La mort est derrière moi

Charles-Henry Contamine · Chapitre 19 sur 24

Pages du PDF

La mort est derrière moi

Chapitre XIX

 

Je m’étais réveillé en apesanteur, besoin de me souvenir où j’étais, notre rendez-vous de la veille au bar comme seule ancre dans la réalité…

— Alors, Pierre, on émerge enfin ?

— Doucement, j’ai mal partout, l’impression d’avoir passé la nuit dans une machine à laver…

— Tu avais en effet l’air assez secoué à ton retour…

— Secoué ? Totalement flippé plutôt, j’ai vu…

— Tu as vu ce que tu as vu ou crois avoir vu. Tu avais besoin de marcher dans l’orage et dans la nuit, cela t’appartient, je n’ai rien à faire dans tes cachots.

— Pardon, mais de quoi me parlez-vous ? J’ai juste… Et puis pourquoi se tutoyer ?

— Parce que tu as fait ce que devais puis tu es rentré, exsangue mais pas malheureux, me semble-t-il.

— Et on a… ?

— Non, sauf peut-être dans tes rêves. Tu as dormi, béatement. Bon, et si nous allions manger un morceau, la tempête a nettoyé la ville et je connais le meilleur English breakfast de Londres, tu as un quart d’heure pour être sur pied !

On prit vers la Tamise, je ne reconnaissais plus ces lieux que j’avais traversés dans le noir, c’était à gauche quand je savais être passé à droite, plus de repères, rien. Nous avancions sur la piste de mon errance nocturne mais mes traces avaient disparu, ma peur aussi, ne restait qu’une magnifique journée illuminée par Bianca, jean, baskets et veste à brandebourgs, espiègle altesse dont la main caressait la mienne, je larguai mes angoisses de la veille dans le flot majestueux du fleuve…

La power station de Battersea dardait ses quatre cheminées désaffectées, Pink Floyd en tête, une fringale aux tripes, un pont plus loin, elle poussa la porte aveugle d’un établissement sans nom.

— Bienvenue à la Greasy Spoon, dernier îlot de résistance face à l’invasion du fric de la City. J’habitais le quartier pendant mes études, le patron est devenu un ami, je viens chaque fois que je repasse ici.

Je me laissai faire, pas malheureux de m’abandonner à l’insouciance du moment. Passer le week-end ensemble tombait sous le sens. Ici ou ailleurs, aucune importance, Bianca pouvait me raconter ce qu’elle voulait, j’étais prêt à la suivre là où elle m’emmènerait, à commencer par la Tate Modern pour quelques heures entre Matisse et Picasso, extraordinaire tête-à-tête que nous poursuivîmes vers le pont de Londres.

De sa jeunesse helvétique elle gardait peu de souvenirs familiaux, des parents presque toujours absents, des jeunes filles au pair policées, l’ennui prégnant d’une enfance faussement dorée aux bords du lac des Quatre-Cantons, ski l’hiver, randonnées l’été, peu d’amis, le sentiment diffus de ne pas appartenir au même monde qu’eux, ou pas à la même époque en tout cas.

— Tout juste si mes parents ne me forçaient pas à inviter mes camarades de classe à la maison, faut dire, aucun cousin et mon caractère sauvage, ça n’arrangeait pas les choses, forcément ils s’inquiétaient un peu, mais pas assez pour renoncer à leurs voyages… Moi, ça m’était égal, j’étais bien dans mes rêves, mais les adultes, ça a souvent peur des rêves, ça ne mène nulle part, les rêves, alors ils m’ont envoyée au lycée français de Zurich. C’était un autre monde, là-bas, pas le même dialecte, que des inconnus et même pas de pension au lycée, je dormais chez une vieille tante de mon père, une mégère. Heureusement qu’il y avait le prof d’histoire. C’est lui qui m’a donné le goût de ton pays, je me voyais reine de France et révolutionnaire, Louise Michel ou Catherine de Médicis, je me sentais plus française que mes camarades de classe, déracinés par les pérégrinations professionnelles de leurs pères ou lobotomisés par la télé.

