LA Montagne Magique - Tome 1
Doutes et Réflexions
– Tu es arrivé à la dernière minute, dit Joachim. As-tu été loin ? Comment cela s’est-il passé ?
– Oh ! gentiment, répondit Hans Castorp. Oui, j’ai été assez loin. Mais je dois avouer que cela m’a fait moins de bien que je ne l’avais espéré. C’était sans doute trop tôt, ou même pas indiqué du tout. Je crois que, provisoirement, je n’essayerai pas de recommencer.
Joachim ne demanda pas si la conférence lui avait plu, et Hans Castorp ne se prononça pas à ce sujet. Comme par une entente muette, ils ne firent pas, par la suite, la moindre allusion à la conférence.
DOUTES ET RÉFLEXIONS
Le mardi, notre héros était donc depuis une huitaine chez les gens d’en haut, et il trouva par conséquent dans sa chambre, en rentrant de sa promenade du matin, sa note de pensionnaire, la note de sa première semaine, une pièce de comptabilité proprement exécutée, sous une enveloppe verdâtre, avec en-tête illustré (le bâtiment du « Berghof » y était représenté sous un
– 202 – aspect séduisant), et décorée en haut, du côté gauche, par un extrait du prospectus, composé en une étroite colonne de caractères, où le « traitement psychique d’après les principes les plus modernes » était tout particulièrement mentionné en caractères gras. Quant au relevé calligraphié, il s’élevait assez exactement à un total de 180 francs, dont 12 par jour pour la pension et les soins médicaux, 8 francs pour la chambre ; en outre il comprenait une somme de 20 francs sous la rubrique « Taxe d’entrée » et 10 francs pour la désinfection de la chambre, tandis que des frais moins importants, pour le linge, la bière et le vin bu au dîner, arrondissaient la somme.
Hans Castorp ne trouva rien à rectifier lorsqu’il examina la facture avec Joachim.
– Il est vrai, dit-il, que je ne fais pas usage des soins médicaux, mais cela, c’est mon affaire ; ils sont compris dans le prix de pension, et je ne puis pas exiger qu’on me les déduise, comment serait-ce possible ? Pour la désinfection, c’est plutôt le coup de fusil, il est impossible qu’ils aient gaspillé pour 10 francs d’H2CO en fumigations contre la contagion de l’Américaine. Mais en somme je dois dire que c’est plutôt bon marché que cher, en considération de ce qu’ils offrent.
Et ils se rendirent donc ensemble, avant le second déjeuner, à « l’administration » pour s’acquitter de cette dette.
« L’Administration » se trouvait au rez-de-chaussée : lorsque, après le hall, on suivait le couloir en passant à côté du vestiaire, des cuisines et de l’office, on ne pouvait manquer la porte d’autant plus qu’elle se distinguait par un écriteau en porcelaine. Avec intérêt Hans Castorp fit connaissance avec le centre commercial de l’entreprise. C’était un véritable petit bureau : une demoiselle dactylographe y était occupée, et trois employés mâles étaient penchés sur leurs pupitres, tandis que, dans la pièce voisine, un monsieur qui devait occuper l’emploi
– 203 – supérieur de chef ou de directeur, travaillait à un bureau à cylindre, ne jetant que par dessus les verres de son lorgnon un regard froid sur les clients pour les inspecter scrupuleusement. Tandis qu’on les expédiait au guichet, que l’on changeait un billet, encaissait et donnait quittance, ils gardèrent une attitude sévère et modeste, silencieuse, une attitude de sujets dociles, comme il sied à de jeunes Allemands qui témoignent à tout bureau et à tout local de service le respect dû à l’autorité ; mais dehors, en allant déjeuner, et dans le courant de la journée, ils parlèrent quelque peu de l’organisation de l’institut du « Berghof », et ce fut Joachim qui, en sa qualité d’indigène informé, répondit aux questions de son cousin.
