La mort est derrière moi
Chapitre XXI
Elle me déposa un dimanche gare Montparnasse, retrouvailles prévues le vendredi suivant à Morlaix, j’avais des cousins à voir dans le Finistère Nord, je ne laissai rien derrière moi, que sa voix grave et son sourire incandescent.
Yvonne m’attendait sur le quai de Quimper, trajet complice, et les chiens déchaînés dans la cour du manoir, tornade de poils et de bonds.
Bianca appela au retour d’une promenade revigorante dans les averses de la fin du jour, elle devait faire un saut à Madrid le lendemain, mais ne te tourmente pas, je serai à Paris jeudi et en Bretagne vendredi, promis. Sueurs froides, peur de repasser de l’autre côté du miroir, mais non, j’étais chez moi, à la fin de la Terre, le monde pouvait bien continuer de tourner aussi bêtement, j’en étais sorti pour n’y jamais revenir.
Le nouveau moteur du bateau était installé, la météo encourageante, tous les espoirs m’étaient permis, y compris celui d’embarquer la demoiselle pour une navigation en mer d’Iroise. Zénith quitta enfin le ponton le mercredi, moi à la barre et le mécano en passager, ravi d’un petit tour en mer pour le remercier de nous avoir rendu la liberté. Retour à la nuit tombante, quelques canons dans un bar du port de pêche où il avait ses habitudes, chez les derniers sardiniers du coin, un bain de vapeur pour gommer les embruns et Bianca par textos, déluge de photos chastes, professionnelles ou presque licencieuses.
Encore un jour avant elle, et mon dernier bout de famille bretonne à voir en attendant, j’arrivai en fin d’après-midi à Carantec. Retrouvailles finistériennes, pudiques, authentiques, dîner plantureux suivi de moult digestifs au Bar des Sports, soirée joviale qui m’amena très titubant jusqu’à mon lit. Je me réveillai avec un urgent besoin de café, de lunettes de soleil et d’aspirine, j’avais deux heures pour retrouver un semblant de dignité.
Le temps de gagner Morlaix par la corniche, un tartare à l’ombre du viaduc et je parquai le Defender au plus près de la gare. J’aurais juré que le soleil avait redoublé d’intensité quand elle se laissa glisser le long du marchepied, accorte, la voix plus basse d’une octave, feulement dont la substance se répandait dans mes veines en chamade, afflux insensé d’émotion, de mystère et de désir. Deux, trois, cinq ou dix minutes de lèvres mordillées, dévorées, de langues entremêlées plus tard, et nous étions en route vers les monts d’Arrée, au cœur celte de cette Bretagne intransigeante et brutale, le long de l’antique voie romaine suivie par les légions au pas de la bannière SPQR qui les ramenait vers la paix, à la maison, à moins que, au détour d’un méandre de la rivière qui chantonne au fond du vallon, des arbres ne se détachent soudain des hommes, des masses, des armes, un tumulte sauvage, et que ne se déchaîne la furie gauloise, nourrie de courage, de rancœurs, de défaites et d’honneur. De cela il ne restait rien sur notre trajet, si ce n’est les histoires que j’inventais et les airs armoricains dont je l’abreuvais, sans qu’elle se départe d’un sourire mutin, enchantée par mes romans éclair et mon savoir imaginaire.
Le Huelgoat et son cimetière, au numéro 33 de la rue des Cieux, adresse imparable, une éternité que je n’avais pas salué mes morts. Un seul nom, encore plus breton que le mien, pour accueillir mon ascendance, cette confluence de races, de peuples, de tribus et d’individus venus finir ici leurs parcours, devant la lande et ses légendes. Délicate, elle me laissa d’abord seul face à mon sang mais nul besoin de temps ou de grandes effusions, ces âmes-là ne m’avaient jamais quitté, nous marchions côte à côte dans l’avant comme dans l’après, dans ce passé toujours présent. C’est à mon grand-père Alfschen que je pensais quand les bras de Bianca me ceignirent, son corps juxtaposé au mien, juste une respiration, pas de mots, pas besoin, les amours déroutantes n’ont pas d’époque, mais ça, je ne le lui avais pas encore raconté.
— C’est beau, ces tombes recouvertes de mousse, ce vert, ce jaune, ce blanc, ça me change de la monotonie du Montparnasse.
