La mort est derrière moi
Chapitre XXIV
Un panneau « Pierre » et deux escogriffes censés m’amener à bon port, casquettes et lunettes noires, m’attendaient à la descente de l’avion, adossés à un pick-up. Nous roulions à tombeau grand ouvert sur un étroit ruban bitumeux aussi lisse qu’un billard, fumée clandestine et musique locale plein l’habitacle, quand la route s’arrêta net au pied d’un pylône métallique coincé entre des buissons et le lagon. Un étrange esquif était amarré dans une crique de la taille d’un chaudron. On inversa les rôles, le conducteur, désormais matelot, et moi-même passâmes sous les ordres du capitaine, transbahutant jerrycans, sacs de riz, cartons alimentaires et mon paquetage aussi, on allait prendre la houle plein travers, chavirage interdit…
Moteur lancé, haussières larguées, nous filions bon train, le soleil à tribord avait calé sa course sur la nôtre, de petits nuages, sans cesse plus nombreux, projetaient ici et là des bouts d’obscurité arrachés à la mer noirâtre, jamais hostile mais assez immense pour me rappeler que je pénétrais plus avant dans son royaume, invité de marque mais pas membre de la famille. Instinct, chance ou destin, qu’importe, je tournai les yeux au bon instant, il était là, incontestable et fugace, ce rayon vert après lequel je naviguais depuis toujours. La nuit nous enveloppa dans les minutes qui suivirent, ciel sans autre étoile que celle de notre compas, sensation prégnante d’isolement et enfin les guirlandes électriques d’un ponton, fest-noz du bout du monde, ma traversée s’acheva dans la main tendue par une monumentale indigène.
— Bienvenue, Pierre, moi, c’est Lucie, mais ici tout le monde m’appelle Patronne. Prends bien garde de ne pas te blesser, le toubib le plus proche habite là d’où tu viens.
Le temps de trimballer le fret au cellier, de poser ma besace dans une cahute rudimentaire, lit et vasque de fer, une trouée sur la mer et le clapotis de l’eau sous les pilotis, et c’était l’heure du souper, riz, poisson, fruits et biscuits.
— Il n’y a personne d’autre que nous ce soir, Lucie, pardon, Patronne ?
— Si, mais ils sont déjà couchés, trois Anglais de la télévision qui repartent demain matin avec le bateau, ils ont filmé ce qu’ils étaient venus chercher, ravis, les gars. Et puis il y a Michel, le moniteur, c’est avec lui que tu plongeras, tu verras, c’est…
— Et il y a du gros, ces jours-ci ?
— Le jour non, mais la nuit… peut-être un marteau ou un tigre mais je me méfie, à vous écouter, vous les plongeurs, le Mégalodon rôde encore ! Allez, bonne nuit, ici on se lève avec le jour et je devrais ronfler depuis longtemps.
Je regagnai ma turne sous les lourdes gouttes d’une pluie sporadique, pas de réponse de la marquise de Froidevaux, je réfrénai la tentation de transgresser notre pacte et m’endormis apaisé dans ses bras, à quinze mille kilomètres de là.
Ça tremblait sous mon pieu, ça vibrait à n’en plus finir, barouf du tonnerre, congrès de marteaux-piqueurs, j’entrouvris la porte, essuyai un direct de soleil en pleine tête, un type me dévisageait, goguenard.
— Bien dormi, monsieur Deglaz ? Désolé pour le réveil en fanfare mais faut bien remplir les bouteilles si on veut aller plonger ce matin et mes compresseurs ne datent pas d’hier, ni d’avant. Au fait, moi c’est Michel, l’associé de la Patronne. Bon, je file dire au revoir aux Angliches et on se retrouve pour le petit déjeuner.
