La mort est derrière moi
Chapitre IV
La gueule de bois, d’habitude, c’est le lendemain de la dinde et des cadeaux, pas la veille. Il y avait encore un peu d’elle sur l’oreiller mais son parfum sentait la mort. La cour luisait sous une bruine insidieuse, Paris devait être déjà trempé jusqu’au cœur des pavés, aucune envie de quitter ma caverne. Quoique, pourquoi pas une virée en vallée de Chevreuse ? Routes désertes et glissantes, de quoi m’occuper les mains et l’esprit. Pas encore 9 heures et déjà le téléphone, était-ce trop demander que d’avoir la paix ? Le visage de Véronique s’affichait sur l’écran…
— Pierre, comment…
— Bien, enfin autant que possible. Et vous ?
— Je m’affaire, les commissions, les chiens, la routine, ça soulage. Je me disais, pourquoi ne viendriez-vous pas réveillonner ici ce soir ? On ne sera pas seuls, rassurez-vous, nous avons des amis de Montpellier, très agréables, un couple de professeurs de médecine. Prenez le train de midi, ils vous récupéreront à Nîmes et vous arriverez à temps pour l’apéritif.
— C’est adorable, Véronique, mais je suis invité à dîner chez Zeynal, impossible de refuser.
— Ah, vraiment ? Alors…
— Oui, vraiment, on sera une dizaine, avec des enfants, ça me fera du bien. J’ai même accepté de m’occuper des hors-d’œuvre, j’allais sortir faire les courses.
— Bravo, Pierre, c’est courageux. Je ne vous embête pas plus longtemps. Bernard vous embrasse, on se voit lundi, nous serons là vers midi. Et pas la peine de venir nous chercher, rendez-vous à l’hôtel avant la levée du corps.
— D’accord, Véronique, et joyeux…
Elle avait déjà raccroché. Prendre une douche, pas longtemps, m’habiller, ou plutôt faire semblant. Trop de photos dans cet appartement, souvenirs sans avenir, je les décrocherai plus tard, trop compliqué ce matin, avec ce téléphone qui n’arrêtait déjà plus.
— Bonjour, Sarah, qu’est-ce qu’il y a ?
— Rien de spécial, Pierre, d’abord m’assurer que ça va et vous dire que Gaspard de Chazimbes a essayé de vous joindre hier, pourriez-vous le rappeler ?
— Dites-lui plutôt d’aller se faire foutre ! Je lui ai demandé de me laisser tranquille, eh bien, non, c’est plus fort que lui, faut que le charognard vienne voir si la bête blessée bouge encore. Je…
— Compris, Pierre, je vais le rappeler et lui dire que vous êtes injoignable jusqu’à lundi.
— Oui, c’est bien ça, lundi, c’est loin, et d’ici là monsieur le comte m’aura peut-être oublié…
— Ça m’étonnerait. Il voulait savoir quand auraient lieu les obsèques, s’il…
— Soyons très très clairs, Sarah : je préfère voir le démon danser sur le cercueil de Sofia plutôt que ce type avec nous à l’église. Et si vous l’aviez rencontré, vous partageriez mon avis, croyez-moi. Ce petit monsieur m’a laissé une impression détestable, plein de lui-même. Tout ce que j’exècre. Donc c’est non, et c’est définitif.
— Calmez-vous, ça ne sert à rien de vous énerver, je suis avec vous, Boss.
— Pardon, j’ai les nerfs à vif.
— Normal. Et ce soir, vous avez prévu quoi ?
— Rien, au pire la télé, au mieux du whisky, beaucoup.
— Pas le meilleur programme, si je puis me permettre. Vous pourriez…
— Venir réveillonner chez vous ? Je ne sais pas. On en reparle tout à l’heure, je vous rappelle dans l’après-midi, promis.
— Je compte sur vous, à plus tard.
Quitte à être réveillé, autant sortir, mais au grand air, pas dans le tohu-bohu frénétique de Noël, bousculades dans les rayons, luttes mesquines pour gratter une place dans la queue, le fric n’empêche pas la grossièreté, au contraire.
Le ciel pleurait à ma place, j’enfilai mon ciré, on sait ce que c’est que la pluie, nous Bretons, pas comme ces Parisiens qui pensent qu’un imper à mille balles les gardera au sec. De ses centaines de visages, le plus beau jardin de Paris offrait ce matin-là le meilleur, sans badauds, juste quelques coureurs pas rebutés par une douche glacée.
