LA Montagne Magique - Tome 1
Un Mot de Trop
D’ailleurs Hans Castorp se tint convenablement, et joua même du couteau et de la fourchette avec une correction toute particulière. Lorsque son cousin lui fit un signe de tête et se leva, il se leva à son tour, s’inclina sans voir vers ses compagnons de table, et sortit d’un pas assuré derrière Joachim.
– Quand donc a lieu la prochaine cure de repos ? demanda-t-il lorsqu’ils sortirent de la maison. C’est ce qu’il y a de mieux ici, autant que je puisse m’en rendre compte. Je voudrais être étendu déjà sur mon excellente chaise-longue. Est-ce que nous allons loin ?
UN MOT DE TROP
– Non, dit Joachim, d’ailleurs je ne peux pas aller très loin. À cette heure-ci je descends d’habitude faire un tour à travers le village et jusqu’à Davos-Platz, lorsque j’ai le temps. On voit les boutiques et les gens, et l’on fait des emplettes quand on a besoin de quelque chose. Avant le repas, on reste encore étendu pendant une heure, et ensuite, de nouveau, jusqu’à quatre heures.
Ils descendirent au soleil, sur la route par laquelle ils étaient montés, franchirent le cours d’eau et les rails étroits, ayant devant leurs yeux le versant droit de la vallée : le petit Schiahorn, les Tours vertes, et le Dorfberg que Joachim énuméra. Là, de l’autre côté, à une certaine altitude, se trouvait le cimetière de Davos-Dorf, entouré d’un mur, et que Joachim lui désigna également de sa canne. Puis ils gagnèrent la grande route qui, un peu surélevée au-dessus du fond de la vallée, conduisait le long du versant descendant par terrasses.
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D’un village on ne pouvait d’ailleurs pas parler, du moins n’en restait-il que le nom. La station climatérique l’avait dévoré en s’étendant de plus en plus vers l’entrée de la vallée, et la partie de l’agglomération qui portait le nom de « Village » se rattachait sans changement visible à la partie dite « Davos-Platz ». Des hôtels et des pensions, tous abondamment pourvus de vérandas, de balcons et de terrasses de repos ; de petites maisons privées aussi, où l’on pouvait louer des chambres, étaient situées de part et d’autre ; ici comme là, on rencontrait des maisons neuves ; parfois il n’y avait plus de constructions, et la vue s’ouvrait sur les pâturages verts au fond de la vallée…
Hans Castorp, dans le vif besoin qu’il éprouvait de cet habituel délice, s’était de nouveau allumé un cigare, et, grâce à la bière qu’il venait de boire, il parvenait de temps à autre, à sa satisfaction indicible, à ressentir un peu de l’arôme désiré : rarement et faiblement, sans doute, il fallait un certain effort nerveux pour qu’il eût comme un lointain pressentiment du plaisir, et l’atroce goût de cuir continuait à prédominer. Incapable de se résoudre à son impuissance, il lutta pendant quelque temps pour une jouissance qui tantôt se dérobait, tantôt n’apparaissait que de loin, comme pour se moquer de lui, et enfin, fatigué et dégoûté, il jeta son cigare. Malgré sa légère ivresse, il se sentait obligé de poursuivre une conversation de politesse et s’efforçait de se souvenir des choses si remarquables que ce matin il avait voulu dire sur le temps. Mais il apparut qu’il avait oublié tout le « complexe », sans le moindre résidu, et que sa tête n’abritait plus la moindre pensée sur le temps. En revanche, il se prit à parler de détails d’ordre corporel, et cela d’une manière assez singulière.
– Quand donc prends-tu de nouveau ta température ? demanda-t-il. Après le dîner ? Oui, c’est parfait. À ce moment-là, l’organisme est en plein fonctionnement, et cela doit bien se dégager. Mais, dis donc, je pense que c’était une plaisanterie de
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Behrens de me conseiller à moi aussi, de prendre ma température. Settembrini en a ri à gorge déployée, et cela n’aurait vraiment pas le sens commun. D’ailleurs, je ne possède même pas de thermomètre.
