La mort est derrière moi

Charles-Henry Contamine · Chapitre 5 sur 24

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La mort est derrière moi

Chapitre V

 

 

Je traînassai au lit ce jour-là, comme si m’enfouir la tête dans les oreillers allait suspendre le temps, effacer le chagrin. 13 heures sonnaient, plus question de tergiverser. Pantalon, veste et chaussures noires, chemise blanche, la journée s’annonçait longue, lugubre et lente, un cigarillo sur le chemin et je retrouvai la petite troupe rue Palatine, devant l’entrée latérale de l’église. Embrassades de rigueur, présentations réciproques et paroles de réconfort, tiens, voilà le corbillard et quatre croque-morts aux gueules désolantes, certains naissent prédestinés au transport des âmes…

Les bedeaux ouvraient cérémonieusement les portes. On entra à la suite du cercueil, il faisait meilleur à l’intérieur. On se traînait, longeait le chœur, c’était à n’en plus finir et ça n’avait même pas commencé. Envie de me tirer, d’échapper à ce moment, d’être seul avec elle… Une planche craqua, saugrenue dans cet univers minéral.

Même si Sofia m’y avait parfois emmené, je n’avais jamais prêté grande attention à la chapelle de la Vierge qui brillait ce jour-là plus que d’habitude, malgré la raison de notre présence ici, malgré la mine endeuillée de nos amis, malgré tout ceci qui n’aurait jamais dû être.

De la lumière tombait du ciel sur la statue mariale, presque réconfortante. Le curé s’affairait déjà, nous prîmes place. J’entendais sa voix, pas ses mots. C’était quand même pas mal ici, même le cercueil, toujours aussi blanc, ne me dérangeait pas, enfin pas trop. Impression de distance, comme si je flottais entre le dôme et l’assistance. Frottements et chuchotements derrière moi, sans doute des retardataires, je ne savais même plus à qui j’avais dit bonjour et m’en moquais, à ce moment-là, c’était elle et moi, on partagerait la douleur et les souvenirs plus tard, d’ici là, pitié, laissez-nous en paix.

La voix du père Meslier ronronnait : « Sofia était… Sofia ceci, cela », pas envie de l’écouter, je savais qu’il dirait ce qu’il fallait, et même un peu plus, un pro, un vrai. Et bla bla bla, l’homme en violet faisait le métier, mes voisins se signaient, l’Évangile sans doute. Véronique et Bernard à ma gauche, Souad à ma droite. Je fermai les écoutilles, suivant le mouvement, assis, debout, assis, mais sans chanter, sans parler, sans rien faire que de laisser glisser mes yeux sur le décor, somptueux, énigmatique, apaisant. C’était beau comme le visage de la supposée Mère de Dieu dont la sérénité m’enveloppait quand j’aurais dû chialer chaque larme de mon âme.

Debout encore une fois, vraiment pas envie, je continuais à m’abîmer dans les ors surchargés, l’orange de la rosace frappée d’un double M, les gris et les verts des colonnes de marbre, les pélicans, le rouge des lanternes, les rais obliques et verticaux, cette beauté protéiforme qui commençait sérieusement à m’étourdir. Me lever, sans vaciller…

— Pierre, ça…

— Je vous ai dit que ça allait, Véronique, donc ça va. On en est où ?

— C’est presque fini, la paix du Christ, le curé conclut et on sort.

— Je peux me rasseoir ?

— Non, je vous en prie, nos amis ont remarqué que vous n’êtes pas allé bénir le cercueil, faites encore un effort.

« Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix. »

Putain de paix que tu n’avais jamais trouvée, mon amour…

J’embrassai Véronique, puis Bernard, pour la première fois ; les bras de Souad, le regard attendri de Zeynal, j’avais mon compte, le reste, ce serait pour après. Le murmure des mots échangés s’estompait, chacun reprenait sa posture figée, solennelle. Mais qu’est-ce que cet enculé foutait ici, avec son costard clinquant et sa compassion de circonstance ?

