La mort est derrière moi
Chapitre XVIII
Talons aiguilles python, jean peint sur ses jambes de gazelle, perfecto clouté couvrant à peine un débardeur qui avait depuis longtemps outrepassé les limites de la décence, cheveux en tempête argentée, bouche carminée, elle déboula dans un tourbillon de grâce vénéneuse, je parvins tant bien que mal à garder un semblant de contenance et nous nous engouffrâmes dans un Black Cab, direction Earl’s Court, sa main cuivrée, ongles vermillon, s’emparant de mon genou gauche.
— Ready to roll, monsieur Pierre ?
Cramponné à la portière, j’acquiesçai en silence, perdu dans son regard, heureux d’être là, sans bien savoir pourquoi. Le chauffeur soliloquait, Fulham, Charlton, Chelsea, Arsenal, Tottenham, le football londonien déclinait, ni elle ni moi n’en avions que faire, tant mieux, nous arrivions enfin devant le Macumba Vault.
Une foule hagarde occupait le trottoir, pintes, cigarettes et pétards en main, au moins trois cents âmes, la plupart déjà perchées, si ce n’est perdues. Je fouillai ma veste dans l’espoir d’un cigare, en vain, des molosses nous palpèrent, ça grouillait de monde, un peu trop à mon goût mais pas à celui de mon amazone, une main fendant la foule, l’autre derrière pour me garder dans son sillage. Les sueurs l’emportaient sur son parfum, mais combien étaient-ils à ne pas s’être douchés depuis trois jours ? c’en était presque enivrant… Un stop au bar, blanc pour elle, pour moi aussi alors et nous pénétrâmes dans la salle, la crypte plutôt, plafond bas presque à portée de bras, sol poisseux, scène à peine surélevée, lumières en service minimum, une chaleur suffocante en prime. Elle m’emmena d’autorité jusqu’aux premiers rangs, j’avalai mon verre taille citerne avant de le renverser, le noir se fit, le silence aussi, puis montèrent des riffs concentrés, un crescendo de métal magnifié par le bip taraudant d’un sonar déglingué, un Concorde amphétaminé en plein décollage, comme un écho de fin du monde. J’étais envoûté, les yeux clos pour mieux me laisser pénétrer du feu croisé des trois gratteux. Bianca n’avait pas menti, on était bien en face d’une bande de détraqués, tignasses aux omoplates, hardes infâmes et regards émiettés, ça dardait de solos déchiquetés et de falsettos endiablés, du blues d’héroïnomanes en colère, j’avais chaud, soif et envie d’elle, le pilonnage du groupe enfonçait mes barrières, j’essayai de lui parler, sans succès, le piqué d’une meute de Stukas inondait la salle, rafales de lumières et cette voix sépulcrale qui m’envahissait, obscène feulement d’une goule affamée… Mais tais-toi bon sang, pitié, ça forait, ça vrillait, ça remuait des images et des odeurs insensées, mes yeux brûlaient, le batteur martelait une forge invisible, les saccades de six cordes se succédaient, abrasives, j’étais dans le rouge, le noir aussi, cœur au bord des lèvres, crâne en fusion. Bianca l’avait senti, qui m’arracha à mon tourment et me cala au bar devant une bouteille d’eau.
— Ça va, Pierre ? Un coup de chaud, une fringale, peut-être ?
— Ça et autre chose. Je suis parfois trop perméable à la musique, surtout celle-ci, c’est puissant, leur truc, trop fort pour moi, plus l’âge pour en…
— Pas de misérabilisme, s’il vous plaît. Un bon dîner pour se remettre ou bien le petit Pierre préfère-t-il rentrer faire dodo ?
— Ça va, Bianca, que proposez-vous ?
— Indien ou italien, vous avez encore une fois le choix. Profitez-en, c’est rare…
— J’avais compris, va pour un poulet tika massala et des cheese naan mais ça risque de craindre côté boisson, non ?
— Et si vous oubliiez un peu vos préjugés franchouillards, ça serait tellement plus romantique ! Allez, let’s go !
Elle n’avait pas menti, pas cette fois-là, le livre de cave pesait pas loin d’un kilo, Afrique du Sud, Nouvelle-Zélande et Australie, les vignobles de l’Empire se taillaient la part du lion, avec des bordeaux en souvenir de la trahison d’Aliénor. Elle opta pour un joli rouge dont j’oubliai aussitôt le nom. C’était un bel endroit, mélange de néocolonial et de pop art, personnel androgyne, musique tamisée, éclairage intimiste, cuisine impeccable, nous aurions dû passer un bon moment voire davantage, seulement je tournais pas rond, du tout, tendu comme une drisse, sursautant aux assauts de sa bague contre le cuivre de la table, l’interrompant sans cesse, un vrai mufle, le ventre en vrac, incapable d’avaler quoi que ce soit, incessants allers-retours aux chiottes avec l’espoir de dégueuler pour arrêter de psychoter, en vain.
