La mort est derrière moi
Chapitre IX
La nuit et la journée étaient passées dans une irrespirable solitude, Sarah sonna, je ne comprenais rien à ce qu’elle disait, interphone détraqué que la copropriété se refusait à changer, pas de dépenses inutiles, disaient-ils. Un taxi taille minibus bloquait la rue, le chauffeur et Sarah avaient déjà vidé la moitié du chargement. Deux allers-retours plus tard, et tout était posé dans l’entrée. Je contemplais ce désordre mémoriel, pas bien décidé quant à son avenir immédiat.
Je parvins à garder Sarah le temps d’une bouteille, puis deux, enquillai les verres, voix chevrotante, mains tremblantes, peur de l’isolement, conversation insensée, confuse, à laquelle elle mit fin sans ménagement, mieux valait en rester là et la raccompagner. Nous nous quittâmes devant le porche, « toujours d’accord pour dîner après-demain, Pierre ? », je me dirigeai vers la place, vent contraire, ça gîtait trop, ma jambe énervée manquait de me lâcher, je m’appuyai contre les vers éthyliques, souffle court, tempes tambourinantes.
Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir…
Le bienheureux, moi je ne savais ni ne voyais rien, j’essayais simplement de ne pas sombrer. Véronique me tira du sommeil le lendemain, encore habillé, aucun souvenir d’avoir dormi. La pluie, toujours la pluie, c’était quand, le silence ?
— Pierre, je vous réveille ? Bientôt midi. Secouez-vous, mon vieux. Vous m’aviez promis…
— … de faire face, oui, et figurez-vous que c’est ce que je fais, ne serait-ce qu’en vous répondant…
— Voilà l’énergie qui revient, ça me rassure. Je vous passe Bernard et vous reprends ensuite.
— Bonjour, Pierre.
— Bonjour, Bernard, comment allez…
— Ça va. Vous aussi, j’espère. Je tenais à m’excuser pour l’autre jour, j’ai été injuste, je n’ai jamais pensé que vous puissiez être pour quoi que ce soit dans la mort de Sofia.
— Si, vous l’avez probablement pensé, mais c’est naturel. Et vous avez raison, il fallait comprendre, trouver une piste, une lueur. J’ai essayé, rien, Bernard, vous m’entendez, rien du tout.
— Vous avez pu discuter avec ses collègues, avec son patron ?
— Pas la peine, je vous l’ai dit, elle ne leur parlait pas d’elle, vous savez le mépris qu’elle portait aux gens du métier. Non, j’ai fouillé dans mon domaine, sa mémoire numérique, son…
— Ça ne vous ennuierait pas d’être un peu plus clair, s’il vous plaît, Pierre ?
— Pardon. J’ai accédé à son ordinateur et à ses mails, rien de ce côté-là, pas une once de journal intime, pas de correspondance morbide…
— Comment ? Vous êtes entré sans nous prévenir dans son jardin secret, à lire ses courriels, ceux que je lui envoyais, ceux de sa mère, mais comment avez-vous osé ?…
— J’ai osé parce que vous me l’aviez demandé, ou plutôt ordonné, j’ai osé parce que vous m’accusiez plus qu’à demi-mot, parce que vous sous-entendiez que je l’avais tuée, j’ai osé parce que je n’avais plus le choix, parce que j’avais fini par croire que, oui, c’était moi. Et vous savez quoi ? Oui, c’est moi, mais c’est aussi vous, Véronique et tous les autres, on est tous responsables de sa mort, de son suicide, de cette putain de souffrance qui l’a tuée, tous, tous, mais si ça peut vous aider à dormir tranquille, alors oui, c’est moi, mea culpa, mea maxima culpa, pauvre abruti. Adieu !
Véronique fit le premier pas et me rappela une petite heure plus tard, calme, mesurée, s’excusant une fois de plus pour son mari, ses mots avaient dépassé sa pensée, vous comprenez, il souffre. Et moi donc alors ? Mais j’avais admis, plus aucune énergie, ce dernier soubresaut m’avait achevé. J’étais prêt à tout pour que cesse ce délire, eux, moi, le reste du monde, assez, je n’en étais plus à chercher pourquoi elle avait décidé de crever mais plutôt comment moi j’allais continuer à vivre, et pourquoi aussi. Dix minutes sous la douche, Rock Around the Bunker bien musclé dans tout l’appart, du blanc, des biscuits et un cigare, le calme revenait.
Je passai deux jours cloîtré chez moi, dans un silence presque apaisant.
Sarah m’attendait dans une de ces gargotes branchées de l’Est parisien, tout ce que j’exécrais, cuisine faussement inventive à base de produits improbables, salles bondées où l’usage du mégaphone s’imposait pour s’entendre, service approximatif et familier, ce n’était plus du dépaysement, juste de la provocation. Son SMS précisait que nous ne serions que tous les deux, pas d’invité surprise, merci, pas besoin de ça.
