LA Montagne Magique - Tome 1

Thomas Mann · Chapitre 13 sur 34

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LA Montagne Magique - Tome 1

Une Femme Naturellement !

Hans Castorp écoutait à peine. Sa bouche était ouverte, car, bien qu’il n’eût pas de rhume, il ne respirait que difficilement du nez. Son cœur martelait à contretemps de la musique, ce qui lui était obscurément pénible. Et, en proie à cette impression de désordre et de contrariété, il commençait à s’endormir lorsque Joachim rappela qu’il était temps de rentrer.

Ils parcoururent le chemin presque en silence. Hans Castorp buta même une ou deux fois, en pleine rue, et sourit d’un air mélancolique en hochant la tête. Le portier infirme les conduisit en ascenseur à leur étage. Ils se séparèrent devant le numéro vingt-quatre sur un bref « au revoir ». Hans Castorp se dirigea à travers sa chambre vers le balcon où il se laissa tomber tel qu’il était, sur la chaise-longue, et où, sans même prendre la peine de rectifier sa position, il tomba dans un sommeil profond, péniblement animé par les battements rapides de son cœur.

UNE FEMME NATURELLEMENT !

Il ne sut pas combien de temps cela dura. Lorsque l’instant fut venu, le gong retentit. Mais il ne conviait pas immédiatement au repas. Il rappelait seulement de se tenir prêt. Hans Castorp ne l’ignorait pas, et il resta donc étendu jusqu’à ce que la vibration métallique grandît pour la seconde fois et

– 116 – s’éloignât. Lorsque Joachim traversa la chambre pour venir le chercher, Hans Castorp prétendit encore vouloir se changer. Mais à présent Joachim ne le permit plus. Il détestait et méprisait l’inexactitude. Comment donc ferait-on des progrès et redeviendrait-on bien portant pour pouvoir faire du service, dit-il, si l’on était trop flemmard pour observer les heures des repas ? Ce disant, il avait naturellement raison, et Hans Castorp ne put que lui faire remarquer que s’il n’était pas malade, par contre il tombait de sommeil. Il se lava donc rapidement les mains, puis ils descendirent dans la salle à manger, pour la troisième fois dans la journée.

Par les deux entrées, les pensionnaires affluaient. Ils venaient aussi par les portes de la véranda, qui étaient ouvertes, et bientôt tous furent assis aux sept tables, comme s’ils ne les avaient jamais quittées. Telle était du moins l’impression qu’avait Hans Castorp – une impression de songe tout à fait déraisonnable, naturellement, mais dont son cerveau embrumé, pour la durée de quelques instants, – ne put se défendre, et dans laquelle il trouva même une certaine satisfaction ; car, à plusieurs reprises, durant le dîner, il essaya de la rappeler, et obtint chaque fois une illusion parfaite. La vieille dame alerte parlait de nouveau dans son langage indistinct au docteur Blumenkohl, assis de biais en face d’elle ; l’autre écoutait, la mine soucieuse. Sa maigre petite-nièce mangeait enfin autre chose que du yaourt, l’épaisse crème d’orge que les servantes avaient apportée dans les assiettes ; mais elle n’en avala que quelques cuillerées. La jolie Maroussia pressa son mouchoir sur sa bouche pour étouffer son rire. Miss Robinson lisait les mêmes lettres à l’écriture arrondie qu’elle avait déjà lues ce matin. Apparemment, elle ne savait pas un mot d’allemand et ne se souciait pas de le savoir. Par chevaleresque déférence, Joachim lui dit en anglais quelques mots sur le temps qu’il faisait, auxquels elle répondit par monosyllabes pour retomber ensuite dans son silence. En ce qui concerne Mme Stoehr, dans sa blouse de laine écossaise, elle avait subi ce matin une visite

