La mort est derrière moi
Chapitre III
Cauchemars semi-éveillés, sommeil haché, ma nuit pourrie ne m’avait pas totalement achevé, j’arrivai à l’heure à l’hôtel.
— Bonjour, Pierre, frais comme un gardon, vous semblez avoir mieux dormi que moi.
— Détrompez-vous. Ça va, vous ?
— Oui, comme un insupportable matin où l’on va voir sa fille adorée morte de ce dont on n’a pas su la sauver.
Sa voix chevrotait, elle tremblait, marquée par une nuit dont elle ne partagerait jamais l’intime horreur. Véronique voyageait léger, le coffre de la voiture accueillit sans peine son bagage. Paris était presque vide, trop silencieux, mais toujours envahi par le même soleil que la veille, amer. Les matons de l’IML me saluèrent comme l’habitué que j’étais en train de devenir. Merci, mais sans façon. Muracioli et sa moustache balai-brosse débarquèrent quelques instants plus tard.
— Madame Etchegarry ?
— C’est moi. Bonjour, capitaine.
Déjà muette pendant le trajet, Véronique peinait à articuler quoi que ce soit. En état de choc, enfin ! Même laïus du policier que l’avant-veille, mêmes couloirs, lumière, odeur et portes, même envie de vomir quand le préposé ouvrit le compartiment, mais bordel pourquoi être revenu ? Pour accompagner Véronique, revoir les restes de Sofia, affronter encore cette épouvantable réalité ? Aucune idée, je voulais juste ne plus être là, décamper, vite.
La mère contemplait sa fille, un Caravage passé au néon, atroce. Mes trois cents plongées m’aidaient à dompter ma saccade cardiaque avant de péter un câble. Véronique et Muracioli discutaient à voix basse, j’avais l’image mais plus le son, cerveau narcosé cinquante mètres sous l’eau.
Le reste de la matinée se déroula mal, deux interrogatoires similaires menés par deux protagonistes dissemblables, un gros, la trogne en champ de blé, interrogateur façon Milice, et une jeune Maghrébine placide et doucereuse, insistante, limite menaçante quant aux possibles conséquences de mes omissions, voire dissimulations. Je résistai, mes réflexions de la veille avaient forgé mon interprétation, mon intime conviction, il aurait fallu plus qu’une bourrasque de questions pour m’en faire dévier : Sofia souffrait trop, ni sa mère, ni Dieu, ni moi n’y pouvions rien, mais j’acceptais d’endosser la responsabilité virtuelle de l’accident. Oui, ce matin-là, entre le réveil et le dernier baiser, je n’avais rien remarqué et l’avais laissée filer, quand j’aurais dû, comme plusieurs fois par an, lui intimer de rester à la maison et prendre ma journée pour la protéger d’elle-même.
Les cognes m’avaient lâché en milieu de matinée, au tour de Véronique, on s’était à peine croisés, comme s’il y avait des versions à faire concorder… Sauf contrordre, le procureur était censé délivrer le fameux permis d’inhumer en début d’après-midi, il n’y avait plus qu’à poireauter, à m’abrutir de minutes élastiques en attendant Véronique. Les flics la gardèrent près d’une heure, une éternité, pour lui faire dire ce qui n’existait pas. Heureusement, c’était elle et pas son mari qui était montée m’épauler. Elle au moins connaissait sa fille ; malgré les absences et les distances, le lien le plus sacré de l’humanité n’avait jamais cédé entre ces deux-là, pas comme avec Bernard : sa rigueur militaire et l’enfouissement de ses sentiments avaient empêché l’amour père-fille de prospérer. Enfin, ils la libérèrent. S’arracher, fissa.
— Vous ne m’avez pas l’air au mieux, Pierre !
— Cette audition, ça m’a mis assez mal à l’aise, je dois l’avouer.
— J’entends bien, ça ravive la culpabilité ; c’est injuste, énervant… Ça vous dit, un café près de la gare ? Comme ça je pourrai sauter dans un train dès que le permis d’inhumer aura été délivré, je n’aime pas savoir Bernard seul en ce moment.
