La mort est derrière moi

Charles-Henry Contamine · Chapitre 8 sur 24

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La mort est derrière moi

Chapitre VIII

 

M’habiller pour les circonstances, un minimum de respect envers ceux qui allaient sans doute tomber de l’armoire à l’annonce de la double nouvelle. Je ne pensais pas avoir autant de costards, de pompes et de chemises. Je n’avais pourtant jamais rêvé d’être marchand de fringues, navigateur seulement, mais ça ne s’était jamais fait, la faute aux affaires, la réussite m’avait assez enivré pour négliger l’appel du large, et peut-être autre chose.

C’était un jour gris pâle, le spécial Paname, je pris le temps d’aller à pied à la boîte, le bonheur, ou presque. J’avais oublié qu’on ne serait pas seuls, le comité de direction et moi, les vacances étaient finies. Difficile d’échapper aux vœux, de les rendre vite fait, et je retrouvai Sarah et Antoine.

— On a déjà vécu ce moment il y a dix jours, ou c’est moi qui débloque ?

— Non, Pierre, mais vous avez insisté pour…

— … qu’on se retrouve avant une prochaine fois dont je ne sais pas quand elle arrivera. Je vais être honnête, je pensais être absent quelques jours, puis j’ai commencé à compter en semaines et, là, je ne sais plus du tout où j’en suis. Sarah, ça tombe quand Pâques, cette année ?

— Mi-avril, si je…

— Alors on va dire aux autres, puis à tout le monde, que je prends un congé sabbatique de trois mois à la suite de la mort accidentelle de ma compagne. C’est bon, assez officiel et crédible ?

— Oui, mais pourquoi donner une date de retour ?

— Parce que l’homme a horreur du vide et surtout parce que la mort de Sofia ne m’autorise pas à me casser sine die. On donne combien de jours à un employé qui perd son conjoint ?

— Deux semaines, à nos frais, bien sûr.

— Eh bien, tu vois, Antoine, normalement j’ai droit à deux semaines, pas plus. Mais comme c’est moi qui ai créé toute cette belle affaire, et que j’en suis encore l’actionnaire majoritaire, j’ai le luxe de pouvoir faire ce que je veux ; c’est pas non plus une raison pour mépriser ceux qui font tourner la boutique, ce sera donc un peu plus de trois mois, sans solde, que les choses soient claires.

— Sarah t’a préparé un mail pour le staff, il me semble tout à fait approprié.

— Parfait, ça m’évitera de gamberger des plombes devant les mots, je regarde ça avant la réunion et vous l’enverrez de ma part après mon départ, je ne veux pas croiser de regards apitoyés, je frôle l’overdose.

— OK, Pierre. Sarah m’a dit que tu avais validé l’agenda, pas de changement de dernière minute ?

— Non, pas de surprise de ma part, pas besoin, je pense qu’ils seront assez désarçonnés comme ça, mais tu vas voir, la routine va vite revenir. En revanche, je vais faire court, très court, je ne sais pas si je suis sur la corde raide ou dans une machine à laver, dans le dur en tout cas, j’ai peur de craquer devant eux, trois minutes grand maximum et tu prends le relais, OK, Antoine ?

— D’accord.

Le premier jet de Sarah était nickel, sans fioritures mais avec assez d’humanité pour ne pas passer pour un sociopathe. J’aurais bien conclu par un « Je vous aime » mais ce n’était pas le moment, alors j’ajoutai mes trois mois de congé sans solde et passai à l’inventaire de mon bureau, à ces babioles elles aussi destinées à l’exil. Le temps filait, je ne choisis que l’essentiel, tout ce qui évoquait Sofia, de quoi remplir une fourgonnette.

Guillaume, Éric, Henri, Patrick, Yann, Barbara, Liu Sheng, Laurence, tout le monde était là, avec Antoine, Sarah et moi. Les mines stupéfaites, les corps figés, la gêne prégnante, rien de cela ne m’atteignait, j’avais presque deux semaines d’entraînement, mais j’accélérai quand même, pas à l’abri d’un accident. Antoine me remplaça pendant que je m’asseyais à l’autre bout de la longue table de verre et d’aluminium. Il ne me fallut que quelques minutes pour réaliser que j’étais déjà parti, les yeux voguant au-dessus de la salle sans trop savoir où aller, alors je pris le long du marché de Noël finissant, à travers la Concorde, Rivoli ensuite, côté Tuileries, un instant tenté par un tour dans la roue illuminée de tricolore. Il faisait froid, je crois, mais je m’en foutais, c’est sûr ; Sarah avait dû envoyer mon fameux mail, la boîte savait, Paris suivrait, et moi j’avançais encore, soulagé à défaut d’être heureux.

Le taraudage revint le lendemain, je chancelais sous le feu des questions des autres, fallait des réponses, on allait leur en donner, pour peu qu’il y en ait.

— Salut, Liu Sheng, je te dérange ? Merci encore pour hier, je crois que vous avez tous bien compris ma décision mais je ne t’appelle pas pour causer boutique, non, j’ai un service à te demander, quelque chose d’un peu plus personnel.