Des mouettes criaient dans le ciel, ne manquaient plus que le vent et le cliquetis des haubans et j’aurais pu voguer en mer d’Iroise. L’horloge du Sénat me ramena ici, là. Les reines de France, blanchâtres, hiératiques, le kiosque à gaufres fermé, dommage. Le froid me gagnait, ignorer le lion de Nubie, caresser du regard la harde de cerfs, un détour par Baudelaire, un autre par cet imbécile de Sainte-Beuve, je glissai vers Vaugirard et sortis du Luco avant que ne rompent mes digues mentales. J’avais mal.
Détour par la rue Servandoni pour ne pas rentrer tout de suite, personne dans les rues, tant mieux, mais pas le cœur de pousser plus loin, ma jambe me lançait, le froid et l’humidité… Je rappelai Souad.
— Mais où donc étais-tu passé ? Tu sais bien que je déteste quand tu ne réponds pas, surtout ces jours-ci ! J’imagine que tu ne fais rien ce soir et que tu as raconté à chacun que tu réveillonnais chez l’autre, c’est bien ça ?
— Euh, à peu près, mais pas…
— Alors on dîne ensemble et tu n’as pas le choix.
— Ça marche, que veux-tu que je te dise…
— Tu viens à la maison pour 20 heures, d’accord ?
— Bien, chef. Y aura quoi à dîner ? Je m’occupe du pinard.
— Ce que tu préfères, mon grand. Je ne vais pas te cuisiner du merlu et des choux de Bruxelles, plutôt de la vache et des patates. Pas de dessert, mais il y aura du fromage. Et si tu n’es pas là au quart, je viens te chercher par la peau du cou. On est d’accord ?
— Je peux toujours me barrer.
— N’y pense même pas. À ce soir.
Et merde, il fallait lui trouver un cadeau, c’était Noël, quand même, peut-être une babiole rue des Canettes. Direction le troquet, du monde ras la gueule, un vacarme effroyable, mais trop tard pour rebrousser chemin. Serrer les mâchoires, plisser les yeux, je répondis à peine au bonjour du patron, dépliait un canard, refuge dérisoire. J’enfournai mon tartare, descendis mon verre, non, pas de café, voilà vingt euros, personnel, allez, bon réveillon, faut que j’y aille…
La place, la cour, glissantes, l’escalier, l’entrée, appuyé contre un mur, deux cadres me cisaillant les omoplates. Retour sur le canapé, essayer une nouvelle perspective, en vain, changer la bande-son. Le voile dans la voix d’Aznavour, « Que c’est triste Venise »… ah, ça oui, glauque surtout. Des rues grouillantes de pantacourts sur des mollets infâmes, jaunes, noirs, cuivrés, quelques canons au milieu des cageots, l’odeur d’aisselles… Une heure de queue pour entrer dans je ne sais quelle église admirer je ne sais quel saint, sucer des glaces diluées, se faire insulter par un garçon du Caffè Florian, nous nous étions écroulés dans le vaporetto direction Murano, l’attrape-gogos par excellence. Alors non, très peu pour moi, Venise, malgré les Bellini, malgré la suite au Danieli, malgré la chevauchée en Riva vers Madonna del Monte. C’était il y a deux ans, on n’aurait jamais dû partir, trop de trucs au bureau, scotché à mon téléphone les trois quarts de la journée, une pile électrique, c’est en renversant mon verre de Barolo que j’avais explosé, ma brune adorée avait dû me traîner dehors, s’excusant auprès du patron, morte de rire en fait.
— Mon amour, arrête, t’es grotesque, tu peux pas savoir ! Si le restaurant a une caméra de surveillance, tu vas finir sur tes propres sites, le buzz de la semaine.
— Bordel, j’en peux plus d’être comme ça, de cette ville de merde qui transpire le mensonge et la mort, j’veux rentrer à Paris, je dois être au bureau, je…
— Tu vas te calmer maintenant, ça suffit, sale gosse !
Mais elle peinait à être sérieuse, toujours hilare devant mes colères, j’avais l’air d’un con, comme souvent. Elle me tendait sa cigarette. Je recrachai la fumée, dégoûté par l’odeur du papier brûlé, impression de fumer un journal.
— Écoute, on repart demain matin, alors ça va bien. Ce soir, dîner en amoureux sur notre terrasse et en attendant on va visiter la Punta della Dogana. Bon, tu ne m’en veux pas trop pour ces quelques jours et cette idée pourrie ?
