LA Montagne Magique - Tome 1
Danse Macabre
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
Les livres étaient accumulés sur la petite table, l’un était par terre, à côté de la chaise longue, sur la natte de la galerie, et celui que Hans Castorp avait feuilleté en dernier lieu pesait à son estomac, lui coupait le souffle, mais sans que de sa matière grise l’ordre fût allé aux muscles compétents de l’éloigner. Il avait lu la page du haut en bas, son menton avait atteint sa poitrine, les paupières s’étaient fermées sur ses yeux bleus et naïfs. Il voyait l’image de la vie, ses membres florissants, la beauté portée par la chair. Elle avait détaché les mains de sa nuque ; ses bras qu’elle ouvrait, et à l’intérieur desquels, en particulier sous la peau délicate de l’articulation du coude, les vaisseaux, les deux branches des grandes veines se dessinaient, bleuâtres, ces bras étaient d’une inexprimable douceur. Elle se pencha pour lui, vers lui, sur lui, il sentit son odeur organique, sentit le choc de son cœur battant. Une suave chaleur enlaça son cou et tandis que, défaillant de plaisir et d’angoisse, il posait ses mains sur l’extérieur de ses bras, là où la peau tendue sur les triceps était d’une exquise fraîcheur, il sentit sur ses lèvres la succion humide de son baiser.
DANSE MACABRE
Peu de temps après Noël le « gentleman rider » mourut… Mais auparavant il y eut encore Noël, ces deux jours de fête, ou plus exactement, en comptant le Réveillon, ces trois jours que
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Hans Castorp avait vu approcher en hochant la tête avec un certain effroi, en se demandant comment ils se dérouleraient, et qui, ensuite, avaient point et décru comme des jours ordinaires, avec un matin, un midi, un soir et par un temps moyen (il dégela quelque peu), nullement différents des autres jours de leur espèce. Extérieurement, ils s’étaient quelque peu distingués des autres et avaient, pour le délai prévu, exercé leur domination sur les cerveaux et les cœurs des hommes ; puis, ils étaient devenus un passé récent et de plus en plus lointain, laissant des souvenirs qui se détachaient de la vie quotidienne.
Le fils du conseiller, nommé Knut, vint passer ses vacances auprès de son père, dans l’aile du sanatorium ; c’était un joli garçon dont la nuque saillait aussi déjà quelque peu. On sentait dans l’atmosphère la présence du jeune Behrens. Les femmes se montraient rieuses, coquettes et énervées, et dans leurs conversations il était question de rencontres avec Knut, au jardin, dans la forêt ou dans le quartier du Casino. D’ailleurs, lui-même reçut des visites : un certain nombre de camarades d’université montèrent dans la vallée, six ou sept étudiants qui se logèrent au village, mais prenaient leurs repas chez le docteur et qui parcouraient en groupes toute la contrée. Hans Castorp les évita. Il évita ces jeunes gens et les fuyait avec Joachim lorsqu’il le fallait, car il était peu désireux de les rencontrer. Un monde séparait celui qui faisait partie de « ceux d’en haut » de ces chanteurs, de ces touristes qui brandissaient leurs cannes ; il ne voulait rien entendre, ni savoir d’eux. De plus, la plupart d’entre eux semblaient originaires du Nord ; peut-être se trouvait-il même parmi eux des concitoyens ; et Hans Castorp éprouvait la plus grande appréhension à l’égard de ses concitoyens. Souvent, il envisageait avec répugnance l’éventualité de l’arrivée au Berghof de quelque Hambourgeois, d’autant plus que Behrens avait dit que cette ville fournissait toujours à l’établissement un contingent d’importance. Peut-être s’en trouvait-il parmi les malades gravement atteints ou les moribonds que l’on ne voyait pas. On ne voyait qu’un négociant
– 441 – aux joues creuses qui était assis depuis quelque temps à la table de Mme Iltis et qui devait être originaire de Cuxhaven. Hans Castorp, en pensant à ce voisinage, se réjouit que l’on eût ici si peu de contact avec des pensionnaires qui n’étaient pas vos commensaux, et en outre que son pays natal fût étendu et divisé en sphères très distinctes. La présence indifférente de ce négociant apaisa beaucoup les inquiétudes que lui avait inspirées la pensée qu’il pouvait y avoir ici des Hambourgeois.
Le Réveillon de Noël approchait ; un beau jour il fut imminent, et le lendemain il était là… Six bonnes semaines s’étaient encore écoulées depuis le jour où Hans Castorp s’était étonné qu’ici l’on parlât déjà de Noël : par conséquent autant de temps, – si l’on voulait l’exprimer en chiffres, – qu’avait duré son séjour tout d’abord prévu, plus les trois semaines qu’il avait passées au lit. Et pourtant ces premières six semaines lui avaient semblé un laps de temps considérable, surtout la première partie, jugeait-il à présent, tandis que la quantité égale, aujourd’hui, n’avait presque plus d’importance : les gens de la salle à manger, lui semblait-il, avaient eu raison d’en faire si peu de cas. Six semaines, pas même autant de semaines que la semaine compte de jours, qu’était-ce que cela dès qu’on posait la question de savoir ce qu’était une de ces semaines, un de ces petits circuits du lundi au dimanche et, de nouveau, au lundi ? Il suffisait toujours de supputer la valeur et l’importance de l’unité plus petite la plus voisine, pour comprendre que le total ne pouvait pas produire grand’chose, ce total qui, par surcroît, subissait une abréviation, un recroquevillement et un anéantissement très sensibles. Qu’était-ce qu’un jour, compté par exemple à partir de l’instant où l’on se mettait à table pour le déjeuner, jusqu’au retour de cet instant après vingt-quatre heures ? Rien, quoique ce fussent vingt-quatre heures ! Et qu’était-ce qu’une heure, passée à la cure de repos, en promenade ou à un repas ? (Et cette énumération épuisait à peu près les possibilités de faire passer cette unité de temps.) Toujours rien ! Et le total de ces riens ne valait pas d’être pris au
– 442 – sérieux. La chose ne devenait sérieuse que lorsqu’on descendait l’échelle vers les plus petites mesures : ces sept fois soixante secondes durant lesquelles on tenait le thermomètre entre les lèvres, afin de pouvoir prolonger le graphique de la température, avaient la vie dure et étaient d’un poids peu ordinaire ; elles se dilataient jusqu’à former une petite éternité, elles inséraient des périodes de la plus haute solidité dans la fuite rapide et dans le jeu d’ombres du grand Temps…
Le jour de fête troubla à peine le régime habituel des habitants du Berghof. Quelques jours auparavant, on avait dressé, à droite, sur le côté droit de la salle à manger, près de la table des Russes ordinaires, un svelte sapin, et son arôme qui, à travers l’odeur des plats abondants, atteignait parfois les mangeurs, allumait des reflets pensifs dans les yeux de quelques personnes autour des sept tables. Au dîner du vingt-quatre décembre, le sapin apparut, décoré de fil doré, de boules en verre, de pommes de pin dorées, de petites pommes suspendues dans des filets et de maintes espèces de bonbons, et ses bougies en cire de couleur brûlèrent durant et après le repas. Dans les chambres des malades alités, disait-on, de petits arbres étaient de même allumés ; chacun avait le sien. Et le courrier des colis avait été abondant depuis quelques jours déjà. Joachim Ziemssen et Hans Castorp avaient, eux aussi, reçu des envois de leur pays lointain et plat, des cadeaux soigneusement empaquetés qui s’étaient répandus dans les chambres : vêtements ingénieusement choisis, cravates, bibelots de luxe en cuir et en nickel, ainsi que beaucoup de pâtisseries de Noël, des noix, des pommes, et de la pâte d’amandes, – provisions que les cousins regardaient d’un œil incertain, en se demandant quand arriverait l’instant où ils pourraient en goûter. C’était Schalleen qui avait confectionné le paquet de Hans Castorp, comme il le savait bien ; et c’était elle aussi qui avait fait l’emplette des cadeaux après avoir sérieusement consulté les oncles. Une lettre de James Tienappel y était jointe, sur un épais papier à lettres, mais écrite à la machine à écrire. L’oncle y faisait part des vœux
– 443 – du grand-oncle, et de ses propres vœux de Noël et de guérison, et avec beaucoup de sens pratique il y avait joint les vœux de Nouvel an qui allaient venir avant peu à échéance, comme d’ailleurs en avait usé Hans Castorp lui-même, lorsque, étendu dans son lit, il avait, en temps utile, adressé au consul Tienappel sa lettre de Noël ainsi qu’un rapport sur son état de santé.
