LA Montagne Magique - Tome 1
Chapitre II
DE L’AIGUIÈRE BAPTISMALE ET DE DEUX
ASPECTS DU GRAND-PÈRE
Hans Castorp n’avait conservé que des souvenirs lointains de sa maison paternelle proprement dite ; il avait à peine connu son père et sa mère. Ils étaient morts durant le bref intervalle qui avait séparé sa cinquième de sa septième année, d’abord, sa mère, d’une manière absolument inattendue, à la veille d’un accouchement, d’une obstruction des vaisseaux faisant suite à une inflammation des veines, d’une embolie (comme disait le docteur Heidekind), qui avait instantanément paralysé le cœur. Elle venait de rire, assise dans son lit, on eût dit qu’à force de rire elle tombait à la renverse, mais ce n’était arrivé que parce qu’elle était morte. Ce n’était pas une chose facile à comprendre pour Hans Hermann Castorp, le père, et comme il avait eu beaucoup d’affection pour sa femme, que par ailleurs lui non plus n’était pas d’une force de résistance exceptionnelle, il ne réussit plus à surmonter cela. Son esprit, depuis lors, s’était troublé et rétréci ; dans son engourdissement, il commit dans ses affaires des fautes qui firent subir des pertes sensibles à la maison Castorp et fils ; le deuxième printemps qui suivit la mort de sa femme, il contracta une pneumonie au cours d’une inspection d’entrepôts dans les courants d’air du port, et comme son cœur ébranlé ne supporta pas le haut degré de fièvre, il mourut, au bout de cinq jours, malgré tous les soins que le docteur Heidekind lui prodigua, et alla rejoindre sa femme, suivi d’un nombreux cortège de ses concitoyens, dans le caveau
– 32 – de famille des Castorp, qui était très bien situé, au cimetière de l’église de Sainte-Catherine, avec vue sur le jardin botanique.
Son père, le sénateur, lui survécut, de peu de temps il est vrai, et cette brève période jusqu’à la mort du grand-père de Hans Castorp – il mourut, du reste, également d’une pneumonie, mais après de longs tourments et luttes, car, à la différence de son fils, Hans Lorenz Castorp était une nature difficile à abattre, fortement enracinée dans la vie – l’orphelin la passa – c’est-à-dire un an et demi à peine – dans la maison de son aïeul : un hôtel de l’esplanade, construit au début du siècle dernier, sur un terrain étroit, dans le goût du classicisme nordique, peint dans une couleur claire, avec une entrée encadrée de demi-colonnes, au milieu du rez-de-chaussée surélevé de cinq marches, et avec deux étages supérieurs, outre l’entresol, dont les fenêtres descendaient jusqu’au plancher et étaient garanties par des grillages en fonte.
Il n’y avait ici que des pièces de réception, y compris la salle à manger claire, décorée de stuc, dont les trois fenêtres voilées de rideaux lie de vin donnaient sur le petit arrière-jardin, et où, durant ces dix-huit mois, le grand-père et le petit-fils dînaient tous les jours vers quatre heures, servis par le vieux Fiete qui portait des boucles d’oreilles, des boutons d’argent à son habit, la même cravate de batiste que celle où était enfoui le menton rasé du maître de la maison, et que le grand-père tutoyait en lui parlant patois ; non pas en manière de plaisanterie – il n’avait aucun penchant pour l’humour – mais en toute simplicité, et parce que c’était son habitude avec les gens du peuple, ouvriers des entrepôts, facteurs, cochers et domestiques. Hans Castorp l’entendait volontiers, et il entendait non moins volontiers Fiete répondre, lui aussi, en patois, en se penchant tout en servant vers son maître, pour lui parler dans l’oreille droite dont le sénateur entendait beaucoup mieux que de la gauche. Le vieillard comprenait, hochait la tête et continuait de manger, très droit entre le haut dossier d’acajou
– 33 – de sa chaise et la table, à peine penché vers son assiette, et son petit-fils, en face de lui, considérait en silence, avec une attention profonde et inconsciente, les gestes brefs et soigneux au moyen desquels les belles mains blanches, maigres et vieilles du grand-père, avec leurs ongles bombés et pointus et la bague à sceau vert à l’index droit, disposaient sur la pointe de la fourchette une bouchée de viande, de légume et de pomme de terre, pour la porter à sa bouche avec une légère inclinaison de la tête. Hans Castorp regardait ses propres mains maladroites et y sentait préfigurée la capacité de tenir un jour, plus tard, le couteau et la fourchette de la même manière que son grand-père.