Je ne m’étais malheureusement pas trompé. Ça dégueulait de mecs à barbe dont on se demandait à quoi ils pouvaient bien ressembler avant cette pitoyable mode pileuse, jeans façon feu de plancher, chandails style faux Péruvien à cent cinquante balles le bout, j’étais sans doute le seul à porter une veste. Sarah était déjà installée, plongée dans son téléphone.
— Bonsoir, toujours scotchée à votre écran, même si je ne vous noie plus sous les messages…
— Bonsoir, Pierre, contente de vous voir, je craignais une annulation de dernière minute.
— Sûrement pas, non seulement ça me sort, mais en plus j’ai grand plaisir à vous retrouver ! Qu’est-ce qu’on boit ? Vous avez choisi l’endroit, c’est vous qui déciderez pour le vin et les plats, j’imagine que vous êtes une habituée.
— Je viens en effet de temps à autre, vous verrez, c’est délicieux.
— Glands, graines et racines variées, j’en salive d’avance, et on arrose le tout avec un blanc pisseux qui sent la pomme, c’est ça ?
— Pff ! Arrêtez d’en faire des caisses. J’aimerais dîner avec le vrai Pierre, pas avec mon patron planqué derrière sa misanthropie de façade. Ça vous semble possible ?
— Je vais faire de mon mieux.
— Pas sûre que ce soit assez, faites plutôt ce qui est nécessaire !
— Je me répète : qu’est-ce qu’on boit ?
— Un Terrasses-du-Larzac, il est en route, ça devrait vous plaire.
— J’ai soif, rien bu depuis l’autre soir.
— Pas besoin de mentionner jeudi, vous étiez à cran, rien de bien grave même si vous m’avez fait un peu peur. Vous avez besoin de changer de décor, Pierre, quand partez-vous pour la Bretagne ?
— Je ne sais pas encore, figurez-vous que j’hésite, pourquoi ne pas reprendre un peu ma vie d’avant ?
— Pardon ? Des filles à la pelle, votre dealer qui passait au bureau quand ce n’était pas moi qui allais récupérer votre coke, des week-ends sans dormir, des demi-putes en pagaille, des notes de restau étourdissantes, des absences de plus en plus fréquentes, le tout pour finir hébété dans une clinique suisse pour junkies de luxe. Antoine et moi ne savions plus que faire. Heureusement que Sofia est apparue…
— Je sais, je prêtais pas mal à confusion. Comme vous dites, elle m’a sauvé d’un pire assez probable, mais c’est du passé, Sarah, et si on parlait d’autre chose, de vous par exemple ? Comment allez-vous, et…
— Belle tentative de diversion, mais j’attends toujours votre programme pour…
— J’en ai pas, de programme, et plus d’obligation à part survivre, je n’ai plus ni elle ni vous pour remplir ma vie de voyages, de dîners, de réunions ou de rendez-vous, il me reste Souad et mes amis, je vais essayer d’en profiter, de naviguer si le temps n’est pas trop dégueulasse, d’aller plonger peut-être, de la route aussi, voilà ! Ça vous va ou bien faut-il que je vous communique dates et heures précises ?
— Ça va, pas la peine d’aboyer, Boss, je me renseigne juste. Mine de rien, ça fait un sacré changement et…
Elle n’avait pas tort, comme souvent, la table d’à côté nous regardait, mi-hostile, mi-étonnée, alors je baissai d’un ton et lui confiai la difficulté de ne plus penser tout le temps à la boîte et à mon étourdissement devant la semi-liberté désormais mienne.
J’avais encore soif, envie d’étirer ce moment, de me laisser aller sur ma chaise pour saisir une bribe des conversations alentour, partagé entre rire et sarcasme, mais tout cela n’avait pas la moindre importance. Deux cognacs déjà descendus, peut-être pas abuser. Sarah allait encore s’inquiéter, forcément, autant y aller.
— Bon, je vous laisse, merci beaucoup, faut pas que je traîne trop la nuit, ça me donne des envies de conneries, donc là, c’est tacot, maison, dodo. Je vous appelle dans la semaine, on fera un point sur le déluge de condoléances qui doivent déjà inonder mon mail pro, faites le tri entre les hypocrites et les sincères, j’essaierai de répondre aux dernières. Je file, pas la peine de demander l’addition, c’est pour…
— Sûrement pas, Pierre, c’est pour moi, je suis contente de vous avoir vu, vous êtes plus fort que vous ne le croyez.