L’arbre dans la salle à manger flamboyait, grésillait, parfumait et entretenait dans les cœurs et dans les esprits la conscience de l’heure. On avait fait toilette, les Messieurs étaient en tenue de soirée, on voyait les femmes porter des bijoux que des mains aimantes d’époux pouvaient leur avoir envoyés des pays de la plaine. Clawdia Chauchat, elle aussi, avait remplacé le chandail de laine qui était de mise en ces lieux par une robe habillée ; mais la coupe en avait quelque chose d’arbitraire, ou plutôt de national : c’était un ensemble clair, brodé, muni d’une ceinture, d’un caractère rustique, russe, ou tout au moins balkanique peut-être bulgare, décoré de petites paillettes d’or, et dont les plis nombreux prêtaient à sa silhouette une plénitude particulièrement souple, répondaient à ce que Settembrini appelait volontiers sa « physionomie tartare » ou ses « yeux de loup des steppes ». On était très gai à la table des Russes bien ; c’est de là que partit le premier bouchon de champagne, et toutes les autres tables, ensuite, en commandèrent à leur tour. À la table des cousins, ce fut la grand-tante qui en commanda pour sa nièce et pour Maroussia et qui les régala tous. Le menu était choisi, il se terminait par de la pâtisserie au fromage et par des petits fours ; on le compléta par du café et des liqueurs, et de temps en temps une branche de sapin qui flambait et que l’on devait rapidement éteindre, provoquait une panique stridente et exagérée. Settembrini, vêtu comme d’habitude, se trouva, vers la fin du dîner, assis un instant, avec son cure-dents, à la table des cousins ; il taquina Mme Stoehr et commémora en quelques mots le Fils du Charpentier et le Rabbi de l’humanité dont on simulait aujourd’hui l’anniversaire. Avait-il vraiment vécu, on ne le
– 444 – savait pas avec certitude. Mais ce qui était né en ce temps-là et ce qui avait commencé sa marche victorieuse ininterrompue, c’était l’idée de la valeur de l’âme individuelle, en même temps que l’idée d’égalité, en un mot, c’était la démocratie individualiste. Dans cet esprit, il consentait à vider le verre qu’on avait placé devant lui. Mme Stoehr jugea cette manière de s’exprimer « équivoque et sans âme ». Elle se leva en protestant, et comme on avait déjà commencé de passer au salon, ses compagnons de table suivirent son exemple.
La réunion de ce soir tirait son importance et son animation de la remise des cadeaux au docteur Behrens qui vint pour une demi-heure avec Knut et avec Mlle de Mylendonk. La cérémonie se déroula au salon où se trouvaient les appareils optiques. Le cadeau des Russes consista en un objet en argent, un très grand plat rond au milieu duquel on avait gravé le monogramme du docteur, et qui, cela sautait aux yeux, ne pouvait servir à rien. On pouvait du moins s’étendre sur la chaise longue que les autres pensionnaires avaient offerte, bien qu’elle ne comportât ni housse ni coussin, et fût simplement recouverte d’une toile. Mais son dossier était mobile, et Behrens éprouva son degré de confortable, en s’y étendant de tout son long, son plat inutile sous le bras, en fermant les yeux, et en commençant à ronfler comme une scierie, tout en prétendant être le dragon Fafnir à côté du trésor. Ce fut une jubilation générale. Mme Chauchat, elle aussi, rit de cette scène, ses yeux se plissèrent et sa bouche resta ouverte, exactement, songea Hans Castorp, comme ç’avait été le cas de Pribislav Hippe lorsqu’il lui était arrivé de rire.
Aussitôt après le départ du docteur, on prit place aux tables de jeu. La société russe occupa comme toujours le petit salon. Quelques pensionnaires restaient debout, dans la salle à manger, autour de l’arbre de Noël, regardaient s’éteindre les lumignons dans leurs petites capsules de métal, et croquaient les friandises accrochées aux branches. Aux tables qui étaient
– 445 – déjà mises pour le petit déjeuner, quelques personnes isolées étaient assises, éloignées les unes des autres, accoudées chacune à sa manière et se taisaient chacun pour soi.
Le premier jour de Noël fut humide et brumeux. C’étaient des nuages, dit Behrens, qui les entouraient. Il n’y avait jamais de brouillard ici en haut. Mais nuages ou brouillard, l’humidité était pénétrante. La neige étendue dégelait en surface, devenait poreuse et gluante. La figure et les mains, durant la cure, s’engourdissaient d’une façon beaucoup plus pénible que par temps de gel et de soleil.
La journée fut marquée par une soirée musicale, un véritable concert, avec des rangées de chaises et des programmes imprimés, qui fut offert à ceux d’en haut par la direction du Berghof. Ce fut un récital de chansons donné par une cantatrice professionnelle qui était établie et enseignait à Davos. Elle portait deux médailles en bordure du décolleté de sa robe de soirée, avait des bras qui ressemblaient à des cannes, et une voix dont le timbre, singulièrement sourd, renseignait d’une manière attristante sur les raisons de son séjour en ce lieu. Elle chanta :
Je porte avec moi
Mon amour.
