La mort est derrière moi
Chapitre X
Soir de concert, l’heure de lever le camp, la tête dans le brouillard, mains flasques, jambes hésitantes, je sautai dans un taxi, laissant les lumières de la ville filer derrière ses vitres fumées. Du monde sur le trottoir, beaucoup, façon métro de Tokyo. J’apercevais déjà l’Azéri et deux ados derrière lui. Préparer des excuses, prétendre être désolé…
— Salut, Zeynal, content de te revoir et navré pour…
— Ça va, Pierrot… épargne-moi tes salamalecs, tu n’es pas plus navré que ça et c’est pas bien grave. Tiens, je te présente Mehdi, le petit frère de Layla, et Pierre.
— Bonsoir, les jeunes, ravi de vous rencontrer.
— Bonsoir, monsieur, pareil…
— Non, moi c’est Pierre, comme toi, pas monsieur, ça c’était avant, et encore, pour faire semblant.
Pas sûr que les deux gamins avaient envie d’entendre ce genre d’élucubrations, on a encore ses illusions à dix-huit ans, en tout cas on prend au moins la peine de les entretenir.
— Alors, tu joues, ce soir, à ce qu’il paraît ? Quel genre ?
— C’est rock, et blues aussi.
— Logique, le veau sous la mère en somme, en tout cas curieux de le découvrir ! C’est ton groupe, ça, les Flamekeepers ?
L’affiche était criarde, jaune, verte, orange, rose et bleue, pas un manifeste LGBTQIA++ mais plutôt une esthétique late sixties, typo noire, épaisse, photo baveuse. C’était déjà bondé, plus de premier rang, pas le frisson de la proximité ni la houle du public pour m’emporter plus loin que la salle, alors autant picoler, histoire de me laisser transpercer par la musique ; je sifflai trois bières d’affilée sous le regard un peu surpris des deux amis, un peu inquiet de Zeynal.
— T’as l’air d’un taulard en permission, Pierrot, comme si t’étais pas sorti de chez toi depuis trois mois, mais qu’est-ce que tu fous, bordel ?
— Je sais plus très bien, pour être honnête, l’appartement, de la musique, j’ai ses vieux sur le dos, ils m’attendent là-bas comme si j’allais leur ramener leur fille.
— Tout t’énerve en ce moment, un conseil : vas-y vite, laisse tout ça derrière toi et occupe-toi de ta gueule. Si tu voyais ta tête, les yeux myxomatosés et la peau grise, tu fais peine à voir.
— Merci, Zeynal, merci, vraiment, c’est tout ce dont j’ai besoin.
— Tu veux pas de pitié, et t’as raison, ça sert à rien, mais tu veux pas non plus d’amitié, tu m’évites, tu prétends vouloir crever seul comme un chien, un moins-que-rien, mais c’est pas vrai et tu le sais. Je vois plus que les doigts dans la prise pour te remettre à l’endroit…
— On se reprend une binouze rapide et on s’installe ? Les jeunes s’impatientent.
— Fous-leur la paix, t’y comprends rien à la jeunesse !
— Au reste des hommes non plus et ça me convient assez, en fait.