Une autre question était de savoir s’il en arriverait jamais à envelopper son menton dans une cravate analogue à celle qui remplissait la large ouverture du bizarre col dont les longues pointes frôlaient les joues du grand-père. Car pour en arriver là, il fallait être aussi âgé que lui, et aujourd’hui déjà, personne, hors lui et le vieux Fiete, ne portait plus ni près ni loin de tels cols et de telles cravates. C’était dommage, car le petit Hans Castorp se plaisait tout particulièrement à voir le menton du grand-père appuyé sur le beau nœud d’un blanc immaculé ; plus tard encore, lorsqu’il fut plus âgé, il aimait à s’en souvenir ; il y avait là quelque chose qu’il approuvait du fond même de son être.
Lorsqu’ils avaient fini de manger et roulé leurs serviettes dans les ronds d’argent – une tâche dont Hans Castorp avait alors quelque mal à s’acquitter parce que les serviettes étaient grandes comme des napperons – le sénateur se levait de sa chaise que Fiete retirait, et, d’un pas traînant, passait dans son « cabinet » pour y chercher son cigare, et parfois son petit-fils l’y suivait.
Ce « cabinet » devait son existence au fait que la salle à manger occupait toute la largeur de la maison et comptait trois
– 34 – fenêtres, de sorte qu’il n’était pas resté assez d’espace pour trois salons, comme c’est d’ordinaire le cas des maisons de ce type, mais pour deux salons seulement, dont l’un, perpendiculaire à la salle à manger, et qui n’ouvrait que par une seule fenêtre sur la rue, eût été d’une profondeur disproportionnée. C’est pourquoi on en avait retranché le quart environ de sa longueur, ce « cabinet » justement, pièce étroite recevant le jour d’en haut, à demi obscure et garnie seulement de quelques objets ; une étagère sur laquelle était placé le coffre à cigares du sénateur, une table à jouer, dont le tiroir contenait des objets tentants : cartes de whist, jetons, planchette à dents mobiles pour marquer les points, ardoise avec des morceaux de craie, fume-cigarettes en carton, et bien d’autres choses ; enfin, dans l’angle, une vitrine genre rococo en palissandre, derrière les vitres de laquelle était tendue une soie jaune.
– Grand-papa, advenait-il au jeune Hans Castorp de dire, arrivé dans ce cabinet, en se dressant sur la pointe des pieds, pour s’approcher de l’oreille du vieillard, montre-moi donc, s’il te plaît, l’aiguière.
Et le grand-père qui, déjà, avait rejeté les basques de sa longue redingote souple et qui avait tiré le trousseau de clefs de sa poche, ouvrait alors la vitrine de l’intérieur de laquelle un parfum agréable et mystérieux venait à la rencontre du jeune garçon. On y conservait toutes sortes d’objets inutiles et d’autant plus attachants : une paire de chandeliers tors, un baromètre cassé avec des figurines sculptées dans le bois, un album de daguerréotypes, un coffret à liqueurs en bois de cèdre, un petit turc, dur au toucher sous son costume en soie multicolore, avec son mouvement d’horlogerie dans le corps qui, autrefois, lui avait permis de marcher sur la table, mais qui, depuis longtemps, ne fonctionnait plus, un ancien modèle de bateau, et tout au fond, même un piège à rats. Mais le vieillard tirait du compartiment du milieu un bassin rond en argent, fortement oxydé, qui était posé sur un plat, en argent lui aussi,
– 35 – et il montrait les deux pièces au garçon en les séparant l’une de l’autre, et en les tournant et retournant, avec des explications déjà souvent données.