Le pianiste qui l’accompagnait était également un habitant de Davos… Mme Chauchat était assise au premier rang, mais profita du premier entracte pour se retirer, de sorte que Hans Castorp, à partir de ce moment, put, le cœur tranquille, prêter l’oreille à la musique (de toute façon c’était de la musique), en suivant le texte des chansons, imprimé sur le programme. Pendant quelque temps Settembrini resta assis à son côté, puis l’Italien, lui aussi, disparut, après avoir fait quelques remarques élastiques et plastiques sur le bel canto de la cantatrice du cru, et après avoir exprimé sa satisfaction satirique de ce que ce soir,
– 446 – l’on se fût retrouvé si fidèlement et si sympathiquement ensemble. À vrai dire Hans Castorp se sentit soulagé lorsque tous deux furent partis, la femme aux yeux bridés et le pédagogue, et qu’il put en toute liberté accorder son attention aux chansons. Il jugea bon que dans le monde entier, jusque dans les circonstances les plus spéciales, l’on fît de la musique, probablement même au cours d’expéditions polaires.
Le deuxième jour de Noël ne se distingua plus en rien d’un dimanche, ou même d’un jour de semaine ordinaire, si ce n’est par la légère conscience que l’on prenait de sa présence, et lorsqu’il fut passé, la fête de Noël se trouva reléguée dans le passé, ou plus exactement dans un lointain avenir, à une distance d’un an ; douze mois s’écouleraient de nouveau, à l’issue desquels Noël se renouvellerait, c’est-à-dire, à bien compter, seulement sept mois de plus que Hans Castorp n’en avait déjà passé ici.
Mais aussitôt après la Noël de cette année, encore avant le Nouvel an, le « gentleman rider » mourut. Les cousins l’apprirent par Alfreda Schildknecht, dite sœur Bertha, l’infirmière du pauvre Fritz Rotbein, qui leur conta dans le couloir cet événement traité avec beaucoup de discrétion. Hans Castorp y prit une part vive et insistante, d’abord parce que les manifestations de vie du gentleman rider avaient fait partie des premières impressions qu’il avait reçues ici – de celles qui, les premières, lui semblait-il, avaient provoqué cette sensation de chaleur à la peau de son visage, laquelle, depuis lors, avait persisté, – ensuite, pour des raisons morales, voire, d’ordre spirituel. Joachim s’engagea en une longue conversation avec la diaconesse qui se cramponna avec reconnaissance à ce dialogue et à cet échange de vues. C’était un miracle, dit-elle, que le gentleman eût encore survécu aux jours de fête. Depuis longtemps, il s’était montré un dur-à-cuire, mais personne n’avait compris au moyen de quoi il avait respiré ces derniers temps. Il est vrai que depuis de longs jours il ne s’était plus
– 447 – maintenu que grâce à des quantités prodigieuses d’oxygène : dans la seule journée d’hier il avait consommé quarante ballons à six francs pièce. Cela avait dû coûter cher, comme ces messieurs pouvaient s’en rendre compte, et il fallait en outre considérer que sa femme, dans les bras de laquelle il était mort, restait absolument sans ressources. Joachim blâma ces dépenses. À quoi bon cette prolongation coûteuse et artificielle de la souffrance, dans un cas tout à fait désespéré ? On ne pouvait pas reprocher à cet homme d’avoir absorbé à l’aveuglette ce gaz vivifiant et précieux qu’on lui avait administré. Mais ceux qui le traitaient auraient dû se montrer plus raisonnables et, bon gré mal gré, le laisser aller son chemin inévitable, indépendamment des contingences, et à plus forte raison en des circonstances pareilles. Les vivants n’avaient-ils pas eux aussi leurs droits ? Et ainsi de suite. Mais Hans Castorp le contredit avec vigueur. Il reprocha à son cousin de parler presque comme Settembrini, sans respect ni pudeur devant la souffrance. Le gentleman rider n’était-il pas mort ? C’en était fini de rire, on ne pouvait faire autre chose pour prouver son sérieux, et un mourant avait droit à tout le respect et à tous les honneurs ; Hans Castorp persistait à le soutenir. Il espérait que, du moins, Behrens n’aurait pas querellé le cavalier et tempêté à sa manière impie. Il n’y avait pas eu lieu, déclare la Schildknecht. Il est vrai que le gentleman avait encore fait au dernier moment une petite tentative de fuite, et qu’il avait voulu sauter en bas de son lit. Mais une simple remarque sur l’inutilité d’une telle entreprise avait suffi à le remettre à la raison.
Hans Castorp se dérangea pour voir le défunt. Il le fit, pour tenir tête au système établi qui consistait à faire mystère de ces événements, parce qu’il méprisait cette volonté égoïste d’ignorer, de ne pas voir et de ne pas entendre ce qui avisait aux autres, et parce qu’il voulait la contredire par un acte. À table, il avait tenté d’amener la conversation sur ce décès, mais il s’était heurté à une hostilité si unanime et si entêtée envers ce sujet, qu’il en avait été confondu et indigné. Mme Stoehr s’était
– 448 – montrée presque grossière. Quelle mouche l’avait piqué pour qu’il se permît de parler d’une chose pareille, lui avait-elle demandé, et quelle éducation avait-il donc reçue ? Le règlement de la maison les mettait à l’abri, eux, les pensionnaires, de tout contact avec de telles histoires ; et voici qu’un de ces blancs-becs en parlait à haute voix, et cela à l’heure du rôti, et en présence du docteur Blumenkohl que, du jour au lendemain, le même sort pouvait atteindre (cela, ajouté à voix basse). Si le fait se renouvelait, elle porterait plainte. C’est à la suite de cela que Hans Castorp avait décidé (et avait exprimé sa décision) de rendre quant à lui les derniers honneurs à ce compagnon défunt par une visite et une discrète oraison à son chevet, et il avait su déterminer Joachim à l’accompagner.
Par l’entremise de sœur Alfreda ils eurent accès dans la chambre mortuaire qui était située au premier étage, au-dessous de leurs propres chambres. La veuve les reçut, une petite blonde ébouriffée, épuisée par les veilles, un mouchoir devant la bouche, avec un nez rouge et un épais manteau en laine dont elle avait relevé le col, car il faisait très froid dans la chambre. On avait fermé le chauffage, la porte du balcon était ouverte. À voix basse, les jeunes gens dirent les paroles qui convenaient, puis douloureusement conviés par un geste de la main, ils traversèrent la chambre vers le lit, à pas dignes et fléchissants, sans s’appuyer sur les talons, ils avancèrent, et restèrent en contemplation devant la couche du mort, chacun à sa manière : Joachim au garde à vous, saluant d’une demi-inclinaison du corps, Hans Castorp en une attitude abandonnée et perdu dans ses pensées, les mains croisées devant lui, la tête sur l’épaule, avec une expression semblable à celle qu’il avait en écoutant la musique. La tête du gentleman rider était appuyée assez haut de sorte que le corps, cette longue charpente et ce circuit de vie multiple, avec les pieds saillants à l’extrémité de la couverture, paraissait d’autant plus plat, presque d’une platitude de planche. Une couronne de fleurs était posée dans la région des genoux, et la branche de palmier qui s’en détachait
– 449 – touchait les grandes mains jaunes et osseuses qui étaient jointes sur la poitrine affaissée. Jaunes et osseux étaient aussi le visage avec le crâne chauve, le nez bossué, les pommettes saillantes et la moustache touffue d’un blond roux dont l’épaisseur accusait les creux gris et hérissés des poils des joues. Les yeux étaient fermés d’une certaine manière peu naturelle, – on les avait fermés, se dit Hans Castorp, ils ne s’étaient pas fermés, – on appelait cela rendre les derniers offices, bien que cela se fît bien plutôt par égard pour les survivants que pour l’amour du mort. Il fallait, du reste, s’y prendre à temps, aussitôt après la mort ; car, lorsque la myosine s’était déjà formée dans les muscles, ce n’était plus possible, et le mort était couché là et regardait fixement, et c’en était fait de cette image délicate du sommeil.
