La mort est derrière moi

Charles-Henry Contamine · Chapitre 20 sur 24

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La mort est derrière moi

Chapitre XX

 

Une double-porte, et nous traversions un capharnaüm de formes disparates baigné de pénombre, un escalier au fond, le premier étage, de la lumière enfin, une cuisine américaine façon bloc opératoire, vue rasante sur le cimetière d’en face.

— On dîne dehors ou bien ferais-tu confiance à mes piètres talents de cuisinière ?

— Va pour l’aventure, mais aurais-je droit au tour du propriétaire avant ?

— Non, une douche et je prépare le festin. Monsieur Pierre peut visiter mais surtout ne rien casser, c’est mon gagne-pain !

Je l’abandonnai dans le murmure de l’eau sous laquelle je l’imaginais insolente de sensualité, présence inatteignable qui m’émouvait davantage encore que ce désir charnel que j’emmenais sous mon bras, marche après marche, direction l’obscure clarté du rez-de-chaussée.

Une pièce, immense, faiblement traversée par les rais de lumière que laissaient filtrer d’étroites persiennes, monde étranger, je venais de pénétrer ailleurs, dans un repaire de brigands éternels, dans un château de la Creuse abandonné par ses héritiers avant que les dépeceurs de mémoire n’en forcent les portes, dans la remise du chef accessoiriste de Cinecittà, mais non, rien de tout cela, j’étais de retour à Paris, un étage sous une énigme de chair et d’esprit dont j’explorais le fonds de commerce à défaut d’en saisir le reste.

Silhouettes, ombres et volumes incertains se dressaient devant moi, s’éloignant à mesure que j’avançais, tâtonnant dans l’espoir d’un interrupteur, en vain, et pas de téléphone, disparu, ne me restait plus que mon briquet, à l’ancienne, flamme capricieuse, ma main tremblait un peu, trop peut-être. Le plafond m’échappait, si haut, je distinguais un mur de tableaux au fond, derrière des alignements irréguliers de meubles recouverts de draps frappés d’armoiries de lignées probablement éteintes, reflets fantomatiques des sépultures qui veillaient de l’autre côté de la rue. Le silence vrillait mes oreilles, il n’y avait plus que moi et mon reflet dans cette immense psyché au tain gondolé, je m’en fis presque peur et trébuchai sur un siège à palabres né des mains enchanteresses d’un artisan d’un de ces villages africains qu’avait évoqués l’autre cinglé de Londres. Un frisson plus noir que les autres coula dans mes viscères, heureusement vite chassé par une voix venue d’en haut, Bianca s’attaquait au repas. Je me mouvais dans une fusion de lieux, de styles et d’époques, un bazar de bois, de cuirs et de cuivres d’où émanaient des parfums de poussière et de cheminées éteintes, où résonnaient encore le bruit des conversations qu’elles avaient recueillies ou le murmure des complots qui s’y étaient ourdis. Bergères, méridiennes, ottomanes, fauteuils Louis XIII ou crapauds, commodes, scribannes et bahuts, je me faufilai dans ce dédale de temps, happé par mon imagination, catapulté en trois pas des conversations éclairées du salon de Mme Necker au fracas paillard des agapes d’Henry VIII. Je contournai un imposant buffet d’ébène, d’écaille de tortue, de gueules de lion aux museaux percés d’énormes anneaux dorés et tombai sur une Vierge à l’Enfant sculptée dans un majestueux chêne des forêts de Bohême, ma flamme y discernait une ancienne polychromie, comme à l’époque où les cathédrales faisaient office d’écrans couleur. Je me laissai choir dans un Chesterfield, regard errant par-delà les crêtes des visions de la pièce, toujours plus loin dans cet étrange ailleurs. Me relever avant de m’enfoncer dans un sommeil qui affleurait, longer sans m’y attarder une série de paysages sans doute bucoliques mais bien mornes sans l’éclat du jour, un râtelier d’armes médiévales, des vitrines débordant de bibelots, un diable souriant à un rigodon de squelettes, ça commençait à se kaléidoscoper sévère dans ma caboche, j’avais mon compte et regagnai le premier au plus vite, Bianca s’affairait aux fourneaux, l’air malicieux.