— J’suis désolé, Bianca, pardon, mais ça va pas, j’ai…
— Je vois ça, vous avez l’air d’un hanneton dans un bocal, nous ferions mieux de rentrer.
— Non, non, me défendis-je, ça va bien finir par se calmer.
Mais ça ne se calma pas, bien au contraire, j’étais dans un cul-de-basse-fosse, le roulement du tonnerre dans les yeux et des crabes dans le buffet, je repartis aux toilettes me prosterner sur la cuvette, table vide à mon retour, elle m’avait abandonné, crus-je un instant, mais non, elle attendait à la réception.
— Allez, à la maison avant que ça ne tangue trop, le taxi est là !
La sueur me piquait les yeux, elle intima au chauffeur de mettre la clim’, je brinquebalais, ma patte folle me brûlait : « C’est quand qu’on arrive, bordel. – Calmez-vous, Pierre, on y est presque. » L’hôtel enfin, l’ascenseur trop petit, trop plein, deux étages à pied, un couloir anguleux, interminable aussi, la porte noire, effluves inespérés, lumières orangées, un immense canapé blanc, m’allonger, vite, même pas moyen de cogiter, je m’assoupissais déjà.
— Putain, il est…
— On est presque demain, ça fait plus d’une heure que vous dormez comme un bébé, un bonheur à voir. Vous devriez d’ailleurs continuer, je peux vous installer dans mon…
— Merci, c’est gentil, mais j’ai besoin de marcher, ça me nettoiera les idées, quelle soirée de merde, je suis vraiment…
— Vous êtes exténué, Pierre, et feriez mieux de vous reposer mais bon, s’il n’y a que ça pour vous apaiser, allez-y mais avec un parapluie, l’orage va craquer d’une minute à l’autre.
— Merci, mais non, mademoiselle, et quoi d’autre encore ?
— Rien, je vous attends ici mais revenez avant l’aube sous peine de trouver porte close, ma mansuétude a ses limites.
Une étreinte platonique, furtive et je la quittai sur le pas de la porte, direction la nuit, son sourire à mes côtés. Le hall était vide, seuls les phares d’un trafic sporadique déchiraient l’obscurité, je traversai le Mall pour m’enfoncer dans le parc en direction du fleuve dans un calme trompeur, chargé d’électricité, j’avançais à tâtons, de réverbère en réverbère, me fourvoyai une fois, deux fois, trimardeur de minuit à la dérive, désagréable sensation d’être le dé que je venais de jeter, tâchant de semer la tempête intérieure qui m’ébranlait depuis nos retrouvailles. J’allais plein ouest, la Tamise à ma gauche, les yeux survolant ses eaux sombres dans l’attente illusoire d’y apercevoir la lune et l’espoir. Vent debout, j’encaissais les rafales, respirer devenait difficile, gyrophares, sirènes et vrombissements, un cortège de voitures noires me frôla. Elle avait raison, les premiers éclairs disloquaient le ciel, fabuleux fracas, les bombes assourdissantes du tonnerre encerclaient Chelsea et moi avec. Les nuages explosaient par vagues, je me refugiai dans une cabine rouge, hobo abasourdi par sa gigue, grelottant, pris dans le matraquage des éléments. La pluie dégénérait en gros grêlons qui éclataient sur l’asphalte inondé et transformaient mon abri téléphonique en une crécelle infernale, j’amorçai une sortie, en vain. Le pilonnage décrut enfin, je remontai Edith Grove, ni taxi, ni lumière, ni personne, la vie s’était planquée ailleurs, dans les stations de métro, au fond des caves, j’avais faim, soif et froid, une enseigne violine brillait en face d’un hôpital, un verre plutôt que les urgences, une berline couleur nuit me rata de peu, je poussai la porte et comme un soupir de délivrance.
Le Dockery Club s’étirait tout en pénombres, tables d’un côté, alcôves de l’autre, un havre de négritude tapi au milieu des beaux quartiers, barmen en smoking blanc, larges comme des boxeurs, serveuses sculpturales en fourreau, clientèle à l’avenant et T-Bone Walker en fond sonore. On servait encore à manger et à boire, on ne ferme jamais ici, c’est comme de l’autre côté de la rue, m’expliqua le maître des lieux. Je commandai un double scotch on the rocks avant même de m’avachir sur la banquette en velours lie-de-vin. Un deuxième double plus tard, je me plongeai dans la carte, alléchante mosaïque de cuisine créole, caribéenne et cajun. Une ombre chapeautée s’approchait, pernicieuse.