Le conseiller aulique Behrens n’était nullement le propriétaire et le tenancier de l’établissement, bien qu’au premier abord on pût avoir cette impression. Au-dessus de lui et derrière lui, planaient des puissances invisibles, qui, précisément, ne se manifestaient dans une certaine mesure que sous la forme du bureau : c’était un conseil d’administration, une société par actions à laquelle on eût volontiers appartenu, car, au dire, très vraisemblable, de Joachim, malgré les traitements élevés des médecins et les principes d’une gestion très libérale, elle distribuait chaque année à ses membres un dividende appréciable. Le médecin-chef n’était donc pas un homme indépendant, il n’était qu’un agent, un fonctionnaire, un allié des puissances supérieures, le premier et le plus haut placé, il est vrai ; l’âme de l’établissement, qui exerçait une influence décisive sur toute l’organisation, sans en exclure l’intendance, bien que, comme médecin dirigeant, il fût naturellement exempté de toute activité concernant la partie commerciale de l’entreprise. Originaire du Nord-Ouest de l’Allemagne, on savait qu’il occupait depuis de longues années cette situation contre son goût et son plan de vie, amené là par sa femme, dont le cimetière du « Village » avait depuis longtemps accueilli les restes, – ce cimetière pittoresque de Davos-Dorf, là, en haut, sur le versant de droite, plus loin en arrière, vers l’entrée de la
– 204 – vallée. Elle avait eu une figure charmante, encore qu’asthénique, à en juger par les photographies qui se trouvaient partout dans le logement du médecin-chef, ainsi que d’après les peintures dues à son propre pinceau d’amateur, et qui étaient accrochées aux murs. Après qu’elle lui eut donné deux enfants, un fils et une fille, son corps léger et envahi par la fièvre avait été transporté dans ces régions-ci et, en peu de mois, il avait achevé de dépérir et de se consumer. On disait que Behrens, qui l’avait adorée, avait été si durement frappé par ce coup que, pendant quelque temps, il était devenu mélancolique et bizarre et que, dans la rue, il s’était fait remarquer par des rires étouffés, des gesticulations et des monologues. Ensuite, il n’était pas retourné dans son milieu primitif, mais était demeuré sur place ; sans doute parce qu’il n’avait pas voulu s’éloigner de la tombe ; mais la raison déterminante avait été ce motif moins sentimental que lui-même avait été quelque peu atteint par le mal, et que, de son propre avis scientifique, sa place était tout bonnement ici. C’est ainsi qu’il s’était installé comme un de ces médecins qui sont les compagnons de souffrance de ceux dont ils surveillent le séjour ; qui ne combattent pas la maladie – tout en échappant à son influence, en toute liberté et indépendance – mais qui en portent eux-mêmes le signe, cas particulier, mais non pas rare, et qui sans aucun doute a ses avantages comme ses inconvénients. La camaraderie du médecin et du malade doit certes être approuvée et on peut admettre que, seul, celui qui souffre peut être le guide et le sauveur de ceux qui souffrent. Mais peut-on concevoir une véritable domination spirituelle sur une puissance exercée par quelqu’un qui compte lui-même parmi ses esclaves ? Celui qui est subjugué peut-il affranchir ? Le médecin malade reste un paradoxe, un phénomène problématique pour le sentiment simple. Sa connaissance scientifique de la maladie n’est-elle pas bien plutôt troublée et rendue confuse par l’expérience personnelle, qu’enrichie et moralement fortifiée ? Il ne regarde pas la maladie en face avec le regard clair de l’adversaire, mais il est embarrassé, il ne prend
– 205 – pas nettement parti ; et avec toutes les précautions convenables on peut se demander si quelqu’un qui relève du monde de la maladie, est en somme intéressé à la guérison, ou simplement à la conservation des autres, au même degré et au même sens qu’un homme bien portant ?