– 117 – médicale, et elle en rendit compte avec une affectation vulgaire, en fronçant la lèvre supérieure au-dessus de ses dents de lièvre. À droite en haut, se plaignit-elle, elle avait encore des bruits ; de plus, derrière l’épaule gauche, elle avait le souffle très raccourci, et il fallait qu’elle restât encore cinq mois, lui avait dit le « vieux ». Dans sa vulgarité, elle surnommait le docteur Behrens le « vieux ». D’ailleurs, elle se montrait très indignée que le vieux ne fût pas aujourd’hui assis à leur table. D’après la « tournée » – elle voulait dire : d’après le roulement – c’était aujourd’hui, à midi, le tour de leur table. Or, déjà de nouveau, le vieux était assis à la table voisine sur la gauche (en effet, le docteur Behrens était assis là, et joignait ses mains énormes sur son assiette). Mais naturellement, c’était la table de la grosse Mme Salomon d’Amsterdam, qui venait tous les jours à table en décolleté, et le vieux y trouvait évidemment son plaisir, bien qu’elle, Mme Stoehr, ne pût se l’expliquer, puisque, à l’occasion de chaque visite médicale, il voyait tout ce qu’il voulait de la peau de Mme Salomon. Plus tard elle rapporta sur un ton de chuchotement excité que, hier soir, dans la salle de repos – qui se trouvait sur le toit – la lumière avait été éteinte, et cela dans un but que Mme Stoehr qualifia de « transparent ». Le vieux s’en était aperçu et avait tempêté au point qu’on l’avait entendu dans tout l’établissement. Mais naturellement, une fois de plus, il n’avait pas découvert le coupable, bien qu’il ne fût pas nécessaire d’avoir fait des études universitaires pour deviner que ç’avait été naturellement le capitaine Miklosich, de Bucarest, pour qui il ne faisait jamais assez nuit lorsqu’il se trouvait en compagnie de femmes, un homme qui n’avait pas la moindre culture, bien qu’il portât un corset, et qui était moralement une bête de proie, oui, un fauve, répéta Mme Stoehr d’une voix étouffée, tandis que la sueur perlait à son front et au-dessus de sa lèvre supérieure. Quels rapports il entretenait avec la femme du consul général Wurmbrand de Vienne, cela, tout Davos, du village à la place, commençait à le savoir, et l’on pouvait à peine, à ce propos, parler de rapports secrets. Car non seulement le capitaine se rendait parfois dès le matin dans la

– 118 – chambre de la femme du consul, alors qu’elle était encore au lit, et il assistait ensuite à toute sa toilette, mais encore, mardi dernier, il n’était sorti de la chambre de la Wurmbrand qu’à quatre heures du matin – l’infirmière du jeune Franz, au numéro dix-neuf, dont le pneumothorax avait récemment échoué, l’avait rencontré et dans sa confusion s’était trompée de porte, de sorte qu’elle s’était brusquement trouvée dans la chambre du procureur Paravant de Dortmund… – Enfin, Mme Stoehr se livra encore à des considérations sur un « institut cosmique » qui se trouvait dans le village et où elle achetait son eau dentifrice. Joachim regardait fixement dans son assiette.

Le dîner était aussi magistralement apprêté que copieux. En comptant le potage très nourrissant, il ne comprenait pas moins de six services. Après le poisson venait un plat de viande consistant, avec des garnitures, puis un plat de légumes servi à part, de la volaille rôtie, un entremets qui ne cédait en rien, quant à la saveur, à celui de la veille, et enfin le fromage et les fruits. Chaque plat était présenté deux fois, et ne l’était pas inutilement. On remplissait les assiettes et l’on mangeait aux sept tables, un appétit d’ogre régnait sous la voûte, une faim de loup que l’on eût observée avec plaisir, si en même temps elle n’avait pas fait une impression vaguement inquiétante, et même dégoûtante. Non seulement les gens gais qui bavardaient et se lançaient des boulettes de pain, manifestaient cet appétit, mais aussi les taciturnes et les sombres qui, entre temps, appuyaient leur tête dans leurs mains et regardaient fixement devant eux. Un jeune homme, à la table voisine de gauche, un collégien, à en juger par son âge, avec des manches trop courtes et de gros verres de lunettes ronds, coupait tout ce qu’il entassait dans son assiette en menus morceaux et le réduisait avant de le manger en une bouillie informe. Puis il se penchait et se mettait à dévorer, en passant de temps en temps sa serviette sous ses lunettes pour essuyer ses yeux, y séchant on ne savait quoi, des larmes ou de la sueur.

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Deux incidents se produisirent durant le repas principal et éveillèrent l’attention de Hans Castorp pour autant que son état le permît. Tout d’abord la porte vitrée claqua de nouveau – c’était au poisson – ; Hans Castorp tressaillit, outré, et dans sa violente colère, il se dit à lui-même que cette fois il fallait absolument qu’il connût le coupable. Non seulement il le pensa, mais il l’articula du bout des lèvres, tant il prenait cela au sérieux.

– Il faut que je sache, chuchota-t-il avec une violence exagérée, de telle sorte que miss Robinson et l’institutrice le regardèrent, étonnées.

Et, en même temps, il tourna son torse à gauche et ouvrit tout grands ses yeux injectés de sang.