— Quelle idée de se balader par une pareille nuit, jeune homme, tu risques d’attraper la mort. Mais pardon, je te dérange, je…
— Au contraire ! Vous êtes un habitué ou bien vous venez d’atterrir ici par hasard comme moi ?
— Parce que tu crois au hasard ? Non, je passe de temps à autre, c’est le seul endroit du coin encore ouvert aux heures où j’aime me sustenter.
— Et que recommanderiez-vous à une pauvre âme affamée ? Je me suis pris l’orage en pleine tronche, je suis rincé, à l’article de…
— Le King David Gombo, écrevisses, porc caramélisé, riz brun, haricots rouges et la sauce maison, c’est succulent et ça tient au corps. De quoi danser toute la nuit et rester chez les vivants !
— Et ça s’arrose avec quoi ?
— Y a le shiraz maison, c’est ce que je bois, tu veux te laisser tenter ?
Deux gorgées soyeuses me convainquirent sans peine, je commandai, soulagé de repousser la peur qui m’envahissait depuis que j’avais quitté Bianca.
— Sorry, je ne me suis pas présenté, LeRoy Prowler, soixante-douze ans, born in the USA mais citoyen londonien depuis plus d’un demi-siècle.
— Pierre Deglaz, Parisien de naissance, Européen depuis toujours.
— Européen, ça veut dire quoi, au juste ?
— Tout et rien, seulement que j’ai du sang breton, lorrain, écossais, allemand, savoyard, anglais et un passeport français.
— Joli cocktail, moi, c’est plus trouble, mais si j’en crois les légendes familiales, nos racines plongent entre Mombassa et Addis-Abeba, au commencement des temps. Mon grand-père prétendait qu’on venait de la vallée du Rift, arrachés à notre sol natal par les Dahoméens, ces crevures qui vendaient leurs frères de peau à vos négriers, direction l’exode et l’Amérique, l’esclavage, les bûchers, les lynchages. On a perdu nos noms sous le claquement des fouets, mais pas notre âme, soul doctors, révérends et griots soulageaient nos tourments, protecteurs des religions souterraines. Et ne t’y trompe pas, l’abolition n’a rien changé : d’affranchi, grand-père est devenu sharecropper à la plantation Stovall, au cœur du Delta, adieu les chaînes mais le dos toujours tordu par le carcan du coton… Dieu merci, y avait l’Église, le blues, la danse, l’exutoire des samedis soir, Charley Patton passait souvent, Leadbelly parfois, le feu couvait sous la cendre, on n’enterre pas comme ça la musique des marginaux d’un peuple dominé ! Mais le vieux a dû décamper, hit the road, sinon c’était la prison, tout ça pour avoir chapardé deux bouteilles d’eau-de-vie au contremaître ; il a sauté dans un train en rêvant du Nord mais s’est fait vider à Tutwiler, cinquante miles plus loin, des mois d’errance avant de changer de nom pour retrouver un job, Alex Miller s’est réincarné en Riley Prowler, homme à tout faire pour un éleveur de poulets du côté de Hazlehurst, entre la fiente et les serpents, c’est là qu’il a rencontré Grandma, en 1913, je crois. Ça chômait pas à l’époque, trois mioches en quatre ans, dont mon père, Elwood de son petit nom. La tribu vivotait : un shack, un lopin de terre, quelques poulets bien sûr et un proprio plutôt sympa, pas de quoi se plaindre… Papa est même allé à l’école, tiens, pas longtemps, assez pour apprendre à lire mais pas à compter, il a passé sa vie fauché, il aimait pas trop travailler, heureusement il avait sa guitare pour becqueter quand il s’est tiré avec les deux Johnson, Robert et Tommy. Le taulier, c’était Tommy, quinze ans d’avance sur les deux jeunes et un talent substantiel, un don du Ciel, d’un ange déchu plutôt, vu comment ce dingo se cramait la santé, pinté du soir au matin, moonshine whiskey, Lynchburg Lemonade ou cire liquide, tout y passait, il y a laissé ses dents, sa guitare et la raison. Robert et Papa aussi, ils picolaient bien, mais leur truc à eux c’étaient les filles, ils tringlaient tout ce qu’ils pouvaient, même des Blanches, facile quand tu joues comme un mage… Mais entre les coups de queue et leurs racontars de crossroads, ils traînaient une sale réputation ; Robert était malin, lui, et a réussi à enregistrer, Papa non, il réclamait toujours trop de thunes avant le studio, enfin c’est peut-être ce qui l’a sauvé… L’autre, il avait fondu les plombs avec le succès, à