– Bah, dit Joachim, cela serait la moindre des choses. Tu n’as qu’à t’en acheter un. Ici, on trouve partout des thermomètres, presque dans tous les magasins.
– Mais à quoi bon ? Non, la cure de repos, je veux bien, pourquoi pas ? mais prendre ma température ? ce serait vraiment trop pour un hospitant, cela, j’aime autant vous le laisser, à vous autres, ceux d’en-haut. Si seulement je savais, reprit Hans Castorp, en portant les deux mains à son cœur comme un amoureux, pourquoi j’ai tout le temps de tels battements de cœur, c’est si inquiétant, j’y pense depuis quelque temps déjà. Vois-tu, on a des battements de cœur lorsqu’on est à la veille d’une joie particulière, ou au contraire lorsqu’on redoute quelque chose, bref lorsqu’on a des sentiments agités, n’est-ce pas ? Mais lorsque le cœur bat de lui-même, pour ainsi dire sans rime ni raison, et comme de son propre chef, je trouve cela étrangement inquiétant, tu m’entends bien, c’est à peu près comme si le corps allait son propre chemin et n’avait plus aucun rapport avec l’âme, en quelque sorte comme un corps mort qui, en fait, ne serait pas précisément mort – cela n’existe pas – mais qui mène au contraire une existence tout à fait active et indépendante : il lui pousse des cheveux et des ongles, et à toute sorte d’égards encore, physiquement et chimiquement, il y règne en somme, autant que je me suis laissé dire, une activité tout à fait joyeuse…
– Qu’est-ce que c’est que ces expressions ? dit Joachim avec un accent de blâme réfléchi. Une activité joyeuse ?
Et peut-être se vengeait-il un peu de l’observation que son cousin lui avait faite ce matin au sujet du « chapeau chinois ».
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– Mais c’est ainsi. C’est une activité très mouvementée. Pourquoi donc cela te choque-t-il ? demanda Hans Castorp. D’ailleurs, je ne signalais cela qu’en passant. Je ne voulais pas dire autre chose que ceci : comme c’est inquiétant et pénible que le corps vive et se donne de l’importance, de son propre mouvement et sans rapport avec l’âme, ainsi c’est le cas pour ces battements de cœur sans motif. On est amené à leur chercher un sens, un état d’âme qui leur corresponde, une joie ou une peur qui les légitimerait en quelque sorte – du moins c’est ce qui m’arrive, je ne puis parler que de moi.
– Oui, oui, dit Joachim en gémissant, c’est assez cela lorsqu’on a de la fièvre. Il règne aussi une « activité particulièrement joyeuse » dans le corps, pour me servir de ton expression, et il est bien possible que dans cette situation on se mette involontairement en quête d’un état d’âme, comme tu dis, par quoi cette animation prendrait en quelque sorte un sens raisonnable. Mais nous parlons là de choses plutôt pénibles, dit-il d’une voix tremblante, et il s’interrompit ; sur quoi Hans Castorp se borna à hausser les épaules, exactement comme il l’avait vu faire la veille à Joachim.
Durant un moment, ils marchèrent en silence. Puis Joachim demanda :
– Eh bien, les gens d’ici te plaisent-ils ? Je veux dire ceux de notre table ?
Hans Castorp prit une expression de parfait détachement.
– Mon Dieu, dit-il, ils ne me semblent pas très intéressants. Aux autres tables, il y a, je crois, des gens plus intéressants ; peut-être n’est-ce qu’une impression. Mme Stoehr devrait se faire laver les cheveux, elle les a tellement gras. Et cette Mazurka, ou comment s’appelle-t-elle ? me semble un peu sotte.
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Elle n’en finit pas de fourrer son mouchoir dans sa bouche à force de rire.
Joachim rit à haute voix de la déformation du nom.
– Mazurka est excellent, s’écria-t-il, elle s’appelle Maroussia, s’il te plaît, – c’est à peu près la même chose que Marie. Oui, elle est vraiment trop turbulente, dit-il. Et cependant elle aurait toutes raisons d’être plus posée, car elle est vraiment assez malade.