— Euh, oui, Pierre, dis-moi.

— J’ai défoncé l’ordi de Sofia l’autre jour. Un énorme coup de poing, l’écran est en miettes, le clavier encastré dans la carte mère, bref le truc est inutilisable et j’ai pas ses codes d’accès à…

— Ses sauvegardes, son cloud et son mail, et tu aimerais bien y jeter un œil ?

— Grosso modo, c’est ça. C’est elle qui gérait nos vacances, nos voyages, des trucs de la maison de campagne, j’aimerais pouvoir mettre ça au clair, ses parents me demandent des souvenirs.

— Mais tu n’as qu’à…

— Non, va falloir que je remplisse une chiée de formulaires et, franchement, c’est assez pénible comme ça, pas en état de supporter les méandres des services clients.

— OK, laisse-moi quelques heures, je m’en occupe, donne-moi juste son mail perso…

— sofia.etchegarry@gmail.com, mais… t’as pas besoin d’autre chose ?

— Non, ça ira, à tout à l’heure.

— Tu gardes ça…

— … pour moi, bien sûr.

Le téléphone sonnait encore, déjà.

— Oui, Sarah, ça va, merci, et vous, ça se passe bien au bureau ? Antoine ?

— Ça va, ne vous en faites pas, il va vite s’habituer au costume taille patron.

— Faudrait pas non plus qu’il y prenne trop goût, je compte bien revenir…

— Mais pour l’instant vous avez choisi de vous éloigner, alors assumez et laissez-nous faire, occupez-vous de vous, Boss, ça vous changera. Et ça nous fera des vacances.

— C’est pour me réconforter par ces douces paroles que vous m’appelez ? Fallait pas, je…

— Non, c’est pour vous dire que je vais demain chez Lawstein récupérer le tableau que vous n’avez pas pu prendre l’autre jour. Voulez-vous que je rapporte autre chose ?

— Je ne crois pas, mais jetez toujours un œil, s’il y a des objets qui vous parlent, je vous rappelle que vous n’avez rien emporté d’elle l’autre soir.

— Je sais, et pour être honnête, l’idée me met quand même assez mal à l’aise. Bon, donc… j’aimerais passer vous déposer ça, d’accord ?

— D’accord, je serai chez moi, on dit vers 18 heures ? Ah oui, pendant que vous y êtes, prenez aussi les objets que j’ai mis de côté dans mon bureau.

— OK, à demain, Pierre.

Liu Sheng me rappela en fin de journée, je notai ses instructions et n’avais plus qu’à me mettre au turbin, mais j’étais soudain moins pressé, difficile de bander quand on pénètre un cadavre.

Un peu nerveux, un peu honteux, je m’aventurai d’abord dans sa boîte mail. Ce fut vite vu, injouable. Il n’y avait aucun nom inconnu, aucun message sibyllin, seulement des échanges clairsemés avec sa copine Émilie qui lui racontait les artifices et l’ennui sans fin de la vie d’expatriée à Dubaï. Sofia lui répondait rive gauche, Bretagne et voyages, mentionnant parfois l’inanité de son job et souvent le bonheur d’être à mes côtés. Idem avec Cécile, ne restait que sa correspondance avec ses parents, à double face, tendre et distante avec son père, intime et déchaînée avec Véronique. Je tins quelques minutes mais revivre notre histoire en filigrane d’une relation mère-fille à laquelle je ne pouvais par essence rien comprendre était aussi insupportable qu’inutile. Par acquit de conscience, je lançai une recherche « Pierre » sur toute sa sauvegarde et me pris des centaines de résultats en retour, inexploitables. J’essayai « suicide », presque rien, juste un échange de mails avec moi, un an auparavant, pendant un de ses moments de tourmente. Non, vraiment rien de ce côté-là, ne restaient que sa musique, nos vidéos et nos photos, et ses films aussi, une collection à laquelle je ne comprenais pas grand-chose, patchwork de comédies romantiques, de drames intimistes, danois au mieux, mongols au pire, et de trucs totalement abscons auxquels elle consacrait des après-midi pluvieux. Nos souvenirs pixellisés étaient bien rangés, un album pour chaque voyage, une dizaine en trois ans, pas mal, un autre pour tous les moments à Graënec et un dernier, le bric-à-brac de nos soirées, des copains, des sorties, tout ce qui avait été une vie. Trop de souvenirs, trop d’endroits, ça ne servait à rien d’y piocher mais je ne pus néanmoins m’en empêcher.

Le Caire, il y a quelques mois, comme hier. On était partis tous les deux, en amoureux, un aller-retour de trois jours, deux nuits sur place, agendas trop chargés, le taf, toujours…

Nous étions arrivés au crépuscule, pris à la gorge par l’agitation et la pollution de la nuit cairote, valises jetées sur le lit de je ne sais quel hôtel sans âme mais pas sans luxe, et hop, direction le souk. J’avais craqué, trop de bruit, de sollicitations et de monde, on s’était vite repliés sur notre terrasse, vue imprenable sur la nébulosité de la ville, brouhaha de moteurs et d’invectives, vrais-faux musiciens égyptiens en sourdine, pas grave, le programme du lendemain était chargé.