force il s’est fait rattraper par la patrouille un soir d’août 1938 dans un caboulot de Greenwood, une bouteille empoisonnée, deux jours d’agonie, de la strychnine jusqu’aux couilles et du vomi dans les yeux, si c’est le prix à payer, la postérité, merci, mais très peu pour lui, pour moi ! C’est sans doute d’avoir trop bu la veille qui épargna à mon daron le même destin que Robert, mais ce coquin de sort le rattrapa en janvier 1942, et moi avec, on ne meurt jamais tout à fait chez nous… L’éternité aussi, on l’a gagnée, mais à notre manière, à l’écart de la lumière. Il gelait ce jour-là. Les bridés nous avaient déclaré la guerre, et c’est nous, les prolos, que le gouvernement a mobilisés les premiers, trois mois de classe à Nashville, Tennessee, sous la schlague du caporal Reed, un sale type qui ne vivait que pour casser du Négro, alors même si ça pelait encore plus, ce fut presque le bonheur d’être affecté aux Aléoutiennes, sentinelles de l’inutile comme ils s’étaient baptisés, lui et ses camarades de chambrée. Ils n’avaient rien compris, le cul sur un volcan qu’ils étaient, les Japs ont débarqué trois mois plus tard, clac clac clac, cinq mille prisonniers, une semaine dans la cale rouillée d’un bateau-prison avant d’atterrir à HokkaidŌ, ça veut dire « porte de l’enfer » en japonais et ça ment pas : entre les gardes-chiourmes sadiques, le riz à l’eau froide et les tempêtes de kanryuu, il a bien cru crever là-bas, et ç’aurait pas été plus mal, en fait… Le truc avec la malchance, c’est qu’on n’a jamais fini d’en finir. Début 1944, Jutaro, son geôlier préféré, lui annonça qu’il allait être transféré, prisonnier exemplaire, traitement de faveur mais non, quarante jours de voyage dans des soutes et des wagons aveugles, destination l’horreur, les Fritz réclamaient des Neger pour leurs expériences médicales. J’ai jamais pigé pourquoi ils avaient besoin de lui, y avait déjà une centaine de Blacks à Gruselloch, des Ricains, des Anglais, des Africains aussi, mais c’est pas le Doktor Schmütseele qui allait l’expliquer, il était pas là pour ça, lui, plutôt pour leur faire tout le mal qu’il pouvait dans ce laboratoire perdu au fin fond de l’enfer. Il payait pourtant pas de mine avec sa gueule de chérubin et ses même pas trente ans. Fucking hell, Papa a eu droit à tout, de la blanche, des amphètes, de la brune, des shoots dans la nuque, des comprimés à mastiquer, d’autres qu’on lui fourrait dans le cul, mais le pire c’était le TR3, comme il l’appelait, jamais su ce qu’il y mettait, mais putain qu’est-ce que ça branlait, quatre, cinq, voire six jours sans pouvoir dormir, des cohortes de cauchemars éveillés, explosions dans ta tête, tes enfants qui te hurlent dessus, mais des gosses t’en as jamais eu, des frelons dans les yeux, avions en flammes massacrant tes esgourdes, la bouche en silex, rien que des légumes pourris à croûter, y en a qui finissaient à quatre pattes à laper leur chiasse, d’autres qui se suicidaient à grands coups de caboche contre les murs, y en a même un, il s’est bouffé les pognes pour pas qu’elles le cognent, de la pure démence… Mon vieux n’était pas gaillard quand les Soviets sont arrivés, il pensait être là depuis cinq, six mois, tu parles cela faisait plus d’un an que le Doktor jouait avec son âme, c’était un miraculé, un vrai. Il était tellement secoué que l’Armée rouge a préféré ne pas le garder, direction Berlin, le secteur américain. Les toubibs de l’US Army l’ont ausculté, quoi, trois jours et, même topo, pas envie de s’embarrasser d’un cas comme lui, un aller simple en première pour l’Amérique et il était back home pour Independence Day, salement amoché mais bien vivant, lucky fucking me ! Comme quoi, y a un bon Dieu pour qui veut bien y croire : trois mois plus tard, Papa rencontrait ma mère. Elle est tombée raide dingue de lui le premier soir et, pourtant, il était vraiment bizarre depuis son retour d’Allemagne, le paternel, total lunatique, drôle au déjeuner, agressif et flippant dès le soleil barré ou vice versa… Il a fini par se perdre dans sa propre tête, et pour de vrai aussi un beau matin de 1946, parti faire le plein mais jamais revenu, comme volatilisé.