C’est en expert se sentant dans son élément à bien des égards, que Hans Castorp restait debout près du lit, compétent, mais pieux. « Il semble dormir », dit-il, par humanité, bien qu’il y eût de grandes différences. Puis, d’une voix décemment assourdie, il engagea une conversation avec la veuve du gentleman rider, s’informa du martyre de son époux, de ses derniers jours et de ses derniers instants, du transport du corps en Carinthie qui devait avoir lieu, par des questions qui témoignaient de sa sympathie et de son initiation mi-médicale, mi-spirituelle et morale, à ces questions. La veuve, s’exprimant en son langage autrichien traînant et nasillard, tout en poussant par instants des sanglots, trouva surprenant que des jeunes gens fussent disposés à s’intéresser ainsi à la douleur d’autrui ; à quoi Hans Castorp répondit que son cousin et lui étaient eux-mêmes malades, que quant à lui, il avait été souvent debout près du lit de mort de ses parents, qu’il était orphelin de père et de mère, et par conséquent de longue date familiarisé en quelque sorte avec la mort. Elle lui demanda quelle profession était la sienne. Il répondit qu’il « avait été » ingénieur. Avait été ? Avait été, en ce sens qu’à présent la maladie et un séjour d’une durée indéterminée ici étaient survenus, ce qui était une coupure importante et peut-être même un tournant de l’existence, on ne
– 450 – pouvait jamais savoir, (Joachim le regarda avec un effroi interrogateur.) Et Monsieur votre cousin ? – Il voulait se faire soldat dans la plaine. Il était aspirant. Oh ! dit-elle, le métier militaire est en effet un métier qui inclinait au sérieux, un soldat peut dans des circonstances données entrer en contact assez direct avec la mort, et il fait sans doute bien de s’habituer de bonne heure à son aspect. Elle congédia les jeunes gens avec reconnaissance et en ayant repris une contenance aimable faite pour inspirer le respect, eu égard à sa situation pénible et au chiffre élevé de la facture d’oxygène que son mari lui avait léguée. Les cousins remontèrent à leur étage. Hans Castorp se montra satisfait de la visite et ému par les impressions qu’il avait reçues.
– Requiescat in pace, dit-il. Sit tibi terra levis. Requiem
aeternam dona ei, Domine 6. Vois-tu, lorsqu’il est question de la mort ou qu’on parle à des morts, ou de morts, le latin reprend ses droits, c’est la langue officielle dans ces circonstances-là, on voit comme la mort est une chose particulière. Mais ce n’est pas par une courtoisie humaniste que l’on parle le latin en son honneur, la langue des morts n’est pas du latin scolaire, tu comprends, elle est d’un tout autre esprit, d’un esprit en quelque sorte opposé. C’est du latin sacré, un dialecte de moines, le Moyen Âge, un chant sourd, monotone et comme souterrain. Settembrini n’y prendrait aucun plaisir, ce n’est pas ce qu’il faut aux humanistes républicains et pédagogues, cela relève d’un autre esprit, de l’autre esprit. Il trouve qu’il faut mettre au clair les différentes tendances ou attitudes de l’esprit ; il y en a deux : l’attitude libre et l’attitude pieuse. Elles ont toutes deux leurs avantages, mais ce que j’ai sur le cœur contre l’attitude libre, celle de Settembrini, veux-je dire, est qu’elle prétend à elle seule accaparer toute la dignité humaine ; voilà qui est exagéré. L’autre attitude comporte aussi beaucoup de
6 Traduit du latin : Qu’il repose en paix. Que la terre te soit légère. Seigneur, donne-lui le repos éternel. (Note du correcteur – ELG)
– 451 – dignité humaine, elle est faite de décence, de haute tenue et de noble cérémonial et même plus encore que l’attitude libre, bien qu’elle tienne particulièrement compte de la faiblesse et de la fragilité humaine et que la pensée de la mort et de la pourriture
y joue un rôle important. As-tu déjà vu au théâtre Don Carlos 7 , et comment les choses se passent à la cour espagnole lorsque le roi Philippe fait son entrée, tout en noir, avec l’ordre de la Jarretière et la Toison d’Or, et qu’il retire lentement son chapeau qui ressemble déjà presque à nos melons ? Il le tire vers en haut et dit : « Couvrez-vous, mes grands » ou quelque chose d’analogue, d’un air infiniment compassé. Il faut bien en convenir, il ne peut pas être question là-dedans de laisser-aller et de mœurs négligées, au contraire, et la reine elle aussi, dit : « Dans ma France, c’était tout différent. » Naturellement, elle trouve tout cela trop méticuleux et trop compliqué, elle voudrait une existence plus familière, plus humaine. Mais que veut dire : « humain » ? Tout est humain. La dévotion espagnole et ce côté humble, solennel et compassé est un genre très digne d’humanité, me semble-t-il, et d’autre part, ce mot « humain » peut couvrir tous les relâchements et toutes les négligences.
– Sur ce point je te donne raison, dit Joachim. Moi non plus je ne peux pas souffrir le laisser-aller et la négligence. De la discipline, il en faut.
– Oui, tu dis cela en militaire et je t’accorde que dans le service militaire on s’entend à ces choses-là. La veuve a eu tout à fait raison de dire de votre métier qu’il est d’une nature grave car il faut toujours que vous envisagiez le pire et que vous soyez prêts à avoir affaire à la mort. Vous avez l’uniforme qui est ajusté et net et comporte un col raide ; cela vous donne de la tenue. Et puis vous avez votre hiérarchie et l’obéissance et vous vous rendez les honneurs les uns aux autres d’une manière méticuleuse, cela se fait dans l’esprit espagnol, par dévotion, au