— Non, ma chérie, bien sûr que non, c’est moi qui suis pathétique, à m’énerver pour rien. Pardonne-moi…
— Je m’étais juré que je n’irais à Venise qu’avec l’homme de ma vie, c’est fait, on ne recommencera pas.
— Ça, c’est clair, plus jamais. Mais quelle purge, cet endroit… Et en plus, ça pue.
Le pont des Soupirs et nos grimaces, la première photo que je décrochai cet après-midi-là. Les enceintes balançaient Let it Bleed à fond comme recommandé sur la pochette, deuxième cigare en bouche, fallait bien m’occuper, mais je ne parvins pas à en enlever beaucoup, de nos moments. Pékin, on n’avait pas tellement aimé, mais nous et Li Keran sous le portrait de Mao, ça posait. Fidélité chinoise, notre ami nous avait encore écrit pour les fêtes. Et le mail de son nouvel an arriverait dans quelques semaines. Je lui dirais alors, peut-être…
Des instantanés d’Istanbul, New York et Budapest, beaux souvenirs. Ne pas toucher aux photos de Véronique et Bernard, ils pourraient mal le prendre. La Camargue, je gardais, Barcelone non, le Ventoux encore moins. Maïwenn, ma cousine, la seule photo qui me restait d’elle, dans le Finistère Nord, ça, ça ne bougerait plus jamais, comme celle des parents, prise ce funeste été. Le faux Chagall pouvait partir, lui, trop de couleurs…
Mes yeux glissèrent sur une de ses toiles, un de ces carrés d’un mètre de côté qu’elle reproduisait presque à l’identique depuis des années. C’était il y a quelques mois, après un dîner avec François et son compagnon d’alors, galeriste lui aussi, une soirée entre amitié et mondanités. Nous étions en train de ranger les vestiges du repas.
— Tu vois, Pierre, je ne comprends vraiment pas ce qu’il lui trouve, à ce type.
— Tu ne serais pas un peu jalouse, ma chérie, avais-je répondu malicieusement. Il a du charme, de la culture et deux belles galeries dans le quartier.
— Peut-être, mais ce n’est pas une raison pour mettre le grappin sur mon François de telle manière. Il est prétentieux, maniéré et faux cul, si tu veux tout savoir. Heureusement qu’ils n’ont pas trop traîné tous les deux, je n’en pouvais plus de son intérêt de pacotille pour mes toiles. Ce n’est pas pour des gens comme ça que je peins, d’ailleurs, ce n’est pour personne sauf moi, je n’ai jamais voulu exposer, même si François me l’a déjà proposé. Non, ça m’appartient, il n’y a que mes parents et toi à qui je les inflige et c’est très bien ainsi. En tout cas, François ou pas, je ne veux plus revoir ce gars chez nous !
Son bref accès de colère n’avait pas résisté à l’évocation de son indéfectible tendresse pour François et à leur histoire commune entamée vingt ans auparavant lors d’une fête étudiante. La lumière l’avait emporté, elle s’était endormie apaisée, et moi pas malheureux d’y avoir contribué.
Le silence avait succédé aux Stones, pesant. Un peu sonné, besoin de m’allonger mais pas dans le plumard, faudra changer les draps, et me débarrasser de ceux-là. Toujours au rayon pratique, un œil à mes mails, une dizaine de réponses au faire-part, pas besoin de les lire, Véronique s’en chargerait.
Allez, l’heure approchait, une douche bien chaude, me faire beau, fallait pas non plus déconner, et un paletot aussi, ça pelait. Le vin aussi, failli l’oublier. Un magnum de Châteauneuf-du-Pape 2013, parfait pour le menu de ce singulier réveillon.