Nous quittâmes le parking toit grand ouvert, revigorés par l’air glacé. Dix minutes plus tard, nous étions assis, les mains serrées autour d’un thé pour elle, d’un triple expresso pour moi. Il n’y avait pas encore grand monde, presque personne en fait, la salle ne bruissait que des conversations des serveurs et du cliquetis des couverts déposés sur les tables. Des mètres et des mètres de plafond, des dizaines de banquettes bleues et nous, rien que nous deux, couple improbable écrasé par le décor 1900, scène violente, lumière bizarre.
— On ne parle pas de ce qu’on vient de voir, Pierre, d’accord ?
Alors on causa de Colognac, de l’hiver qui s’installait, du village qui périclitait, Véronique me proposa de venir passer quelques jours à la propriété, je fis semblant d’y réfléchir sans vraiment l’écouter.
Toujours pas de nouvelles de Muracioli, le procureur était-il déjà parti en week-end en enterrant le dossier ? Je commençais à trépigner, Véronique cachait mal un début d’anxiété… Et si nous étions en fait les deux coupables ?
Le téléphone vibra enfin, Muracioli et sa voix métallique en ligne, tout était OK, suicide confirmé, permis d’inhumer délivré, « soupçons levés », rajoutai-je intérieurement, bref, on pouvait avancer.
— Si c’est bon pour mardi, son père et moi arriverons la veille et repartirons le lendemain. Paris nous pesait déjà avant, alors sans elle… Je vais prendre mon billet, il y a un train dans une heure, je crois.
Un au revoir sur le parvis de la gare et elle s’éloigna, slalomant dans la foule. Un demi-tour, un signe de la main furtif, et la maman de ma chérie était déjà repartie.
Presque midi, en route pour le bureau, circulation toujours allégée, difficile de résister à la tentation de la vitesse. Accélération d’enfer sur Rivoli, droit vers Jeanne d’Arc, pas de musique, catapulté vers la Concorde, je m’engouffrai dans le parking puis dans l’ascenseur. Le temps pour moi de me laisser tomber dans mon fauteuil, pour Sarah de fermer la porte et nous étions seuls, avec des affaires courantes, des obsèques et du malheur à gérer.
— Alors, quoi de neuf depuis hier ?
— Pierre, ça va ? Vous avez une tête… Vous allez…
— Bien ? Oui, autant que possible pour un mec qui passe sa vie entre les pleurs, la morgue et les souvenirs… Si vous êtes d’accord, on se concentre sur le factuel.
— OK, Boss.
— Merci, Patronne.
Ces quatre mots, parfois ironiques, souvent sérieux, toujours efficaces, s’étaient imposés dès les premiers jours de notre collaboration.
— Sa mère vient de repartir, on va essayer d’organiser les funérailles au plus vite. J’ai besoin que tout ce cirque macabre soit derrière nous pour pouvoir respirer de nouveau.
— C’est normal, en cas de suicide, vous savez. Vous verrez, les obsèques, ça conclut la séquence tragique, puis c’est l’après qui commence, la vie qui revient, le plus dur en fait.
— Si vous le dites…
— Bon, alors qu’avez-vous décidé ?
— On vise mardi prochain, le 27. Une messe à Saint-Sulpice, ça, je m’en occupe, je connais le curé, puis l’incinération. On se retrouvera à la maison ensuite, voilà… Le tout dans la plus stricte intimité, mais vraiment la plus stricte : quinze personnes, on a dressé la liste hier. Je ne suis même pas sûr d’avoir envie de publier un avis de décès.
— Vous devriez quand même, ça peut être utile, notamment pour officialiser la disparition de Sofia auprès des gens qui la connaissaient et qui, d’une manière ou d’une autre, finiront bien par apprendre sa mort.
— Et qui viendront ensuite me faire chier avec leurs condoléances formatées, leur sympathie de circonstance ou, pire encore, leurs bons sentiments et conseils à la con. Non, en fait, pas d’avis de décès.