Quatre sur scène, deux guitares dont un chanteur, ça démarrait fort les Flamekeepers, pied au plancher, ce soir pas de prisonniers. Des morceaux à eux, mais surtout pas mal de reprises, un « When the Levee Breaks » d’enfer, la Mère Inondation, dix minutes de pure baston, peur de rien les gamins, et moi déjà parti, chaud à la tête, comme si mon cerveau épongeait ce que ma vessie ne pouvait plus absorber, plus la force de bouger. Des bouffées de Delta remontaient, retour à Paname, y avait plus d’échappatoire, rien qu’un pied en enfer. « The Sky Is Crying » bien sûr, Pierre aux manettes, le reste du groupe calé sur son solo. Le batteur à fond de cale, temps suspendu, le vide autour de moi, plus rien que le cri primal, la source de toutes les pulsions, sous le désespoir, l’envie sexuelle, animale, irrépressible et la locomotive infernale pilotée par quatre ados habités, probable qu’en fait ils fussent cinq sur scène, sans le savoir, sans le voir… J’aurais bien échangé le peu d’âme qui me restait pour le quart du talent de ce Pierre-là, tiens, qu’il me prenne par la main, l’homme au grand chapeau noir, direction la marge, le bord des falaises, l’ivresse sans l’alcool, plus rien que des routes et le parfum du danger. J’en pouvais vraiment plus, fallait pisser, trop de monde, trop de voix, je m’enfermai dans les chiottes à bout de souffle, je vomis, c’était bon, encore de la place pour deux autres bières vidées d’un trait, avant d’y retourner sur un « Roadhouse Blues » déjanté, mais d’où ce gamin tenait-il ce talent, fallait au moins du sang noir pour faire ainsi pleurer sa guitare…
Clap de fin, un rappel et j’aurais préféré regagner mes pénates, mais j’allais pas non plus planter la petite bande, alors on s’installa dans une brasserie de Pigalle. De quoi pouvait-on bien avoir l’air, d’un couple de vicelards amateurs de chair fraîche, de deux divorcés en garde partagée ou simplement de ce que l’on était, une drôle de palanquée assise autour de choucroutes, de soles et de ris de veau pour causer musique ?
— Bravo pour ton gig, jeune homme, magistral !
— Merci.
— Comme toi, je suis un grand amateur de blues, mais malheureusement infoutu de faire chanter une guitare. Qui t’a initié ? Moi, les quelques leçons que j’ai prises ado ne m’ont emmené nulle part…
— J’ai jamais pris de leçons, mais Papa écoutait tellement de blues que ça m’est venu comme ça, naturellement. Je voulais être batteur à la base, il m’a offert une batterie pour mes treize ans, mais c’est les potes qui m’ont poussé à la gratte quand on a viré notre lead guitar y a deux ans.
— Et t’as appris à jouer comme ça, en deux ans ? demandai-je, subjugué.
— Ben oui, en écoutant encore et encore, tout le temps, et en grattant dès que j’avais cinq minutes de libre. Les parents viraient dingos, ils nous ont loué un studio. On tourne à trois répétitions par semaine et deux concerts chaque week-end, ça marche plutôt pas mal mais je sais pas ce que ça va devenir après le bac, j’ai peur qu’on se voie moins, que le groupe n’y survive pas, c’est sûr, t’es pas d’accord, Mehdi ?
— C’est vrai, mais tu sais aussi que tu peux continuer seul, tu as…
— Seul ? Peut-être, mais ce sera toujours sous le nom de Flamekeepers, je l’ai juré à Granny.
— Granny, c’est qui ?
— Ma grand-mère, celle par qui c’est arrivé.
— Ta grand-mère, mais de quoi tu parles ?
Regards en coin de Pierre et Mehdi, moi un peu perdu, pas certain de comprendre, blague de potaches, secret de famille, petit jeu d’initiés ?
— C’est elle qui a trouvé le nom du groupe, quelques semaines avant de mourir. On s’appelait les Requins Drôles avant, j’aimais bien le jeu de mots, pas elle. Elle jugeait ça pas respectueux de la musique qu’on jouait, et elle rigolait pas avec ça. Donc ça a été les Flamekeepers et ça restera les Flamekeepers, les Gardiens de la Flamme, quoi. Papa a même déposé la marque, histoire qu’on se la fasse pas piquer, je pense que Granny Charlotte doit être heureuse de là où elle nous regarde.
— Parce que tu crois aux forces de l’esprit ?
— Oui, comme elle. La vie n’est qu’un voyage, on sait pas ce qu’il y a avant ni après, faut pas croire ce que disent les scientifiques, et encore moins les religions, ils racontent ce qui les arrange, trop facile… Granny les méprisait, des bonimenteurs, qu’elle disait. Elle avait gardé un souvenir de merde de ses années de pensionnat, faut dire que dix ans de bonnes sœurs, messe tous les matins à 7 heures, discipline de fer et bouffe moyenâgeuse, pas étonnant qu’elle se soit lâchée quand elle est revenue à Londres pour la fac, en 1965, je crois.