Pas même le temps d’engager un semblant de conversation qu’il avait déjà tourné les talons, taillé dans un bloc de marbre et de muscles, les clientes, s’il y en avait parfois, devaient apprécier. Un petit groupe s’affairait sur le ponton, ombres chinoises bientôt rejointes par mes hôtes. Le temps de jeter un œil à mon téléphone, rien, et le bateau de la veille s’éloignait déjà, le goût du café me ramena une seconde à l’hôpital, nous n’étions plus que trois, une femme moaï, un homme-poisson et moi.
Un quart d’heure de godille plus tard, barcasse attachée à un corps mort, nous disparaissions, Michel et moi, dans le calme d’un jardin pacifique, une vallée sous-marine surpeuplée de bonites massées en grosses boules d’argent, de perroquets psychédéliques, de mérous vérolés, de napoléons biscornus et la vision à couper le souffle de cent, deux cents, peut-être trois cents requins, masse ondoyante qui bouchait la passe, muraille vivante, élégante et fluide où rien, pas même un battement de seconde, ne séparait le tranquille du létal. Agenouillé sur le sable fin par vingt mètres de fond, toléré par une vie infiniment plus grande que la mienne, je laissai filer le temps, les yeux exorbités, poumons dilatés, extasié, mais la jauge me rattrapa et une once de réel avec elle, fallait remonter, à regret.
Une sieste digestive plus tard, j’attendais la seconde plongée, affalé dans un transat sous l’auvent de ma maisonnette, les sensations de notre première navigation plein les tripes, paupières fermées, bercé par ses paroles et son odeur, quand arriva enfin la réponse de Bianca, 14 heures ici, là-bas, ma lumière ne dormait-elle donc jamais ? Elle allait bien, fatiguée, disait-elle, conséquence de ces dernières semaines trépidantes, fatiguée mais insomniaque, son médecin lui avait imposé quelques jours de repos, et des examens aussi, elle n’irait pas en Allemagne et Dante gérait l’ordinaire, elle aurait du temps pour elle, pour lire et penser à moi plus que de raison, concluait-elle dans une salve de baisers lointains, et libertins.
Michel m’appelait, il fallait y aller, le soupçon d’inquiétude qui m’avait envahi à la savoir exténuée se dilua dans l’océan, je remontai une heure plus tard, euphorique, sous le regard amusé de mon guide. Répondre à Bianca occupa le reste de l’après-midi, je lui racontai le bonheur de l’isolement, la majesté des plongées, le dénuement du lieu, mes hôtes aussi, dont je ne savais pas quel couple ils formaient, mon envie de lui parler, de l’entendre, l’immanence de sa présence, mes désirs charnels et spirituels, une myriade de visions que seule interrompit la visite de Michel, un seau cabossé à la main, verres, glaçons et rosé, vraisemblablement l’heure de l’apéro.
Il me fallut moult contorsions pour esquiver ses questions et ne lui lâcher que des bouts de réponse, aucune envie de me raconter, je n’étais pas là pour parler de moi, surtout pas, et me saisis de l’épaisse cicatrice qui lui barrait le torse comme prétexte pour renverser la conversation. J’avais touché le point sensible, séquelle d’un terrible accident par trois cents mètres de fond, la morsure d’un câble devenu fou, l’enfer dans la nuit des abysses, arraché au déchaînement du monstre par ses coéquipiers, une semaine en caisson de décompression, des comas à répétition, des médecins magiciens, et puis un jour, la rémission, miraculé, la retraite à trente ans, il s’était posé ici sur les conseils d’un ami mort depuis, son paradis, la mer toujours mais version peinarde, accompagnateur d’amateurs comme moi.
Lucie nous hélait déjà, le dîner était servi, poisson, riz, fruits et biscuits, pourquoi varier ? Je rejoignis ma piaule sous la même pluie que la veille, le sommeil m’y attendait, allongé sur le matelas. Le petit jour suivit avec un mot de ma chérie, ici Paris, bleu céleste, envie de toi, je répondis à l’avenant, porté par la dopamine, désir de nous, bleu marin, petit déjeuner, bonne nuit, ma Dame.