Je l’écoutais par intermittence, aussi fasciné par le mélange de ses yeux et de sa voix que par ses récits, les mondes qu’elle s’était créés pour s’évader, lever 6 heures, extinction des feux à 22 heures, une lampe de poche pour lire sous les couvertures et nourrir ses imaginaires.

— En plus de l’histoire, il y avait le dessin, c’est là que j’ai compris ce que je voulais faire plus tard. Je me voyais déjà peintre, pas mes parents, alors j’ai pris mon mal en patience et me suis plongée dans l’histoire de l’art, j’ai dévoré tout ce que je pouvais trouver à la bibliothèque universitaire ou à la librairie française. À dix-sept ans, j’avais le niveau d’un antiquaire.

— Et pas de petit ami ?

— Non, j’avais déjà donné, terminé.

— Pardon ?

— Enfermée des heures dans une cave par des filles et des fils de rupins défoncés à la coke, à la gnôle et à la chimie, ça te parle ? Des claques dans la gueule, des coups dans les côtes, la peur et la douleur qui dansent dans ta tête, de la lumière rouge sur un matelas maculé de sperme, de sang, de sueur et de larmes, des gifles encore, des chaînes qui tournoient, des formes qui s’enfoncent, des rires infernaux, et moi au milieu, dépucelée de force, sac à foutre, écartelée, même pas révoltée, trop mal, plus d’air pour crier, plus rien à chialer, juste l’envie de mourir pour que cesse le cauchemar. On m’a retrouvée nue, en lambeaux, recroquevillée derrière des poubelles à Zollikon, la banlieue chic de la ville. Vingt ans après, eux courent toujours, je n’ai jamais su si les flics avaient vraiment fait leur boulot, on aime l’ordre, en Suisse, pas la peine d’enquiquiner le bourgeois…

— Mon Dieu, et comment…

— J’ai exigé de mes parents qu’ils m’exfiltrent de Zurich, six mois de vacances, avec Dumas, Prévert et Delacroix comme remèdes et retour sur les bancs de l’école, pas loin d’ici, une pension de jeunes filles de très bonnes familles, des femmes comme seules professeurs, l’endroit idéal pour me protéger de la monstruosité humaine, deux ans de répit avant de retourner dans l’arène, le temps de passer ceinture noire de krav-maga et de séduire pas mal de mes camarades de classe. Je n’ai découvert les hommes qu’il y a quelques années, et encore, avec parcimonie, toujours sur mes gardes, une certaine appréhension pour toujours enfouie en moi, que des liaisons fugaces, rien de…

— Et combien d’heures me reste-t-il alors, quand vais-je disparaître de la vie de Bianca Immeli ? Dois-je payer pour une bande de petites ordures sadiques ?

— Tu ne paieras rien du tout, je ne suis pas pressée que tu disparaisses, Pierre.

— Tant mieux, moi non plus, mais explique-moi quand même pourquoi tu m’as abordé à Millau, qu’est-ce qui…

— Tes yeux d’abord, ta voix ensuite qui ne parvenait pas à contenir tout ce que tu essayais alors de dissimuler, comme si cette prétentieuse voiture de sport garée devant l’hôtel était autre chose qu’un cache-misère. Parce que derrière l’apparence que tu cherchais à te donner sans encore avoir trouvé laquelle, père de famille en rupture de ban, amateur de belles choses qu’elles soient de pierre et de chair ou faux lord anglais, bref de tous ces masques que tu considérais encore comme possibles aucun n’aurait tenu, en tout cas pas pour moi. Non, tu exhalais l’enivrant parfum du malheur, le vrai, l’unique et vertigineux malheur, celui qui t’avait déjà broyé les os, qui tenait ta colonne vertébrale entre ses doigts d’acier, à la merci d’une dernière chiquenaude. Encore debout mais presque mort, un cadavre en cavale, des asticots plein les poches, les chiens de l’enfer aux trousses, voilà qui tu étais ce jour-là et pourquoi tu m’as émue jusqu’aux larmes que j’ai cachées avant d’aller les tarir dans ma chambre, pas question d’avoir l’air de qui je suis, enfin pas tout de suite. Autant dire que le dîner avec mes comparses d’un jour, sordide quatuor de marchands vénaux et vulgaires, fut pénible. Je t’espérais toute la soirée sans même t’entrapercevoir, craignais un départ inopiné mais ton bolide n’avait pas bougé, notre rendez-vous du lendemain matin semblait donc toujours tenir. Ce fut heureusement le cas, sans quoi tu ne m’aurais jamais revue, notre carrefour de destins était trop évident pour le profaner avec ces à-peu-près que les autres osent appeler amour.