7 Drame de Schiller (N. d. T.).
– 452 – fond cela me plaît assez. Chez nous autres civils, cet esprit devrait régner davantage, dans nos mœurs et dans notre manière d’être, je préférerais cela, je trouverais cela séant. Je trouve que le monde et la vie sont ainsi faits que l’on devrait toujours se vêtir de noir, avec une collerette empesée au lieu de col, et entretenir des rapports graves, réservés et formalistes, tout en pensant à la mort, c’est cela qui me conviendrait, je trouverais cela moral. Vois-tu, c’est encore une erreur et une présomption de Settembrini, je suis content que la conversation m’amène à en parler. Il s’imagine non seulement avoir un monopole de la dignité humaine, mais encore de la morale, avec son « activité pratique » et avec ses « fêtes dominicales et progressistes » (comme si, justement, le dimanche on ne pensait pas à tout autre chose qu’au progrès !), et avec sa suppression systématique des souffrances, dont tu ne sais d’ailleurs rien, mais il m’en a parlé pour m’instruire, il veut les supprimer systématiquement au moyen d’un dictionnaire. Et si cela me paraît justement immoral, alors quoi ? Naturellement, je n’irai pas le lui dire à lui, il me désarme par sa manière plastique de s’exprimer et dit : « Je vous mets en garde, ingénieur ! » Mais on a bien le droit de penser ce qu’il vous plaît. « Sire, accordez la liberté de pensée ! » Je veux te dire quelque chose, conclut-il. (Ils étaient arrivés dans la chambre de Joachim, et Joachim s’apprêtait à se coucher.) On vit ici porte à porte avec des gens mourants et avec les pires souffrances et martyres. Or, non seulement on fait comme si cela ne vous regardait pas, mais encore on vous ménage et on vous protège pour que vous n’entriez jamais en contact avec cela et que vous n’en voyiez rien, et le gentleman rider, ils le feraient de nouveau disparaître en cachette, pendant que nous goûterions ou que nous déjeunerions. Je trouve cela immoral. La Stoehr s’est déjà mise en colère lorsque j’ai fait allusion à ce décès, mais c’est trop bête pour moi et elle a beau être dépourvue de la moindre culture et croire que « Leise, leise, fromme Weise » est un air de Tannhaüser, comme cela lui est arrivé l’autre jour à table, elle devrait pourtant avoir des sentiments un peu plus moraux, et
– 453 – les autres aussi. J’ai donc décidé de m’occuper davantage, à l’avenir, des grands malades et des moribonds de la maison, cela me fera du bien. Cette visite déjà m’a, dans une certaine mesure, fait du bien. Le pauvre Reuter, autrefois, au numéro vingt-cinq, que j’ai vu les premiers jours de mon séjour, doit être depuis longtemps allé ad penates et on a dû l’emporter discrètement, à ce moment-là déjà il avait des yeux si exagérément grands. Mais il y en a bien d’autres, la maison en est pleine, il ne manque pas d’arrivants, et sœur Alfreda ou la Supérieure, ou même Behrens en personne nous aideront volontiers à faire la connaissance de quelques-uns, cela doit pouvoir se faire sans difficulté. Suppose que ce soit l’anniversaire de quelque moribond, et que nous l’apprenions, il y a moyen d’apprendre ces choses. Bon, nous envoyons à notre homme ou à notre femme – à lui ou à elle, c’est selon, – un pot de fleurs dans sa chambre, une attention de deux compagnons anonymes, – meilleurs vœux de guérison – le mot guérison par simple politesse reste toujours indiqué. Naturellement, on finit par nous nommer à l’intéressé, et lui ou elle, dans sa faiblesse, nous fait dire par la porte un aimable bonjour, nous invite peut-être un instant dans sa chambre, et nous échangeons encore quelques paroles humaines avec lui avant qu’il ne disparaisse. C’est ainsi que je vois cela. Es-tu d’accord ? Pour ma part, j’ai décidé de le faire en tout cas.
Joachim, en effet, ne trouva pas grand’chose à objecter à ces projets.
– C’est contraire au règlement de la maison, dit-il, tu fais une sorte de révolution. Mais, exceptionnellement et pour une fois que tu exprimes un désir, Behrens te donnera peut-être bien son autorisation. Tu peux d’ailleurs invoquer ton intérêt pour la médecine.
– Oui, il y a encore cela, dit Hans Castorp, car en effet c’étaient des motifs complexes qui lui avaient inspiré ce désir.
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La protestation contre l’égoïsme qui régnait ici n’était qu’un d’entre ces motifs. Ce qui l’avait poussé, c’était aussi le besoin de son esprit de prendre au sérieux la vie et la mort et de pouvoir les honorer, besoin qu’il espérait satisfaire et fortifier en s’approchant des grands malades et des mourants, pour compenser les affronts innombrables auxquels ce besoin se trouvait par ailleurs exposé à chaque pas, chaque jour et à toute heure, et qui confirmait parfois d’une manière choquante certains jugements de Settembrini. Les exemples ne s’offrent à nous que trop nombreux ; si l’on avait interrogé Hans Castorp, il aurait peut-être parlé, en premier lieu, de ceux des pensionnaires du Berghof qui, de leur propre aveu, n’étaient malades en aucune façon et qui étaient venus tout à fait volontairement, sous le prétexte officiel d’une légère fatigue, mais en réalité pour leur plaisir, et qui vivaient ici parce que la forme d’existence des malades leur agréait, comme cette veuve Hessenfeld que nous avons déjà mentionnée incidemment, une femme pétulante dont la passion était de parier. Elle pariait avec les Messieurs, pariait sur tout et à propos de tout, pariait sur le temps qu’il allait faire, sur les plats que l’on servirait, sur le résultat des consultations générales et sur le nombre de mois de traitement que l’on ajouterait à chacun, sur certains champions de bobsleigh, de patins ou de skis lors de matches sportifs, sur l’issue des intrigues amoureuses qui s’engageaient entre les pensionnaires, et sur cent autres choses absolument négligeables et indifférentes. Elle pariait du chocolat, du champagne et du caviar, que l’on mangeait ensuite en festoyant au restaurant, de l’argent, des billets de cinéma et même des baisers à prendre ou à recevoir, bref, par cette passion elle apportait beaucoup de tension et de vie dans la salle à manger. Eh bien, le jeune Hans Castorp ne voulait naturellement pas prendre ces manèges au sérieux : leur seule existence lui semblait déjà porter atteinte à la dignité de ce lieu de souffrances.
