trouve même que c’est bien et juste que nous commencions par nous recueillir un peu, comme par une prière silencieuse. Je reste là et j’ai fermé les yeux, je suis dans un état d’agréable somnolence. Mais quelle est donc l’odeur que l’on sent ? »

– De l’oxygène, dit le conseiller, c’est l’oxygène que vous sentez dans l’air. Le produit atmosphérique de l’orage en chambre, vous m’entendez… Ouvrez les yeux, dit-il. À présent, l’évocation va commencer.

Hans Castorp s’empressa d’obéir.

On entendit déplacer un levier. Un moteur sursauta, chanta furieusement en montant, mais fut aussitôt réglé par un second mouvement. Le plancher vibrait régulièrement. La petite lumière rouge, allongée et verticale, regardait avec une menace muette. Quelque part, un éclair grésilla. Et lentement, avec un reflet laiteux, comme une fenêtre qui s’éclaire, surgit de l’obscurité le pâle rectangle de l’écran, devant lequel le docteur Behrens était à cheval sur son tabouret de cordonnier, les cuisses écartées, les poings appuyés, son nez camus collé contre la vitre qui donnait vue dans l’intérieur d’un organisme humain.

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– Voyez-vous, jeune homme ? demanda-t-il.

Hans Castorp se pencha par-dessus son épaule, mais leva encore une fois la tête dans la direction où il soupçonnait les yeux de Joachim qui devaient avoir un regard doux et triste, comme autrefois, lors de la consultation.

– Tu permets ?

– Je t’en prie, je t’en prie, répondit Joachim, bon prince, dans l’obscurité. Et sur le plancher bourdonnant, dans le grésillement et les éclatements des forces qui jouaient, Hans Castorp, courbé, guetta par cette fenêtre blafarde le squelette vide de Joachim Ziemssen. Le sternum se confondait avec la colonne vertébrale en un pilier sombre et cartilagineux. La rangée antérieure des côtes était coupée par celles du dos qui semblaient plus pâles. Les clavicules, infléchies, déviaient vers le haut, de part et d’autre, et dans l’enveloppe légère et lumineuse de la forme charnelle se dessinait, roide et aigu, le squelette de l’épaule, l’attache de l’os du bras de Joachim. Il faisait clair dans la cavité de la poitrine, mais on distinguait un système veineux, des taches sombres, un moutonnement noirâtre.

– Image claire, dit le conseiller ; voilà bien la maigreur convenable, la jeunesse militaire. J’ai eu ici des panses : impénétrables, pas moyen de rien distinguer ! Il faudrait commencer par découvrir les rayons qui traverseraient une telle couche de graisse… Mais ceci est du travail propre. Voyez-vous le diaphragme ? » Et il désigna du doigt un arc sombre qui se levait et s’abaissait dans le bas de l’écran… « Voyez-vous ces voussures ici, à gauche, ces bosses ? Cela, c’est la pleurésie qu’il a eue à l’âge de quinze ans. Respirez profondément, commanda-t-il. Plus profondément. » Et le diaphragme de Joachim se levait en tremblant aussi haut que possible, on remarquait un éclaircissement dans les parties supérieures du poumon, mais le

– 336 – conseiller n’était pas satisfait. « Insuffisant ! dit-il. Voyez-vous les glandes du hile ? Voyez-vous les adhérences ? Voyez-vous les cavernes ici ? C’est de là que viennent les poisons qui montent à la tête. Mais l’attention de Hans Castorp était absorbée par une sorte de sac, une masse sombre, ayant quelque chose de bestial et d’informe, qui apparaissait derrière la colonne centrale, sur la droite du spectateur, qui se dilatait régulièrement, et se contractait de nouveau, un peu à la manière d’une méduse qui nage.

– Voyez-vous son cœur ? demanda le conseiller en détachant à nouveau sa main énorme de sa cuisse, et en désignant du doigt ce sac animé de pulsations… Grand Dieu, c’était le cœur si fier de Joachim, que Hans Castorp avait sous les yeux.

– Je vois ton cœur, dit-il d’une voix étranglée.

– Je t’en prie, je t’en prie, répondit Joachim de nouveau, et sans doute sourit-il, résigné, là en haut, dans l’obscurité. Mais le conseiller leur ordonna de se taire et de ne pas faire de sensiblerie. Il étudiait les taches et les lignes, le moutonnement noir dans la cavité intérieure de la poitrine, tandis que son compagnon ne se lassait pas davantage d’explorer la forme sépulcrale de Joachim et ses ossements de cadavre, cette charpente dénudée et ce mémentod’une maigreur de fuseau. Le respect et la terreur l’étreignirent. « Oui, oui, je vois », dit-il plusieurs fois. « Seigneur, je vois. » Il avait entendu parler d’une femme, d’une parente, depuis longtemps décédée, du côté des Tienappel, qui avait été douée ou affligée d’un don particulier : les gens qui devaient bientôt mourir lui apparaissaient comme des squelettes. Et c’est ainsi que Hans Castorp voyait le bon Joachim, encore que ce fût grâce à la science physique et optique, de sorte que cela ne voulait rien dire et que tout se passait normalement, d’autant plus qu’il avait expressément sollicité l’autorisation de Joachim. Néanmoins il se sentait pris

– 337 – d’une sympathie subite pour le mélancolique destin de sa tante, la voyante. Violemment ému par tout ce qu’il voyait, ou plus exactement par le fait de le voir, il sentait son cœur assailli par des doutes secrets, se demandait si vraiment tout se passait ici normalement, si ce spectacle, dans cette obscurité trépidante et grésillante était vraiment licite ; et le plaisir inquiet de la curiosité indiscrète se mêlait dans sa poitrine à des sentiments d’émotion et de piété.

Mais, quelques minutes plus tard, il était lui-même en plein orage, sur la sellette, tandis que Joachim couvrait son corps refermé. De nouveau le conseiller guettait à travers la vitre laiteuse. Cette fois il épiait l’intérieur de Hans Castorp, et de ses exclamations à mi-voix, de ses jurons et de ses expressions, il semblait résulter que ce qu’il trouvait répondait à ses prévisions. Il poussa ensuite l’amabilité jusqu’à permettre que le pensionnaire, sur ses instantes prières, considérât sa propre main à travers l’écran lumineux. Et Hans Castorp vit ce qu’il avait dû s’attendre à voir, mais ce qui, en somme, n’est pas fait pour être vu par l’homme, et ce qu’il n’avait jamais pensé qu’il fût appelé à voir ; il regarda dans sa propre tombe. Cette future besogne de la décomposition il la vit, préfigurée par la force de la lumière, la chair dans laquelle il vivait, décomposée, anéantie, dissoute en un brouillard inexistant, et, au milieu de cela, le squelette, fignolé avec soin, de sa main droite, autour de l’annulaire duquel, son anneau qui lui venait de son grand-père, flottait, noir et lâche : un objet dur de cette terre, avec quoi l’homme pare son corps qui est destiné à disparaître, de sorte que, redevenu libre, il aille vers une autre chair qui pourra le porter un nouveau laps de temps. Avec les yeux de cette aïeule du côté des Tienappel, il apercevait un membre familier de son corps : avec des yeux pénétrants de visionnaire, et pour la première fois de sa vie, il comprit qu’il mourrait. En ce faisant il avait une expression comme lorsqu’il écoutait de la musique, – assez sotte, somnolente et pieuse, la bouche entr’ouverte et la tête inclinée sur l’épaule. Le conseiller dit :

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