— Et toi, comment es-tu apparu dans tout ça ?
— Maman était enceinte, accablée, des jours entiers à pleurer, alors elle a fait son baluchon, retour chez ses parents, à Tupelo dans le nord du Mississippi. Je suis né à peine trois semaines plus tard mais avec un mois d’avance, les cahots de la route sans doute, c’était un 13 novembre, mais on ne m’a déclaré au City Hall que le 16 parce que la sage-femme ne pensait pas que je survivrais… Eh bien, si, tu vois je m’en suis sorti mais pas ma Lawdy Mama, je n’avais pas un an quand elle m’a abandonné, rongée par une sale septicémie. Mes grands-parents étaient dévastés : après l’accident des deux aînés, c’était le troisième gosse qu’ils perdaient, une horreur, mais ils ont tenu bon, grâce à moi, prétendaient-ils. Ils y ont mis toutes leurs forces, l’énergie du dernier espoir, et leur cœur aussi. Ils ont dû se saigner pour m’inscrire à la Milaw Junior High School, la meilleure école du coin, et mixte avec ça ! J’étais bien avec eux, comme un nouveau fils prodigue, choyé, couvé, limite pourri gâté, c’était la belle vie, mais le rabot du temps ne les avait pas oubliés, ils déclinaient tous les deux, très vite, trop tôt, l’argent se faisait rare, la fatigue s’installait chaque jour davantage, alors ils m’ont envoyé chez leur dernière fille, Lucille, Auntie Lucille, l’année de mes onze ans. Elle était gentille, Auntie, mais que ce fut dur au début ; une journée de bagnole, c’était pas si loin que ça Chicago, mais c’était un autre monde, je me sentais comme un étranger là-bas, d’ailleurs les jeunes du quartier m’ont tout de suite rebaptisé « LeRoy, le plouc ». On habitait au bout de South Michigan, dans le ghetto, c’est là que j’ai compris ce que ségrégation voulait vraiment dire. Dieu merci, je me suis vite fait un copain au bahut, un local pur jus, Buddy, qu’il s’appelait. C’est lui qui m’a initié à notre ville si venteuse, dans le South Side bien sûr mais aussi chez les Blancs, surtout les Ritals et les Polaks, des juifs pour la plupart, et même chez les Paddies, les moins commodes pourtant. Son père était livreur pour un marchand de fournitures de bureau. Tu rentres où tu veux quand tu fais ça ! Buddy l’accompagnait depuis ses neuf ans, sa mère s’était taillée avec un amant, pas question que le môme reste seul après l’école. Tout le monde l’avait à la bonne, une vraie mascotte, mon pote ! On a grandi comme ça, insouciants, curieux de tout, des choses et des gens, il baragouinait l’italien et moi l’allemand, on a goûté à toutes les cuisines du monde sans jamais quitter la ville, Kings of the World à treize ans, qui dit mieux ? Et puis un jour, en poussant la porte d’un business où son paternel passait deux fois par mois, on a pigé l’évidence, l’âme de Chicago, elle était là devant nos yeux, à même pas cinq blocks du bahut. Les Chess Studios et leur boutique aussi, des bacs et des bacs de disques magiques, du blues à fond dans des enceintes colossales, on n’en avait jamais vu d’aussi belles. Le frère du boss, un vrai bon mec, nous a vite repérés, faut dire qu’on venait au moins deux fois par semaine, pas pour acheter quoi que ce soit, on n’avait pas une thune, mais pour écouter, ça oui, on s’en mettait plein la tête, « Back Door Man », « Baby Please Don’t Go », « Built for Comfort » et des tonnes d’autres tubes, génial ! Et comme Uncle Phil, c’est comme ça qu’on l’a vite appelé, s’occupait des artistes pendant que son frangin Leonard, le taulier, gérait le business, on avait accès au saint des saints, la caverne enchantée, le studio. C’est là que j’ai décidé qu’un jour je serais moi aussi musicien, je sais plus exactement quand mais je parierais bien sur une session de Little Walter et son harmonica, un groove prodigieux, même les ingés son guinchaient devant la console. Buddy aussi a chopé le virus. Phil nous a prêté une guitare et une basse usées jusqu’aux cordes et on s’y est mis. On répétait dans la cave d’Auntie, c’était sympa mais pas très concluant, ça a l’air simple comme ça, le blues, mais c’est bigrement plus subtil qu’on imagine, « Easy to play but hard to feel », comme me l’a dit Hendrix un soir de fête. Buddy a vite laissé tomber, moi je me suis accroché et j’ai eu du bol surtout : c’était un après-midi d’octobre, moche, humide, je faisais le pied de grue devant le studio en attendant la session du jour, Phil m’a fait entrer, le groupe n’était pas encore là, les techniciens bidouillaient les micros et il m’a proposé de taper la basse pour la balance. À croire que ça ne lui avait pas déplu, il m’a présenté au bassiste, Bo Shaworey, c’était son nom de scène, clairement inspiré par Bo Diddley, comme il me l’a avoué à ma deuxième leçon. Un prince, ce