Trafic sporadique sur Vaugirard, Guynemer déserte, Auguste-Comte aussi, juste trois chiens traînant leur maître, ma caresse habituelle sur le crâne du bon Gaston, à gauche le Sénat illuminé, à droite l’ombre des jardins de l’Observatoire et celle de Mitterrand. J’étais arrivé, plus que quatre-vingt-quinze marches. Un joli tas de braises rougeoyait dans la cheminée de ce qui servait à la fois de cuisine et de pièce à vivre dans le jargon putassier des agents immobiliers. Enfin, celui qui m’avait vendu ce petit appartement n’avait pas menti, on se sentait bien sous les toits, des lucarnes pour la lumière et trois épaisseurs de vitres contre le flot des sirènes du boulevard. C’est Sofia qui avait eu l’idée de proposer à Souad de s’y installer. Bien joué, ma chérie, elle y était très heureuse, d’un côté, chambre avec vue imprenable sur le clocher de Saint-Jacques-du-Haut-Pas et le jardin de l’Institut des jeunes sourds, le lever du soleil, le chant des oiseaux et celui de la fontaine chaque matin ; de l’autre, la canopée du Luxembourg et les tours presque jumelles de Saint-Sulpice. De ce perchoir, elle me couvait du regard, comme depuis presque toujours. La grande roue de la Concorde scintillait encore…
— Tiens, ce n’est pas grand-chose, mais c’est quand même Noël.
Et merde, complètement oublié son cadeau ! Quel con, mais quel con…
— Ce n’est pas bien grave, c’est comme avec mes anniversaires, tu as une semaine pour te rattraper mais pas davantage.
L’écharpe était superbe, mauve, de quoi ne pas prendre froid, obsession prévenante des femmes aimantes. Plus de télé, pas de musique, première vraie conversation depuis deux jours, ça aussi, ça réchauffait. Je cajolais mon verre, juste sous mon nez, les yeux dans les flammes. J’étais comme chez moi, bien plus que de l’autre côté du jardin, trente-cinq ans de vie presque commune, ça vous forge un couple… Saint-Jacques sonnait la demie, un quasi-kilo de Charolais sur la table et ses fameuses pommes de terre au beurre, bon appétit ! Ce fut gargantuesque, de la bouffe simple et un grand vin, combinaison gagnante.
— Eh bien voilà, tu as presque l’air heureux, c’est bien. Bon, comment vas-tu, vraiment ?
La bougresse avait attendu le fromage pour attaquer le plat principal, finaude, ma Tunisienne préférée.
— Franchement, je sais pas, ça dépend des moments. Quand je dois en parler, c’est atroce, mais seul, je suis encore avec elle…
— C’est normal, personne ne pourra te l’enlever. Que vas-tu faire après les obsèques ? Je ne veux pas t’imaginer retranché à Férou et je ne vais pas venir te bercer tous les soirs. Tu vois du monde, ces jours-ci ?
— Ben, Zeynal et Sarah, et puis y a Véronique et son mari qui arrivent lundi, ça passe vite avec tous ces trucs à organiser.
— Je sais, figure-toi, j’ai parlé avec Sarah et j’en ai profité pour récupérer l’organisation du buffet, ce sera comme tu aimes. Et après mardi, tu vas voir qui ? Tu en as, des amis, des vrais, appelle-les, ou tu vas couler. Gilbert, il devient quoi ?
— Pas là, Noël à Beyrouth, comme tous les ans.
— Et Lorenzo, toujours en Suisse ? Pourquoi ne pas lui…
— Il a embarqué femme et filles en Afrique du Sud. Depuis sa maladie, les vacances en famille, c’est sa priorité, toujours au soleil, un éternel estivant, et il a bien raison. Ne t’inquiète pas, de toute façon, je ne pourrai pas échapper longtemps à Zeynal, il me traque sans relâche. Un peu de vin ?
— Ça suffira, je déjeune chez des amis demain, pas envie d’arriver trop fatiguée. C’est bientôt l’heure de la messe, tu m’accompagnes ?
— Mais bien sûr, comme toujours, pourquoi pas apprendre à voler, tant qu’on y est ? Non, j’allume mon cigare et je te laisse avec la secte de Rome.
Deux cafés et une bonne embrassade plus tard, j’étais en bas, ragaillardi. Que faire ? Descendre le boulevard à la recherche du hasard ? Ce n’est qu’au croisement de Soufflot que ça me revint.
— Oui, c’est moi, j’ai oublié un truc, qu’est-ce que tu dirais d’un tableau de Sofia comme cadeau ?
Un blanc. Longtemps.
— Tu ne trouves pas cela un peu bizarre, non ? Si ça te fait plaisir, d’accord, mais à une condition : je prendrai aussi une photo de vous deux, celle à New York.
— Avec nos grimaces de guignols, sympa ! Tu préfères pas…
— Non, c’était bien vous, ça, à rire de tout, tout le temps…
— Ciao, et merci, ça m’a fait beaucoup de bien, tu sais !