C’était moi qui, une fois encore, avais remis sur le tapis le pourquoi de son travail. Pourquoi se sentait-elle obligée de continuer quand elle rentrait parfois écœurée par l’absence de sens du métier, rebutée par l’insatiabilité de la machine, par tout ce cirque pathétique ? Elle aurait pu peindre davantage, prendre du temps pour elle, on aurait pu avoir des enfants ? Non, elle n’en voulait pas, ne pouvait pas envisager d’infliger la vie et ce monde à des innocents qui n’avaient rien demandé, victimes de l’esprit narcissique de parents qui pensaient combler le vide existentiel par la perpétuation de l’espèce.

Alors je m’étais emporté, peut-être un peu trop haut, trop loin, trop fort… Pourquoi alors travailler dans la finance, pourquoi affiner chaque jour des formules et des algorithmes avec la marge et le profit comme seules raisons d’être ? Pourquoi faire du fric avec du fric sans considération aucune pour le réel et encore moins pour les humains qui le rendaient possible ?

La question me hantait depuis nos premiers jours, Sofia la financière, ce n’était pas un paradoxe, c’était au-delà, l’essence même de l’oxymore, un mystère insondable. Toujours elle parvenait à esquiver le sujet, à m’emmener sur d’autres chemins, bêtes, hommes, sculpture ou peinture, tout était bon pour éluder les raisons de son gagne-pain, sauf ce soir-là.

— Mais c’est comme un jeu, mon chéri, ce sont des maths, rien d’autre que des équations qui impressionnent ceux qui peinent à les comprendre, ça m’occupe et pour tout te dire ça m’amuse assez de voir ces imbéciles qui n’ont pas lu trois livres dans leur vie se pâmer devant mon petit talent.

— Mais pourquoi as-tu choisi de bosser dans ce cloaque ? Ce n’est pas… Tellement pas toi, tu pourrais…

— Oh, bien sûr, je rêvais d’autre chose après mes études, de beau, d’antique, d’art et d’histoire, mais Papa m’a trouvé un stage chez le fils d’un ami chasseur, un courtier, sympa le gars, on a même un peu fricoté, puis je me suis prise au jeu, mes analyses visaient juste et rapportaient gros, je n’avais jamais vraiment exploré ce terrain-là…

— Et aujourd’hui, tu te retrouves à vendre des armes à des assassins en col blanc et boutons de manchettes et ça ne te pose pas l’ombre d’un problème ? Vous foutez des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants sur le carreau tout en engraissant leurs managers à grands coups de saloperies de montages incompréhensibles mais juteux, plus t’en vires plus tu touches… Il en dit quoi, ton crucifié ? Votre vrai dieu, c’est ce putain d’EBITDA et ses 15 % de croissance annuelle exigés par les fonds de pension de vieux débris de Floride qui baignent dans leurs couches excrémenteuses et pour qui vous êtes prêts à tout. J’espère juste que ça ne va pas te rendre folle, votre petit jeu, c’est dangereux…

— Et toi, KorrMedia, tu l’as bâti uniquement sur la charité chrétienne, peut-être ?

— Non, mais au moins je n’ai pas des milliers de licenciements et de familles brisées sur la conscience tous les trimestres !

— Arrête, Pierre, arrête ! Et si ça peut te satisfaire, si tu veux me juger à tout prix, comme tellement de monde, si tu es comme les autres, alors considère que mon job, c’est de la prostitution mais sans le trottoir. Et fiche-moi la paix !

Elle avait regagné la chambre en pleurs, j’avais laissé filé les heures, les yeux perdus vers les pyramides, nous nous étions rabibochés le lendemain matin, mais au fond de moi traînait toujours le sentiment un peu honteux d’avoir trop joué avec les mots cette fois-là.

Je m’extirpai du fauteuil avant de m’enfoncer davantage dans cet épisode qui, s’il ne s’était jamais reproduit depuis, rôdait toujours dans mon esprit. J’avais mon compte, remonter le cours de notre histoire ne déboucherait sur rien, aucune explication logique, aucun indice, aucune piste, Sofia avait emporté ses tourments, leurs causes et une partie de ma raison. J’en rendrais compte à l’amiral et lui proposerais de piocher dans les albums avant de tout effacer, inutile de tout garder, l’essentiel était ailleurs, coulé dans ma mémoire.

Une sonnerie me ramena au réel.

— Oui, Zeynal, non, je ne t’ai pas rappelé, j’avais l’annonce de l’intérim à gérer, c’est bon, c’est fait.

— Et tu prévois quoi, maintenant ?

— Je dois aller à Graënec, mais suis pas certain d’être prêt, ça risque d’être vertigineux…

— C’est sûr, les falaises sont hautes là-bas et…

— Tu sais bien que je ne parle pas de ça. Tu m’accompagnerais ?

— Évidemment, mais pas avant le concert.

— Rappelle-moi quand c’est, je perds un peu la notion du temps, ces jours-ci.

— Jeudi prochain, 21 heures, au Bus. Je compte sur toi.

— Tu peux.

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