Le bassin et le plat, primitivement, n’étaient pas assortis, ainsi qu’on pouvait s’en rendre compte et ainsi que l’enfant l’apprit à nouveau ; mais ils avaient été réunis dans l’usage, dit le grand-père, depuis environ cent ans, c’est-à-dire depuis l’achat du bassin. Celui-ci était beau, d’une forme simple et noble, empreinte du goût sévère du commencement du siècle dernier. Lisse et pur, il reposait sur un pied rond et était doré à l’intérieur ; mais le temps n’avait laissé de l’or qu’une lueur jaune pâle. Comme seul ornement, une couronne en relief, de roses et de feuilles dentelées, faisait le tour de son bord supérieur. En ce qui concerne le plat, on pouvait y lire son âge bien plus grand. « Seize cent cinquante », disaient des chiffres surchargés de traits, et toutes sortes d’arabesques encadraient le nombre, exécutées à la « manière moderne » d’autrefois, avec un arbitraire boursouflé, avec des écussons et des entrelacs qui étaient mi-étoiles, mi-fleurs. Mais sur le dos de l’assiette étaient inscrits en pointillé les noms des chefs de famille qui, dans le cours des temps, avaient été les possesseurs de l’objet ; ils étaient déjà au nombre de cinq, chacun avec l’année de la transmission de l’héritage, et le vieillard, de la pointe de son index orné de l’anneau, les désignait l’un après l’autre à son petit-fils. Le nom de son père était là, le nom de son grand-père et le nom de son arrière-grand-père ; et ensuite se doublait, se triplait et se quadruplait le préfixe arrière dans la bouche du conteur, et le jeune garçon, la tête penchée de côté, écoutait avec des yeux pensifs ou rêveusement absents et fixes, la bouche somnolente et recueillie, l’« arrière-arrière-arrière-arrière », ce son obscur du tombeau et des temps révolus, qui exprimait cependant un rapport pieusement entretenu entre le présent, sa propre vie, et ces choses profondément ensevelies, et qui lui faisait une impression bizarre : à savoir, justement celle qui s’exprimait sur sa figure. Il croyait respirer une odeur humide
– 36 – de renfermé, l’air de l’église de Sainte-Catherine, ou de la crypte de Saint-Michel ; en percevant ce son, il lui semblait ressentir le souffle de lieux qui vous incitent à une certaine démarche déférente et penchée, le chapeau à la main, sur la pointe des pieds ; il croyait aussi entendre le silence lointain et abrité de ces lieux aux échos sonores ; des sensations dévotieuses se mêlaient au son des syllabes sourdes, aux pensées de la mort et de l’histoire, et tout cela semblait au jeune garçon en quelque sorte bienfaisant ; oui, il était possible qu’il eût demandé à voir le bassin, surtout pour l’amour de ces syllabes, pour pouvoir les entendre et les répéter.
Puis le grand-père replaçait le bassin sur le plat et faisait voir à l’enfant la concavité lisse et légèrement dorée qui scintillait sous la lumière qui tombait d’en haut.
– Il va y avoir bientôt huit ans, dit-il, que nous t’avons tenu au-dessus de ce bassin et que l’eau avec laquelle tu as été baptisé a coulé là-dedans. C’est le marguillier Lassen, de Saint-Jacques, qui l’a versée dans la main creuse du brave pasteur Bugenhagen, et de là elle a coulé par-dessus ta tête dans ce bassin. Mais nous l’avions chauffée pour que tu n’aies pas peur et que tu ne pleures pas, et, en effet, tu n’as pas pleuré, car tu avais déjà tant crié que Bugenhagen a eu du mal à faire son sermon ; mais lorsque l’eau est venue, tu t’es tu, et j’espère bien que c’était par respect pour le saint sacrement. Et il y aura quarante-quatre ans ces jours-ci que feu ton père a reçu le baptême, et que l’eau a coulé de sa tête là dedans. C’était ici, dans cette maison, sa maison paternelle, dans la pièce à côté de celle-ci, devant la fenêtre du milieu, et c’était encore le vieux pasteur Hesekiel qui l’a baptisé, le même que les Français ont failli fusiller encore jeune homme parce qu’il avait prêché contre leurs brigandages et leurs contributions de guerre ; celui-là aussi est depuis longtemps, longtemps chez le bon Dieu. Mais il y a soixante-quinze ans, c’est moi-même qu’ils ont baptisé ; c’était aussi dans la même salle, et ils ont tenu ma tête au-
– 37 – dessus du bassin, exactement comme il est là, posé sur le plat, et le pasteur a prononcé les mêmes paroles que sur toi et sur ton père, et l’eau claire et tiède a coulé de la même façon de mes cheveux (il n’y en avait pas beaucoup plus que je n’en ai à présent), là, dans ce bassin doré.