mec, jamais il ne m’a soutiré le moindre dollar, m’avait juste demandé de lui présenter Auntie qu’il avait croisée un dimanche avec moi à Maxwell Street, mais il ne l’a jamais emballée, enfin pas que je sache… En revanche, c’était pas brillant côté études, j’ai lâché l’affaire, doucement mais sûrement. De deux, on est monté à quatre sessions par semaine, je me débrouillais pas mal, dixit Bo, faut dire que je passais le reste de mon temps collé au poste de radio de la maison. C’était l’année où Elvis est rentré du service comme le Christ ressuscité, il faisait des télés avec Sinatra, je me souviens, Lucille et moi on avait vu le show chez les voisins. À croire que l’Allemagne et l’armée l’avaient inspiré. LeRoy Prowler, pas encore majeur mais déjà superstar, je ne rêvais plus que de ça, j’ai fini par me faire virer de l’école, Auntie était pas jouasse du tout mais elle avait compris et me dégota un job grâce au comité d’entraide de la paroisse : quatre nuits par semaine aux abattoirs à décharger des carcasses et le reste à la basse, je progressais fort et vite, assez en tout cas pour remplacer Bo de temps en temps sur des sessions de troisièmes couteaux quand il partait en tournée. On racontait que des petits Blancs d’Angleterre et d’ailleurs se passionnaient pour ce qui n’était encore ici que de la musique de citoyens de seconde classe. James Brown avait beau vendre des camions de son Live at the Apollo, on n’était toujours pas grand-chose sur notre propre sol. J’avais dix-huit ans et la dalle, big time. Et puis c’est en 1964 que les digues ont cédé quand Chuck Berry est sorti de taule en janvier, Phil l’a mis direct dans un avion pour un mois de tournée en Europe. Tous les cadors ont suivi, Muddy en tête de la meute, Willie Dixon, Sonny Boy Williamson, même le Wolf est parti malgré sa frousse de l’avion ! Les places étaient chères, on voulait tous en être mais moi j’étais encore personne, une seule solution, bosser, bosser et bosser encore : lever midi, enregistrements jusqu’au soir, puis un et souvent deux gigs dans un des rades du South Side avant de finir aux abattoirs, un rythme de forçat enragé et tu sais quoi ? Eh ben, ça a payé, et vite en plus. À l’automne, coup de bol, le bassiste de Diddley est tombé malade et Phil m’a désigné d’office pour le remplacer, la mayonnaise a pris de suite, trois mois de tournée américaine avec le TAMIS au milieu, un vrai festival interracial comme y avait écrit sur l’affiche. Cinq jours au soleil de Californie et que des grands noms au programme : Chuck bien sûr, James Brown déjà un peu barré, les Supremes, adorables, les filles, Marvin Gaye, un mec bizarre, les Beach Boys aussi et puis les Stones en tête d’affiche. Chez Chess, on les connaissait déjà mieux que personne. Y avait des titres à nous sur leur premier album, mais les rencontrer en chair et en os, ça nous a secoués, t’as pas idée !! Même si j’ai pas passé des nuits entières avec eux, c’étaient des chics types, d’authentiques bouffeurs de blues, pas des poseurs. Je leur ai serré la main à la sortie de scène, c’est Charlie qui m’avait le plus impressionné, un gentleman, et quel beat de sorcier ! Je suis rentré à la maison électrisé complet, l’Angleterre comme unique obsession. Six mois plus tard, banco, vingt dates là-bas avec Little Milton et Junior Wells. Je n’ai pas été déçu, on faisait salle comble partout, le public en transe tous les soirs. Alors les Chess payaient peut-être mal, très mal, c’était crevant, l’hôtel un soir sur deux, le reste à pioncer dans le bus, mais j’avais trouvé ma Terre promise. J’ai continué à trimer et encore trimer, j’étais le bassiste le plus productif de Chicago et donc de l’univers vu comment ça débitait chez Chess ! Tout le monde savait que les affaires marchaient bien, mais ce n’est qu’au printemps 1965 que j’ai saisi l’ampleur du chambardement : les Stones, oui les Rolling Fuckin’ Stones, débarquaient chez nous. À en croire Keith, on était la Jérusalem du blues, le passage obligé pour qui se piquait de jouer the Mother of all Musics. Les mecs sont arrivés matos en main, Charlie avec une batterie en kit dans une valise, un truc de jazzman, il m’a même reconnu, on a causé le temps d’un café et le groupe est rentré en studio, un rendez-vous urgent, qu’ils disaient. En même temps, dans le business, tout est toujours urgent. Je m’étais incrusté dans la salle des machines, on était une dizaine, les proprios, Sonny Boy, Muddy aussi. Une nuit hantée, trois heures de turbin et six notes venues d’ailleurs pour accoucher du riff absolu, « Satisfaction » nous pétait à la gueule, coup d’envoi du grand tumulte, Keith et le rock’n’roll venaient de transpercer la stratosphère !