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Car c’est à protéger cette dignité et à la maintenir à ses propres yeux qu’il s’efforçait honnêtement, quelque peine qu’il éprouvât à le faire, après avoir passé presque la moitié d’une année parmi ceux d’en haut. Sa connaissance, devenue peu à peu plus grande, de leur vie et de leur activité, de leurs conceptions, n’étaient guère de nature à encourager son bon vouloir. Il y avait là ces deux jeunes gommeux maigres, âgés de dix-sept et de dix-huit ans, surnommés « Max et Moritz », dont les sorties quotidiennes pour aller boire ou jouer au poker alimentaient les conversations des dames. Récemment, c’est-à-dire environ huit jours après le Nouvel An (car il ne faut pas oublier que, tandis que nous racontons, le temps progresse sans arrêt et poursuit son cours silencieux), au petit déjeuner, la nouvelle s’était répandue qu’au matin le baigneur avait trouvé les deux jeunes gens étendus sur leurs lits en habits de soirée fripés. Hans Castorp rit, lui aussi ; mais si sa bonne volonté en était confondue, combien plus encore le fut-elle par les aventures de l’avocat Einhuf de Juterborg, un homme de quarante ans environ, à la barbiche pointue et aux mains couvertes de poils noirs, qui depuis quelque temps occupait à la table de Settembrini la place du Suédois rétabli et qui non seulement rentrait ivre chaque nuit, mais qui récemment n’était pas même rentré du tout, et que l’on avait trouvé allongé dans le pré. Il passait pour un libertin dangereux et Mme Stoehr désignait du doigt la jeune femme – du reste fiancée en pays plat – qu’à une certaine heure on avait vu pénétrer dans la chambre de Einhuf, vêtue seulement d’un manteau de fourrure sous lequel elle n’avait qu’une culotte de jersey. C’était scandaleux, non pas seulement au nom de la morale en général, mais c’était scandaleux et offensant pour Hans Castorp personnellement, eu égard à ses efforts spirituels. À cela s’ajoutait qu’il ne pouvait penser à la personne de l’avocat, sans songer simultanément à Fraenzchen Oberdank, cette petite jeune fille à la raie bien tracée que voici quelques semaines sa mère, une digne provinciale, avait amenée ici. Lors de son arrivée et après la consultation médicale, Fraenzchen Oberdank
– 456 – avait passé pour un cas bénin ; mais soit qu’elle eût commis des imprudences, soit que ce fût précisément un de ces cas dans lesquels l’air n’était pas seulement bon contre la maladie, mais avant tout bon pour elle, soit encore que la petite eût été engagée dans des intrigues ou des tribulations qui lui avaient fait du tort, quatre semaines après son arrivée il se produisit que, venant d’une nouvelle consultation et en entrant dans la salle à manger, elle lança son mouchoir en l’air et s’écria d’une voix claire : « Hourra, il faut que je reste une année entière », sur quoi un rire avait éclaté dans toute la salle. Mais quinze jours plus tard, le bruit avait couru que l’avocat Einhuf avait agi comme un gredin envers Fraenzchen Oberdank. D’ailleurs, cette expression vient de nous, ou tout au moins de Hans Castorp, car les porteurs de ce message ne le jugèrent sans doute pas d’un caractère assez inédit pour s’en émouvoir en termes aussi vifs. De plus, ils donnèrent à entendre en haussant les épaules que, pour de telles choses, il fallait être deux, et que sans doute rien ne s’était fait sans l’assentiment et le désir de l’intéressée. Du moins, fut-ce là l’attitude et la tendance morale de Mme Stoehr en présence de l’affaire en question.
Caroline Stoehr était effrayante. Si quelque chose troublait Hans Castorp dans ses honnêtes efforts spirituels, c’était la manière d’être de cette femme. Ses lapsus continuels auraient suffi. Elle disait : « agomie » au lieu d’« agonie », « insoliste » pour « insolite » et débitait les plus effroyables sottises sur les phénomènes astronomiques qui déterminaient une éclipse solaire. Elle qualifia de « calamineuse » la quantité de neige, et un jour elle provoqua l’étonnement prolongé de Settembrini en disant qu’elle était en train de lire un ouvrage emprunté à la bibliothèque de l’établissement : « Benedetto Cenelli, dans la
traduction de Schiller 8 » ! Elle affectionnait les tournures qui donnaient sur les nerfs du jeune Castorp par leur platitude ou
8 La vie de Benvenuto Cellini a été traduite en allemand par
Gœthe (N. d. T.).
– 457 – leur vulgarité de locutions à la mode du jour. Et comme l’expression « épatant » que le langage à la mode avait longtemps substituée à l’expression « parfait » ou « étonnant », apparaissait complètement usée, vieillie et vidée de toute saveur, elle se jeta sur la dernière locution à la mode à savoir « c’est formidable », et dès lors, sérieusement ou ironiquement, elle trouva tout « formidable », la piste de luge, l’entremets et la température de son propre corps, ce qui semblait également répugnant. À cela s’ajoutait sa manie de jaser qui dépassait la mesure. D’ailleurs, lorsqu’elle racontait que Mme Salomon portait aujourd’hui sa plus précieuse combinaison de dentelles, parce qu’elle était convoquée à la consultation, et qu’en cette circonstance elle se présentait au médecin en linge fin, cela pouvait être exact. Hans Castorp lui-même avait eu l’impression que la procédure de l’auscultation faisait, indépendamment de son résultat, plaisir aux femmes, et qu’elles se paraient ce jour-là avec une coquetterie particulière. Mais que pouvait-on dire lorsque Mme Stoehr assurait que Mme Redisch, de Posnanie, que l’on soupçonnait de souffrir de la tuberculose de la moelle épinière, devait une fois par semaine aller et venir pendant dix minutes, complètement nue, devant le docteur Behrens ? L’invraisemblance de ce racontar égalait presque son inconvenance, mais Mme Stoehr s’y obstinait et jurait ses grands dieux qu’elle disait vrai, bien que l’on eût peine à comprendre que la pauvre dépensât tant de zèle, d’insistance et d’entêtement à de telles choses, alors qu’elle avait fort à faire avec ses propres soucis. Car, dans l’intervalle, des accès de peur et de larmoyante inquiétude l’agitaient, lesquels tenaient apparemment à un accroissement de sa prétendue « lassitude » ou à l’ascension de sa courbe. Elle arrivait à table en sanglotant, ses joues gercées et rouges inondées de larmes, et pleurait dans son mouchoir, en disant que Behrens avait décidé de l’envoyer au lit, mais qu’elle voulait savoir ce qu’il avait dit derrière son dos, ce qu’elle avait, ce qu’il en était d’elle, qu’elle voulait voir la vérité en face. À son effroi, elle avait remarqué un jour que le pied de son lit était orienté vers la porte d’entrée et elle faillit avoir des convulsions
– 458 – en faisant cette découverte. On ne comprit pas aussitôt sa colère et son épouvante, en particulier Hans Castorp ne se l’expliqua pas tout de suite. Et puis après ? Comment donc ? Pourquoi le lit ne devait-il pas être placé comme il l’était ? – Mais pour l’amour de Dieu, ne comprenez-vous donc pas ? « Les pieds devant ! » Désespérée, elle fit du scandale, et il fallut immédiatement déplacer le lit, bien que, dorénavant, elle eût la lumière en pleine figure, ce qui gênait son sommeil.