L’enfant leva les yeux vers l’étroit visage de vieillard du grand-père qui était de nouveau incliné au-dessus du bassin, comme il l’avait été en cette heure depuis longtemps révolue dont il parlait en ce moment, et une impression qu’il avait déjà éprouvée, le reprit, cette étrange impression un peu angoissante, qui tenait à moitié du rêve, d’une immobilité mouvante, d’une changeante permanence, d’un recommencement et d’une monotonie donnant le vertige, impression qu’il avait déjà éprouvée en d’autres circonstances, et dont il avait attendu et désiré le retour ; c’était en partie pour l’amour d’elle qu’il avait tenu à se faire montrer cet objet de famille à la fois mouvant et immuable.
Lorsque le jeune homme s’interrogeait par la suite, il trouvait que l’image de son grand-père s’était gravée en lui avec une profondeur plus nette et plus significative que celle de ses parents ; ce qui tenait peut-être à une sympathie ou à une affinité physique toute particulière, car le petit-fils ressemblait au grand-père autant qu’un blanc-bec aux joues roses peut ressembler à un septuagénaire chenu et ridé. Mais c’était surtout caractéristique pour le vieillard qui avait été incontestablement la physionomie marquante, la personnalité pittoresque dans la famille.
À la vérité, le temps, bien avant le décès de Hans Lorenz Castorp, avait déjà dépassé la manière d’être et de penser de l’aïeul de Hans. Il avait été un homme profondément chrétien, membre de l’Église réformée, aux sentiments sévèrement traditionnels – aussi préoccupé de tenir fermée la classe aristocratique de la société admise au gouvernement, que s’il
– 38 – avait vécu au quatorzième siècle, alors que l’artisanat, surmontant la résistance opiniâtre des patriciens férus de leurs anciennes libertés, avait commencé de conquérir des sièges et des voix au sein du conseil de la ville – et difficile à gagner aux choses nouvelles. Son activité avait coïncidé avec une époque de développement forcené et de transformations multiples, avec une époque de progrès en marches forcées qui avait exigé beaucoup de hardiesse et d’esprit de sacrifice dans la vie publique. Mais Dieu sait que ce n’est pas grâce au vieux Castorp que l’esprit des temps nouveaux avait célébré ses brillantes et retentissantes victoires. Il avait fait plus de cas des traditions ancestrales et des anciennes institutions que d’imprudentes extensions du port et d’autres plaisanteries impies et singeries de grandes villes ; il avait freiné et calmé les esprits partout où il avait pu, et, si on l’avait écouté, l’administration serait aujourd’hui encore cette idylle antédiluvienne dont ses propres bureaux offraient le spectacle.
Tel était le visage que le vieux, de son vivant et plus tard encore, montrait au regard des concitoyens, et, quoique le petit Hans Castorp n’entendît rien aux affaires publiques, son œil d’enfant au regard contemplatif faisait à peu près les mêmes observations, des observations muettes, et par conséquent sans critique, mais pleines de vie, et qui, plus tard encore, comme souvenir conscient, gardèrent leur caractère hostile à toute analyse verbale, approbateur sans plus. Comme il a été dit, la sympathie était en jeu, cette affection et cette affinité intime qui parfois franchit un degré intermédiaire. Les enfants et les petits-fils regardent pour admirer, et ils admirent pour apprendre et développer ce qui est déjà préfiguré en eux par l’hérédité.
Le sénateur Castorp était maigre et de taille élevée. Les années avaient courbé son dos et sa nuque, mais il s’efforçait de compenser cet affaissement en se redressant. Ce faisant, sa bouche, dont les lèvres n’étaient plus maintenues par les dents,
– 39 – mais qui reposaient sur les gencives vides (car il ne mettait son dentier que pour les repas) se contractait avec une dignité péniblement sauvegardée vers en-bas, et c’est là justement – en même temps que peut-être le souci de combattre un commencement de branlement du chef – ce qui déterminait cette attitude rigide et sévère et cet engoncement du menton qui plaisaient si vivement au petit Hans Castorp.