— Diantre, si j’avais su l’enjeu de ce petit déjeuner, j’aurais sans doute carburé au blanc.

— Ou à la vodka… Il y était question de toi, de moi, de possibles à venir et même pourquoi pas d’un futur qui nous échapperait sans rien préjuger, simplement sentir si quelque chose de supérieur pouvait vivre à travers nous.

— En somme, plus de temps à perdre…

— Tu ne comprends décidément rien, mon bon ami, c’en est drôle. Au-delà du temps, sordide monnaie avec laquelle nous n’avons d’autre choix que de payer le cours de nos vies, belles ou misérables, c’est de protection, de ma survie qu’il s’agissait. Dehors les nantis, les satisfaits, les tartuffes, dehors, ceux que la vie n’a pas encore punis, je voulais m’assurer que je tenais enfin un quasi-crevé, un presque-rescapé, le grand brûlé que j’attends depuis une éternité…

— Et ?

— Et je ne me suis pas trompée je crois, nous voici là, cahin-caha, malgré tes hésitations et cet apitoiement dont tu n’es pas encore dépouillé. Ça viendra…

— Si tu le dis, mais ça ne m’éclaire pas plus sur…

— Sur ce pourquoi ? C’est comme pour mon identité, tu veux des preuves, du factuel, des papiers officiels, une attestation délivrée par l’au-delà, que sais-je encore ? Si je te dis douleurs, cahots, nuits et aube…

— J’entends les mots mais n’en saisis pas le sens…

— Mon Dieu, y arrivera-t-on un jour ? J’avais en face de moi un homme avec qui partager ce fameux temps imparti, un homme, un vrai, qui connaissait le goût vital des larmes, un homme qui se battait pour rester un gamin, qui refusait de s’endurcir à tout prix et dont les fêlures laissaient passer assez de jour pour me réchauffer l’âme. Alors j’ai eu envie d’essayer et tu ne m’en as pas encore dégoûtée, heureux homme !

— Pas encore, mais demain ? Enfin, qu’importe… le futur m’indiffère, je ne le connaîtrai jamais, l’avenir m’exaspère, à portée de main mais toujours trop loin et toi… toi, tu me donnes l’envie d’être cet homme-là, Bianca.

— Merci, mon Pierre… Allez, en route, nous avons beaucoup à faire, et davantage encore.

Je commençais à m’habituer à ses formules absconses, à m’abandonner à sa volonté, à lâcher prise comme jamais dans ma vie. Les deux jours qui suivirent passèrent plus vite que le temps : le bric-à-brac du Victoria & Albert Museum, Hyde Park, les speakers, Jules César par Shakespeare, un restaurant italien trop bruyant, des rires en cascade dans un escalator sans fin, je me sentais léger comme jamais, vent arrière toutes voiles dehors jusqu’à ce dimanche matin et l’obligation pour elle de regagner Paris, des rendez-vous importants cette semaine-là. Le concierge trouva moyen de rapatrier ses deux énormes valises par le train et nous pûmes rentrer ensemble en voiture, No More Shall We Part de Nick Cave à pleins tubes, il faisait presque nuit quand nous dépassâmes l’ellipse lumineuse du Stade de France pendant qu’elle m’entretenait de la basilique, de ses rois et de ses reines. Le périphérique, étrangement fluide, mais peut-être était-ce Pâques, l’Ascension ou la Pentecôte, la porte d’Orléans et je coupai les gaz rue Froidevaux, devant une façade de brique et d’acier, curieux mélange de hangar et d’hôtel particulier.

OceanofPDF.com