— Bienvenue en Bretagne, mademoiselle. Et encore, tu n’as rien vu, à la Toussaint, c’est magique, un feu d’artifice de couleurs et de senteurs, l’affluence des grands jours, les familles qui discutent comme au café, on a la mémoire longue, ici. Je te fais découvrir la forêt, le camp d’Artus, la pierre qui tremble et la grotte du Diable ?
— Une prochaine fois, là j’ai hâte de voir ton fameux manoir, tes chiens, et de me réchauffer aussi…
— Bien, ma Dame, on y sera dans un peu plus d’une heure.
J’avais menti, sciemment, le Menez Hom s’imposait, montagne mystique. Les numéros des départementales s’allongeaient, la lumière vespérale décroissait, la circulation s’estompait, cinq, six, sept lacets, un air cinglant nous cueillit au sortir de la voiture, elle un peu décontenancée, vite frigorifiée, je lui passai à mon tour du réconfort sur les épaules et m’emparai de sa main, direction le sommet érodé de ce qui avait dû être un à-pic du temps des dinosaures, les plus vieilles montagnes d’Europe, l’avant-garde du continent. Accélérer, l’essouffler, interdiction de se retourner avant le lieu précis où les druides et leurs prédécesseurs sacrifiaient à leurs rites, vierges immolées, feux insensés, sarabandes intoxiquées… La folle litanie de l’homme terrassé par la nature, réduit à lui-même, prisonnier de ses peurs, battu mais pas encore vaincu parce que conscient de possibles lendemains.
Des blockhaus à ma droite, bouffés par les ronces, l’or des ajoncs partout et la stèle enfin, nous nous posâmes, haletants, face à l’ouest, à la mer tout là-bas, au bout de l’horizon, titanesque confluence de la Manche et de l’Atlantique, surplombant la pointe Bretagne, Brest et son goulet, jamais franchi depuis Vauban, gardé par la Charles Martel, la rade, repaire du feu nucléaire, le trident de Crozon, les Tas de Pois, le cap Sizun, Graënec caché dedans, et plus loin encore la pointe du Raz, l’île de Sein et, dans quelques heures, le fanal d’Ar-Men, l’enfer des enfers.
Bianca exhalait un tendre silence, tout à sa contemplation d’un ciel en flammes, sa main posée sur la mienne, propagation de fluides impalpables, temps suspendu que je foulai aux pieds en regardant ma montre, somptueux abruti que j’étais.
— Allez, en route, nous sommes attendus, deux humains et trois chiens, toute ma famille ou presque.
— Pierre, Pierre, mais que vais-je bien pouvoir faire de toi ?
Conduite à tâtons face au soleil, une boule rouge dans les rétines, l’arrivée enfin, et les chiens envoûtés par Bianca, l’entourant sans même aboyer, avides de caresses, comme s’ils la connaissaient déjà, fidèles.
Un apéritif chez Yvonne et Roger plus tard, et elle était adoptée, elle qui n’avait jamais mis un orteil en Bretagne, elle dont l’enfance n’était que montagnes et torrents, elle était chez elle ici.
Nous dinâmes en tête à tête, j’étais à court de cigares et m’en contrecognais, plongé dans la météo, Éole et Poséidon s’étaient enfin accordés, nous pourrions naviguer dès le lendemain, déjà presque à bord, couchés tôt, toujours chastes, réveil à 7 heures, ne surtout pas rater la marée, profiter du jusant pour rejoindre l’océan.
Mer belle à peu agitée, 4 à 5 Beaufort, annonçaient les prévisions quand glissa notre dernière amarre, eau verte, ciel bleu et inversement, je sentais déjà que cet appareillage-là m’accompagnerait jusqu’au trépas. Toile envoyée à l’île Tristan, premier virement de bord, nous attrapâmes ce flux de nord-est qui rendait l’air si clair, laissant Graënec et ses falaises à bâbord. La voix du vent, les crachotements de la VHF, les respirations de Zénith emplissaient notre monde, parler n’avait de sens que pour lui indiquer parfois que faire, et encore, elle s’en sortait joliment. Chaque minute passée la révélait plus entreprenante, à son affaire, reprenant un peu de génois ou choquant la grand-voile, regard espiègle, pas malheureuse du tour qu’elle me jouait, à mon bord, dans mon jardin nautique. Je me rappelai alors seulement qu’on apprend aussi bien à naviguer sur les lacs alpins qu’autour des cailloux bretons.