— Pierre, Pierre, mon grand, ça…

— Putain, oui, ça va, merde à la fin.

J’avais parlé trop fort, j’entendis les têtes se tourner, la mienne allait bientôt disjoncter. Souad me broyait la main, sa bague me faisait mal, je me calmai ; cette crevure de Chazimbes attendrait encore un peu, qu’on soit dehors, face à face.

C’était fini, le prêtre approchait, un doux sourire aux lèvres, histoire de m’occuper pendant que les gars de Borniol soulevaient le cercueil. Il me parlait, en vain, j’étais déjà avec Chazimbes, anticipant mon poing sur son tarin, mes mains crispées sur son cou, ses yeux terrifiés, ma bouche à deux centimètres de son oreille. Mais non, pas maintenant, encore quelques minutes.

— Oui, mon père, merci beaucoup, c’était très bien, bravo, vraiment !

— Toujours sarcastique, Pierre… Allez, suivez-moi, nous prenons la tête du cortège.

Bras dessus, bras dessous avec Véronique, les yeux perdus dans les limbes, éviter les regards tristes de nos amis, et surtout ne pas croiser celui de Chazimbes, sa chemise bleue, sa cravate gris souris…

Virage à gauche, de l’ombre à la lumière en cinq mètres, le soleil éclaboussait la rue, mes tempes bourdonnaient, je ratai la première marche, heureusement quelqu’un me rattrapa. Sortie des derniers invités, on installait le sarcophage dans le corbillard, bientôt l’heure du trajet final, juste un truc à faire avant.

— Chazimbes, t’as un instant ?

— Bien sûr, Pierre, mais vous…

— Non, non, là, c’est moi qui cause, toi tu la fermes et tu m’écoutes. Suis-moi !

— Mais Pierre…

— J’ai dit : ta gueule ! Viens, on va pas loin, ça sera pas long, t’inquiète…

J’imaginai les regards qui nous suivaient, interloqués : « Mais où va donc Pierre, qui est ce monsieur qui l’accompagne, vous le connaissez ? Non, mais il est très distingué, peut-être un camarade de l’Auto, ou une relation de travail… »

— Qu’est-ce que tu fous là ? Qui t’a invité ? Sofia, avant de se foutre en l’air, peut-être ? Tu te crois où, connard ? Chez Lawstein, au Polo, dans ton château ? T’es nulle part, mon gars, juste en train de piétiner le chagrin de ceux qui l’aimaient et qu’elle aimait, pas comme toi. Alors, tu sais ce que tu vas faire, sac à merde ? Tu vas t’arracher, là, schnell, schnell, et tu vas disparaître de ma vie, et de la sienne aussi, maintenant et pour toujours. Si jamais j’entends encore parler de toi, ne serait-ce qu’une seule fois, je te cogne, je t’étrangle, je t’arrache les yeux et te les fais bouffer, compris ?

Une poussette dans les côtes faillit le renverser, mais il se rattrapa au banc, dommage. Demi-tour sans regarder derrière, je rejoignis la troupe. Sans surprise, je dus me coltiner des airs désemparés, entre gêne et inquiétude.

— C’était rien, juste un mec que j’avais pas envie de voir ici aujourd’hui avec nous. Bonjour, François, merci d’être là ! Bonjour, Cécile, comment vas-tu, depuis le temps qu’on devait organiser un dîner, ça m’apprendra. Évidemment ton mari risque d’être moins disponible avec ses nouvelles responsabilités mais c’est promis, on va se la faire, cette bouffe. Et de toute façon, vous venez à la maison après le cimetière, j’ai besoin de vous.

— Mais bien sûr, Pierre, on ne te laisse pas tomber, pas maintenant, et encore moins demain ou après, tu sais bien qu’Antoine est…

Passer à quelqu’un d’autre, vite, éviter de trop parler, avancer encore, toujours, Sarah approchait.