– On ne le dirait pas, dit Hans Castorp. Elle a l’air si bien portante. En tout cas, on ne la supposerait pas malade de la poitrine.
Et il essaya d’échanger avec son cousin un regard malicieux, mais découvrit que le visage hâlé de Joachim était d’une coloration tachetée, comme la prennent les visages brunis par le soleil lorsque le sang se retire, et que sa bouche était tirée d’une manière particulièrement pitoyable. Cette expression éveilla chez le jeune Hans Castorp une frayeur indéterminée qui le décida à changer tout aussitôt de sujet de conversation, et à s’informer d’autres personnes, en essayant d’oublier rapidement Maroussia et le jeu de physionomie de Joachim, ce à quoi du reste il réussit parfaitement.
L’Anglaise au thé de cinrodon s’appelait Miss Robinson. La couturière n’était pas une couturière, mais institutrice au lycée de jeunes filles de Kœnigsberg, et c’est pourquoi elle s’exprimait avec tant de précision. Elle s’appelait Mlle Engelhart. Quant à la vieille dame alerte, Joachim, bien qu’il fût depuis longtemps ici, ne savait même pas comment elle s’appelait. Quoi qu’il en fût, elle était la grand’tante de la jeune fille qui mangeait du yaourt, et lui tenait compagnie au sanatorium depuis le début. Mais le plus gravement atteint de ceux qui mangeaient à leur table, était le Dr Blumenkohl, Léon Blumenkohl, d’Odessa, ce jeune
– 114 – homme à la moustache et au visage si soucieux et si fermé. Il était ici depuis de longues années déjà…
C’était sur un véritable trottoir de ville qu’ils marchaient, le lieu de promenade et de rendez-vous par excellence. Ils rencontraient des étrangers qui flânaient, de jeunes gens pour la plupart, les cavaliers en costume de sport et sans chapeau, les dames, également dépourvues de chapeaux, et en robes blanches. On entendait parler le russe et l’anglais. Des magasins aux étalages élégants se suivaient, et Hans Castorp, dont la curiosité avait à surmonter une ardente fatigue, contraignait ses yeux à voir, et s’arrêta longtemps devant un chemisier pour s’assurer si la devanture était vraiment « à la hauteur ».
Puis vint une rotonde, avec une galerie couverte où un orchestre donnait un concert. C’était ici le casino. Sur plusieurs courts de tennis des parties se poursuivaient. Des jeunes gens sveltes et rasés en pantalons de flanelle fraîchement repassés, les manches retroussées jusqu’au coude, jouaient sur leurs semelles de caoutchouc, en face de jeunes filles hâlées et vêtues de blanc qui, prenant leur élan, se dressaient tout à coup au soleil, pour frapper de très haut la balle couleur de craie. Il y avait comme une poussière de farine sur les courts bien entretenus. Les deux cousins s’assirent sur un banc libre, pour suivre le jeu et le critiquer.
– Tu ne joues sans doute pas ? demanda Hans Castorp.
– Je n’ai pas la permission de jouer, répondit Joachim. Il faut que nous restions couchés, toujours couchés… Settembrini dit quelquefois que nous vivons horizontalement, nous sommes des horizontaux, dit-il : c’est une de ses mauvaises plaisanteries. Ce sont des gens bien portants qui jouent ici, ou bien ils le font malgré la défense. D’ailleurs, ils ne jouent pas très sérieusement ; c’est plutôt pour l’amour du costume… Et à propos de choses défendues, il y a encore d’autres jeux interdits
– 115 – que l’on pratique, le poker, tu sais, et dans un certain petit hôtel, aussi les petits chevaux, – chez nous la peine prévue est l’expulsion, il paraît que c’est tout ce qu’il y a de plus nuisible. Et pourtant il en est qui descendent encore après le contrôle du soir, et vont ponter. Le prince qui a conféré son titre à Behrens, y filait toutes les nuits.