— J’insiste : c’est indispensable. Vous connaissez la moitié de Paris, tout le monde sait que vous étiez ensemble ; sans avis de décès, entre rumeurs, chuchotements et non-dits, ça va vite devenir ingérable. Regardez juste ici, vous avez croisé trois personnes hier, elles toutes sont passées me demander si vous alliez bien. Il va falloir l’annoncer au staff, et ce n’est pas une suggestion…
— OK, mais on fera ça après les obsèques, pas maintenant. Un avis dans Le Figaro du lendemain, et un mail au staff le même jour.
— Vous ne voulez pas qu’Antoine…
— Non, ça doit venir de moi. C’est ma compagne qui est morte, ce sont mes mots qui l’annonceront et surtout c’est moi qui vais demander à presque deux cents personnes de faire comme d’habitude et de ne pas venir m’ensevelir sous leur commisération…
On embraya sur du tangible, l’inventaire macabre de tout ce qu’il fallait arranger pour dire adieu à Sofia. Sarah notait tout dans un petit cahier, il ne lui fallut guère plus d’un quart d’heure pour établir le plan d’action, qui devait faire quoi, et quand, il n’y avait plus qu’à…
Elle était déjà en ligne avec la permanence de la paroisse et persuadait son interlocutrice que M. Deglaz devait absolument parler au père Meslier à propos de Mlle Etchegarry.
— Il termine son office et vous rappelle, m’a-t-on promis. Si vous n’avez pas de nouvelles dans une demi-heure, voici son portable.
— Je ne vais pas lui en parler au téléphone, je préfère aller le voir.
— Le face-à-face entre l’homme du Seigneur et le roi des mécréants, ça promet d’être dantesque.
— Vous seriez déçue, ma chère, c’est quelqu’un de bien, ouvert, cultivé, assez fascinant pour tout vous dire. Sofia l’aimait beaucoup… Allez, je vais voir Antoine et je file.
Pas encore une passation de pouvoir, mais presque. Aucun des sujets évoqués ne m’intéressait. Plus envie. Antoine maîtrisait les dossiers mieux que moi, je n’arrivais pas à me faire le moindre tracas sauf à propos de la Bourse, opportunité de développement à laquelle je ne croyais pas, enfin pas encore, il n’avait pas abandonné l’espoir de me convaincre.
J’appelai Meslier dans la foulée, le taulier de la plus troublante église de Paname pouvait me recevoir en fin de journée, sans savoir de quoi il s’agissait, sinon d’une affaire importante et urgente. Le saint homme devait penser mariage inopiné, Sofia enceinte, la vie qui grandit. Mauvaise pioche…
Concorde, Saint-Germain, Raspail, Assas, Vaugirard et à gauche, en voiture, le ciel en guise de toit, chauffage à fond, un concert de Bertignac en bande-son.
Tiens, j’avais dû oublier de fermer la lourde à double tour, mais non, c’était Souad, en train de remplir le frigo, plus moyen de reculer…
— Bonjour, mon grand, tu es impossible à joindre ces jours-ci, trop de travail ? J’ai fait quelques courses, ce soir c’est tomates farcies et fraises du Chili. Sofia revient vers quelle heure ?
— Elle ne reviendra pas, elle est morte.
Pas un mot, plus la force, nous nous effondrâmes dans les bras l’un de l’autre. J’avais perdu ma fiancée et Souad sa fille spirituelle. Les deux s’adoraient, la femme qui m’avait connu enfant avait immédiatement adopté celle qui avait débarqué dans ma vie trois ans auparavant. Nous restâmes une heure avachis sur le canapé, à parler d’elle, de moi, de ce nous qui n’était plus.
La camarde avançait, inexorable, le curé m’attendait, j’allais être en retard. Comme les autres, le père Meslier se figea à l’annonce de la mort de sa paroissienne. Assez de ces réactions, ils pleuraient tous mais c’était moi qui souffrais, l’âme en lambeaux, accablé par leur désarroi, sommé d’expliquer ce que je ne comprenais pas, les forçant à avancer pour qu’enfin Sofia puisse officiellement entrer au royaume des morts.
