La mort est derrière moi

Charles-Henry Contamine · Chapitre 14 sur 24

Pages du PDF

La mort est derrière moi

Chapitre XIV

 

Des mercis en pagaille à l’équipe médicale et j’abandonnai l’hôpital un jour de chaleur moite… à moi, le printemps ! Je zigzaguai dans la cohue bigarrée de la gare du Nord, plaisir simple de croiser tant de gens libres et vivants. Douze stations plus tard, le métro me déposait chez moi.

Férou sentait le neuf, Souad avait fait repeindre la chambre, effacé les vestiges de ma démence dont je me demandai même si je ne l’avais pas rêvée ; l’asile lui aussi disparaissait déjà dans le brouillard de ma mémoire, seuls l’ordonnance longue comme un bras et le tas de courrier dans l’entrée me prouvaient que j’y avais passé un bail et davantage encore.

J’avais envie d’ailleurs et de voyages, mais il fallut néanmoins donner des nouvelles, renouer les fils distendus par mon exil volontaire. Tout ce petit monde exigeait de me voir, comme la bête de foire que je semblais être devenue. Même l’appartement ne parvenait plus à prendre le dessus, j’avais laissé comme une vie derrière moi, balayée par les électrochocs. Ni oubli ni reniement, plutôt une irrépressible envie de renouveau. Je parcourus les quelques mails que j’avais ignorés depuis la chambre 109, rien d’important, même le long point à date d’Antoine sur KorrMedia me tomba des mains, direction le Luxembourg, mieux à faire que de me coltiner des tableaux de chiffres, surtout positifs. Je baguenaudais dans les allées, heureux de retrouver mes amis de pierre, admiratif du travail des jardiniers, revigoré par le soleil, même les piaillements des enfants m’amusaient, mais Paris m’ennuyait, deux ou trois choses à y faire et je déguerpirais.

J’écoutais Springsteen, vieux camarade, les doigts parcourant des cartes routières piochées au hasard dans ma collection. Vivement le bitume, « Downbound Train », les paysages inédits, « Jungleland » et des visages inconnus…

Peut-être ces semaines de montagnes russes émotionnelles, la détresse devenue colère rouge et mes coups de poing dans les murs n’étaient-ils que l’écume d’une maïeutique intime que je peinais encore à discerner ; j’avais faim de vie, presque foi en l’avenir, l’heure de la liberté commençait à sonner. Le soleil éclaboussait le salon, j’appelai Antoine, dîner fixé trois jours plus tard, le pauvre était débordé, puis Zeynal, rendez-vous le soir même, envie de remonter notre passé.

On parla beaucoup et pas pour rien, mais ce furent les silences les meilleurs, les yeux plantés dans l’autre, plus de trente ans de complicité que le pinard faisait briller. Le début d’une conversation de lycéens sur la beauté des filles, le galbe sacré de ces jambes par lesquelles on rêvait d’être possédés, robes virevoltantes, intuitions fulgurantes, instinct de perpétuation de notre pauvre espèce, insaisissable grâce, chimères après lesquelles nous n’avions eu de cesse de courir, mais derrière la façade d’hommes à femmes se tenaient deux écorchés vifs, lui bien avant moi, il avait voulu y laisser sa peau, mais ça on n’en parlait pas, c’était notre secret, personne n’avait jamais su, pas même Layla qui appela vers la fin du dîner ; Zeynal eut la délicatesse de ne pas lui proposer de passer et nous prolongeâmes ce moment par une promenade digestive. Je lui annonçai mon prochain départ définitif de KorrMedia, il acquiesça d’un hochement de tête, une main sur mon épaule.

Deux jours s’écoulèrent, aussi légers que mes pensées. Antoine avait réservé dans un restau en vogue de la butte Chaillot, avenues vides sitôt la nuit tombée, balayées par le vent mais pas par l’esprit, rien que des pharmacies et des fleuristes, préludes au cimetière. Mon associé pour encore quelques heures s’y attendait et accueillit ma décision avec calme, pas de questions inutiles, pas de « et si », de « mais pourquoi pas » ou de vains conseils. Amical, reconnaissant, il fut tout cela et bien plus encore ce soir-là. Notre discussion nous emmena loin dans la nuit, chez lui, dans son grand salon bourgeois pendant que Cécile dormait, discrète. Nous avions tout réglé quand je m’éclipsai au moment où les fêtards essaient de s’endormir, ce que je fis à peine enfoui sous ma couette, pour grappiller quelques heures de sommeil avant le rendez-vous fixé en début d’après-midi à la boîte.

Ceux que je croisai en arrivant ne furent pas surpris, le patron revenait, la routine avec lui, sans la moindre idée de ce qu’ils apprendraient bientôt. L’équipe de direction était déjà installée dans la salle du conseil, comme en ce jour de janvier, mais le soleil réchauffait la pièce, on ouvrit les fenêtres avant de commencer. Je ne me souviens que du bourdonnement qui suivit mon propos, ça n’avait pas pris trois minutes, tout y était, le pourquoi, le comment, l’affection. Ils sourirent tous, une fois passée la surprise qui n’en était au fond pas une, ceux-là connaissaient bien leur Deglaz, depuis vingt, dix ou deux ans, nous avions tant accompli ensemble.

Le reste fut bouclé en quelques jours, vente de mes parts, réunion exceptionnelle du conseil d’administration et convocation du staff la semaine suivante pour le dernier acte, le salut final, cocktail dans la foulée. J’enregistrai une vidéo de quelques minutes, laïus un peu convenu mais nécessaire pour rassurer la cohorte toujours fébrile des analystes et autres imposteurs dont les notations et rapports détermineraient un jour la valorisation financière de KorrMedia, puisque, c’était entendu, mon enfant entrerait bientôt en Bourse mais sans moi pour y guider ses premiers pas.

Le temps fila trop vite, pas d’accroc, plus d’incertitude, près de deux cents femmes et hommes rassemblés dans l’amphithéâtre de la rue du Colisée, la moelle épinière de KorrMedia, des dingues talentueux, des laborieux indispensables, des drôles et des ternes, des tutoiements et des vouvoiements, tous, je les connaissais tous plus ou moins, certains prénoms m’échappaient mais je savais qui faisait à peu près quoi. Je parlai peu, mais intensément, on n’abandonne pas son enfant comme ça, sauf à être Rousseau.

— Comme disait mon grand-père, bon courage et bonne chance pour l’avenir, j’ai plus que confiance en vous. N’oubliez pas de ne jamais suivre le troupeau, rappelez-vous toujours qu’on a fondé nos succès sur la dissonance. Merci, je vous…

Il y eut des applaudissements, un début de standing ovation qui me réchauffa l’âme. Tous eurent le bon goût de ne pas s’apitoyer, d’approuver tacitement ma décision et de me dire, chacun à sa façon, comme ils étaient fiers, heureux même, d’être chez KorrMedia, et ceci, et cela… Les souvenirs, les verres et les rires s’enchaînèrent jusque tard, je m’éclipsai, droit chez moi, libéré mais bientôt en larmes, hoquetant, heureux, les yeux balayant le plafond, pleurant encore, souriant surtout, un shoot de vie, torrent, rivière puis fleuves cathartiques fonçant vers la sérénité hauturière.

OceanofPDF.com