— Pierre ? C’était Cha…

— Oui, c’était lui, cette fiente a osé s’incruster, j’y crois toujours pas, et je sais encore moins comment j’ai réussi à ne pas lui arracher la tête…

— J’ai vu, bravo… pas besoin de scandale. Bon, tout est calé, comme convenu, les invités prennent le minibus, vous montez dans le fourgon mortuaire avec Véronique et son mari et on ramène tout le monde rue Férou ensuite, Souad réceptionnera le traiteur.

Je retrouvai Véronique et Bernard devant le magnifique corbillard entouré des inévitables clowns tristes dont le chef, physique de charcutier, voix de mainate et haleine de cuve à vin, m’ouvrait déjà la porte.

— Si ça ne vous ennuie pas, je vais conduire jusqu’au cimetière.

— Ce n’est malheureusement pas possible, monsieur Deglaz, nous ne sommes pas assurés pour vous, vous comprenez. Et puis…

— Oui, je comprends, mais je m’en tape. Je suis assuré à titre individuel pour conduire tout ce que je veux, y compris des trente-six tonnes, des bateaux et des chars d’assaut.

— Je dois néanmoins en référer à mon supérieur, cher monsieur. Donnez-moi…

— Non, mon ami, pas le temps. C’est vous qui me donnez les clefs et qui vous partagerez ça avec vos collègues.

Une enveloppe bien dodue changea de mains. Véronique avait compris, même pas surprise, et s’installa sur le siège passager. Grand luxe, la Merco funéraire façon break de chasse, bien lotis, les croque-morts… À en juger à mon démarrage un peu trop appuyé, il y avait au moins trois cents chevaux sous le capot. En attendant, mieux valait ne pas emplâtrer un piéton ou, mieux, un cycliste.

Gauche, gauche, rue Bonaparte, pas de trafic, le Parisien digérait encore son réveillon. Je me demandais ce qu’ils pouvaient bien se raconter derrière, dans la bétaillère. Trop de soleil le long du Louvre, on roulait sur un nuage, pas un bruit, Véronique, contemplative, tête contre la vitre, ses yeux laissaient glisser le décor, pas le moment de la déranger.

C’était toujours aussi fluide, à croire que Paris s’était arrêté pour nous laisser passer, pépouze. Nous étions arrivés, la barrière se souleva, synchro parfaite, les cent derniers mètres sur des pavés qui avaient porté les ultimes pas des derniers Fédérés.

Quelle horreur ! Mais qui et quelle époque avaient bien pu accoucher de cet improbable mausolée, mini-Taj Mahal couleur Germinal ? Un Nosferatu me faisait signe, planté à gauche des marches du crématorium. Impression d’être un pilote de long-courrier, dernier virage, au contact, moteurs coupés. Le grand chauve nous accueillit obséquieusement, merci, ça ira, on fait quoi, là, exactement ? Je percevais les autres qui débarquaient, trop silencieux, j’avais besoin de vie, pas d’être entouré de fantômes.

Voilà que ça recommençait comme à l’église, l’odeur d’encens remplacée par celle, encore plus écœurante, des fleurs fanées. Sofia était là, cette fois, c’était la dernière, il n’y aurait ensuite plus que poussière, et moi derrière, seul avec leurs interrogations, mes doutes et un ferment de colère dans les artères. Je débitai les quelques mots que Véronique m’avait convaincu, intimé, plutôt, de prononcer, un je t’aime, un merci, ne pas oublier de regarder nos amis.

La machine infernale démarra, le cercueil disparut dans le four et le bruit, place au feu, adieu, mon amour, respire un peu du parfum que j’ai glissé à tes côtés, ferme les yeux, tu es en paix, enfin. Je t’aime à jamais…

Ressortir, vite, retrouver la lumière, assez de ce cirque, il démarre quand, ce bus ? La petite troupe hésitait, fallait-il faire comme ci, ou comme ça, bavarder ou garder un silence convenu ? Je m’installai au fond à droite avec Zeynal, comme au temps du foot entre copains, et ne rouvris les yeux que place Saint-Sulpice. Souad nous attendait dans la cour, chaleureuse, comme le buffet. Canapés, salades, foie gras, des huîtres aussi, du roquefort, un vieux cantal, des mignardises. Bouche bée, l’assemblée, mais ça ne dura pas, enfin pas trop, les apéritifs et le vin triomphèrent vite des conventions.