La mer se formait au fur et à mesure que nous nous éloignions des falaises de Crozon pour suivre un vent de plus en plus capricieux, dans un soleil d’argent iodé. Le désir qui ne cessait de croître depuis notre petit déjeuner au pied des Causses, habilement entretenu depuis, grandissait encore. L’idée d’Ouessant m’apparut soudain, porte océane de mon inconnu et de mes fantasmes. Bon plein tribord amure, Zénith marchait à neuf nœuds sans rien demander d’autre qu’une caresse à la barre, Bianca à ma gauche, épaule contre épaule, main droite ici et là, friponne, aiguillonnant mes sens, moi, proie consentante mais obnubilée par la route à tracer pour atteindre au plus vite le mouillage, l’affaire de quatre heures à condition de filer droit vers le phare de la Jument, plus de temps à perdre.
— C’est quoi, cet énorme alignement de rochers ?
— Les Tas de Pois, on les discernait hier depuis le Menez Hom, je t’en ai parlé mais…
— Et ça se traverse ? Je veux dire, on peut passer au milieu ?
— Oui, il y a deux endroits mais ça dépend du vent, de la marée, des courants et…
— De l’âge du capitaine et de la qualité du matelot, comme toujours. Ça me dirait bien d’essayer, c’est plus ou moins sur notre chemin, si je me souviens bien de ton topo. Ça se tente ?
— Ça va nous mettre au moins une heure dans la vue, le vent fraîchit et faut que je vérifie si ça passe. Tu es certaine ?
— Sûre et certaine. Et qu’est-ce qu’une heure pour nous ?
À quoi bon ergoter ? Je descendis dans le carré, carte, almanach des marées, météo, c’était praticable à condition de ne pas traîner, renverse dans une heure, et de prendre le passage le plus à l’ouest. Tendu mais pas dangereux en somme, pas d’autre choix que d’obéir à sa fantaisie, ici ou ailleurs. La diablesse m’attendait à la barre, radieuse, sachant déjà que je ne saurais refuser.
J’abattis, cap au 345, travers tribord, lui repris la barre, pas envie de déranger le CROSS et tous les anges gardiens de la mer pour un caprice. Les remparts de grès grimpaient, toujours plus gris, toujours plus hauts, le temps de rebrousser chemin était passé, on ne distinguait toujours pas le passage, rien que de très normal à ce stade de l’approche, mais je sentis Bianca se tendre, muette, tournant trop souvent la tête, un coup vers les gouffres émergés, un coup vers moi, prise au piège.
— Mon Dieu, c’est quand même chaud, on ne devrait pas…
— Non, et c’est trop tard, de toute façon. Ça va bien se passer, laisse-toi juste guider, pour une fois…
Et ça se passa bien, seuls au monde entre ces gigantesques menhirs océaniques baignés par des millions d’années, unis dans un long baiser salé, nos yeux inondés d’avoir franchi l’immense rideau de pierre. Des bleus et des gris vastes et intenses nous attendaient derrière, lessivés par un vent qui virait noroît, bateau vrombissant, naseaux écarquillés, yeux plissés, à bride abattue vers Ouessant, la route était encore longue, inutile de tomber d’inanition avant d’arriver. Bianca disparut dans le carré, j’étais seul avec des sentiments et des sensations à ne plus savoir qu’en faire, Zénith piaffait, surfait et se cabrait. La mer et mon univers tournaient autour d’un bateau vert et blanc qui portait l’espérance d’un monde à renaître. Un fumet de gras grillé montait de la descente, Bianca réapparut, me tendant un bol fumant :
— Le capitaine est servi, bon appétit, je prends la barre.
J’avalai petits pois, carottes, oignons et lardons l’esprit ailleurs, subjugué par cette silhouette conquérante coiffée d’une tempête mordorée, par ses mains qu’elle avait gardées nues, ponctuées du rouge de ses ongles, j’essayai de capter son regard, peine perdue, elle aussi chevauchait déjà vers des horizons méconnus, majestueuse dans la gîte, mutique.
Les Pierres Noires, Molène, Kéréon défilèrent et nous aperçûmes enfin Ouessant, dernière terre avant le grand large, un ultime virement de bord et elle cala l’étrave vers notre destination, la baie de Lampaul, laissant Youc’h Korz, rocher formidable, à bâbord pour gagner le fond du fer à cheval, à l’abri de l’aquilon. Je réalisai alors que je n’avais même pas songé à reprendre la barre, bien à ma place, matelot de mon propre bateau.