— Et t’as décidé de t’engouffrer dans la brèche ?
— Oui, c’est ça. J’ai débarqué à Londres à la fin de l’été avec mon flight case et ma valoche, sans aucune idée de l’endroit où je crècherais. Vache, sacré trou d’air à l’arrivée, j’ai dormi dans une gare le premier soir, jamais parvenu à savoir laquelle, cinquante ans après je cherche encore, mais j’ai pourtant les bruits électriques de cette nuit-là dans le ciboulot et les étincelles aussi, un chantier de damnés. On avait remis mes compteurs à zéro, je connaissais personne et vice versa, y avait bien Charlie mais le groupe avait passé la surmultipliée. Ça grouillait, ici, en 1965, y en avait partout, des mecs comme moi, affamés, prêts à tout pour décrocher un set, roitelets de l’entourloupe, princes de la carambouille, prestidigitateurs du néant, merci de payer cash, mec, et des catins, et des maquereaux, un coupe-gorge à ciel ouvert, alors j’me suis adapté, à la guerre comme à la guerre, je leur ai sorti mes armes secrètes et en avant la fanfare ! Deux concerts chaque soir, mais plus sur scène, non, backstage, j’avais sympathisé avec ceux qui comptaient ici comme ailleurs, et depuis toujours, les portiers, les gardiens du Temple, les gars de la sécurité, comme vous dites maintenant. Fini l’ordinaire, c’était derrière le grand rideau noir que ça se passait, champagne et caviar, coke et cigare, et puis surtout des managers, c’est bon ça, les managers, jamais trop talentueux, une bite à la place du cerveau et une pince dans le cœur, je les fournissais en gamines bien humides, partout chez moi en à peine six mois. Partout et nulle part, c’était d’abord la foire aux crevards, des musiciens médiocres pour la plupart, des wanabees qui brûlaient le noir et s’enfonçaient chaque jour davantage, des bonimenteurs toujours à la veille du contrat de l’année, un tas de ratés sur lequel il fallait surtout pas s’attarder. J’ai recroisé Charlie, un soir au Crawdaddy, le club de leurs débuts. Il m’a remis de suite, on a taillé une bavette et on a ripé au Club Azul, un ancien abri antiaérien tapi sous un pont du côté d’Embankment, le Repaire des Géants, que ça aurait dû s’appeler, j’étais enfin arrivé à destination, la fête pouvait commencer. Deux jours sans dormir, à fond la caisse, Keith et Brian en guise de cheminots, le train du délire, sauf que le petit blondinet, il était pénible, incapable de se droguer proprement, une infection. Et puis cradingue avec les filles, elles sortaient tout le temps flippées de sa piaule ou des chiottes, il a fallu le calmer, c’est les autres qui ont fait le sale boulot, moi je m’étais éclipsé, horreur du scandale, surtout pas d’emmerdes, j’étais touriste, pas sujet de Sa Gracieuse Majesté, alors un Black américain bassiste douteux ça passe encore, mais vrai proxo, oublie, inutile de jouer avec le feu ! Ça bambochait sévère, les gars se tiraient des bourres d’enfer, les Who d’un côté du fleuve, les autres de l’autre, irrémédiablement distancés, et puis Doctor Stefan est apparu, il faisait dans la came et pas n’importe laquelle, toujours haute couture, un mec magnétique, la cinquantaine cintrée dans des costards de banquier, un noble désargenté, qu’il prétendait, jamais compris si c’était le cas ou s’il embobinait son monde avec son bagout de camelot. J’ai préféré me mettre à la bonne avec lui, il gérait la drogue, moi le sexe et nos mignons le rock’n’roll, welcome to Swinging London ! On n’a jamais forcé personne, seulement y en avait qui se croyaient plus malins que les autres, et qui finissaient souvent mal. Regarde Jimi, un chouette type, gentil, respectueux, eh ben, il a fallu qu’il aille s’embourber avec des bras cassés, étouffé dans sa gerbe par une dope de troisième catégorie, quel gâchis… Stefan changeait d’adresse tous les deux mois, toujours sur la brèche, et de filles trois