— Chers amis, juste une minute. Une dernière fois, merci encore d’être là, pour Véronique et Bernard, pour moi, mais surtout pour Sofia. Où qu’elle soit, ici, ailleurs, là-bas, elle doit être heureuse. Mais il y a une chose qui la comblerait sans doute : vous connaissiez tous son aversion pour les mobiles, les écrans, et tout ce qu’elle appelait l’hyperdécommunication ; si vous en êtes d’accord, je propose que nous abandonnions nos téléphones pour vraiment partager ce moment, entre nous et avec elle. Ceux qui doivent absolument être joignables à tout moment peuvent donner le numéro de mon fixe, Souad ou moi répondrons. Merci…

Rire eût peut-être été prématuré à ce moment-là, mais ils souriaient, soulagés. Et personne n’avait en fait besoin de son téléphone à chaque instant, marrant comme la mort vous ramène à l’essentiel, la vie, la vraie…

— Joli brin de discours, Pierre. J’avais raison, vous auriez dû parler à l’église, quelques mots sur elle, sur votre amour.

— Et pourquoi pas sa vie, son œuvre ? Non, c’était très bien comme ça, Véronique, et vous le savez, sans quoi vous auriez parlé vous-même, non ?

— Pas faux. Bravo aussi pour le buffet, et pour le vin surtout, superbe !

— Ça, c’est ma réserve personnelle. Quand Souad m’a montré ce que proposait le traiteur… Rien qu’à parcourir la liste, j’avais la gueule de bois ! Et comme on garde toujours bêtement les plus jolis flacons pour les prétendues grandes occasions, je me suis dit que c’était le jour pour boire du meilleur.

François approchait, la mine défaite.

— C’était une belle cérémonie, Pierre, merci pour elle !

— Je t’en prie, mon ami, sa mère et moi voulions faire sobre, et je dois dire que le curé nous a bien aidés. Je préfère garder le souvenir de sa lumière plutôt que celui de ses ombres.

— Je suis d’accord avec toi, même si je n’arrive toujours pas à comprendre ce qui a bien pu se passer, je suis dévasté, tu sais. Je…

— Moi aussi, si ça peut te rassurer, répondis-je, amorçant un début de retraite, un peu décontenancé. Écoute, profite de ce moment pour parler un peu avec ses parents, ça leur fera plaisir et dînons tous les deux un de ces soirs, OK ?

— OK, Pierre…

Besoin d’un peu de répit, on allait voir combien de temps s’écoulerait avant que je ne manque à mes convives, direction le bureau, le fauteuil Swissair des seventies, refuge préféré de Sofia, les yeux perdus dans le regard majestueux du vieux lion immortalisé contemplant la brousse. Qu’est-ce qu’on avait ri en Tanzanie… Les éléphants, les fauves, les gnous, le cratère du Ngorongoro, le monde comme au premier jour, sans hommes, majestueux. Et ce lodge grand luxe, draps en lin, majordome, cinq mille bouteilles en cave, les bêtes qui venaient s’abreuver au crépuscule, nous sur le balcon, un verre à la main, silencieux, muets d’amour, soûlés d’odeurs sauvages, bercés par le feulement de la savane. Nous, qui… Bon, pas exactement le moment de m’apitoyer, retour dans l’arène…

Ces gens qui se connaissaient mais ne se retrouvaient que rarement, ils avaient l’air bien, ça causait, ça souriait, ça reprenait du rouge, du blanc… Je passai des uns aux autres, aussi aimable qu’insaisissable, m’esquivant dès qu’approchait le pathos. Mais impossible d’échapper à Antoine et Cécile.