Tout cela n’était pas sérieux ; cela favorisait très peu les aspirations spirituelles de Hans Castorp. Un incident effrayant qui, à ce moment-là, se produisit pendant un repas fit sur le jeune homme une impression particulièrement profonde. Un pensionnaire encore assez nouveau, le professeur Popof, un homme maigre et silencieux, qui avait pris place à la table des Russes bien, avec sa fiancée, également maigre et silencieuse, fut pris, au milieu du repas, d’une violente crise d’épilepsie, s’écroula à terre, auprès de sa chaise, avec ce cri dont on a souvent dépeint le caractère démoniaque et inhumain et se débattit avec les plus effrayantes contorsions des bras et des jambes. Circonstance aggravante, c’était justement le poisson que l’on venait de servir, de sorte que l’on devait craindre que Popof n’avalât une arête de travers dans les convulsions de sa crise. Le désordre fut indescriptible. Les femmes, Mme Stoehr en tête, mais sans que Mmes Salomon, Redisch, Hessenfeld, Magnus, Iltis, Lévi, etc., le lui eussent cédé en rien, tombèrent dans les états les plus variés, de telle sorte qu’elles faillirent égaler M. Popof. Leurs cris étaient stridents. On ne voyait que des yeux convulsivement fermés, des bouches ouvertes, et des corps tordus. Une seule d’entre elles préféra s’évanouir en silence. Il y eut des accès d’étouffement, parce que tout le monde avait été surpris par cet événement violent au moment de mâcher et d’avaler. Une partie des pensionnaires prit la fuite par toutes les portes que l’on pouvait atteindre, même par les portes de la terrasse, bien qu’il fît dehors un froid humide. Mais cet incident avait un caractère étrange et choquant, tout
– 459 – effrayant qu’il fût, surtout parce qu’on ne put s’empêcher de le rapprocher de la dernière conférence du docteur Krokovski. En effet, l’analyste, au cours de ses derniers développements sur l’amour considéré comme agent pathogène, avait parlé le lundi précédent de l’épilepsie, et s’était exprimé sur ce mal, où l’humanité avait vu en des temps préanalytiques tour à tour une épreuve divine, voire prophétique et une possession par le démon, en termes mi-poétiques, mi-scientifiques et impitoyables comme d’un « équivalent de l’amour » et comme d’un « orgasme du cerveau », bref, l’avait rendu suspect dans un sens tel que ses auditeurs durent interpréter la conduite du professeur Popof, cette illustration de la conférence, comme une confession crapuleuse et comme un scandale mystérieux ; et ainsi la fuite des femmes qui se dérobaient à ce spectacle exprimait une certaine pudeur. Le docteur Behrens lui-même assistait à ce repas, et ce fut lui qui, avec Mlle de Mylendonk et quelques jeunes dîneurs solides, entraîna l’extatique, bleu écumant, raide et défiguré, comme il l’était, hors de la salle dans le hall, où l’on vit les médecins, la supérieure et d’autres membres du personnel, s’empresser pendant quelque temps encore autour du malade évanoui, que l’on emporta ensuite sur un brancard. Mais très peu de temps après, on put revoir M. Popof silencieux et réjoui, assis auprès de sa fiancée, également silencieuse et réjouie, à la table des Russes bien, et finir le dîner comme s’il n’était rien arrivé !
Hans Castorp avait assisté à cet événement avec tous les signes d’un effroi déférent, mais au fond, – que Dieu l’assiste ! – il ne réussissait pas à prendre cela très au sérieux. Sans doute, Popof eût-il pu étouffer en avalant sa bouchée de poisson, mais en réalité il n’avait pas étouffé, malgré la furie de son paroxysme, il avait quand même fait un peu attention au plus secret de lui-même. À présent il était là, tout dispos, il finissait de manger, et se comportait comme s’il ne venait pas d’être en proie à la frénésie la plus meurtrière et la plus démente ; sans doute même ne s’en souvenait-il pas. Mais son apparence n’était
– 460 – pas faite pour confirmer le respect qu’éprouvait Hans Castorp devant la souffrance. Elle aussi multipliait, à sa manière, les impressions de libertinage peu sérieux auxquelles il se trouvait malgré lui exposé ici et qu’il s’efforçait de surmonter en se consacrant davantage – contrairement à l’usage établi – aux grands malades et aux moribonds.
À l’étage des cousins, non loin de leurs chambres, une jeune fille était couchée, du nom de Leila Gerngross qui, d’après les informations de sœur Alfreda, était mourante. En l’espace de dix jours elle avait eu quatre violentes hémorragies, et ses parents étaient arrivés, pour la ramener peut-être encore vivante. Mais cela ne semblait pas praticable. Le conseiller déclara que la pauvre petite Gerngross ne pouvait être transportée. Elle avait seize ou dix-sept ans. Hans Castorp estima que l’occasion s’offrait à lui de réaliser son projet du pot de fleurs et des vœux de guérison. Sans doute, n’était-ce pas l’anniversaire de Leila, que, d’après les prévisions humaines, elle ne verrait probablement plus, car, ainsi que Hans Castorp avait réussi à l’apprendre, cette date ne reviendrait qu’au printemps. Mais, à son avis, ce ne devait pas être là un obstacle à cet hommage de respect et de pitié. Lors d’une de leurs promenades de midi, aux environs du Casino, il entra avec son cousin dans une boutique de fleuriste dont il respira d’une poitrine émue l’atmosphère humide chargée d’une odeur de terre et de parfums, et il fit l’emplette d’un joli pot d’hortensias, qu’il envoya à la jeune moribonde, anonymement, « de la part de deux voisins de chambre, avec leurs meilleurs vœux de guérison ». Il le fit avec un empressement joyeux, agréablement grisé par l’arôme des plantes, par la tiédeur de l’endroit qui, après le froid du dehors, faisait larmoyer ses yeux, le cœur battant, et en éprouvant toute la témérité aventureuse et opportune de cette entreprise insignifiante à laquelle il prêtait en secret une portée symbolique. Leila Gerngross n’avait pas d’infirmière spéciale, mais était confiée aux soins immédiats de Mlle von Mylendonk et des médecins. Toutefois, la sœur Alfreda
– 461 – avait accès chez elle, et rendit compte aux jeunes gens de l’effet qu’avait produit leur attention. Dans l’univers borné où la confinait son état, la petite avait pris un plaisir puéril à ce témoignage d’amitié provenant d’inconnus. La plante était près de son lit, elle la caressait des yeux et des mains, veillait à ce qu’on l’arrosât, et même lorsque les pires accès de toux la torturaient, ses yeux tourmentés y restaient suspendus. Ses parents, le commandant en retraite Gerngross et sa femme, avaient également été touchés et agréablement surpris, et comme ils ne pouvaient même pas essayer de deviner le nom des donateurs, faute de connaître qui que ce fût dans la maison, Mlle Schildknecht, comme elle l’avoua, n’avait pu se retenir de lever le voile de l’anonymat, et de désigner les cousins comme les donateurs. Elle leur transmettait l’invitation des trois Gerngross à venir recevoir l’expression de leur gratitude, de sorte que tous deux, le surlendemain, firent, conduits par la diaconesse, leur entrée, sur la pointe des pieds, dans la chambre de douleur de Leila.