Mon téléphone plongea le premier ce matin-là quand je le laissai choir dans l’eau, bol de café dans une main, le vide dans l’autre, la Patronne et son acolyte hilares, disjonctage interdit, je le récupérai au plus vite en espérant un miracle, en vain, l’écran brillait façon nuit noire, la colère bouillait dans mes artères. Dieu merci, Lucie s’en empara, promesse faite de le ramener à la vie d’ici au lendemain, pas d’autre choix que d’y croire et d’aller plonger. On croisa de tout, seiches, murènes, tortues et le reste, visions enchanteresses qui ne parvinrent pourtant pas à balayer mon anxiété, l’appareil se rallumerait-il jamais ? Oui, me répéta-t-elle au déjeuner, mais laisse-lui le temps, l’après-midi s’annonçait interminable, nous ne replongerions qu’au crépuscule, je tournais en rond comme un squale autour de sa proie, rien d’autre à faire que d’explorer les alentours.
Je quittai le hameau et franchis ces arpents de pierre sous un soleil despotique, l’ombre n’existait plus, des galets gros comme des crânes humains rendaient pénible ma progression, la mer respirait, proche mais invisible, tapie derrière une infranchissable barrière d’épineux, je poursuivis, défoncé aux endorphines, attiré par la blancheur irradiante d’un amer qui se métamorphosa en minuscule chapelle à mesure que j’en approchais, seul au monde sous le regard anonyme de constellations de satellites. Je poussai la porte, un filet de fraîcheur me parcourut l’échine, l’intérieur du sanctuaire était dépouillé à l’extrême comme ces petites églises bretonnes, pierres brutes sous un ciel radieux, au fond d’un golfe plein d’îlots. À part d’étroits vitraux de cobalt et de sang, tout était fabriqué en coquillages, peints ou pas, autel et tabernacle compris. En nage, le pouls palpitant, baigné de silence, je sentais sourdre en moi la force océane. Bras déployés, cloué sur les pierres par la gravité, je mourais d’envie de Bianca, mais pas moyen de le lui dire sauf à confier mes fantasmes à l’oreille du vent. La fin du jour me ramena au motu, pile à l’heure pour la dernière descente.
Malgré une trentaine de plongées nocturnes au compteur, je découvris ce soir-là un tout autre univers, chasseur devenu proie, complètement désorienté quand le bleu se fit encre, sans cesse bousculé par des requins invisibles mais de plus en plus hargneux, apercevant parfois la gueule ouverte d’un fuselage dans le faisceau de ma lampe torche, me brûlant les doigts sur une grappe de corail en priant pour qu’une mâchoire ou un tentacule ne s’y cachent pas et le Michel qui disparut soudain, m’abandonnant dans l’obscurité, sonné. Plus trace de sa lampe, rien que moi, seul en suspension dans le vide, à balancer des éclats de torche en tous sens, au milieu d’un carrousel infernal de dents et d’ailerons et une tenaille qui s’emparait de ma cheville, la relâchait, un corps monstrueux me longeait, impossible de me cacher, de respirer aussi, une main sur mon épaule, rêve atroce, j’allais bientôt me réveiller mais non, un masque et les yeux écarquillés de Michel dedans. Sa lampe était tombée en panne, m’expliqua-t-il sur le chemin du retour, sans trop me convaincre.
La Patronne nous attendait, festin déjà prêt, du poisson, du riz, des fruits et biscuits, encore, le bateau avait un jour de retard, la faute à des Américains qui avaient raté l’avion à Papeete. Mon téléphone n’en finissait pas de sécher, demain serait un autre jour, m’assena Lucie, avant de disparaître avec le revenant, je demeurai seul à table, perdu dans les étoiles. L’ampoule de la cambuse clignotait au rythme d’une mélopée probablement sortie de mon cerveau détraqué quand je réintégrai ma cellule, fourbu.