— La grande époque…
— C’est rien de le dire, ses parents devenaient chèvres, elle bossait un peu et sortait tous les soirs, en même temps ça aurait été dommage de se priver ; des amants en pagaille, des fêtes non-stop, trois nuits blanches par semaine, elle était copine, et un peu plus, avec tous les musiciens du moment. Le seul qu’elle ait jamais pu avoir, c’est Brian Jones, déjà ailleurs, prisonnier de son monde.
— Mais encore ?
— Je vous dis, tous. Ceux qu’on a oubliés, ceux qui sont morts depuis et les survivants, elle s’en est tapé des dizaines, dont mon grand-père…
— Pardon ?
— Elle est tombée en cloque de Papa fin 1970, aucune idée de qui pouvait bien être le père, faut dire y avait le choix, entre les coups d’un soir, les plans cul et ses réguliers. Imaginez, c’est peut-être Hendrix, mon grand-père !
— Mais il n’est pas mort en septembre de cette année-là ?
— Et alors ? Granny n’a réalisé qu’à Noël qu’elle était enceinte, ses parents ont pété un câble, grave, puis ils se sont calmés. Ils n’allaient pas non plus répudier leur fille unique, ça aurait fait mauvais genre pour un lord. Elle a jamais voulu savoir qui était le père, Jimi, les Keith, Robert, les John, Jimmy, un anonyme ou un gars de la haute, on saura jamais. Ça turlupine encore mon daron, moi ça me fait plutôt marrer. Elle m’a souvent dit que mon don, ce n’était pas de l’acquis mais de l’inné.
— Mais alors c’est ton père qui aurait dû être musicien, non ?
— Oh, ce genre de truc, c’est comme les yeux bleus, ça saute parfois une génération…
— Et tu n’as jamais essayé de les contacter, tes grands-pères putatifs ?
— Je lui en avais parlé, mais elle avait perdu le lien avec les survivants et m’a fait promettre de ne pas les enquiquiner avec ça. Là aussi, j’obéis, pas le choix, c’est le pacte.
— Le pacte ?
— Oui, quand je dis qu’elle m’a fait promettre, c’est un peu plus que ça. Elle était intraitable sur ces choses-là, superstitieuse, un peu mystique, faut dire… avec toutes les légendes qu’un de ses amants lui avait mises dans la tête.
— Jimmy Page ? Keith ?
— Non, un Ricain, un bassiste de Chicago, son grand amour de jeunesse, mais elle est morte avant de m’en dire davantage, renversée par un chauffard devant un hôpital à Londres. La loose…
C’est qu’il m’avait emmené loin, le môme, à oublier où on était. On commanda les desserts, une autre bouteille de vin, pas envie de m’arrêter là, soif, les jeunes filèrent et on resta descendre des cognacs, encore plongés dans l’effervescence du Londres d’antan.
— J’aurais tellement aimé être une rock star…
— À part la guitare, t’as eu le sexe et la drogue et tu t’en es sorti, c’est déjà pas mal, non ? Tu reprends un verre, tu veux bouger ?
— Un verre et je me rentre, faut que je fasse attention.
— Attention à quoi ?
— À moi…
Et au reste du monde aussi, sans doute, vu la chiée d’appels, de messages, de SMS et de mails dont m’abreuvaient Sarah, Véronique, Antoine et les autres. À ce compte, j’aurais eu plus vite fait de publier un bulletin de survie quotidien, histoire de les rassurer, eux et leur envahissante affection. Je rappelai Véronique le lendemain, piètres nouvelles, Bernard ne surmontait pas sa peine, la vie s’amenuisait, ça puait la déprime le soir au coin du feu.