Il aimait la tabatière – c’était une petite tabatière allongée, en écaille sertie d’or qu’il maniait – et se servait donc de mouchoirs rouges dont les pointes pendaient parfois de la poche de derrière de sa redingote. Bien que ce fût une faiblesse un peu comique, elle apparaissait essentiellement comme une concession au grand âge, comme une négligence que la vieillesse peut se permettre, soit sciemment et avec le sourire, soit avec une inconscience imposant le respect ; et, quoiqu’il en fût, c’est la seule faiblesse que le regard aigu du jeune Hans Castorp eût jamais observé dans la tenue de son grand-père. Mais aussi bien pour l’enfant âgé de sept ans que plus tard aux yeux de l’adulte, l’image quotidienne et familière du vieillard n’était pas son image la plus authentique. Dans son identité véritable, il était différent, beaucoup plus beau et plus sérieux encore que d’ordinaire, à savoir tel qu’il apparaissait sur un tableau, portrait de grandeur naturelle qui avait été longtemps accroché dans l’appartement des parents de l’enfant et qui, par la suite, avait émigré avec le petit Hans Castorp sur l’esplanade, où il avait pris place au-dessus du grand sofa de soie rouge, dans le salon.
Il représentait Hans Lorenz Castorp dans sa tenue officielle de sénateur de la ville, en cette sévère et pieuse tenue d’un siècle révolu qu’avait maintenue à travers les temps une communauté à la fois téméraire et imposante, et qu’elle avait conservée pour les occasions officielles, afin de confondre de cette cérémonieuse façon le passé avec le présent, le présent avec le passé, et d’affirmer ainsi la vénérable solidité de sa signature
– 40 – commerciale. On y voyait le sénateur Castorp représenté en pied, sur un dallage rougeâtre, dans une perspective de colonnes et d’arc gothique. Il était debout, le menton incliné, la bouche contractée vers en-bas, ses yeux bleus, au regard songeur, avec les glandes lacrymales en saillie, dirigés vers le lointain, dans ce pourpoint, semblable à une robe sacerdotale, qui descendait plus bas que les genoux, et qui, ouvert sur le devant, était décoré d’un large bord de fourrure. Des demi-manches bouffantes et bordées de même sortaient des manches plus étroites et longues en un drap ordinaire, et des manchettes de dentelles couvraient les mains jusqu’aux poignets. Les grêles mollets du vieillard étaient revêtus de bas de soie noire, les pieds chaussés de souliers à boucles d’argent. Mais le cou était entouré de la collerette raide et plissée, aplatie sur le devant et relevée des côtés, sous laquelle, au surplus, un jabot plissé en batiste descendait sur la veste. Sous le bras, il portait l’antique chapeau au large rebord, dont la calotte allait en se rétrécissant.
C’était un excellent portrait, dû à un artiste notoire, traité avec goût dans le style des vieux maîtres auquel le sujet inclinait, et éveillant chez le spectateur toutes sortes d’images hispano-hollandaises de la fin du Moyen Âge. Le petit Hans Castorp l’avait souvent contemplé, non pas bien entendu avec une intelligence de connaisseur, mais toutefois avec une certaine compréhension pénétrante, d’un ordre plus général, et bien qu’il n’eût vu son grand-père en personne tel que la toile le représentait qu’une seule fois, et durant un court instant, à l’occasion d’une arrivée en cortège, à l’Hôtel de Ville, il ne pouvait s’empêcher, ainsi que nous l’avons dit, de considérer le tableau comme l’apparence véritable et authentique de son grand-père, tandis qu’il ne voyait dans le grand-père de tous les jours qu’une sorte d’intérim, un auxiliaire imparfaitement adapté à son rôle. Car ce qu’il y avait de distinct et d’étrange dans son apparence ordinaire tenait, semblait-il, à cette adaptation imparfaite et peut-être un peu maladroite. Il restait des marques et des allusions qui ne s’étaient pas complètement
– 41 – effacées, de sa forme pure et véritable. C’est ainsi que le grand faux-col, le large foulard blanc étaient démodés ; mais il était impossible d’appliquer cette épithète au merveilleux vêtement que celui-ci ne rappelait en quelque sorte que par procuration, à savoir la collerette espagnole. Et il en allait de même du chapeau haut de forme au bord incurvé d’une façon inusitée que le grand-père portait dans la rue et auquel répondait, dans une réalité supérieure, le large chapeau de feutre du tableau, ainsi que de la longue redingote à plis dont l’image primitive et essentielle était aux yeux du petit Hans Castorp la robe bordée et garnie de fourrure.