Nous passâmes cette première nuit parisienne à nous dévoiler l’un l’autre, louvoiement délicat, pudique, un bord intime et le suivant moins. Par-delà les mots, c’était avec les non-dits et les sourires muets que nous nous apprivoisions, bêtes sauvages, farouches, elle plus forte, affamée de rires et d’avenir, moi encore un peu désarçonné, n’osant croire trop vite au retour de la vie, m’assoupissant contre son flanc pour me réveiller dans la peur d’un rêve envolé, crainte idiote qu’elle chassait chaque fois d’une caresse légère mais pas plus, elle se refusait toujours à moi, je n’insistais pas, il y aurait un jour pour ça et je savais qu’elle l’avait déjà choisi.

Les gazouillis de l’aube nous surprirent somnolents, enlacés comme deux enfants éreintés d’avoir trop couru au soleil d’été. Trois heures de sommeil grappillées mais elle devait y aller, une journée de travail, un baiser lumineux, dix minutes assis dans la voiture à fixer le bleu du ciel, et je repris le chemin de Férou.

Une dizaine de messages et pas loin du double de SMS, personne ne m’avait oublié, pas d’autre option que de les rappeler avant qu’ils ne lancent un avis de recherche. Autant commencer par le plus important, Souad me laissa mariner cinq sonneries avant de décrocher d’un ton neutre, distant.

— Bonjour, Pierre, ça ne s’arrange pas, dis-moi, je croyais que tu devais donner des nouvelles, la dernière fois tu allais embarquer pour l’Angleterre. Toujours à Londres ou bien déjà ailleurs ?

— Non, en face du cimetière Montparnasse, arrivé hier soir mais pas encore mis les pieds à la maison, et toi ?

— Je pars quelques jours pour Mâcon, il va falloir que tu te débrouilles tout seul, presque une première, mon grand. Bon, comment vas-tu ?

— Bien, fort bien en fait, j’ai…

— … rencontré une fille, c’est ça ?

— Non, une femme. Bianca de son prénom, je, je n’ai…

— … jamais connu ça, comme avant, toujours à t’emballer…

Je lui racontai tout, Millau, Londres, sa sérénité contagieuse, un peu de son mystère et de sa mélancolie aussi. Elle m’écouta d’une traite, heureuse pour moi, impatiente de faire sa connaissance, bientôt… Les voisines jacassaient dans la cour, je ne pus échapper à cinq minutes d’inutiles babillages sur la vie du quartier, les derniers ragots de l’immeuble. Je tournai les talons avant que les deux vieilles peaux ne poursuivent, plus le temps pour ces dérisoires politesses, avaler les étages, claquer la porte et voir à quoi ressemblait mon passé… Je me posai dans le salon, les yeux glissant sur le décor, séparé de mes propres souvenirs par des kilomètres de flâneries, de routes et de rêveries éveillées. Ce n’était même pas mon alter ego qui me poussait ailleurs, plutôt la certitude que je ne voulais plus moisir ici, confit dans ce théâtre d’ombres.

Bianca en ligne, encore deux clients à voir, elle serait libre le soir et me

donna rendez-vous dans un restaurant du XIVe, quartier Plaisance. Elle m’attendait au fond de la salle, dos au miroir, plongée dans un petit livre blanchâtre, intrigant.

— Bonsoir, Pierre, tu n’es guère en avance, serait-ce un classique de la maison Deglaz, près d’une demi-heure de retard et pas d’excuses ?

— Non, pas du tout, ça ne m’arrive jamais, ou presque, je n’ai juste pas vu passer le temps, j’ai déambulé dans le quartier, je connais mal, c’est assez joli, en fait.

— Heureuse que cela te plaise, et encore, tu n’as pas franchi les portes des impasses, paradis provinciaux, j’ai toujours rêvé de m’y installer mais c’est trop compliqué pour les meubles, au moins là où je suis, c’est de plain-pied sur la rue, plus simple pour les manutentionnaires.

— La châtelaine a parlé, le manant a soif. Que bois-tu donc ?

— Je ne me souviens plus, mais c’est bon, demande donc à la patronne.

— Bien, mademoiselle. Et ce que tu lis, ça n’a pas l’air récent…

— Non, je m’épargne les platitudes actuelles, développement personnel et philosophie de latrines, il y aura toujours assez de benêts pour y croire. C’est un traité de généalogie allemand de 1910. Ça parle de la filiation par les femmes, des lignées invisibles, de ce que l’historiographie phallocrate des dix derniers siècles a toujours somptueusement enterré, comme si vous seuls meniez le monde. Foutaises, mais foutaises officielles, difficile de s’éloigner de la ligne du parti, il n’y a pas mille exemplaires de ce bouquin, les amateurs se l’arrachent, on n’en voit jamais dans les salles des ventes, une rareté. C’est Maman qui me l’a offert il y a quelques années. Je le lis pour la troisième fois, fascinant.

