La mort est derrière moi
Dédicace
À David, pour toujours.
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I
Un linceul blanc dans un halo bleuâtre au fond d’une salle glaciale, une jambe et demie, plus de bassin, un tronc, des bras et une tête décapitée, voilà tout ce qui restait de ma vie en ce premier jour d’hiver. Ni tristesse, ni peur, ni sourire, rien, je la contemplais sans la voir, il fallut une question du flic pour m’extirper du néant.
— Oui, c’est bien elle, capitaine, répondis-je, le regard fixé sur le puzzle inhumain de celle que j’aimais.
— Nous n’avons retrouvé que ceci, monsieur Deglaz, dit-il en me tendant un sac gris anthracite.
Je le reconnus immédiatement, cadeau de ce qui demeurerait notre dernier Noël, le serrai contre moi et demandai à rester seul avec celle que j’avais quittée le matin même sur un banal : « Bonne journée, ma chérie. À ce soir. »
J’approchai une chaise de la table où gisaient ses restes et rouvris ses yeux comme si ce geste illusoire allait ramener à la vie son visage miraculeusement intact et me libérer du cauchemar éveillé qui s’était emparé de moi quelques heures plus tôt, au bureau, quand mon téléphone avait vibré, numéro masqué, j’avais néanmoins décroché. « Capitaine Muracioli, police nationale, monsieur Pierre Deglaz ? – Oui, c’est moi mais… Oui, évidemment, que je connais Sofia Etchegarry, c’est ma compagne. » Il m’avait fallu quelques instants pour comprendre que Sofia était morte sous les bogies d’un RER à Charles-de-Gaulle-Étoile. Un suicide, le type était formel, moi pas, quoi qu’il en soit, il m’attendait à la morgue.
J’avais déjà raccroché, téléphone écrasé sur le cuir du bureau, geste aussi violent qu’un monde en train de s’écrouler, le mien. Bien sûr, je connaissais les failles de ma Sofia, les angoisses contre lesquelles elle menait un combat féroce, acharné, luttant sans relâche contre ce qu’elle appelait son cancer de l’âme. Je l’avais aidée, enfin, je pensais l’avoir aidée, à gagner sa guerre. C’était le socle de notre amour, une aventure partagée qui, je le croyais, nous unirait toute la vie, jusqu’aux cheveux blancs, aux corps qui grincent et au grand départ. Sofia ne pouvait pas avoir décidé d’abandonner comme ça, sans m’en parler, sans qu’aucun des symptômes habituels éveille mon attention. Je me recroquevillai au plus profond du fauteuil, menton sur la poitrine, mains agrippées aux accoudoirs comme un homme à la mer au bastingage d’un navire en perdition. Sofia était morte, un capitaine de la police ne pouvait pas se tromper, mais non, sûrement pas, Sofia ne s’était pas suicidée. Pourquoi maintenant, sans aucun signal de détresse, sans mobile apparent ? comme disent les flics. Nous nous aimions comme des adolescents depuis un peu plus de trois ans, elle…
La sonnerie du téléphone cisailla le fil de mes pensées. Le nom d’Antoine, mon numéro deux, s’afficha sur l’écran. Pas la force de répondre, je m’éjectai du siège avant d’attraper mon manteau, surtout ne croiser personne.
Par chance, l’ascenseur était vide. Je jetai un œil dans le miroir, pris une longue inspiration, l’horloge de la cabine indiquait 18 h 43, Paris allait encore être engorgé, j’avais presque toute la ville à traverser. Le moteur secoua le parking, feulement rauque que je perçus davantage que je ne l’entendis, l’esprit noyé dans un magma de hoquets et de larmes qui commençaient enfin à monter.
Je déboulai rue Jean-Mermoz, direction les Champs-Élysées en pilotage automatique, phalanges crispées sur le volant, nuque raide, étranger aux embarras de la circulation ; coups de klaxon, invectives des autres conducteurs, doigts d’honneur des scooters, rien ne m’atteignait. Seulement les flashes de plus en plus rapprochés des années, des mois, des jours et des nuits passés avec elle.
Le souterrain de la Concorde débordait de bagnoles tête à cul, il me fallut plus d’un quart d’heure pour le franchir, mètre après mètre, englué dans le long serpent mécanique qui s’étirait sûrement jusqu’à l’Hôtel de Ville. Bloqué le long des Tuileries, en face du musée d’Orsay, je rappelai Muracioli, comme si ce coup de fil allait m’annoncer le retour de Sofia, comme si derrière le policier se profilait Baron Samedi, qui sauve celui dont l’heure fatidique n’a pas encore sonné. Sa voix neutre, rodée par les dizaines de fois où il avait accompli sa sale besogne, me ramena à l’inexorable essor du réel. Je lui confirmai que j’étais en route, à la vitesse d’un estropié.
L’Île de la Cité, vision la plus inacceptable d’un trajet déjà pénible, là où nous nous étions embrassés la première fois par une belle soirée de juin, quand le monde avait encore, en apparence au moins, un peu de sens. Je revis les marches de pierre plongeant dans le beige de la Seine, le ciel fuchsia et les nuages couleur tungstène. En face, trois garçons jouaient « Hey Jude », accompagnés par un chœur improvisé, et nous étions là, sûrs de notre fait, certains de nous être enfin trouvés. J’en souriais presque quand revint la réalité, dans un ressac de douleur. Les pleurs rejaillirent, que rien ne semblait plus pouvoir arrêter. Instantanés heureux, bribes de dialogues, fous rires, tout y passa, quarante-deux mois de bonheur condensés en deux minutes avant de s’écraser sous un train. Une petite fin du monde personnelle, égoïste, parce que, dans ces moments-là, on pleure un peu le départ de l’être aimé, mais surtout l’injustice faite à soi-même par ce putain de destin.