Il approuva donc de tout son cœur que le grand-père apparût dans son authenticité et dans sa perfection somptueuses, le jour où il s’agit de lui faire ses adieux. C’était dans la grande salle, la même salle où ils avaient si souvent mangé, à table, l’un en face de l’autre. Hans Lorenz Castorp était étendu à présent sur le catafalque, dans le cercueil, au milieu des couronnes appuyées ou répandues. Il avait lutté contre la pneumonie, lutté longtemps et opiniâtrement, bien qu’il semblât qu’il ne se fût accommodé que bien mal de la vie du temps présent, et voici qu’il était étendu, on ne savait pas trop si c’était en vainqueur ou en vaincu, mais en tous cas avec une expression sévèrement pacifiée et très changée, le nez plus pointu d’avoir si longtemps lutté sur le lit d’apparat, la tête relevée par des coussins de soie, de sorte que son menton reposait agréablement dans l’échancrure de devant de la collerette d’honneur ; et entre les mains à moitié recouvertes par les manchettes de dentelles, les mains dont la disposition, imitant une pose naturelle, ne laissait pas de produire une impression de froideur inanimée, on avait placé un crucifix en ivoire sous ses paupières baissées, que son regard semblait considérer sans arrêt.
Hans Castorp avait vu plusieurs fois son grand-père au début de sa maladie, mais ensuite il ne l’avait plus revu. On lui
– 42 – avait complètement épargné le spectacle de la lutte qui d’ailleurs s’était pour sa plus large part déroulée pendant la nuit ; tout au plus avait-il été touché par l’atmosphère angoissée de la maison, par les yeux rouges du vieux Fiete, par les allées et venues des médecins ; mais le résultat en présence duquel il se trouvait dans la salle à manger pouvait se résumer en ceci que le grand-père avait été solennellement affranchi de sa figuration intermédiaire et qu’il avait définitivement revêtu sa forme véritable et digne de lui. C’était là un événement que l’on devait approuver, encore que le vieux Fiete pleurât et hochât sans arrêt la tête, encore que Hans Castorp lui-même pleurât comme il l’avait fait à l’aspect de sa mère décédée subitement et de son père que peu de temps après il avait vu étendu, non moins silencieux et étranger.
Car c’était la troisième fois déjà qu’en un espace aussi court et à un âge aussi jeune, la mort agissait sur l’esprit et les sens – les sens surtout – du petit Hans Castorp ; cet aspect et cette impression n’étaient plus neufs pour lui, mais au contraire déjà très familiers, et de même qu’aux deux occasions précédentes, il s’était montré très posé et très maître de lui, nullement à la merci de ses nerfs, encore qu’il eût éprouvé un chagrin naturel, de même il apparut cette fois-ci, à un degré peut-être encore supérieur de calme. Ignorant la signification pratique des événements pour sa vie, ou puérilement indifférent à cet égard, dans sa confiance que le monde, de toute façon, aurait soin de lui, il avait fait montre devant ces cercueils d’une certaine froideur également puérile et d’une attention attachée aux choses extérieures que, dans la troisième circonstance, des sentiments et un air de connaisseur déjà expérimenté nuancèrent d’une expression particulière de sagesse prématurée (car nous négligeons les larmes fréquentes dues à l’émotion ou à la contagion des pleurs d’autrui, comme une réaction normale). Dans le cours des trois ou quatre mois qui avaient suivi la mort de son père, il avait oublié la mort ; à présent il se souvenait d’elle, et toutes les impressions d’alors se rétablissaient
– 43 – exactement, simultanées et pénétrantes, dans leur singularité incomparable.