Au tour d’Antoine, pas moyen de s’en tenir à un coup de fil, il voulait me voir, discuter de dossiers sur lesquels il souhaitait mon avis, des arbitrages à rendre, des tensions à désamorcer, des ceci, des cela, la litanie sans fin des emmerdements managériaux, à peine quelques semaines que j’avais décroché et tout cela me paraissait loin, étranger, vain, et lui avec. Sofia avait sans doute emporté notre amitié, il ne restait plus que mon associé au bout du fil.
— Je pars bientôt pour Graënec, passe plutôt à la maison boire un verre, on causera de tout ça, tu te fais du mouron pour pas grand-chose, crois-moi.
— Pas grand-chose ? Tu plaisantes, j’espère, c’est quand même l’avenir de notre boîte qui est en jeu, on ne peut pas…
— Notre boîte ? C’est déjà plus la mienne ? T’as racheté mes parts en catimini, bien joué, monsieur l’intérimaire !
— Ça va, Pierre, je fais ce que je peux et m’en sors pas trop mal, je crois, mais j’ai besoin d’échanger, je serai là demain en fin d’après-midi, OK ?
— Et en plus tu vas me bousiller mon dernier week-end parisien, tu te fais autant chier que ça dans ton couple, tu bosses sept jours sur sept, maintenant ?
— À demain. Et laisse mon couple en paix, merci !
J’étais coincé, alors autant poursuivre et profiter de mon lendemain pour faire semblant, répondre gentiment aux condoléances de ceux dont le nom ne me dégoûtait pas trop et déjeuner avec Souad, conversation légère, promesse de ne pas faire de bêtises et surtout de donner des nouvelles, on se quitta devant l’église, sous le buste de Mabillon, cap sur une librairie, un regard sur l’immeuble blanc de l’autre côté du boulevard, souvenirs de garçon transfiguré en homme…
La sérénité du papier, le ballet des lecteurs, le silence du plancher, comme j’aimais ce lieu, comme je l’avais oublié, négligé, depuis ce jour-là… Plus relaxant que leur foutu yoga – une seule tentative deux ans plus tôt avait suffi pour me convaincre que ce n’était pas pour moi, impossible de me concentrer, les yeux plantés dans des croupes féminines enrobées de Lycra, et une odeur douteuse de sueur qui flottait dans l’air, pas ma came –, je m’enfilai des quatrièmes de couverture à la pelle. Que ce soient les mémoires d’un menhir, les carnets de voyage andins d’un cul-de-jatte, une saga de femmes de ménage congolaises ou un traité de mathématiques inversées, ceux qui rédigeaient ces petits bijoux m’auraient convaincu de tout acheter. Quoi de neuf au rayon biographies ? Talleyrand, cinquante ans au pouvoir, au service d’un roi, d’un empereur et d’un autre roi mais une seule maîtresse, la France et ses intérêts. Allez, ça ne coûtait rien, y avait encore de la place dans ma bibliothèque, je le lirais bien un jour. J’ajoutai un Dumas, la vie de Heydrich et le Juliette de Sade, puis flânai sur le boulevard Saint-Germain à rebours des numéros, demi-tour à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, pas le temps d’aller me payer la gueule des bigots enfiévrés, j’allais presque être en retard, inutile d’énerver Antoine.
Mon associé marchait en effet sur des charbons ardents, impossible d’en placer une pendant la première demi-heure, tout n’était que problèmes, ennuis, hésitations. Il analysait mal, soupesait trop et faillit plusieurs fois renverser son verre d’eau pétillante pendant que je sirotais mon whisky, peinard. Était-ce l’éloignement que j’avais décrété avec mes affaires d’avant, en tout cas mes conseils portèrent, seule la Bourse nous opposa, brièvement. Il me remercia comme si j’avais guéri ses écrouelles, c’était presque gênant, autant de reconnaissance pour si peu, après tout il aurait pu, il aurait dû m’en vouloir davantage, le patron par intérim. Une accolade maladroite et il avait filé, réconforté. Un autre whisky, un nouveau havane, dernier soir à Paris…
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