Hans Castorp exprima une part de ces doutes et de ces réflexions, tout en bavardant avec Joachim sur le « Berghof » et son médecin-chef, mais Joachim fit remarquer qu’on ne savait nullement si le docteur Behrens était toujours malade ; sans doute était-il depuis longtemps guéri. Il y avait longtemps qu’il avait commencé à exercer ici, d’abord quelque temps de son propre chef, et il s’était vite fait un renom d’auscultateur à l’ouïe particulièrement fine, ainsi que de pneumotome très sûr. Ensuite, le « Berghof » s’était assuré son concours, cet établissement auquel son nom était si étroitement lié depuis bientôt dix années… Tout au fond, à l’extrémité de l’aile nord-ouest du sanatorium, était situé son appartement (le docteur Krokovski habitait non loin de là), et cette dame d’ancienne noblesse, l’infirmière-major dont Settembrini avait parlé sur un ton si sarcastique, et que Hans Castorp n’avait encore vue que très fugitivement, tenait son petit ménage de veuf. Du reste, le médecin en chef était seul, car son fils étudiait dans des universités allemandes, et sa fille était déjà mariée à un avocat établi en Suisse française. Le jeune Behrens venait parfois en visite pendant ses vacances, ce qui s’était déjà une fois produit depuis que Joachim séjournait ici, et il disait que les dames de l’établissement étaient alors agitées, que les températures montaient, que des jalousies provoquaient des disputes et des querelles dans les salles de repos et que la consultation spéciale du docteur Krokovski était aussitôt plus fréquentée…
On avait concédé à l’assistant pour ses occupations particulières une pièce spéciale qui était, – comme aussi la grande salle des consultations, le laboratoire, la salle d’opérations et le service de radiographie, – située dans le sous-
– 206 – sol bien éclairé de l’établissement. Nous parlons d’un sous-sol parce que l’escalier en pierre qui y conduisait du rez-de-chaussée, donnait en effet l’impression que l’on descendait dans une sorte de cave, ce qui était presque une illusion. Car, en premier lieu, le rez-de-chaussée était situé assez haut, mais, de plus, le « Berghof » était construit contre la montagne sur un terrain en pente, et les pièces qui composaient cette « cave » s’ouvraient sur le devant, ayant vue sur le jardin et la vallée : circonstances qui contredisaient et compensaient en quelque sorte l’effet et le sens de l’escalier. Car on croyait sans doute descendre par ses marches au-dessous du niveau du sol, mais en réalité, une fois en bas, on se retrouvait au niveau de la terre, ou tout au plus quelques pieds en dessous, – impression qui amusa Hans Castorp lorsque, un après-midi que son cousin voulait se faire peser par le masseur, il l’accompagna dans cette sphère « souterraine ». Il y régnait une clarté et une propreté de clinique ; tout était blanc sur blanc et les portes ripolinées luisaient, y compris celle de la salle de consultation du docteur Krokovski, où la carte de visite du savant était fixée par des punaises et vers laquelle deux marches descendaient du couloir, de sorte que la pièce qui se trouvait derrière prenait l’apparence d’une cellule. Elle était située à droite de l’escalier, cette porte, à l’extrémité du couloir, et Hans Castorp la surveilla particulièrement, tandis que, en attendant Joachim, il allait et venait le long du corridor. Il en vit d’ailleurs sortir quelqu’un, une dame qui était récemment arrivée et dont il ne connaissait pas encore le nom, une petite femme gracile avec des franges sur le front et des boucles d’oreilles en or. Elle se pencha profondément en gravissant les marches et releva sa robe, tout en serrant de sa petite main ornée de bagues son mouchoir contre sa bouche et en regardant dans le vide avec de grands yeux pâles et hagards. Elle s’approcha ainsi de l’escalier à petits pas pressés qui faisaient froufrouter son jupon, s’arrêta tout à coup comme si elle se souvenait de quelque chose, se remit en marche de son pas sautillant, et disparut dans la cage de
– 207 – l’escalier, toujours encore penchée, sans retirer son mouchoir des lèvres.