L’ancre fila dans une eau translucide, glacée, nous étions presque seuls, cinq unités en tout, un belge, deux anglais, un allemand et nous, évidence de paix. La lumière basculait, plaquée contre moi, Bianca me susurrait des paroles fortes et sensuelles, profondes et sexuelles. Un flot d’embruns et de soleil s’écoulait dans ma poitrine, respiration suspendue, le temps de se débarrasser de nos carapaces cirées, il y en avait plein le carré, sur le réchaud, la table à cartes, moi déjà demi-nu, elle en deux pièces de dentelles aussi surprenant qu’indécent, immanente, véhémente d’un désir incandescent qui me consumait pendant qu’elle me poussait dans la cabine arrière, alcôve baignée de pénombre où je crus distinguer, jeté au travers du lit, un drap fleurdelisé. Mes repères s’estompaient, mes dernières barrières et mes ultimes craintes cédèrent, j’étais submergé par un flot inexorable et protecteur, à peine surpris quand un foulard de soie m’isola du reste de la Création mais pas de ses gestes, ni de ses mots lâchés en trois langues, tempêtes italiennes, murmures saxons, injonctions françaises, caresses insensées, griffades, souffles mêlés, cerveaux en fusion, une antithèse de néant. Je m’abreuvais à son trésor, pensées absentes, tout à ses feulements, ses saccades, nos ondulations, enflammés par nos langues, soumis par nos mains, domptés par nos lèvres et nos reins, asphyxiés de baisers, soûlés de cris, léchés, avalés, cajolés, pénétrés aussi, vidés, repus enfin… Nous nous assoupîmes dans la clarté d’une lune montante pour émerger sous la voûte étoilée de cet instant d’infini qui scellait peut-être l’union de deux destins orphelins.
Alkaïd, Dubhé, Algol ou Vega, elle identifiait tous les astres avant moi, j’invoquai fatigue et fringale pour passer aux fourneaux préparer la collation de minuit. Elle se délecta de ma carbonara, du Morgon, de la suite aussi, et moi avec elle. Nous rouvrîmes les yeux enchevêtrés dans le petit jour flamboyant, amants du fond des âges, vigies de tout un continent.
Nous ne parlâmes pas plus que ça ces jours-là, comme deux miraculés réapprennent le goût de la vie, nos pensées libres de baguenauder plus loin que le lendemain, notre ouïe à l’écoute des éléments, les autres sens happés par l’Autre. Cap au nord le long de la côte sauvage de l’île, roche déchiquetée, poussière d’écume, Zénith réclamait notre attention, caresses et détermination, droit vers l’Aber Ildut où fila notre deuxième nuit, lovés dans sa coque, à l’abri des vents, des courants et du monde, mais pas du maelström qui nous traversait pour se fondre dans une étreinte recommencée au rythme des marées.
La descente du lendemain vers Sein, ce quart de la France de 1940, nous ramena dans un réel glacé par un vilain suroît, mer agitée, casse-bateau, obligés de louvoyer, Bianca un peu impressionnée par l’hostilité des éléments, je bifurquai vers Le Conquet où nous passâmes la fin de l’après-midi à nous réchauffer dans un bar sous les regards un brin narquois mais jamais hostiles de quelques marins-pêcheurs.
Une dernière nuit à bord, mais nous en avions déjà décidé d’autres, ici ou de l’autre côté des océans, et nous fîmes cap sur Graënec toutes voiles dehors par une resplendissante journée de printemps, d’été ou d’éternité que ponctua le nettoyage du bateau, hilares, à gratter recoins et varangues, cadènes et réchaud, fermer la descente, une dernière tape amicale sur la poupe, à bientôt, mon Zénith.
La nuit nous cueillit sur le grand canapé devant les braises déclinantes d’un joli feu.
— Tu es sûr que tu ne veux pas rentrer avec moi, on…
— Certain, j’ai deux-trois choses à faire ici, tu vas être très occupée, on se retrouve ce week-end. Et si j’ai bien compris, on a le temps, non ?
Je la déposai à la gare le lendemain, les géraniums avaient poussé, l’herbe verdi, même le bruit des bogies n’était plus celui, lugubre, dans lequel j’avais laissé Zeynal et Layla un après-midi d’hiver. Trois jours de face-à-face avec moi-même, et de conversations avec Yvonne aussi, le temps de faire le tour de mes questionnements, réponses aveuglantes, encore quelques chaînes à larguer…
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