fois par semaine. Moi, j’avais le diable au corps, vingt-trois ans et de la testostérone à revendre, miracle j’ai réussi à me caser, une déjantée classe mondiale, grande famille, belle et bonne, des thunes plus qu’il en fallait et c’est pas rien, crois-moi, ça claquait du talbin dans ces années-là. Charlotte, on a habité deux ans chez elle, pas loin d’ici, du monde à la maison tous les soirs, j’avais même embauché Mr. Legba, un des gros bras du Marquee, pour filtrer les entrées, toute la ville voulait en être… Open bar, open stage, le tout dans une townhouse avec jardin. Nuits envolées, intraçables, et c’est tant mieux. Et puis un matin elle m’a plaqué, j’ai jamais su pour qui. Enfin c’est ce que je dis, on évite les ennuis, en tout cas le mec est mort trois mois plus tard, bizarre, non ? Tu piques ma meuf et tu crois sincèrement que j’ai traversé steppes et océans pour me faire traiter comme une merde par un bouffeur de hérissons ? J’ai survécu à tout et au reste, j’ai des millénaires dans les artères, je suis chaos, lumière, tonnerre, je suis noir, jaune, blanc, clochard, producteur, écrivain parfois, c’est moi qui ai sorti Lucille et B.B. de l’incendie, j’ai été griot, taulard, bipolaire et son contraire, je suis juif, musulman, animiste et chrétien, j’ai été Jumping Jack et Keith a rajouté le Flash, j’ai flingué John, éviscéré Sharon, refroidi Bon, détruit Stevie, à certains j’ai donné, à d’autres j’ai repris, je possède et suis possédé, je suis le mécano du Big Beat, l’obscur voyageur, l’exécuteur testamentaire du cri primal ! Je suis né pauvre, ai grandi milliardaire mais garderai toujours le goût du manque dans ma gueule asséchée, je sais trop ce qu’errer veut dire, je suis le souffle du vent, une force qui va, le pasteur des mauvaises âmes, l’entremetteur du relais sacré, l’ordonnateur des ombres et des lumières, je suis la raison des choses et leur fin aussi, souvent trépassé mais toujours ressuscité, j’insuffle la mort et sème la vie, je suis le maître des destins, I’m here tonight, I’m here tonight, I’m here tonight…
— LeRoy, oh, mec, tout le monde nous regarde, qu’est-ce que c’est que cette…
— Rien, rien que de très banal, j’aurais pas dû te raconter tout ça et encore moins te parler d’elle, ça m’a flingué, depuis je ne sais plus vivre, je…
— Je reviens tout de suite, un dernier verre et puis on va y aller, tranquillement.
— OK… Pardon, j’ai oublié ton prénom et ce que tu bois, je suis un peu…
— Pierre, et prends-moi la même chose que toi.
Je fonçai aux toilettes lâcher un jet libératoire, les secondes s’égrenaient en siècles. La tête me tournait, mais à qui donc avais-je affaire ? Au diable, à l’un de ses émissaires, ou au délire électrique de mon cerveau survolté ? Dieu seul le savait, et encore… La table était vide quand je revins, juste un bout de papier griffonné, indéchiffrable, et un verre posé dessus, cul sec, un bourbon salement corrosif que le patron me dit être du Crown Royal.
— Oui, ce diable de LeRoy a décampé, comme souvent. Faut toujours qu’il raconte sa même histoire, et pff, il s’évapore, comme s’il n’avait jamais existé… Allez, bonne nuit, monsieur, c’est la maison qui régale, vous m’avez l’air sympathique, revenez quand vous voulez.
Un brouillard poisseux étouffait le quartier, je hélai un taxi, un peu sonné, y avait les Stones à la radio.
A flood is threatening
My very life today,
Gimme, gimme shelter,
Or I’m gonna fade away…
Un trop long moment plus tard, j’atteignis enfin la porte entrebâillée de Bianca. Elle reposait dans un clair-obscur apaisant, étendue sur le canapé blanc, drapée de noir, déshabillé ou robe du soir, allez savoir, j’approchai à pas de loup, tiraillé entre gêne et frisson…
— Tu rentres avant le soleil, sois-en remercié. Allez, viens, n’aie pas peur…
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