— Une sorte d’histoire par les ignorées, c’est ça ?

— Non, plutôt l’histoire réelle, pas celle des apparences, là, on est dans la transmission par les gènes, autrement plus essentielle que celle des noms.

Deux andouillettes et un Volnay plus tard, et nous étions dehors, sous une bruine tiède, agréable. Nul besoin de nous tenir la main pour nous savoir épris, un arc magnétique nous raccordait, invisible mais palpable, un champ de force qui nous abritait du bourdonnement de la ville.

J’eus cette fois droit à la visite complète de son antre, trois niveaux répartis en pièces d’habitation et salles d’exposition où s’entremêlaient des meubles, des armures, des tapisseries obstruant les fenêtres, des figures religieuses et des masques païens, des dagues, des fioles, des bagues et des colliers, l’endroit n’était pas neutre, chargé de siècles, de guerres et de prières, un peu trop à mon goût. J’avais beau y avoir passé la nuit précédente, je reconnus à peine sa chambre, lit recouvert d’un drap étoilé de fleurs de lys, un panneau de bois sombre sculpté de visages simiesques au-dessus des oreillers, des tapis aussi, ambiance féerique, vertigineuse.

— Surpris ? J’aime bien changer le décor, je pensais que ça te plairait, aurais-je tort ?

— Non, enfin, ça fait beaucoup, jamais dormi dans un musée, je…

— Tu t’habitueras, en attendant, extinction des feux, prête-moi tes bras, mais pas plus pour l’instant.

Elle me libéra de mes rêves un plateau à la main, café, brioche et marmelade, une heure plus tard, j’étais de retour chez moi, les murs suintaient l’ennui, les meubles le passé, les bibelots l’inutile. Je ressortis avant que ne m’étouffent les tentacules du souvenir. Zeynal était libre pour un verre, ou dix.

La terrasse du troquet dégueulait de monde, touristes japonais enchantés de se faire à moitié insulter par des garçons de café revêches, Parisiens prétentieux persuadés que respirer les relents du trafic infernal de cette fin d’après-midi ensoleillée constituait un réel luxe citadin, habitués du quartier un peu dépassés par cette soudaine affluence, trop de bruit, de promiscuité et de fausses conversations, je persuadai mon camarade de me suivre quelques dizaines de mètres plus loin dans un rade improbable mais peinard.

C’est qu’ils en avaient, des choses à se dire, les deux camarades de classe, moi subjugué par Bianca et lui toujours plus amoureux de Layla. Elle était tombée sous le charme de Bakou et des contreforts du Caucase, le temps était venu pour lui de regagner la mère patrie, son père déclinait, l’affaire familiale l’appelait. On se quitta dans la promesse joyeuse d’un prochain dîner en compagnie de nos dulcinées.

La nuit était tombée quand mon téléphone vibra. Bianca, enfin, coincée avec des prospects richissimes qui l’invitaient à dîner, on se voit demain, j’aurai terminé en début d’après-midi, mais, Pierre, arrête donc de t’inquiéter sans cesse quand tout va bien, et davantage encore. Mieux valait essayer de dormir pour éviter de réfléchir, je m’enfonçai enfin dans une engourdissante obscurité qui m’amena gentiment au prochain matin.

Partagé entre un désir d’éternité et la peur de l’instant présent, je sillonnai le cimetière avant de sonner chez elle. Ses talons aiguilles et son sourire de madone dissipèrent mes tiraillements, l’après-midi passa comme un éclair, j’acceptai son invitation à m’installer quelques jours chez elle. Bianca allait et venait, des mots adorables, écrits, dessinés ou murmurés illuminaient mes réveils, je découvrais son quartier sur les traces de Lénine, Hemingway et Picasso, le soleil brillait un peu plus que d’habitude.

Deux fois nous faillîmes dîner avec Dante, deux fois il annula, qu’importe, nous nous suffisions l’un à l’autre, elle m’entretenait de Canabas, de Braque et de Bosch, moi de mer, de rocs et de roll, rendez-vous fut pris pour la semaine suivante en Bretagne, je partirais avant pour tout préparer, Zénith, le manoir, Yvonne et Roger aussi, il y aurait des présentations officielles, mais ça, elle feignit de ne pas le comprendre.

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