— C’est gentil, mais j’en peux plus d’entendre ça à tout bout de champ, n’insistez pas, c’est pour moi, au moins comme ça, j’ai l’impression d’exister.
En ordre de marche, j’allumai un cigare devant le restau, trois, quatre longues bouffées pour lancer l’affaire, prêt au départ quand une jolie voix retentit derrière moi.
— Pierre Deglaz ? Bonsoir, quelle surprise !
Oh, putain, non, pas elle, pas maintenant, tout ce dont je n’avais pas besoin et encore moins envie.
— Florence Dévaliot ! L’arbitre des élégances parisiennes, la dépositaire de la morale, la conscience éclairée de l’intelligentsia de l’instant… Oui, moi ici, et alors ?
— J’ai appris pour votre compagne, je suis sincèrement désolée, ce doit être terrible…
— C’est dur, oui, mais pas autant que de vous entendre et vous voir matin, midi et soir à la radio, à la télé, dans les journaux.
— Je vous dérange à ce point ? Délit de faciès, c’est ça ? La jupe et les escarpins vous exaspèrent davantage qu’ils ne vous excitent ?
— Pas du tout, ce n’est pas vous le problème, vous n’êtes qu’un vecteur soumis. Ce qui m’épuise, ce sont vos postures, vos jugements, mais bon je vis avec, plus vous vous gargarisez en nous taxant de populisme, de voyeurisme et d’un de ces -ismes que vous affectionnez tant, plus nos audiences grimpent, je me demande même si je ne devrais pas vous défrayer, vous êtes notre meilleur publicitaire, à défaut d’être une éditorialiste respectable.
— Le deuil vous va bien, en pleine forme, toujours à défendre l’indéfendable… Vous n’en avez donc pas assez, de traquer le fait divers glauque, de stigmatiser les minorités, de remuer la fange, d’effrayer le bourgeois ?
— Dès qu’on critique l’époque et qu’on débusque les tartuffes, on exagère, on dramatise, on complotise… Place aux seuls chevaucheurs de l’air du temps ! La liberté d’expression est en soins palliatifs… Je sais que c’est insupportable de ne pas suivre la doxa que vous entendez nous imposer, mais que voulez-vous, c’est ainsi, et ça intéresse apparemment pas mal de monde, plus de quinze millions de visiteurs par mois, si vous voulez tout savoir.
— Je n’en doute pas, on fait souvent de beaux scores en flattant les plus bas instincts du peuple.
— Ha ha ! Le mot honni vient de vous échapper, le peuple, l’horreur, quelle somme d’ignorance, d’intolérance, ce peuple bas de plafond, aveugle, pas à la hauteur des enjeux de votre nouveau monde, embourbé dans ses provinces et ses racines, c’est vrai, ça, quelle plaie, le peuple… Des années que vous vous indignez, que vous dénoncez, que vous annoncez le retour des heures sombres, la renaissance de la bête immonde, l’Apocalypse pour demain, mais votre clairvoyance aveugle et votre petitesse d’âme n’y peuvent rien, les peuples sont toujours vivants, et en colère qui plus est, énervés d’être sans cesse méprisés, moqués, ignorés. Allez, ma chère, je vous laisse, mon chagrin m’attend, lui au moins ne me fait pas la leçon.
Je tournai les talons, ignorant son caquetage, direction République, impassible.
Les jours s’enchaînaient, je découvrais le plaisir de prendre mon temps, plus besoin d’enfiler mes chaussures sous la douche ni d’avaler mon café dans l’escalier ; je rappelai enfin Véronique, le calme était revenu, n’en parlons plus, je vous embrasse, saluez Bernard. Comme chaque fois, je n’osai pas lui demander ce qu’elle avait fait de l’urne ni si elle savait d’où venait le collier du coffre de Sofia, ça attendrait mon passage là-bas.
Souad déboula avec un Caddie chargé de victuailles, de quoi tenir un siège, ce qui m’arrangeait bien, le tumulte parisien m’épuisait, je préférais rester à la maison, reclus volontaire vautré dans le ressassement de mes pensées. On ne parla pas beaucoup d’avenir ce soir-là, elle au moins avait fini par admettre mon manque d’entrain, ma capacité de projection réduite, mon apathie nécessaire. On préféra s’accrocher au passé, à nos souvenirs communs, mes petits soldats de plastique qu’elle peignait pendant que je regardais la télévision, trop heureux que mes parents sortent tout le temps ; mon désarroi à l’école, jamais su marcher au pas ; mon Kriegspiel, où j’étais à la fois Paulus et Joukov, préférant sauver la VIe Armée que de suivre le cours de l’histoire ; la musique aussi, je l’y avais initiée depuis qu’un cousin m’avait transmis le virus, des soirées entières à écouter les ondes courtes puis la FM, mais là, c’était l’heure pour la seule survivante de ma famille d’y aller. Un dernier baiser, aérien, sa silhouette allait disparaître dans Vaugirard, selon qu’elle voulait du silence ou du bruit, ce serait à droite ou à gauche. Elle prit à bâbord, j’avais moi aussi envie d’un tour de Jardin au volant, vite, mais ce n’était pas le soir, trop dangereux.