— Alors, mes amis, tout va bien, on ne manque de rien ?

— Évidemment que non, comme si manquer de quoi que ce soit était déjà arrivé lors d’une de vos fêtes. Enfin, pardon, ce n’est pas une fête…

— C’est pas grave, Cécile. Et Antoine, arrête de faire ta tronche de bourge façon sortie de messe. Sofia aurait préféré nous voir heureux plutôt qu’abattus, à pleurnicher autour d’un samovar et de souvenirs convenus. À propos, suivez-moi, j’ai quelque chose pour vous.

Du lounge de l’hôtel Okura de Tokyo à Darwin via le Sydney Bridge, les crocodiles d’eau douce de Kakadu, Cécile, Sofia, Antoine et moi à Shibuya et une plongée sur le mont Fuji depuis un siège de première de la JAL, le pêle-mêle les stupéfia. Nous chez Robuchon à Meguro-ku avec les Kobayashi, ou encore nous alanguis sur une plage blanchie par la chaleur du Queensland, nous toujours dans un rade interlope d’Alice Springs, nous quatre ici et là, morts de rire, oreilles de lapin, grimaces et langues tirées. De vrais gamins. Quinze jours entre le Japon et l’Australie ; des vacances bien méritées après ce qui avait été la meilleure année de la boîte, il y a un an, une vie.

— Mais je ne les ai jamais vues, ces photos ! s’exclama Cécile.

— Non, Sofia voulait vous offrir ce montage, et le temps a filé, elle ne s’est jamais décidée à vous le donner, elle s’y était attachée. On parlait souvent de ce voyage… J’aimerais bien que vous l’emportiez, il a sa place chez vous.

— Tu es sûr, Pierre ? Je ne voudrais pas… Bon, ben merci alors, merci beaucoup, on le prendra en partant. T’oublieras pas, Antoine ?

— Non, ma chérie, promis…

Souad entrouvrit la porte du bureau.

— Pierre, il y a des gens de la maison Borniol qui te demandent. Je les fais monter ?

— Non, j’y vais…

La rue clignotait en orange, une voiture garée devant la porte, les deux croque-morts à côté.

— Bonsoir, monsieur Deglaz, nous venons livrer…

— Je sais. Où est-elle ? J’ai des invités là-haut. On va faire vite.

Le factotum en chef me tendait un sac taillé pour un jéroboam. Dans l’urne, Sofia, de retour à la maison. Trois kilos de mes plus heureuses années parties en fumée dans un coin du Père-Lachaise.

Allez, ma chérie, on y va, mais par l’escalier de service, on va pas non plus parader devant nos amis, ça leur ferait drôle… Monter les marches du colimaçon quatre à quatre, ne pas m’arrêter, voilà notre chambre – je déposai l’urne, sobre, superbe, sur sa table de nuit. À tout à l’heure, je vais rejoindre nos invités, remonter sur scène à défaut d’échafaud.

— Pierre, ça va ? C’est quoi, cette histoire de Borniol ?

Cécile encore, à croire qu’elle comptait me chaperonner toute la soirée…

— Juste l’urne funéraire avec les cendres de Sofia, pourquoi ? Sa mère et moi souhaitions la récupérer avant mais vu le temps qu’il faut pour que ça refroidisse, c’était aussi simple de la faire livrer ici.

— Si tu le dis, mais c’est quand même un peu bizarre.

— Mais non, Cécile, c’est juste notre rapport à la mort qui est étrange, tu crois pas ? Trop de sacré autour de l’événement le plus naturel qui soit. Je me dis que ça doit empêcher le chagrin, la douleur et le reste, mais franchement, ce décorum me fait bien marrer. Vu ton expression ahurie, on va peut-être éviter d’en parler aux autres. Pas besoin de créer un quelconque malaise, ils ont l’air de passer un bon moment. Je vois Véronique quelques instants et je vous retrouve dans le salon. Cécile, tu nous mettrais pas un peu de musique ? Mais j’ai bien dit tu, surtout pas Antoine et ses goûts douteux.