La mourante était une créature blonde des plus gracieuses, aux yeux couleur de myosotis, qui, malgré d’effrayantes pertes de sang et une respiration qui ne se faisait plus qu’au moyen d’un reste tout à fait insuffisant de tissu pulmonaire, offrait un aspect sans doute frêle, mais non pas misérable. Elle remercia et bavarda d’une voix agréable quoique éteinte. Une lueur rose s’épanouit sur ses joues et y demeura. Hans Castorp qui avait expliqué aux parents et à la malade sa manière d’agir ainsi qu’ils l’attendaient de lui, et qui s’en était presque excusé, parla d’une voix assourdie et émue, avec une déférence tendre. Il s’en fallut de peu – de toute façon il en éprouva intérieurement le besoin – qu’il ne se fût agenouillé devant ce lit, et longtemps il garda la main de Leila dans la sienne, bien que cette menotte chaude fût, non seulement humide, mais véritablement mouillée, car la jeune fille transpirait énormément. Elle transpirait même si fort que sa chair se fût depuis longtemps recroquevillée et desséchée ; si elle n’avait absorbé avidement de la limonade,
– 462 – dont une carafe pleine était posée sur sa table de nuit, pour compenser à peu près la sudation. Les parents, affligés qu’ils étaient, soutinrent, selon l’usage mondain la conversation à bâtons rompus par des questions sur l’état de santé des cousins et par d’autres moyens classiques. Le commandant était un homme large d’épaules, de front bas et à moustache hérissée, un Hun ; son innocence quant aux dispositions morbides et à la fragilité de sa fillette sautait aux yeux. C’était évidemment sa femme qui en était responsable, une petite personne d’un type nettement phtisique, dont la conscience semblait en effet fléchir sous ce poids. Car, lorsque Leila eut donné, après dix minutes des signes de fatigue, ou plutôt de surexcitation (le rose de ses joues s’était accentué, tandis que ses yeux de myosotis brillaient d’un éclat instable), et que les cousins, avertis par un regard de sœur Alfreda, eurent pris congé, Mme Gerngross les raccompagna jusque devant la porte et se répandit, contre elle-même, en accusations, qui émurent singulièrement Hans Castorp. C’était d’elle, d’elle seule que cela était venu, assura-t-elle, accablée ; ce n’était que d’elle que la pauvre enfant pouvait tenir ce mal, son mari n’y était pour rien, il en était complètement innocent. Mais elle aussi, c’est ce qu’elle pouvait affirmer, n’en avait souffert que très passagèrement et superficiellement, très peu de temps, étant jeune fille. Puis elle s’en était complètement débarrassée, lui avait-on certifié, car elle avait voulu se marier, elle avait été si heureuse de se marier et de vivre, et elle y avait réussi, complètement guérie et rétablie, elle était entrée dans la vie conjugale avec son cher époux, fort comme un chêne, qui, de son côté, n’avait jamais pensé à de telles histoires. Mais si pur et si fort qu’il fût, son influence, cependant, n’avait pas pu empêcher le malheur. Car chez leur enfant, – c’était là, la chose effroyable, – le mal enseveli et oublié était reparu, et elle n’avait pu le secouer, elle en mourait, tandis que la mère en avait triomphé et avait atteint l’âge de la sécurité ; elle mourait, cette pauvre chère enfant, les médecins ne donnaient plus d’espoir, et c’était elle seule qui était coupable de cela, en raison de sa vie passée.
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Les jeunes gens s’efforcèrent de la réconforter, firent des phrases sur la possibilité d’un revirement heureux. Mais la commandante ne faisait que sangloter et les remercia encore de tout, des hortensias, et de ce qu’ils avaient, par leur visite, diverti son enfant et lui avaient donné un peu de bonheur. La pauvre petite était couchée là dans son tourment et sa solitude, tandis que d’autres jeunes filles jouissaient de la vie et dansaient avec de jolis garçons, désir que la maladie n’étouffait nullement. Ils lui avaient apporté quelques rayons de soleil, mon Dieu, peut-être les derniers. Les hortensias étaient comme un succès au bal, et cette conversation avec deux cavaliers de belle mine avait été pour elle comme un joli petit flirt, ce dont elle, la mère Gerngross, s’était parfaitement rendu compte.
Mais voilà qui devait toucher péniblement Hans Castorp, d’autant que la commandante n’avait pas prononcé le mot « flirt » correctement, c’est-à-dire à la manière anglaise, mais avec un allemand, ce qui l’irrita violemment. De plus, il n’était pas un cavalier de belle mine, mais il avait rendu visite à la petite Leila, pour protester contre l’égoïsme régnant ici, et dans un esprit médical et moral. Bref, il était agacé par l’issue de cette démarche, pour autant qu’il fallait tenir compte des commentaires de la commandante, mais très animé et ému par la réalisation de leur projet. Deux impressions surtout : le parfum de terre de la boutique de fleuriste et l’humidité de la menotte de Leila avaient été retenues par son âme et ses sens. Et comme le premier pas avait été fait, on convint le même jour encore avec sœur Alfreda d’une visite à son malade Fritz Rotbein qui s’ennuyait si effroyablement avec son infirmière, bien que, à moins que tous les signes ne fussent trompeurs, il ne lui restât que peu de temps à vivre.
Joachim eut beau faire, il dut tenir compagnie à son cousin. L’élan charitable de Hans Castorp et son esprit entreprenant furent plus forts que la répugnance de son cousin,
– 464 – que celui-ci ne put exprimer que par des silences et en baissant les yeux, parce qu’il n’eût pas su la justifier sans manquer aux sentiments chrétiens. Hans Castorp voyait cela très bien et en tira parti. Il comprit exactement le sens de ce manque d’enthousiasme. Mais si, lui-même, de telles entreprises l’animaient et le rendaient heureux, et si elles lui paraissaient profitables ? Il sut donc vaincre la résistance discrète de Joachim. Ils délibérèrent ensemble sur le point de savoir s’ils pourraient envoyer ou apporter des fleurs au jeune Fritz Rotbein, bien que ce moribond fût du sexe masculin. Hans Castorp souhaitait vivement pouvoir le faire ; des fleurs, trouvait-il, étaient de mise ; le choix des hortensias, qui étaient mauves et de forme agréable, lui avait extraordinairement plu ; et il décida donc que le sexe de Rotbein était compensé par la gravité de son état et qu’il n’était pas besoin que ce fût son anniversaire pour lui offrir des fleurs, puisque des mourants peuvent être, pour cela même et d’une façon permanente, traités à l’égal des gens qui fêtent leur anniversaire. À cette fin, il se rendit avec son cousin dans l’atmosphère chaude et parfumée de terre de la boutique de fleuriste, et entra chez M. Rotbein avec une gerbe fraîchement aspergée et odorante de roses, d’œillets et de giroflées, conduit par Alfreda Schildknecht qui avait annoncé les jeunes gens.
Le grand malade, à peine âgé d’une vingtaine d’années mais déjà un peu chauve et grisonnant, le teint cireux et les traits émaciés, avec de grandes mains, un grand nez et de grandes oreilles, se montra reconnaissant jusqu’aux larmes de ce réconfort et de cette distraction. En effet, il pleura un peu par faiblesse en saluant les deux cousins et en recevant le bouquet, mais à ce propos il en arriva aussitôt, encore que d’une voix presque chuchotante, à parler du commerce des fleurs en Europe et de son développement sans cesse croissant, de la formidable exportation des horticulteurs de Nice et de Cannes, des chargements de wagons et de colis postaux qui partaient chaque jour de ces points dans toutes les directions, pour les