Les heures s’étiraient, indifférentes, la musique remplissait mon vide, rien que du blues pour me soulager, et m’emmener au-delà des murs. Du vieux blues, celui d’avant la guerre et l’électricité, capté à la source, dans les champs et les juke joints du Delta. Les fantômes du passé s’incarnaient guitare à la main, avec Robert Johnson, à San Antonio, Texas, les chiens de l’enfer à ses basques, le diable à ses côtés, il avait déjà donné son âme, tranquille, la postérité dans la besace.
Les nuits tombaient vite, les jours peinaient à se lever. Souad venait de moins en moins, un texto quotidien pour se rassurer. Pire que mon présent chloroformé, il y avait l’avant-21 décembre, dont je supportais de moins en moins l’existence, ou tout du moins le souvenir de celle-ci. Le tri systématique de la maison se poursuivait, inexorable, presque malgré moi ; décrocher les dernières photos, oui, Maïwenn, tu vas rejoindre Sofia, je sème peut-être la mort autour de moi, mais j’en ai marre qu’on me le rappelle, soyez gentilles, oubliez-moi, vous êtes mieux là-bas qu’ici.
Je ne sais plus combien de temps je tins, juste que Souad m’en fit la remarque, ça sent la bête ici, tu pourrais quand même aérer, un peu de tenue. Et merde, oui, fallait me tenir, à la rampe d’abord, au reste ensuite. Je recommençai à sortir, à marcher les yeux par terre, autant pour éviter les crottes que les regards, même s’il n’y en avait pas un, de regard, au cœur de mes nuits vagabondes, et puis si vous ne voulez pas être vu, rassurez-vous, vous ne serez pas vu. Asseyez-vous sur un trottoir, n’importe quel trottoir, adossé à un arbre, un immeuble ou une roue, et vous verrez que personne ne voit rien, surtout pas vous. Pascal avait tort, ce n’est pas seul qu’on meurt, c’est seul qu’on vit son malheur. Y a que si vous vous mettez à crier, hurler ou beugler qu’ils se réveilleront, les gens, parce que vous les dérangerez, pas parce qu’ils s’intéresseront à vous ; ils s’en foutent au fond de vous, il n’y a que le reflet de leur petit bonheur qui les préoccupe.
Je traversai ces nuits blanches de silence et d’errances guidé par je ne sais quoi, mais guidé, c’est sûr. Sinon, pourquoi me serais-je retrouvé rue Buffon, passé les bas-reliefs sauvages du Muséum, planté devant une maison noire, presque abandonnée et, pour tout dire, assez flippante ? Du bruit dégringolait du second étage, de la musique mais pas que, aussi les jappements déjantés de chiots qu’on tourmente, ou peut-être était-ce dans mon crâne, le produit de mes rêves ou d’un trop-plein d’émotions ; je préférai ne pas m’attarder, ça tanguait beaucoup, je dormis tout le lendemain, ramené à une forme de réel par une énième vibration de mon téléphone. Mais pitié, rien demandé à personne, je n’étais pas là en train de publier ma détresse sur le Web à grands coups de phrases à la con, trente mots de vocabulaire, cent quarante caractères, des hashtags à la pelle, non, j’étais seul, pas la peine de venir me débusquer dans ma tanière.
N’empêche que je continuais à sortir dans l’anonymat du soir, tout seul avec mes cigares, vagabondages sans autre but que celui d’avancer dans ma nuit. La rive droite, glaciale, trop de boulevards, vides et venteux, d’églises sans âme, de magasins débiles, alors j’embarquai dans la grande roue voir ce que ma ville donnait de haut, où il y avait de la vie, mais c’est le noir qui m’attira l’œil, une tache de néant vers le nord-ouest, de l’antimatière au milieu des réverbères. Les Champs-Élysées partie boisée, encore trop de monde à mon goût, je pris direction KorrMedia voir comment ça me ferait, et ça ne me fit pas grand-chose.
Bifurcation sur Malesherbes, le parc Monceau surgit à ma gauche, béant. Je vacillais mais pourquoi échouer ici, devant ce mausolée de fric où Sofia aurait dû prospérer plutôt que de se foutre en l’air, étais-je en train de le rêver ? Une sirène qui dévalait le boulevard me convainquit du contraire, il y avait encore de la lumière chez Lawstein, mieux valait me carapater…
OceanofPDF.com