— Alors, Pierre, elle est arrivée ?

— Oui, Véronique, dans la chambre, vous voulez la voir ? Très belle urne, vraiment…

— Notre accord de l’autre soir tient toujours, mon cher ? L’urne contre la boîte à secrets ?

— Oui, bien sûr, mais si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je vais la garder ici cette nuit et vous la donnerai demain.

— N’est-ce pas un peu morbide, mon ami ?

— Non, simplement romantique.

— Alors… Je ne vais pas tarder, Bernard commence à fatiguer.

— À demain, Véronique, on déjeune ensemble et je vous dépose à la gare. Et merci pour ces derniers jours, sans vous…

— Sans moi, vous auriez fait autrement, c’est aussi simple que ça.

Let’s Get It On. Cécile avait pris les choses en main, l’album idoine pour ce moment de flottement. Le cercle se resserrait, chargé de souvenirs et d’émotions, matière instable où une anecdote cocasse pouvait déclencher un raz de marée de tristesse. Et ça me faisait un peu peur, là, maintenant. Boire un coup, monter le son, ne pas faire semblant et ça passerait tout seul, enfin j’espérais. Ça tanguait à l’intérieur, un peu trop, mais quelle heure pouvait-il bien être ? Minuit dans ma tête, même pas 21 heures à ma tocante, quelle importance ? Ils étaient là, dans le salon, Zeynal et Layla, sa dernière conquête, main dans la main, Sarah qui causait avec Souad, allez savoir de quoi, probablement de moi, Antoine et Cécile devant le buffet, peut-être les plus tristes.

— Vous allez vous planquer ici encore longtemps ?

— Non, Pierre, d’ailleurs on va y aller, je pense que tu as envie d’être tranquille, qu’on te laisse, tenta poliment Antoine.

— Avec mon chagrin, mes pleurs et de la gnôle pour m’abrutir ? C’est vraiment gentil…

— Pierre, arrête, ce n’est pas ce qu’Antoine voulait dire, on ne veut juste pas s’incruster.

— Non seulement vous ne dérangez jamais mais tout le monde reste autant qu’il veut, le ravitaillement arrive et j’ai besoin de toi comme DJ, Cécile, tu sais…

— Je comprends, Pierre, mais il va falloir que tu fasses ton deuil…

— Putain merde, Cécile, s’il te plaît, plus jamais ça ! Faire le deuil, j’ai jamais compris ce que ça pouvait bien dire. C’est peut-être valable pour un vivant qu’on ne reverra plus pour cause d’engueulade, de trahison ou d’amitié brisée, mais pour un mort, je vois pas à quoi ça fait référence. J’ai jamais fait le deuil de mes parents, même si crever broyés par un camion sur une départementale bretonne, c’est pas juste, c’est ridicule de connerie, encore plus quand le mec en face est fin bourré et se pend trois mois plus tard. Non, je n’ai pas fait ce deuil et ne le ferai jamais ; je leur parle tous les jours ou presque. Et ce sera pareil avec Sofia, ce n’est pas sa mort qui refermera notre dialogue, c’est la mienne. Et encore… Tu peux comprendre ça ?

La main de Cécile sur mon avant-bras, Antoine qui regardait ailleurs, je hoquetai, sentiment de malaise.

— Excuse-moi, Pierre, j’ai été maladroite… Allez, viens prendre un verre et on va choisir la musique.

— J’arrive. En attendant, t’as le choix entre L.A. Woman ou Blues Summit.

— J’ai une autre idée, mais surprise. Reviens vite, s’il te plaît…

Green is Blues, pas mal, Cécile la jouait soyeux, du groove partout, qui vous soulage puis vous ranime.

— Zeyn’, tu m’accompagnes à la cave avant qu’on meure de soif ?

— Da, tovaritch !