Des coups sur la porte, des « Pierre, tu dors, ça va ? », des coups encore, Michel en guise de réveil, mon corps ankylosé, la tête en plomb, impossible d’imaginer plonger, je rempilai pour quelques heures de torpeur et n’émergeai, cotonneux, qu’au déjeuner sous un ciel aussi maussade que mon humeur, mon rectangle de technologie made in mondialisation rechignant toujours à reprendre vie.
Une heure sous l’eau mais la tête ailleurs, les autres passées dans mon fauteuil à contempler les nuages s’amonceler, épais, menaçants, Lucie qui allait et venait au loin, la bonhomie contagieuse.
Un bourdonnement de moteur, le bateau approchait, ployant sous une bande vociférante et sans-gêne. Vent frais, mer formée, l’accostage se révéla périlleux même vu depuis ma terrasse. La petite société débarqua tant bien que mal, une demi-douzaine de silhouettes traînant des valises à roulettes, intrusion de prétendue civilisation, je ne quittai mon siège qu’à l’heure du dîner, sous les prémices de l’orage tant attendu.
Assis en bout de table entre le capitaine et son chauffeur toujours affublés de leurs lunettes miroirs, je parvins à échapper aux autres, horde beuglante dont je pris rapidement congé, une poignée de dattes dans une poche, mon téléphone dans l’autre, pas d’au revoir, juste un adieu silencieux. Le déluge se rapprochait, j’accélérai, les yeux illuminés d’éclairs, mû par l’espérance d’une étincelle électronique.
Comme j’avais eu raison de laisser Lucie faire, l’appareil ressuscita enfin, je le serrai, le temps pour le probable mail de Bianca de traverser trois continents et deux océans, mais rien, sauf deux notifications d’appels manqués, deux appels d’elle… Presque midi à Paris, pacte ou pas je devais lui parler, ici, maintenant. Une éternité de secondes et deux sonneries plus tard, elle décrocha, la voix pleine de sommeil.
— Bonjour, ou plutôt bonsoir, c’est ça ? Comment vas-tu, mon homme ? Impossible de te joindre depuis deux jours, je commençais à m’inquiéter, tu as eu mes messages ?
— Bah non, mon téléphone est tombé à l’eau, HS, je viens tout juste de le récupérer, mais que se passe-t-il, si tu m’as appelé, c’est que ça doit être grave…
— Bien au contraire, c’est pour t’annoncer que Pierre et Bianca seront bientôt trois !
— Mon Dieu, tu…
— Oui, je suis enceinte. Et inutile de gamberger, l’enfant est de toi, tout de toi, rien que de toi !
— Et tu sais si…
— C’est trop tôt pour le dire, mon amour, je sens qu’il va falloir que je t’en explique, des choses, sur la nature, et sur le reste aussi !
— Je… je… si tu savais comme…
— Moi aussi, si tu savais… mais là je voudrais bien me rendormir, j’étais en pleine sieste et j’ai une nouvelle bouche à nourrir. Quand penses-tu pouvoir revenir, j’ai envie de plus que de ta voix, de…
— Un bateau demain matin, trois avions dans la foulée, donne-moi quarante-huit heures, ça ira ?
— Bien sûr, on n’a pas l’éternité mais presque, et puis je ne suis pas malade, au contraire. À vite alors, ti voglio bene, mon roc.
Sidéré, je m’enfonçai dans les flots noirs, le ciel avait fini par éclater, lâchant des gouttes d’éternité, l’océan me cinglait le torse, des cavalcades résonnaient au loin… Au cœur de la matrice, emporté par la houle pour le meilleur des ailleurs, je buvais les larmes de mon bonheur.
Le grain passa, l’éclat de la lune renvoyait la lumière du soleil à l’ombre duquel elle devait somnoler, déjà mère, aimante, porteuse de glorieux avenirs et de siècles écoulés. Je ne dormis pas cette nuit-là, la mort était derrière moi, et m’allongeai avec l’aube sur le ponton, prêt à embarquer.
Je crois bien n’être jamais arrivé…
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Vous avez terminé La mort est derrière moi
Charles-Henry Contamine