Résolues et exprimées en paroles, ces impressions se seraient présentées à peu près comme suit : La mort était d’une nature pieuse, significative et d’une beauté triste, c’est-à-dire qui relevait de l’esprit, mais en même temps elle était d’une nature toute autre, presque contraire, très physique, très matérielle, que l’on ne pouvait considérer ni comme belle, ni comme significative, ni comme pieuse, ni même comme triste. La nature solennelle et spirituelle s’exprimait par la somptueuse mise en bière du défunt, par la magnificence des fleurs, par les gerbes de palmier qui, on le sait, signifiaient la paix céleste ; de plus, et plus clairement encore, par le crucifix dans les mains du grand-père défunt, par le Christ bénissant de Thorwaldsen qui était debout à la tête du cercueil, et par les deux candélabres dressés de part et d’autre qui, en cette circonstance, avaient également pris un caractère sacerdotal. Toutes ces dispositions trouvaient apparemment leur sens exact et bienfaisant dans cette pensée que le grand-père avait pris pour toujours sa figure définitive et véritable. Mais en outre, comme le petit Hans Castorp ne laissa pas de remarquer, encore qu’il ne se l’avouât pas à haute voix, tout cela, et surtout cette quantité de fleurs, en particulier les tubéreuses partout répandues, avait pour but de pallier l’autre aspect de la mort, qui n’était ni beau ni véritablement triste, mais plutôt un peu inconvenant, d’une nature bassement corporelle, de le faire oublier ou de vous empêcher d’en prendre conscience.
C’est à cette seconde nature de la mort que tenait le fait que le grand-père défunt parût si étranger, qu’à la vérité il n’apparût pas du tout comme le grand-père, mais comme une poupée de cire de grandeur naturelle, que la mort avait substituée à sa personne, et à laquelle on rendait ces pieux et fastueux honneurs. Celui qui était étendu là, ou plus exactement, ce qui était étendu là, ce n’était donc pas le grand-père lui-même,
– 44 – c’était une dépouille qui, Hans Castorp le savait bien, n’était pas en cire, mais faite de sa propre matière, c’était là ce qu’il y avait d’inconvenant, et d’à peine triste – aussi peu triste que le sont les choses qui concernent le corps et qui ne concernent que lui. Le petit Hans Castorp considérait cette matière lisse d’un jaune cireux et d’une consistance caséeuse, dont étaient faits cette figure de mort de la grandeur naturelle d’un vivant, le visage et les mains de l’ancien grand-père. Une mouche venait de se poser sur le front immobile et commença d’agiter ses boutoirs. Le vieux Fiete la chassa avec précaution, en se gardant de toucher le front, la mine pudiquement obscurcie, comme s’il ne devait ni ne voulait savoir ce qu’il faisait là. Cette expression de réserve tenait apparemment au fait que le grand-père n’était plus qu’un corps, et rien de plus. Mais, après un vol onduleux, la mouche se posa brusquement sur les doigts du grand-père, près du crucifix en ivoire. Et tandis que ceci se produisait, Hans Castorp crut respirer plus distinctement que jusqu’à présent cette émanation faible, mais si étrangement persistante qu’il connaissait d’autrefois, qui, à sa confusion, lui rappelait un camarade de classe affligé d’un mal gênant et pour cela même évité par tous, et que l’odeur des tubéreuses avait entre autres pour but de couvrir, sans d’ailleurs y réussir en dépit de leur luxuriance et de leur austérité.
Il fut plusieurs fois en présence du cadavre : une fois seul avec le vieux Fiete, la seconde fois avec son grand-oncle Tienappel, le négociant en vins, et ses deux oncles James et Peter, puis une troisième fois encore, lorsqu’un groupe endimanché d’ouvriers du port stationna pendant quelques instants devant le cercueil ouvert, pour prendre congé de l’ancien chef de la maison Castorp et fils. Ensuite, vint l’enterrement ; la salle fut pleine de gens, le pasteur Bugenhagen, de l’église Saint-Michel, le même qui avait baptisé Hans Castorp, prononça l’oraison funèbre ; dans la voiture qui, la première d’une longue, longue file, suivait le corbillard, il s’entretint très amicalement avec le petit Hans Castorp ; après
– 45 – quoi cette partie de son existence, elle aussi, prit fin, et Hans Castorp changea aussitôt de maison et d’entourage, pour la deuxième fois déjà de sa jeune existence.