Trois niveaux plus bas, mon endroit préféré de tout l’immeuble. Rien à

carrer du bel escalier principal, de la cour pavée du XVIIe, du souvenir de Prévert, de Man Ray ou d’Hemingway, de la possibilité qu’Athos ait habité ici, des sphinx, gardiens mutiques du portail de la rue, du reste et des autres, mon refuge était là, caché dessous, dans les caves. Personne, amis, architectes ou historiens, n’était d’accord sur leur âge. Trois, cinq cents ans ? Qu’importe, j’y passais des heures sur mon fauteuil pliant à contempler en fumant ces voûtes calcaires qui avaient dû en voir, pinards, fuyards, amours ancillaires ou messes noires. Y avait une odeur d’histoire de Paris ici, un truc ancré dans le temps, que rien n’altérerait jamais, un monde à l’écart du monde. Sofia n’y était pas souvent descendue, trois fois peut-être, elle n’aimait pas, trop de fantômes.

— C’est quoi, cette porte et ces blocs de pierre, devant ?

— Ça, Zeynal, c’est le mystère des caves de Férou, la porte sur l’inconnu, l’autre côté du miroir, tout peut arriver une fois franchi le seuil.

— Oui, bien sûr, dourak, et on y trouve l’Arche d’alliance, l’annuaire des Illuminati et la recette de la sauce de l’Entrecôte. Sérieusement, c’est quoi ?

— Un passage secret mais dont les couloirs ont été murés il y a probablement un siècle, du travail d’époque, impossible de desceller la moindre pierre sans un attirail de fou que j’ai jamais osé faire venir ici, les copropriétaires sont pas des curieux dans l’âme.

— Mais un passage secret, quand même, c’est fascinant, moi, j’essaierais de…

— Eh bien, tu sais quoi ? Tu passes une semaine ici et on s’en occupe, les voisins sont en vacances, on aura la paix.

— Je ne peux pas, je dois être à Bakou le 31, invitation présidentielle, ça ne se refuse pas. Mais dis-moi, ce corridor, qu’est-ce que ça…

— Ça ? On est dans un des plus vieux quartiers de Paname, donc c’est pas les possibilités qui manquent ; les catacombes sont tout près, on peut relier la maison au Luxembourg, dans le jardin de Marie de Médicis, ça te dit quelque chose, t’as pas tout oublié des cours d’histoire de M. Curtis ?

— Non, rien, je crois que je serais encore capable de te réciter la liste intégrale des reines de France, de Basine de Thuringe à l’Autrichienne.

— Avec ou sans les dates ?

— Faut pas pousser, mon pote ! On parie quoi ?

— Six bouteilles de ce qu’on va remonter.

Quelques quilles de Gevrey-Chambertin et de Puligny- Montrachet, pas de jaloux, ça ferait le reste de la soirée.

— Rien qu’à les voir, ça me redonne soif.

— Comme si t’avais besoin de ça ! En parlant de soif, je tirerais bien sur un spliff, t’aurais pas un petit quelque chose sur toi ?

— Tu connais déjà la réponse, ma caille, mais je croyais que tu avais arrêté. Et on peut ? Devant tes amis ?

— Comme tu viens de le dire, ce sont mes amis, qui connaissent une bonne partie de mon histoire… Le seul qui va tordre le nez, c’est Antoine, surtout quand sa femme va gaiement tirer une latte. Mais on s’en fout comme de notre premier râteau…

Soixante-trois marches plus haut, porte de service entrouverte, la musique débordait sur le palier. Cécile avait bifurqué sur Tina Turner ! Le buffet s’était refait une santé, la fête pouvait continuer.

— À la nôtre ! Et chacun pour soi, pas de service, c’est la cantine ; pour les soûlards, cognac, whisky et armagnac, prune ou vodka, bref le placard à poisons, c’est derrière une étagère de faux livres, à vous de trouver laquelle.