Lumières blanches, rouges, bleues, bruits en pagaille, passants envahissants, trop de tout sur le Boul’Mich, bifurquer rue Racine, Odéon, en pente vers Saint-Germain, tirer sur mon Hoyo pour me détendre. Calme blanc rue des Quatre-Vents, foule devant les grilles de l’église, je louvoyais entre les ouailles et longeais les vers rimbaldiens :
J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets
C’est par où notre chambre, où es-tu ma chérie, et toujours l’odeur de tes rêves dans nos draps…
La journée de Noël se passa, atone, dans l’attente un peu anxieuse de ce lendemain qui arriva plus vite que je ne le craignais.
Souad était déjà là… Et Véronique au bout du fil, coincée avec l’amiral dans un TGV en rase campagne, un caténaire coupé, train bloqué, ils ne pourraient jamais arriver à l’heure, on se retrouverai à leur hôtel plus tard. Même pas la force de m’en offusquer, c’était ainsi, peut-être pas plus mal, je serais seul avec Souad et Zeynal, ma famille d’adoption, parfois les plus solides. Pas la mine des grands jours dans la glace de la salle de bains, Nobody’s Fault but Mine, Nina Simone, ça m’apaisait, laisser tout l’album, je me rasai, histoire de faire un peu moins décavé.
On sauta dans un taxi, la place, le boulevard, l’étrave métallique de l’Institut du monde arabe, un regard à gauche et un autre à droite, il y a toujours à découvrir quand on traverse le fleuve, ça défilait facile, dernier lacet avant la morgue, parking, enfin arrivé… L’accueil, encore le même planton, il créchait ici, le mec ? Pierre Deglaz, oui, c’est bien moi, mais pour la dernière fois. Un employé des pompes funèbres approchait.
— Bonjour, monsieur Deglaz, bonjour, madame. Dès que les parents de la défunte seront là, il faudra y aller, si ça ne vous…
— Pas besoin de les attendre, ils ne peuvent pas être là.
— Ah, mais alors, il faut… Enfin, non, c’est bon, tous les papiers sont en règle, on peut y aller.
— J’attends encore un ami et on pourra commencer.
Une cavalcade dans l’escalier, Zeynal arrivait enfin, à bout de souffle.
— Désolé, Pierrot, j’ai été coin…
— C’est bon, mon vieux, allez, on y va.
Couloirs, ascenseur, descente. Ah bon, ce n’est pas à gauche, cette fois ?
— Non, nous avons aménagé une pièce pour ce genre d’occasions, la salle commune, c’est difficile, trop impersonnel pour les familles.
— On vous suit.
Aucune idée de comment ils avaient fait, mais en tout cas, chapeau, tu avais presque repris visage humain, ma Sofia, tu semblais dormir sous le drap bleu. Pas de fleurs, et il est bien, le cercueil, sobre, même si ta maman l’a voulu blanc. Ça reniflait un peu derrière moi, qui avait craqué, Souad ou Zeynal ? Voilà les croque-morts, une seconde, les gars, le temps d’un dernier baiser pour l’éternité, adieu, dors bien, mon amour.
On posa le couvercle, je reculai pour laisser œuvrer les mecs, grincements grotesques, tout ça pour quelques vis… Des mains sur mes épaules, merci d’être là, on se retrouva tous les trois dehors à regarder passer la Seine, morne. Rentrer à pied, seul surtout. Aucune idée du temps que ça me prit, juste l’image du Jardin des Plantes, vide et glacé, et les grilles qu’on fermait derrière moi.
Je déboulai à l’hôtel, ils étaient là dans les fauteuils, accablés mais dignes. Difficile de trop parler, gros coup de barre, serrer les dents à m’en faire péter les maxillaires. Bernard peinait un peu à marcher, ce qu’il avait vieilli depuis l’été précédent ! Le restaurant était calme, trois touristes, deux couples vaguement amoureux, le personnel et nous. Presque trop calme en fait, ne pas faire trop de bruit, pas envie qu’on nous entende. On parla d’elle bien sûr, un peu de son enfance, de leurs souvenirs, beaucoup, de Colognac, des voisins qui demandaient trop de ses nouvelles, ils ne leur avaient pas encore dit, et puis d’autre chose aussi, de Graënec, de mes projets, « Vous irez naviguer ? Où ça ? », et d’elle encore, bien sûr, mais à demi-mot. On s’embrassa au coin de la rue, serrés autour de son fantôme, hors la ville et le monde, rien que nous et notre amour à tout jamais privé d’écho.
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