C’était une dame qui traversait la salle, une femme, une jeune fille plutôt, de taille moyenne, vêtue d’un chandail blanc et d’une jupe de couleur, avec des cheveux d’un blond roux qu’elle portait simplement en nattes disposées autour de la tête. Hans Castorp ne vit que peu de chose de son profil, presque rien du tout. Elle marchait sans bruit, ce qui faisait un singulier contraste avec son entrée bruyante, elle marchait d’une manière étrangement furtive et la tête un peu penchée en avant, vers la dernière table de gauche, perpendiculaire à la porte de la véranda, à la table des « Russes bien », par conséquent, en gardant une main dans la poche de son gilet de laine collante, mais en portant l’autre, qui maintenait et remettait en ordre sa chevelure, derrière sa tête. Hans Castorp regarda cette main – il avait un sens très sûr et une attention très critique pour les mains, et lorsqu’il faisait de nouvelles connaissances, il avait l’habitude de fixer d’abord ses yeux sur cette partie du corps – ; ce n’était pas précisément une main de dame, cette main qui soutenait des cheveux, elle n’était ni soignée ni affinée, comme l’étaient d’ordinaire les mains de femme dans les milieux où fréquentait Hans Castorp. Assez large, avec des doigts courts,

– 120 – elle avait quelque chose de puéril et de primitif, quelque chose de la main d’une écolière. Ses ongles ignoraient visiblement la manucure, ils étaient coupés tant bien que mal, comme chez une écolière, et sur leurs côtés la peau semblait un peu irritée, presque comme si elle était sujette au petit vice de ronger ses doigts. D’ailleurs, Hans Castorp se rendit compte de cela plutôt par une sorte de sentiment confus que par ses yeux, la distance étant par trop grande. D’un hochement de tête, la retardataire salua ses compagnons de table et en s’asseyant, le dos tourné à la salle, à côté du docteur Krokovski qui présidait là-bas, elle se retourna, tenant toujours ses cheveux dans sa main, la tête au-dessus de l’épaule, et considéra le public, ce qui permit à Hans Castorp de remarquer rapidement qu’elle avait de larges pommettes et des yeux étroits. Un vague souvenir d’il ne savait quoi et d’il ne savait qui l’effleura un instant lorsqu’il la vit.

– Naturellement, une femme ! pensa Hans Castorp, et de nouveau il articula ces mots si nettement que l’institutrice, Mlle Engelhart, comprit ce qu’il disait. La vieille fille indigente sourit avec attendrissement.

– Cela, c’est Mme Chauchat, dit-elle. Elle est si négligente ! Une femme délicieuse.

Et, en même temps, la rougeur duveteuse des joues de Mlle Engelhart s’accrut d’une ombre, ce qui était toujours le cas lorsqu’elle ouvrait la bouche.

– Française ? demanda Hans Castorp sévèrement.

– Non, elle est Russe, dit Mlle Engelhart. Peut-être son mari est-il Français ou d’origine française, je n’en sais rien.

– Serait-ce celui-là ? demanda Hans Castorp, encore irrité.

 

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Et il désigna un monsieur aux épaules tombantes, à la table des « Russes bien ».

– Oh ! non, il n’est pas là, répondit l’institutrice. Il n’avait même jamais séjourné ici, ajouta-t-elle, on ne le connaissait pas du tout, ici.

– Elle devrait fermer la porte convenablement, dit Hans Castorp. Elle claque toujours les portes. En voilà des manières !

Et l’institutrice ayant accueilli la leçon avec un sourire humble, comme si elle-même était la coupable, il ne fut plus question davantage de Mme Chauchat.

Le deuxième incident fut le suivant : le docteur Blumenkohl quitta pour quelques instants la salle, rien de plus. Soudain l’expression de dégoût de son visage s’accentua ; il considéra fixement un point précis, puis, d’un geste discret, il repoussa sa chaise et sortit. Mais à ce moment, la grande vulgarité de Mme Stoehr apparut sous son jour le plus cru, car, par satisfaction sans doute de se savoir moins malade que Blumenkohl, elle accompagna sa sortie de commentaires mi-pitoyables, mi-dédaigneux.

– Le malheureux ! dit-elle. En voilà encore un qui aura bientôt fini de piper. Le voilà déjà de nouveau qui doit s’entretenir avec Henri le Bleu !

Sans être obligée de surmonter la moindre répugnance, avec un entêtement borné, elle prononça cette expression grotesque : « Henri le Bleu », et Hans Castorp éprouva un mélange de terreur et d’envie de rire lorsqu’elle articula ces mots. D’ailleurs, le docteur Blumenkohl revint au bout de quelques minutes de la même façon discrète dont il était sorti, reprit sa place et se remit à manger. Lui aussi mangeait

– 122 – beaucoup ; il se servait deux fois de chaque plat, sans mot dire, avec une expression soucieuse et fermée.