— Pierre, c’est gentil, mais on ne veut pas abuser, on imagine que…

— Vous n’imaginez rien, et surtout pas comme ça me porte que vous soyez là. Dieu sait si j’ai besoin d’être seul ces jours-ci, mais pas cette nuit. Et arrêtez de me regarder comme un demi-dingue… Je ne suis pas fou, juste ravagé. Au fait, en plus de vous ici dans ce salon où Sofia et moi avons passé des heures à discuter, à rire, à nous aimer et à nous engueuler aussi, parfois, il y a quelque chose qui me ferait plaisir, vraiment… c’est que vous emportiez un peu d’elle ce soir. Un souvenir, un de ses tableaux, un bouquin, un bibelot, une photo, ce qui vous parlera, ce qui continuera à la faire vivre avec vous chaque fois que vos yeux se poseront dessus. Vous allez, vous venez, vous choisissez et on se mettra vite d’accord sur un prix. Je plaisante… En revanche, merci d’oublier bijoux et vêtements, je les donnerai à Emmaüs.

Soupirs de soulagement, inaudibles mais palpables. Ouf, Pierre n’avait donc pas grillé son dernier fusible.

Quelques minutes plus tard, ça s’était sacrément détendu dans le salon. Les yeux rougis et le sourire béat, c’est vrai qu’elle avait l’air bien partie, la femme de mon associé. Merci, Zeynal…

— Pierre, on va devoir y aller nous aussi, j’ai des réunions demain matin et Cécile est un peu… fatiguée.

— Bien sûr, Antoine, je passerai la semaine prochaine, tu réuniras le comité de direction pour la transition. Et j’annoncerai la mort de Sofia par mail au staff ensuite. Pas le plus simple… Allez, les amis, merci d’être à mes côtés, on dîne en janvier et n’oubliez pas votre cadeau souvenir.

— Oh, zut, je…

— Laisse, ma chérie, j’y vais. Assieds-toi quelques instants…

Complet sombre, col roulé, crucifix en bois sur la poitrine, le père Meslier en profita pour s’éclipser, « belle soirée, merci, Pierre, mes… », mon « bravo, mon père, c’était parfait » mit court à la tentative d’échange.

Assez de social à la sauce portier de nuit, direction le salon, la musique, pas de paroles, juste Sister Sledge et We Are Family. Le groove contagieux de Nile Rodgers, les cendriers qui dégueulaient, les verres vides qu’on remplissait vite, l’Azéri aux platines, la banane, ça déroulait comme un soir de Saint-Sylvestre. À quatre jours et une vie près… C’est vrai qu’il déchirait sévère, le shit du Caucase, trois lattes à peine et c’était le manège enchanté, à me demander pourquoi j’avais arrêté. « The Payback », du James Brown grand millésime, l’envie de danser passa avant que je me lance, elle n’était plus là pour m’entraîner. Layla, Souad et Sarah s’éclipsèrent. J’avais soif, mais d’eau, pour changer. J’avais chaud aussi, sans doute ce pauvre joint que je rallumai, accoudé à la fenêtre.

On resta longtemps comme ça, mon pote et moi, Exile on Main Street en bande-son, des cônes, des verres, des rires et des souvenirs ; la pension, les filles du week-end, mes premières vacances chez lui, Lourdes aussi, et le joyeux bordel qu’on y avait semé sur ordre des grands blessés que l’on y brancardait tous les ans, missionnés là-bas par les pères, ces hommes en noir autoproclamés soldats d’un Seigneur dont nous subissions chaque jour le joug, sans pour autant jamais ployer ; à force de vouloir coûte que coûte nous remettre dans leur droit chemin, les SS de Dieu, professeurs de tout et surtout de rien, nous avaient écœurés de la simple idée de l’Être, et de ses incarnations.

Mais la nuit n’allait pas déboucher sur l’espoir, il n’y avait que le passé pour acquis, pour continuer à exister, pour tenir à défaut de vivre.

Zeynal m’escorta jusqu’à la chambre, je m’endormis sans y penser, Sofia en cendres à mes côtés.

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