Il était plus de 20 heures quand j’aperçus le panneau « Institut médico-légal » et m’engageai dans la rampe d’accès. Deux fourgonnettes du SAMU, une voiture de police banalisée, une camionnette de pompiers, le sous-sol du palais des cadavres était presque vide. L’ascenseur me déposa en face de l’accueil, guichet styxien, irréfutable ; je n’avais aucun papier d’identité sur moi, seulement la collection réglementaire des cartes de crédit du type à qui tout réussit, vains talismans de l’hyperconsommation. L’employé de garde s’en satisfit, pianota mon nom sur son clavier et décrocha un combiné ; le flic apparut quelques instants plus tard, épaules et mâchoire carrées, moustache en brosse, regard énergique, l’allure d’un homme courageux, peut-être aussi fort que cette mort qu’il côtoyait sans cesse. Sa poignée de main confirma mon impression.
— Bonsoir, monsieur Deglaz, capitaine Muracioli, merci d’être venu.
Je ravalai un spasme et le suivis comme un robot. Nous empruntâmes un nouvel ascenseur, j’évitai de réfléchir et plus encore de parler. Lui aussi gardait le silence, peut-être parce qu’il savait bien que les mots ne changeraient rien. Nous remontions un couloir dégueulant de néons ; à l’odeur entêtante d’antiseptique, je compris que nous approchions des chambres froides. Muracioli se raidit, la main sur la poignée d’une porte blanche qu’il ouvrit lentement. Le linceul brillait au fond de la salle.
Pas la moindre idée du temps que je restai comme ça avec elle, dans ce face-à-face triste, calme et silencieux, sans penser à rien, noyé dans un bruit blanc qui finit par m’étourdir. Un dernier regard sur son visage d’où avait disparu la grâce qui l’habitait auparavant, quand chacun de ses gestes et de ses rires illuminait ma vie. Je me dirigeai vers la sortie après un baiser de marbre. Le capitaine et le légiste patientaient dans le couloir, professionnels.
— Comme vous n’avez aucun lien officiel avec la défunte, il faut que ses parents viennent en personne reconnaître le corps. Souhaitez-vous les prévenir ou bien voulez-vous que je m’en charge ?
— Je vais les appeler…
— Pourraient-ils être là demain matin ?
— Non, impossible, ils vivent dans le Sud. Demain soir au mieux, ou après-demain. Je m’en occupe.
— Merci.
Je repassai devant l’accueil, le planton ne leva même pas les yeux, et me dirigeai vers le parking. J’étais K.-O. debout, appuyé contre ma bagnole. Le médecin réapparut, en civil, son salut m’encouragea à partir enfin. Je sélectionnai le mode manuel de la boîte de vitesses, histoire de m’occuper la cervelle, et quittai le parking à fond de première dans un boucan d’enfer. J’hésitai sur la direction à prendre, ne sachant pas vraiment que faire de moi, le mieux était sans doute de rentrer à la maison. Le trajet jusqu’à Saint-Sulpice ne dura pas longtemps, Paris s’était vidé de ses flux mécaniques, les gens sortaient peu par cette soirée humide, désagréable, à vous glacer les os.
Je me garai dans la cour du petit hôtel particulier dont nous occupions le deuxième étage et avalai les marches. Le bruit des clefs me serra la gorge, je traversai l’entrée tête baissée, le grincement du vieux plancher fracassant mon silence. Le salon baignait dans un clair-obscur pesant, le vent dévalait la rue Férou et tourbillonnait dans la cour. Je n’allumai pas, préférant me tapir dans la pénombre comme pour échapper une fois encore, une dernière fois peut-être, à l’insupportable réalité.
Il était trop tard pour appeler Véronique, la réveiller pour lui apprendre la mort de sa fille unique ne servirait à rien sinon à avancer son chagrin, le coup de fil le plus pénible de ma vie attendrait le jour d’après. J’attrapai néanmoins mon téléphone, hésitant à joindre mon pote Zeynal mais renonçai, mon chagrin m’appartenait encore.
Je n’avais rien mangé depuis le déjeuner, le malheur remplaçait la faim. Incrusté dans le grand canapé rouge du salon comme un escargot dans sa coquille, mes yeux balayaient les murs, butaient sur ses tableaux ou les bibelots que nous avions chinés ensemble lors de nos samedis de promenade ou de nos voyages intercontinentaux.
J’essayais d’imaginer ce qu’allait être le lendemain : téléphoner à Véronique, passer au bureau prévenir que je m’absentais quelques jours, informer le patron de Sofia, rappeler Muracioli, il avait insisté, entamer les démarches pour les obsèques… Un programme triste à en vomir.
Minuit approchait, pas le sommeil, je me servis un verre accompagné de deux cachets, pioncer plutôt que penser, ne vis pas la demie et me réveillai vers 3 heures, visqueux. Il me fallut quelques secondes pour digérer tout ce qui s’était passé depuis la fin de l’après-midi.
En nage, grelottant, pas le courage de dormir dans notre chambre, d’affronter le lit où flottait encore son odeur. Retour au salon, je déroulai un plaid, mis le réveil à 7 h 30 et sombrai dans une nuit sans rêve, sans chagrin, sans rien.
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