Le prêtre m’invita à aller dans son bureau. Lui au moins acceptait le suicide, et l’absence d’explications, il connaissait ses failles pour les avoir explorées avec elle sans jamais réussir à les colmater. L’intensité de son regard et ses mots pleins de sollicitude m’apaisèrent un instant mais je commençais à étouffer dans cette pièce lambrissée, le grand crucifix jetait son ombre sur nous, fallait pas traîner. Je quittai l’église par l’arrière, dans la presque nuit, groggy. Aucune idée du temps qu’il me fallut pour regagner l’appartement, juste le souvenir de mon téléphone qui vibrait dans ma poche, je m’appuyai contre un mur avant de pouvoir décrocher.
— Salut, Pierre, c’est Zeynal.
— Merci, je sais. Qu’est-ce que tu veux ?
— Prendre de tes nouvelles et…
— Écoute, c’est gentil, mais tu sais bien que les nouvelles sont pas bonnes et ne risquent guère de s’améliorer rapidement, à moins qu’elle ne ressuscite, ce qui m’étonnerait…
— Mais ton silence m’inquiète.
— Faut pas. Je vais quand même pas me flinguer, quoique, ça résoudrait bien des choses…
— Sûrement pas, faut t’accrocher, la…
— La vie continue, c’est ça ? Ça suffit, ma vie s’est arrêtée avant-hier, on verra bien quand et comment elle reprendra.
— Bon, tu ne viendrais pas dîner ce soir avec Layla et moi ? Ça te ferait du bien de te changer…
— T’as probablement raison mais je suis pas certain d’en avoir le courage. On se rappelle.
J’étais rentré à la maison sans même m’en rendre compte, automate abruti, presque étranger à ce qui avait été notre havre. Appeler Sarah avant de ne plus en avoir l’énergie. Ce fut aussi bref qu’efficace, elle avait tout organisé avec la très respectable maison Borniol, levée du corps lundi, obsèques mardi. « Ça, c’est fait », ne pus-je m’empêcher de penser. Ne restait plus que le mail à nos invités. Ah oui, et rappeler Meslier pour confirmer. 14 heures, c’est parfait, à mardi, mon père, et tout était bouclé. Sofia allait partir une seconde fois, dans une organisation millimétrée. C’est Véronique qui allait être contente, de l’ordre dans le malheur, ça aide toujours, paraît-il.
Établir le faire-part, sobre, presque aride, le faire valider par ses parents, vérifier la liste des destinataires, appuyer sur « envoyer » et voilà, la soirée était à moi, ou presque. Que faire de la proposition de mon plus vieil ami ? Pas le courage d’affronter son couple amoureux. Zeynal me comprit à demi-mot, direction l’immense frigo, mettre les tomates au four, déboucher un Pommard, en descendre un grand verre avant d’appeler François, j’avais assez tardé, le meilleur ami de Sofia avait le droit de savoir…
Scène désormais bien rodée, stupeur, silence, un cri, abîme d’abattement, désolation, puis les questions. Les siennes, ponctuées de « mais… tu ne penses pas que… syndromes… témoin… dis-moi… », eurent vite fait d’épuiser mon peu de patience. J’abrégeai.
Mon portable, encore, numéro inconnu. Je ne répondis pas et farfouillai Facebook, personne ne savait encore rien, tant mieux. Pas de réponse à mon mail, parfait, j’allais peut-être avoir la paix… mais le téléphone se rallumait, Souad, impossible de ne pas décrocher. Ça ne dura pas longtemps, elle voulait juste savoir si j’avais besoin de quelque chose. Merci, non, de rien, sauf de lumière et d’espoir. Le silence montait dans l’appartement, je tanguais, bateau ivre dans un océan désert. Le salon, la chambre, notre bureau, la salle de bains et rebelote, nulle part où trouver le repos. Encore un verre et je glissai enfin…
Toujours la nuit, Sofia qui revenait, elle allait sortir de la chambre, aimante et un brin moqueuse comme chaque fois que je m’endormais sur le canapé.
J’errais comme un somnambule, seul avec elle, derniers moments intimes. Il y avait ce portrait débile et superbe de nous sur un dromadaire devant la grande pyramide de Gizeh, en banlieue du Caire, ville chaotique et tentaculaire dont les bidonvilles léchaient les vestiges de la splendeur des pharaons. Nous deux, perchés de force sur ce drôle d’animal, saisis par un photographe qui allait nous extorquer vingt balles, nos visages illuminés d’un sourire réciproque, main dans la main, solaires, nous disait-on. Putain de soleil noir, alors… M’asseoir à sa place, côté gauche du long bureau partagé. Voir ce qu’elle voyait, renverser mes repères visuels, est-ce que ça changeait quoi que ce soit ? Allais-je comprendre ce qu’elle avait bien pu ressentir, si cruellement que l’idée de m’abandonner ne l’avait pas empêchée de se foutre en l’air ? Je balayai les rayons de la bibliothèque, fasciné par des harmonies de couleurs que je n’avais jamais remarquées. À quoi pouvaient bien correspondre les blancs, les verts, les bruns, les noirs ou les bleus ? Un roman a-t-il une obligation chromatique, Nietzsche est-il sombre ou lumineux ? Et Sade, nécessairement rouge ? La gravure de Picasso, 63/300, que je lui avais offerte un an après notre première nuit charnelle me souriait, deux femmes après l’amour, les jambes repliées de l’une dessinant des ailes d’ange à l’autre, refermer la boîte à fantasmes, échapper à mes pensées.
J’ouvris son ordinateur par réflexe, mais pourquoi la violer dans sa mort ? Bruit mat du couvercle aussitôt refermé, puis le craquement de mon poing écrasant le couvercle. Coque défoncée, clavier enfoncé, écran émietté, au moins je ne serais plus tenté. Et personne ne pourrait plus y glisser une sordide curiosité. Mal à la main, envie d’un verre, pas de lumière, la pénombre m’apaisait, B.B. King aussi, retour dans le Mississippi, vingt-cinq ans auparavant avec Zeynal au volant. On était partis sur la route du blues, à la découverte de cette musique qui nous hantait depuis l’adolescence. C’est lui qui en avait eu l’idée, pour m’éloigner de mon premier grand chagrin d’amour. Un voyage initiatique entre La Nouvelle-Orléans et Chicago, des semaines dans la moiteur étouffante du Delta, le cul de l’Amérique, une enclave d’Afrique noire dans les champs de coton dont les racines vont chercher par-delà l’Atlantique, dans la terre d’où les premiers esclaves arrachèrent des cailloux sacrés pour les enfouir un océan plus tard dans le limon de leurs cachots sans barreaux.
À Clarksdale, Mississippi, au carrefour des Highway 61 et 49, je lui avais raconté l’histoire du Crossroads, de cet homme au grand chapeau noir à qui Robert Johnson avait vendu son âme pour ensorceler sa guitare. Moi aussi, je l’aurais bien donnée, mon âme, au diable ou à ses mignons, histoire d’arrêter de pleurer toutes les larmes de mon corps, là-bas comme ici, mais ça ne s’était jamais fait, du moins pas encore.
Zeynal n’avait guère goûté à mes élucubrations, lui qui venait d’Azerbaïdjan, le pays de Zarathoustra, du feu éternel et de la résistance souterraine au communisme imposé par Moscou. Dernier rejeton d’une des grandes familles qui régnaient depuis toujours sur son pays, il avait débarqué au collège l’année de nos quatorze ans, le début d’une amitié jamais démentie, une ligne invisible qui reliait les deux extrémités de l’Europe, de l’Atlantique à la Caspienne. Flegmatique, drôle et rassurant, Zeynal était mon assurance tout risque contre une vie qui me dépassait déjà parfois. Son regard fraternel coiffé d’épais sourcils m’accompagna jusqu’au sommeil.
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